2003
Revue française de gestion
Management
La notation sociale
Entretien avec Geneviève Ferone
[2]
Alain Burlaud
PHILIPPE ZARLOWSKI
[1]
Question : Quel a été votre parcours
jusqu’à la création de CoreRatings ?
Geneviève Férone : Je suis titulaire d’un
diplôme d’école supérieure de commerce et
d’un doctorat en droit international économique. J’ai commencé ma vie professionnelle au sein d’organisations internationales, ONU et OCDE. Je suis ensuite
devenue collaboratrice d’un cabinet d’avocats aux États-Unis. En étudiant, dans le
cadre d’une activité de veille stratégique,
l’industrie des investisseurs institutionnels
que sont les fonds de pension, je suis tombée sur la petite niche de l’investissement
socialement responsable.
Les fonds de pension ne cherchaient pas à
aborder cette question avec une vision
éthique militante. Leur point de vue était
plutôt de dire : « Nous investissons dans
une logique de long terme, nous ne cherchons pas à réaliser des profits en tirant partie de la volatilité des cours. Nous sommes
pour longtemps ancrés aux entreprises dans
lesquelles nous investissons. Avant d’investir, il nous faut donc les connaître sous
toutes leurs facettes, y compris les facettes
qualifiées d’extrafinancières ». En effet, les
actifs d’une entreprise, aujourd’hui, sont
composés pour moitié d’actifs immatériels,
tels que la marque, la recherche et développement, la qualification, l’innovation, la
réputation…
À coté des fonds de pension, j’ai également
étudié toute l’industrie de l’investissement
éthique à proprement parler qui, aux États-Unis, est une vieille dame dont la naissance
remonte aux années 1920. Contrairement
aux fonds de pension, ces investisseurs ne
se focalisaient pas sur la performance, mais
plutôt sur l’adéquation de l’entreprise avec
leurs valeurs, individuelles et communautaires. La question de l’investissement est
abordée dans une approche de confrontation (en cherchant, par exemple, à travers
l’acquisition de droits de vote un moyen de
pression sur le management des entreprises) et d’exclusion.
En 1996, j’ai réfléchi à ce que pourrait être
une agence de notation, alors que cela
n’existait pas. Il y avait des bureaux de
recherche qui fonctionnaient à partir de critères d’exclusion tels que le tabac, la pornographie, l’alcool, le nucléaire, l’expérimentation sur des animaux. Dans cette
approche, certaines activités sont exclues,
d’autres sont acceptées, quelles que soient
les pratiques des entreprises.
Mon idée était au contraire de construire
un outil qui permette d’analyser la performance de l’entreprise sous toutes ses
dimensions, y compris celles qui sont toujours délaissées parce jugées inintéressantes alors que précisément dans le long,
voire le très long terme, elles peuvent
influer sur la performance. Il s’agit, par
exemple, des ressources humaines, des
relations clients et fournisseurs, mais aussi
de la dimension sociale, sociétale : les
relations entre l’entreprise et la société
dans les collectivités où elle est implantée,
les problèmes d’environnement, et bien
sûr la relation avec l’actionnaire sous
l’angle du gouvernement d’entreprise, de
l’équilibre des pouvoirs, de la transparence de l’information.
J’ai créé Arese en 1997 avec cette idée de
donner aux marchés un véritable outil sous
la forme d’une notation, semblable à une
notation financière. Les gérants de portefeuille, en particulier, sur mandat des investisseurs institutionnels, allaient pouvoir
sélectionner les entreprises, non pas en
fonction de leur activité ou de leur implantation, mais en fonction réellement de leur
performance sur ces sujets sociaux, sociétaux, environnementaux.
Arese est une petite agence qui a grandi,
elle a remporté un succès d’estime bien
plus qu’un succès commercial. Nous
avons contribué à développer l’investissement socialement responsable en France :
en partant de rien, nous avions 5 ans plus
tard 40 clients mais, sur ce marché-là,
pour être rentable, il en faut à peu près
100.
Enfin, la dernière année d’Arese, nous
avions également développé une notation
sollicitée exactement comme pour la notation financière.
Ensuite Arese a été cédé par ses actionnaires en apport en industrie pour constituer
Vigéo. Je suis partie pour créer CoreRatings, fondée en octobre 2002, avec pour
actionnaire Fimalac, qui est également présent dans la notation financière avec Fitch.
En 2000, j’avais déjà proposé à mes actionnaires cette stratégie de rapprochement
avec Fimalac et Fitch mais ils ont choisi
une sortie différente.
Quels sont les enjeux stratégiques de ce
rapprochement ?
Dans la notation, il faut tout d’abord avoir
une dimension européenne. Sachant que
l’on travaille pour les plus gros gérants de
portefeuille et que l’on note les plus grandes
entreprises cotées en bourse, le marché est
bien sûr français mais aussi anglo-saxon.
Une implantation dans un pays Anglo-Saxon est donc nécessaire. C’est ce qui
manquait à Arese et c’est pour cela que je
souhaitais un rapprochement avec Fitch.
Ensuite, les problèmes d’indépendance et
d’objectivité sont centraux dans une agence
de notation puisque, comme les commissaires
aux comptes, elle est rémunérée, au moins
pour une partie de son activité, par les entreprises qu’elle note. Pour limiter les conflits
d’intérêts potentiels, il me semble préférable
que l’agence soit adossée à un actionnaire
indépendant. Une agence qui aurait pour premiers clients ses propres actionnaires serait
immédiatement disqualifiée pour un Anglo-Saxon, même si un tel schéma peut ne pas
choquer dans la tradition française.
Quel est aujourd’hui l’objet social de
CoreRatings ? Qui sont ses clients ?
CoreRatings est une agence de notation,
nous proposons un outil qui donne une
appréciation sur l’entreprise, mais pas de
conseil et pas d’audit. Cette appréciation
veut être prospective, indépendante et
objective. Elle est destinée aux acteurs
économiques et financiers, ce qui est une
cible plus large que la notation
financière – une collectivité locale peut
aussi être intéressée – afin de corriger une
asymétrie d’information.
Un premier marché est constitué des investisseurs institutionnels qui, pour construire
leurs portefeuilles ou pour leur politique
d’allocation d’actifs en général, souhaitent
disposer d’une notation. Lorsque le marché
est suffisamment mûr, les entreprises peuvent chercher à anticiper les demandes des
investisseurs et solliciter une note auprès
d’une agence. C’est d’ailleurs ce second
marché qui permet à l’industrie de trouver
son point d’équilibre.
À Londres, nous avons racheté un bureau
de recherche et d’analyse qui avait déjà
pour clients des fonds de pension anglosaxons, nous travaillons donc aujourd’hui
pour des clients anglo-saxons, scandinaves,
néerlandais, suisses, allemands et français.
Le produit que nous leur vendons est un
profil d’entreprise, que nous réalisons sur
un univers de 500 à 600 entreprises cotées
essentiellement en Europe, aux États-Unis
et au Japon. À la demande de clients, nous
pouvons également inclure des entreprises
qui ne figurent pas dans les principaux
indices.
Une notation peut également être effectuée
à la demande de l’entreprise. La méthodologie est la même, c’est une analyse des
risques et de la manière dont l’entreprise
répond à ces risques dans son secteur et
dans son périmètre d’activité, mais cette
analyse est plus approfondie.
Quel est votre démarche lorsque vous
attribuez une note ? Est-ce simplement une
note ou également un commentaire ?
Nous rédigeons un rapport de 10 pages et
donnons une note sur une échelle de dix
points (A+ à D) pour les entreprises, et une
échelle de cinq points pour les investisseurs. Nous passons en revue tous les
risques sociaux, sociétaux, environnementaux, éthiques, pour lesquels nous avons
défini des indicateurs. La notation se fait
sous forme d’un tableau qui indique pour
chaque indicateur le risque d’exposition de
l’entreprise et la réponse qu’elle a apportée.
L’idéal d’un point de vue économique est
donc que les réponses apportées soient
fortes pour les risques forts, faibles pour les
risques faibles. Un problème se pose
lorsque nous rencontrons un risque fort
avec une réponse faible.
La cartographie des risques s’appuie toujours sur des expertises extérieures – nous
avons par exemple des experts de la pharmacie, du pétrole…
Pour les produits « investisseurs », nous
travaillons comme les analystes financiers à partir de l’information publique,
publiée par l’entreprise ou par d’autres
organismes. En raison notamment de sa
spécialisation sectorielle, l’analyste est
capable de croiser les sources et de relativiser l’information. Nous avons des analystes très pointus dans le domaine du
pétrole, de la grande distribution et de
l’agroalimentaire, par exemple. Nous formons les analystes afin de rendre ce
métier plus professionnel, c’est là le vrai
challenge car il faut attirer les meilleures
pointures sur le sujet alors que le marché
n’est pas encore rentable.
Lorsque la note est sollicitée par une entreprise, les analystes sectoriels sont coiffés de
seniors qui eux ont en plus une bonne expérience en entreprise, avec un profil généraliste ou une thématique environnementaliste, et qui sont capables de conduire un
entretien de manière approfondie. Nous
pouvons également avoir accès à des rapports d’audit interne ou externe ou à
d’autres informations confidentielles, ou
encore approcher des sites industriels où il
nous paraît pertinent de vérifier certaines
choses. La notation ne reflète pas que ce
que l’entreprise veut bien nous déclarer,
c’est un véritable travail de retraitement,
d’analyse, d’interprétation, comme pour
l’analyse financière.
Les risques sont ensuite hiérarchisés en
fonction de leviers de valeur à long terme
(réputation, permanence des actifs immatériels, responsabilité civile ou pénale, etc.),
selon un schéma parfaitement codé et
défini. Chaque risque est évalué. Par
exemple, pour Carrefour, la sécurité alimentaire est importante puisque le groupe
réalise 80 % de son chiffre d’affaires dans
l’alimentaire, et à hauteur de 80 % également en Europe où les contraintes réglementaires sont très fortes. Donc nous
demandons : que mettez-vous en face de la
case sécurité alimentaire (hygiène, traçabilité, etc.), existe-t-il une politique, comment
se décline-t-elle, est-elle validée, performante, transparente ?
Nous donnons une note globale sur la cohérence de l’ensemble, la qualité de l’anticipation des risques par l’entreprise. Il faut donc
de très bons généralistes, une très bonne
méthode, et être transparent pour que la notation puisse servir de base de comparaison.
Lorsque l’entreprise reçoit sa note, elle a un
délai pour réagir, et nous décidons d’intégrer ou non ses commentaires. Ce sont les
analystes avec leurs chefs de secteurs qui se
prononcent, ensuite la note est communiquée aux investisseurs.
C’est donc le modèle du rating financier.
Exactement. Nous en acculturons les
concepts et le business model.
Qui est propriétaire de la note ? Celui qui a
payé l’information peut avoir intérêt à ce
qu’elle ne soit pas diffusée, ou encore
pourrait diffuser une version tronquée de
votre rapport.
Notre cahier des charges est très strict et
s’appuie sur notre propre charte de confidentialité des informations. La première
année, pour une notation sollicitée, la note
appartient à l’entreprise, car l’entreprise
souhaite en général faire un état des lieux,
elle ne sait pas ce qu’elle va trouver, ne
connaît pas la méthode, elle peut donc
demander que la note reste confidentielle.
Mais le contrat stipule que dans le futur, s’il
y a récurrence (ce qui n’est pas obligatoire),
la notation sera publiée. Sinon, c’est un
autre métier, celui de l’audit.
Les entreprises qui nous contactent sont les
meilleures, celles qui ont déjà de l’avance.
Nous en sommes à notre septième chantier
de notation, les notes sont plutôt bonnes.
Notre méthodologie est très rigoureuse,
avec une base de données très fine, donc
quand nous communiquons la note, nous
pouvons tout redémonter et avoir le dernier
mot en cas de désaccord.
Enfin, en cas de violation du contrat nous
intenterions une action en justice car notre
réputation est notre seul actif. Mais après
six ans passés dans ce métier, je n’ai pas
beaucoup de turpitudes à raconter.
La transparence de la méthode vous fait
courir un risque de pillage.
Il faut que les clients comprennent le déroulement de notre processus, mais personne
ne connaît nos barèmes de pondération des
risques. Nous donnons beaucoup d’informations sur la méthodologie, car nous
sommes très exposés à des critiques de différentes parties prenantes qui nous regardent parfois comme si nous étions de nouveaux intégristes… Nous nous devons
d’être transparents.
Cela nous expose… Mais plus nous
sommes connus, plus cela nous protège. Le
marché est suffisamment saturé, une copie
y resterait une copie. Il faut une forme de
stabilisation et une grande transparence de
la méthode car sinon nous serions perçus
comme des censeurs.
Votre méthodologie pose une question
intéressante. Pour l’audit financier,
l’objectif est de contrôler la bonne mise en
œuvre de normes qui sont codifiées et
préexistent à l’évaluation. Dans votre
processus, les normes se construisent en
grande partie dans l’évaluation elle-même. Il existe des domaines normalisés,
comme l’environnement, mais d’autres ne
le sont pas du tout, donc qu’est ce qui
justifie que la norme en soit une ?
C’est précisément pour contourner ce problème que notre méthode n’est pas normative. Nous donnons une appréciation sur la
manière dont l’entreprise gère ses risques.
Pour énumérer les risques, l’existence d’un
cadre normatif n’est pas nécessaire.
En matière d’environnement, les réponses
apportées par les entreprises peuvent être
une certification par les normes ISO, par
exemple, ou la mise en place d’un système de management environnemental
spécifique.
Cela étant, cette question est toujours pendante. Les entreprises ont besoin d’un minimum de normes, ne serait-ce que pour un
souci de reporting, elles ont besoin de s’accorder sur des indicateurs communs. Il
existe d’ailleurs certaines initiatives en la
matière, comme la Global Reporting Initiative ou la nouvelle norme ISO 14063 sur
la communication environnementale.
Pour l’environnement ce n’est pas difficile. La réglementation diffère d’un pays
à l’autre, mais il existe une forte dimension quantitative, les entreprises indiquent à quelle cadre elles se conforment
et les normes sont généralement exigeantes.
Dans le domaine social, c’est très différent. Le taux de rotation des effectifs, par
exemple, n’est pas comparable en Grande-Bretagne et en France, deux pays pourtant
très proches. Autre exemple, cela n’aurait
aucun sens de parler des 35 heures aux
caissières mexicaines de Carrefour dans
un pays où la préoccupation pour beaucoup reste de se nourrir au jour le jour. Les
débats se sont donc formés naturellement
sur les plus grands dénominateurs communs – et qui en fait sont petits – que sont
les règles universelles, émanant du Bureau
international du travail, sur le travail des
enfant, les conditions de travail. Sur le terrain, l’entreprise doit respecter les lois du
pays mais dans son périmètre d’action
peut jouer sur les conditions de travail ou
l’ergonomie pour améliorer ce qui peut
l’être.
Faire travailler un enfant de 12 ans en Inde
n’est pas illégal, par exemple, donc est-ce
un risque pour l’entreprise qui y recourt ?
C’est vrai qu’en Inde une entreprise a le
droit de faire travailler des enfants mais si
c’est une entreprise qui vend des produits
de grande consommation et que 20% de
ses approvisionnements dépendent de
chaînes de sous-traitance ayant recours au
travail des enfants, l’entreprise est exposée.
Pour répondre à cette exposition, elle peut
proposer de la formation, de bonnes conditions de travail, par exemple. Nous avons
des indicateurs de développement humain,
mais nous ne voulons pas nous situer sur un
terrain moralisateur, donc face à une situation de ce type, je ne sanctionne pas a priori
mais, si l’entreprise fait du business to
consumer je considère que sa réputation
peut chuter, il y a donc un risque d’image
pour elle.
Ces aspects normatifs devront être réglés,
c’est le talon d’Achille du métier, car ces
questions sont subjectives et une information de ce type est difficile à intégrer dans
les « tuyaux » financiers. Il faut qu’on la
rende plus digeste, et c’est difficile.
Donc c’est davantage une approche de type
benchmarking ?
Oui, c’est vrai, surtout sur ces sujets.
Pour la notation financière comme pour
l’audit l’existence d’une concurrence est
généralement présentée comme un facteur
d’indépendance. Qu’en est-il sur votre
secteur ? Existe-t-il des agences bien
identifiées dont les notes puissent faire
l’objet de comparaisons ?
Non, nous sommes une jeune industrie, la
première notation date de 5 ou 6 ans. Nous
sommes encore le cottage industry, l’artisanat qui produit des petits produits pour le
marché national, alors que le marché doit
être au moins européen.
Le marché se consolide, mais il est trop tôt
pour savoir qui en seront les acteurs. La
concurrence est arrivée juste au moment où
le marché s’est effondré : le marché dépend
de la rémunération des placements en
actions et ils vont mal depuis deux ans.
La concurrence est souhaitable, l’idéal
serait que les investisseurs puissent disposer de deux ou trois notations élaborées
avec un matériau de qualité par des agences
indépendantes et transparentes. Mais je ne
vois pas cela avant quelques années. Se
maintiendront sans doute cinq ou six
agences, certaines plus spécialisées avec
des colorations militantes, proches de syndicats ou d’organisations non gouvernementales. Nous nous positionnons sur
l’analyse des risques et mettons de côté tout
engagement moral en amont de la notation.
Mais c’est vrai que la notation sociale flirte
avec le politique et parfois n’est pas loin de
dimensions spirituelles. CoreRatings propose seulement un outil.
Pourquoi les clients se font-ils noter ? Un
argument serait : le développement durable
étant actuellement une thématique
socialement légitime, les entreprises
peuvent chercher à s’y conformer, au
besoin en manipulant les apparences, sans
forcément changer leurs pratiques
La demande de notation est un mouvement
volontaire, mais elle conduit à toucher du
doigt des problèmes écologiques et sociaux.
C’est peut-être un effet de mode, il est possible que certaines entreprises cherchent à
gagner du temps en faisant reluire leur
image. Il n’existe pas d’obligation de notation, mais les entreprises ont un besoin
croissant de se valoriser. Cela étant, les
entreprises les plus intéressantes sont celles
qui sont vraiment dans l’anticipation des
risques.
Notre approche est fondée sur le « connaistoi toi-même ». Nous leur posons des questions sur elles, leurs risques, l’éthique, etc.
Pour la plupart, elles ne peuvent pas
répondre car elles ne se connaissent pas, ce
qui va pourtant devenir un enjeu de stratégie dans les prochaines années. Elles ne se
connaissent pas alors que certaines ont une
empreinte écologique importante, qu’elles
sont de forts consommateurs de ressources
naturelles. Or l’environnement sera monnayé, le prélèvement de ces ressources sera,
à terme, monnayé – par exemple : le droit
d’émettre des gaz carboniques. Donc la
notation sert à mettre en place ce « connaistoi toi-même. ». Nous pouvons parfois être
instrumentalisés, mais cela fait partie du
jeu.
Est-ce que les analystes financiers s’intéressent à vos analyses ou formulent des
demandes à leur propos ? Ce que vous
faites pourrait en somme faire partie intégrante de l’analyse financière.
Mon grand combat est de faire comprendre
aux gérants de portefeuille que c’est un
outil pour eux. C’est parce qu’ils poserons
des questions dans les road shows devant
les présidents des entreprises que nous
serons pris au sérieux, car le vrai levier de
la demande ce sont les investisseurs et les
analystes, ce ne sont pas les agences elles-mêmes. Dans les road shows, on dit que les
analystes financiers ne posent pas de questions à ce sujet, ils se focalisent sur les indicateurs financiers, sans aucune envie de
savoir quel est le mode de gestion dans la
chaîne de sous-traitance dans tel ou tel
pays.
Il faut mettre à leur disposition un alphabet
« développement durable » pour qu’ils
puissent l’intégrer. C’est à nous de nous
adapter à eux. Pour certains domaines, ne
pas avoir ce complément d’information,
cela me semble très grave. Nous sommes
dans un cercle très compliqué, les entreprises nous donneront des informations si
elles y sont poussées par les analystes
financiers, qui eux-mêmes ne s’y mettront
que s’ils pensent que c’est important pour
évaluer la performance des entreprises. Et,
en tant qu’agence, l’on n’est crédible que si
l’on a de bonnes informations. Les médias
nous ont aidé au début à lancer ce processus mais, en fait, ils recherchent surtout
l’information sensationnelle. Or ce sont des
zones de gris que nous analysons, les entreprises ne sont ni dans l’illégalité totale, ni
dans la perfection, mais dans une zone de
gris entre les deux. Notre message est donc
aujourd’hui brouillé par des bruits qui le
desservent. C’est un modèle qui reste
encore émergent, il évolue en dehors d’un
cadre réglementaire, sur la base d’une
démarche volontaire des entreprises.
À terme, nous devrions intéresser peut-être
5 % des entreprises.
[1]
Entretien mené par A. Burlaud et Ph. Zarlowski le 18 septembre 2003 pour la
RFG.
[2]
Présidente et fondatrice de CoreRatings (2, rue de la Roquette, F-75011 Paris,
www. corerating. com).