2003
Revue française de gestion
Introduction par Alain Burlaud, Philippe Zarlowski
Le contrôle externe : quelles modalités pour quels enjeux ?
Nous n’avons pas souhaité résumer les articles ou
résumer les résumés des articles de ce numéro
spécial de la RFG sur le contrôle externe car les
auteurs ont déjà fait ce travail et, par ailleurs, nous
aurions certainement, bien qu’involontairement, trahi
leur pensée. Nous nous serions trouvés dans la situation
des traducteurs : traductore, traditore. Les auteurs ne
nous l’auraient jamais pardonné ! En revanche, nous
avons souhaité, à notre manière, mettre en scène les différentes problématiques, montrer leurs relations, bref,
les situer dans leur décor et les unes par rapport aux
autres. Ce travail ne pouvait être fait par les auteurs qui,
nécessairement dans ce type d’ouvrage, travaillent indépendamment les uns des autres avec pour seul guide un
projet de sommaire commenté.
Les contributions rassemblées autour de la thématique
du contrôle externe ont été regroupées en cinq parties.
La première traite des processus de construction des
référentiels sur lesquels s’appuie le contrôle externe,
qu’il s’agisse des normes, comptables et techniques, ou
de la notation, financière ou sociale. La
deuxième partie porte sur la question devenue centrale de l’audit financier. Certaines
des réponses apportées par les entreprises
ou organisations aux exigences accrues de
leur environnement en termes de contrôle
sont analysées dans la troisième partie. La
quatrième partie, en prenant l’exemple des
bureaucraties professionnelles que sont les
business schools d’une part, et les hôpitaux
d’autre part, aborde la question des enjeux
de l’accréditation. D’autres formes du
contrôle externe : audit social, benchmarking, évaluation de politiques publiques,
sont étudiées dans la cinquième et dernière
partie.
I. – LA CONSTRUCTION DES
RÉFÉRENTIELS DU CONTRÔLE
EXTERNE
Le processus de contrôle externe conduit à
évaluer la conformité de pratiques à un
référentiel, ce dernier pouvant être de différentes natures : explicite et à vocation
d’abord territoriale puis universelle comme
les normes comptables ou les normes de
qualité, ou plus implicite et/ou construit
pour dans le cadre d’une relation spécifique, comme dans les activités de notation :
notation financière ou, plus récemment,
notation sociale ou sociétale. Pourquoi ces
référentiels s’imposent-ils aux entreprises
ou organisations ? Comment ces référentiels sont-ils construits, quelles institutions
interviennent dans l’élaboration de ces référentiels et en quoi sont-ils légitimes ?
1. La normalisation
Qu’elles concernent les caractéristiques
techniques et la qualité des biens et des services ou l’information publiée par une entreprise, les normes constituent une institutionclé pour autoriser la fluidité des transactions
dans les économies fondées sur l’échange.
Elles permettent de réduire les coûts de transaction ou de rendre celles-ci possibles en
homogénéisant un certain nombre de
concepts et de règles. Associées aux dispositifs d’audit ou de contrôle de conformité qui
seront discutés dans cette introduction, elles
apportent aussi une solution à l’asymétrie
d’information entre les producteurs (de biens
et services comme d’information comptable
et financière) et parties prenantes utilisatrices
de cette production : fournisseurs, clients ou
consommateurs, investisseurs, administrations, citoyens, etc.
Si producteurs et utilisateurs ont intérêt à
favoriser le développement de normes, les
uns comme les autres peuvent chercher à
influencer le processus de normalisation
dans un sens qui leur soit favorable. Les
industriels, par exemple, auront évidemment intérêt à favoriser des normes qui
soient les plus proches possibles des solutions techniques qui sont déjà les leurs.
Autre exemple, les débats sur les normes
comptables internationales en matière d’instruments financiers voient s’opposer une
logique industrielle ou d’entreprise, – celle
des établissements financiers ou trésoriers
d’entreprise –, d’une part, et une logique
d’investisseurs qui chercheraient à cerner, à
partir de l’information comptable publiée, la
juste valeur de l’ensemble des actifs et des
engagements d’une société, d’autre part.
La question de l’intérêt général est donc
centrale dans le processus de normalisation, et justifie que les pouvoirs publics
nationaux ou supranationaux soient parties prenantes à ce processus en participant à leur élaboration, en les homologuant, ou encore en déléguant une mission
d’intérêt général à un normalisateur indépendant, ceci souvent pour des considérations d’efficacité technique. Pour éviter la
pression d’intérêts particuliers sur le processus de normalisation, la plus grande
attention doit alors être portée au mode de
gouvernance du normalisateur et à la
manière dont il conduit ses travaux, qui
devrait en particulier manifester un souci
de grande transparence.
2. La notation
La notation, et en particulier la notation sollicitée par une entreprise auprès d’une
agence, partage avec la normalisation l’objectif de réduction des asymétries informationnelles entre producteurs et utilisateurs
de l’information tout en reconnaissant,
cependant, que pour des raisons de confidentialité inhérentes à la vie des affaires une
partie de cette asymétrie doit être irréductible. En accédant à des informations privées dans le cadre du processus de notation,
l’agence a la possibilité de porter un jugement plus étayé qu’un analyste externe sur
les risques de l’entreprise. La communication de son appréciation sous la forme d’une
note synthétique préserve la confidentialité
de l’information tout en éclairant les partenaires de l’entreprise. Cette fonction économique des agences de notation milite pour
un développement de leurs marchés.
Toutefois, à la différence des référentiels
comptables ou techniques normalisés, qui
préexistent au processus d’audit ou de
contrôle destinés à en vérifier la bonne
application, la construction du référentiel et
l’analyse de conformité au référentiel sont
réalisées de manière quasi simultanée. La
notation peut donc être perçue comme un
processus subjectif, voire arbitraire, perception qui peut être renforcée par l’existence
de conflits d’intérêt potentiels dans la
mesure où pour la notation sollicitée l’entreprise notée par l’agence est aussi à ce
titre le client de l’agence, celui qui paye le
service rendu. La crédibilité des agences de
notation réside donc comme pour les normalisateurs dans leur indépendance, dans la
transparence de leur démarche, l’existence
d’une concurrence entre agences constituant une garantie supplémentaire d’indépendance et de compétence.
Au-delà de sa fonction économique, la
notation, et en particulier la notation
sociale, revêt également une fonction symbolique : elle constitue pour les entreprises
le moyen de signifier à différentes parties
prenantes le caractère légitime de leurs
attentes en termes de développement
durable ou de responsabilité sociale de l’entreprise. Enfin, la notation peut aussi être
conçue comme un outil d’apprentissage en
vue d’une amélioration des pratiques. Ces
différentes fonctions ne sont pas mutuellement exclusives et peuvent toutes jouer un
rôle dans le processus de diffusion de cette
forme de contrôle externe.
II. – AUDIT FINANCIER,
AUDIT LÉGAL
L’audit des comptes est une pratique
ancienne dans le « public ». Que ce soit sous
l’Empire romain, celui de Charlemagne, la
Monarchie ou le Premier Empire qui a vu
naître la Cour des comptes en 1807, il y
avait des personnes chargées par le pouvoir
central du contrôle de la collecte des impôts
et de l’emploi des deniers publics. Le faible
développement du marché des capitaux ne
justifiait alors pas la création d’un corps
d’auditeurs dans le « privé ».
En France, il fallut attendre la loi sur les
sociétés anonymes de 1867 pour que soit institué un commissariat aux comptes dont la
réalité de la mission est décrite de façon fort
instructive par Zola dans « L’argent ». Mais
la fonction et la profession s’organiseront
progressivement avec le développement des
marchés financiers d’abord au Royaume-Uni
[1], puis aux États-Unis et, enfin, en
Europe continentale. En France, le commissariat aux comptes fût organisé sous sa forme
actuelle par un décret du 12août1969, ce
qui est finalement fort récent.
Comment expliquer la naissance et le développement mondial, pendant plus d’un
siècle, d’une activité de service consistant à
vendre du contrôle externe des états financiers ? Comment expliquer la crise récente
de cette fonction avec les scandales financiers américains et, pour sanction, la disparition d’un des leaders de la profession,
Arthur Andersen ?
1. Le rôle économique de l’audit
financier
L’audit est un service pas comme les autres.
En effet, il s’agit d’une activité marchande
produisant un bien collectif : la confiance.
L’organisation de la production et de la distribution d’un tel service ne peut obéir aux
règles habituelles d’un marché.
Tout d’abord, dans tous les pays, les pouvoirs publics sont intervenus pour rendre
l’audit obligatoire dans un certain nombre
de cas : sociétés faisant un appel public à
l’épargne (APE) ou entités ayant dépassé
certains seuils définissant leur taille
[2] ou
encore, entités percevant des financements
publics
[3].
Mais l’obligation légale n’aurait sans doute
pas été suffisante si elle ne rencontrait, par
ailleurs, un besoin économique. Le développement du capitalisme financier a fait
apparaître une relation d’agence entre propriétaires et dirigeants. Si cette dissociation
a permis un développement économique
sans précédent, elle a aussi généré des
coûts ; l’audit est l’un de ces coûts. Il
contribue à réduire l’asymétrie d’information dont souffrent les investisseurs en soumettant la communication financière à un
contrôle externe portant sur la régularité
(conformité à une règle elle aussi externe),
la sincérité de l’émetteur de l’information et
la capacité des états financiers à donner une
image fidèle de certains concepts.
Du fait que l’audit est un bien collectif, il ne
pouvait pas être financé par celui qui en fait
usage. Les états financiers et le rapport
d’audit sont publics. C’est donc le fournisseur, c’est-à-dire l’entreprise auditée, qui
finance le service utilisé gratuitement par
des tiers et utilisé, le cas échéant, par ces
tiers contre l’audité lorsque la situation
laisse à désirer. Dans ces conditions, il n’y
a, a priori, aucun intérêt pour le fournisseur
à acheter des prestations d’audit de qualité.
De plus, comme dans la pratique c’est en
fait souvent la direction des entreprises qui
propose aux actionnaires le choix de l’auditeur, le risque de collusion entre auditeur et
audité est grand.
2. Un service marchand complexe qui
nécessite des normes pour être légitime
L’audit financier a pour résultat principal
(
outcome) la confiance, nécessaire à l’existence même d’un marché financier. Or,
paradoxalement, de par son mode de production et de financement, le service fourni
est
a priori suspect. En effet, il est rendu
par des sociétés privées
[4] rétribuées par le
contrôlé. Dès lors, comment mettre fin à la
suspicion qui touche ce service ?
Des normes qui légitiment la production
de services d’audit
Pour limiter le risque de collusion entre
auditeur et audité aux dépens des utilisateurs de l’information financière, les stakeholders, la production du service d’audit
doit être encadrée par des normes. Elles
touchent essentiellement la relation entre
auditeur et audité et le mode d’exécution de
la mission.
La relation entre auditeur et audité doit être
marquée par l’indépendance de l’auditeur.
Elle fait l’objet de normes : intervention du
législateur dans certains pays, de normes
édictées par l’organisation professionnelle
dans d’autres, de normes internationales
partout
[5]. Cette indépendance doit d’abord
être économique : il ne faut pas que l’audité
apporte à l’auditeur une part trop importante de ses revenus. Autrement dit, à l’extrême, on ne peut vivre avec un seul gros
client tout en étant indépendant de ce dernier. Il faut donc respecter une certaine relation entre la taille de l’entreprise auditée et
celle du cabinet d’audit. Il ne faut pas non
plus mélanger les genres et vendre à l’entreprise des conseils puis avoir à évaluer ces
conseils en tant qu’auditeur comme ce fût le
cas pour Arthur Andersen dans l’affaire
Enron. La pression sur les honoraires avec
la généralisation des appels d’offre pour
l’audit des grands groupes peut être aussi
un limite à l’indépendance. La durée des
mandats est un autre sujet complexe. Plus le
mandat est long, plus l’indépendance de
l’auditeur est garantie, tout au moins en
début de mandat
[6]. Mais d’un autre côté,
l’enracinement de l’auditeur risque de
l’amener à nouer avec les dirigeants de
l’entreprise auditée des relations amicales,
de complicité, qui nuisent à l’indépendance. Où se situe le bon équilibre ? Par
ailleurs, l’indépendance n’est pas seulement un problème économique ; elle pose
aussi le problème des conflits d’intérêt.
Peut-on être commissaire aux comptes
d’une entreprise détenue par un membre de
la famille, d’une entreprise dans laquelle on
a soi-même des intérêts ? Les solutions
retenues dans les différents pays pour traiter
ces problèmes varient. Est-ce gérable alors
que les relations économiques connaissent
de moins en moins de frontières ? C’est une
des raisons du succès des normes internationales de l’IFAC qui s’appuient sur une
éthique professionnelle, concept qui a une
vocation plus universelle que des dispositions réglementaires détaillées.
L’indépendance ne crée que les conditions
d’une mission qui n’est pas de service
public mais au service de l’intérêt du
public. Il faut par ailleurs que le professionnel qui l’exerce ait les
compétences
requises. Or le public et plus particulièrement l’actionnaire qui formellement
nomme le commissaire aux comptes souffre
d’une incapacité à juger la qualité du travail
de l’auditeur du fait de sa complexité technique et d’une grande asymétrie d’information. En amont de la mission, les pouvoirs
publics ou les organisations professionnelles ont codifié des exigence en matière
de formation, c’est-à-dire exigé un diplôme,
une autre forme de norme, comme dans
d’autres professions réglementées : médecins, avocats, etc. Mais, de plus, les organisations professionnelles nationales
[7] ou
internationales
[8] ont codifié les pratiques
professionnelles en précisant les diligences
que l’auditeur doit mettre en œuvre pour
effectuer un travail de qualité standard.
Ces quelques considérations montrent que
l’audit a besoin, pour asseoir sa crédibilité,
d’un cadre juridique public (lois et textes
réglementaires) et/ou privé (normes élaborées par les organisations professionnelles
nationales et internationales). La garantie
de la marque, le nom des cabinets les plus
réputés qui développent leurs propres
normes en interne, dans un réseau mondial,
peut venir conforter encore plus le client.
Pour être efficaces, ces contraintes impliquent des sanctions en cas de non respect.
Elles peuvent être d’ordre judiciaire mais
sont encore souvent beaucoup plus liées au
risque de réputation du cabinet. Il suffit que
le soupçon de défaillance soit connu du
public pour que le cabinet perde toute crédibilité avant même que l’affaire ne soit
jugée et qu’il perde de ce fait une grande
partie de sa clientèle. Le dommage est irrémédiable, même si finalement la justice ne
trouve aucun élément pouvant fonder une
condamnation. Enfin, les organisations professionnelles ont également leurs instances
disciplinaires et leurs organes de contrôle
de l’activité des membres. Ce dernier est
assuré par les pairs (peer review) selon une
procédure rigoureuse, c’est-à-dire normée.
La soumission à la norme peut produire de
la légitimité et donc de la confiance, mais
encore faut-il que la norme elle-même soit
légitime.
Des procédures d’élaboration
qui légitiment les normes d’audit
L’élaboration d’un référentiel, d’un
ensemble de normes, est un compromis
consensuel. Du fait de leur technicité, les
normes ne peuvent être produites sans le
concours des professionnels qui auront à les
appliquer. Ces derniers ont leurs intérêts
propres et cherchent notamment à limiter
leur responsabilité. Mais par ailleurs, sans
responsabilité, la mission perd toute crédibilité auprès des tiers qui en sont les bénéficiaires et perd donc toute valeur marchande. Il faut finalement trouver un
équilibre prenant en compte les points de
vue : des auditeurs, des audités et des organismes de contrôle des marchés financiers,
les « régulateurs », supposés représenter
l’intérêt général. La norme ne vaut que si
elle est acceptée par l’ensemble des acteurs
et leur inspire confiance. Deux conditions
essentielles doivent être remplies pour
qu’elle soit légitime : un processus d’élaboration transparent et une validation par les
pouvoirs publics.
Le processus d’élaboration de la norme
contribue largement à sa légitimité :
séances de discussion publiques, diffusion
des exposés-sondages (
exposure draft),
publication des réponses, etc. Il s’agit d’une
maturation lente dans le cadre de procédures
transparentes
[9]. Toute personne intéressée peut donner un avis avant la publication de la norme et s’assurer que cet avis a
bien été examiné.
Pour donner toute sa légitimité à la norme,
l’autorité qui l’émet compte peut-être
autant que le contenu de la norme elle-même. Or dans le domaine de l’audit financier, la source de la norme est presque toujours une organisation professionnelle
nationale ou internationale (on devrait plutôt dire supranationale) qui ne peut donc
légitimement prétendre représenter l’intérêt
général. Jusqu’à la crise financière de 2002
aux États-Unis, la régulation par les professionnels, l’autorégulation, était tant bien
que mal acceptée. Depuis, le balancier s’est
déplacé en direction de la régulation partagée, les « régulateurs » intervenant beaucoup plus du fait de la perte de crédibilité
de la profession. Ainsi, l’IFAC s’est doté
d’un Public Interest Oversight Board
(PIOB) ayant de larges pouvoirs et composé de représentants non membres de la
profession comptable. Mais, dans la plupart
des pays, la norme ne prend toute sa légitimité que si elle est validée par les pouvoirs
publics.
III. – LES RÉPONSES
DES ORGANISATIONS
AU RENFORCEMENT
DU CONTRÔLE
Le renforcement du contrôle externe
semble constituer une caractéristique générique de l’environnement des entreprises et
organisations : pression exercée par les
clients sur leurs fournisseurs afin d’obtenir
plus d’informations sur la structure des
coûts de production afin d’imposer des
baisses de prix tout en maintenant ou accentuant les exigences en matière de qualité ou
d’innovation, pression exercée par les
investisseurs qui cherchent à optimiser la
gestion de leur portefeuille en termes de
rentabilité et de risque, pression des
médias, de l’opinion publique et des pouvoirs publics qui conduit à intégrer dans le
domaine de responsabilité de l’entreprise
l’impact potentiel que ses activités peuvent
avoir sur son environnement naturel ou
social.
Face à cette évolution, deux lectures
opposées peuvent être avancées. Pour
l’une, le renforcement du contrôle externe
est légitime, il conduit à améliorer les
structures de gouvernance de l’entreprise,
la transparence de son fonctionnement,
améliore son efficacité économique
comme son efficience au bénéfice d’un
plus grand nombre de parties prenantes.
Pour l’autre, cette pression finalement
essentiellement centrée sur la performance économique à court terme
empêche les dirigeants des entreprises de
déployer des stratégies industrielles de
long terme, favorise des comportements
opportunistes et aboutit finalement à un
gaspillage accru de ressources, voire à des
désastres économiques, environnementaux ou sociaux.
Dès lors, comment les organisations
répondent-elles à ce renforcement de la
demande de contrôle ? Les nouvelles exigences formulées par les parties prenantes
externes constituent-elles un réel facteur
de changement ? Sont-elles vécues comme
une contrainte qu’il s’agit de gérer ou
comme l’occasion d’améliorer la performance ou la position de l’entreprise ?
Face aux demandes formulées par les stakeholders, les dirigeants de l’entreprise
peuvent chercher à préserver leur latitude
discrétionnaire, leur pouvoir décisionnel,
le « cœur » de leur organisation. Dirigeants et collaborateurs de l’entreprise
vont dès lors chercher à influencer à leur
tour leurs interlocuteurs externes, en
adoptant de nouvelles formes d’organisation, en adaptant leur communication, en
exploitant des relations de proximité professionnelle ou personnelle. Un décalage
peut donc apparaître entre les discours ou
les pratiques formelles, mises en conformité avec les attentes les plus pressantes
des différents stakeholders, et les pratiques réelles. Pour un utilisateur externe,
il n’est pas simple de détecter ou de
résoudre ce décalage étant donné la difficulté pour lui de définir l’information
dont il aurait besoin, d’y accéder, et d’en
vérifier la qualité. Par conséquent,
convient-il d’évoquer un renforcement du
contrôle externe ou plus simplement de
noter l’émergence de nouvelles formes de
relations et de coordinations négociées
entre l’entreprise et ses stakeholders dans
le cadre d’un jeu complexe d’influences
réciproques ?
IV. – L’ACCRÉDITATION :
L’EXEMPLE DES BUREAUCRATIES
PROFESSIONNELLES
Le problème posé ici est essentiellement
celui de la neutralité de la norme. S’agit-il
d’une simple technique contribuant à améliorer le fonctionnement interne de l’organisation à laquelle elle s’applique sans en
modifier substantiellement les finalités ou
s’agit-il d’un véritable cheval de Troie qui,
sous couvert d’améliorations techniques,
véhicule une idéologie qui redéfinit les finalités de l’organisation ? Les deux conceptions trouvent leurs avocats. Sur le terrain,
lorsque le client ou l’usager est roi, c’est
par définition à lui de trancher pour définir
ce que le bien ou service produit doit être.
Mais dans le cas des bureaucraties professionnelles, le client ou l’usager est doublement « anesthésié » :
- il ne peut juger des qualités du bien ou
service produit du fait d’une grande asymétrie d’information, de son manque de compétence pour en définir et évaluer les caractéristiques souhaitées ;
- il participe ou tout au moins n’est pas
étranger à l’élaboration du bien ou service
ce qui le prive d’une partie de sa capacité à
critiquer. L’enseignement n’est rien sans
l’enseigné, pas plus que l’hôpital sans le
malade.
Deux exemples illustreront ce constat :
l’enseignement supérieur de gestion avec
les business schools, et l’hôpital.
À l’appui d’une vision idéologique de la
norme,norme à laquelle il faut se soumettre
pour obtenir une accréditation, on peut évoquer le fait que le référentiel est produit par
les professionnels, pour les professionnels
et contrôlé par les pairs. Si l’on prend le cas
du modèle type des business schools, il n’a
jamais été démontré que le modèle sous-tendu par la norme soit « le meilleur ». Il
faudrait d’ailleurs pour cela définir par rapport à quoi il serait « le meilleur ». A-t-on
exploré de façon rigoureuse d’autres
modèles de l’enseignement de la gestion ?
Les employeurs souhaitent-ils vraiment que
les « produits » des business schools soient
formés par un corps enseignant comptant
une majorité de docteurs ? Les activités de
publication dans les revues académiques à
comité de lecture, peu lues par les praticiens, contribuent-elles effectivement à un
« meilleur » enseignement ? Il est vrai que
nous sommes sur un marché et que les établissements se font concurrence au plan
national et international. Il est également
vrai que le choix des élèves ou étudiants est
fait sur la base d’informations très incomplètes sur le service qu’ils achètent, parfois
fort cher. L’accréditation va éclairer le marché en désignant ceux qui sont « bons »
(c’est-à-dire satisfont à des normes souvent
formelles) et ceux qui ne le sont pas. Ce
mélange de régulation par le marché et par
des normes conduit à la création d’une sorte
de « libéral-bureaucratie », de capitalisme
académique qui tranche avec les traditions
universitaires. Loin de développer le doute
méthodique, le sens de la critique, ces établissements développent un mimétisme
comportemental, un conformisme social,
schématiquement, le cliché du jeune cadre
de société multinationale. Il va de soi que
cette image réductrice des business schools
ne décrit pas non plus très fidèlement une
réalité complexe et une « population »
d’établissements très hétérogène. Les
élèves ne viennent pas y chercher uniquement une expertise technique et professionnelle. Si c’était le cas, elles ne feraient pas
les frais d’un corps professoral permanent.
Le recul, le regard critique du chercheur, sa
capacité à dégager des concepts généraux
font qu’une « bonne » business school n’est
pas un organisme de formation adossé à une
société de conseil. L’enseignement est un
vrai métier, qui s’apprend, et ne se réduit
pas, dans notre champ disciplinaire, à une
juxtaposition d’expériences de praticiens
quel que soit leur talent. Enfin, les élèves
eux-mêmes ne sont pas si simplement
manipulables et, lorsque conformisme
social il y a, ils savent aussi prendre leurs
distances.
À l’opposé, à l’appui d’une vision technicienne de la norme, on peut soutenir que
la « libéral-bureaucratie » universitaire ou
hospitalière et le capitalisme académique
sont le fruit de changements dans la
société dont les normes ne sont pas responsables. Elles ont tout au plus accompagné ce changement. Faisant abstraction
d’une réflexion sur les finalités de l’organisation, les tenants de cette vision portent
leur attention sur l’amélioration du fonctionnement interne de ces organisations ;
ils analysent les normes d’accréditation
comme une démarche d’assurance qualité
ou de Total Quality Management (TQM).
Elles permettent de faire du benchmarking, de diffuser dans l’ensemble d’une
profession les best practices au bénéfice
du client ou de l’usager. Enfin, elles modifient l’équilibre interne des pouvoirs en
renforçant le poids des managers par rapport aux techniciens (par exemple, le
corps médical à l’hôpital). Les conflits
entre ces deux groupes sont adoucis car il
y a une contrainte externe donc une
menace commune : celle représentée par
l’organisme d’accréditation. Les échanges
entre eux sont « médiés », instrumentés
par les normes et placés sur un terrain présenté comme imposé, même si ce déplacement du débat profite surtout aux gestionnaires du fait qu’il oblige le groupe des
techniciens à entrer dans leur logique.
Il est évident que les deux visions ne sont
pas exclusives l’une de l’autre. Elles sont la
conscience et la science d’une même réalité, d’un même phénomène. La mission
des milieux académiques est précisément
d’ouvrir ce type de débats afin de faire progresser l’intelligence des situations.
V. – LES AUTRES FORMES
DE CONTRÔLE EXTERNE
Outre la normalisation, la notation, l’audit
financier, l’accréditation, les formes prises
par le contrôle externe sont nombreuses :
audit opérationnel ou audit social, benchmarking interne ou externe, ou encore évaluation de politiques publiques en sont
autant d’exemples, les objets auxquels un
contrôle externe est susceptible de s’appliquer ne se limitant aux organisations ou
sous-ensembles organisationnels.
Le contrôle externe, quelle que soit sa
forme, est ici souvent motivé par un objectif d’apprentissage et/ou d’amélioration
des performances. Il doit cependant composer avec deux difficultés fondamentales :
la construction du référentiel, d’une part,
l’identification et l’analyse des écarts entre
les réalisations observables et le référentiel, d’autre part. Comme dans tout processus de contrôle, mettre en évidence l’écart
entre les réalisations et le standard ou l’objectif n’est pas suffisant. Enclencher une
dynamique d’apprentissage suppose de
plus une identification des causes de performance et des leviers d’action qui leur
sont associés. La complexité des relations
de causalité interdit parfois de dénombrer
toutes les causes de performance et d’isoler
l’impact de chacune d’elles, ce qui doit
pourtant être fait dans le cadre d’une analyse d’écarts fondée sur un raisonnement
« toutes choses égales par ailleurs ». La
complexité cognitive des problèmes de
gestion constituerait donc un obstacle supplémentaire aux processus de contrôle
externe.
[1]
L’organisation professionnelle la plus ancienne est l’Institute of Chartered Accountants of Scotland, créé il y a
plus de 150 ans.
[2]
En France, les personnes morales de droit privé ayant une activité économique doivent avoir un commissaire aux
comptes dès lors qu’elles dépassent deux des trois seuils suivants : 50 salariés, 3,1 millions d’euros de chiffre
d’affaires HT, 1,55 million d’euros de total du bilan.
[3]
En France, c’est le cas par exemple des associations percevant plus de 150 000 euros de financements publics
par an.
[4]
Les professionnels libéraux indépendants n’ont qu’une petite part du marché de l’audit. De plus, ils ne sont pas
non plus dégagés de toute contrainte ou préoccupation économique.
[5]
La France utilise l’ensemble du dispositif : la profession de commissaire aux comptes est réglementée par la loi
et ses textes d’application et par les normes de la Compagnie nationale des commissaires aux comptes qui transposent dans le contexte local les normes d’audit de l’International Federation of Accountants (IFAC).
[6]
Les mandats sont de 6 ans en France. Mais ils ne sont que d’un an aux États-Unis.
[7]
La Compagnie nationale des commissaires aux comptes en France.
[8]
C’est le rôle de l’International Auditing and Assurance Standards Board (IAASB) de l’IFAC.
[9]
C’est ce que, dans le jargon des normalisateurs, on appelle le
due process.