2007
Revue française de gestion
Introduction
TIC et organisations
Céline Abecassis-moedas
Pierre-jean Benghozi
ICT and organisations
Céline Abecassis-Moedas, Pierre-Jean Benghozi
Les technologies de l’information et la communi
cation (TIC) ont, de tous temps, jalonné les
réflexions des spécialistes de la gestion. Citons le
caractère précurseur des démarches de F.W. Taylor dans
l’organisation du travail et des services de méthode, la
prise en compte du téléphone dans le développement des
activités de coordination administratives et tertiaires, le
rôle des grands systèmes informatiques pour l’élaboration de grandes applications d’entreprise telles que la
paye ou la comptabilité, jusqu’à, plus près de nous, les
révolutions des systèmes d’information portées par l’informatique distribuée et les nouveaux réseaux de communication. La gestion des systèmes d’information ou
MIS (Management Information Systems) s’est ainsi progressivement constituée comme un champs à part
entière. Le développement de ce champs s’est opéré en
tant que sous-discipline de la gestion, mais s’est aussi
réalisé dans les sciences de l’ingénieur (informatique et
sciences de l’information et de la communication). Dans
beaucoup de cas, ces deux programmes de recherche
sont toutefois restés éloignés, les uns éludant la dimension proprement technique de l’analyse, les autres ignorant les apports des réflexions récentes en matière de
management. Dans le choix des articles qui constituent
ces deux dossiers de la Revue française de gestion, notre
souci a été d’éviter ces deux écueils en retenant des contributions posant très explicitement au cœur de leur objet la réflexion
conjointe sur le souci de « penser la technique dans un cadre managérial ».
Les développements technologiques
récents marquent une évolution à notre sens
radicale dans les transformations en cours
dans les organisations et les marchés. La
flexibilité et la modularité grandissantes des
TIC s’entraînent en effet une banalisation et
une capacité d’appropriation telle que les
outils associés se diffusent de façon systématique à tous les niveaux de la gestion. On
constate de ce fait que de plus en plus de
travaux de gestion « parlent des TIC »,
même quand ils ne relèvent pas nécessairement du champ des systèmes d’information. C’est le cas qu’il s’agisse du marketing, de la GRH, de la comptabilité, de la
finance ou de la stratégie. La constitution de
ce dossier de la RFG est né d’un tel constat.
Notre objectif était double : faire état de la
place des TIC dans des travaux de gestion
non focalisés a priori sur ce champ, et
rendre compte à des lecteurs non spécialistes des réflexions menées actuellement
dans le champ des systèmes d’information.
Le succès de l’appel à communication a été,
de ce point de vue, un indicateur de la pertinence du diagnostic. Malgré le dédoublement du dossier en deux parties qui paraîtront successivement – la première
consacrée à l’organisation, la seconde aux
marchés électroniques – nous avons été
malheureusement amenés à rejeter un grand
nombre d’articles soumis.
La première partie de ce dossier consacré
aux TIC dans la structure et le fonctionnement des organisations illustre bien la
diversité des travaux qui s’intéressent
aujourd’hui aux TIC et aux organisations.
Ces articles sont en effet marqués par une
grande diversité : dans leurs références et
leurs cadres théoriques (conceptuels pour
certains, partant des usages pour d’autres),
dans les méthodologies qu’ils mobilisent (à
base quantitative et de modélisation ou qualitatives et inductives), dans les conceptions
de l’organisation qui les sous-tendent
(analysée dans ses frontières ou étudiée
dans un cadre interentreprise), dans les passerelles disciplinaires qu’ils nouent (de
l’économie à la sociologie), et enfin, dans la
diversité des technologies qu’ils étudient
(EDI, forums Intranet ou courrier électronique).
Malgré cette forte diversité apparente, l’ensemble de ces articles témoigne, cependant,
d’une grande convergence dans les
réflexions qui traversent aujourd’hui les travaux abordant la place des TIC dans les
organisations. Le premier élément de
convergence concerne les formes de structuration des systèmes organisationnels à
base de TIC. Les relations entre technique
et organisation ne sont pas nouvelles en
gestion : les travaux bien connus du courant
de la contingence ou de l’approche socio-technique, comme ceux, plus récents,
menés dans les années 1970, sur l’automatisation des industries, s’étaient déjà
directement penchés sur le caractère spécifique de cette articulation. Les travaux
actuels sur les TIC amènent cependant à
s’interroger dans de nouveaux termes sur la
co-évolution des organisations et des systèmes techniques. Le poids des références
aux travaux structurationnistes dans de
nombreux travaux actuels est d’ailleurs
significatif de ce point de vue. Le terme de
« malléabilité organisationnelle », utilisé
par J. L. Peaucelle, dans le premier article
de ce dossier caractérise bien les formes
d’évolution observables, moins marquées
par un déterminisme de la technologie sur
l’organisation (ou le contraire) que par la
capacité spécifique d’appropriation des TIC
par les managers et les usagers : pour redéfinir les usages comme pour redessiner le
design des procédures et de l’organisation.
La seconde réflexion qui traverse l’ensemble des contributions concerne les
modalités d’articulation des relations
sociales dans les communications instrumentées ou interpersonnelles notamment. Il
s’agit, là encore, de questions qui ont longtemps occupé les spécialistes des systèmes
d’information. Il est cependant intéressant
de souligner que les travaux, déjà anciens et
souvent discutés, sur la « richesse des
médias » semblent trouver un regain d’intérêt à travers des réflexions plus actuelles
portant sur la complémentarité et la substituabilité des formes de communication
d’une part, et sur la manière dont l’instrumentation des relations conduit à redéfinir
les formes de la confiance d’autre part.
Nous verrons également, dans le dossier
suivant, que les travaux portant sur les marchés électroniques sont aussi traversés,
pour une large part, par ces mêmes lignes
de force.
Pour ouvrir le présent dossier, nous avons
retenu l’article de Jean-Louis Peaucelle. Il
nous propose un cadre général et théorique
qui situe les enjeux des TIC pour l’entreprise, en mettant en avant notamment l’importance de leur malléabilité organisationnelle et ses conséquences. L’auteur
explique le paradoxe apparent des
« effets » contradictoires des TIC par un
double constat. D’un côté, les TIC sont
neutres pour l’organisation car elles n’imposent a priori aucune structure particulière. Mais de l’autre côté, les applications
informatiques sont, en revanche, souvent
des contraintes pour un mode de fonctionnement particulier de l’entreprise.
Jean-Louis Peaucelle illustre son propos
en montrant comment les TIC ont renforcé
la dimension bureaucratique des organisations : l’application automatique des règles
par les « robots administratifs » a permis
d’augmenter le nombre de règles à appliquer sans contraindre l’entreprise à se
structurer sous la forme d’une bureaucratie. Mais cette bureaucratisation de l’entreprise n’est pas un effet de la technologie
en soi mais de la manière dont ses dirigeants ont façonné les outils techniques
dans une perspective de contrôle et d’automatisation des process de gestion.
Le deuxième article, proposé par
Michel Kalika, Nabila Boukef Charki et
Henri Isaac nous permet, pour sa part, de
plonger dans l’analyse fine des usages individuels en entreprise d’une technologie particulière : le courrier électronique. Les
auteurs se demandent en particulier dans
quelle mesure l’utilisation croissante du
courrier électronique affecte le fonctionnement des réunions. L’article s’appuie sur un
travail empirique quantitatif, mené à partir
de données collectées auprès d’un très large
échantillon de dirigeants d’entreprises. Les
résultats relativisent très fortement plusieurs hypothèses pourtant couramment
admises. D’abord, la substitution entre
communication électronique et réunion en
face-à-face est beaucoup plus limitée qu’on
ne le pense; ensuite l’utilisation de la communication électronique ne contribue que
marginalement à améliorer le fonctionnement des réunions. Les auteurs concluent
en soulignant que les outils de communication tendent davantage à se superposer qu’à
se substituer. Ils proposent pour en rendre
compte une très stimulante « théorie du millefeuille ».
Céline Abecassis-Moedas et Corinne Grenier
nous proposent également l’approche
empirique d’une application spécifique,
l’échange de données informatisé (EDI).
Elles s’interrogent plus spécifiquement sur
la faible pénétration de l’EDI dans les relations inter entreprises. À partir d’un travail
de terrain sur une base qualitative, elles
posent elles aussi la question de la substitution entre communication électronique et
interpersonnelle. Elles l’abordent cependant
dans un contexte de district industriel marqué par des réseaux sociaux forts et un
grand poids des relations informelles. L’article étend et enrichit le modèle de la structuration en étendant l’analyse des TIC du
niveau individuel de l’organisation au
niveau collectif des districts industriels. La
comparaison de deux districts de l’industrie
textile – dans le Sentier et à Troyes – leur
permet de préciser les conditions et les dispositifs favorisant la structuration : variété
d’acteurs facilitateurs, rôle des espaces
informationnels, position différenciée de
l’entreprise dans le district.
Le quatrième article est proposé par
Sylvie Grosjean et Luc Bonneville. Les
auteurs étudient également les modalités de
structuration des TIC en proposant une analyse des logiques d’implantation dans le
secteur de la santé au Québec (Canada). À
partir de résultats de recherches empiriques
menées ces dernières années, Grosjean et
Bonneville montrent comment deux
logiques différentes d’implantation entrent
en confrontation au sein des organisations :
une logique technico-économique, d’une
part et une logique intégrative de métier,
d’autre part. L’article fait, de ce point de
vue, écho dans une certaine mesure aux
premières réflexions de ce dossier. En effet,
la confrontation des deux logiques d’implantation est révélatrice d’une tension qui
trouve moins son origine dans la technologie que dans la coexistence, dans les organisations du secteur de la santé, entre un
« impératifs productif » et un « impératif
créatif ».
L’article proposé par Patrick Cohendet,
Claude Guittard et Éric Schenk clôt ce dossier. Les auteurs s’intéressent à une technologie particulière, les forums Intranet.
Ils s’interrogent sur la contradiction apparente entre le souci des entreprises de
développer en interne une véritable gestion
du savoir (ou Knowledge Management) et
l’insuccès relatif en entreprise d’outils qui,
comme les forums, visent à faciliter
l’échange de connaissances et rencontrent
par contre un succès grandissant dans le
contexte des usages grand public (forums
internet). Pour les auteurs, le succès des
forums sur internet ne tient pas seulement
à la seule dimension de connaissance, mais
aussi à la possibilité, pour une communauté d’usagers, d’échanger des connaissances hors de toute contrainte hiérarchique. À l’inverse, les forums Intranet se
heurtent à une contradiction que les entreprises ont du mal à résoudre, puisque les
échanges s’inscrivent, d’une manière ou
d’une autre, dans un espace hiérarchique.
Les auteurs soulignent le rôle important
que joue la confiance pour résoudre une
telle contradiction : ils relient notamment
très directement le niveau de maturité des
communautés à la criticité des relations de
confiance.