2007
Revue française de gestion
Introduction
Le management stratégique en pratiques
Linda Rouleau
Forence Allard-poesi
Vanessa Warnier
Depuis le début des années 2000, de plus en plus
de chercheurs s’intéressent à la perspective de
la pratique en stratégie, c’est-à-dire à la
manière dont les gestionnaires font la stratégie dans
leurs activités quotidiennes (Mounoud, 2001; Johnson,
Melin, Whittington, 2003; Golsorkhi, 2006; Johnson,
Langley, Melin et Whittington, 2007; Jarzabkowski,
Balogun et Seidl, 2007). Plutôt que de mettre l’accent
sur le contenu de la stratégie et les processus de changement stratégique, ces travaux examinent les activités, les
routines, les discours et les conversations quotidiennes
des gestionnaires qui participent à la formation de la
stratégie de leur entreprise (Balogun, 2003; de La Ville
et Mounoud, 2003; Jarzabkowski, 2004).
Le développement de cette perspective dans le domaine
de la stratégie n’est pas étranger, d’une part, à ce que
l’on appelle le practice turn en sciences sociales
(Schatzki, Knorr-Cetina et von Savigny, 2001) et,
d’autre part, à la demande des gestionnaires qui, au-delà
des modèles prescriptifs qu’ils apprennent dans les
écoles de gestion, souhaitent que les chercheurs développent des connaissances concrètes plutôt que des
modèles génériques difficilement actionnables. Ainsi,
tant dans les sciences sociales qu’en sciences de gestion,
il existe actuellement une tendance à privilégier l’action
humaine pour comprendre le fonctionnement des
groupes et les liens qu’ils entretiennent
avec des structures plus larges que sont
l’organisation et la société. En stratégie, le
tournant de la pratique implique de considérer la stratégie non plus comme ce qu’une
entreprise a, mais plutôt comme étant ce
que les individus font (Jarzabkowski et al.,
2007).
Les racines de ce mouvement sont surtout
européennes et regroupent principalement
des chercheurs britanniques, français, scandinaves et allemands. Toutefois, des
chercheurs québécois et canadiens s’y intéressent également. En fait, on retrouve trois
noyaux d’influence importants qui, de
manière imbriquée, marquent le développement de cette perspective en stratégie.
Suite à l’article de Richard Whittington
(1996) dans Long Range Planning, l’Angleterre a constitué un terrain particulièrement fertile au développement de cette
perspective. C’est en effet autour de ce
chercheur que plusieurs séminaires et ateliers ont été tenus sur la perspective de la
pratique au début des années 2000. Le
numéro spécial de Journal of Management
Studies paru en 2003 est venu consacrer les
efforts qu’il a mis de concert avec Gerry
Johnson et Leif Melin au développement de
cette perspective. Une seconde génération
de chercheurs réunis cette fois autour de
Paula Jarzabkowski, Julia Balogun et David
Seidl ont ensuite pris la relève. L’aboutissement de leurs efforts communs a donné lieu
à la sortie d’un numéro spécial sur la perspective de la pratique au début de 2007
dans Human Relations.
Parallèlement, on a pu observer un cheminement similaire en France. Dans les années
1990, les travaux d’Hamid Bouchikhi
(1993) sur l’entrepreneuriat et ceux de
Marie-José Avenier (1997) sur la stratégie
chemin faisant constituent des ouvrages
précurseurs de la perspective de la pratique.
Au début des années 2000, les travaux du
groupe de recherche DRISSE qui se consacrait à l’étude des discours, des représentations et des interactions sociales en stratégie d’entreprise ont également contribué au
développement de cette perspective
(Mounoud, 2001; 2004). De nombreux
jeunes chercheurs se sont ensuite intéressés
aux pratiques par le biais des communautés
de pratique pour réapprécier des questions
théoriques classiques sur l’apprentissage et
la connaissance. Enfin, la perspective de la
pratique est en plein renouvellement grâce à
une nouvelle génération de jeunes
chercheurs et doctorants qui travaillent à ce
qu’on appelle désormais la fabrique de la
stratégie (Golsorkhi, 2006).
Au Canada, plusieurs chercheurs québécois
ont, à la fin des années 1980 et dans les
années 1990, effectué des travaux visant à
approfondir comment les stratégies émergent. Nous pensons notamment ici aux travaux d’Alain Noël, de Nicole Giroux et de
Christiane Demers pour ne nommer que
ceux-là. Enfin, le GEPS (Groupe d’étude
sur la pratique de la stratégie) vient d’être
mis sur pied à HEC Montréal dans le but de
servir de lieu de collaboration, de concertation et de rayonnement pour les chercheurs
québécois intéressés par le thème général
de la pratique de la stratégie. Du côté du
Canada anglais, la perspective de la pratique se développe par le biais de la notion
de travail institutionnel proposé par
Thomas Lawrence et Ray Suddary (2006).
Depuis le début des années 2000, la perspective de la pratique connaît donc une
croissance rapide et est en voie d’institutionnalisation. En plus de livres portant
sur ce thème (Jarzakkowski, 2005;
Golsorkhi, 2006; Johnson et al. 2007),
les activités de ces chercheurs sont régulièrement diffusées dans les conférences
internationales en management (Academy
of Management, Association Internationale
de Management Stratégique, European
Group for Organization Studies, Strategic
Management Society) et dans plusieurs
numéros spéciaux de revues (Journal
of Management Studies, European
Management Journal, Human Relations,
Long Range Planning). Un site web dédié
au thème Strategy as Practice ((www. strategyaspractice. org)est en opération et
compte une communauté de chercheurs de
plus de 2000 membres.
I. – LAPERSPECTIVE
DE LAPRATIQUE
Ce que nous appelons ici la perspective de
la pratique est une manière de penser et de
faire la stratégie en devenir et dont les
contours sont très fluides. En effet, la
manière de désigner cette perspective fait
encore l’objet de nombreux débats. Pour
certains, il s’agit d’abord et avant tout de
faire état de l’activité des gestionnaires,
c’est-à-dire de décrire dans le détail les activités qui sont au cœur des processus stratégiques auxquels ils participent. Dans cette
voie, Johnson et al. (2003) ont suggéré les
appellations suivantes : micro-stratégie,
strategizing ou activity-based-viewed.
Pour d’autres, il convient plutôt parler de
pratiques. Dans ce cas, il s’agit de comprendre comment les individus réalisent
leurs actions en contexte, étant entendu que
ces actions ne sont pas le seul fait d’une
délibération, mais qu’elles s’inscrivent dans
un contexte de relations sociales, de significations, de règles et routines, de savoir-faire
et d’objectifs donnant sens à l’action;
autrement dit que ces actions actualisent et
renouvellent un ensemble de pratiques existantes. C’est ce que l’on entend généralement par perspective de la pratique, traduction de strategy-as-practice perspective
(Whittington, 1996; 2003; Jarzabkowski,
2003; 2004).
Entre ces deux pôles, on rencontre une
diversité de positions qui font la richesse de
la perspective de la pratique. Ainsi, certains
travaux s’inspirent principalement de travaux en gestion ou en stratégie (Maitlis et
Lawrence, 2003; Salvato, 2003; Regnér,
2003) alors que d’autres (Jarzabkowski,
2003; Hendry, 2000; Whittington, 2001)
proposent de comprendre la pratique de la
stratégie en s’appuyant sur ceux des socio-logues (exemple : Bourdieu, Giddens) ou
des philosophes (exemples : Foucault).
C’est par ailleurs autour de la notion de
« pratique » elle-même que l’ambiguïté est
la plus grande. Il y a plusieurs manières de
se situer par rapport à la notion de pratiques
et dépendamment de celle que l’on adopte,
cela conditionne la vision de la stratégie qui
en découle.
À ce titre, une stimulante discussion sur le
site
strategy-as-practice a mené à définir
cinq sens acceptable du mot pratique
[1] : 1) la
praxis (l’action sur le monde) ; 2) les pratiques de la stratégie (discours, standards et
outils pour faire la stratégie); 3) la pratique
de la stratégie (dans le sens d’une spécialité
professionnelle) ; 4) le caractère pratique
(dans le sens de ce qui est utile pour faire la
stratégie) ; 5) le caractère social de la pratique (dans le sens du tournant pratique en
sciences sociales).
Les travaux s’inscrivant dans la perspective
de la pratique retiennent souvent l’une ou
l’autre de ces acceptions, visant la description
fine des actions des managers dans leur
contexte concret d’action pour les uns, le sens
(significations et objectifs) de ces actions et
leurs sources ou déterminations (historiques,
sociales et sociétales) pour les autres.
Si les travaux s’inscrivant dans la perspective de la pratique ne relèvent donc ni d’un
ensemble théorique unifié ni d’un même
projet, ils visent cependant tous à leur
manière à répondre aux questions suivantes : Qu’est-ce que la stratégie ? Qui
est le stratège ? Que font les stratèges ?
Jarzabkowski et al. (2007) considèrent que
la spécificité de la perspective de la pratique
se trouve à l’intersection des liens entre ce
qui constitue le faire stratégique (la pratique
de la stratégie), les pratiques stratégiques
(divers types de ressources qui se combinent à travers les pratiques) et les praticiens
(acteurs qui influencent la constitution de la
pratique). Autrement dit, la perspective de
la pratique s’intéresse à toute question de
recherche qui permet de faire des liens entre
ces différents éléments.
La stratégie peut dès lors être conçue
comme un ensemble d’actions élaborées au
travers d’interactions sociales, de routines
et de conversations par le biais desquelles
les gestionnaires de même que les membres
de l’organisation, définissent une direction
pour l’entreprise. La perspective de la pratique invite également les chercheurs à s’intéresser à tous les acteurs de l’entreprise qui
participent à la formation des stratégies de
même qu’à ceux qui se situent à l’extérieur
de l’organisation. Elle propose ainsi une
approche démocratique et pluraliste de la
formation des stratégies. La stratégie ne se
fait pas uniquement par les gestionnaires au
sommet, mais aussi aux différents niveaux
de l’organisation. Il est également important de faire des liens entre le micro et le
macro bien que l’on ne sache toutefois pas
trop comment faire et que l’on y parvienne
rarement (Whittington, 2006). Enfin, on
cherche à comprendre comment les acteurs
utilisent les modèles stratégiques, les outils
techniques et les codes organisationnels
pour construire la stratégie. Le faire stratégique et le dire stratégique sont donc intimement liés à la manière dont les acteurs
utilisent les objets et les artefacts qui les
entourent pour construire la stratégie.
II. – IMPLICATIONS
MANAGÉRIALES
Jusqu’à maintenant, les travaux dans la
perspective de la pratique ont surtout fait
l’objet de développements théoriques et ont
souligné la richesse des travaux empiriques
qui pouvaient être réalisés en adoptant une
telle perspective. Outre les considérations
méthodologiques qui ont été peu étudiées,
la question des implications managériales
de cette perspective constitue sans aucun
doute le parent pauvre des travaux effectués
jusqu’à maintenant. Pourtant, cette question
est centrale dans la perspective de la pratique puisqu’elle implique de se demander
à quoi elle sert. Quelle est l’utilité pour les
gestionnaires de cette perspective ? Que
peut-on retenir comme enseignements pour
l’action ?
Certains diront que l’utilité de la perspective de la pratique tient à son projet fondamental qui consiste à décentrer la compréhension du fait stratégique de ses finalités
managériales (Hendry, 2000; Chia, 2004).
En considérant la stratégie comme n’importe quelle pratique sociale plutôt qu’une
catégorie de la gestion, il y a là une contribution majeure pour l’action. En effet, c’est
en s’éloignant de l’idéologie managériale et
en considérant la stratégie comme une
action qui prend son sens en fonction du
contexte socio-économique, politique et
culturel dans lequel elle évolue que cette
perspective peut avoir des apports privilégiés au monde des affaires. Ainsi, consi-dère-t-on que c’est en faisant ressortir les
dimensions cachées de l’action stratégique
que l’on peut le mieux aider les gestionnaires dans leur action.
En suivant un tel raisonnement, la question
de la performance stratégique se pose
moins en termes économiques ou de résultats qu’en termes d’apprentissage et de
contrôle de l’action. Autrement dit, en
essayant de comprendre quelles sont les
habiletés que mettent en avant les gestionnaires quand ils font la stratégie, en repérant les activités qui la composent et en tentant de rendre explicite ce qui est tacite dans
la formation des stratégies, les connaissances produites ont d’abord et avant tout
pour but de soutenir concrètement l’action
des gestionnaires plutôt que leur proposer
des modèles complexes et difficilement
applicables (Wilson et Jarzabkowski,
2004). La prise de conscience de l’existence de micro-dynamiques qui sont mises
au jour dans ces travaux est susceptible de
contribuer au renforcement de la réflexivité
managériale en regard de la manière dont
ils font les choses (Denis et al., 2007). C’est
en développant ses capacités réflexives que
l’on peut acquérir un plus grand contrôle
sur ce que l’on fait et ce que l’on dit.
À l’opposé, d’autres chercheurs voient dans
la perspective de la pratique une manière de
contribuer directement à la constitution de
l’avantage concurrentiel des entreprises
(Johnson et al., 2003). Alors que dans un
contexte stable et non mondialisé, l’avantage concurrentiel passe davantage par la
détention de ressources rares, ces
chercheurs soutiennent que dans un
contexte mondialisé, l’avantage concurrentiel réside de plus en plus dans les microactifs et les ressources intangibles. En cela,
ils rejoignent d’ailleurs les chercheurs des
théories des ressources et des connaissances (resource-based view, knowledgebased view) dont les travaux reposent sur le
même présupposé. Ils s’en distinguent toutefois par le fait que dans la perspective de
la pratique, c’est l’agencement des routines,
des conversations et des interactions qui
constituent les ressources rares et le savoir.
Pour d’autres, ce sont les frontières entre la
recherche et le monde de l’entreprise que la
perspective de la pratique permet de repenser (Balogun et al., 2003). En effet, si l’on
veut comprendre les pratiques des gestionnaires et comment se fait la stratégie au
quotidien, cela nécessite aussi d’interroger
nos manières de faire de la recherche. Une
perspective de la pratique implique une
proximité plus grande avec les personnes
qui se prêtent volontiers au jeu de la
recherche. Bien sûr, cette plus grande
proximité implique en retour de repenser
les critères de validité de la recherche et de
se poser un certain nombre de questions. La
recherche dans la perspective de la pratique
nécessite-t-elle une plus grande implication
dans la pratique ? Quel est le danger de faire
de la recherche en portant les deux chapeaux ? Et si la perspective de la pratique
conviait les chercheurs à s’inscrire dans le
monde de la pratique, et les gestionnaires
dans celui de la recherche, bref, invitait
simplement chercheurs et praticiens à dialoguer autrement ?
III. – PRÉSENTATION
DES ARTICLES
Ce numéro spécial tente d’apporter des
réponses à la question de l’utilité de la perspective de la pratique pour l’action. Nous
avons insisté auprès de tous les auteurs afin
qu’ils exposent leurs travaux en portant une
attention particulière aux implications
managériales qui en découlent. Les articles
qui suivent portent sur une grande diversité
d’objets (exemples : travail de consultant,
gestionnaires de première ligne, outils de
gestion, développement des compétences,
organisation artistique, gestion du temps,
projets internet, sécurité, etc.). Ils réfèrent
également à des ancrages théoriques et disciplinaires tout aussi variés (exemple : théories de la communication, théories des ressources, théories du changement, théorie de
la structuration, approches discursives,
anthropologiques et psychosociales). Ils
privilégient toutefois des méthodes de
recherche qualitatives et longitudinales
allant de l’observation participante à la
recherche-action. Le caractère varié des
contributions proposées reflète le potentiel
de la perspective de la pratique en stratégie.
Nous avons regroupé ces articles sous les
rubriques suivantes : 1) la construction des
savoirs de gestion, 2) les approches discursives de la stratégie, 3) les acteurs comme
vecteur de l’activité stratégique, 4) les communautés de pratique et les pratiques organisationnelles.
1. La construction des savoirs de gestion
Ce thème explore la manière dont les
connaissances que les gestionnaires et les
consultants utilisent, se construit à travers
le temps. La construction de savoirs actionnables et le dévoilement des savoirs cachés
à partir de l’expérience des stratèges et de
ceux qui les entourent sont des thèmes qui,
malgré l’importance capitale qu’ils revêtent
pour la perspective de la pratique, sont
encore peu développés.
Marie-José Avenier et Christophe Schmitt
partent de l’idée que les connaissances
développées par les gestionnaires dans l’action restent souvent implicites faute de
temps. Ils proposent donc une démarche de
recherche visant à élaborer des savoirs
actionnables, c’est-à-dire des savoirs issus
de l’expérience des gestionnaires et dont la
mise en action vise à fournir des repères
pour susciter la réflexion et le questionnement de celui ou celle qui l’applique. De
plus, ils explorent diverses manières de
communiquer les savoirs actionnables formalisés qui puissent favoriser la réceptivité
et l’appropriation de ces savoirs par les gestionnaires. En définitive, cet article fournit
des pistes de réflexion et propose des
moyens concrets pour renouveler les rapports que le monde académique et le monde
de la pratique entretiennent.
L’article d’Olivier Babeau révèle certaines
facettes cachées du rôle des consultants
dans la formation de la stratégie. Si l’expertise et la force de travail qu’ils apportent
sont souvent relevées, leurs rôles d’interface entre l’entreprise et son environnement, sont rarement soulignés par la littérature. Babeau montre ainsi que l’expertise
des consultants s’appuie sur des informations collectées lors de missions antérieures
et que leur valeur ajoutée consiste essentiellement en une transmission « à la marge »
d’informations censées rester confidentielles (mais bien sûr non réellement stratégiques pour l’organisation source). Loin
d’être le fait d’entorses à des règles déontologiques strictes, ces pratiques relèvent
d’un véritable savoir-faire et de la maîtrise
de règles tacites de la part des consultants :
savoir ce que l’on peut dire, ne pas dire,
comment le dire, à qui le dire. La maîtrise
de ces règles et de leur application en situation permet tout à la fois de garder la
confiance des clients, et de leur garantir un
apport pour la fabrique de la stratégie.
2. Les approches discursives
de la stratégie
La perspective de la pratique accorde une
grande importance à la question du langage
et au rôle du discours dans la formation des
stratégies. Les deux textes suivants s’y intéressent particulièrement en montrant comment les approches discursives permettent
de jeter un regard nouveau sur la mise en
place d’outils de gestion.
Chahrazed Abdallah examine la production
et l’appropriation du discours stratégique
dans une organisation artistique de manière
à ouvrir la boîte noire des processus de diffusion et de réception de la stratégie dans ce
type d’organisation. Elle souligne d’abord
les dualités discursives qui structurent le
discours contenu dans le plan stratégique.
Elle montre ensuite comment les acteurs de
l’organisation s’approprient ce discours.
Dans un premier temps, le plan stratégique
est l’objet d’une appropriation commune et
rassembleuse. Dans un second temps, cette
appropriation devient différenciée et reflète
les tensions entre les groupes d’acteurs présents dans l’organisation. Cette transformation est liée au caractère dual et multidimensionnel du plan stratégique qui, en
même temps qu’il permet la cohésion, porte
en lui-même des éléments pouvant freiner
la mise en place de la stratégie.
De leur côté, Mathieu Detchessahar et
Benoît Journé proposent une analyse discursive de la mise en œuvre d’outils de gestion des compétences dans une usine d’un
grand laboratoire pharmaceutique. Dans
cette organisation, les outils de gestion de la
qualité et de recherche de l’efficience alimentent un discours organisationnel centré
sur l’expertise. Les auteurs montrent que
les outils de gestion de compétence mis en
œuvre dans ce contexte constituent des
textes qui sont lus et appropriés en fonction
de ce discours organisationnel. Ainsi, si les
outils compétence visent à promouvoir la
flexibilité et la polyvalence tout autant que
les savoirs techniques, ne seront retenues
que les pratiques et interprétations faisant
écho aux autres textes et pouvant être rapportées au discours organisationnel prévalant. Le lieu où se fabrique la stratégie est
ici insaisissable : les stratèges sont partout
distribués le long des chaînes de lecture et
d’écriture des différents textes que constituent les outils de gestion.
3. Les acteurs comme vecteurs
de l’activité stratégique
La perspective de la pratique considère que
la stratégie n’est pas uniquement le fait des
gestionnaires de la direction comme les
approches classiques en stratégie le laissent
souvent entendre. Elle postule que la
fabrique de la stratégie se fait dans le flux
d’activités de l’ensemble des acteurs de
l’entreprise.
Dans son article, Geneviève Musca examine minutieusement les interactions entre
techniciens et journalistes réunis autour
d’un projet internet financé par un grand
groupe de presse. Elle montre comment ces
acteurs construisent dans le cours de leurs
actions une nouvelle compétence d’édition
interactive, qui constitue un avantage
concurrentiel distinctif pour le groupe de
presse. De son étude longitudinale, elle
souligne trois types de pratiques fondamentales dans la construction de cette nouvelle
compétence. Elle montre ainsi que la multiplication des échanges et des interactions
directs entre les journalistes et les techniciens facilite le développement d’un langage commun. De multiples microexpérimentations permettent également la mise en
place d’un cadre structurant les échanges,
facilitant par là la construction de cette
nouvelle compétence. Enfin, les activités
aux frontières des différentes équipes impliquées jouent un rôle central dans sa diffusion. La perspective de la pratique fournit
ainsi un éclairage complémentaire de la
théorie basée sur les ressources et les compétences dynamiques en permettant de
comprendre comment se construit un avantage concurrentiel dans un contexte dynamique et turbulent.
David Autissier et Isabelle Vandangeon-Derumez réexaminent le rôle des managers
de première ligne et la manière dont ils se
comportent en contexte de changement. Le
changement est devenu un phénomène permanent dans lequel ces managers jouent un
rôle-clé. Ils ont cependant été jusqu’à présent peu étudiés tant dans la littérature en
stratégie que dans celle sur le changement.
À partir de l’analyse en profondeur de deux
projets de changement, les auteurs proposent une typologie des comportements des
managers de première ligne en contexte de
changement (légitimistes, négociateurs,
indifférents, contestataires). Pour faciliter
le déploiement du changement dans une
organisation et tenter de s’assurer de l’implication des managers de première ligne
tout au long du projet, il importe de comprendre comment ils se positionnent en
fonction des différentes phases de développement du changement. En adoptant une
approche pratique du changement, les
auteurs montrent que les managers de première ligne ne sont pas que des destinataires du changement, comme le sous-entend encore une large part de la littérature
en stratégie.
4. Les communautés de pratique
et les pratiques organisationnelles
Bien qu’elle soit davantage associée à la
dimension managériale, l’étude des communautés de pratique et celle des activités
organisationnelles au quotidien est d’une
grande importance pour la réalisation des
stratégies de l’entreprise. En effet, c’est
dans l’étude en profondeur de la manière
dont les gens organisent leur activité au
quotidien que l’on peut le mieux comprendre les véritables causes du succès et de
l’échec de la mise en place des stratégies.
Stéphanie Dameron et Emmanuel Josserand
proposent une analyse relationnelle du
développement d’une communauté de pratique. À partir de l’histoire d’un réseau de
soin réunissant des chirurgiens dentistes
au sein d’une communauté de pratique, ils
analysent les relations qui ont façonné
l’évolution de la communauté étudiée.
Chaque phase du développement d’une
communauté de pratique est marquée par
un équilibre spécifique entre participation
des acteurs et réification de leurs pratiques. Cet équilibre dépend de la nature
des dynamiques relationnelles se nouant
entre les acteurs et de leurs dimensions
identitaire, affective et fonctionnelle. Cet
article met en évidence l’importance des
dynamiques sociales et relationnelles lors
du développement de pratiques communes.
De son côté, Luciana Castro Gonçalves
offre une description détaillée et minutieuse
des interactions dans une communauté de
pratique technologique peu formalisée au
sein d’une direction des systèmes d’information d’un grand groupe industriel français de l’automobile. S’inscrivant contre la
vision idyllique que véhicule la littérature
sur les communautés de pratique, elle fait le
pari d’en montrer les dimensions cachées.
Si une communauté de pratique facilite
l’apprentissage et le partage d’informations, son caractère peu structuré constitue
un terreau fertile pour la prolifération de
conflits tant en son sein qu’avec l’environnement organisationnel dans lequel elle
s’inscrit. En s’intéressant aux pratiques
quotidiennes des chefs de projet internet,
l’auteur, grâce à une approche microprocessuelle, témoigne de la nécessité de
rendre compte des interactions et des règles
sociales que les acteurs mobilisent pour
comprendre la fragilité et les difficultés
auxquelles se heurtent les communautés de
pratique technologiques.
François-Régis Chevreau et Jean-Luc
Wybo développent une approche pratique
de la culture de sécurité. Ils soulignent le
caractère peu actionnable d’une conception
anthropologique de la culture de sécurité.
Ils proposent de concevoir cette culture
comme un ensemble de principes d’actions
(généraux et techniques), principes qui,
s’ils sont portés par les valeurs et savoirs
des acteurs, constituent une culture de sécurité. Cette conception sert de guide pour
l’appréciation de deux processus de maîtrise des risques chez Sanofi-Aventis. Les
actions à l’œuvre dans ces deux processus
sont ainsi considérées non pas tant en
termes de leurs finalités, mais des pratiques
(interactions, significations et valeurs)
qu’elles révèlent. L’article montre ainsi que
la perspective de la pratique modifie finalement notre regard sur l’action, qui ne doit
pas être évaluée uniquement au travers des
objectifs qu’elle sert, mais également au
travers des dimensions sociales et de sens
qu’elle porte.
Ce numéro se termine par un ensemble d’entretiens dans lesquels Ann Langley, Damon
Golsorkhi et Valérie Chanal livrent leur point
de vue sur la perspective de la pratique. Ils
expliquent en quoi elle consiste, quels en
sont les enjeux et les implications. Ce dossier spécial constitue une invitation à prendre
position dans les débats autour desquels se
structure la perspective de la pratique.
·
Avenier M.-J. (dir.), La stratégie « chemin faisant », Economica, Paris, 1997.
·
Balogun J., Huff A., Johnson P., “Three responses to the methodological challenges of studying strategizing”, Journal of Management Studies, vol. 40, n° 1,2003, p. 197-224.
·
Bouchikhi H., “A Constructivist Framework for Understanding Entrepreneurship Performance”, Organization Studies, vol. 14, n° 4,1993, p. 549-570.
·
Chia R., “Strategy-as-practice : reflections on the research agenda”, European Management
Review, vol. 1,2004, p. 29-34.
·
Denis J.-L., Langley A., Rouleau L., “Strategizing in pluralistic contexts : rethinking theoretical frames”, Human Relations, vol. 60, n° 1,2007, p. 179-215.
·
Golsorkhi D. (dir.), La fabrique de la stratégie, Vuibert, Paris 2006, p. 219-239.
·
Hendry J., “Strategic Decision-Making, Discourse and Strategy as Social Practice”, Journal
of Management Studies, vol. 37,2000, p. 955-977.
·
Jarzabkowski P., “Strategy as practice : Recursiveness, adaptation and practices-in-use”,
·
Organization Studies, vol. 25, n° 4,2004, p. 529-560.
·
Jarzabkowski P., “Strategic practices : an activity theory perspective on continuity and
change”, Journal of Management Studies, vol. 40, n° 1,2003, p. 23-55.
·
Jarzabkowski P., Balogun J., Seidl D., “Strategizing : The challenges of a practice perspective”, vol. 60, n° 1,2007, p. 5-27.
·
Johnson G., Melin L., Whittington R., “Micro-strategy and strategizing : Towards an activity-based-view”, Journal of Management Studies, vol. 40, n° 1,2003, p.1-22.
·
Johnson G., Langley A., Melin L., Whittington R., Strategy as Practice : Research Directions
and Resources, Cambridge University Press, Cambridge, UK, 2007 (in press).
·
Lawrence T. B., Suddary R., “Institutions and institutional work”, Handbook of Organization Studies, Clegg S. R., Hardy C., Lawrence T. B., Nord et W., Sage, London, 2006,
p. 215-254.
·
Maitlis S., Lawrence T. B., “Orchestral manoeuvres in the dark : understanding failures
in organizational strategizing”, Journal of Management Studies, vol. 40, n° 1,2003,
p. 109-140.
·
Mounoud É. (dir.), La stratégie et son double, L’Harmattan, Paris, 2004.
·
Mounoud É. (dir.), Le management stratégique en représentations, ellipses, Paris, 2001.
·
Regnér P., “Strategy creation in the periphery : inductive versus deductive strategy making”,
·
Journal of Management Studies, vol. 40, n° 1,2003, p. 57-82.
·
Salvato C., “The role of micro-strategies in the engineering of firm evolution”, Journal of
·
Management Studies, vol. 40, n° 1,2003, p. 83-108.
·
Schatzki T., Knorr-Cetina K., von Savigny E., The Practice Turn in Contemporary Theory,
Routledge, London, 2001.
·
Wilson D.C., Jarzabkowski P., “Thinking and acting strategically : New challenges for interrogating strategy”, European Management Review, vol. 1,2004, p. 14-20.
·
Whittington R., “Completing the practice turn in strategy research”, Organization Studies,
vol. 27, n° 5,2006, p. 613-634.
·
Whittington R., “The work of strategizing and organizing : for a practice perspective”, Strategic Organization, vol. 1,2003, p. 119-127.
·
Whittington R., “Corporate Structure100 : from Policy to Practice”, Handbook of Strategy
and Management, A. Pettigrew, H. Thomas and R. WhittingtonSage : London, 2001,
p. 113-139.
·
Whittington R., “Strategy as Practice”, Long Range Planning, vol. 29,1996, p. 731-735.
[1]
Whittington R., “5 Reinforcing senses of practice”,
Strategy-as-practice website, 10 mars 2005.