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L’héritage d’alfred d. chandlerAuteurPatrick Fridenson du même auteur
Alfred D. Chandler Jr. (1918-2007) était un historien pur sucre, depuis l’âge de 7 ans[1] [1] Pour une nécrologie détaillée : « HBS Professor...
suite. Mais les gestionnaires se sont approprié son oeuvre. Elle a fait l’objet d’une présentation dans cette revue[2] [2] J. -P. Daviet, « Alfred D. Chandler Jr. », repris dans...
suite. Nous voulons revenir à l’occasion de sa disparition sur plusieurs points insuffisamment connus : la réception en France de ses travaux, la portée de son premier livre traduit en français, l’intérêt de ses travaux récents et la question du post-chandlérisme, comme on disait déjà de son vivant.
La réception de ses travaux en France a été d’abord le fait des gestionnaires et dans une moindre mesure des sociologues. Stratégies et structures de l’entreprise (1er et 2e édition) est paru aux Éditions d’Organisation, ainsi que Organisation et performance des entreprises. Quant à La main visible des managers, il a été publié chez Economica, à l’initiative d’un sociologue enseignant dans une école de commerce, Jean-Michel Saussois. Ajoutons le soutien apporté explicitement à l’œuvre de Chandler par Pierre Bourdieu, malgré leurs divergences sur la mondialisation, notamment dans l’un de ses derniers livres : Les structures sociales de l’économie (2000). Une grande partie de mes collègues les historiens français et non des moindres ont renâclé devant cette approche : inquiétude devant une approche par l’organisation ? refus de l’Amérique comme référence ? Cela ne s’est pas passé ainsi dans d’autres pays. C’est dans une revue de gestion – la RFG – qu’est paru en 1988 le premier article inédit de Chandler en français, consacré au tournant des années 1960 et modestement intitulé « Une réponse des firmes américaines aux nouvelles normes de concurrence ».
Il nous faut ensuite être attentifs au rôle joué dans cette réception par Stratégies et structures et ce sous trois angles. Aux États-Unis ce livre paru en 1962 a amené les Business schools et départements de management à créer une spécialitéen gestion : la stratégie. Il a incité Oliver Williamson à créer le concept de coût de transaction. Il y a là de grandes conséquences d’un projet historien à l’origine. Enfin, Chandler s’est toujours vivement élevé contre tous ceux qui analysent la structure comme conséquence de la stratégie : à ses yeux, les relations sont mutuelles[3] [3] Préface à la 2e édition française et à la...
suite. On me permettra d’ajouter que ce livre reste un modèle de livre de sciences sociales : parce qu’il est court, parce qu’il croise plusieurs sciences sociales, parce qu’il a une thèse très forte et qu’il opère des allers-retours systématiques entre l’analyse empirique fouillée et une vue générale et théorique martelée et approfondie à chaque chapitre.
Pourtant les francophones en sont-ils ainsi quittes avec Chandler ? Tel n’est pas mon avis. Si les économistes sont restés attentifs aux articles et aux livres de Chandler dans la dernière partie de sa vie, en gros depuis 1990, ni les gestionnaires ni les historiens ne l’ont vraiment été. Organisation et performance de l’entreprise a beau être épuisé, il reste méconnu. C’est aussi le cas des articles et livres non traduits depuis lors, et on pense ainsi à des ouvrages dirigés d’une poigne de fer et contenant des chapitres vigoureux de Chandler comme, parmi d’autres, Big business and the wealth of Nations (1997), Inventing the electronic century (2001, rééd. 2005) ou à Shaping the industrial century (2005). Même si, pour des raisons évidentes, ces livres prêtent davantage à débat, ils montrent un chercheur qui malgré l’âge ne se repose pas sur ses lauriers et se remet au moins en partie en question. De l’approche américaine puis comparative il tente de passer à une vue mondiale. De la grande entreprise il étend son regard aux constellations de petites et moyennes entreprises qu’il voit reliées à celles-ci, y compris les start-up. D’une analyse n’échappant pas à un certain déterminisme technologique il se déplace vers la création et le renouvellement de capacités organisationnelles et l’interprétation prioritaire de processus d’innovation. Surtout il combat l’évolution qu’il perçoit chez Williamson et refuse de réduire la firme quelle que soit sa taille à un nœud de contrats. À ses yeux, la firme est aussi potentiel, création propre et projet. Des réflexions françaises parties d’horizons différents comme le récent article d’Armand Hatchuel et Blanche Segrestin sur l’entreprise en tant que « régime de l’action collective, créateur de valeur et porteur de transformations culturelles, économiques et sociales »[4] [4] « La société contre l’entreprise ? Vers une norme...
suite auraient plu à Chandler. Cette œuvre si vivante a naturellement été critiquée et remise en cause. L’après-Chandler a commencé il y a au moins vingt ans. Les développements sur la stratégie initiés par Graham Allison puis Henry Mintzberg sont même antérieurs, et familiers des lecteurs gestionnaires de cette revue. De même le rôle de l’État ou celui des salariés[5] [5] T. McCraw (ed. ), The essential Alfred Chandler, Boston,...
suite. Mais il n’est pas sûr qu’ils soient aussi avertis des autres dimensions du post-chandlérisme, lancées cette fois par les historiens : le rôle majeur des petites entreprises dans la croissance de l’économie des États-Unis[6] [6] P. Scranton, Endless Novelty. Specialty Production and American...
suite, le stimulant des consommateurs, qu’il s’agisse des consommateurs populaires[7] [7] R. Blaszczyk, Imagining Consumers : Design and Innovation...
suite, des consommateurs de médicaments ou des autres firmes (le B to B). Et enfin l’idée que même autrefois la rationalité du management et le pouvoir des managers ne sont peut-être pas la leçon à retenir des entreprises américaines. Le livre percutant de sociologie historique de Robert F. Freeland a repris, archives à la main, le cas de General Motors, l’entreprise particulièrement chère à Chandler, et y a vu des luttes furieuses entre propriétaires et managers et les outils stratégiques comme des moyens pour assurer les bases non rationnelles et sociales de la gestion[8] [8] The Struggle for Control of the Modern Corporation. Organizational...
suite. Je ne pense pas chercher la conciliation à tout prix en disant que l’intérêt de bon nombre de ces travaux de contestation est à la mesure de l’œuvre qu’ils entendent dépasser[9] [9] On pense ici aux travaux de Naomi Lamoreaux. ...
suite.
2 Mon dernier mot sera pour l’homme, un homme si attachant. Le loisir comptait énormément à ses yeux, et rien ne pouvait le distraire chaque année des périodes de chasse au canard sur les étangs de Nouvelle-Angleterre. Mais il revenait encore et toujours à la recherche, persuadé avec obstination que les sciences sociales ne sont pas seulement des fournisseurs de récits ou d’intrigues : comme les autres sciences, elles ont à créer – que ce soit des théories, des méthodes, des outils ou des connaissances.
Notes
[ 1] Pour une nécrologie détaillée : « HBS Professor Alfred Chandler Jr., eminent business historian, dead at 88 », Harvard University Gazette, May 17-23 2007, p. 11 et 27 ou www.harvard.edu.
[ 2] J.-P. Daviet, « Alfred D. Chandler Jr. », repris dans « Les constructeurs du management : de la conduite des hommes à la stratégie d’entreprise », Revue française de gestion, hors série, 2004.
[ 3] Préface à la 2e édition française et à la réédition américaine de 1989.
[ 4] « La société contre l’entreprise ? Vers une norme d’entreprise à progrès collectif », Droit et société, n°65,2007.
[ 5] T. McCraw (ed.), The essential Alfred Chandler, Boston, Harvard Business School Press, 1989.
[ 6] P. Scranton, Endless Novelty. Specialty Production and American Industrialization, 1865-1925, Princeton, Princeton University Press, 1997.
[ 7] R. Blaszczyk, Imagining Consumers : Design and Innovation from Wedgwood to Corning, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2000. P. Laird, Advertising Progress : American Business and the Rise of Consumer Marketing, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1998.
[ 8] The Struggle for Control of the Modern Corporation. Organizational Change at General Motors, 1924-1970, Cambridge, Cambridge University Press, 2001.
[ 9] On pense ici aux travaux de Naomi Lamoreaux.
POUR CITER CET ARTICLE
Patrick Fridenson « Éditorial », Revue française de gestion 6/2007 (n° 175), p. 7-8.
URL : www.cairn.info/revue-francaise-de-gestion-2007-6-page-7.htm.




