2007
Revue française de gestion
Editorial
Chronique de l’antimanagement
Jean-marie Doublet
Régulièrement paraissent, ici ou là, dans des
revues ou dans des livres de sévères critiques du
management. Les attaques proviennent de diffé
rents angles. Pour certains auteurs, la gestion ne serait
qu’un instrument d’exploitation, au service du capitalisme et des lois sauvages du marché. Pour d’autres, le
management n’obéirait à aucun critère scientifique communément admis pour les sciences économiques et les
sciences de l’ingénieur. Restent enfin ceux qui ne voient
dans la gestion qu’un ensemble de recettes, faisant appel
le plus souvent au bon sens, qui par hasard peuvent faire
fonctionner le mieux possible des organisations. Ces
mises en cause ne sont pas exclusives et peuvent même
se cumuler. Bien que souvent répétitives, elles ne sont
pas pour autant inintéressantes.
On peut trouver une sorte de catalogue de l’antimanagement dans le numéro de l’été 2007 de l’excellente
revue
Commentaire
[1]. Il s’agit de la version française
d’un article intitulé « Le mythe du management » par un
consultant américain Matthew Stewart « qui est allé de la
philosophie au management et qui en est revenu ». Le
texte prend appui sur la démarche du père fondateur du
management scientifique, Taylor, qui en 1899 s’est
efforcé de répondre à la question « Combien de tonnes de
gueuses de fonte un travailleur peut-il charger dans un wagonnet en une journée ? ».
Taylor montre que la masse transportée est
fonction du montant du salaire.
Pour Matthew Stewart « c’est ainsi que
naquit l’idée que le management était une
science, masse de connaissances assemblées et nourries par des experts selon des
normes neutres, objectives et universelles.
Ainsi naissent les gestionnaires et la division hiérarchique du travail, car selon
Taylor « la science de la manipulation de la
gueuse est si vaste qu’il est impossible pour
un homme fait pour ce type de travail d’en
comprendre les principes ou même de travailler selon ces principes sans l’aide d’un
homme mieux éduqué que lui. »
L’auteur n’a pas de mal à démontrer que les
calculs de Taylor sont approximatifs et font
prendre en compte des « ajustements » suspects et que les résultats escomptés dans les
entreprises adeptes du taylorisme n’étaient
pas au rendez-vous. Il ajoute « le cĹ“ur du
taylorisme, comme celui de la plupart des
théories du management qui lui succéderont, consiste en collection d’incantations
sur l’avantage d’être bon dans ce que vous
faites ».
Stewart dans une seconde partie de son
article se livre à la rédaction d’une véritable
anthologie grinçante des modes du management « entreprise de l’information »,
« organisation en créativité permanente »,
organisation organique, « organisation horizontale » j’en passe et des meilleures. Ce
qui frappe dans cette énumération c’est la
répétition périodique de ces recettes alors
qu’elles se proclament des nouveautés
inégalées.
Il ne faudrait pas conclure que l’auteur est
complètement critique à l’égard de toute
réflexion sur le fonctionnement des organisations. Il indique en effet « qu’à son
meilleur, la théorie du management est partie intégrante de la promesse démocratique
de l’Amérique. Elle vise à remplacer le despotisme des anciens patrons par le règne de
la science. Elle promet le pouvoir économique à ceux qui ont le talent et l’énergie
de s’en saisir ». Une bouffée d’optimisme.
[1]
M. Stewart,
Commentaire, vol. 30, n° 118,2007 p. 337.