2003
Revue Française de Linguistique Appliquée
Binaire et liminaire : la forme en traduction technique
Nicolas Froeliger
Université Paris 7, UFR EILA2, place Jussieu, 75005 ParisTél. : 01 42 05 35 51
Mille malentendus et préjugés pèsent sur la nature de la technique vue par le traducteur et sur le rôle de celui-ci, personnage baroque qui n’est jamais exactement là où on l’attend. Les critères de forme immédiats de cet artisanat sont a priori ceux de tout texte technique : exhaustivité, monosémie, précision et accessibilité à l’ensemble de la communauté visée. Ils tendent vers la production d’un texte d’arrivée nettement plus standardisé que l’original. Orienté vers son utilisateur, le texte traduit doit être pensé comme une machine. Sa production fait appel à un imaginaire technique lui-même standardisé, fondé sur les mathématiques et la géométrie, et dont les règles s’apparentent à celles de l’architecture moderne.
Translators are baroque characters inherently out of place. The way they look at technique and their very role in the translation process are layered with countless misunderstanding and prejudices. The craft of technical translation exhibits four aesthetical characteristics which, in a perfect world, would also be those of any technical text: exhaustiveness, monosemy, precision, and collective accessibility. More often than not, the output is much more standardized than the input was. The translated text is user-oriented and has to be seen as a machine. Its production summons up a technical imagination, also highly standardized, based on mathematics and geometry, whose rules are akin to those of modern architecture.
Tout traducteur est un traître, c’est entendu : « On a douté de leur sincérité à un tel point que le terjuman, le traducteur-interprète, est devenu un héros tragique des ballades balkaniques. L’empire était suspicieux. À ses yeux, la connaissance de deux langues induisait une inéluctable possibilité de tromperie et le peuple, dont il était souvent issu, le considérait en ‘collaborateur’. [...] les dominés le soupçonnent d’être complice des dominants et les dominants d’être de connivence avec ceux qu’ils assujettissent. » (Kadaré et Fernàndez Recatalà, 2003, 13) Où le situer, en effet, dans ce jeu de bascule entre double appartenance et double rejet ? Parce que l’univers dans lequel il travaille est considéré, à tort ou à raison, comme étant en marge du sens commun, le traducteur technique est, quant à lui, l’objet, non pas d’une double suspicion, mais d’un double mépris. Pour les utilisateurs de ses textes, c’est un littéraire (terme ici légèrement condescendant) égaré dans le monde du concret : qu’est-ce qu’il peut bien comprendre à la chimie des grands feux de sodium, le pauvre... Pour beaucoup de ses confrères exerçant dans des domaines qu’ils jugent plus nobles, il est un barbare, qui n’obéit pas aux mêmes règles, ne travaille pas au même rythme et s’est mis au service de la machine et du capital. Un faux ami, en quelque sorte. Pour compliquer encore un peu, ajoutons le caractère pluriel des techniques. Autant d’obstacles à la recherche d’une esthétique de la traduction technique : de l’extérieur, celle-ci serait aisément vue comme une contradiction dans les termes. Mais peut-être ce premier malentendu, dans une profession que l’on peut considérer comme tout entière structurée par le malentendu, est-il dû à une volonté mal maîtrisée de vouloir situer le problème au niveau des idées plutôt que des faits. Car la traduction technique est un empirisme : jour après jour, des traducteurs font leur métier, qu’ils conçoivent souvent comme un artisanat, en appliquant des tours de main qu’ils auraient parfois du mal à expliciter, mais qui fonctionnent, c’est-à-dire qui donnent (dans la plupart des cas) satisfaction à leurs destinataires. Qui décide, alors, de la pertinence des choix formels ? Le marché : un bon traducteur est un traducteur qui dure, parce qu’il conserve la confiance de ses mandants. Peut-être devient-il, alors, une fois posé ce principe, possible de discerner, dans ces pratiques, des régularités et des principes organisateurs susceptibles de déterminer des choix stylistiques. Il faudra néanmoins commencer par lever une deuxième ambiguïté : qu’est-ce qui est technique ?
1. Qu’est-ce qui est technique ?
Du point de vue du traducteur, plusieurs facteurs sont nécessaires pour conférer son caractère technique à un texte. Les considérer isolément mène toutefois à une série de contradictions ou d’impasses pratiques : nécessité n’est pas suffisance.
Est-ce dans le contenu, c’est-à-dire dans les aspects thématiques, que réside la technicité ? Indubitablement, en partie. Mais ne découvre-t-on pas aussi des aspects techniques dans la littérature ? Quelques exemples tirés de romans américains des trente dernières années : le calcul différentiel, la balistique ou l’astronomie chez Thomas Pynchon (Gravity’s Rainbow et Mason & Dixon, notamment), l’informatique chez Gaddis (JR), et même la peausserie chez Philip Roth (American Pastoral), auxquels on peut ajouter, un peu plus tôt et dans d’autres sphères linguistiques, Hermann Broch, Robert Musil, Herman Melville ou Diderot. Quoi de plus normal, puisque le roman est une forme qui a la particularité d’absorber les autres formes sans cesser d’être lui-même (Bakhtine, 1978, passim) au risque de faire grincer les dents de certains traducteurs littéraires, qui redoutent ce qu’ils appellent le ‘morceau de bravoure’, ce passage où beaucoup de romanciers se croient, semble-t-il, obligés de décrire en détail la fabrication des barriques ou les transformations subies par la pépite avant de devenir lingot ? Les textes de communication interne ouvrent sur une autre problématique de contenu : la technique y est tout juste un paravent, le support d’une visée tout autre : motiver le personnel en créant un sentiment d’identification à l’entreprise. Même chose avec les textes de vulgarisation, parmi lesquels les fameux - car souvent grotesques - modes d’emploi. Le plus souvent, les passages techniques en question sont pris en charge, dans le premier cas, par des traducteurs littéraires, dans le second, par des journalistes ou des traducteurs de presse et, dans le troisième, par des algorithmes, des secrétaires ou des rédacteurs techniques.
Est-ce dans la distance par rapport à la langue courante, alors, que se loge la technique ? En partie, aussi, indéniablement. Cette distance peut se mesurer sur le plan du vocabulaire. Mais là non plus, le hiatus ainsi créé entre langue courante et langue de spécialité ne suffit pas à embrasser pleinement l’adjectif
technique : «
Je suis parfaitement apte à la traduction technique : j’ai devant moi un dictionnaire de botanique, et sur mon étagère, un autre, qui parle de bâtiment.
[1] » Si distance il y a, elle se rencontre avant tout dans l’organisation du savoir, et notamment dans la façon de gérer l’implicite : la terminologie rencontre une ontologie.
La traduction technique se définirait alors comme celle des textes difficiles d’accès au commun des mortels. De fait… Mais cette définition se heurtera bien vite à un problème de délimitation insurmontable. Si l’on admet comme seule valide la présence d’aspects échappant au savoir commun à tout honnête homme, on se trouvera vite face à un problème quantitatif (où tracer la limite dans une société de plus en plus saturée d’une technologie qui ne se fait pas voir ?) et qualitatif (comment distinguer la traduction technique de celles auxquelles on accole l’adjectif juridique, financière, et même informatique et qui, chacune, sont considérées par les professionnels comme par les formations, comme ressortissant à des disciplines différentes, même si toutes se retrouvent dans l’ensemble des textes pragmatiques
[2] ?). De plus, cette appréhension cache un glissement de sens : parce que difficile d’accès, le domaine de la technique est souvent vécu comme celui des pensées obscures. La traduction technique devient alors
le domaine de ce que je ne comprends pas… Dangereuse pente. Ainsi serait accréditée l’idée répandue selon laquelle, finalement, est technique ce qui s’oppose à la culture, ce qui est fermé et difficile d’accès : étranger à la sphère humaniste. Selon cette acception, le traducteur technique serait asservi par la technologie du discours, avec pour destin d’être bientôt remplacé par une machine. Dans un ouvrage par ailleurs d’une très grande subtilité, Antoine Berman passe ainsi de «
la traductologie […] peut (et doit) réfléchir sur la traduction technique et scientifique, sur la traductique
qui, peu à peu, met en forme (informatique) cette traduction […] » à «
le concept de communication est pour nous trop abstrait pour définir l’œuvre et sa traduction. C’est un concept que la technologie a confisqué définitivement, et on peut le lui laisser. Il appartient à la traductique, non à la traductologie. » (Berman, 1999, 20 et 70, respectivement). Ce dérapage dans l’appréciation est typique de la crainte de dépossession qu’inspire la technique à ceux qui la connaissent mal et qui oublient, pour un temps, que la traduction est certes un rapprochement par delà les langues, mais qu’elle procède par mise à distance : il n’est pas question de se laisser engouffrer par la technicité. Nous pourrions de plus démontrer que chacune des problématiques décrites avec brio par Antoine Berman quant à la traduction de la
lettre en littérature est également présente dans la restitution de
l’intention dans les textes techniques. La place grandissante des outils informatiques dans, mais surtout autour du processus de traduction est pour beaucoup dans cette attitude. Elle est assortie de conséquences lourdes :
- sur le partage de la valeur ajoutée : les composantes automatisables d’un processus sont souvent aussi les plus rentables,
- sur la structure des formations en traduction, qui se doivent d’intégrer ces outils tout en sensibilisant les étudiants à leurs limites, et
- sur la définition même du mot traducteur : de plus en plus, ceux-ci deviennent des spécialistes des industries de la langue : les localisateurs, dont le métier consiste à adapter un texte au contexte culturel et commercial de sa sphère de réception
[3], se recrutent à la sortie des formations de traduction.
Pour autant, la traduction technique demeure une activité accomplie par des êtres humains pour des êtres humains, avec des moyens humains : nous ne sommes pas encore dans la matrice (voir, sur l’ensemble de ces points, Haudricourt, 1987, et Simondon, 1969). Ses moyens sont tout simplement ceux de son époque et, à ce titre, elle est de plain pied avec la culture de cette époque. Elle relève donc pour nous bel et bien d’un sous-ensemble de la culture repéré par l’intersection d’un contenu, d’une thématique, d’un vocabulaire et d’un savoir. Où se trouve, alors, le principe unificateur de cette zone commune ? Dans la visée.
Dans l’essentiel des cas, en effet, c’est l’utilisateur - et donc la nature de la demande - qui va véritablement conférer à une traduction son caractère technique. Un exemple nous aidera à mieux cerner en quoi ce critère est discriminant. Le service juridique d’un fabricant de chaudières industrielles nous demande un jour de traduire (vers le français) les attendus de l’arbitrage rendu sur un litige relatif aux performances d’une centrale thermique au charbon à lit fluidisé circulant
[4]. Ce texte cite à maintes reprises une expertise initialement rédigée en anglais. Comme tout professionnel qui se respecte, nous nous mettons en quête du document en question, qui se trouve avoir été traduit. Nous recevons ainsi son original anglais et la version française. Horreur : celle-ci est, sur le plan factuel, catastrophique. Le traducteur, de toute évidence, n’a pas compris de quoi il retournait. Il n’y a pas lieu de s’en offusquer : après tout, sa spécialité est autre… Il y a toutefois un problème : juridiquement, cette traduction fait foi, car elle a été établie par un traducteur juré. Que faire ? Toujours référer la question au demandeur : parce qu’il s’agit d’un service juridique, celui-ci nous demande de nous en tenir à la version fautive, quitte à rétablir le sens sous forme de notes de bas de page
[5]… Un ingénieur aurait-il donné une telle directive ? Évidemment non. Cette traduction comportait donc des aspects techniques, mais sa
visée était juridique. Comme la statue de Sesostris III achetée par le couple Pinault et qui défraya la chronique du marché de l’art, à l’été 2003, elle était «
judiciairement authentique et scientifiquement très douteuse » (Bellet et Duret-Robert).
2. Quelques présupposés implicites
Voilà ainsi cadré le sens de l’adjectif technique : les consommateurs de traductions techniques sont des ingénieurs et des techniciens. Ce sont donc les présupposés implicites de cette catégorie de demandeurs qui vont déterminer les exigences de forme dans ce domaine. Et c’est maintenant que la métaphore mécaniste peut nous aider à la penser concrètement : une machine est un dispositif utilisant une énergie (un travail) pour effectuer une transformation répondant à un objectif. Cette vision de la traduction technique ne s’applique en fait pas tant à l’opération qu’à son produit : le texte d’arrivée. Quelles doivent être les qualités, c’est-à-dire les critères de forme, de ce texte-machine ?
- L’exhaustivité : le texte en question doit n’omettre aucun élément d’information présent dans l’original. En fait, le moyen le plus fréquemment utilisé pour traduire en technique consiste à isoler, dans un groupe sémantique (la phrase au moment du premier jet, le paragraphe au moment de la relecture de concordance, l’ensemble du texte lors de la relecture finale), les éléments d’information, à les classer par ordre d’importance (qu’est-ce qu’il importe de faire ressortir ?), et à recomposer l’expression de cette manière. La traduction technique n’est donc pas serve de la forme particulière du texte original. Le traducteur, par souci d’exhaustivité, peut être amené à rajouter des éléments d’information (l’armature logique, en particulier, s’il traduit de l’anglais vers le français, mais aussi des étapes manquantes dans le raisonnement) : ce qui compte, c’est l’intelligibilité du texte d’arrivée. Un exemple, emprunté au montage de certains éléments à l’intérieur d’un hélicoptère : la formule anglaise « Tag all parts removed to gain access to work areas. » a été traduite, à juste titre, par « Étiqueter les différentes pièces déposées pour accéder plus aisément aux zones de travail » (c’est nous qui soulignons). Ajout utile, nécessaire et justifié. Ce critère se traduit souvent par un alourdissement de la version traduite par rapport à l’original (même si l’inverse peut également se rencontrer). Voilà, entre autres choses, à quoi sert la documentation : à identifier l’implicite pour, ensuite et le cas échéant, le faire (re)disparaître. Un ingénieur n’a pas besoin de reconstituer tout l’édifice de la mécanique des fluides pour décrire un dispositif d’épuration des fumées par recirculation. Le traducteur technique, lui, doit le faire pour s’y retrouver lui-même. Deux attitudes fautives sont alors possibles. Il arrive que l’on s’abstienne, faute de temps ou d’intérêt, de se documenter pour distinguer, dans la technicité d’un texte, ce qui est pertinent, ce qui est bruit et ce qui manque à la compréhension. On risque alors de passer à côté de l’intention. Autre cas de figure, on peut combler ses lacunes par la documentation, mais laisser ensuite, dans le texte final, des éléments qui n’auront servi qu’à la compréhension du traducteur, et qui sont, depuis longtemps, maîtrisés par son destinataire. Difficile, dans ces conditions, d’accéder à l’agilité et à la légèreté. Ce que le traducteur technique a devant lui, c’est la crête des vagues ; c’est avec l’océan entier qu’il doit fabriquer sa traduction, mais celle-ci doit représenter la crête des vagues et rien d’autre. C’est une démarche d’esprit analogue qui a conduit nombre de peintres à s’intéresser à la dissection : il leur fallait voir en profondeur pour rendre justice à la surface des choses (voir Hawkes, 1988). Ce jeu de poids et mesures a toutefois une limite : supprimer des éléments d’information pertinents, c’est sortir de la traduction pour entrer dans la réécriture, tâche au demeurant souvent confiée à des traducteurs (et plus fréquemment encore à des journalistes), mais tâche radicalement différente.
- La monosémie : le texte final doit avoir un sens et un seul. Traduire, c’est choisir. Cet impératif est en fait profondément rassurant pour le traducteur technique : dans un monde où tout n’est que magmas de significations (Castoriadis, 1975), les coordonnées de son univers professionnel se limitent à celles définies par le premier Wittgenstein : « Tout ce qui peut être dit peut être dit clairement » (Wittgenstein, 1961, 27). Le traducteur doit donc, non seulement lever les éventuelles ambiguïtés du texte original, mais aussi se garder de toute formulation susceptible d’interprétation dans le texte d’arrivée
[6], ce qui a pour conséquence, syntaxiquement parlant, de le priver d’un certain nombre de possibilités du langage, en particulier les images imaginatives. Car le figuré - métaphore, métonymie, cliché -, c’est avant tout la représentation d’une chose par une autre, et donc un décalage dans le discours. Dès lors qu’il y a risque de confusion, il faut s’en éloigner, et n’admettre que les formules consacrées au sein de la communauté des destinataires. Conséquence : une traduction technique brille rarement par l’originalité de son style. Ce serait contraire à sa visée. Voilà pourquoi il est difficile d’exercer à la fois comme traducteur technique et comme traducteur littéraire : la pluralité des sens est un enrichissement dans le second cas, une calamité dans le premier. Un exemple : dans un texte sur la compensation de la puissance réactive injectée sur le réseau électrique par les fours à arc, nous lisons qu’il faut « Consider STATCOM
[7] compensation approaches in terms of power circuit approaches [sic], filtering requirements, control approach, flicker readuction and other operating benefits. » Il serait tentant de rendre « in terms of » par « sous l’angle des circuits de puissance… ». Nous choisirons pourtant une autre solution, moins élégante : « en termes de circuits de puissance… », et qui plus est gênante car elle nous force à faire un choix mal informé entre « de » et « des » pour la traduction de « other operating benefits ». Si nous nous y résolvons, c’est parce que la puissance réactive correspond à un déphasage entre la puissance fournie (exprimée en watts) et la fréquence (en herz), et que ce déphasage est exprimé en minutes d’angle. Même si le terme angle est absent du texte, il ne peut qu’être présent à l’esprit du spécialiste du domaine et devra donc être réservé à cette acception bien précise. Dans la sphère technique, il y a certes deux langues, mais il ne peut y avoir double langage : le texte technique est un texte sans affect.
- La précision : une traduction technique de qualité se doit de respecter au plus près les nuances exprimant la quantité ou la qualité présentes dans le texte original : un volume significatif n’est pas un volume important, ni un volume énorme. Cet aspect est d’ailleurs curieusement difficile à faire passer auprès des étudiants, sans doute parce qu’il nécessite d’apprendre à sentir les gradations : peut-être est-il nécessaire d’avoir visité une centrale nucléaire en fonctionnement pour prendre conscience de ce qu’entendent ceux qui écrivent « les aubes de la turbine grondent ». Il faut en tout cas se documenter pour arriver à parler sans état d’âme de « supraconductivité à chaud » lorsqu’on se trouve à ‑ 50°C ou de four froid en rapport avec une température de 300°C. Le sens de la précision n’est pas dans la langue, mais s’acquiert au contact du concret. En revanche, le traducteur est parfaitement libre de jouer sur les gradations entre hyponymes et hypéronymes dès lors qu’il n’y a pas déperdition de sens. Sur l’hélicoptère dont nous avons déjà parlé, on trouve la phrase « Remove electrical and avionic equipment » traduite par « Déposer les équipements électriques et électroniques », sachant que l’avionique est une partie de l’électronique (qui s’applique à l’ensemble des aéronefs, et pas seulement aux avions), mais que ce choix, non seulement, ne suscite aucune ambiguïté, mais est en outre plus équilibré, puisque des câblages, à cet endroit, sont ou bien électriques ou bien électroniques (ils n’ont pas de fonction mécanique). Au risque de caricaturer, on peut considérer que, dans un texte littéraire, la nuance fonctionne par ouverture du sens. Ici, elle vient au contraire restreindre les possibilités d’interprétation.
- L’accessibilité à l’ensemble de la collectivité visée. Le texte traduit, quelles que soient les caractéristiques stylistiques de l’original et le nombre de ses destinataires, doit être présenté dans le style standard de la catégorie professionnelle du demandeur. Le discours prime sur la langue. Fondamentalement, la forme doit être banale pour que l’information puisse ressortir, mais c’est le banal des minotiers, des électrotechniciens, des pétroliers, des imprimeurs qu’il nous faut pratiquer. Et ce banal là peut sembler bien exotique à l’homme de la rue (cible des textes de vulgarisation) ou au lecteur du Monde (cible des textes de presse)… Troisième différence avec la littérature, la traduction technique est donc une excellente école de conformisme.
En somme, il faut tout faire pour réduire la marge d’indétermination afin de faciliter la réception : l’entropie entre textes de départ et d’arrivée doit tendre vers le zéro. En pratique, elle est souvent négative.
3. Une tendance naturelle à la normalisation
On objectera avec raison que ces principes (exhaustivité, monosémie, précision, accessibilité) ne s’appliquent que secondairement à la traduction : ils gouvernent à vrai dire la rédaction de tout texte technique. Certes. Mais l’expérience montre qu’une bonne traduction technique est une traduction qui respecte ces règles quand bien même l’original les enfreindrait. La forme de départ, répétons-le, est secondaire. C’est le cas en présence de problèmes de grammaire, de syntaxe ou de style dans l’original : ce n’est pas parce que l’écriture de l’auteur est laborieuse, amphigourique ou fautive - les sociétés savantes étant en général des organes multinationaux, ce cas s’apparente davantage à une règle qu’à une exception - que la traduction doit l’être aussi. C’est le cas, de manière plus paradoxale, en présence de problèmes terminologiques. Bien souvent, les spécialistes d’un domaine ne sont pas terriblement préoccupés par l’exactitude des termes employés : ils savent très précisément de quoi ils parlent, et partent du principe qu’ils en ira de même pour leurs lecteurs. Un exemple : tout traducteur débutant en électrotechnique apprend que le terme anglais
transmission se traduit, en électricité, par
transport, et que le mot français
transmission est réservé à l’électronique
[8]. Cela n’empêche pas un article essentiel des
Techniques de l’ingénieur (la référence absolue des ingénieurs et, par raccroc, de beaucoup de traducteurs techniques) de parler, en français, de transmission plutôt que de transport, sans qu’aucun électrotechnicien, à notre connaissance, y ait trouvé à redire. Même chose, dans le nucléaire, pour la traduction de
pressurized water reactor en ‘réacteur à eau pressurisée’, appellation qui ne fait guère hurler que les traducteurs ayant eu la curiosité de s’intéresser au sens exact du verbe
pressuriser en français. Mais, si les approximations de ce type sont permises aux spécialistes, elles sont fortement déconseillées aux traducteurs. Même chose, encore, pour les anglicismes : en français, un auteur original hésitera rarement à les utiliser car il sait qu’il sera compris. Un traducteur, lui, aura tendance, bien souvent, à les conserver (au moins à la première occurrence) car il sait qu’ils peuvent être nécessaires à la compréhension, mais il s’attachera aussi à les assortir d’une traduction française, car il craint que l’on pense que lui n’a pas compris. Ce décalage, dans les esprits, a deux conséquences dans le monde professionnel. D’une part, lorsqu’une erreur ou des lourdeurs sont présentes dans un texte traduit, c’est toujours le traducteur que l’on pensera à incriminer en premier. D’autre part, le meilleur compliment que l’on puisse adresser à un traducteur technique consiste à lui dire : «
on a l’impression que c’est votre texte qui est l’original » (louange qui en dit tout de même long sur ce que les demandeurs pensent, en général, des travaux qu’ils commandent et reçoivent…).
Voilà pourquoi les textes traduits sont toujours plus normalisés que les originaux : les traducteurs sont là pour gommer les aspérités. Il s’agit de couler l’intention d’un texte dans le moule qui permettra sa réception : des phrases courtes, simples, qui font clairement ressortir les éléments importants et le raisonnement. Il faut voir certains textes comme des damiers : les cases blanches sont occupées par les termes techniques, les noires par la langue générale. Bien souvent, l’un ou l’autre de ces ensembles est fautif. Mais leur imbrication permet de déduire l’un de l’autre - les cases blanches étant le négatif des noires - et de rétablir ainsi les aspects dégradés. Le cas limite est alors constitué par les textes dans lesquels ni l’expression ni la terminologie ne sont correctes. Dans ce cas, sauf s’il est possible de consulter l’auteur, traduire consiste à limiter les dégâts. Le résultat sera-t-il un reflet fidèle du texte original ? De toute évidence, non. Rendra-t-il correctement compte de l’intention initiale de l’auteur ? Peut-être, mais sans aucune certitude. Constitue-t-il une bonne traduction ? Pas forcément, mais c’est la meilleure possible dans les circonstances de son établissement. À défaut d’autre chose, elle ne dit rien de faux et rien d’inacceptable : même si le sens n’y est pas (mais était-il quelque part dans l’original ?), au moins ne dit-elle rien d’insensé. Les faits de langue et le savoir technique ne sont plus guère, alors, que des traces à moitié effacées à partir desquelles on peut tenter de reconstruire quelque chose, sans avoir la certitude de tomber juste : bref, on recherchera ici un optimum de second rang. Ce qui, dans ce cas limite, définit la pertinence, c’est la cohérence du texte d’arrivée - et elle seule.
4. L’imaginaire technique
Mais il n’y a pas, heureusement, que des cas limites en traduction technique. Il est le plus souvent possible d’aboutir à un texte qui rende compte de manière vérifiable de la visée originale. Qu’est-ce qui fera de ce texte une bonne traduction sur le plan formel ? Univocité, exhaustivité, précision, accessibilité à l’ensemble de la communauté visée : nous l’avons vu. Mais justement, il existe un langage qui répond exactement à ces quatre critères : celui de la notation mathématique. C’est donc vers cette langue d’avant Babel que doit tendre l’esthétique de la traduction technique. À la recherche permanente d’une transparence absolue du sens, elle représente le fantasme réalisé du traducteur technique. Elle a en outre l’avantage d’être universelle : elle est la même (à quelques points et virgules près) dans toutes les langues, mais surtout dans toutes les techniques. Grâce à elle, et à tout l’édifice intellectuel dans lequel elle s’inscrit, et qui comprend notamment la logique aristotélicienne, il est possible de passer d’un sous-domaine de la technique à l’autre. En elle nous trouvons un des grands principes unificateurs de la forme en traduction technique : un chercheur a ainsi pu démontrer que les variations de change du dollar et du mark prenaient la même forme mathématique que les fluctuations de vélocité au sein d’un jet turbulent de gaz (Buchanan, 1996).
Il est un second principe unificateur, issu du pendant visuel des mathématiques : la géométrie. Traduire, en technique, c’est visualiser : on ne peut pas produire un texte efficace sans se préoccuper des composantes graphiques du texte, dont la première et la plus intériorisée par le lecteur est l’unité de sens formée par le paragraphe, mais dont les plus évidentes sont les tableaux, figures, schémas, diagrammes et autres illustrations. Souvent, en effet, l’information première se trouve là, et le texte que l’on va s’attacher à traduire n’est déjà qu’une première traduction de ces éléments que l’on prend à tort pour des enrichissements. Nous avions chassé les images ; les revoilà. Mais ce sont des images standardisées, monosémiques, établies selon des règles bien précises (Aventis Pharma France et Peterson, 2001), validées par la communauté, et qui permettent de pratiquer ce que certains épistémologues appellent « la science normale » (Kuhn, 1983, 29‑70) : revoilà nos minutes d’angle. Par delà les langues et les domaines, elles constituent le lieu commun des producteurs et des utilisateurs de textes techniques.
Ce fantasme unificateur des critères de forme par les mathématiques et la géométrie en vient ainsi à se cristalliser sur l’architecture, et plus précisément sur le versant moderne de cet art. On constate en effet une étonnante familiarité de pensée entre architectes et traducteurs. Ce qui préoccupe avant tout les premiers, c’est d’aboutir à un bâtiment qui fonctionne. La grande affaire des seconds, c’est également de produire un texte qui fonctionne. Par quels moyens ? Standardisation des éléments, noces du machinisme et de l’esthétique, mise en valeur des rapports (emprunt à l’architecture classique) et, surtout, lisibilité de l’ensemble : la traduction technique est bel et bien, elle aussi, un « jeu savant, correct et magnifique ». L’ouvrage théorique le plus susceptible d’aider un traducteur technique dans l’exercice de sa profession a été écrit par un architecte, et ne parle pas de traduction : il faut d’abord le traduire, c’est-à-dire le transposer dans ce domaine (Le Corbusier, 1923).
Car tout est finalement transposition et déplacement - paradoxe -, en traduction technique :
- On imagine bien souvent que traduire, c’est faire correspondre deux langues selon une logique binaire, mais tout, dans la sphère de la traduction technique, conspire en fait à l’oubli de la langue, et donc au dépassement de ce binaire. Après quelques années de pratique, le traducteur technique cesse en effet de se mouvoir dans un univers déterminé par les critères linguistiques, pour se déplacer dans un imaginaire.
- La traduction technique est un artisanat dans des domaines où l’empirisme a plutôt mauvaise presse.
- On croit trouver la technique elle-même dans le contenu thématique des textes, ou dans l’activité, partiellement mécanisable, du traducteur, alors que c’est le texte d’arrivée qui doit constituer une machine.
- La traduction consiste, pour celui qui l’accomplit, à superposer, à substituer un texte (cible) à un autre (source), mais le traducteur technique doit se garder de toute superposition, de tout mélange dans le régime des images.
- La traduction technique fait la chasse au figuré, mais ne se conçoit pas sans représentation graphique.
- Ce que l’on prend pour le domaine des pensées obscures constitue en fait un univers d’absolue clarté pour ceux qui s’y trouvent : un univers moderne.
- Les nuances sont tout aussi présentes qu’en traduction littéraire, mais leur traitement est différent : ouverture de focale dans le premier cas, resserrement dans le second.
- À la recherche de moyens de penser la forme en traduction technique, on finit par trouver une forme qui nous aide à penser la traduction technique elle-même : renversement qui nous conforte dans l’idée que le traducteur n’est jamais vraiment là où on le croit. Il s’est affranchi du binaire ; il demeure confiné dans le liminaire.
- Enfin, quoi qu’étant lui-même au service d’un idéal d’essence moderniste, il demeure prisonnier d’un univers prémoderne, et plus précisément baroque : il n’est ni dans la langue ni en dehors, il doit faire coïncider deux univers en faisant en sorte que le reflet soit une meilleure représentation de l’intention que l’original (Genette, 1966, 9‑38) sans jamais lui-même se faire voir, au risque de l’alourdissement des formes (Wöllflin, 1997), le tout, dans un monde (le texte) d’où il lui est absolument interdit de sortir (Deleuze, 1988, 5‑19). Tâche impossible ; tâche passionnante.
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Aventis Pharma France (s.d.) : Guide du thésard :
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Kadaré, I. & Fernàndez Recatalà, D. (2003) : Les Quatre interprètes. Paris, Éditions Stock.
·
Kuhn, T. (1962) : La Structure des révolutions scientifiques. (Trad. française, 1970), Paris, Flammarion, collection Champs.
·
Le Corbusier (Charles-Edouard Jeanneret, dit) (1923) : Vers une architecture, Paris, Crès et Cie.
·
Peterson, L. (2001) : Good Technical Writing. Colorado University.
·
http:// www. colorado. edu/ ASEN/ asen2001/ Good_Writing_2001. htm
·
Séleskovitch, D. & Lederer, M. (1984) : Interpréter pour traduire. Paris, Didier.
·
Simondon, G. (1969) : Du Mode d’existence des objets techniques. Paris, Aubier, Montaigne.
·
Wittgenstein, L. (1918) : Tractatus logico-philosophicus suivi de Investigations philosophiques (1945). (Trad. française de ces deux ouvrages, 1961), Paris, Gallimard, collection tel.
·
Wöllflin, H. (1888) : Renaissance et Baroque. (Trad. française, 1989), Paris, Gérard Montfort.
[1]
Pour notre tranquillité d’esprit, nous aimerions que cette phrase soit imaginaire. Malheureusement, elle ne l’est pas.
[2]
Emprunté à Jean Delisle, l’appellation «
textes pragmatiques » s’oppose avant tout aux textes dits «
de fiction ». Du point de vue esthétique, toutefois, on peut inclure dans les textes pragmatiques les ouvrages de fiction qui relèvent de la culture de masse, c’est-à-dire ceux dont la traduction ne demande pas de faire ressortir un style unique. Pour nous, tout ce qui nécessite une adaptation ou un jeu de contraintes non liées à une individualité précise (les romans
Harlequin, en traduction d’édition, par exemple) relève du pragmatique.
[3]
En ce sens, les localisateurs d’aujourd’hui sont les héritiers directs de la tradition des «
belles infidèles » en littérature.
[4]
C’est-à-dire dans laquelle le combustible (du charbon) est amené jusqu’à la chambre de combustion sous forme de poudre en suspension dans l’air. Ce procédé est avantageux car peu polluant par rapport aux centrales brûlant le charbon sous forme de boulets, par exemple.
[5]
Il est à noter que les éditions de la Pléiade ont rencontré un problème à peu près analogue avec la traduction du
Château de Kafka. Une nouvelle traduction ayant été établie alors que les droits d’auteur du premier traducteur (Alexandre Vialatte) n’avaient pas expiré, les ayant droit de ce dernier ont obtenu que la nouvelle traduction figure en note de la première.
[6]
Voilà pourquoi nous ne pensons pas que la formule «
interpréter pour traduire » (Séleskovitch et Lederer, 1984) soit réellement heureuse : elle est sujette à trop d’interprétations.
[7]
STATCOM : compensateur statique de puissance réactive.
[8]
En gros, on transporte de l’énergie (des watts) et on transmet de l’information (des bits). Les données physiques sont de même nature (il s’agit dans les deux cas de phénomènes ondulatoires), mais les ordres de grandeur, et surtout la visée, sont différents. Ce
distinguo est crucial si l’on sait que les lignes électriques contemporaines sont utilisées à la fois pour l’une et l’autre fonction.