Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130518990
344 pages

p. 269 à 273
doi: en cours

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Critiques de livres

Volume 65 2001/1

2001 Revue française de psychanalyse Critiques de livres

“ Position et objet dans l’œuvre de Melanie Klein ”, Klein contre Klein de Willy Baranger

Nenouka Amigorena-Rosenberg 52, rue des Francs-Bourgeois 75003 Paris Leopoldo Bleger 37, rue Volta 75003 Paris Eduardo Vera-Ocampo 89, rue des Martyrs 75018 Paris
Publié en 1971 en Argentine, Position et objet dans l’œuvre de Melanie Klein marque la culmination de deux décennies de dialogue des psychanalystes argentins avec l’œuvre de Klein. Il importe ici de souligner la signification que ce livre a eu au moment de sa parution et plus encore ce qu’il continue à mettre en jeu en dépit de la distance et du temps.
Position et objet témoigne d’un courant majoritaire de la psychanalyse argentine qui sut discuter d’une manière vivante avec la pensée de quelqu’un à travers ses écrits. Sans s’en rendre probablement compte, ces psychanalystes s’inscrivaient dans une tradition du Rio de la Plata – et assurément latino-américaine – qui depuis l’époque de la colonie, et plus encore aux moments des luttes pour l’indépendance au XIXe siècle, ont su donner à la lecture des œuvres qui traversaient l’Atlantique un poids qui a fait caisse de résonance pour la germination d’autres lignes de pensée. Willy Baranger avec d’autres, mais aussi seul comme l’est tout psychanalyste à certains moments de sa pratique et de sa pensée, a lu Melanie Klein, mais surtout il batailla avec elle, en la faisant se réfracter d’une manière ininterrompue dans sa propre clinique.
Ce seul geste, celui de reprendre point par point le dialogue entre les psychanalystes argentins et M. Klein, suffirait pour donner à Position et objet une place à part. Mais son livre fut construit dans une autre perspective. Reprenons les termes de Baranger lui-même dans l’ouverture du livre : « Ce n’est que ces dernières années que nous psychanalystes avons appris à étudier Freud dans la perspective de l’évolution de sa pensée, dans sa lutte pour formuler dans de nouveaux concepts une expérience qui allait en se modifiant au fur et à mesure que la théorie psychanalytique progressait... Mais il semble que nous n’avons pas eu le même soin avec Melanie Klein, comme si ses concepts avaient surgi faits et armés de je ne sais quelle tête jupitérienne. »
Arrêtons-nous un instant. Sans doute Baranger a-t-il bien raison d’invoquer le caractère armé des concepts puisqu’il s’agit d’une lutte, d’une bataille où les concepts sont des armes. La passion est inséparable de toute pensée en germe, une embarrassante compagne à laquelle on pense avec nostalgie lorsqu’elle s’éloigne.
Baranger poursuit : « Celle-ci est l’intention et la prétention de la présente étude, examiner la formation des principaux concepts de la théorie kleinienne tels qu’ils surgissent de l’œuvre de Melanie Klein » (p. 9). Curieusement, la proposition de Baranger cherche ainsi à défaire le caractère monolithique de la doctrine telle qu’on la pratiquait au cours des années 1950 et 1960.
C’est le point le plus surprenant de la construction du livre. Baranger montre la consistance armée de concepts kleiniens. Il met les concepts en action à l’intérieur même de la pensée : c’est Klein contre Klein. Baranger est aussi proche de l’une, qu’il abhorre l’autre. Pas de demi-teinte. Et c’est certainement ici que l’on apprend le plus. Lorsque Baranger choisit de rendre le conflit plus aigu, de montrer dans sa radicalité les implications de chaque ligne de force.
Pour imposer l’espace de la pensée et de la pratique de la psychanalyse en Argentine, les psychanalystes des années 1950 crurent avoir besoin d’armes jupitériennes, de concepts bien aiguisés, de doctrines sans failles, et assurément sans ces instruments, la « conquête » n’aurait pas été possible. Paradoxe d’un livre qui vient couronner les si productives vingt années de mariage avec la pensée de Klein et qui se construit au même temps sur une dénonciation argumentée d’une doctrine qui se voulait une forme achevée.
Mais le paradoxe reste, puisque la conséquence d’une lecture de la formation des concepts a l’inévitable résultat de les relativiser. Lorsque l’on rentre dans l’histoire, on sort de la doctrine, du mythe, du monolithique du mythe. Probablement à son insu, Baranger réalise la culmination d’une époque avec le geste même avec lequel il ouvre son déclin. Position et objet marque le moment de sortie de la domination d’un discours hégémonique. Domination dans le sens freudien de la Bemächtigung.
Nous voulons croire que Baranger était l’homme indiqué pour cette tâche, qu’il y eut rencontre – the right man at the right place –, grâce à un élément marquant de sa vie, son expérience transculturelle. Dans l’expérience de deux mondes, du passage de l’un à l’autre, il y a toujours un effet de rupture du mythe. Peut-être est-ce une des choses la plus laborieuse de l’exil. Baranger ne se refuse pas à mettre en jeu cet aspect de sa vie, à la différence de la majorité des analystes de sa génération. Pour ces derniers, l’exil est la « chose » des parents, pour eux l’espace des générations devint clivage de l’expérience.
Avec un livre sur une femme-penseur de la psychanalyse qui de son enfance viennoise mena sa route à travers les principales capitales de la psychanalyse de l’entre-deux-guerres jusqu’à se fixer à Londres, Baranger réussit à faire une expérience transculturelle. Un Français en Uruguay et en Argentine parle avec une émigrée de la « Mitteleuropa ». Ceci est exemplaire : l’exil reprend la place qui lui revient dans la psychanalyse depuis Freud.
Ceci pourrait passer pour une apologie de l’exil. Elle serait plus que suspecte sous la plume de trois psychanalystes argentins qui vivent à Paris depuis plus de vingt ans. Baranger nous apprend jusqu’à quel point la nécessité de l’exil en psychanalyse en tant qu’expérience personnelle, peut être occultée par la matérialité de l’événement. L’exil dont il s’agit est à l’intérieur du processus analytique. On peut le vivre sans que divan et fauteuil n’aient bougé d’un millimètre.
Selon Baranger, ce sont les caractéristiques du monde interne décrit par Klein – un monde corporel, un monde de folie sans discrimination, un monde de fantasmes dominé par la mort – qui ont provoqué le rejet dont Klein fut l’objet. « Quintessence du cru et du tangible », dit Baranger dans une formule à garder en mémoire. Dans l’après-coup, Baranger nous fait penser que le caractère fondamentalement inassimilable de l’inconscient avait besoin d’une écriture particulière, d’une œuvre elle aussi difficilement intégrable. La lecture de Klein continue même aujourd’hui à provoquer trouble et inquiétude, sinon irritation. Les pages où Baranger révèle ce qui anime la pensée de Klein sont d’une force intacte : le principe d’universalité de la folie. Contre l’idée d’une séparation nette entre névrose et psychose, et même si certains mécanismes semblent mieux décrire le fonctionnement de l’une ou de l’autre, il y a quelque chose qui les réunit, qui nous réunit tous dans ce que nous voulons le moins proche de nous. La pensée de Klein rend vaine toute volonté d’isoler la folie.
La forme que prend le combat dans Position et objet est essentiellement celle de marquer l’incompatibilité de certains schémas référentiels : phases du développement versus la notion de position ; instinct ou impulsion comme cause versus l’angoisse comme moteur ; narcissisme primaire versus relation d’objet ab ovo. Voilà le trépied de la lutte. Mais il vaudrait la peine d’ajouter une quatrième opposition : entre une conception « phénoménique » de l’objet et une autre qui le considère comme le produit de multiples points de convergence des associations de l’analysant et des interprétations de l’analyste. L’objet apparaît comme point d’entrecroisement, à ne pas confondre avec ses représentations. Ce point, essentiel pour Melanie Klein, et que Willy Baranger met en évidence avec une force rare, est probablement la facette la plus anti-historique de la psychanalyse, celle qui permettrait encore aujourd’hui de tracer une véritable ligne de séparation entre les courants analytiques. Plus encore : peut-être la tendance à « phénoménologiser » l’objet est-elle un problème en puissance dans toute pensée analytique.
Il faudrait certainement un article plus consistant sur le livre de Willy Baranger. Il pourrait commencer par relever les diverses notations qui, tout au long du livre, concernent les intentions de l’auteur. De la plus évidente – faire une lecture de M. Klein –, en passant par la volonté de « systématiser d’une manière plus cohérente ce qui a été formulé par Melanie Klein », jusqu’à ce qui est probablement le fil le plus important : opposer une Klein « instinctiviste » à une autre « situationnelle ». Une profonde nostalgie de temps pas si lointains où les débats sur la théorie et la technique analytiques étaient ouverts et animés de l’idée d’un combat, se dégageraient de ce travail. Même si la plupart du temps ce combat était plutôt avec soi-même, dans le for intérieur de chaque analyste.
Peu de livres courent autant que celui-ci le risque de se transformer en un vulgaire manuel ou en un résumé et réussissent à éviter cet écueil par le chemin le plus difficile : montrer les implications d’une formulation, où conduit-elle, qu’est-ce qu’on est en train de proposer lorsqu’on énonce certaines propositions. Ainsi, Baranger peut citer Klein et ajouter que ses formulations ne peuvent que nous laisser dubitatifs (« dejar pensativo » en espagnol comporte l’idée d’un désaccord). Ailleurs, il écrira que ses formulations posent d’ « épineux problèmes théoriques ». Baranger peut se montrer très ironique lorsqu’il commente une affirmation sur l’origine du surmoi et écrire : « Et finalement le happy end : l’introjection d’un sein gratificateur et amical, grâce auquel nous pouvons avoir un surmoi qui ne nous provoque pas autant de difficultés comme le croient les gens insuffisamment informés. » Quelques pages plus tôt, Baranger note que la « description du surmoi infantile [...] s’adoucit jusqu’à acquérir presque les caractéristiques d’un roman à l’eau de rose ».
Il est certain que Melanie Klein n’a pas trouvé en Willy Baranger un commentateur affable et soumis.
Une tension parcourt tout son livre. Celle de l’effort de rendre cohérente la théorie kleinienne tout en reconnaissant les risques de cette tentative. C’est la tension entre la nécessaire cohérence interne de toute théorie et le danger que cette cohérence finisse par tuer les contradictions de l’objet qu’on essaie de théoriser. Baranger le sait : ainsi la longue discussion à propos de ses anciennes positions sur l’objet et le fantasme ; ou encore les références cliniques où l’on reconnaît l’art de la nuance, l’entrecroisement des problèmes ; ou ses alertes répétées à propos de la confusion entre la théorie analytique et la réalité.
Baranger appartient à un moment fondateur : les vingt ou trente années au cours desquelles la psychanalyse argentine se disputa moins avec un groupe particulier ou un courant, qu’avec une manière de penser la psychanalyse. C’était le moment du combat. Et pendant le combat – Klein le montre bien –, les arêtes se font plus aiguës, aucun compromis n’est admis.
Travailler aujourd’hui la théorie kleinienne semble être une tâche d’une tout autre portée. Nous l’avons déjà dit : le fil conducteur du livre oppose une Klein « instinctiviste » à une Klein « situationnelle ». Miser, comme le fait Baranger, sur l’idée d’un homme qui se construit était le combat de toute une époque essayant de sortir des horreurs de la Seconde Guerre mondiale. Comment ne pas penser à la nécessité de s’opposer en ces temps-là à toute idée d’instinct si celui-ci était compris comme une « fixation » naturelle que rien ne pouvait altérer ?
La psychanalyse a-t-elle de nos jours besoin d’un combat, est-elle toujours un combat ? Il ne fait pas de doute que le risque actuel a pour nom l’éclectisme. Risque avant tout d’aller dans le sens contraire de ce que Freud met en évidence, à savoir le conflit comme creuset de la pensée analytique. En ce sens-là, Melanie Klein est radicalement freudienne. Il n’y a pas de place dans la pratique analytique pour la croyance en une fonction pacificatrice, par exemple de l’ordre symbolique, croyance qui fut celle de Lacan à un moment de son élaboration.
Avec ironie et – hélas ! – avec amertume aussi, il nous vient à la mémoire une terrible phrase de Brecht qu’on proposerait volontiers comme exergue au livre de Willy Baranger : « Profitons de la guerre, la paix sera terrible. »
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