Revue française de psychanalyse 2001/1
Revue française de psychanalyse
2001/1 (Vol. 65)
344 pages
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I.S.B.N. 2130518990
DOI 10.3917/rfp.651.0037
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Enjeux de la répression

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De la répression aux représentations motrices

AuteurClaude Le Guen du même auteur

2, place de Séoul
75014 Paris


La pensée française, fût-elle psychanalytique, demeure fascinée par la systématique, fût-ce au meilleur sens du terme – à ne pas confondre, donc, avec l’ “ esprit de système ”. Elle se plaît à établir des repères, à préciser des distinctions comme des oppositions, voire à entreprendre des classifications. Ce que cela peut impliquer d’organisation de la pensée et d’exigence de rigueur ne manque ni d’avantages, ni d’attraits ; il n’en demeure pas moins que, au nom de la clarté, les données risquent parfois d’être faussées, pour aboutir finalement à embrouiller des idées qui n’en demandaient pas tant. Pour ce qui est de la répression, qui nous retient aujourd’hui, nous déplorons (sans doute à juste titre) que les Anglo-Saxons n’établissent guère de distinctions entre Verdrängung et Unterdrückung, allant jusqu’à traduire, le plus généralement, les deux par le seul vocable de repression ; mais sans doute, de leur point de vue, peuvent-ils avoir leurs raisons ?

2 J’éviterai, dorénavant, de prendre ma part dans les discussions visant à décider si la répression est un « concept », une « notion » ou une « idée », voire un « mot », tant les distinctions entre ces termes s’avèrent plutôt imprécises selon les lexicographes et divergentes d’après les philosophes. Freud, pour sa part, semblait attacher peu d’importance à ce qui semblait lui apparaître comme des distinguos ne le concernant pas véritablement. Ainsi, dans « Le moi et le ça », à propos de l’inconscient lui-même et afin d’en rappeler la définition selon la dynamique, il laisse au lecteur le choix d’opter pour tel ou tel mot selon ses propres préférences : « Nous sommes parvenus au terme ou concept de l’inconscient... »[1] [1] S. Freud (1923), Le moi et le ça, in Essais...
suite
Même si j’ai pu, en un temps, m’intéresser à ces distinctions, je ne perçois plus leur fécondité. Peut-être même est-ce là ce qui m’a conduit à entreprendre ce travail, comme si je devais y effectuer un recentrement méthodologique, par rapport à moi-même d’abord, mais aussi à l’égard de quelques concepts... notions... idées... pour lesquels nous aurons à nous interroger afin de savoir quelle place et quel contenu, tant théoriques que pratiques, leur accorde Freud – quitte à les recentrer également par rapport à l’usage qu’en fait (ou n’en fait pas) la psychanalyse contemporaine.

RÉPRESSION, REFOULEMENT ET MÉTAPSYCHOLOGIE

3 Notre recours français aux deux termes distincts de « refoulement » et de « répression » est sans doute plus pertinent, plus conforme à la dualité des mots allemands que l’indétermination anglo-saxonne ; je le crois surtout plus conforme à la pensée freudienne. Freud, là-dessus, se fait prudent, et lorsqu’il entend préciser les notions, il les nuance : « J’ai négligé de dire quelle différence je faisais entre les mots “réprimés” et “refoulés”. Le lecteur aura compris que le dernier accentue davantage le caractère inconscient. »[2] [2] S. Freud (1900), L’interprétation des rêves,...
suite
Si une distinction apparaît bien avec cette inflexion portée sur la référence inconsciente, elle évite de se faire péremptoire ; la différence posée n’est pas sans nuance et « le lecteur aura compris » que si le refoulé est un peu plus près de l’inconscient que ne le serait le réprimé, cette indication est malgré tout à prendre avec une certaine prudence et ne doit pas être systématisée. Si dire que « la répression du développement de l’affect est le but spécifique du refoulement »[3] [3] S. Freud (1915), Métapsychologie, Paris, Gallimard,...
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ne remet pas véritablement en question la répartition entre conscient et inconscient, cela n’en revient pas moins à intriquer profondément les deux termes, à déplacer l’intérêt du lieu (topique) sur le processus (dynamique), et à marquer une dépendance de l’un vis-à-vis de l’autre (de ce qui vise un but par rapport à ce qui l’incarne).

4 Sans doute est-il assez commode de considérer que la répression serait plus proche de la conscience et le refoulement plus enraciné dans l’inconscient ; cela a au moins le mérite d’ordonner méthodiquement des mouvements psychiques naturellement assez désordonnés, comme de fournir des repères clairs. Mais c’est justement là-dessus que porte la réflexion freudienne ; les limites entre conscient et inconscient sont fluctuantes et souvent difficilement repérables – c’est même là ce qui conduisit à leur préférer les rapports qu’échangent le moi et le ça. Si, schématiquement, l’appariement conscience/répression et inconscient/refoulement permet assez bien de comprendre ce dont il s’agit, l’étude de l’œuvre comme la réflexion sur la pratique montrent que les différences entre refoulement et répression ne sont pas si aisées à faire entrer dans cette systématique.

5 Je ne suis guère convaincu que pareille indétermination puisse s’apparenter à une « confusion », comme le supposent les rédacteurs de l’Argument de ce volume. S’il fallait vraiment la qualifier, j’évoquerais plutôt cette « désinvolture » apparente, si familière à Freud pour traiter des « grands concepts » ; elle témoigne surtout de ce que son intérêt ne porte pas tant sur le choix des mots et l’ordonnancement des notions que sur leurs rapports et le fonctionnement de ce qu’ils recouvrent (ce qui tend à relativiser l’intérêt des discussions « freudologiques » et « traductives »). Je ne suis d’ailleurs pas plus assuré de ce que Freud n’aurait « jamais érigé la répression au rang des concepts », le refoulement demeurant le seul des deux à mériter pareille promotion ; ce genre de questions, d’ailleurs, n’allait pas sans lui donner quelque irritation comme en témoignent ses commentaires à l’orée de la Métapsychologie[4] [4] Pour ne donner qu’une citation : « Nous...
suite
.

6 J’ajouterai enfin qu’il apparaît assez artificiel, et par trop systématique, d’opposer un « sens large » de la répression à un « sens plus étroit »[5] [5] Laplanche et Pontalis, dans le Vocabulaire de...
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 ; l’étude des textes montre que les deux sont constamment présents tout au long de l’œuvre freudienne, même si, selon des nécessités de circonstance, l’un ou l’autre peut se trouver mis en avant. Ainsi, la Métapsychologie, se centrant sur le refoulement dans les rapports conscient/inconscient, est amenée à privilégier ceux-ci avec l’étude du refoulé, et donc à situer plutôt la répression dans ce qui serait le « sens étroit » selon Laplanche et Pontalis. À partir de 1923, avec « Le moi et le ça », « l’investigation passant du “refoulé” au “refoulant” »[6] [6] S. Freud (1929), Malaise dans la civilisation,...
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, l’approche la « plus large » est naturellement privilégiée – ce qui, entre autres, conduit tout naturellement à « la réintroduction du vieux concept de défense, mais en posant qu’il doit désigner de façon générale toutes les techniques dont se sert le moi dans ses conflits »[7] [7] S. Freud (1926), Inhibition, symptôme et angoisse,...
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. Non seulement la répression fait partie de ces « techniques » défensives (qui ne sauraient simplement se définir en fonction de « l’exclusion d’un contenu hors du champ de conscience »), mais elle en est sans doute l’archétype. L’accent momentanément mis ensuite sur la « répression culturelle » ne fait d’ailleurs que confirmer cette vocation à la généralisation de la répression.

7 À l’examen des textes donc, comme à l’épreuve théorico-pratique – et s’il faut vraiment se prononcer là-dessus –, la répression freudienne apparaît bel et bien comme un concept métapsychologique ; elle revêt, en outre, un intérêt certain dans la clinique. La façon dont en traite Freud, plus qu’à une confusion, renvoie à une ambigu ïté – et l’ambigu ïté ne saurait être un antonyme de la rigueur car elle engage une longue filiation conceptuelle avec l’indétermination et l’incertitude dans les sciences dites « dures », et aussi bien avec l’ambivalence et la contradiction dans des domaines plus proches du nôtre : Freud ne se plaisait-il pas à se placer sous les auspices tutélaires de Janus ? Après quelques réflexions, je crois donc possible de poser comme point de départ à cet article que la répression doit être considérée comme étant un concept métapsychologique. Les ambigu ïtés du texte freudien, là comme souvent, pourraient bien n’être que celles inhérentes à la notion elle-même, en témoignant et les reflétant. À nous, alors, de les faire travailler...

8 Nous devons donc relativiser les formules aux simplifications rassurantes telles que celles qui voudraient que « les représentations soient refoulées alors que l’affect serait réprimé » ; ce n’est pas faux, mais ce n’est pas tout à fait ça... Remarquons d’ailleurs qu’il va de soi, qu’il est quasi pléonastique d’attribuer la répression aux affects puisque ceux-ci se définissent comme « correspondant à des processus de décharge » (les représentations recevant des investissements)[8] [8] S. Freud (1915), Métapsychologie,op. cit. ,...
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. Mais prendre au pied de la lettre de telles formulations, les réduisant à leur part la plus explicite – et d’ailleurs plutôt circonstancielle –, serait négliger les nuances et les commentaires qui les annoncent et les prolongent ; surtout, ce serait oublier qu’à l’occasion s’intriquent les sémantiques. À vrai dire, et plus on y regarde, plus la distinction entre refoulement et répression s’avère délicate, difficile et, disons-le, plutôt relative. Mais alors, pourquoi ces deux termes, même si nous sentons bien que leur dualité doit correspondre à quelque chose d’assez prégnant, mais loin d’être simple ? Quels rapports répression et refoulement engagent-ils donc avec représentations et affects ? Après tout, ne serait-ce pas la distinction entre ces deux dernières notions qui devrait être elle-même réexaminée, voire relativisée ou complétée ?

DE QUELQUES HIÉRARCHIES

9 Lorsque Freud impute à « une répression considérable des affects » les inhibitions globales massives[9] [9] S. Freud (1926), Inhibition, symptôme et angoisse,op. ...
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, il conforte l’appariement entre affect et répression ; il fait de même, en principe, en écrivant que « la répression du développement de l’affect est le but spécifique du refoulement et que le travail de celui-ci reste inachevé tant que le but spécifique n’est pas atteint »[10] [10]Ibid. , p.  83. ...
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. Mais, en recourant à pareille formulation, il assujettit le refoulement à la répression, celle-ci étant alors la raison d’être de celui-là. Ce qui ne fait qu’exprimer autrement le constat de subordination des représentations avec l’affect puisque « le destin du quantum d’affect appartenant au représentant est de loin plus important que celui de la représentation »[11] [11]Ibid. , p.  56. ...
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.

10 Ce faisant, nous aboutissons à une « hiérarchie » dans le fonctionnement psychique (ou à quelque chose qui y ressemble) : affect et répression seraient plus importants et plus anciens, plus primaires (plus propices à la régression, en somme) que représentation et refoulement... Peut-être. Mais comment accorder cela avec le constat que ces deux derniers sont plus proches de l’inconscient, les deux autres (affect et répression) dépendant plutôt de la conscience ? « Normalement, le système Cs régit l’affectivité aussi bien que l’accès à la motilité »[12] [12]Ibid. , p.  86. ...
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et « il n’y a pas, au sens strict, d’affects inconscients comme il y a des représentations inconscientes »[13] [13]Ibid. , p.  84. ...
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. Nous nous retrouvons donc avec une situation apparemment paradoxale : les processus les plus en prise sur la pulsion (et, à travers elle, sur le biologique), les plus marqués par l’archa ïsme et potentiellement les plus régressifs, relèvent davantage de la conscience que ceux qui sont les plus secondarisés et seront les plus élaborés. Mais cela n’est-il pas la conséquence, la simple application du postulat toujours maintenu par Freud – et assez régulièrement méconnu – qui énonce que « la conscience a une fonction biologique »[14] [14] S. Freud (1909), Analyse d’une phobie chez...
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 ? Nous rencontrons d’ailleurs la même « contradiction » apparente face aux questions posées par le contre-investissement (tel qu’il définit, notamment, le refoulement originaire) : en état de précession par rapport aux autres investissements, il en représente la forme la plus primaire et, tout en même temps, la plus élaborée (comme, par exemple, dans la sublimation). Il se pourrait bien, d’ailleurs, que cette correspondance entre le plus « bas » et le plus « haut » soit une règle de la pensée freudienne qui, dans ses efforts de compréhension du fonctionnement psychique, veille avec une grande constance à y maintenir l’implication et le rôle tant de la biologie que du social, depuis l’émergence biologique « basse » de la pulsion jusqu’aux plus « hautes » réalisations culturelles de la société.

11 Celle-ci est pourtant désignée comme l’une des causes essentielles de la répression et, partant, des névroses : « La société civilisée contraint à une constante répression pulsionnelle [...]. Dans le domaine de la sexualité, où une telle répression est le moins réalisable, cela conduit aux manifestations réactionnelles des affections névrotiques. »[15] [15] S. Freud (1915), Considérations actuelles sur...
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La nouvelle topique, avec les contraintes du surmoi, fait apparaître la notion de « répression culturelle des pulsions » qui aboutit à ce que « le sadisme du surmoi et le masochisme du moi se complètent mutuellement et s’unissent pour provoquer les mêmes conséquences. À mon avis, c’est seulement ainsi qu’on peut comprendre que de la répression pulsionnelle résulte [...] un sentiment de culpabilité »[16] [16] S. Freud (1924), Le problème économique du...
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. Cette référence sociale ne va pas, pour autant, modifier les rapprochements et les accointances entre répression et refoulement : pour certaines motions pulsionnelles réprimées, « la méthode inappropriée de la répression par la voie du refoulement doit être remplacée par un procédé meilleur et plus sûr »[17] [17] S. Freud (1925), Résistances à la psychanalyse,...
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 ; « la civilisation repose sur le principe du renoncement aux pulsions, [...] elle postule précisément la non-satisfaction (répression, refoulement ou quelque autre mécanisme) de puissantes pulsions »[18] [18] S. Freud (1929), Malaise dans la civilisation,...
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. Comment s’articulent donc ces notions ?

12 Pour tenter d’y voir plus clair, nous allons repartir sur d’autres bases que celles fournies par la dichotomie « refoulement-inconscient/répression-conscient », en nous intéressant plutôt aux articulations des différents termes. Si nous reprenons les citations que nous venons de rapporter, nous ne pouvons qu’être frappés de constater les proximités entre refoulement et répression ; les deux termes sont même en dépendance l’un de l’autre, comme ils le sont d’ailleurs de la plupart de ceux qui visent l’ensemble du fonctionnement psychique. Ainsi, dire que « la méthode inappropriée de la répression par la voie du refoulement doit être remplacée par un procédé meilleur et plus sûr » postule :  que d’autres moyens de défense peuvent s’avérer meilleurs que ces deux-ci ; que le refoulement se trouve en dépendance de la répression dont il n’est qu’une méthode particulière. Parler de « la non-satisfaction de puissantes pulsions [... par] répression, refoulement ou quelque autre mécanisme » implique clairement que l’important en cette affaire réside dans la « non-satisfaction pulsionnelle » plus que dans le procédé à mettre en œuvre pour y aboutir, qu’il s’agisse de « répression, refoulement ou quelque autre mécanisme ».

13 Il y a donc bien chez Freud, et très nettement, l’idée d’une « hiérarchie » (au moins implicite) entre répression et refoulement. Le « principe » hiérarchique lui-même, visant la répression, est d’ailleurs énoncé explicitement avec l’homme aux loups chez qui, « au lieu de la répudiation de la sexualité par l’angoisse [ce qui devrait entraîner un refoulement], apparaît une forme plus haute de la répression. La piété devient la force dominante de la vie de l’enfant »[19] [19] S. Freud (1914-1918), Extrait de l’histoire...
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. Il s’agit d’une « sublimation » qui va permettre que « l’enfant indompté et anxieux devienne sociable, éducable » – nous avons là une illustration du fonctionnement selon ce qui sera, dix ans plus tard, désigné comme « répression culturelle ». Nous avons surtout, pour ce que nous visons maintenant, l’affirmation qu’il y a des gradations dans les formes que peut prendre la répression, et pas seulement entre différentes méthodes de défense. Car, dans tout cela, c’est bien de se défendre qu’il s’agit d’abord.

14 Si nous tentons maintenant de situer ces rapports « hiérarchiques », nous relevons que Freud nous propose au moins trois niveaux : – un vaste processus, la répression, englobant tous les mouvements (pas toujours bien différenciés) qui réprouvent, condamnent, excluent, interdisent, repoussent... ; – au sein de cette nébuleuse, le refoulement a une place particulière puisqu’il est l’une des principales modalités de la répression ; – à la place de ce refoulement peut être mise en œuvre, dans certains cas, une forme de répression plus spécialisée : la répression culturelle. Cette succession est d’ailleurs celle qu’implique naturellement la progression qui va du biologique dont la répression est au plus près, jusqu’au social qui met en œuvre la répression culturelle, la part proprement psychique se situant à leur confluence.

AVANT D’INTRODUIRE REPRÉSENTATIONS ET MOTRICITÉ

15 Répétons-le : cette fonction défensive est l’essence même de la répression qui « a pour but et aussi pour résultat d’empêcher le développement du déplaisir. Elle s’exerce sur le contenu représentatif de l’inconscient, parce que c’est de là que pourrait se dégager le déplaisir. Tout cela est fondé sur une hypothèse déterminée concernant le développement de l’affect. Celui-ci est considéré ici comme un effet moteur et sécrétoire, la clef de son innervation se trouvant dans les représentations de l’inconscient »[20] [20] S. Freud (1900), L’interprétation des rêves,op. ...
suite
. Ainsi, par cette phrase placée à la fin de L’interprétation des rêves, Freud annonce toute une part de sa pensée théorique. Même si je ne l’ai retrouvée qu’après coup, je peux dire qu’elle m’a implicitement servi de guide dans la conception de ce travail, comme si elle rassemblait la plupart des thèmes que je me proposais de développer. Ce qui m’a pourtant motivé explicitement fut d’abord une insatisfaction, voire une incompréhension, qui me tiennent depuis longtemps.

16 Autant le jeu des représentations de mots avec les représentations de choses m’est toujours apparu convaincant, autant l’opposition complémentaire de ces représentations avec l’affect put me sembler féconde, autant j’ai depuis longtemps le sentiment que, pour rendre compte du fonctionnement conjoint de ces trois termes, un élément fait défaut à cet ensemble. Le sentiment que « quelque chose manque » me hantait donc, mais je ne savais trop quoi et, confronté à pareille insatisfaction, je dus longtemps m’en arranger en recourant à l’isolation ou, à tout le moins, à la dénégation. Puis vint le moment où quelques télescopages dans les réflexions et quelques confluences dans les hypothèses ne me permirent plus de m’en tirer à si bon compte ; il me fallait tenter d’y voir plus clair. C’est ainsi que j’en suis venu, comme une évidence, à user dans ma réflexion des « représentations motrices », avant même d’en avoir conceptualisé la notion...

17 Parmi les composants de la pulsion, à un premier regard et là comme ailleurs, c’est bien sur l’objet qui s’impose d’abord, que ce soit selon les représentations proprement dites (représentant alors ce qui reçoit l’investissement) ou selon l’affect (représentant la quantité d’investissement). Il convient pourtant de se demander si cette évidence de l’objet ne tend pas à occulter ce qui le justifie : finalement, par sa permanence et ses changements, il n’est là que comme moyen, comme truchement pour atteindrele but. Depuis sa source (d’abord organique), la pulsion (active par définition) pousse (de façon constante) pour atteindre son but ; elle a besoin, pour ce faire, d’un médiateur, d’un instrument : l’objet. Ces différents termes, tels qu’ils désignent les composants pulsionnels essentiels, sont inséparables et consubstantiels, tous aussi nécessaires les uns que les autres à signifier et déterminer la pulsion. Or, dans les commentaires autour de la représentance – ou tout au moins dans ce qu’il leur arrive parfois de devenir –, l’objet tend à retenir toute l’attention tant au détriment de ces parties dynamiques que sont la poussée et le but, que dans l’oubli de l’élément originel qu’est la source ; l’un des corollaires de cela est un relatif effacement de la dynamique, voire de l’énergétique, face à l’économique. L’objet se voit conférer une telle importance en raison de sa position d’instrument, de médiateur ; pourtant, celle-ci est avant tout fonctionnelle, et non structurale – ce qui ne va pas sans modifier son statut. Quoi qu’il en soit, cette prévalence accordée à l’objet risque d’aboutir à parcelliser la notion de pulsion elle-même, ses composantes perdant de leur importance et de leur nécessaire fonctionnalité ; je tends à croire que quelque chose de similaire s’est produit avec la « représentance de la pulsion » en ses différentes figurations, entravant la poursuite d’une réflexion pourtant largement entamée par Freud. Il la mena à propos du refoulement notamment ; ce ne saurait être un hasard puisque avec celui-ci nous avons la meilleure conjoncture pour voir travailler l’affect avec les diverses représentations.

DE QUELQUES CONSÉQUENCES

18 C’est ainsi que l’idée selon laquelle une action motrice (ou tout au moins la représentation de celle-ci) serait inhérente au refoulement s’avère un acquis déjà ancien : le refoulement doit « empêcher non seulement l’accès à la conscience, mais aussi le développement de l’affect et le déclenchement de l’activité musculaire »[21] [21] « L’affectivité se manifeste essentiellement...
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 ; agir sur l’affect et la motricité est la raison finale du refoulement. Pour la motilité comme pour l’affect, cela va opérer en agissant sur la représentation qui, « écartée du conscient, est maintenue avec obstination dans cette position parce que cela permet de se tenir à l’écart de l’action, d’enchaîner l’impulsion quant à la motricité »[22] [22]Ibid, p.  63 [202]. ...
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. Mais de tenir l’activité à l’écart n’empêche pas le travail dans l’inconscient, et cela va précisément se traduire par le « développement d’affect », cette « innervation somatique » des processus inconscients[23] [23]Ibid. , p.  98 [228]. ...
suite
.

19 Pourtant, lorsque le refoulement sera « plus ou moins manqué » (c’est-à-dire « dans les seules situations où nous pouvons le reconnaître et le comprendre puisque les processus inconscients sont en eux-mêmes inconnaissables »[24] [24]Ibid. ...
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), le symbole d’affect (cette « nécessité biologique ») va devoir, en tant que représentant de la motion pulsionnelle, se trouver un substitut qui sera diminué, déplacé, inhibé, incapable de témoigner d’une satisfaction : c’est le symptôme, cet avatar de la normalité. Là encore, « le refoulement montre sa puissance [...] et le processus substitutif se voit, autant qu’il se peut, privé de toute possibilité de décharge par la motilité ; et quand bien même cela n’a pas réussi, il doit s’épuiser à modifier le corps propre, sans être autorisé à empiéter sur le monde extérieur ; il lui est interdit de se convertir en action »[25] [25] S. Freud (1926), Inhibition, symptôme et angoisse,...
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– et, pour empêcher aussi efficacement l’expression de la motricité, la part qui refoule doit se « représenter » cette décharge motrice. Retenons ceci : au prix éventuel du symptôme, c’est sur et par la motricité qu’agit le refoulement, et il le fait notamment afin de mieux maîtriser l’affect. Un excellent exemple de cela en est l’ « annulation rétroactive » qui « cherche à supprimer le passé lui-même et à le refouler de façon motrice ». Nous avons affaire à « une nouvelle technique, technique motrice de la défense ou bien, pour nous exprimer ici avec plus de précision, du refoulement »[26] [26]Ibid. , p.  42 (souligné par moi) [OCF, XVII,...
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 ; certes, l’expression même de « refoulement moteur » n’apparaît pas telle quelle dans le texte freudien, mais l’idée y est suffisamment explicite pour que nous puissions le considérer comme véritablement approprié.

20 Tout symptôme est l’effet de cette « technique motrice du refoulement », et tout symptôme en est une représentation ; ce faisant, cet « étranger au moi [...] prend une valeur dans l’affirmation de soi, tend de plus en plus à ne faire qu’un avec le moi et lui devient de plus en plus indispensable »[27] [27]Ibid. , p.  15 [OCF, XVII, p.  216]. ...
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– ainsi va se constituer la névrose. Remarquons d’ailleurs que l’inhibition, ce concept jumeau du symptôme plus spécialement attaché à la fonction[28] [28]Ibid. , p.  1 : « L’usage terminologique...
suite
, implique nécessairement une représentation de ce qui doit être inhibé et qui, en l’occurrence, n’est pas l’objet : c’est bien l’action motrice elle-même, en tant que fonction.

21 Je suis frappé (après bien d’autres) de ce que tous les rêves soient imprégnés de motricité et l’expriment. Dois-je ajouter que tout fantasme est également moteur dans la mesure où il représente une action, ainsi que l’a exemplairement montré Michèle Perron-Borelli, exploitant cette caractéristique en plaçant l’action « aux sources et au cœur même du fantasme »[29] [29] M.  Perron-Borelli propose, à la suite, de...
suite
 ? Elle l’a fait en partant d’autres prémisses et en suivant d’autres chemins, pour déboucher sur d’autres aperçus ; je trouve d’autant plus intéressant qu’elle ait abouti à la notion de « représentation d’action » : si, pour diverses raisons dont nous aurons à reparler, celle-ci ne doit pas être confondue avec celle de « représentation motrice », elle ne lui en est pas moins proche, et je me retrouve tout à fait dans les attendus et les développements que Michèle Perron-Borelli nous propose dans les différents textes qu’elle a pu consacrer à la question. Pour le moment, constatons que c’est dans le rêve que l’expression de cette motilité est sans doute la plus flagrante, en raison même de la relative immobilité imposée par les conditions du sommeil. (Ajoutons que, lorsque Freud entend spécifier le transfert (le cadre de la cure excluant lui-même l’agir), il le situe dans la sphère motrice – et lorsqu’il énonce qu’il est la véritable force motrice du travail analytique, ce n’est nullement une métaphore mais la définition du cadre actif de la cure : « Tout se passe comme si [le patient] agissait devant nous, au lieu de seulement nous informer. »[30] [30] S. Freud (1938), Abrégé de psychanalyse, Paris,...
suite
)

22 Dans le rêve de l’Homme aux loups, l’ouverture de la fenêtre renvoie au souvenir d’avoir ouvert les yeux pour découvrir une certaine scène alors regardée attentivement ; à partir de là, le rêve opère des renversements : la vive attention est attribuée aux loups, et l’immobilité doit renvoyer à un mouvement violent[31] [31] S. Freud (1918), « L’Homme aux loups »,...
suite
. Comme « au-delà » de son rôle déterminant dans l’épreuve de réalité, la motricité apparaît alors comme étant essentielle à la conscience désirante, comme étant nécessaire au moi pour représenter le désir de plaisir (et/ou le déplaisir) ; c’est d’ailleurs ainsi que la notion de « scène » originaire fit son apparition dans la psychanalyse. Nous pouvons alors dire, sans nous aventurer outre mesure, que tout désir est l’expression d’une tension motrice vers un but, d’un « élan » vers sa propre représentation.

LA REPRÉSENTATION

23 Voilà qui nous conduit à nous interroger sur la nature même des représentations, qu’elles œuvrent dans les fantasmes, dans la figuration du rêve ou dans les activités de la vie psychique. Comme la plupart des termes freudiens, celui-ci renvoie à une idée tout à la fois fort simple au départ, et moins évidente qu’il n’y peut paraître, une fois métapsychologisée ; il n’en demeure pas moins qu’il porte une sémantique assez constante dans ses présupposés. Celle-ci vient directement de la philosophie où elle était d’usage courant bien avant d’être reprise par la psychologie. Au sens classique, la notion de représentation est assimilée à un travail de la pensée dans lequel dominent les idées de mise en image (d’imagination, de figuration) et de correspondance (de reproduction symbolique d’une chose dans une autre, d’où son étroit rapport avec la mémoire) ; ajoutons qu’à côté de ce double mouvement, et l’impliquant, apparaît nécessaire la référence à un « autre » terme, voire à un « tiers » qu’il s’agit, précisément, de « représenter » (d’où ce corollaire que sont les « représentants ») – c’est ce que feront au mieux les symboles avec, au premier rang d’entre eux, les mots eux-mêmes.

24 S’il dut en complexifier quelque peu les rudiments, Freud ne changea rien d’essentiel à ce que porte l’idée classique de représentation. C’est donc ainsi que l’on doit considérer que celle-ci continue à référer une action qui doit montrer (objet, idée, sentiment, acte ou autre), qu’elle doit rendre sensible à quelqu’un par le truchement d’une image et/ou d’un signe quelconque – à commencer par ceux du langage ; de plus, il s’agit toujours aussi d’un recommencement, d’une « ré-action » : c’est là une action qui vise à présenter « à nouveau ». Le concept freudien de Vorstellung conserve parfaitement ces principes ; ce sont d’eux que découlent ces notions, régulièrement répétées par Freud tout au long de son œuvre, qui veulent que la représentation implique tant la remémoration que la motricité.

25 « Les représentations sont des investissements fondés sur des traces mnésiques, tandis que les affects et sentiments correspondent à des processus de décharge dont les manifestations finales sont perçues comme sensations. »[32] [32] S. Freud (1915), Métapsychologie,op. cit. ,...
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Si les choses apparaissent ainsi claires et tranchées, il convient malgré tout de les nuancer et de trouver des raccords entre les éléments qui ont été ainsi séparés – ce qui nous rappelle que cette séparation n’est qu’un artefact, quasiment didactique, de la « représentance » métapsychologique ; il n’en demeure pas moins que, dans tout cela, nous avons affaire à un seul « objet » théorique que nous pourrions désigner comme assurant « la fonction de représentance de la pulsion ». Donc – et c’est ce qu’implique le propos de Freud – il ne serait pas faux de dire qu’il y aurait comme un retour de l’affect dans la représentation : la décharge, comme sensation, vient investir l’objet, et « un affect ne se produit pas tant que n’a pas réussi la percée qui lui donne une nouvelle façon d’être représentée dans le système Cs »[33] [33]Ibid. , p.  86. ...
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 ; comme « la représentation refoulée reste [...] capable d’action, elle a donc nécessairement conservé son investissement »[34] [34]Ibid. , p.  87. ...
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. Pour donner du sens à ces « sensations », pour permettre à l’affect d’agir dans la conscience, il importait de pouvoir préciser le fonctionnement des représentations : c’est ainsi que celles de chose pourront être spécifiées par celles de mot. Pourtant, redisons-le, en cette construction exemplaire « quelque chose manque » – et d’autant que ce « quelque chose » est très actif dans tout ce qui rend compte de ces processus, que ce soit dans les représentations elles-mêmes ou dans l’affect, leur nécessaire complément : ce qui manque est quelque chose qui assure la liaison, la correspondance des différents termes, quelque chose qui, au-delà de la motricité elle-même, en est la représentation dans le fonctionnement psychique, motricité omniprésente dans les explications freudiennes – et ce tout au long de l’œuvre.

LA MOTRICITÉ

26 Mais si l’idée « motrice » est effectivement constante dans tous les textes métapsychologiques, elle n’a jamais été véritablement explicitée pour et par elle-même ; la question demeure alors de savoir si elle n’est là que comme une référence à un certain « extérieur » à la psychanalyse, à une « idée » (fût-elle forte), ou s’il ne pourrait pas plutôt s’agir là pleinement d’un concept, jusque-là sous-jacent ? Le fait que, tout en y recourant avec constance, Freud ne se soit pas soucié de conférer à la notion de motricité un statut métapsychologique spécifique, tendrait à montrer qu’il estimait n’avoir nul besoin de celui-ci – ce qui ne préjuge d’ailleurs en rien de la valeur heuristique de la notion ; après tout, quelques-uns des grands acquis analytiques n’obtinrent un statut conceptuel que sur le tard, l’après-coup en étant l’un des meilleurs exemples. Mais qu’en dit, au juste, le texte freudien ?

27 Pour aujourd’hui, et selon la thématique que je me suis proposé d’explorer, nous devons d’abord remarquer que l’ « idée motrice » se trouve, avec constance, largement associée à celle de « représentation ». Il en va ainsi dès l’Esquisse dans laquelle le terme le plus utilisé est celui d’ « image », mais qui désigne alors clairement la « représentation » ; à ce propos, il parle alors d’image motrice. Dès cette époque, « les sensations et les images motrices » sont étroitement liées à la « fonction de jugement », à l’ « investissement somatique » et à l’ « appréciation de la réalité », qu’elles conditionnent[35] [35] Esquisse d’une psychologie scientifique, in...
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. La « formation du jugement » se fait par la mise en rapport des « investissements perceptifs » avec des sensations émanant du « corps propre du sujet » ; ainsi naît l’ « objet » : de la rencontre d’une « fraction constante incomprise » avec « une autre fraction changeante compréhensible, [qui n’est autre que] les mouvements de cet objet » ; c’est ainsi que la pensée peut s’affranchir de la « perception réelle »[36] [36]Ibid. , p.  392. ...
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. Les « associations verbales » résultent de la liaison des neurones moteurs avec ceux « servant aux images auditives, elles-mêmes très étroitement associés aux images verbales motrices »[37] [37]Ibid. , p.  375. ...
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. Tout est déjà là, et les ouvrages suivant reprendront l’essentiel de l’argumentation, ajoutant malgré tout quelques précisions.

28 Ainsi, selon les Principes du cours des événements psychiques, la décharge motrice doit « débarrasser l’appareil psychique de l’accroissement des excitations » ; modifiant ainsi la réalité, « elle se change en action ». Pour suspendre cette décharge motrice, il faut qu’intervienne une « représentation de l’action » qu’elle met elle-même en œuvre, et à partir de laquelle peut se former la pensée – pensée qui consiste en une « activité d’épreuve » portant sur des investissements minima, permettant ainsi une moindre décharge. À partir de là, ce qui va distinguer les pulsions sexuelles tient à ce qu’elles peuvent se satisfaire dans le corps propre (autoérotique) et ne rencontrent donc pas les restrictions à la décharge motrice et les frustrations imposées par l’instauration du principe de réalité[38] [38] S. Freud (1911), Formulations sur les deux principes...
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. Il ne serait pas faux de dire que les pulsions du moi, par la suspension de la décharge motrice par les représentations qui y sont liées, imposent la reconnaissance de la réalité – et l’effet de conscience.

29 La Métapsychologie va parfaire l’étude de ce qui spécifie la motricité en fonction de la pulsion, jusqu’à en faire véritablement la théorie. Une fois de plus, l’excitation se trouve au point de départ de la réflexion : elle agit comme un impact unique, alors que la pulsion opère comme une force constante. Il en va de même de la défense à lui opposer : une unique action appropriée (dont le type est la fuite motrice) suffit à l’encontre de l’excitation, alors qu’il n’est pas de fuite possible envers la pulsion ; refouler demeure alors le seul recours. Pour bien comprendre les choses, là encore, il faut en revenir aux origines et aux conditions de l’individuation : la première distinction, la première orientation, l’acquisition de la séparation d’un « dehors » et d’un « dedans » sont obtenues grâce à « l’efficacité de l’activité musculaire » ; en effet, lorsque le tout petit enfant (en train de devenir un « être individuel ») va pouvoir, par l’action musculaire (par la fuite ou son équivalent moteur), se soustraire aux excitations, celles-ci vont alors lui apparaître comme provenant de l’extérieur, et il peut concevoir dès lors un « dehors » ; mais lorsque cette action de fuite demeure vaine, les excitations correspondent pour lui à un intérieur : l’enfant est prêt à se reconnaître lui-même, il a un « moi ». Encore convient-il qu’il puisse se représenter tant son action musculaire que son effet éventuel sur la réalité ainsi que, peut-on supposer, ses conséquences sur la satisfaction du désir qui demeure, malgré tout et en dépit de ses suspensions éventuelles, le but à atteindre.

30 Ainsi, à l’origine du sujet nous trouvons l’excitation « reçue dans la substance nerveuse » à laquelle il convient de « se soustraire par une action musculaire » ; remarquons que chez le tout petit enfant les seules formes possibles de celle-ci sont les pleurs, les cris et l’agitation qui ne sauraient représenter véritablement une fuite, mais appellent une intervention de l’entourage – et si celle-ci rajoute de l’excitation, elle ne peut qu’aboutir à une surcharge traumatique. Quoi qu’il en soit, c’est l’efficacité ou la vanité de son action qui conduit le jeune enfant à se représenter sa place dans le monde ; il le fait en fonction de la représentation d’un effet moteur qui lui permet seul de « séparer un “dehors” d’un “dedans” »[39] [39] S. Freud (1915), Métapsychologie,op. cit. ,...
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 ; autrement dit : « L’opposition moi - non-moi (sujet-objet) est imposée très tôt à l’être individuel par l’expérience qu’il fait de pouvoir imposer silence, par son action musculaire, aux excitations externes, alors qu’il reste sans défense contre les excitations pulsionnelles »[40] [40]Ibid. , p.  35-36. ...
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 ; c’est bien d’une « représentation » qu’il s’agit là, fût-elle d’abord représentation de soi et des autres, base de toutes les représentations ultérieures et, surtout, de tous les processus identificatoires.

31 Soulignons qu’à l’ « opposition moi - non-moi » ne saurait correspondre « l’opposition entre conscient et inconscient [car elle] ne s’applique pas à la pulsion », celle-ci ne pouvant jamais être consciente (si ce n’est par l’entremise de « la représentation qui la représente ») ; à l’inverse, l’excitation est d’un tout autre registre : par la réponse motrice qu’elle suscite (grâce à l’“ action musculaire », donc), elle va se situer dans la conscience et entraîner des sensations, des affects (ceux-ci puissent-ils être, à l’occasion, considérés comme inconscients)[41] [41]Ibid. , p.  82. ...
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. Affects et motricité sont liés, et « le système Cs régit l’affectivité aussi bien que l’accès à la motilité » ; le refoulement « empêche non seulement l’accès à la conscience, mais aussi le développement de l’affect et le déclenchement de l’activité musculaire » (telle est même sa fonction première) – tout cela fait que, “ aussi longtemps que le système Cs régit l’affectivité et la motilité, nous appelons normal l’état psychique de l’individu ». Il n’en demeure pas moins qu’existe une « différence indéniable » : l’affectivité se manifeste essentiellement en décharge motrice agissant sur le corps propre (donc sans rapport direct avec le monde extérieur), alors que la motilité produit des actions destinées à transformer le monde extérieur. Aussi, « tandis que la domination du Cs sur la motilité volontaire est fermement établie, qu’elle résiste normalement à l’assaut de la névrose et ne s’effondre que dans la psychose, la domination du développement de l’affect par la Cs est moins ferme »[42] [42]Ibid. , p.  85. ...
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. Cette distinction entre systèmes en fonction de la motricité est d’ailleurs très tranchée : la « fonction d’orientation dans le monde grâce à la distinction entre intérieur et extérieur, [est à] attribuer au seul système Cs(P) » ; c’est l’ « innervation motrice » dont il dispose qui, assurant une représentation de ce monde, lui « permet de décider si on peut faire disparaître la perception ou si celle-ci se révèle résistante. L’épreuve de réalité n’a pas à être autre chose que ce dispositif »[43] [43]Ibid. , p.  142-143. ...
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.

LE MOI ET SES DÉFENSES MOTRICES

32 Les ouvrages ultérieurs ne vont rien retrancher, ni d’ailleurs rien modifier de cette « théorie » de la représentation et de la motricité ; ils vont pourtant la préciser en notant que, si « un état affectif est quelque chose de très compliqué », on peut malgré tout en fournir quelques repères. Il est fait de « décharges » et de « sensations », celles-ci étant elles-mêmes, « de deux sortes : perceptions des actions motrices accomplies et sensations directes de plaisir et de déplaisir »[44] [44] S. Freud (1900), L’interprétation des rêves,...
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. Ils vont aussi la compléter et, surtout, la resituer en fonction de la deuxième topique. Ainsi, avec « Le moi et le ça »,le moi, en tant que « processus psychique dans une personne et auquel se rattache la conscience », est désigné comme étant celui qui « commande les accès à la motilité, c’est-à-dire à la décharge des excitations dans le monde extérieur »[45] [45]Ibid. , p.  142-143. ...
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 ; il peut ainsi soumettre les processus psychiques à l’ « épreuve de réalité » et, « en intercalant les processus de pensée, il parvient à différer les décharges motrices et il domine les accès à la motilité, [mais] cette domination est plus formelle que factuelle, le moi, dans la relation à l’action, ayant pour ainsi dire la position d’un monarque constitutionnel »[46] [46]Ibid. , p.  271. ...
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. “ La négation ” (développant une idée introduite dès l’Esquisse) montre que le « jugement » doit se représenter tant l’acte que ses conséquences : « Le juger est l’action intellectuelle qui décide du choix de l’action motrice, met un terme à l’ajournement par la pensée, et du penser fait passer à l’agir. L’ajournement par la pensée [...] est à considérer comme une action d’essai, un tâtonnement moteur avec des dépenses de décharge réduites. »[47] [47] S. Freud (1925), La négation, in Résultats,...
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Si, à partir de la deuxième topique, Freud parlera moins de représentations (à l’encontre de ce qu’il fait avec l’affect et la motricité), jamais il n’y renonça ni ne l’abandonna.

33 Avec une grande constance (et plus particulièrement dans les textes métapsychologiques « clés »), Freud définit le refoulement comme une fuite[48] [48] Par exemple : « Un moyen terme entre...
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 ; la seule différence entre les deux mouvements tient au lieu de l’excitation menaçante, et donc à l’efficacité de la réponse : origine externe et réaction potentiellement efficace pour la fuite motrice, interne et vaine pour la pulsionnelle puisque « le moi ne peut s’échapper à lui-même »[49] [49] S. Freud (1915), Métapsychologie,op. cit. ,...
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. Il restera à préciser, dans le fonctionnement psychique, les rapports entre refoulement et motricité ainsi que le recours à celle-ci dans quelques-unes des techniques de défense, y compris névrotiques et psychotiques.

34 Ce sera fait dans Inhibition, symptôme et angoisse. Le « processus substitutif » se voit « privé de toute possibilité de décharge par la motilité et, quand bien même cela n’a pas réussi, il doit s’épuiser à modifier le corps propre sans être autorisé à empiéter sur le monde extérieur : il lui est interdit de se convertir en action »[50] [50] S. Freud (1926), Inhibition, symptôme et angoisse,...
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. C’est surtout l’annulation et l’isolation qui vont être décrites. « L’annulation rétroactive [...] est, pourrait-on dire, une magie négative, qui vise à “effacer en soufflant dessus”, par un symbole moteur, non pas les suites d’un événement (impression, expérience vécue) mais cet événement lui-même »[51] [51]Ibid. , p.  41. ...
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. Dans le comportement normal, « la décision de traiter un événement comme “non arrivé” » n’implique pas d’entreprendre quelque chose contre cet événement : simplement, « on ne se soucie pas de ses conséquences » ; dans la névrose, et là est ce qui la distingue, « on cherche à supprimer le passé lui-même et à le refouler de façon motrice », la compulsion à la répétition elle-même relevant du même mécanisme – compulsion que nous pourrions définir comme étant un « bégaiement de la représentation motrice » : « Ce qui n’est pas arrivé de la manière qui eût été conforme au désir est annulé par sa répétition sous une autre forme ; à cela s’ajoutent dès lors tous les motifs de s’attarder à ces répétitions. Dans le cours ultérieur de la névrose, ce même effort pour annuler une expérience traumatique se révèle un motif de première importance dans la formation de symptômes. Nous acquérons ainsi un aperçu inattendu sur une nouvelle technique, technique motrice de la défense ou bien, pour nous exprimer ici avec plus de précision, du refoulement. »

35 Tout pareillement, l’isolation « se rapporte également à la sphère motrice » ; elle implique, à titre de défense, d’intercaler « une pause durant laquelle plus rien ne saurait arriver, aucune perception avoir lieu, aucune action être accomplie. [...] Cette technique est reproduite dans les isolations de la névrose obsessionnelle, mais elle se voit aussi renforcée de façon motrice, dans une intention magique »[52] [52]Ibid. , p.  42-43. ...
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. Pour se défendre contre l’angoisse, « le moi, qui l’a vécu passivement [...], en répète maintenant de façon active une reproduction atténuée, dans l’espoir de pouvoir en diriger le cours à sa guise. [...] L’enfant se comporte de la même manière face à toutes les impressions qui lui sont pénibles en les répétant dans le jeu ; par ce passage de la passivité à l’activité, il cherche à maîtriser psychiquement les impressions de sa vie »[53] [53]Ibid. , p.  96. ...
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. Non seulement existent des « techniques motrices de la défense », mais la mise en route de la motricité peut prendre valeur et fonction défensives ; le but de pareilles « techniques » est bien d’ « exclure un contenu du champ de la conscience », de le faire de façon motrice et selon un mécanisme qui s’apparente sans doute plus encore à la répression qu’au refoulement. Il convient d’insister sur la fonction défensive de la répression : elle est absolument cruciale puisqu’elle se définit comme « ayant pour but d’empêcher le développement de déplaisir » – quelle meilleure définition pourrait-on donner de la défense ?

36 Sans m’y attarder (la question a trop d’importance pour être traitée hâtivement), je tiens à remarquer les rapports étroits qu’engage la répétition avec la motricité ; elle le fait afin d’assurer une fonction de « maîtrise » aussi bien sur les mondes extérieur qu’intérieur (ce qu’illustre fort bien le « jeu de la bobine »), fournissant ainsi une expression exemplaire de l’accession au principe de réalité. Avec la motricité et par elle, c’est la répétition elle-même qui prend (aussi ? de surcroît ?) valeur de défense – ce qui s’illustre du fait que la « technique motrice de la défense » est une « annulation d’une expérience traumatique par la répétition »[54] [54]Ibid. , p.  42-43. ...
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. Même si ce sont ces « expériences motrices » qui, dans « Au-delà du principe de plaisir », durent introduire la « pulsion de mort », cela ne fait que souligner l’aspect biface, quasi antinomique de la répétition : tantôt au service des défenses et de la liaison pulsionnelle (d’Éros, donc), tantôt expression de la déliaison mortifère (de la pulsion de mort).

ÉNERGIE ET EXCITATION

37 Au terme de cette reprise des textes freudiens sur motricité et représentations, je suis surpris par l’abondance des références ainsi apparues. J’aurais pourtant pu le prévoir puisque, par la référence énergétique, l’idée motrice est aux sources mêmes de la pensée freudienne, sous-tendant implicitement nombre de notions (telles que « résistance », « refoulement », « répression » et bien d’autres). Pourtant, si selon une approche biologique ou psychique un corps peut être « actif » ou « inactif », il n’en va de même ni avec l’énergie, ni avec la motricité ; de même qu’il ne saurait y avoir dans le vivant d’état an-énergétique, ce n’est pas l’inertie qui peut être opposée à la motricité : c’est la mort. C’est même sans doute là ce qui complique tant la compréhension de l’énergie chez le vivant – et, a fortiori, dans la motricité.

38 Ainsi, reprenant à la fin de sa vie « les incertitudes de la science analytique », Freud, s’interrogeant sur « la nature véritable de l’état qui se traduit dans le ça par la qualité d’inconscient et dans le moi par la qualité de préconscient, [constate que là-dessus] les profondes ténèbres de notre ignorance sont à peine éclairées par une faible lueur. C’est ici que nous approchons de l’énigme véritable, non encore résolue, que présentent les phénomènes psychiques : [...] nous admettons qu’une certaine énergie entre en jeu dans la vie psychique, mais toutes les indications qui nous permettraient de comparer cette énergie à d’autres font défaut »[55] [55] S. Freud (1938), Abrégé de psychanalyse,op. ...
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. L’un des rares acquis sur lesquels s’appuyer tient aux deux états, d’ailleurs réversibles, que peut prendre cette énergie, induisant tout un jeu d’investissements : l’énergie libre et l’énergie liée ; même si « notre savoir s’arrête là », nous pouvons conclure que c’est là-dessus que repose « la différence entre l’état conscient et l’état préconscient »[56] [56]Ibid. ...
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.

39 Ajoutons encore que, avec la référence au postulat énergétique, Freud amène l’incontournable question de l’excitation, telle qu’elle se trouve à la source de ce qui produit tant l’affect que la motricité, l’une comme l’autre étant processus de décharge. Hélas ! Avec l’excitation nous retrouvons « les profondes ténèbres de notre ignorance » : « Nous ne savons rien sur la nature du processus d’excitation dans les éléments des systèmes psychiques, et nous ne nous sentons pas autorisés à faire à ce sujet une hypothèse quelconque. Nous opérons donc toujours avec un grand X que nous reportons dans chaque nouvelle formule. » Ce « grand X » désigne tout autant une inconnue imparable qu’une donnée nécessaire. Mais, redisons-le : alors que la pulsion opère comme une force constante, l’excitation agit comme un impact unique[57] [57] S. Freud (1915), Métapsychologie,op. cit. ,...
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 ; elle tend à se déplacer vers la source (c’est-à-dire à se rapprocher du biologique) – et nous aboutissons à ce que les « effets des pulsions » apparaissent comme seulement fonction des « quantités d’excitation » qu’elles portent et qui déterminent leurs « destins », la différence entre leurs « effets psychiques se laissant ramener à la différence des sources pulsionnelles »[58] [58]Ibid. , p.  20. ...
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.

40 Au moins (et ce préalable nous est nécessaire pour situer la représentation motrice), nous pouvons envisager de reconnaître métapsychologiquement l’excitation – sans pour autant perdre de vue son caractère irréductible d’inconnue, de X inscrit hors du champ analytique. Tout comme la pulsion, l’excitation serait aux « limites » ; mais, par rapport à la crête où se rencontrent les deux versants, à cette frontière entre psychique et biologique, à cette « limite » qui est tout aussi bien (là est l’essentiel) une « articulation », l’excitation serait « l’autre concept limite », celui qui occuperait le « versant biologique » (face au « versant psychique » de la pulsion, lui répondant et s’y articulant). C’est là, sans doute, ce qui peut justifier que l’excitation ait un « impact unique », alors que la pulsion a une « force constante » ; c’est aussi là, peut-on penser, ce qui aboutit à ce qu’elles concourent entre elles plus qu’elles ne s’opposent. Pourtant, même après l’avoir resituée de la sorte, nous n’en savons guère plus sur l’excitation elle-même, alors qu’elle est à l’origine de la décharge motrice ; cela tient précisément à la « source » de cette excitation, à sa nature biologique. Même si notre être organique peut paraître incommode et malaisé à prendre en compte et à intégrer dans nos constructions psychanalytiques, il n’y est pas moins, implicitement, omniprésent – quand bien même, de notre position, il ne nous est ni possible, ni licite, de chercher à en rendre compte : là se trouve justement « le grand X que nous reportons dans chaque nouvelle formule ».

41 En revanche, il nous est plus simple de parler de ce qui, dans et par le psychisme cette fois, s’oppose à l’excitation issue du biologique : il s’agit, bien évidemment, du pare-excitation. « Membrane sclérosée au contact répété des excitations venues du monde extérieur », « écorce protectrice à l’abri de laquelle peut se développer la conscience et se protéger le système inconscient »[59] [59] S. Freud (1920), Au-delà du principe de plaisir,...
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, non seulement le pare-excitation est une protection contre l’excès d’excitation, mais il protège la pulsion elle-même, lui permettant de « pousser » tranquillement et de poursuivre, avec constance, son travail d’investissement. C’est ainsi que l’individu vient se situer à la rencontre de l’intérieur avec l’extérieur (et nous retrouvons, ce qui ne saurait être fortuit, notre image de la ligne de crête reliant et séparant l’excitation de la pulsion) ; le psychisme apparaît ainsi à la confluence de l’organique avec la réalité – réalité qui, pour lui, ne peut être d’abord que « sociale ». Enfin, la confrontation des excitations endogènes avec les exogènes va contribuer à l’existence et à la persévérance de la pulsion elle-même. C’est ainsi que Freud peut en venir à écrire que, « si nous posons la question de l’origine de l’angoisse, comme des affects en général, nous quittons le terrain proprement psychologique pour le domaine voisin de la physiologie » ; surtout, ajoute-t-il et comme nous avons déjà eu à le rappeler, nous ne devons « pas oublier qu’un symbole d’affect est une nécessité biologique »[60] [60] S. Freud (1926), Inhibition, symptôme et angoisse,op. ...
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– tout comme l’est la motricité, tout comme peut l’être une représentation motrice.

42 Ainsi, les notions d’énergie et d’excitation sont à la base de toute la motricité – comme d’ailleurs de tout le fonctionnement psychique. Mais ce n’est pas de la motricité elle-même dont nous entendons véritablement traiter ; c’est bel et bien de représentations motrices, ce qui est, malgré tout, autre chose.

AFFECTS ET REPRÉSENTATIONS MOTRICES

43 Reprenant le texte freudien, il est frappant d’y découvrir tant la constance avec laquelle s’y trouvent associés « affect » et « motricité » que l’insistance mise sur leurs rapports avec la biologie. C’est d’ailleurs en fonction de leurs relations aux fonctions corporelles que sont désignés une source qui les origine et un but qui les détermine – alors que, pour leur part, représentations de chose et de mot sont proprement psychiques, se signifiant selon l’objet et son investissement. Pour autant, tous sont nécessaires à assurer la fonction de représentance pulsionnelle, qu’ils constituent et à laquelle ils concourent. Cette représentance est un tout et, si « le destin général de la représentation est de disparaître de la conscience »[61] [61]Ibid. , p.  55. ...
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, si l’affect, pour sa part et à proprement parler, « n’est jamais inconscient, seule sa représentation succombant au refoulement », il n’en demeure pas moins que, si cette « séparation de l’affect d’avec sa représentation [...] est incontestable du point de vue descriptif », elle ne saurait véritablement rendre compte du fonctionnement lui-même : « Le véritable processus est qu’un affect ne se produit pas tant que n’a pas réussi la percée qui lui donne une nouvelle façon d’être représentée dans le système Cs. »[62] [62]Ibid. , p.  86. ...
suite

44 Aussi, il est impératif de réunir ces deux représentants qui purent être séparés pour des commodités d’exploration et des facilités d’explication mais qui n’en sont pas moins liés intrinsèquement ; il faut donc se garder tant de les systématiser et de les cliver épistémologiquement que de les confondre ou de les ignorer. Car si ce quantum d’affect n’est rien d’autre que « l’énergie pulsionnelle attachée à la représentation »[63] [63]Ibid. , p.  55. ...
suite
, si « son destin est de loin plus important que celui de [celle-ci] », il n’en demeure pas moins que « la représentation refoulée reste [...] capable d’action, qu’elle a donc nécessairement conservé son investissement »[64] [64]Ibid. , p.  83 à 88 [221]. ...
suite
, – le passage du système Ics dans le système Cs-Pcs s’effectuant précisément « par une modification dans l’investissement » (et l’ajout d’un contre-investissement).

45 Il convient de souligner que cet investissement doit être aussi un investissement moteur, puisque « le refoulement a pour conséquence [et comme fonction, pourrait-on dire] d’empêcher non seulement l’accès à la conscience, mais aussi le déclenchement de l’affect et l’accès à la motilité ». Celle-ci, en tant que telle, est active dans l’investissement lui-même qui, pour « placer » la libido dans la représentation, doit fournir un but à cet investissement : un but vers lequel se mobiliser. Ainsi, la motricité est clairement impliquée dans l’expression de la représentation, et c’est justement pour exprimer tant cette complémentarité, cette « concourance » des divers représentants de la pulsion, que pour mettre en évidence la part d’énergie pulsionnelle (et donc d’investissements, de libido) nécessaire à la mise en œuvre de la motricité, que s’impose la notion de « représentation motrice ».

46 Celle-ci apparaît ainsi au cœur même de la représentance : elle n’est pas seulement « représentant de la pulsion », mais bel et bien représentation elle-même dans sa façon de représenter la pulsion. Il en va d’ailleurs de même pour l’affect : s’il est bien un représentant, il y a bien aussi une « représentation de l’affect », puisque, comme l’explique Freud, celui-ci a aussi, en lui-même, valeur de représentation – c’est d’ailleurs ce que soulignait Green dès 1973, et qu’il reprend en 1999[65] [65] A. Green, L’affect apparaît comme tenant...
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. Pour ce qui en est de la représentation motrice, et pour spécifier son travail, nous dirons que tout se passe comme si elle garantissait, comme s’il lui revenait d’assurer une fonction de corrélation entre les divers représentants. Pour autant, nous ne saurions tomber dans le confusionnisme ; là encore, il nous faut réindividualiser (mais cette fois du point de vue structural) ce que nous avons dû totaliser. Nous devons donc être au clair avec ce qui spécifie les différentes figures de la représentance et, plus particulièrement ici, avec ce qui distingue quantum d’affect et représentation motrice. Deux points sont remarquables car ils les rapprochent entre eux autant qu’ils les différencient des représentations proprement dites (de chose et de mot) : – tous deux, représentants de l’affect et de la motricité, sont près du biologique ; – l’un comme l’autre appartiennent au champ de la conscience.

47 Ce qui nous conduit à écarter l’éventuelle idée d’un « quantum moteur » est l’exigence d’aller au-delà du seul quantitatif, est la nécessité d’introduire aussi un qualitatif pour représenter la motricité. L’affect est , il émane de la source, il s’impose, il est donc nécessairement conscient, la conscience le « subissant ». Mis à part les effets moteurs physiologiques de l’arc réflexe (qui fournit tout de même à Freud un modèle), la motricité est d’abord imposée par la conscience afin d’atteindre le but, aussi détournées soient les voies pour y parvenir – aussi refoulé, aussi méconnu par la conscience puisse être ce but. C’est précisément pour assurer malgré tout sa présence dans le fonctionnement psychique que vont devoir être « représentées » les images motrices, voire les chemins moteurs pour y atteindre : telle est précisément la fonction des représentations motrices. Leur double caractère apparaît : elles sont au plus près de la pulsion, elles exercent bien la « décharge » de celle-ci (tout comme l’affect)  mais elles ne peuvent s’y résoudre, le but véritable (la satisfaction inconsciente du désir) demeurant le plus souvent hors d’atteinte.

48 Pourtant si, à la suite de Freud, parler du rôle de la motricité dans le fonctionnement psychique ne pose guère de problème, considérer que cette motricité puisse avoir ses propres représentants peut apparaître comme une autre affaire. D’un point de vue descriptif, voire phénoménologique, il semble cependant assez clair que ce qui est moteur ne peut qu’être représenté, et qu’il l’est ; c’est ce dont témoignent tant la neurologie que la neuropathologie avec les praxies, les gnosies et leurs troubles. C’est là ce que nous prouve, tout simplement et en bonne application des neurosciences, la vie quotidienne la plus triviale : arrivés à quelques pas d’un escalier, nous « savons » de quel pied l’aborder et adaptons notre démarche en conséquence ; mais lorsque nous butons sur la marche, nous changeons de domaine et cela prend valeur d’acte manqué, le retour du refoulé s’en étant pris à ce que pouvait, par exemple, évoquer de condamnable la représentation motrice de l’ascension. Consciemment certes, mais aussi inconsciemment, nous représentons et jugeons nos gestes avant de les faire – c’est même là ce qui peut seul justifier les « actes manqués » ; c’est aussi, et surtout, ce qui s’accomplit lorsqu’il s’agit d’articuler les mots : parler est aussi/d’abord l’effet d’une représentation motrice, et c’est bien pourquoi Freud put très tôt énoncer que « les images auditives sont très étroitement associées aux images verbales motrices »[66] [66] S. Freud (1985), Esquisse. . . , in Naissance de...
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(d’où les lapsus, ces actes manqués dans l’énonciation du langage). Ainsi, lorsque la représentation de mot s’ajoute à la représentation de chose, ce n’est pas seulement un signifiant qui s’ajoute à un signifié : parler, c’est faire que cela puisse se dire pour que se trouve représenté ce que l’on va en faire. Ce n’est pas un simple ajout, c’est – comme y insiste Freud – une véritable « liaison » de l’un par l’autre, assurée par la représentation motrice de l’énonciation et du but à atteindre, but de la satisfaction représenté aussi par l’affect.

49 Afin de ne pas allonger par trop mon propos, je ne m’interrogerai pas ici sur l’ « originel » de cette liaison, sur les « raisons » de la première liaison ; je me suis par ailleurs suffisamment exprimé sur ce thème[67] [67] Cf. , notamment, C. Le Guen, L’Œdipe originaire...
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. Pour l’instant – et pour poser un autre jalon –, je souhaiterais revenir à la question de l’articulation de l’inconscient à la conscience et à leurs attributs réciproques, cette question qui hanta Freud. Ce n’est qu’en 1915 qu’il put désigner leur différence, partant du constat que « l’opposition entre conscient et inconscient ne s’applique pas à la pulsion »[68] [68] S. Freud (1915), Métapsychologie,op. cit. ,...
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, ce qui l’amène à préciser que si le « destin » des représentations est d’être « mis à l’écart du conscient »[69] [69]Ibid. , p.  55. ...
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, pour l’affect « il n’y a pas, au sens strict, d’affects inconscients comme il y a des représentations inconscientes. Mais il peut très bien y avoir dans le système Ics des formations d’affect qui deviennent conscientes comme les autres »[70] [70]Ibid. , p.  84. ...
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puisque ce sont des « processus de décharge » ; il en va d’ailleurs de même pour la motricité (elle qui fonde « l’épreuve de réalité, cette grande institution du moi »[71] [71]Ibid. (in Complément métapsychologie à la...
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). Le refoulement va reprendre ces jeux sur les représentants, puisqu’il « a pour conséquence d’empêcher non seulement l’accès à la conscience, mais aussi le développement de l’affect et le déclenchement de l’activité musculaire »[72] [72]Ibid. , p.  83 et 85. ...
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.

50 Cela, c’est aussi le travail de la répression : « La répression du développement de l’affect est le but spécifique du refoulement. » Elle a, faut-il le redire, beaucoup à voir avec les représentations motrices avec lesquelles elle partage la proximité avec l’affect, avec la source biologique, et une place dans le champ de la conscience. Disons même que la répression est une condition nécessaire à la mise en place et en fonction des représentations motrices.

PLACE, RÔLE ET FONCTION DES REPRÉSENTATIONS MOTRICES

51 Le moment est maintenant venu d’aller voir de plus près, dans ce jeu complexe de la représentance en ses différentes formes, quels pourraient être le rôle et la place éventuelle des représentations motrices. Nous avons dit, un peu plus haut, que tout se passe comme si la représentation motrice assurait une fonction de corrélation entre les divers représentants ; je n’ai rien à redire à cela, mais c’est là plus une conclusion qu’une argumentation. Il nous faut donc aller voir ce que pourrait être celle-ci...

52 Il est quand même encore une question préalable que nous ne saurions esquiver : les notions d’affect et de représentation, telles qu’elles sont reprises du langage psychologique, voire de la langue courante, sont assez claires à l’entendement ; celles de représentations de mot et de chose, pour être un peu plus délicates à manier, ne suscitent pas de véritables difficultés et sont plutôt « parlantes ». Mais si, comme nous l’avons remarqué, il semble assez clair que doivent exister des représentations motrices, leur statut métapsychologique est moins évident.

53 Reprenons alors, sous cet angle, leurs caractéristiques telles que nous les avons déjà notées, en nous efforçant de les situer par rapport aux autres représentants. Commençant par un point de vue que l’on pourrait qualifier de « phénoménologique », nous constatons d’abord que chaque représentant pulsionnel a une fonction particulière pour situer le moi selon son histoire, voire sa diachronie. C’est ainsi que si, bien naturellement, l’affect n’a pas à représenter, il ne sereprésente pas plus : il se sent, il s’éprouve, et il s’éprouve d’abord dans le présent (fût-il associé à des souvenirs). Pour leur part les représentations, selon l’étymologie et se définissant par leurs qualités d’investissement, ont des rapports étroits avec la mémoire ; c’est dire qu’elles impliquent le passé et fonctionnent selon lui : elles re-présentent (elles présentent à nouveau) – et on retrouve ainsi le constat freudien, maintes fois répété sous différentes formes, selon lequel « la fin première et immédiate de l’épreuve de réalité n’est donc pas de trouver dans la perception réelle un objet correspondant au représenté, mais de le retrouver »[73] [73] S. Freud (1925), La négation, in Résultats,...
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. Pour ce qui en est de la représentation motrice, visant toujours, par définition, « quelque chose à faire », elle fournit à la pulsion une représentation du but (fût-il implicite) ; il ne serait ainsi pas exagéré de dire qu’elle est orientée vers le futur (qui manquait jusque-là en cette histoire !).

54 À la suite, nous remarquons que, ainsi pris dans le présent, l’affect est, d’abord, nécessairement conscient ; en ce sens, il est légitime de considérer qu’étant actuel et conscient, dépendant de la perception (fût-elle interne), il est, au sens strict, « hors mémoire » (et vous reconnaissez là comment Freud, pour spécifier l’éveil de la conscience et qualifier le système « perception-conscience », indique que « la conscience apparaît à la place de la trace mnésique »[74] [74] S. Freud (1920), Au-delà du principe de plaisir,...
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). Les souvenirs d’affect sont de fait les souvenirs des représentations liées à cet affect. S’il n’apparaît pas illégitime de parler d’un « affect inconscient », s’il faut certes réintroduire une part d’inconscient dans le travail de l’affect, encore faut-il se souvenir que celui-ci ne saurait être qu’un « rudiment » qui demeure comme « atrophié »[75] [75] S. Freud (1915), Métapsychologie,op. cit. ,...
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 ; en outre, en bonne méthodologie, il semble légitime de privilégier l’approche de l’affect par la conscience puisque celle-ci en a la part la plus déterminante.

55 Les conditions mêmes de mise en œuvre de la motricité imposent que la représentation psychique qui la « représente » relève également du système Cs. Je dirai même qu’elle est plus « consciente » encore que l’affect, renvoyant à des perceptions plus externes ; à un premier regard, elle serait donc plus « hors mémoire » encore (ce qui pourrait bien nous éclairer sur la dynamique des « passages à l’acte »). Cela dit, et en fonction même de son « projet », elle doit « présenter » celui-ci à la conscience ; et c’est bien pourquoi, pour en parler, j’ai retenu la dénomination de « représentation motrice ». Il n’en demeure pas moins qu’elle a, comme toute représentation, une part inconsciente non négligeable, d’autant que ce que j’appelais son « projet » implique un but, « but de la pulsion », qui est donc, comme tel, devenu inconscient pour l’essentiel ; j’ajouterai que, de surcroît, elle engage d’inévitables rapports avec la représentation refoulée, toujours agissante et ayant donc conservé son investissement – investissement qui doit alors s’exprimer, aussi, au travers de la motricité. Nous constatons donc que, quelles que soient ses accointances avec l’affect, la représentation motrice plonge ses racines dans l’inconscient : c’est bien là ce qu’implique le choix de la référer par la « représentation ».

56 En estimant que, à côté des représentations de chose et des représentations de mot, il convenait d’envisager des représentations motrices, j’ai entendu signifier que si le qualificatif par la motricité est bien sûr très important, l’essentiel porte cependant sur le premier des deux termes (la représentation) puisque ce qui doit être pris en compte est la « fonction représentante » elle-même, plus que la fonction motrice (plus physiologique). J’ajouterai deux choses : recourir au terme de « représentation » implique une référence qualitative en plus de la quantitative (plus attachée à l’affect) ; si j’ai choisi de lui accoler le qualificatif de « motrice » plutôt que celui d’ « action » (et sans vouloir en systématiser les distinctions), c’est bien sûr et d’abord en référence à Freud qui, dans ce contexte, en a privilégié le terme ; mais c’est aussi avec le souci d’impliquer clairement, dans cette représentance, le corps et les sources biologiques de la pulsion. Je voudrais placer ici une incise : Freud a choisi de nommer les différents stades libidinaux en fonction de la source, telle qu’elle correspond au primat d’une zone érogène (et, donc, d’un mode de relation à l’objet) mais, pour les expliciter, il se réfère au mouvement le plus apte à atteindre le but/plaisir, tel qu’il se le représente par un acte moteur : téter, déféquer, exhiber, co ïter ; en ce sens, il apparaît légitime de considérer que chaque stade est bel et bien signifié par une représentation motrice spécifique.

57 Je ne suis pas sûr que ce soit pertinent mais, s’il fallait différencier activité (actif, action...) et motricité (motrice, moteur...) en attribuant à chacune un registre propre, je dirais que : l’activité, telle qu’elle est postulée par la référence énergétique (l’action poussante de la pulsion), recouvre tout le « fonctionnement » psychique (d’où l’importance que Freud lui accorde dans la différenciation psychique des sexes) ; la motricité, pour sa part, marque plus fortement la référence biologique, impliquant une « innervation motrice », et c’est même là que, comme y insiste Freud, vont s’établir (paradoxalement ?) ses correspondances avec la conscience, impliquant une source et postulant un but bien avant de s’adresser à un objet. La motricité est donc « orientée » : son « sens » topologique (elle est dirigée autant qu’elle dirige) va la conduire à celui de « signification », qui la caractérise tout autant et la fait « représentative ».

58 Le sens est certes l’apanage des représentations : cela découle des investissements qui les constituent et les signifient, étant entendu que ces investissements se trouvent bien proches des affects (ce qui ne va d’ailleurs pas sans leur conférer quelques ambigu ïtés). N’oublions pourtant pas que, avant même d’avoir à « signifier », le sens implique le « sensible » (donc l’affect, voire le sentiment). Il n’en convient pas moins de se demander si toute représentation ne participerait pas aussi de la motricité, tout comme le fait le fantasme pour l’action – ainsi que nous l’a montré M. Perron-Borelli ; il apparaît licite de poser que la motricité est une forme représentante de cette motricité/activité. La motricité est non seulement porteuse et créatrice d’un sens qui ne peut qu’être représenté (cela résulte tant de son rapport à la « conscience » qu’à la « réalité »), mais elle doit se justifier par et à travers lui : il n’y a pas de motricité sans but (sans désir, en somme) ni de but sans « raison » de l’atteindre, et donc sans représentation de ce but.

LE BUT ET LE SENS DE LA REPRÉSENTATION MOTRICE

59 À propos de « but », remarquons qu’avec la notion de « représentation-but » Freud put développer quelque chose d’assez proche de ce que nous avons choisi de désigner comme « représentation motrice » – ou tout au moins de certains aspects de celle-ci. Il y recourt pour répondre aux critiques, dit-il, et « justifier [...] comment une succession de pensée arbitraire et sans but peut conduire à un but préexistant » – et dans cette formulation, si nous reconnaissons d’abord le principe même de l’interprétation psychanalytique des rêves, nous sommes aussi sensibles à ce qu’elle suggère de fonctionnement en après-coup. Derrière les représentations-but superficielles, connues et volontaires, il en est d’autres inconnues, inconscientes, qui « manifestent leur force et déterminent le cours de nos représentations involontaires. Notre influence personnelle sur notre vie psychique ne permet pas d’imaginer une pensée dépourvue de représentations-but ». Elles ont pour fonction d’assurer une coordination entre les pensées, permettant ainsi d’orienter leur cours vers un but qui, pour être atteint, doit pouvoir être représenté – et elles le font en recourant, le plus généralement et sans doute inévitablement, à des « images motrices ». De cela, l’un des meilleurs exemples nous est fourni par le transfert et le cadre de la cure, avec son intention de « changement » implicitement convenu, avec son but « thérapeutique » contractuellement posé. « Quand nous renonçons aux représentations-but conscientes, ce sont les représentations-but cachées qui dirigent le cours de nos représentations, [de même] que les associations superficielles ne font que se substituer, grâce aux déplacements, aux associations réprimées profondes. Ces deux règles constituent la base de notre technique » – rien de moins[76] [76] S. Freud (1900), L’interprétation des rêves,op. ...
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.

60 Freud introduit la « représentation-but » et en explique le fonctionnement dans L’interprétation des rêves, mais l’idée avait déjà été avancée dans l’Esquisse, concomitamment à celle de « représentation de désir », faisant les termes synonymes ; il n’y reviendra plus explicitement par la suite sans pour autant, semble-t-il, la rejeter puisque le mot apparaît encore très incidemment en 1925[77] [77] Cf. , par ex.  : S.  Freud présenté par...
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. L’idée selon laquelle un « but », une « fin première » (telle que « retrouver l’objet ») « guide nos pensées » est bien évidemment maintenue tout au long[78] [78] Cf. , par ex.  : S. Freud (1925), La négation,...
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 ; pourtant la notion de représentation-but, si elle n’a jamais été répudiée, n’est plus utilisée – ce qui n’est malgré tout pas sans faire question, que ce soit sur son destin conceptuel ou sur les raisons de son abandon. Transparaîtra-t-elle dans l’élaboration métapsychologique qui, dans le manifeste, néglige dorénavant le terme ? Oui, elle le fait ; je dirai même qu’elle y est aussi omniprésente qu’elle est négligée. Ressurgira-t-elle implicitement au travers de la motion de désir portée par les fantasmes inconscients ? Sans doute...

61 Mais cela suffit-il véritablement à perpétuer ce qui perdure comme un fond admis et tacitement acquis ? Un véritable travail d’orientation se fait en fonction d’un but à atteindre, but qui, comme tout but, implique la référence tant à des images qui le représentent qu’à la mise en action qui permettra d’y atteindre (représentations motrices, donc). Le plus généralement, lorsqu’il opère la mise à l’écart d’un terme et/ou d’une notion, Freud s’en justifie et il en profite alors pour opérer un réaménagement, reprenant l’ensemble sous une autre forme et sur un mode plus abouti. Avec les représentations-but, rien de semblable : sans être ni réélaborée, ni condamnée, ni remplacée, la notion disparaît du texte. Pourtant, ce à quoi elle renvoie continue de travailler la théorie, mais dans l’implicite – et si les raisons de sa mise à l’écart n’apparaissent pas, la force de ce qu’elles impliquent demeure. Non liquet..., disait-il en pareil cas. Aussi, il faut le constater : dans ce qui doit rendre compte de la représentance de la pulsion, quelque chose manque... Certes, et pour ce dont nous nous occupons, les « représentations-but » ne sauraient pleinement correspondre à ce que j’ai reconnu comme « représentations motrices » ; mais celles-ci sont bien de la descendance de celles-là. Je me sens ainsi conforté dans la conviction que les représentations motrices ont une réalité clinique, une prégnance théorique et une filiation freudienne qui méritent d’être encore travaillées. Pour le moment, tentons seulement d’aller voir comment elles s’articulent avec les différents représentants, et comment tous fonctionnent ensemble.

62 Mais les choses se compliquent de ce que, en introduisant une « représentation motrice », nous perdons la belle bipartition entre les deux formes traditionnelles des représentations. Voilà qui pourrait être ennuyeux si celle de chose et celle de mot correspondaient bien à deux pôles, mais leur « opposition » n’est qu’apparence ; en réalité il y a (lorsqu’elle a lieu) « addition » de l’une à l’autre, des mots sur les choses : elles sont complémentaires ; loin d’être en opposition, les constituants du processus de représentance pulsionnelle travaillent en dépendance réciproque. Lorsque l’hypothèse de ce que j’allais désigner comme « représentation motrice » s’est faite jour, je me suis d’abord efforcé de la ramener aux autres représentations dont, me disais-je, elle devait être un avatar. La tentative s’est heurtée à la concrétude de ce qui était en jeu : à bien y regarder, le mouvement, l’acte, la motricité telles que nous les rencontrons tous les jours et telles qu’elles s’expriment (par exemple dans les rêves et les fantasmes, mais aussi dans les projets et les jugements) sont représentés en tant que tels, et non comme quelque sous-produit d’autres représentations (d’ailleurs incapables, en elles-mêmes, de les représenter). Qui plus est, cette motricité apparaît indispensable pour venir « donner du sens » (le sens à suivre, le sens du désir) à rêves et fantasmes – donc aux représentations de choses qu’ils impliquent et aux représentations de mots qui les expriment.

LA NATURE MÉTAPSYCHOLOGIQUE DES REPRÉSENTATIONS MOTRICES

63 Le temps est venu de rassembler nos données. Les deux formes « classiques » de représentations, telles qu’elles furent reconnues par Freud, se justifient d’abord d’un point de vue topique ; elles ont pour raison première de devoir rendre compte du passage de l’inconscient à la conscience – ce dont elles ne s’acquittent d’ailleurs pas si mal. De surcroît, la première des fonctions des représentations de mot, appuyées sur les représentations de chose, est de maîtriser l’affect : c’est bien ainsi, là encore, que pourra surgir le sens. Mais l’affect a une position particulière par rapport à ces deux instances : incapable par lui-même d’assurer ce passage (ce n’est d’ailleurs pas sa fonction), il n’en doit pas moins le justifier. Sa position topique est également singulière puisque si, comme les représentations, il est bien un représentant de la pulsion, il est aussi ce qui, de celle-ci, s’est « détaché de la représentation ».

64 L’affect est une production psychique au plus près de la pulsion ; non seulement il la « représente » au même titre que peuvent le faire les représentations, mais il en est une émergence directe, un « produit » se distinguant de celles-ci non pas tant par la source que par la visée, par ce que – là encore – on doit bien appeler le but : son « destin est tout à fait différent ». Il est l’expression quantitative de la pulsion (d’où sa fonction essentiellement économique signifiée par le quantum), mais il en est aussi la représentation qualitative (c’est la « transposition des pulsions en affects et en angoisse ») ; ainsi, tout en étant nécessairement conscient (c’est un « sentiment »), il est aussi émergence directe de l’inconscient – ou peut-être devrions-nous dire plutôt ici : du ça. Disons qu’il est, tout à la fois : une manifestation inévitablement consciente pour l’essentiel, puisqu’il y a conscience et perception de la décharge qui le provoque (il est d’abord conscient, ou à tout le moins préconscient) ; et, de par la pulsion dont il est le représentant, il est un pur produit de ce qu’il y a de plus « biologique » dans l’inconscient. Ainsi, pris entre ces pôles, saisi par la puissance de l’excitation et de la décharge, empoigné par la contraignante réalité dont il est un élément constitutif, il apparaît aussi comme étant un « compromis » (un peu comme le moi qui « doit servir plusieurs maîtres à la fois »).

65 Voyons maintenant ce qui nous importe le plus dans ce travail. Notre « représentation motrice » partage, avec l’affect, cette double détermination : par la décharge irruptive de l’excitation (dans l’instant présent), et par la poussée constante de la pulsion (dans la permanence). Mais elle le fait en l’accentuant, reprenant une particularité propre aux grands processus dans lesquels se rejoignent les deux extrêmes du psychisme : elle est, à la fois, encore plus consciente (nécessairement consciente) et plus inconsciente (plus près encore du biologique) ; par là, selon cet « ordre », affect et représentation motrice sont bien l’un et l’autre « du même bord » (et donc « de l’autre bord » que ne le sont les représentations de chose et de mot) – mais ce sont là les bords d’un même fleuve. Maintenant, sans doute nous faut-il encore préciser la double spécificité de ces deux représentants.

66 De même que, pour explorer le passé, l’histoire ne peut partir que du présent (seul directement perceptible et enregistrable), de même nous ne pouvons comprendre l’inconscient qu’en partant du conscient : « En eux-mêmes [les processus inconscients] sont inconnaissables et même incapables d’exister parce que le système Ics a été recouvert très tôt par le système Pcs, qui s’est emparé de l’accès à la conscience et à la motilité. La décharge du système Ics dans l’innervation somatique va donner le développement d’affect, mais ce moyen de décharge lui est contesté [...] par le Pcs. À lui seul, le système Ics ne saurait mener à bien, dans des conditions normales, aucune action musculaire appropriée, à l’exception de celles qui sont déjà organisées sous forme de réflexes. »[79] [79] S. Freud (1915), Métapsychologie,op. cit. ,...
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C’est dire que, pour ce faire, non seulement le passage par la conscience doit se faire mais que, pour que cette action musculaire soit possible, il faut que, de l’inconscient, en surgisse sa représentation. C’est là redire, après Freud, que ce qui relève de la motricité, ainsi associé à l’affect et quel que soit son destin ultérieur, ne peut que s’inscrire d’abord dans le champ de la conscience ; c’est donc bien celle-ci que nous devons d’abord prendre en compte pour comprendre son articulation avec les processus inconscients.

67 Cela nous renvoie à l’aube de sa naissance (M. Perron-Borelli situe justement la « représentation d’action » comme « matrice originelle du fantasme »), au moment où, avec la conscience, se constituent les prémices du moi ; au moment où celui-ci se différencie du monde instituant par la motricité, ou plutôt par ce qui est mis en représentation par la motricité, le principe de réalité. La représentation motrice est d’abord, par et pour le moi, la représentation de cette réalité et de ce moi ; c’est en ce sens qu’elle se distingue de l’affect et qu’elle est pleinement une représentation. J’ajouterai que, quelles que soient les accointances qu’elle engage avec le refoulement et de par la prégnance en elle du biologique, la représentation motrice est plus encore en rapport direct avec la répression – d’où sa place à l’orée de ce travail.

68 Insistons : dans la notion de « représentation motrice », la référence motrice est certes importante puisqu’elle vient circonscrire son champ et son mode de manifestation, mais la spécification par la représentation l’est plus encore puisque c’est elle qui, en la surdéterminant, vient la resituer dans le fonctionnement psychique. Il n’en demeure pas moins que au-delà de la dualité des termes, c’est bien d’une seule notion qu’il s’agit : unité fonctionnelle dont les termes sont ici indissociables. Cette double appartenance de la représentation motrice lui confère une fonction essentielle ; suscitée par la répression de l’excitation, cherchant à ménager les exigences de la réalité, elle assure la coordination, la circulation, la liaison entre les autres représentants : entre représentations de mot et de chose, comme si celle de chose devait en appeler à la représentation motrice pour mettre en œuvre celle de mot, qui peut alors venir la lier : c’est la part motrice du langage ; entre représentation-de-chose-et-de-mot et affect, assurant la réappropriation de celui-ci en lui re-présentant son but : ainsi devient possible la maîtrise de l’affect par le refoulement de la représentation. Disons qu’il appartient à la représentation motrice d’assurer une tâche que nul autre ne peut effectuer : rendre possible cet ensemble qu’est la fonction de représentance, et la constituer comme tel.

69 Pour autant (et pas plus qu’eux), la représentation motrice ne saurait être asservie aux autres représentants, qu’elle sert et dont elle dépend ; mais elle peut aussi apparaître dans une espèce de singularité qui les fait (momentanément) passer à l’arrière-plan. Ainsi, les « passages à l’acte », ces façons de « remplacer la pensée par l’acte », exigent une représentation (motrice, donc) tant de ce qui doit être annihilé que de ce qui doit le remplacer (à la fois proche et opposé). Mais ils sont en fait bien plus que des défenses de caractère : ils sont à la base même du fonctionnement psychique ; c’est pourquoi Freud, pour conclure Totem et tabou, peut reprendre l’aphorisme de Goethe énonçant : « Au début était l’acte » – signifiant ainsi que, aux origines des individus comme des sociétés, « c’est plutôt l’acte qui, pour ainsi dire, remplace la pensée »[80] [80] Cette citation constitue la dernière phrase...
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. Disons alors qu’à certains moments la représentation motrice, tout comme certaines représentations de mot et certains affects, peut apparaître presque pure, ne pouvant se raccorder aux autres représentants que par un travail de perlaboration – travail que, dans le meilleur des cas, permet la cure.

DE QUELQUES BONS USAGES DES REPRÉSENTATIONS MOTRICES

70 Pour illustrer cela, j’avais eu la pensée un peu niaise de chercher quelque « vignette clinique » ; c’était fort na ïf, puisque, comme pour tout ce qui représente, et dès lors que ça fonctionne psychiquement, de la représentation motrice, il y en a partout : aucune des formes qu’elle puisse prendre, aucune des images qui l’accompagnent ne saurait être plus exemplaire que d’autres. Je vais donc aller chercher mon illustration dans des considérations plus métapsychologiques (après tout, c’est bien de cela qu’il s’agit) ; elles sont d’ailleurs faciles à trouver. C’est ainsi que lors de discussions de séminaires, des questions surgirent à propos des assertions répétées de Freud spécifiant une « technique inconsciente du moi » à l’œuvre dans les différentes opérations du fonctionnement psychique, depuis ses premières manifestations jusque dans les actions de la « pensée normale » et du « jugement », mais œuvrant toujours dans un rapport d’approche de la réalité et à sa prise de conscience (jusque dans celle du temps). Cette « technique inconsciente » consiste à « envoyer des investissements, des actions d’essai », à lancer des « tâtonnements moteurs », des « extensions d’antennes [voire des pseudopodes] vers le monde extérieur, retirées après en avoir comme dégusté les excitations »[81] [81] Cette métaphore (ou d’autres voisines) se...
suite
. L’image est bien de celles-là qu’aime Freud : fort parlante. Mais au-delà ?

71 Comment diable peuvent être dégustées, appréciées, mesurées ces limitations d’investissements précautionneuses ? Par quels moyens peuvent être alors évités les débordements pulsionnels liés à la décharge d’affect, décharge qui les a justement suscités ? De quelle façon ces « actions d’essai » et ces « tâtonnements moteurs » peuvent-ils, afin d’assurer leur tâche, se la « représenter », avec ses conditions et ses limites ? Freud ne pensa jamais devoir ni poser ces questions, ni donc leur répondre. Pour ma part, je ne vois guère ici que le recours à la mise en œuvre de représentations motrices pour justifier et expliquer une « technique » qui, même et surtout si elle peut nous apparaître « évidente », « naturelle » au travers des métaphores freudiennes, n’en demeure pas moins peu propice à être intégrée dans le modèle de fonctionnement psychique que nous dirons « standard ». Disons alors que ce n’est qu’en « se représentant », dans leur tâche motrice elle-même avant même que dans leur but, les effets moteurs de l’action de ces « pseudopodes », que la tentative a quelque chance d’être fructueuse ; la représentation motrice s’avère nécessaire à assurer la fonction de ce qui manque, là aussi...

72 Cet exemple n’est qu’un exemple mais, comme le précédent, il tend à illustrer la concrétude de la représentation motrice. Notion métapsychologique, elle n’est donc là que pour faciliter notre réflexion ; elle est l’un de ces instruments nécessairement réducteurs « qui peuvent être abandonnés » lorsqu’ils ne conviennent plus – c’est-à-dire lorsque l’épreuve de la pratique en affaiblit la portée, voire lorsqu’elle les disqualifie. Ils n’en sont pas moins nécessaires, indispensables à celle-ci, d’autant que ces concepts (ou quelle que soit la façon dont on choisit de les nommer) sont faits de chair clinique et ne sont là, finalement, que pour donner plus d’intelligibilité au travail de la cure – et cela même (comme cela arrive assez souvent) lorsque le praticien en vient à méconnaître qu’il les utilise.

73 C’est pourquoi je veux croire que, au-delà des considérations théoriques qui la fondent, qui la définissent et dans lesquelles elle se justifie d’abord, la représentation motrice a pleinement sa place dans notre clinique au quotidien – d’autant que sans le savoir, et comme j’ai aussi tenté de le montrer, nous travaillons déjà avec, implicitement.

 

Notes

[ 1] S. Freud (1923), Le moi et le ça, in Essais de psychanalyse, Paris, Payot, « PBP », 1981, p. 224 [souligné par moi]. Retour

[ 2] S. Freud (1900), L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1967, p. 515, n. 1. Retour

[ 3] S. Freud (1915), Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968, p. 83. Retour

[ 4] Pour ne donner qu’une citation : « Nous avons souvent entendu formuler l’exigence suivante : une science doit être construite sur des concepts fondamentaux clairs et nettement définis. En réalité, aucune science, même la plus exacte, ne commence par de telles définitions » (Pulsions et destins des pulsions, in Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968, p. 11). Retour

[ 5] Laplanche et Pontalis, dans le Vocabulaire de la psychanalyse.Retour

[ 6] S. Freud (1929), Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1971, p. 72 [OCF XVIII]. Retour

[ 7] S. Freud (1926), Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, PUF, 1965, p. 92. Retour

[ 8] S. Freud (1915), Métapsychologie,op. cit., p. 84. Retour

[ 9] S. Freud (1926), Inhibition, symptôme et angoisse,op. cit., p. 5. Retour

[ 10] Ibid., p. 83. Retour

[ 11] Ibid., p. 56. Retour

[ 12] Ibid., p. 86. Retour

[ 13] Ibid., p. 84. Retour

[ 14] S. Freud (1909), Analyse d’une phobie chez un petit garçon de cinq ans (le petit Hans), in Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954, p. 196. [Une note de 1923 précise que la conscience ainsi désignée vise aussi le préconscient ; elle réaffirme surtout la « fonction biologique » du « fait de devenir conscient » et renvoie aussi, à ce propos, au 1er chap. du « Moi et le ça ».]Retour

[ 15] S. Freud (1915), Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort, in Essais de psychanalyse, Paris, Payot, « PBP », 1981, p. 20 [OCF XIII, p. 139]. Retour

[ 16] S. Freud (1924), Le problème économique du masochisme, in La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1973, p. 297. Retour

[ 17] S. Freud (1925), Résistances à la psychanalyse, in Résultats, idées, problèmes [t. II], Paris, PUF, 1984, p. 131-132 [OCF XVII, p. 132-133]. Retour

[ 18] S. Freud (1929), Malaise dans la civilisation, op. cit., p. 47 [OCF XVIII, p. 285]. Retour

[ 19] S. Freud (1914-1918), Extrait de l’histoire d’une névrose infantile, in Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954, p. 414 [OCF XIII, 112] (souligné par moi). Retour

[ 20] S. Freud (1900), L’interprétation des rêves,op. cit., p. 495. Retour

[ 21] « L’affectivité se manifeste essentiellement en décharge motrice (sécrétoire, vaso-régulatrice) destinée à transformer (de façon interne) le corps propre, sans rapport avec le monde extérieur ; la motilité, en actions destinées à transformer le monde extérieur » (in Métapsychologie,op. cit., p. 85 [220]). Retour

[ 22] Ibid, p. 63 [202]. Retour

[ 23] Ibid., p. 98 [228].Retour

[ 24] Ibid. Retour

[ 25] S. Freud (1926), Inhibition, symptôme et angoisse, p. 10-11 [OCF XVII, p. 213]. Retour

[ 26] Ibid., p. 42 (souligné par moi) [OCF, XVII, p. 237]. Retour

[ 27] Ibid., p. 15 [OCF, XVII, p. 216]. Retour

[ 28] Ibid., p. 1 : « L’usage terminologique nous amène à distinguer [...] des symptômes et des inhibitions, sans accorder, au reste, beaucoup de valeur à cette distinction » ; et « l’usage est de parler d’inhibition dans les cas d’une simple diminution de la fonction, et de symptôme lorsqu’il s’agit d’une modification inhabituelle de cette fonction ou d’un nouveau type de fonctionnement. »Retour

[ 29] M. Perron-Borelli propose, à la suite, de définir le fantasme comme une « représentation d’action », aboutissant à la notion d’une « matrice originelle du fantasme » (Le fantasme : une représentation d’action, RFP, 1985/3 ; et surtout : La matrice originelle du fantasme, RFP, 1989 ; cf. aussi, écrit avec R. Perron : Fantasme et action [rapport au Congrès de 1986], RFP, 1987/2). Retour

[ 30] S. Freud (1938), Abrégé de psychanalyse, Paris, PUF, 1949, p. 43-44. Retour

[ 31] S. Freud (1918), « L’Homme aux loups », in Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954, p. 343. Retour

[ 32] S. Freud (1915), Métapsychologie,op. cit., p. 83. Retour

[ 33] Ibid., p. 86.Retour

[ 34] Ibid., p. 87.Retour

[ 35] Esquisse d’une psychologie scientifique, in Naissance de la psychanalyse, p. 350. Cf. aussi, p. 351 : « L’exemple du jugement nous porte à croire qu’il existe une différence quantitative entre la pensée et le processus primaire. Il paraît raisonnable de supposer que, dans l’acte de penser, un petit courant d’innervation motrice émane de ?? »Retour

[ 36] Ibid., p. 392. Retour

[ 37] Ibid., p. 375. Retour

[ 38] S. Freud (1911), Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques, in Résultats, idées, problèmes [t. I], op. cit. p. 137-138. Retour

[ 39] S. Freud (1915), Métapsychologie,op. cit., p. 14-15. Retour

[ 40] Ibid., p. 35-36. Retour

[ 41] Ibid., p. 82. Retour

[ 42] Ibid., p. 85. Retour

[ 43] Ibid., p. 142-143. Retour

[ 44] S. Freud (1900), L’interprétation des rêves, Paris, Payot, 1961, p. 373. Retour

[ 45] Ibid., p. 142-143. Retour

[ 46] Ibid., p. 271. Retour

[ 47] S. Freud (1925), La négation, in Résultats, idées, problèmes [t. II], Paris, PUF, 1984, p. 138. Retour

[ 48] Par exemple : « Un moyen terme entre la fuite et la condamnation, tel est le refoulement » (Métapsychologie,op. cit.,p. 45) ; ou encore : « Cela résulte de la nature du refoulement, qui est au fond une tentative de fuite » (Inhibition, symptôme et angoisse,op. cit., p. 81). Retour

[ 49] S. Freud (1915), Métapsychologie,op. cit., p. 45. Retour

[ 50] S. Freud (1926), Inhibition, symptôme et angoisse, op. cit, p. 11. Retour

[ 51] Ibid., p. 41. Retour

[ 52] Ibid., p. 42-43.Retour

[ 53] Ibid., p. 96. Retour

[ 54] Ibid., p. 42-43. Retour

[ 55] S. Freud (1938), Abrégé de psychanalyse,op. cit., p. 27. Retour

[ 56] Ibid.Retour

[ 57] S. Freud (1915), Métapsychologie,op. cit., p. 14.Retour

[ 58] Ibid., p. 20.Retour

[ 59] S. Freud (1920), Au-delà du principe de plaisir, in Essais de psychanalyse, p. 67 à 70. Retour

[ 60] S. Freud (1926), Inhibition, symptôme et angoisse,op. cit., p. 9 et 10. Retour

[ 61] Ibid., p. 55. Retour

[ 62] Ibid., p. 86. Retour

[ 63] Ibid., p. 55. Retour

[ 64] Ibid., p. 83 à 88 [221]. Retour

[ 65] A. Green, L’affect apparaît comme tenant lieu de représentation, in Le discours vivant, Paris,PUF, p. 286. Voir aussi : Sur la discrimination et l’indiscrimination affect-représentation, in RFP, 1999-1.Retour

[ 66] S. Freud (1985), Esquisse..., in Naissance de la psychanalyse, p. 375. Retour

[ 67] Cf., notamment, C. Le Guen, L’Œdipe originaire (nouv. éd.), Paris, PUF, 2000. Retour

[ 68] S. Freud (1915), Métapsychologie,op. cit., p. 82. Retour

[ 69] Ibid., p. 55. Retour

[ 70] Ibid., p. 84. Retour

[ 71] Ibid. (in Complément métapsychologie à la théorie du rêve), p. 142-143. Freud ajoute que « l’épreuve de réalité n’a pas à être autre chose que ce dispositif. [... Elle est] l’une des grandes institutions du moi, à côté des censures ».Retour

[ 72] Ibid., p. 83 et 85. Retour

[ 73] S. Freud (1925), La négation, in Résultats, idées, problèmes [t. II], op. cit., p. 138. Retour

[ 74] S. Freud (1920), Au-delà du principe de plaisir, in Essais de psychanalyse,op. cit., p. 67.Retour

[ 75] S. Freud (1915), Métapsychologie,op. cit., p. 84. Retour

[ 76] S. Freud (1900), L’interprétation des rêves,op. cit., p. 449, 452 et 505. Retour

[ 77] Cf., par ex. : S. Freud présenté par lui-même. Retour

[ 78] Cf., par ex. : S. Freud (1925), La négation, in Résultats, idées, problèmes [t. II], p. 138. Retour

[ 79] S. Freud (1915), Métapsychologie,op. cit., p. 98.Retour

[ 80] Cette citation constitue la dernière phrase de Totem et tabou (1912), p. 318. Retour

[ 81] Cette métaphore (ou d’autres voisines) se retrouve dans différents textes ; par ex. dans les Nouvelles conférences d’introduction (op. cit.,p. 122), dans « Note sur le bloc-magique » (op. cit.,p. 123), dans La négation (op. cit., p. 138) et quelques autres...Retour

Résumé

En partant de la répression et en reprenant quelques concepts clés (comme affect, excitation/pare-excitations) il s’agit d’introduire parmi les représentants de la pulsion (affect et représentations de mot et de chose) la notion de “ représentation motrice ” qui va en assurer la liaison et la coordination.

Mots clés

Affect, Excitation/pare-excitation, Représentations de mot et de chose, Représentation motrice, Répression



With regard to repression and using a number of key concepts (such as affects, excitation/protective shield), we include amongst drive representations (affects and word and thing-representations) the notion of “ motor representation ”) that ensures linking and coordination in the former.

Key-words

Affect, Excitation/protective shield, Word and thing representation, Motor representation, Repression


Indem er von der Repression ausgeht und einige zentrale Konzepte wieder aufnimmt (Affekt, Reiz/Reizschutz) möchte der Autor zwischen den Repräsentanten des Triebs (Affekt und Wort-und Sachvorstellungen) den Begriff der “ motorischen Vorstellung ” einführen, welcher ie Bindung und die Koordination versichert.

Schlüsselworte

Affekt, Reiz/Reizschutz, Motorische Vorstellung, Repression


Partiendo de la supresión y retomando algunos conceptos claves (como afecto, excitación/protector contra la excitación) se introduce entre los representantes de la pulsión (afecto y representaciones de palabra y de cosa) la noción de “ representación motriz ” que asegurará la ligazón y la cordinación.

Palabras claves

Afecto, Excitación/protector contra la excitación, Representaciones de palabra y de cosa, Representación motriz, Supresión


Partendo dalla repressione e riprendendo alcuni concetti chiave (come affetto, eccitazione/para-eccitazione), si tratta d’introdurre tra i rapprentanti della pulsione (affetto e rappresentazioni di parole e di cosa), la nozione di “ rapprentazione motoria ” che ne assicuri il legame ed il coordinamento.

Parole chiave

Effetto, Eccitazione/para-eccitazione, Rappresentazioni di cose e di parola, Rappresentazioni motoria, Repressione

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Claude Le Guen « Quelque chose manque... », Revue française de psychanalyse 1/2001 (Vol. 65), p. 37-70.
URL :
www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2001-1-page-37.htm.
DOI : 10.3917/rfp.651.0037.