2001
Revue française de psychanalyse
Argument
Séparations
Christine Bouchard
Françoise Coblence
Le terme de séparation appartient au langage courant ; il ne figure pas parmi les notions fondamentales de la psychanalyse. Il concerne essentiellement l’écart établi entre un sujet et les personnes qu’il a investies et s’applique autant à certains âges de la vie – les séparations normales de l’enfance ou de l’adolescence par exemple – qu’aux exils, aux ruptures affectives et amoureuses
[1]. La séparation patient/analyste – en fin de séance, au moment des vacances ou en fin d’analyse – se trouve souvent à l’origine de moments analytiques aigus. Peut-être la séparation, ne serait-ce que dans la différence des sexes et des générations, est-elle la condition même de l’amour et du désir ? Dans le récit d’Aristophane rapporté dans
Le Banquet, Platon en fait la marque de la condition humaine. Et rien n’est plus touchant, selon Racine, que l’amour contraint à la séparation ( “ Je l’aime, je le fuis ; Titus m’aime, il me quitte ” )
[2].
Dans notre clinique, un constat peut être fait d’emblée : nombre de demandes d’analyses surgissent soit après une séparation, soit pour envisager une séparation qui apparaît comme nécessaire mais difficile. On remarque que si certaines séparations paraissent insurmontables, d’autres semblent trop facilement acceptées. À cette polysémie des situations répond celle du concept. Celui-ci désigne tantôt les séparations effectives et historiques, engageant un éloignement physique – on y rencontre les séparations éventuellement traumatiques, pathogènes et leurs effets –, tantôt le concept désigne le processus structurant intrapsychique symbolisant le dégagement et la séparation de l’objet. La séparation d’avec l’objet confronte à la fois au renoncement impossible à l’objet perdu et à l’abandon nécessaire d’une relation infantile à l’objet primaire. À cet égard, les « cas limites » apparaissent comme les pathologies par excellence de la distance à l’objet. Et peut-on envisager les passages à l’acte violents comme « une façon de revêtir l’uniforme de la guerre plutôt que celui de l’absence »
[3] ?
Mais de qui, de quoi se sépare-t-on ? Est-ce d’un objet ou d’un double – réel ou imaginaire ? Et comment articuler ces séparations aux séparations internes au psychisme, qu’il s’agisse des phénomènes d’isolation, dissociation, clivage ou de la déliaison, la disjonction affects-représentations, ou encore de la différenciation des instances ?
Si la séparation n’est pas à proprement parler un concept freudien, elle apparaît en 1916 dans la
Conférence d’introduction à la psychanalyse consacrée à l’angoisse. Freud écrit, à propos de la naissance : « Nous reconnaîtrons comme riche de corrélations possibles le fait que le premier état d’angoisse soit issu de la séparation d’avec la mère. »
[4] En 1926,
Inhibition, symptôme et angoisse introduit l’angoisse de séparation, liée à l’état de détresse de l’enfant en l’absence de sa mère et devant le danger de perte d’amour. « L’angoisse apparaît ici comme réaction à l’absence ressentie de l’objet, et les analogies s’imposent tant avec l’angoisse de castration, qui a aussi pour contenu la séparation d’un objet tenu en haute estime, qu’avec l’angoisse la plus originaire (l’ “angoisse originaire” de la naissance) qui est survenue lors de la séparation de la mère. »
[5] Mais comment comprendre le terme d’ « analogie » proposé ici par Freud ? S’agit-il d’assimiler ces différents types d’angoisse ou bien chacune garde-t-elle sa spécificité ? Et comment les articuler ?
À la suite de l’introduction de l’angoisse originaire, les auteurs postfreudiens ont mis l’accent sur l’état de détresse de l’enfant et se sont beaucoup attachés à redéfinir l’angoisse, ou plutôt les angoisses de séparation. Il s’agit de différencier la séparation provisoire avec un objet fiable et distinct du sujet (séparation mettant la psyché au travail) et la séparation synonyme de menace pour l’intégrité même du moi, mais aussi de faire la part du caractère traumatique de la séparation (comme événement) et de son caractère structurant comme phénomène intrapsychique symbolisable. Anna Freud et Dorothy Burlingham, R. Spitz, Bowlby, notamment, ont mis en évidence le caractère traumatique de l’expérience de séparation précoce. Pourquoi a-t-elle un tel poids ? L’hypothèse est qu’elle s’inscrit dans une relation anaclitique d’étayage, alors que le processus de différenciation moi/objet n’est pas achevé. Margaret Mahler, pour sa part, distingue séparation et individuation, processus complémentaires renvoyant non seulement à des moments de développement différents mais à des niveaux d’intégration et à des types différents d’attachement, permettant à l’enfant de se séparer de l’objet et d’acquérir ses propres représentations. Les angoisses de séparation font partie de la « position dépressive » envisagée par Melanie Klein, et qui désigne moins un stade du développement qu’un fonctionnement mental apte à intégrer des sentiments de tristesse et de culpabilité. Cependant, les angoisses de séparation peuvent aussi inclure l’angoisse d’un désinvestissement de la part de l’objet, plongeant le sujet dans un état de dépression et renvoyant pour André Green au thème de la « mère morte ».
Mais si l’on met l’accent moins sur l’angoisse de séparation que sur le processus de séparation lui-même, sur le travail intrapsychique suscité par un éloignement de l’objet, en quoi ce travail psychique diffère-t-il de celui du deuil ? Les différences entre les deux situations sont certes évidentes : l’une est éventuellement non définitive ; elle laisse subsister un espoir de retrouvailles, l’illusion de rester un objet de désir pour l’objet qui s’éloigne, vit et désire d’autres objets. Mais ces différences manifestes permettent-elles une réelle différenciation de la nature du travail engagé ? Peut-on dire que la séparation renvoie à l’élaboration du fantasme de scène primitive alors que le travail de deuil confronte à l’élaboration de la perte ? Ou bien le travail de séparation consiste-t-il en un travail de deuil auquel s’ajouterait un travail supplémentaire de maîtrise et de symbolisation (par le jeu, par la pensée, par le langage, etc.), travail d’élaboration d’un objet interne ? Cette expérience poserait avec acuité la question de l’inscription de l’altérité dans le sujet, et la capacité de penser comme externe l’objet interne : comment se représente ce dehors à l’intérieur
[6] ? La possibilité de la séparation suppose-t-elle un nouvel objet externe qui « fait signe », ou est-ce le travail de séparation qui permet l’investissement d’un nouvel objet ?
L’analyse freudienne du jeu de la bobine, pour ne citer que ce fameux exemple, montre la nécessité et le gain d’une séparation supportable. Le déplaisant devient alors source de plaisir par la voie du souvenir et de l’élaboration psychique. De même que le voyage et l’éloignement sont à la source de tout « roman de formation » (Le Wilhelm Meister de Goethe, notamment), et tient une place inaugurale dans la morphologie du conte telle que l’a décrite Propp, la séparation apparaît comme condition même de la pensée et de la création.
Winnicott a bouleversé, pour sa part, le champ de l’opposition présence/perte avec la notion d’espace transitionnel où l’absence est présence potentielle et où la présence de l’objet « trouvé » n’empêche pas sa « création » représentative, l’enfant pouvant être « seul en présence de sa mère ». Mais le rôle fécond de la distance et de l’absence s’illustre dans les grandes Correspondances que la littérature a produites. Peut-être est-il, plus généralement, au principe même de toute œuvre. Proust, qui compare ce qui se passe en présence de l’être aimé au négatif d’un cliché photographique et la solitude à la « chambre noire » nécessaire à son développement, pousse à l’extrême une conception qui assimile paradoxalement possession de l’objet et perte irrémédiable : « Il avait voulu laisser à sa pensée le temps d’accourir, de reconnaître le rêve qu’elle avait si longtemps caressé et d’assister à sa réalisation comme une parente qu’on appelle pour prendre sa part du succès d’un enfant qu’elle a beaucoup aimé. Peut-être aussi Swann attachait-il sur ce visage d’Odette non encore possédé, ni même embrassé par lui, qu’il voyait pour la dernière fois, ce regard avec lequel un jour de départ, on voudrait emporter un paysage qu’on va quitter pour toujours. »
[7]
Mais l’écart, la distance sont aussi conditions de la vision. Quand il est embrassé, le visage (celui d’Albertine cette fois) disparaît. Toute la peinture occidentale, en particulier avec la construction de la perspective, s’est employée à construire cet espace de visibilité et de figurabilité. Il n’y aurait donc pas de représentation sans une séparation qui l’organise. Qu’advient-il alors quand cette dimension est abolie ou disparaît, non seulement dans la peinture mais dans les processus de compréhension eux-mêmes ? Quelle place et quel statut accorder à l’empathie par exemple ? Quelle dialectique est à l’œuvre dans l’interprétation entre distance et empathie ?
Parfois, la séparation apparaît sous une autre face : la dimension économique semble alors prendre le pas dans la recherche de sensations liées à l’absence. Nombreux sont les patients chez lesquels la séparation se présente comme une source intarissable d’excitations diverses : la distance est érotisée (exhibition masochiste de la souffrance avec tentative de faire éprouver remords ou compassion), certains comportements visent à annuler ses effets (les fugues adolescentes, les ruptures dans la cure) ou à nier le caractère passé d’une relation terminée (nostalgie). Le lien empirique entre la survenue de certaines somatoses et une séparation invite à considérer les particularités de l’effet des séparations sur le fonctionnement psychosomatique dans son ensemble. Complémentairement, la douleur psychique ou physique pourrait être envisagée comme un moyen de maintenir un lien à l’objet éloigné.
La question se pose enfin de l’interprétation dans la cure des angoisses de séparation, tant lors des vacances que de la fin de l’analyse. Ces angoisses d’ailleurs s’interprètent-elles ou s’agit-il simplement de les identifier et de les nommer ? Le renvoi à l’inéluctable de la perte et de l’abandon infantiles ne risque-t-il pas, en effet, d’agir comme un discrédit blessant ou comme une suggestion à maintenir un état artificiel d’intolérance à la séparation dans la cure ? Ou s’agit-il d’interpréter en reliant l’angoisse à la scène primitive ou à la culpabilité du mouvement de type adolescent de dégagement des objets parentaux ? On voit, à l’inverse, que l’absence d’interprétations de transfert peut produire un accrochage massif et une dépendance à l’analyste d’autant plus forte qu’elle n’est jamais reconnue. On peut précisément considérer le surgissement des angoisses de séparation comme un moment privilégié pour interpréter le transfert. La condition de l’interprétation pourrait être que la relation dyadique n’exclue pas la triangulation, et que l’analyste se situe toujours dans une perspective où il s’implique également comme tiers
[8].
Au-delà, c’est en définitive toute une conception de l’analyse, « une croyance à l’œuvre »
[9], qui se trouve engagée ici. Pour « durcir » l’opposition, s’agit-il de réparer le poids des dommages et des traumas passés, ou même de simplement les reconnaître, ou bien de tenter de considérer le patient comme le sujet actif, responsable de ses objets internes ? Dans cette dernière perspective, l’analyse de la souffrance et de la séparation n’est intelligible qu’articulée au masochisme et passe par sa resexualisation.
[1]
Selon le
Littré, le terme désigne en effet tout à la fois l’action consistant à quitter ou à s’éloigner, le résultat de cette action (désunion), l’obstacle ou la frontière qui fait séparation (cloison, limite), l’action consistant à ranger, à trier, à classer.
[2]
Racine,
Bérénice.
[4]
Conférences d’introduction à la psychanalyse, Gallimard, 1999, p. 502.
[5]
Inhibition, symptôme et angoisse, trad. M. Tort, PUF, 1951, p. 61.
[6]
J. Guillaumin, La clinique de la perte à la recherche d’une métapsychologie de la séparation,
Les Cahiers de l’IPPC, n
o 10, 1980.
[7]
M. Proust,
Du côté de chez Swann, Folio, p. 230.
[8]
J.-M. Quinodoz, Les interprétations de l’angoisse de séparation dans la cure psychanalytique,
RFP, 1-1989.
[9]
J.-L. Donnet,
Le divan bien tempéré, p. 51 sq.