Revue française de psychanalyse 2001/2
Revue française de psychanalyse
2001/2 (Vol. 65)
344 pages
Editeur
I.S.B.N. 2130519040
DOI 10.3917/rfp.652.0489
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II - Les âges de la vie

Vous consultezLa séparation entre le rêve et l’évacuation

AuteurAntonino Ferro du même auteur



Je voudrais, dans ce travail, développer ma pensée en partant du fait que la “ séparation ” est source de troubles émotionnels, et qu’elle implique un changement – dans les termes de Bleger (1966) –, une activation du noyau dur qui s’étaie sur la répétitivité et la prévisibilité des expériences.

2 La séparation est une césure, quelque chose qui provoque immédiatement l’appareil pour métaboliser les émotions. Ce travail se fait en partie déjà pendant la veille, à travers le fonctionnement onirique que Bion (1962) appelle la fonction α ; si nous annonçons à un patient la suppression d’une séance ou que nous partons en vacances – surtout si cela est imprévu –, nous pouvons observer comment ses premières réponses laissent déjà voir le résultat d’une fonction α qui produit ou tente de produire des éléments α également à partir de la sollicitation reçue. Ce travail est fait par le patient, et conjointement par le patient et l’analyste, au cours de la séance. Les proto-émotions sont activées ; elles doivent être « alphabétisées », transformées en pictogrammes visuels (éléments α), puis rendues pensables et exécutables. Bien entendu, le succès ou l’échec de cette opération dépend de différents facteurs : de l’intensité du stimulus, de la capacité de la fonction α, et de l’ « appareil à penser les pensées » (Bion, 1962).

3 Il y a ensuite une autre voie, à savoir la façon dont le rêve de la nuit contribue à son tour à cette métabolisation. Les éléments α formés, ceux qui ne sont que partiellement formés, les éléments β qui n’ont pu être « alphabétisés » trouvent une « autre voie », un « autre lieu » de transformation et de métabolisation : précisément le rêve de la nuit dans sa fonction « digestive » (Bion, 1965). C’est précisément ce travail que je voudrais montrer de façon détaillée à travers des séquences de rêve rapportées par deux patients avec des problèmes particuliers de séparation, tout en renvoyant à l’excellent texte de Quinodoz (1991) en ce qui concerne d’autres vertex du discours.

4 J’y insiste encore une fois, le problème n’est pas tant la séparation en soi que le fait de disposer ou non de l’appareil métabolique qui permet de digérer les proto-émotions impliquées par le changement d’état appelé « séparation ». Il y a toutefois, dans certaines circonstances, des niveaux de proto-émotions qui ne trouvent ni dans le rêve de la veille (fonction α), ni dans celui de la nuit, la possibilité d’être métabolisés, « alphabétisés », et ne peuvent avoir d’autre destin que celui d’être évacués – cette évacuation s’opérant de différentes façons :

  • a) les maladies psychosomatiques ;
  • b) les hallucinations ;
  • c) les flashes oniriques ;
  • d) les agis sans pensée (agis caractéropathiques ou délinquants) ;
  • e) les troubles psychosomatiques (insomnie, dépression, etc.).

5 Par exemple, Jean-Luc, en analyse depuis quelque temps, est sorti d’une situation clinique grave, où il avait de fréquentes hallucinations ; il est habituellement capable de rêver. Mais, face à des sollicitations qui dépassent sa capacité de les métaboliser, il a des « flashes oniriques » (Ferro, 1992, 1996) que l’on peut situer entre le rêve et l’hallucination ; ce sont des éléments α qui s’échappent à l’extérieur de la pellicule formée dans la « pensée onirique de la veille » et sont un instant visuels. Après que les dates des vacances d’été lui ont été communiquées, il dit, troublé : « Je vois une miche de pain qui s’éloigne. »

6 Un langage différent pour exprimer les mêmes concepts pourrait être d’établir un rapport entre l’intensité des angoisses de séparation et le fonctionnement/dysfonctionnement des processus de deuil. Chaque séparation implique au fond une (mico/macro) « catastrophe » (Bion, 1976) que les processus de deuil peuvent absorber et métaboliser. Le processus de deuil implique à son tour l’activation d’un cycle métabolique capable de digérer les anxiétés et les angoisses mobilisées par la séparation. En d’autres termes, la « séparation » provoque, met en circulation des proto-émotions. Ces éléments β trouvent une fonction α adéquate, capable de les « alphabétiser », d’entamer les processus de transformation en éléments α, en images, en rêve, en un mot les processus de symbolisation (Gibeault, 1989), de symbolisation de la perte, de l’absence avec la formation d’émotions visuelles vivables et de pensées. À cet égard, la formation de la « non-chose » (Bion, 1965) me semble centrale : elle se montre comme une cicatrice exubérante sur un vide non tolérable : une sorte de chélo ïde dans un espace qui ne peut supporter l’absence, formé par ces niveaux d’éléments qui persistent, seulement en partie digérés, mais qui peut annoncer l’acceptation de l’absence et donc aussi la formation de « pensées oniriques ».

7 Les quelques exemples cliniques que je donnerai maintenant montrent comment, dans certaines situations, une fonction de rêverie adéquate chez l’analyste peut progressivement conduire à la métabolisation d’angoisses catastrophiques dans un premier temps, et comment, dans d’autres situations, elle peut échouer.

A / Une « séparation » réussie

8 Martine – une patiente qui avait commencé une analyse avec une grave dysmorphophobie qui sous-tendait de nombreux noyaux symbiotiques et autistiques – se trouve dans une bonne période de son analyse et nombre de changements s’annoncent. Je dois alors annuler une séance. Martine me dit s’être sentie très mal et angoissée pendant mon absence, et raconte ce rêve : un petit wagon déraillait, se précipitait sur une maison et enfonçait un mur. La personne qui se trouvait à l’intérieur du wagon était complètement effondrée, terrorisée et devait attendre l’arrivée du père pour aller voir ce qui venait d’arriver, elle n’éprouvait que de la terreur dans l’attente de l’inspection des lieux. La patiente semble dire que si le chariot-analyste-coquille déraille, elle tombe dans le vide et en fragments qu’il faut contenir, cela se répercutant sur toute sa vie psychique qui s’en trouve gravement endommagée ; il faut attendre le retour de l’analyste pour en faire le constat.

9 Quelques semaines plus tard, j’annonce à Martine que nous allons devoir sauter plusieurs séances ; elle se montre très angoissée, se met en colère et pleure pendant la séance. Le lendemain, elle rapporte le rêve suivant :

10 Il y avait des enfants abandonnés, comme dans un orphelinat ; elle arrivait avec un break (non plus le wagonnet sur les voies !), et dans la voiture, il y avait un grand compartiment dans lequel elle pouvait mettre les enfants abandonnés. Elle ajoute que pour la première fois, au lieu d’être en colère à la maison et de se disputer avec son mari, elle a pleuré et compris (croit-elle) ce que signifie accepter de perdre quelque chose.

11 Il ne nous est pas difficile de travailler autour du rêve en soulignant non seulement l’abandon dont elle souffre, mais aussi sa capacité à contenir avec le « break » et le « compartiment » ces aspects d’elle-même qui – sans l’analyste – restent orphelins. Elle semble, de plus, devenue capable d’entamer un processus de deuil et de perte plutôt que d’évacuer ses angoisses en se disputant, ou comme elle le faisait dans les premiers temps de son analyse, avec des flashes visuels qui montraient des serpents et des animaux dangereux.

12 Quelques jours plus tard, alors que nous sommes engagés dans l’élaboration de l’absence, entre la colère et l’acceptation du deuil, elle rapporte un autre rêve :

13 « Un chaton est en train d’apprendre de nouvelles choses ... Samba survient (un chien maltraité et habituellement peureux) qui, cette fois, devient féroce et est sur le point de dévorer le chaton. » La patiente réussit à l’en empêcher et à donner la laisse à son amie Marthe, maîtresse du chien.

14 Certaines personnes pouvaient approcher Samba.

15 Je lui parle de la façon nouvelle dont elle fait face à mon absence et de sa capacité à contenir les sentiments « féroces » qu’elle éprouve. J’ajoute que la samba est aussi une musique qui parle de pauvreté mais semble en même temps empreinte de vitalité, une musique qui sonne et bouge bien : au fond, la vitalité des passions et de la samba sont fondamentales, et il est vrai qu’apparaît une part adulte (Marthe), capable de tenir la laisse.

16 Il s’ensuit une élaboration plus profonde de l’absence et des sentiments qui y sont liés : « Le chien Punk (un boxer) est chassé de la maison » ; Martine rêve en outre avec douleur de ne pas être ma fille, et de n’être non plus adoptée, mais d’être seulement ma patiente. Dans ce rêve, elle semble trouver une juste distance émotive faite à la fois de douleur et d’acceptation de la différence.

17 Quelques jours plus tard, tout près de mon départ, elle rêve d’ « un gros chien qui la terrorise, auquel elle réussit à échapper grâce à quelques expédients » (elle a de nouveau des crises de dépersonnalisation).

18 Elle entre ainsi en contact avec une part d’elle-même restée inchangée et à laquelle elle avait donné le nom et le visage de son mari – mais elle ressent son propre désir d’indépendance et s’offre la fantaisie d’un voyage au Canada.

19 Avant l’interruption des séances, elle fait encore un rêve : elle se réveille trempée de sang, va à la salle de bains, et comprend qu’elle a des règles extrêmement abondantes ; elle s’essuie avec des serviettes hygiéniques, des essuie-mains, se réveille et comprend que c’était un rêve... et cela à deux reprises.

20 Je lui dis : « Eh bien, on ne peut pas dire que mon absence ne vous fasse pas saigner. » Elle répond : « Oui, mais ce n’est pas le sang d’une blessure, je perdais du sang, mais c’était une perte physiologique. »

21 S’il y a un appareil adéquat pour les métaboliser, les pertes, les séparations peuvent être vues et acceptées comme « physiologiques ».

22 Mais les choses ne se développent pas toujours de façon aussi linéaire.

B / Une séparation angoissante

23 Marcel, un patient qui souffre de profondes angoisses de séparation, à l’occasion d’une brève interruption des séances pour les vacances de Pâques fait le rêve suivant :

24 Il s’agit d’une émission de télévision où l’on fait des paris. Le pari consiste cette fois dans le fait qu’un éléphant avec les pattes enchaînées dans leur partie supérieure (dont la mobilité est très réduite) et la trompe enchaînée vers le bas (de telle façon qu’il ne peut s’en servir pour respirer) devra traverser une piscine pleine d’eau en sautillant au fond, et, arrivé à l’autre bout, en sortir d’un bond... Au moment il est sur le point de plonger, on lui donne de grands coups dans les testicules, plus précisément des coups de marteau, et, avant qu’il ne puisse « hurler », on le jette à l’eau afin qu’il ne puisse émettre aucun son.

25 Lors de la dernière séance de la semaine, Marcel rapporte avoir rêvé qu’il voulait « mettre en pièces » le garçon d’un restaurant qui lui demandait d’attendre en le mettant dans un coin.

26 Les vacances de Pâques sont un « mauvais tour », quelque chose de violent, une torture à la limite du supportable, mais elles sont en fait « prévues » et, d’une certaine façon, « à terme » ; il suffit, bien qu’avec angoisse et colère, d’arriver à l’autre bout de la piscine-vacances pour recommencer à respirer.

27 Quelques mois plus tard, à l’occasion d’un bref congé, Marcel rêve que de très nombreux petits lits flottent dans une piscine. La situation n’est d’ailleurs pas dangereuse ; une seule personne très âgée qui se trouve sur un des lits se fait arracher – comme dans une torture médiévale – la mâchoire inférieure. La situation semble plus supportable que la précédente ; les petits lits flottent dans la piscine. Il semble que le fil du souvenir puisse aider à « se maintenir à la surface », un seul élément archa ïque subsiste, qui vit la séparation comme un arrachement de la mâchoire (une bouche qui ne peut accepter la séparation de l’objet primaire ?).

28 Marcel apporte ensuite un dessin qui me conduit immédiatement à « proposer » qu’il pourrait représenter un sol avec la pièce au-dessus : on entrevoit le feu, des flammes, il y a des émotions au niveau inférieur, des émotions qu’il n’a pas encore été possible d’ « alphabétiser » et de décrire.

29 Je voudrais maintenant exposer la séquence des rêves de Marcel quand je lui fais part de mes dates de vacances d’été qui le surprennent, non par leur durée qui est la même que d’habitude, mais parce qu’elles sont légèrement déplacées par rapport aux années précédentes.

30 Il doit manger des cadavres (le deuil ne peut être symbolisé ; c’est une opération concrète et monstrueuse).

31 Il se trouve à Auschwitz où il doit seulement obéir aux ordres ; l’ordre lui est donné d’enterrer son chien ; cela fait, il doit le déterrer et le manger en morceaux avec sa femme. La même chose se produit avec des jumelles : l’une est enterrée normalement alors que l’autre doit subir le même traitement que le chien.

32 Il semble qu’il puisse enterrer les choses, mais que digérer les émotions liées à la perte soit encore trop monstrueux et plein de sensoriel.

33 Une réflexion s’impose ici sur l’importance de la persistance des noyaux autistiques responsables de l’impossibilité de faire des deuils ; j’y reviendrai afin de ne pas interrompre la séquence des rêves.

34 Marcel a ensuite rêvé :

  • — d’une ville dont les rues étaient inondées d’eau ; les gens se trouvaient sur des barques faites de pain qui, au fur et à mesure qu’elles se gorgeaient d’eau, coulaient avec leurs passagers ;
  • — qu’il devait se cacher car il était poursuivi par les nazis ; après quoi un terrible ouragan arrivait et la foudre détruisait des ponts et des écoles ;
  • — la foudre le frappait à la tête et son cerveau « sortait » ; il essayait avec ses mains de le remettre en place.

35 Mais les rêves ne peuvent à eux seuls se charger des proto-émotions provoquées par la séparation (l’inondation émotive ; la précarité ; la persécution ; la tempête destructrice, le « sortir de la tête » ; le devenir fou), non plus qu’ils ne suffisent pour les métaboliser. Le surplus qui ne peut être « alphabétisé » est en partie évacué dans le corps avec des vécus de dépersonnalisation et de déréalisation ; il est en partie digéré par le « rêve α » et se change alors en émotions très vives et attisées dans mes comparaisons en séance avec la colère et la haine, parce que cela l’expose à une énorme souffrance. L’autre partie est évacuée dans des disputes avec sa femme qu’il frappe une fois violemment.

36 Trois autres rêves marquent la période qui précède immédiatement les vacances :

  • a) Il y a une personne atteinte d’une maladie virale, dont Marcel souhaite prendre soin ; mais il constate peu à peu que cette maladie est très contagieuse, comme une épidémie qui contamine de plus en plus de monde... d’une façon exponentielle.
  • b) Il commence à s’occuper d’un enfant laissé seul ; il est ensuite amené à faire la connaissance du père qui ne se préoccupe absolument pas de son enfant, et cette indifférence/cruauté du père le bouleverse tellement qu’il n’arrive plus à s’occuper de l’enfant.
  • c) Il voit un lieu très beau, comme en Sicile la place Armerina, avec des fresques ; mais personne n’y prête attention et, au lieu de cela, on l’utilise de façon impropre en y déchargeant des pommes de terre.

37 Ces rêves décrivent bien la propagation de type « épidémique » de l’angoisse de séparation, la cruauté de l’analyste qui abandonne, et comment l’idée que son analyste ne fait pas attention à lui empêche le patient de profiter des ressources qu’il pourrait utiliser en présence d’une moindre persécution due au fait qu’il se sent abandonné.

38 Au retour des vacances, Marcel rêve d’apprendre une nouvelle langue avec laquelle il a toujours eu beaucoup de difficultés : l’anglais qu’il ressentait comme très éloigné des langues latines pour lui « maternelles » ; et il découvre tout seul que la connaissance de l’anglais lui ouvrirait une capacité d’éventuelle autonomie et indépendance.

39 Un autre rêve suit, dans lequel il reconnaît son école et les lieux (après une longue absence), mais pas les gens, ni l’institutrice ; cette dernière sera-t-elle véritablement disponible ?

40 Après encore un mois d’analyse centrée sur la crainte d’une « interaction » manquée avec moi et sa mère (qui semble métaboliser le thème des aspects autistiques), et après « avoir découvert que moi seul suis son analyste », il arrive à une séance abasourdi : dans le métro, il s’est pour la première fois rendu compte de la profondeur, de l’épaisseur du monde ; il vivait avant dans un monde « plat », bidimensionnel, et cette découverte le rend euphorique.

41 Il découvre avec stupeur la profondeur des champs, des autoroutes, et il peut pour la première fois passer à la géométrie dans l’espace, en mettant ensemble des aspects de lui et de moi qui avaient toujours été vus comme « uniques » au moment où il les vivait et détachés l’un de l’autre.

42 À ce stade, il rêve qu’il y a dans la pièce un enfant clandestin et un père. Il associe sur l’enfant clandestin qui pense pour la première fois (« aussi » avec peur) que l’analyse pourrait « aussi », un jour, se terminer. Comme si la découverte de l’espace-temps pouvait faire naître des pensées qui, auparavant, ne trouvaient ni « lieu », ni perspective.

43 Marcel rêve ensuite d’un renard « trop vivant » pour être cuisiné et associe sur l’idée que terminer son analyse s’oppose à celle « astucieuse » d’une analyse interminable, hors du temps et de la réalité.

44 Mais l’ « espace interne » qui s’est créé devient un laboratoire pour de nouvelles réflexions auxquelles il n’avait jamais pu accéder ; par exemple, celle que « s’il ne pouvait payer son analyse, il faudrait y mettre fin parce que l’on ne peut y investir toutes les ressources dont on dispose », « qu’il sent que son analyse est sur le point de se terminer et qu’il subsiste en lui un attachement de type toxico-maniaque », ou encore qu’ « il ne ressent plus le besoin de se protéger, de se mettre à l’abri de la réalité ; il réussit plutôt à métaboliser les émotions que le contact avec le monde provoquent chez lui » et « qu’il ne se sent plus dans la lune, mais une personne qui a les pieds sur terre ».

45 À ce point, bien qu’avec quelques circonlocutions, il devient possible de fixer une date de fin d’analyse, ce qui semble soudain accroître sa capacité d’élaborer ses deuils d’une façon auparavant impensable.

46 Je voudrais maintenant revenir à ce que je disais sur les « noyaux autistiques », dans lesquels je considère qu’une réelle mentalisation n’a pu se faire ; ce sont des zones dans lesquelles un espace tridimensionnel n’a pu être développé avec introjection de la fonction α, dans lequel la dimension sensorielle, les proto-émotions, ne peuvent être contenues et métabolisées, ni ne disposent d’un « lieu » pour cela.

47 La stratégie défensive, ou plutôt de survie de ces parties de l’esprit nécessite un « tout pareil » sans changement et sans émotions.

48 En amont de cela, selon les conceptualisations de Bion (1962, 1963, 1965), il y a une mère qui, au lieu d’une capacité réceptive qui accueille les éléments β de l’enfant et les lui restitue transformés (en α), et qui surtout transmet « la méthode pour effectuer ces opérations », présente une réceptivité en « trompe l’œil », seulement superficielle, dépourvue d’espace interne, pour qui l’introjection de la « méthode » (la fonction α) n’est même pas possible : toute source de stimulation ou de changement, et la séparation en est une (comme le non ou la césure), provoque un véritable éloignement de proto-émotions qui ne peuvent être gérées.

49 Dans de tels cas, l’analyse vise en partie à « ajuster et parfois installer » une fonction α suffisante, telle qu’elle permet d’effectuer des opérations de « digestion émotive » (Guignard, 1996).

50 Un texte de Bion, intitulé Making the Best of a Bad Job, me semble ouvrir deux voies possibles dans le cas d’une situation difficile. L’une consiste à trouver une façon transgressive et créative de s’en tirer, d’activer la capacité de penser, de vivre les difficultés en en faisant un moteur et un carburant pour la pensée, que je pourrais appeler en résumé la modalité du « Chat botté » ; alors que l’autre se révèle au contraire être une modalité dans laquelle il n’y a plus de ressources, et où l’on est dévoré par les angoisses, celle du « Petit Poucet ».

51 En fait, je verrais le Chat botté comme une façon d’exprimer la capacité de s’en tirer en comptant sur ses propres capacités – celle de faire fonctionner son esprit, la fonction α, précisément pour digérer les angoisses par lesquelles on pourrait être dévoré [l’Ogre] et, si nous pensons avec Bion au caractère rudimentaire de notre esprit, ce n’est pas une petite affaire d’y arriver.

52 Dans la morale de l’histoire, Perrault signale qu’ « aux jeunes gens pour l’ordinaire, l’industrie et le savoir-faire valent mieux que les biens acquis », mais il est aussi vrai que le père avait laissé au jeune protagoniste du « Chat botté » la « méthode pour s’en tirer » (le legs transgénérationnel de la fonction α).

53 La situation du « Petit Poucet » est différente : il y a en effet chez lui une inadéquation de la fonction α et de l’appareil pour penser les pensées afin de faire face aux émotions provoquées par l’abandon et la solitude ; il peut seulement faire appel au « souvenir » (les petits cailloux, puis les miettes de pain qui seront dévorées) qui disparaît inévitablement en l’absence de la « méthode » pour s’en tirer. Les parents du Petit Poucet sont épuisés ; ils n’ont pas de quoi nourrir l’esprit de leur enfant. Seule la rencontre avec quelqu’un d’autre peut le sauver.

54 Et il se peut qu’une dialectique entre le Chat botté et le Petit Poucet décrive bien la situation humaine, peut-être même encore mieux décrite dans ses aspects vitaux dans La Matrone d’Éphèse de Pétrone, dont André Green (1995) a fait le récit dans ses Séminaires romains.

55 La façon dont j’ai traité les rêves dans ce travail mérite peut-être quelques réflexions conclusives ; je n’en ai décrit le contenu qu’en les considérant du point de vue du vertex relationnel qui concernait le problème de la séparation, d’une importance vitale pour les deux patients que j’ai décrits.

56 Bien entendu, il a été possible au cours de l’analyse de « travailler » les rêves à partir d’autres points de vue, tels que ceux inhérents au monde intérieur du patient, avec ses développements fantasmatiques et l’histoire infantile qui lui est propre.

57 Il est toutefois indéniable que je considère le rêve comme un véhicule fondamental dans la relation actuelle entre le patient et l’analyste (Bezoari, Ferro, 1999).

58 Ceci parce que si le rêve puise d’une part dans les « faits émotionnels non digérés » (Bion, 1962) dans le passé du patient, permettant une « alphabétisation » de ce qui était resté prisonnier de son monde intérieur, il puise, d’autre part, également dans le dépôt continu des éléments que la pensée du rêve de la veille (fonction α) ne cesse de créer à partir des sollicitations actuelles de la relation analytique (Ferro, 2000).

59 Je crois que le but ultime de toute analyse est le jeu entre passé et présent, entre nouvelles ouvertures de sens et après-coup, entre intrapsychique, relationnel et transgénérationnel (Faimberg, 1988), que permet le développement de l’esprit et de ses fonctions.

60 (Traduit de l’italien par Anne-Lise Hacker.)

61 Antonino Ferro
via Cardano, 77
27100 Pavia (Italie)

Bibliographie

BIBLIOGRAPHIE

Bezoari M., Ferro A. (1999), The dream within a field theory : Fonctional aggregates and narrations, in Journal of Melanie Klein and Objects Relations, 17, 2, 333-348.

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Gibeault A. (1988), Destins de la symbolisation, in Revue française de psychanalyse, LIII.

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Guignard F. (1996), Au vif de l’infantile, Lausanne, Delachaux & Niestlé.

Quinidoz J.-M. (1991), La solitude apprivoisée. L’angoisse de séparation en psychanalyse, Paris, PUF.

 

Résumé

Résumé — À travers deux séquences cliniques, l’auteur montre comment le rêve de la nuit intervient comme un moment d’élaboration et de gestion des émotions provoquées par la séparation.
La pensée onirique de la veille – celle de l’analyste comme celle du patient – effectue également ce travail de façon continue.
La séparation est saisie surtout dans son effet qui est de causer de fortes perturbations émotives à cause du “ changement catastrophique ” qu’elle implique, en d’autres termes, à cause de l’activation des noyaux agglutinés qu’elle entraîne.
L’article traite également des proto-émotions qui ne peuvent être transformées à travers la pensée onirique de la veille et le rêve, et sont évacuées de différentes façons.
Le matériel clinique est rapporté comme modalité narrative permettant d’expliciter le modèle théorique sous-jacent.

Mots clés

Séparation, Rêve, Pensée onirique de la veille, Changement catastrophique, Noyaux autistiques, Évacuation



Summary — All analytic work is punctuated by unexpected separations (the end of the session, of week-ends, of conferences, of the holidays...). It can also happen, however, that an unexpected and forced separation destroys the rhythm of analytic work. In this article, we envisage the different effects of such a separation (in this case, a somatic illness of the analyst) on the transferential-countertransferential relation established with a patient suffering from the dermatological problem alopecia.

Key-words

Separation, Alopecia, Transferential-countertransferential relation


Zusammenfassung — Die analytische Arbeit folgt einem Rythmus von erwarteten Trennungen (Ende der Sitzng, Week-end, Kongress, Ferien...) Es kommt jedoch auch vor, dass eine unerwartete und unvermeidbare Trennung den Rythmus einer analytischen Arbeit zerbricht. Die Autorin betrachtet in diesem Artikel die verschiedenen Wirkunen einer solchen Trennung (im vorliegenden Fall eine somatische Krankheit des Analytikers) auf die Gegenübertragungs-beziehung, welche mit einem Patienten, der an einer dermatologischen Affektion, einer Pelade litt, aufgebaut wurde.

Schlüsselworte

Trennung, Pelade, Übertragungs-Gegenübertragungsbeziehung


Resumen — Cualquier trabajo analítico está marcado por separaciones esperadas (fin de sesión, fin de semana, congresos, vacaciones). Pero también ocurre, que una separación inesperada y obligada rompe el ritmo del trabajo analítico. Trataremos en el artículo los diferentes efectos de tales separaciones (en el caso presente una enfermedad física del analista) sobre la relación transfero-contratransferencial establecida con un paciente que padecía una afección dermatológica, una peladera.

Palabras claves

Separación, Peladera, Relación transfero-contratransferencial


Riassunto — Tutto il lavoro analitico è ritmato da separazioni attese (fine della seduta, week-end, congressi, vacanze...). Arriva anche che una separazione inattesa rompa il ritmo del lavoro analitico. In quest’articolo vengono affronatati i diversi effetti di questa separazione (in questo caso una malattia somatica dell’analista) sulla relazione transfero-controtransferenziale stabilita con un paziente affetto da una alopecia.

Parole chiave

Separazione, Alopecia, Relazione transfero-controtransferenziale

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Antonino Ferro « La séparation entre le rêve et l'évacuation », Revue française de psychanalyse 2/2001 (Vol. 65), p. 489-498.
URL :
www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2001-2-page-489.htm.
DOI : 10.3917/rfp.652.0489.