Revue française de psychanalyse 2001/2
Revue française de psychanalyse
2001/2 (Vol. 65)
344 pages
Editeur
I.S.B.N. 2130519040
DOI 10.3917/rfp.652.0513
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III - Séparation dans la cure

Vous consultezUne séparation inattendue : ses effets sur la relation avec un patient souffrant d’une maladie dermatologique

AuteurSylvie G. Consoli du même auteur


À Sidney Stewart


Des séparations attendues (fin de séance, week-end, congrès, vacances...) rythment tout travail analytique. Le progrès, dans la relation transféro - contre-transférentielle, de l’élaboration psychique de ces séparations et des affects qui leur sont liés plus ou moins consciemment (angoisse, douleur psychique, tristesse, détresse, hostilité) co ïncide avec le progrès du travail analytique et des capacités du sujet à lier la haine à l’amour, tant les mouvements de liaison et de déliaison sont impliqués dans toute séparation.

2 Des séparations inattendues et obligées peuvent aussi briser le rythme d’un travail analytique, assignant aux deux partenaires de la relation transféro - contre-transférentielle une position de passivité et de dépendance. De telles séparations peuvent conduire à une désorganisation psychique et/ou somatique de l’analysant, le cadre défaillant, comme un pare-excitation maternel défaillant, ne protégeant plus alors des excitations exogènes et endogènes et ce, d’autant plus si une problématique de séparation est au cœur de la souffrance de cet analysant.

3 Ce travail se propose d’explorer les effets d’une séparation inattendue et obligée (une maladie de l’analyste) sur la relation transféro - contre-transférentielle nouée avec David, un patient souffrant d’une maladie dermatologique : une pelade. Cette maladie très fréquente est considérée comme une maladie générale auto-immune ; elle réalise une chute des cheveux et des poils en plaques ou en totalité et des lésions unguéales ; elle peut évoluer par poussées et guérir spontanément.

4 Le déclenchement initial ou celui des poussées des maladies somatiques, que ce soit dans des études épidémiologiques ou à partir du matériel recueilli dans le cadre d’une psychothérapie analytique ou d’une psychanalyse, est souvent lié à une problématique de séparation. Parmi les maladies somatiques, les maladies de peau occupent certainement une place à part. S. Freud a insisté sur l’importance de la surface du corps, des sensations, des expériences et des échanges tactiles pour la constitution du Moi de l’individu. Il écrit : « Le Moi est avant tout un Moi corporel, il n’est pas seulement un être de surface mais il est lui-même la projection d’une surface... » Il ajoute, un peu plus tard : « Le Moi est finalement dérivé de sensations corporelles principalement de celles qui ont leur source dans la surface du corps. Il peut ainsi être considéré comme une projection mentale de la surface du corps et de plus, comme nous l’avons vu plus haut, il représente la surface de l’appareil mental. » La peau a donc, entre autres, une fonction de limite corporelle et de représentation de la limite de l’espace psychique ; elle sépare le dedans du dehors, l’intériorité de l’extériorité : d’un côté le soi, de l’autre l’objet, même si, comme l’indique J. Guillaumin, il existerait toujours une zone plus ou moins largement recouverte entre la représentation de soi et celle de l’objet en soi ( « La part du moi qui porte l’empreinte de l’objet » ). D. Anzieu a conceptualisé cette problématique en parlant de « Moi-peau ». Ce concept désigne une « réalité fantasmatique », dont l’enfant se servirait au cours des phases précoces de son développement pour se représenter lui-même comme Moi à partir de son expérience de la surface du corps. Dans la continuité du corps à corps de la mère avec son bébé (sur laquelle D. W. Winnicott a insisté), le bébé est véritablement enveloppé par les soins maternels ; il se constitue ainsi une interface figurée par le fantasme d’une peau commune à la mère et à l’enfant : d’un côté la mère (on pourrait dire le feuillet externe du Moi-peau), de l’autre côté l’enfant (on pourrait dire le feuillet interne du Moi-peau). Un écart progressif entre ces deux feuillets est nécessaire ; c’est alors qu’adviennent les fantasmes de peau meurtrie, arrachée, qui, une fois dépassés, permettent à l’enfant d’acquérir un Moi-peau qui lui appartient en propre.

5 Parmi les affections dermatologiques, la pelade, affection dermatologique atteignant uniquement les phanères (cheveux, poils, ongles) et dépourvue de signe fonctionnel (pas de douleur et pas de prurit), est certainement l’une des plus énigmatiques dans sa psychogenèse. On a pourtant mis souvent en avant le rôle, dans son déclenchement, de la perte d’objet et, essentiellement, de deux affects qui sont liés à cette perte : l’angoisse et la tristesse. L’accent est mis sur la réalité de la perte d’objet ou sur son aspect fantasmatique (crainte de la perte de l’amour de l’objet au sein d’une problématique essentiellement narcissique).

6 Mais le caractère énigmatique de la pelade est renforcé par le fait que les patients souffrant de cette affection dermatologique ont, me semble-t-il, par rapport aux patients souffrant d’autres affections dermatologiques, plus de résistance méfiante à l’égard de toute élaboration psychique et de tout mouvement de liaison entre traumatisme et affect. Ils ont souvent recours à une parole excessivement convenue, retenue, désaffectée, figée. Cette parole « sous contrôle » me paraît avoir pour fonction de constituer une véritable barrière pare-excitation. Elle n’est pas un lieu d’échange où circulent des pensées et des affects entre soi et les autres, car un tel lieu recèle des risques que tous les sujets ne sont pas prêts à prendre : celui de la non-rencontre, de l’incompréhension avec l’autre, et celui de la séparation d’avec l’autre, de sa perte. Cette parole de nombreux patients souffrant d’une pelade comporte des caractéristiques du discours narratif-récitatif décrit par A. Green dans la relation transférentielle narcissique : discours qui fait écran entre l’analyste et l’analysant et qui, en repoussant l’analyste, objet perçu comme intrusif, assure les limites de l’analysant. Une telle parole n’infère aucunement, à mon avis, l’existence d’un fonctionnement psychique opératoire, tel qu’il a été décrit par P. Marty et ses collaborateurs, même si ce fonctionnement peut se rencontrer dans ces circonstances.

7 Après ces propos introductifs, venons-en maintenant aux réflexions suscitées par une séparation inattendue et obligée survenue entre David et sa psychanalyste.

8 David qui, enfant et adolescent, aimait particulièrement prendre soin de ses cheveux longs et frisés, souffrait d’une pelade décalvante totale (chute de tous les cheveux et de tous les poils du corps) évoluant par poussées suivies de repousses depuis neuf ans. Il était venu me voir sur les conseils insistants de son dermatologue et il voulait bien entreprendre une psychothérapie analytique puisque son dermatologue et moi-même semblions tant « y tenir ». J’associai très vite en moi-même : « et donc tant tenir à lui », puis je pensai « comme si c’était moi qui avais besoin de lui, peut-être même d’être animée par lui ». Pendant ce temps, David continuait de me parler en me rapportant qu’il avait déjà tenté deux fois d’entreprendre un travail analytique mais, chaque psychanalyste rencontré lui avait proposé une cure analytique classique et s’était montré distant, froid et muet. Quant à moi je lui proposai une séance par semaine de trois quarts d’heure en face à face, toujours à la même heure.

9 Rappelons qu’un tel dispositif, dont David avait particulièrement besoin, ne « transforme » pas le fonctionnement psychique de la même manière que celui de la « cure type » ; il ne suppose pas l’absence visuelle, ne met pas « entre parenthèses » la question de la perception actuelle. D’ailleurs David s’asseyait strictement face à moi, me fixant de ses yeux noirs ; moi-même je me sentais comme capturée par son regard, ce que j’acceptais. David était ponctuel à ses rendez-vous, sans jamais en manquer un seul, acceptant sans rien en dire les séparations attendues lors de tout travail analytique. Dès les premiers entretiens, David a toujours cherché à me faire rire, à me séduire par son humour, tenant à ne pas me laisser indifférente et à se montrer comme un gentil garçon incapable d’être dangereux et de m’écrabouiller, selon ses propres termes. Mais je me demandais si la réalité intérieure de David était seulement occupée par son hostilité. Par cet effort incessant pour me faire rire, ne s’efforçait-il pas de dénier sa propre tristesse et de lutter contre celle qu’il m’attribuait ? Dès le début de son premier entretien avec moi, il avait lié la survenue de sa pelade à son mariage qui le séparait, dit-il, de toutes les autres femmes (et de sa mère, pensai-je, sans lui communiquer cette pensée). Il ne pouvait se remémorer aucun souvenir de sa petite enfance. Il savait juste qu’il avait quitté l’Algérie vers l’âge de 4 ans. David évoqua de nombreuses fois une mère imprévisible, traversée par des sentiments extrêmement violents et destructeurs, comme pouvaient l’exprimer certains propos rapportés par David : « Ton père va finir par m’assassiner » ; « Tu es laid, tu es un incapable, tu me tues. » Elle était aussi déprimée, passant, depuis l’arrivée de la famille en France, de longues heures allongée sur son lit ou sur un canapé, dans leur appartement de la banlieue parisienne. Quant à son père, David se souvint qu’il était toujours parti. David passait de longues heures, collé à sa mère, sur le canapé devant le poste de télévision, grignotant du chocolat et imaginant divers scénarios mettant en scène la mort de son père. Plus tard, jeune adulte tout juste marié et souffrant déjà de sa pelade, David, dans un embouteillage, avait vu son père au volant d’une superbe voiture décapotable, avec, à ses côtés une jeune femme. Il apprit alors que cette femme était la maîtresse de son père depuis quinze ans...

10 À la fin de la deuxième année de sa psychothérapie analytique, David avait fini par occuper un poste prestigieux dans l’entreprise où il travaillait. Il doutait moins de ses choix et se méfiait moins de son ambivalence. Ainsi, quand il s’adressait à ses collaborateurs, il ne brouillait plus, me dit-il, ses messages par l’expression de sentiments contradictoires. Et surtout, il pouvait rouler en Porsche décapotable, le vent et le soleil sur ses cheveux retrouvés.

11 David avait exploré assez aisément le registre de la conflictualité œdipienne. Mais j’avais le sentiment qu’il me « baladait » (c’est le mot qui m’était un jour venu à l’esprit en l’écoutant). Il me donnait ce que selon lui j’attendais de lui. Son travail analytique avec moi lui servait à me maintenir hors de portée de ses affects, à distance de lui, mais aussi sous son emprise. Il lui importait surtout que je fusse là, ponctuelle, prévisible (et non imprévisible comme sa mère) mais surtout pas en relation avec lui.

12 Mais moi, j’attendais mon heure, si j’ose dire, pour entraîner David dans une relation transféro - contre-transférentielle où il pourrait me reconnaître enfin comme un objet séparé de lui et en relation avec lui.

13 Ainsi, avec David, la progression du travail analytique allait se dérouler à l’envers de ce que j’avais l’habitude de traverser avec les patients souffrant d’une maladie somatique : explorer d’abord la problématique œdipienne avant la problématique préœdipienne. David avait probablement besoin de l’assurance de la continuité de ma présence et de mon écoute ainsi que de l’établissement entre nous d’un espace de jeu, analytique en l’occurrence, au sens winnicottien et au sens mécanique (comme quand on dit qu’il y a du jeu entre deux parties d’une machine) du terme, pour tolérer un jour des énoncés interprétatifs portant sur sa problématique préœdipienne.

14 À ce stade du travail analytique de David, alors que s’annonçait le printemps, j’appris que j’étais malade. Au début d’une séance du mois de mai, je dis à David, comme je le faisais avec tous mes patients depuis la semaine précédente, que j’étais dans l’obligation d’arrêter, momentanément, nos séances ; j’ajoutai que, dans trois mois, j’indiquerais moi-même sur mon répondeur la date de la reprise des séances.

15 Pendant cette semaine, j’avais répété de nombreuses fois exactement cette phrase. J’avais d’ailleurs longuement réfléchi à ses termes. Bien sûr j’aurais pu dire, de façon plus neutre : « Les séances vont s’arrêter » et non « Je suis dans l’obligation d’arrêter les séances. » Mais il me semblait juste de signifier que, si le cadre était modifié, le contrat rompu et la séparation inéluctable, je n’avais pas le choix. En outre, il me semblait important d’utiliser le « je » pour ne pas m’effacer, à travers mes propos, de la relation transféro - contre-transférentielle. Sans doute aussi, redoutais-je pour moi, un effacement plus radical, de la vie elle-même. Quant au mot « momentanément » sur lequel je m’arrêtais toujours brièvement, il voulait certainement signifier d’abord à moi-même mais aussi à mes patients que les retrouvailles étaient possibles. Ceci me paraissait fondamental à signifier afin qu’analyste et patients, nous puissions continuer à penser malgré notre séparation.

16 Les effets de l’annonce de mon arrêt dans la relation transféro - contre-transférentielle furent multiples et variés selon le cadre institué, la problématique des patients, et l’état d’avancement de leur travail analytique. Ces effets s’exprimèrent à travers leurs associations ou leurs passages à l’acte, mais tous me dirent quelques mots à propos de mon absence, suggérant ainsi qu’ils en avaient compris quelques ressorts. J’accueillis toujours ces mots avec bienveillance mais, bien sûr, sans jamais y répondre dans la réalité.

17 David, quant à lui, aussi bien lors des séances précédant mon arrêt (j’avais fait en sorte que tous mes patients aient au moins une séance après celle au cours de laquelle j’avais annoncé mon arrêt) que lors des séances suivant ma reprise, ne fit aucun commentaire à propos de mon absence. Mais, comme je le constatai quand je l’accueillis lors de notre première séance après ma reprise et comme il me le dit dès sa première phrase, David avait recommencé à perdre ses cheveux.

18 Il poursuivit donc son travail analytique, continua à perdre ses cheveux et me parla avec beaucoup d’excitation et en tentant, comme à son habitude, de me faire rire, de la rupture qu’il avait provoquée lui-même, pendant notre séparation, avec sa mère, vraiment trop insupportable me dit-il. J’intervins pour dire à David que cette séparation imposée par lui à sa mère, lui permettait peut-être de reprendre la main alors qu’il avait dû subir notre propre séparation. David ne me sembla pas prêter attention à mes propos et continua son discours humoristique et sans faille. Pendant toute cette période ce fut ma seule intervention, ce qui est contraire à mes habitudes avec des patients souffrant d’une affection somatique. Je me montre en effet avec ces derniers plus particulièrement attentive, intéressée, prête à livrer mes associations et à en examiner le bien-fondé avec eux : tout le contraire donc d’une attention flottante. Mais il faut dire que, pendant quelque temps après la reprise des séances avec David, comme avec certains autres patients, je n’étais pas toujours dans la relation transféro - contre-transférentielle, probablement encore attachée à un investissement narcissique de moi-même, me protégeant ainsi sans doute de la violence des affects inévitablement liés à cette relation. Cela pose la question du choix du moment judicieux (en dehors du problème des contraintes financières !) pour reprendre sa pratique de psychanalyste après la traversée d’événements personnels traumatiques.

19 Cependant, en dehors des séances et protégée ainsi de la violence des affects transféro - contre-transférentiels, je pensais beaucoup à David. Je trouvais impressionnante sa chute de cheveux et poignante son incapacité à dire et probablement à ressentir l’angoisse liée à notre séparation inattendue ; séparation qui pouvait préluder à la perte de l’objet psychanalyste. Aussi, un jour, deux mois après la reprise de nos séances, je décidai de parler à David de notre séparation et de l’engager ainsi à penser l’absence, le manque, l’attente, en ne me dérobant plus à la relation transféro - contre-transférentielle sous de fallacieux prétextes. Je m’étais dit, en effet, jusque-là, qu’évoquer avec David mon absence pourrait signifier mon désir narcissique d’inverser les rôles et donc d’être soignée par lui. J’ai, par ailleurs, une position assez critique à l’égard de la tentation toujours présente chez un psychanalyste de croire en la toute-puissance de ses interventions et de ses interprétations sur l’état de santé de ses patients souffrant d’une affection somatique. Mais en fait, comme David probablement, j’avais résisté à l’idée que mon absence avait pu provoquer la chute de ses cheveux et de ses poils et j’avais utilisé au sein même de la relation transféro - contre-transférentielle le déni. Si j’abandonnai alors mes défenses c’est que je me sentais certainement moins fragile moi-même, capable de lier les projections hostiles de David sur moi, sans craindre un réveil de ma douleur psychique et physique.

20 Je dis donc un jour à David, en début de séance : « Je me demande ce qui a été si puissant en vous pour que vous n’ayez rien pu me dire à propos de notre séparation du printemps et de l’été dernier. » David resta muet, ses yeux noirs grands ouverts puis répondit : « Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? » Devant mon silence tranquillement accueillant et confiant dans sa capacité à penser seul en ma présence, David baissa les yeux. J’eus alors la sensation quasi physique qu’il se décollait enfin de moi. David poursuivit hésitant : « J’ai imaginé que vous deviez être partie avec votre famille, avec vos enfants pour de très longues vacances aux États-Unis. » Je fus à peine surprise de ses propos, qui indiquaient, comme je m’y attendais, un déni de sa part des traces physiques encore visibles laissées par ma maladie, traces auxquelles la plupart de mes autres patients n’hésitaient pas à faire référence. Je comprenais ce déni car je savais combien, tout particulièrement pour les sujets souffrant d’une maladie somatique, il importe d’avoir une image idéalisée de son psychanalyste, inatteignable, surtout par la maladie somatique. En effet la moindre fragilité somatique constatée chez le psychanalyste renvoie de façon excessivement angoissante ces sujets à leur propre fragilité somatique. David poursuivit : « J’ai aussi imaginé que vous aviez bien raison de profiter de longues vacances. » À ces mots, je pensai en moi-même, sans broncher, je crois : « Tu parles de vacances ! » Mais cet humour grinçant, me permettant de lier mon hostilité, témoignait vraisemblablement de mon propre travail analytique sur le traumatisme récent que j’avais subi, travail analytique suffisant pour supporter les attaques de David et continuer à l’écouter. Il me dit ensuite qu’il comprenait que mes malades n’étaient pas tout pour moi, que je ne leur devais rien et qu’ils n’avaient rien à attendre de moi. Je ne dis rien et la séance se termina sur ces mots de David.

21 À la séance suivante, pour la première fois depuis le début de son travail analytique avec moi, David associa d’emblée sur le matériel de la séance précédente : « Dans la vie, affirma-t-il, je n’attends rien des autres. » J’intervins en disant : « Pour rester un gentil garçon et éviter d’en vouloir aux autres, comme vous avez pu faire en sorte de ne pas m’en vouloir lors de notre séparation. » David, plus triste que songeur, me répondit : « Oui, j’aurais pu vous en vouloir et ma méchanceté aurait pu vous faire disparaître définitivement. » David me parut, en outre, soulagé, peut-être parce que ma présence avait diminué sa croyance en la toute-puissance de son hostilité, peut-être aussi parce qu’il constatait une absence de représailles de ma part. Il poursuivit en disant : « Vous n’avez pas été malade au moins ? », puis : « C’est triste, tout peut disparaître, vous, moi, moi avec vous. » Après un moment de silence, je conclus la séance ainsi : « Et les souvenirs d’enfance. » Après cette séance je me demandai si cette intervention m’était venue pour me protéger de la représentation de ma disparition possible. Je me dis aussi que la petite enfance de David restait pour moi énigmatique et qu’elle recelait peut-être les ressorts profonds qui le contraignaient à dénier toute angoisse de séparation. Mon intervention avait peut-être aussi comporté un certain pouvoir de suggestion. En effet, au début de la séance suivante David évoqua une sensation qui devint, en cours de séance, un souvenir d’enfance. En se rapprochant, sur un trottoir inondé de soleil, de la grille de l’école où il allait chercher sa fille âgée de 4 ans, David ressentit une brutale chaleur corporelle, un bien-être inou ï ; là, devant vous, me dit-il, j’en reste encore tout bouleversé. Un silence se fit. David se souvint alors de sa nounou algérienne dont il avait été définitivement séparé, selon ses propres termes, à l’âge de 4 ans. Il se mit à pleurer doucement. Il comprenait pourquoi il n’était bien nulle part, ni à Paris, ni dans le sud de la France, cherchant toujours un ailleurs lui permettant de retrouver sa nounou et une partie de lui encore attachée à elle, et à la terre algérienne. David acceptait enfin d’être traversé par la tristesse et d’abandonner une position active et hostile.

22 La reconnaissance et la prise en compte dans la réalité, par la psychanalyste, du traumatisme provoqué chez David par une séparation inattendue et obligée d’avec elle-même ont permis à ce dernier une élaboration psychique de ce traumatisme. Le traumatisme de la séparation d’avec la psychanalyste a pu fonctionner comme un après-coup par rapport à la première séparation d’avec la nounou algérienne, séparation vécue comme une perte définitive de l’objet et, probablement, d’une partie de soi liée à cet objet. En outre, cette première séparation a anticipé et renforcé le caractère traumatique de la dépression de la mère de David, une fois la famille arrivée en France, véritable désinvestissement maternel brutal. L’élaboration psychique de David a été aussi favorisée par le fait que sa psychanalyste elle-même a pu vaincre ses propres résistances à s’exposer, par ses interprétations, dans une période de fragilité physique et psychique, à la haine de David, mais aussi à la détresse de celui-ci.

23 Ces affects ont été provoqués par des séparations impliquant le risque de retrouvailles impossibles, comme ce fut le cas de la première d’entre elles : d’avec la nounou algérienne.

24 De la perte réelle de la nounou algérienne ou du désinvestissement brutal par une mère déprimée ou de la sommation des deux événements, on ne peut pas dire ce qui a été le plus traumatique pour David. Mais dans toutes ces circonstances ce qui a été traumatogène c’est probablement le déni de l’angoisse de séparation, du manque, de l’attente sans espoir, du risque de la perte sans retrouvailles possibles.

25 Les retrouvailles avec son analyste ont certainement soulagé David du poids de sa croyance en la toute-puissance de son hostilité mais c’est son travail analytique qui lui a permis de dire, de ressentir, de se représenter le manque. On ne répare jamais le passé, a écrit J.-C. Arfouilloux, mais on peut s’efforcer de donner un sens à ce que ce passé a comporté d’innommable ou d’irreprésentable pour le sujet.

26 Devant le poids de la réalité des événements traumatiques traversés et de la maladie somatique supportée, l’écueil, avec un patient souffrant d’une maladie somatique, serait d’instituer une relation psychothérapeutique seulement étayante et aconflictuelle, sans interprétation de transfert, si tant est qu’une telle relation puisse exister. Dans ces conditions, le risque serait de redoubler l’agrippement à l’objet externe psychanalyste et à une dépendance à celui-ci d’autant plus fortement qu’ils ne seraient pas reconnus par le psychanalyste lui-même. La constitution d’un objet interne serait alors impossible. Ce type de relation serait peut-être suffisant pour guérir le symptôme somatique (en colmatant les failles d’un pare-excitation psychique défaillant) ; mais en évitant la reconnaissance et l’expression de la haine, en particulier à l’égard du psychanalyste, il serait incapable de permettre au patient d’élaborer cette haine et de la lier à l’amour pour un même objet distinct de lui et de découvrir la détresse au-delà de la haine. Selon D. W. Winnicott a écrit : « Ce n’est que si nous avons été dévorés, usés jusqu’à la corde et exposés à des vols, que nous pouvons supporter à un degré moindre d’être aussi introjectés magiquement et d’être rangés au rayon des conserves dans le monde interne de quelqu’un. »

27 Quant au symptôme somatique lui-même, rendant éminemment visible la perte, le manque, ne contribue-t-il pas à rendre visible un sujet qui risque à tout moment de disparaître avec l’objet perdu ? La pelade, qui est donc, comme la plupart des maladies de peau, visible, ne peut-elle pas non plus fonctionner comme un leurre, cherchant à égarer le regard de l’autre, permettant d’éviter, comme le discours narratif-récitatif, toute intrusion de l’autre dans le monde interne du sujet ? D’ailleurs la guérison du symptôme somatique peut elle-même venir redoubler la fonction défensive d’un tel discours. Ainsi, même si le discours de David lui avait permis d’explorer beaucoup de méandres de la conflictualité œdipienne, il recouvrait aussi un manque à penser une problématique plus archa ïque, liée à la séparation. En outre, il serait tentant de penser que la perte des cheveux de David, au-delà de la connotation de castration, concrétise dans la réalité la perte de l’objet et le lien à l’objet perdu et contient ainsi les différents affects liés à cette perte. Il est d’ailleurs souvent rapporté que l’angoisse éprouvée par les patients peladiques est surtout importante pendant la perte des cheveux et des poils. Comme si l’angoisse liée à la perte de l’objet se déplaçait sur la perte des cheveux, évitant ainsi l’élaboration psychique par le sujet de la détresse, de la colère et de la haine à l’égard d’un objet à protéger au prix même de ses cheveux et de ses poils.

28 Quelques semaines avant l’été suivant celui de notre séparation, David a brutalement craint de perdre tous ses cheveux qui avaient repoussé entre temps. Mais il n’a pas perdu ses cheveux. Puis il a eu des vertiges. Mais aucune maladie somatique n’a été retrouvée. Je lui dis qu’il craignait peut-être d’être abandonné par moi et de rester ainsi sans appui comme cela s’était passé l’été précédent et, bien avant moi, comme cela s’était passé avec sa nounou et avec sa mère.

29 David ne me parla plus de ses cheveux et de ses vertiges, mais quelques séances après cette interprétation il me rapporta un rêve, je crois bien que c’était d’ailleurs le premier : « Vous étiez debout face à la mer et vous agitiez les bras en souriant. » « Après tout, me dit-il, vous devez avoir quelque chose de ma nounou que je retrouve à chaque séance avec vous. »

30 Mais la problématique de la séparation semble continuer à provoquer ses effets sur l’état de santé physique de David. Depuis l’été dernier, c’est-à-dire deux ans après notre séparation, il a perdu à nouveau une partie de ses cheveux. Il relie cette chute à son désir de se séparer de son patron et surtout de sa femme qui, selon ses propres termes, est devenue un poids pour lui. Il ajoute alors que si nous ne sommes pas très efficaces sur la pelade il peut au moins maintenant penser sans peur et sans tout contrôler... ou presque.

31 Et en effet, quand nous traitons des patients souffrant d’une maladie somatique, nous avons aussi à supporter parfois notre impuissance à les guérir de leur maladie somatique. Mais cette impuissance peut être largement compensée par le plaisir à penser que nous faisons naître chez le patient et que nous parvenons ensuite à partager avec lui, que nous soyons ou non séparés de lui.

Bibliographie

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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Résumé

Résumé — Tout travail analytique est rythmé par des séparations attendues (fin de séance, week-end, congrès, vacances...). Mais il arrive aussi, qu’une séparation inattendue et obligée brise le rythme d’un travail analytique. On envisagera donc dans cet article les différents effets d’une telle séparation (en l’occurrence une maladie somatique de l’analyste) sur la relation transféro/contre-transférentielle nouée avec un patient souffrant d’une affection dermatologique, une pelade.

Mots clés

Séparation, Pelade, Relation transféro/contre-transférentielle



Summary — Separation is not a univocal process valid for all experiences gathered under that heading. According to the authors in question, it relates either to the road towards individuation in the course of a child’s development, or to loss of the object and the work of renouncement. It is comprised of both narcissistic and objectal elements. An analytical episode is related in order to illustrate the relation between separation and castration on the level of the fantasy.

Key-words

Castration anxiety, Separation anxiety, Self-conservation, Twins, Pregnancy, Individuation, Penis, Object relations


Zusammenfassung — Die Trennung ist kein eindeutiger Prozess, welcher für alle unter diesem Titel subsumierten Erfahrungen gilt. Für die Autoren, wendet sie sich mal an die Entwicklung zur Individuation im Verlauf der Entwicklung des Kindes, mal an den Objektverlust und an die Verzichtungsarbeit. Ihre Komponenten sind sowohl narzisstisch als auch objektal. Eine Sequenz einer Analyse wird aufgezeigt, um auf dem Niveau des Fantasma die Beziehungen zwischen Trennung und Kastration zu illustrieren.

Schlüsselworte

Kastrationsangst, Trennungsangst, Selbstbewahrung, Auftreten von Zwillingen, Schwangerschaft, Individuation, Penis, Objektbeziehung


Resumen — La separación no es un proceso unívoco equiparable a todas las vivencias agrupadas bajo este término. De acuerdo con diferentes autores, está relacionada ora con la evolución hacia la individuación en el curso del desarrollo del niño, ora con la pérdida del objeto y con el trabajo de renuncia. Los componentes son al mismo tiempo narcisistas y objetales. Se analiza una secuencia de aná lisis para ilustrar a través de la fantasía las relaciones entre la separación y la castración.

Palabras claves

Angustia de castración, Angustia de separación, Autoconservación, Gemelidad, Embarazo, Individuación, Pene, Relación de objeto


Riassunto — La separazione non è un processo univoco valido per tutte le esperienze sussunte sotto questo capo. Secondo gli autori essa è a volte in rapporto con l’evoluzione dello sviluppo del bambino verso l’individuazione, a volte con la perdita dell’oggetto o con il lavoro di rinuncia. Le sue componenti sono sia narcisistiche che oggettuali. Viene riportata una sequenza d’analisi che illustra sul piano fantasmatico i rapporti tra separazione e castrazione.

Parole chiave

Angoscia di castrazione, Angoscia di separazione, Gemellarità, Gravidanza, Individuazione, Pene, Relazione d’oggetto


POUR CITER CET ARTICLE

Sylvie G. Consoli « Une séparation inattendue : ses effets sur la relation avec un patient souffrant d'une maladie dermatologique », Revue française de psychanalyse 2/2001 (Vol. 65), p. 513-523.
URL :
www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2001-2-page-513.htm.
DOI : 10.3917/rfp.652.0513.