Revue française de psychanalyse 2001/2
Revue française de psychanalyse
2001/2 (Vol. 65)
344 pages
Editeur
I.S.B.N. 2130519040
DOI 10.3917/rfp.652.0587
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IV - Séparation et écriture

Vous consultez“ ... c’est donc que j’aime votre absence... ”[1] [1] Platon, Phèdre, § 274 D. ...
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AuteurMarie-Françoise Guittard-Maury du même auteur



Deux tableaux : Au Siècle d’or, deux panneaux de Gabriel Metsu[2] [2] Gabriel Metsu, 1629-1667, peintre hollandais. ...
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manifestement destinés à être regardés ensemble, condensent pour nous l’histoire d’une lettre d’amour : voici, pendant du “ jeune homme écrivant une lettre ”[3] [3]Jeune homme écrivant une lettre, vers 1662-1665. ...
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, la “ jeune femme recevant la lettre ”[4] [4]Jeune femme recevant une lettre, vers 1662-1665,...
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, scènes banales d’intérieur sur fond de lumière de Delft, qui pourraient être entendues comme paradigme de l’échange épistolaire.

2 En ces deux tableaux s’écrit et se lit une correspondance entre deux mondes qui ne se correspondent pas : d’un côté, l’univers raffiné d’un jeune galant, habit, mobilier et objet précieux, riches tapis et carrelage élégant, tableau au cadre doré proposant une scène champêtre, globe qui se devine derrière une fenêtre ouverte sur le monde ; de l’autre, la lettre fait irruption dans un quotidien plus prosa ïque : dans une simple lingerie, où le rapport à l’extérieur n’existe que par le reflet d’une fenêtre dans un miroir, une jeune femme sobrement vêtue délaisse l’ouvrage qu’elle raccommode pour lire la fameuse lettre ; la chaussure abandonnée au premier plan marque à la fois attente et précipitation ; à ses côtés, une servante, d’une main tient l’enveloppe de la missive et, de l’autre, découvre une marine où se déchaînent les flots, symboles d’amours tumultueuses sans doute.

3 Mais, plus encore, à travers ces deux séquences, Metsu met en scène pour nous l’amour dépareillé, voire malheureux, que la correspondance, dans sa logique de l’intermédiaire, ne parvient tout de même pas à accorder.

4 Une patiente : « Après ma liaison de l’été avec ce jeune homme doublement étranger, liaison fugitive mais si incroyablement fraîche et inattendue au regard de mes petites entreprises amoureuses perverses, je ne cessais de penser à lui de façon obsédante, il m’habitait et je ne savais plus comment reprendre mes esprits. Il m’est venu à l’idée de lui écrire, je l’ai fait plusieurs jours consécutifs, parfois plusieurs fois en une même journée mais sans jamais passer à l’acte de la poste. Et puis, hier, je n’ai plus supporté son silence : j’ai posté la lettre et, au moment précis où celle-ci a basculé dans la boîte, j’ai senti que j’étais délivrée. Voilà, c’est fini, j’ai posté une lettre d’amour et son destinataire n’existe plus. Je sais que vous allez encore penser à cette lettre ancienne où mon père a menacé de m’égorger si je demandais à quitter la famille, mais moi, maintenant, je me rappelle que hier, justement, j’ai reçu une carte de lui avec ces mots : “Si tu viens me voir, tu es morte.” Eh bien, pour mon jeune amant, ça s’est passé comme ça : il est devenu tout d’un coup si accessible que je l’ai tué dans ma tête. C’est à peine si je m’en souviens pour vous le raconter. »

5 Une figure de la correspondance : Mme de Sévigné à sa fille, le 3 mars 1671 : « Je songe donc à vous et je souhaite toujours de vos lettres ; quand je viens d’en recevoir, j’en voudrais bien encore. J’en attends présentement et reprendrai ma lettre, quand j’en aurai reçu. J’abuse de vous ma chère bonne ; j’ai voulu aujourd’hui me permettre cette lettre d’avance : mon cœur en avait besoin. »

6 764 lettres à l’intention de Mme de Grignan, vingt-cinq ans d’une correspondance qui durera autant que l’absence, font de « La Sévigné de tout le monde », selon l’expression de Proust, une figure emblématique de la correspondance, le cliché d’une passion épistolaire et maternelle qui voudrait, sinon abolir les séparations, du moins calmer la souffrance du manque. Chaque courrier qui part pour la Provence emporte une missive à la fois vive du plaisir de la chronique et de l’effusion maternelle, mais lourde sans doute d’un autre souci : « Le hasard peut faire (que cette lettre) viendra mal à propos et qu’elle ne sera peut-être pas lue à la manière dont elle a été écrite. À cela je ne sais point de remède ; elle sert toujours à me soulager présentement ; c’est tout ce que je lui demande. »

7 Dans cette correspondance qui se nourrit de la séparation d’avec une fille trop bien-aimée, fille sur la défensive et fort silencieuse, la lettre se veut objet magique propre à combler l’absence. Mais l’écriture entretient le malheur, et ce même malheur entretient l’écriture : « Eh quoi, ma fille, j’aime à vous écrire, cela est épouvantable, c’est donc que j’aime votre absence. »

8 Une « amitié stellaire »[5] [5] Nietzsche, Gai Savoir, § 279. ...
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 : Un échange cette fois : 800 longues lettres, trente ans d’une vaste correspondance qui cependant ne fut pas toujours synonyme de concordance. Stefan Zweig et Romain Rolland s’écrivent. Entre Vienne et Paris se tisse un lien qu’anime une conviction : l’écriture a une force à la fois littéraire et politique. Les deux écrivains partagent ce même idéal humaniste. L’échange est réel, l’amitié et le respect réciproques et profonds, les lettres disent là une consonance et une correspondance essentielles.

9 Lorsque apparaît la discordance, la correspondance, à tous les sens du terme, demeure. Dès 1914, face aux conflits mondiaux, à la montée du nazisme ou au problème de l’URSS, des divergences politiques surviennent. Les lettres véhiculent de vives discussions : Zweig préconise un combat fondé sur le silence, Rolland tente en vain de le convaincre à l’engagement ; la séparation idéologique ne met en péril, ni l’amitié, ni la correspondance, pas plus que dans le roman de P. H. Rocher, l’amitié entre Jules et Jim, compères à la fois séparés et divisés par la guerre, ne sera ébranlée : la séparation n’empêche pas la correspondance.

10 « Séparation », « séparations » : ainsi se marque la désunion de ce qui était joint ou pensé comme tel, et, plus précisément encore en parlant de personnes, le fait de se quitter, de vivre un éloignement provisoire ou définitif, voire même un abandon, une rupture. Associées, surgissent alors des idées d’exil, d’abandon, de deuil, des affects de souffrance, d’angoisse. « Se séparer », c’est tout simplement ne plus être ensemble dans l’espace ou dans les temps, le temps du passé face au présent ou même le temps de deux présents qui ne co ïncident pas : c’est la douleur de Bérénice...

11 L’idée de séparation est le plus souvent entendue de façon négative ; nous pensons plus rarement, et cependant elles existent, à ces situations où l’absence n’est pas vécue comme perte, telle la séparation consentie, physique ou intellectuelle, fondée sur une confiance mutuelle et nourrie d’un véritable échange : pour Diderot et Sophie Volland qui s’écrivent, la distance n’est guère porteuse de souffrances, mais au contraire témoigne d’une relation chaleureuse et gratifiante.

12 Cependant, plus que réalité affective douloureuse ou paisible, la séparation est aussi le fait même de l’individuation, donnée constituante que n’efface, sauf dans les états pathologiques, aucun fantasme d’union ou de réunion. Les différents modes de séparations font sans doute écho à cette séparation première, mais n’est-ce pas celle-ci que, inconsciemment, toute correspondance tendrait à exorciser ? Du moins, en toute conscience, la correspondance vient-elle contrecarrer l’ennui des séparations.

13 Correspondance est bien un mot magique : il convoque à lui seul les temps et leur complexe concordance, les trains et leurs relais aventureux, les lettres attentivement expédiées et reçues (avec tout leur appareil d’écriture qui porte la marque de chaque époque), et, toujours, de surcroît, l’idée d’une communication et d’une continuité. Correspondre, c’est étymologiquement « répondre à un autre », entretenir avec lui un commerce de lettres, une relation amicale, aimante ou amoureuse, littéraire, et « précisément » s’adresser à lui : histoires à épisodes d’éloignements volontaires ou subis, dont la littérature nous propose d’illustres exemples et que nous avons tendance à ranger sans trop d’esprit critique dans notre florilège culturel, ou à idéaliser.

14 Nous ne traiterons pas ici des lettres fictives telles les anonymes Lettres de la religieuse portugaise, superbe monophonie amoureuse mais qui ne renvoie pas à l’idée de correspondance, pas plus que des romans par lettres, non moins illustres comme Les liaisons dangereuses de Laclos ou l’Alexis de Yourcenar dont chaque personnage porte en lui une part de son créateur : correspondance paradoxale qui tend à faire co ïncider auteur et destinataire en une dangereuse boucle narcissique. Et, cependant, ce paradoxe de « s’écrire à soi » ou « d’écrire pour soi » présent dans la fiction pose de façon caricaturale certes, mais réelle, les questions inhérentes à la correspondance en rapport avec la séparation. Voici donc une littérature à deux voix, un jeu subtil des pronoms personnels : voici un « je » qui va à un autre, « tu/vous », et revient, quelque temps plus tard, autre « je » vers un autre « tu/vous » ; va-et-vient où chacun est à la fois le « destinateur » et le destinataire, et intériorise les différents actes de la correspondance : concevoir, rédiger, poster, attendre, lire et aussi relire, dans l’instant ou plus tard peut-être... Un sujet écrit à un objet pour abolir la séparation, mais puisque « je est un autre », alors, qui écrit ? qui répond à l’attente de qui ? à qui, pour qui écrit-on ?

15 Décalage douloureux du « couple » de Metsu, identification à l’agresseur agie par lettres pour une femme délaissée, exaltation de l’absence nourricière pour une mère qui aime plus que tout l’écriture... Et qui pourra dire à qui sont adressées les lettres de Vincent Van Gogh à Théo, cet autre prénommé comme leur père, ou encore celles de Ferenczi à Freud, maître et autre père ? L’ambigu ïté se redouble et se démultiplie avec la réponse... À Kafka qui s’interroge : « Nos lettres arrivent-elles jamais ? », nous pourrions répliquer : « Nos lettres sont-elles toujours adressées ? » Le destinataire manifeste est-il fin ou moyen de la correspondance ? Pire, la correspondance ne serait-elle pas le pharmakon qui déjoue toute séparation ? Platon, présentant le mythe de l’écriture dans Phèdre, définit celle-ci comme une réalité double, à la fois remède et poison, véritable pharmakon qui stimule et affaiblit la mémoire. Notons que l’auteur place cette histoire sous le signe de l’intermédiaire, sous-entendu aussi dans toute correspondance : c’est à Naucratis, comptoir grec situé en Égypte, ville de l’entre-deux, que Theuth, mi-homme mi-dieu, invente l’écriture, et aussi le trictrac, ce jeu qui fascine et engourdit l’esprit. Ainsi la lettre médiatrice pourrait-elle à la fois relever de la drogue qui guérit et du divertissement trompeur, et l’étymologie du terme « correspondance » serait-elle altérée. L’échange épistolaire ne risque-t-il pas de « pervertir » la correspondance ?

16 Mais comment parler de correspondance sans penser à la séparation et à tout ce qu’elle implique : processus de subjectivation, relation d’objet, problématique du lien et de ses avatars..., et comment traiter de la liaison (épistolaire) qui tend à compenser, voire à estomper, les deux niveaux d’angoisse de séparation et de castration, bien distingués par Freud en 1926, sans traiter du narcissisme ? La répétition, le fort-da des séparations (impliquées par le projet de s’adresser à un autre) et des retrouvailles (avec le retour d’une réponse dans la réalité) semble pouvoir permettre pour le sujet une élaboration tant de la différenciation au niveau narcissique que de l’élaboration au niveau objectal. Il semblerait que le lieu psychique de la correspondance s’inscrive entre relation narcissique et relation objectale, et que, dans tous les cas, son enjeu s’articule autour de la question de l’emprise. En effet, ni la lettre, objet transitionnel, ni son destinataire, objet d’une « destinée » épistolaire, d’une affectation hypothétique bien qu’inscrite dans le réel, n’échappent à la mise en jeu de tout l’appareil d’emprise. Se référant aux travaux de Winnicott et de R. Roussillon, P. Denis considère l’objet transitionnel comme « un double externe de la représentation, témoin et “médium” auxiliaire du processus de son élaboration, support, moyen et préfiguration de sa capacité d’être appelé par la pensée en établissant un pont entre le système représentatif et le système perception-conscience ; symbole, au sens étymologique du terme, de l’activité représentative dans son ensemble... »[6] [6] P.  Denis, Emprise et satisfaction, PUF, 1997,...
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. La lettre serait bien ce « médium malléable », tel l’objet de la pulsion d’emprise dont l’exercice a, selon Roussillon, une valeur subjectivante. Cependant, toutes les emprises n’ont pas la même ampleur, et nous en trouverons les deux figures extrêmes dans l’expression de l’amitié bienveillante, d’une part, dans celle de la passion amoureuse, d’autre part.

17 Au XVIIe siècle, entre 1643 et 1649, Descartes entretient avec la princesse de Bohème, Élisabeth, une correspondance exigeante et chaleureuse : correspondance « chaleureuse » sur un plan personnel, avec de discrètes confidences qui n’ont pas pour objet la manipulation, l’emprise, mais témoignent d’une « confiance » (étymologiquement, se fier à) en l’autre, respectant à la fois, dans l’amitié, proximité et distance ; correspondance « exigeante » puisque d’emblée est posé le grand débat philosophique du rapport entre l’âme et le corps, à propos duquel Descartes défend moins ses thèses qu’il ne s’offre à la réfutation. Leur correspondance constitue un véritable ensemble à deux voix et témoigne d’une grande attention au destinataire. Au cours de cet échange l’interlocuteur ne disparaît jamais ; chacun constitue bien un alter ego dont l’individualité est dessinée en creux. La parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui écoute, nous enseigne Montaigne[7] [7] Montaigne, Essais, III/ 3, PUF, « Quadrige »,...
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 : il en est de même de la « véritable » correspondance, entretien interminable d’une parole qui va et vient : « Je suis votre très humble et obéissant serviteur », dit Descartes ; « Je suis votre très affectueuse amie à vous servir », répond Élisabeth. Ces formules de politesse manifestent déférence et considération, ce qui n’exclut pas, bien sûr, la dimension narcissique propre à la dynamique psychique, à la situation sociale et à la notoriété respective des deux interlocuteurs. Nous pourrions penser que cet échange répond à une logique de substitution compte tenu de leur statut respectif d’orphelin, de père pour l’une, et de mère pour l’autre, alors que justement, derrière la sérénité de cette correspondance, nous supposons un consentement à la perte qui leur permet de vivre sans drame toute séparation, y compris la séparation d’avec ses racines sociales et géographiques pour Descartes, ou même l’exil contraint pour Élisabeth. Tout deuil fait, l’autre répond à un authentique choix d’objet : « Choix de l’Autre. Alter ego puis sans ego : alter »[8] [8] A.  Green, Narcissisme de vie. Narcissisme de...
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, choix d’objet grâce auquel la correspondance ne se fera pas pharmakon mais jouera le rôle de cet « objet transnarcissique » selon A. Green, qui permet de créer « l’affect d’existence » : « Sentiment de cohérence et de consistance, support du plaisir d’exister, qui ne va pas de soi, doit être infusé par l’objet (...) et qui se montre capable de tolérer l’admission de l’Autre et la séparation d’avec lui. Le destin de l’Un étant de vivre en conjonction et/ou séparation (d’)avec l’Autre : la capacité à être seul en présence de quelqu’un signe cette évolution favorable. Le Je se perd et se retrouve dans le jeu »[9] [9] Id. , p.  58. ...
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, jeu plus particulièrement ici de la lettre adressée/reçue et de sa réplique, jeux de la « topique » en tous ses sens : lieu géographique, espace psychique comme aussi médicaments[10] [10] Dictionnaire Robert, Topique : Médicament. ...
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et onguent réparateur de la souffrance du manque.

18 Il n’en n’est pas de même dans les situations de passion épistolaire et de passion amoureuse croisées. Aux berges de l’égarement et du délire, Hélo ïse, Julie de Lespinasse, Adèle H., Camille Claudel, écrivent la douleur et le refus de la séparation. Dans leur correspondance se livre leur amour, impudique, pathétique certes, mais, très vite, l’exaspération du sentiment d’abandon et le flamboiement des mots qui surgissent de l’absence, relèguent le destinataire au second plan, loin derrière l’expression d’un désir qui ne s’entretient qu’avec lui-même. Progressivement l’écriture de la passion remplace l’extase plus qu’elle ne le sollicite ; la représentation rêvée de l’étreinte se substitue au souvenir de l’étreinte véritable, et, dans un tel vertige narcissique, se profile la métaphore de la bouche qui se baise elle-même... L’objet n’est plus alors le « complément d’être » (Green) ; le retrait libidinal provoque l’idéalisation qui se met en jeu avec la maîtrise par le fantasme de l’absence et de l’objet perdu. L’enfant confisque la bobine pour s’assurer d’une emprise qui, faute de pouvoir s’exercer dans la réalité, se joue dans le registre symbolique de la correspondance. Celle-ci s’avère bien être alors ce pharmakon qui remédie à la séparation par la satisfaction hallucinatoire d’un embrasement imaginaire, et la pulsion d’emprise sous-jacente se met alors au service de la pulsion de mort.

19 Si dans cette correspondance passionnelle l’autre disparaît, il n’en n’est pas de même lorsque le lien d’amour entre sujet et objet n’est pas l’enjeu d’idéalisation excessive ou d’emprise. Les grandes correspondances amoureuses qui sont de « véritables » correspondances, parlent fort peu de l’amour. Leurs auteurs y racontent leur quotidien, leurs livres : Balzac s’entretient de la Comédie humaine avec Mme Hanska, et Tchekov de ses mises en scène avec Olga ; Hugo et Juliette Drouet prolongent la présence par un badinage érotique. Et cependant il existe une correspondance qui parvient à exprimer l’indicible de la passion, celle de Flaubert, mais dont la destinataire, Louise Colet, n’est justement pas la femme réellement aimée, Élisa Schlesinger. À Louise, l’expression du tumulte des sentiments, les incursions dans l’au-delà des mots, la littérature ; à Élisa, seules deux ou trois lettres passionnées. Ainsi, pour Flaubert, l’écriture pharmakon ne sert-elle pas à déjouer la séparation, mais s’exerce-t-elle au second degré par un décalage d’objet. La destinataire interposée ne joue cependant pas le rôle du « bouclier de Persée » ; elle permet à Flaubert d’adresser à Élisa en personne, l’expression d’un immense amour, déclaré au passé et d’autant plus intact qu’il a renoncé à la satisfaction de l’emprise. R. Barthes note : « Savoir qu’on n’écrit pas pour l’autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j’aime, savoir que l’écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu’elle est précisément là où tu n’es pas – c’est le commencement de l’écriture. »[11] [11] R.  Barthes, Fragments d’un discours amoureux,...
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Dans cette perspective la correspondance serait une topique de la séparation.

20 Le destinataire « parfait » de la lettre serait donc l’autre, reconnu comme alter ego, cet autre ne prêtant qu’à une emprise minime ; et, pour sa part, le scripteur « parfait » ne serait ni dans le regret de la distance, ni dans celui des différences, ni dans celui de la médiation. Ainsi, à partir d’un projet épistolaire préalablement explicité dans cet esprit, Gide et Valéry s’engagent-ils dans une correspondance de trente années, qui fondera leur amitié. Cependant nous remarquons le caractère très intellectuel, voire littéraire, de leur échange : correspondance placée sous le signe de la pensée secondarisée, avec une grande maîtrise des affects. Ce destinataire parfait n’est donc intéressant qu’ « intellectuellement » et répond peu à l’épreuve et aux affects de toute séparation impliqués par la correspondance. La difficulté ne se situe pas dans une alternative artificielle entre, d’une part, un pharmakon et ses apaisements lourds d’illusions, et, d’autre part, l’idéal d’une « vraie » correspondance qui n’est pas moins lourde d’autres illusions. Une telle qualification de la correspondance désigne ici un modèle idéal propre à conduire une réflexion comparative et non pas une réalité effective, ni le rêve utopique d’une communication où la médiation épistolaire permettrait une paradoxale co ïncidence. En effet, si la correspondance suppose et manifeste l’irréductible de la séparation, néanmoins la reconnaissance de cet entre-deux et de l’indéfini travail de médiation qui s’ensuit ne sont pas pour autant consentement au pharmakon et à ses ensorcellements. Ainsi, l’impossible annulation de la séparation, des fantasmes et des illusions qu’elle engendre, n’infirme-t-elle pas pour autant cette exigence de vérité tenue par Freud pour valeur première dans ses Nouvelles Conférences d’introduction à la psychanalyse.

21 Toute correspondance est imparfaite du fait même de celui qui écrit. D’une part, la logique propre de l’écriture peut contribuer à effacer le destinataire. Il arrive que la correspondance « vraiment adressée » délaisse en chemin son rôle de lien et que son auteur, cédant à la tentation du pittoresque et de la dramatisation, se donne à lui-même le plaisir du théâtre : ainsi la fameuse lettre de Mme de Sévigné sur le mariage de Lauzun ou celle de « La calèche » dans la correspondance de Diderot à Sophie Volland, lettres plus proches du monologue que du message à l’autre et qui contribuent à faire de leur corpus, moins une conversation à deux voix qu’une œuvre véritable dont le destinataire-objet se trouve paradoxalement dépossédé. D’autre part, la correspondance manifeste une radicale séparation, que rien ne peut combler. Le malheur du retard, l’insupportable décalage affecte toute communication : « La lettre tue toute présence et menace toute destination en les différant »[12] [12] S.  Agacinski, Critique de l’égocentrisme,...
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, ce que Diderot illustre avec plus d’humour : « Je cause un peu avec vous comme un voyageur à qui un camarade dirait, voilà une belle prairie et qui lui répondrait au bout d’une heure, oui, elle est très belle. »[13] [13] Diderot, Lettre à Sophie Volland, 26 octobre 1760. ...
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22 Cette irréductible séparation implique un travail infini d’écriture qui fait que toute correspondance risque d’être déjà « littérature », même celle qui se veut la plus secrète, référence faite à l’origine latine du mot « secret » : la séparation. Derrida, dans La carte postale, signale cette dérive littéraire de l’écriture épistolaire qui, pourrait inciter, mais pour un temps seulement, au renoncement : « Tout avait commencé par la décision joyeuse de ne plus écrire, la seule affirmation, la seule chance (plus de lettre, plus de littérature). (...) Avoue, avouons : ce fut l’échec, le triomphe de la communication, quoi (nous aurions dû en somme ne jamais communiquer, pas même ensemble), du négatif et pire, le demi-échec, le demi-deuil, le gris, la grisaille... et toujours cette putain de poste et les levées sur le trottoir... »[14] [14] J.  Derrida, La carte postale, Flammarion, 1999,...
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À noter, sous la plume de Derrida, la métaphore sexuelle de cet aveu : il y aurait donc une indépassable prostitution de la correspondance qui se livre au commerce des mots, mais qui, à s’en tenir à l’étymologie pro statuere, placer en avant, marque l’inéluctable séparation. Toutefois, renoncer à écrire serait en fait non seulement abdiquer de toute communication, même imparfaite, mais pire encore, ne pas consentir à la séparation, à ce radical écart, « écart » dont Derrida constate aussi qu’il est l’anagramme de « carte » (postale)... Cette correspondance de Derrida, elle-même tissage de diverses correspondances, livrée et mise en scène dans une longue première partie de La carte postale (Envois), ne semble pas être un pharmakon : elle ne guérit d’aucune séparation ; elle en est même la marque, mais elle n’est pas davantage un poison : cette passion d’une écriture interminable qui met en œuvre la distance, permet malgré tout un jeu de relations continûment repris. Cela n’exclut pas cependant la nostalgie d’une rencontre essentielle, comme en témoigne la douloureuse expérience d’une photo de couple dans un photomaton : « Comme toujours on n’arriverait pas à se regarder, tournés symétriquement l’un vers l’autre, en espérant que l’œil de la machine surprendra enfin pour le fixer le point de croisement, l’unique, des deux regards. »[15] [15] Id. , p.  87. ...
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Voici donc la version moderne des deux tableaux de Metsu.

23 Mais la correspondance peut aussi tenir un rôle tout à fait contraire à sa vocation (mettre en relation) et paradoxalement tenir à distance ou même accroître la distance. Dans ce cas, la perversion sous-jacente à toute correspondance se manifeste avec une autre gravité.

24 En effet, les lettres, dans leur va-et-vient, ne constituent pas toujours une bobine transitionnelle : Winnicott distingue bien l’objet transitionnel résultat d’une « animation objectalisante » (ici la lettre « réellement » adressée) de cet autre objet fétichique témoin d’une désanimation. L’analyse de E. Kestenberg sur La relation fétichique à l’objet concerne un certain type de correspondance : « Le sujet expulse l’objet hors de lui-même, mais un objet non distinct de lui et dont l’existence à l’extérieur témoigne de la sienne propre. Cet objet fétiche n’est pas le miroir du sujet en ce sens qu’il ne s’y regarde pas, mais il est plutôt la duplication externe du sujet au travers de laquelle il vérifie et son existence et son Idéalité. »[16] [16] E.  Kestemberg, La relation fétichique à l’objet,...
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Ainsi les lettres fétiches des amants passionnés, lues, relues, dotées du pouvoir magique d’abolir l’absence ; ainsi les lettres plus modérées de Catherine de Saint-Pierre à son frère Bernardin, égrenées quarante années durant sur un mode incestueux, garantes d’un amour fécalisé que Bernardin animera dans la fiction de son roman Paul et Virginie ; lettres fétiches encore que celles de Yourcenar À ses amis et quelques autres, deux mille missives soigneusement corrigées et archivées par Yourcenar elle-même, qui ne cessent de proclamer que la connaissance de soi est le résultat de toute activité littéraire, y compris la correspondance. L’objet-lettre, ainsi manipulé, « garde le statut de garant narcissique du sujet. Il se trouve, en quelque sorte, en ses qualités mêmes, assumer, au sein du sujet, le rôle de la “mère porteuse” décrite par Winnicott, qui en serait le reflet interne, mais qui n’en porterait, ni la configuration précise, ni le nom »[17] [17] Id. , p.  213. ...
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.

25 Un tel comportement ne s’apparenterait-il pas au geste légendaire de Dibutade ? Selon la tradition iconographique, cette jeune Corinthienne voit son amant partir à la guerre et, loin de l’enlacer dans cet instant de séparation, elle préfère s’en détourner pour dessiner son ombre projetée sur le mur. Dans une perspective fétiehique, l’ombre du guerrier absent constituerait pour Dibutade une représentation fétichisée propre à dénier la souffrance du manque et le manque lui-même, et, ainsi, à garantir son intégrité narcissique. Cependant, nous pouvons aussi voir en ce dessin une illustration plus nuancée de ce que C. David analyse comme « perversion affective ». Dibutade préfère à la réalité de la présence une préfiguration de l’absence et, au-delà même, déjà l’amour de l’absence qui entretient le désir. Grâce à cette silhouette captive du mur (à ce signe), la jeune femme pourra à la fois projeter et confondre en un même temps souvenirs et hallucination propres à susciter en elle une jouissance affective mise au service du narcissisme et, ainsi, tenir à distance de son moi « l’ombre de l’objet ». Cette perversion affective se caractérise en particulier par « le développement privilégié d’une sorte de manipulation interne à la fois des stimulations émotionnelles, des sensations – réfractées par le fantasme – et des sentiments, indépendamment d’une véritable relation au monde (...) par la présence en filigrane d’un système défensif évolué où figurent en bonne place l’inhibition de la pulsion quant au but, le refoulement et même la sublimation »[18] [18] C.  David, La bisexualité psychique. La perversion...
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. Ainsi Dibutade, en privilégiant la représentation de l’absence avec tout son cortège de fantasmes et d’affects, valorise-t-elle le manque : « Tout se passe apparemment comme si le défaut de réalisation du désir était devenu en tant que tel désirable, comme si le déplaisir lié à l’inaccomplissement pulsionnel s’était peu à peu – sans doute en partie du fait de la coexistence d’une délectation attachée à l’anticipation de la volupté – transformé en jouissance de suspens, voire de l’ajournement indéfini. »[19] [19] Id. , p.  101. ...
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26 Cette déviation de la « perversion affective » est bien sûr favorisée par les situations de séparation et les correspondances qu’elles suscitent. L’exclamation de Mme de Sévigné à sa fille en est une illustration : « J’aime à vous écrire, cela est épouvantable, c’est donc que j’aime votre absence. »... Quant aux lettres de Rainer-Maria Rilke à Lou Andreas-Salomé (de 1896 à 1926), elles témoignent également de cette addiction à un « surinvestissement du virtuel » affectif, d’autant plus prégnant qu’il est entretenu par sa destinataire qui se dit être la « psychagogue » de Rilke et l’a même dissuadé d’entreprendre une analyse afin de préserver sa création poétique. Adressant un poème d’amour à Lou, Rilke l’accompagne de ce commentaire : « N’est-il pas effrayant que l’on écrive pareilles choses sans se douter de rien, sous prétexte de parler d’un souvenir de la plus originelle intimité, et qu’ensuite on dépose la plume dans la hâte de revivre encore une fois le fantômal, mais de façon illimitée comme jamais auparavant. »[20] [20] Rainer-Maria Rilke et Lou Andreas-Salomé, Correspondance,...
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Ces correspondances seraient alors davantage un moyen ingénieux de ressusciter l’affect bien plus qu’une adresse. La perversion affective sert plusieurs maîtres, le plaisir et la souffrance, et aussi le plaisir de la souffrance, plaisir qui se substitue à la vie, et plus particulièrement encore dans le cas de la mélancolie, quand « l’ombre de l’objet » tombe sur le moi, quand celle du guerrier absent enveloppe Dibutade.

27 D’avril à novembre 1920, Kafka écrit presque quotidiennement à Milena des lettres d’abord très respectueuses et qui deviennent, en quelques semaines, intimes. Mais l’amour entre l’écrivain et sa traductrice est impossible, moins pour des raisons sociales que pour des motifs liés à la mélancolie imputable à Kafka. Cette correspondance frappe par le contraste créé d’une part entre la contrainte de Kafka à l’écriture de son amour et du tourment qui découle des réponses trop attendues, et d’autre part le désir réitéré d’y mettre fin. II apparaît que, au fur et à mesure de leur échange, les lettres se sont transformées. Dans les premières, l’émoi amoureux semble partagé mais, très vite, la correspondance est prise à son propre piège : le plaisir de la lettre, y compris celui des frustrations nées des décalages affectifs et aussi temporels et spatiaux, l’emporte sur la relation amoureuse. Kafka souffre de cette conscience d’un jeu illusoire et, en même temps, il utilise cette souffrance pour n’avoir rien à vivre dans la réalité. Ses lettres se complaisent à évoquer l’enfermement, et lorsque le piège de la perversion affective se referme, en novembre 1920, la correspondance est dénoncée avec désespoir comme marque d’impuissance, capable seulement de susciter « malentendus » et « honte ». « Ces lettres ne sont que tourments, elles viennent d’un tourment incurable, elles ne peuvent produire qu’un incurable tourment. »[21] [21] F.  Kafka, Lettres à Milena, novembre 1920,...
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La solution préconisée est le silence absolu, mais Kafka rajoute en marge de cette lettre même : « Si je vais dans un sanatorium, je te l’écrirai naturellement » : aveu d’une impossibilité de renoncer au pharmakon poison, qui se substitue à la réalisation de l’amour et nourrit le masochisme. Dans une lettre d’avril 1920, Kafka désigne la perversion, le caractère fallacieux de la correspondance : « Je n’ai pour ainsi dire jamais été trompé par les gens, par les lettres toujours ; et cette fois ce n’est pas par celle des autres, mais par les miennes... C’est un commerce avec des fantômes, non seulement avec celui du destinataire, mais encore avec le sien propre ; le fantôme grandit sous la main qui écrit, dans la lettre qu’elle rédige, à plus forte raison dans une suite de lettres où l’une corrobore l’autre et peut l’appeler à témoin. Comment a pu naître l’idée que des lettres donneraient aux hommes le moyen de communiquer ? (...) ; les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les fantômes les boivent en route. »[22] [22] Id. , avril 1922, p.  266. ...
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De l’ombre dessinée par Dibutade, jeu de présence-absence, ne reste plus qu’une réalité ayant fonction de stèle qui signe l’absence définitive. Écrire, alors, devient pour Kafka une entreprise mortifère, liée sans doute à cette Lettre au père de novembre 1919 qui ne fut jamais envoyée mais confiée à Milena avec sa lettre du 4 juillet 1920. Les lettres à Milena semblent ne s’être jamais dégagées de l’échec de cette correspondance première, les baisers ne parvenant pas plus à Milena que la lettre adressée au père.

28 La correspondance de Kafka, comme celle de Rilke, conduit à distinguer la séparation, qui permet encore la relation, de celle où la relation se fait impossible, tant dans la réalité de la correspondance que dans les fantasmes devenus fantômes.

29 Cette puissance fantomatique de la correspondance, S. de Beauvoir la rencontre-t-elle au terme de dix-sept ans d’échange épistolaire avec l’écrivain Nelson Algren, son « amour transatlantique » ? « Nos dernières lettres se sont croisées (...). Je me sens coupable de devenir comme vous dites une espèce de fantôme, mais si je n’aime plus autant la correspondance maintenant, ça ne signifie pas que j’ai un cœur de fantôme. »[23] [23] S.  de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, Gallimard,...
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Les lettres se croisent et ne se répondent plus ; Algren manifeste publiquement son hostilité à la publication du roman de Beauvoir Les Mandarins inspiré directement de leur liaison ; la bonne distance entre les deux amants n’est plus possible, Beauvoir avoue : « Mon amour pour vous ne reste plus qu’un souvenir, je me sentirai toujours profondément attachée à vous par un lien chaleureux, vivant, merveilleux, essentiel. »[24] [24] Id. , lettre du 12 juillet 1956, p.  568. ...
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Que s’est-il donc passé dans cette correspondance intime (304 lettres de Beauvoir, de 1947 à 1964), pour que la passion de celle qui, à la différence du sérieux « Castor » de Sartre, nous apparaît à la fois libre, spontanée, amoureuse, se transforme à travers différentes étapes en une correspondance qui ne correspond plus, et, qui, pire, accuse la distance ?

30 Malgré les éloignements, cette correspondance avait d’abord été dans le prolongement de leur rencontre à Chicago, une « rencontre » continuée, une mise en présence de l’un à l’autre, un partage du quotidien. Beauvoir fait revivre à distance pour l’homme aimé le Paris de l’après-guerre ; elle se raconte aussi elle-même, avec sa souffrance de la séparation, ses états d’âme, son travail d’écrivain. Une « vraie » correspondance enfin, au mieux de ce que nous avons précédemment défini, sur un versant passionnel qui n’exclut pas le respect de la bonne distance à l’autre, et non un pharmakon.

31 Ce don mutuel du quotidien s’avérait d’autant plus indispensable que les modes de séparations étaient multiples : nationalités et langues différentes (Beauvoir écrit en anglais), mondes culturels respectifs éloignés et renommée inégale des deux écrivains. Cette correspondance fait vivre leur amour mais cette relation, qui avait d’abord reconnu la distance, l’altérité, bute désormais sur l’irréductibilité de cette dernière ; les choix de vie sont inconciliables : ni pour l’un, ni pour l’autre, il n’est possible, malgré leur amour, de renoncer à soi : « Je ne pouvais pas abandonner Sartre, l’écriture, la France... J’admets que vous me croyez quand je dis : je ne pouvais pas... Je ne vous ai pas donné ma vie, je vous ai donné mon cœur, tout ce que je pouvais donner, mais pas ma vie. J’ai accepté votre amour et l’ai condamné à n’être qu’un amour lointain. »[25] [25] S.  de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, Gallimard,...
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Beauvoir refuse le mariage, Algren s’en désespère, le ton des lettres se modifie ainsi que leur contenu : celles d’Algren se font plus rares, plus brèves ; celles de Beauvoir sont à la fois plus anecdotiques et plus axées sur l’analyse de ses sentiments. La correspondance confirme la séparation, et c’est maintenant la douleur qui maintient le lien à l’objet éloigné, sans toutefois qu’il s’agisse de « perversion affective ». Nous ne sommes pas là dans une situation de retrait narcissique, ni dans la nostalgie d’un passé heureux en rapport avec l’objet primaire, mais dans un échange qui se poursuit grâce à un ancrage dans la réalité sociale et littéraire. Le partage continue, mais autrement et ailleurs, tous les ailleurs qui, paradoxalement accentuent la séparation : les autres, les voyages, la littérature. La correspondance ne remplace pas la relation ; mais plutôt, et douloureusement, il n’y a plus de relation que sur le mode de la correspondance. Les routes de Beauvoir et d’Algren sont désormais « séparées ». Selon l’expression de Nietzsche, l’amitié se fait « stellaire » : les étoiles bougent ensemble sans jamais se rejoindre : « Nous sommes deux vaisseaux dont chacun a son but et sa route particulière ; mous pourrons nous croiser peut-être et célébrer une fête ensemble comme nous l’avons déjà fait (...). Il existe probablement une formidable trajectoire, une piste invisible, une orbite stellaire sur laquelle nos voies et nos buts différents sont inscrits. »[26] [26] Nietzsche, Gai Savoir, § 279. ...
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Beauvoir se fera enterrer avec la bague jadis offerte par Algren, ultime signe d’un lien en cette séparation ultime.

32 « Jeux de séparation » : le pluriel de notre titre indique la diversité des modes possibles de la correspondance et de leur rapport aux différentes séparations : séparations de tous ordres concernant la réalité, et aussi mettant en œuvre les processus psychiques structurants ou désorganisants, engagés par les modalités variées de la relation à l’objet réel ou fantasmé. Jeu des séparations et des correspondances en deçà desquelles peut se laisser entendre une voix plus archa ïque, celle d’une existence en proie au manque et à l’absence.

33 Les jeux de la correspondance sont aussi ceux de la bobine, mais il arrive que la bobine soit utilisée comme un pharmakon et ne donne que l’illusion de nous délivrer du manque. L’effet structurant du jeu de la présence/absence est alors effacé. Cependant, la séparation impliquée par toute correspondance n’est pas synonyme de solitude, sauf à être inscrite dans un processus de rupture ou à vouloir exorciser une séparation première ; mais elle est un risque essentiel, celui de se mettre à l’épreuve de l’autre, dans sa capacité d’absence en tant qu’autre, dans ce que cette altérité a d’inaliénable. C’est la confrontation à l’objet, et à son ambivalence fondamentale. La correspondance, loin de constituer une maîtrise de l’absence, suppose dans le meilleur des cas une immaîtrise consentie. Mais cette approche de la correspondance n’est-elle pas qu’un « idéal » dans la mesure où aucun sujet n’échappe à cette pulsion d’emprise, elle-même nourrie de l’épreuve du manque ? Il y a certes des correspondances manifestant une pathologie de la séparation, mais même dans le cas où la correspondance assure véritablement un lien, elle n’est jamais pure : la correspondance, comme geste d’écriture, investissement psychique, jeu entre « destinateur » et « destinataire », échappe difficilement à la vertu de fascination du pharmakon, ce qui ne veut pas dire qu’elle nous voue à l’illusion. Il y a une essentielle fragilité, une essentielle incertitude de toute correspondance, de ce va-et-vient entre sujet et objet, que la peinture, plus que l’écriture, a mis en scène : nous ne saurons jamais ce que dit la lettre des amants de Metsu... Mais la psychanalyse, comme autre « correspondance », attentive à déjouer tout pharmakon et questionnant sans relâche le « qui » du destinataire et du destinateur, est un effort pour déchiffrer le sens des lettres dont nous sommes les acteurs.

34 Marie-Françoise Guittard-Maury
24, rue Charles-Baudelaire
75012 Paris

 

Notes

[ 1] Platon, Phèdre, § 274 D.Retour

[ 2] Gabriel Metsu, 1629-1667, peintre hollandais.Retour

[ 3] Jeune homme écrivant une lettre, vers 1662-1665.Retour

[ 4] Jeune femme recevant une lettre, vers 1662-1665, National Gallery Dublin.Retour

[ 5] Nietzsche, Gai Savoir, § 279.Retour

[ 6] P. Denis, Emprise et satisfaction, PUF, 1997, p. 85.Retour

[ 7] Montaigne, Essais, III/3, PUF, « Quadrige », 1992, p. 1088.Retour

[ 8] A. Green, Narcissisme de vie. Narcissisme de mort. Un, Autre, Neutre : valeur narcissique du même, Éd. de Minuit, 1990, p. 56.Retour

[ 9] Id., p. 58.Retour

[ 10] Dictionnaire Robert, Topique : Médicament.Retour

[ 11] R. Barthes, Fragments d’un discours amoureux, Le Seuil, 1977, p. 116.Retour

[ 12] S. Agacinski, Critique de l’égocentrisme, Éd. Galilée, 1996, p. 67.Retour

[ 13] Diderot, Lettre à Sophie Volland, 26 octobre 1760.Retour

[ 14] J. Derrida, La carte postale, Flammarion, 1999, p. 36.Retour

[ 15] Id., p. 87.Retour

[ 16] E. Kestemberg, La relation fétichique à l’objet, RFP, t. XLII, 1978, p. 212.Retour

[ 17] Id., p. 213.Retour

[ 18] C. David, La bisexualité psychique. La perversion affective, BSP, 1992, p. 95.Retour

[ 19] Id., p. 101.Retour

[ 20] Rainer-Maria Rilke et Lou Andreas-Salomé, Correspondance, lettre du 20 juin 1914.Retour

[ 21] F. Kafka, Lettres à Milena, novembre 1920, Gallimard, « Imaginaire », 1988 p. 266.Retour

[ 22] Id., avril 1922, p. 266.Retour

[ 23] S. de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, Gallimard, 1997, lettre du 31 décembre 1953, p. 526.Retour

[ 24] Id., lettre du 12 juillet 1956, p. 568.Retour

[ 25] S. de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, Gallimard, 1997, lettre du 30 octobre 1951.Retour

[ 26] Nietzsche, Gai Savoir, § 279.Retour

Résumé

La correspondance a affaire avec la séparation ; mais qui écrit à qui et à quelle séparation cette correspondance répond-elle ? Comment la correspondance joue-t-elle avec la séparation ? Le commerce épistolaire peut être essentiellement trompeur : loin d’être le remède qui guérit de la souffrance du manque, il peut être le pharmakon qui attise la perversion. Cependant, même si aucune correspondance n’efface la séparation, elle n’est pas pour autant vouée à l’illusion trompeuse du pharmakon.

Mots cles

Mots clés— Séparation, Correspondance, Pharmakon, Destinataire, Relation, Emprise, Fétiche, Perversion affective



Correspondence has to do with separation, but who writes to whom and to what separation does this correspondence reply. How is correspondence connected to separation ? Letter-writing can be deceptive : far from being the remedy that heals the suffering of loss, it can be the pharmakon that arouses perversion. Even if no correspondence can efface separation it cannot, however, be qualified as the deceptive illusion of the pharmakon.

Key-words

Separation, Correspondence, Pharmakon, Addressee, Relation, Ascendancy, Fetish, Affective perversion


Die Korrespondenz hat mit der Trennung zu tun ; aber wer schreibt wem und welcher Trennung antwortet diese Korrespondenz ? Wie spielt die Korrespondenz mit der Trennung ? Der Briefwechsel kann im Wesentlichen trügerisch sein : anstatt das Heilmittel, welches den Schmerz des Mangels heilt, zu sein, kann er zum Pharmakon werden, der die Perversion anfeuert. Jedoch, auch wenn keine Korrepondenz die Trennung auslöscht, ist sie nicht unbedingt nur trügerische Illusion des Pharmakons.

Schlüsselworte

Trennung, Korrespondenz, Pharmakon, Empfänger, Beziehung, Bemächtigung, Fetisch, Affektive Perversion


La correspondencia tiene que ver con la separación ; pero ¿ quién escribe a quién y a qué separación responde la correspondencia ? ¿ Cómo juegan la correspondencia y la separación ? El comercio epistolar puede ser decididamente engañoso : lejos de ser el remedio que cura el padecer la falta, puede constituir el pharmakon que atiza la perversión. Sin embargo, aunque ninguna correspondencia borre la separación, ésta no desempeña por lo tanto la misma suerte de ilusión engañosa del pharmakon.

Palabras claves

Separación, Correspondencia, Pharmakon, Destinatario, Relación, Dominio, Fetiche, Perversión afectiva


La corrispondenza ha a che fare con la separazione : ma chi scrive a chi ed a quale separazione corrisponde ? Come gioca la corrispondenza con la separazione ? Lo scambio epistolare puo’ essere essenzialmente ingannevole : lungi dall’essere il rimedio che guarisce la sofferenza della mancanza, puo’ essere il pharmakon che attizza la perversione. Comunque anche se nessuna corrispondenza cancella la separazione, non è tuttavia votata all’illusione ingannevole del pharmakon.

Parole chiave

Separazione, Pharmakon, Destinatario, Relazione, Possessione, Feticcio, Perversione affettiva


POUR CITER CET ARTICLE

Marie-Françoise Guittard-Maury « «... c'est donc que j'aime votre absence... » », Revue française de psychanalyse 2/2001 (Vol. 65), p. 587-601.
URL :
www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2001-2-page-587.htm.
DOI : 10.3917/rfp.652.0587.