2001
Revue française de psychanalyse
Critiques de livres
Épître aux insensés de Gérard Bayle
Jean-Pierre Veuriot
Dans cette collection récente et dynamique dirigée par Jean Cournut et Claude Le Guen, Gérard Bayle adresse son épître aux insensés ; ou plutôt, il le précise rapidement, à la part d’insensé qui est en chacun de nous, la psychanalyse n’ayant d’après lui, qu’à gagner à s’attacher à l’étude de ce qui semble lui échapper.
L’approche des pathologies de la non-symbolisation, engendre de la confusion chez le psychanalyste qui s’y prête. Pour y faire face il doit avoir recours à des clivages, dont on peut espérer, selon la terminologie qu’introduit l’auteur, qu’ils resteront des clivages fonctionnels.
Car c’est bien des clivages qu’il s’agit – l’épître est sous-titrée en page de garde : « Étude sur les clivages » – et d’un parcours, celui de Gérard Bayle quant à leur étude et leur conceptualisation. Elle pourrait être intitulée « Au-delà du refoulement » ; c’est en effet au sortir d’un travail collectif animé par Claude Le Guen qui a abouti à la présentation au rapport sur le refoulement au Congrès des psychanalystes de langue française en 1985, que l’auteur a ainsi poursuivi le chemin engagé.
Ce livre retrace dix ans de recherches sur les clivages et ce qui s’y rattache, la douleur, le deuil, les carences narcissiques, les secrets, l’incestualité...
Il réunit, avec une réflexion actuelle, des articles écrits entre 1986 et 1993 qui témoignent des avancées, des hésitations, des évolutions de la pensée de l’auteur, à partir d’une clinique dont il fait part généreusement et pour laquelle la compréhension ne peut plus se faire en termes de retour du refoulé et de levée du refoulement. Le point d’orgue de cette réflexion sera le rapport qu’à son tour G. Bayle présentera au Congrès des psychanalystes de langue française, à Madrid en 1996 sur « Les Clivages ».
Ces différents articles antérieurs au rapport, sont regroupés sous quatre têtes de chapitre :
- « Premières recherches sur les clivages » ;
- « Recherche d’une cohérence métapsychologique » ;
- « Entre deuil et perversion narcissique » ;
- « Incidences pratiques de cette étude ».
Premières recherches personnelles sur les clivages
C’est au sujet de la douleur « Future, passée, présente... » que l’auteur entame son chemin, s’attachant au bon jeu du signal d’angoisse favorable à la qualité d’un bon travail de deuil, deuil qui est d’emblée le compagnon de route des clivages par le biais du déni. Quand la douleur est trop forte, le recours aux clivages, qui sont alors fonctionnels, devient nécessaire. G. Bayle considère le rôle de relance de la vie psychique que peut avoir le traumatisme, et par là son utilité, établissant un parallèle entre le rôle du signal d’angoisse vis-à-vis du refoulement et celui du traumatisme, voire d’une certaine traumatophilie vis-à-vis du clivage.
Ce clivage, le psychanalyste peut le rencontrer en lui-même sous la forme d’un clivage fonctionnel plus ou moins temporaire lié au mode de communication particulier, faisant place à l’identification projective, qui peut s’instaurer avec les patients qui en présentent : « Tu cliveras ton prochain comme toi-même ! » Il n’est pas facile d’en repérer les effets, car, comme le rappelle l’auteur, dire que l’on est clivé, c’est déjà ne plus l’être.
Le clivage est alors décrit comme le résultat d’une bipolarité et du gradient d’investissement qui l’accompagne, avec un pôle négatif, la part de réalité déniée, et un pôle positif, les contre-investissements narcissiques (formations caractérielles, représentations figées, contraintes à sublimer ou à penser) qui garantissent les frontières de l’identité.
G. Bayle distingue alors les clivages structurels correspondant au clivage du Moi décrit par Freud en 1938. Ce sont pour lui des éléments stables qui constituent un élément architectural important du caractère du Moi. Ils délimitent les frontières « officielles » du Je, en le maintenant isolé de ce que le déni a écarté. Ces frontières ne sont pas que des limites, elles sont aussi des lieux de passage dont un des modes est l’identification projective.
Quant aux clivages fonctionnels, il les décrira, du côté de l’analyste comme générateurs de confusion et de vacillement du sentiment d’identité.
L’auteur reviendra sur cette distinction par le biais d’une réflexion sur l’objet : « Des espaces et des temps pour l’objet. »
« Le déni d’une partie du Moi, l’idéalisation d’une autre, et le clivage qui en résulte, entraînent un déni, une idéalisation et un clivage de la relation d’objet et par conséquent un clivage de celui-ci. » C’est pourquoi, l’objet du transfert, l’analyste peut être fonctionnellement clivé dans cette situation.
Si les clivages structurels, apportés de l’extérieur, sont antérieurs au refoulement, les clivages fonctionnels eux, constituent des aides au refoulement qui les précède.
Recherche d’une cohérence métapsychologique
Dans un souci de clarté métapsychologique, G. Bayle est amené à préciser ces notions, leur transmission et leurs rapports réciproques en définissant d’abord le trauma sexuel, la blessure narcissique et la carence narcissique.
Il décrit alors le mécanisme par lequel un clivage fonctionnel renforçant le refoulement dans la génération des parents peut entraîner l’existence dans la génération suivante d’un clivage structurel asymbolisant, nécessitant la mise en place d’une « prothèse » (physique, culturelle, comportementale) substitut à ce manque. Il donne comme exemple celui des survivants aux crimes contre l’humanité et des effets de leurs blessures, transformées en carences narcissiques dans leur descendance.
Le clivage structurel constitue alors, la limite entre le secteur du moi symboliquement organisé, géré par le refoulement et le secteur de la carence narcissique. L’auteur réaffirme qu’il ne s’agit pas d’une frontière hermétique, mais qu’il présente des porosités permettant des passages entre les deux secteurs. Il utilise pour décrire cet aspect l’image de l’estran, lieu de rencontre entre la terre et la mer limité par les niveaux des plus hautes et plus basses mers.
Il définit la carence narcissique « comme une solution de continuité, une agénésie du Moi, du pare-excitation et des censures, agénésie plongeant au cœur de la boule topique, défaut de croissance et d’évolution, mais surtout, et c’est là le ressort de l’histoire centre d’abolition symbolique ». Il s’agit d’une faille en secteur dont le fond est constitué par le Ça, l’orifice correspond au monde extérieur et dont les parois latérales taillées en plein Moi et Surmoi représentent le clivage structurel.
Les prothèses narcissiques sont les bouchons qui remplissent cette carence. Il peut s’agir de la néo-réalité d’une production délirante. L’analyste peut aussi, à son insu, par le biais de ce que G. Bayle nomme des VAP (Identifications vampiriques, adhésives, projectives) prendre le rôle de cette prothèse et s’y trouver réduit au rang d’objet fétiche. Il peut aussi accepter les clivages fonctionnels ainsi sollicités ou engendrés chez lui, tendant à l’ouverture d’un fonctionnement transitionnel.
Entre deuil et perversion narcissique
Dans cette troisième partie, G. Bayle reprend la question du deuil et de la douleur, des moyens nécessaires pour limiter cette dernière.
C’est là le rôle du déni de la perte qui isole une partie du Moi. Pour être maintenu, il lui faut des contre-investissements narcissiques qui peuvent être des créations personnelles comme des formations de caractère, ou collectives et culturelles.
L’évolution favorable se fait vers un travail de deuil progressif, fragmentant l’impact de la perte. Mais il peut se faire que l’équilibre entre le moi renforcé et la néo-formation clivée ne puisse être remis en cause. Il ne s’agit plus alors de clivages fonctionnels transitoires mais de « clivages fonctionnels maintenus, entretenus chroniquement et séparant par isolation une partie du Moi, dont le contenu est censé représenter l’objet ».
L’auteur cite ainsi le cas d’une patiente dont les parents ont perdu toute leur famille dans un camp de concentration nazi. Elle était comme programmée pour ne pas manifester d’affects dépressifs, tenir à distance tout ce qui risquerait d’entamer des défenses parentales constituées sur le mode du clivage fonctionnel. Elle était porteuse de la reproduction de ce clivage, sur un mode structurel. Les barrages sont ainsi transmis sans que soit donné le savoir de ce contre quoi ils agissent, d’où la carence d’organisation symbolique du Moi.
Par ce biais Gérard Bayle aborde la clinique de la perversion narcissique dans laquelle il est possible « d’utiliser l’énergie d’autrui pour colmater ses brèches et contenir ses mouvements pulsionnels », rejoignant ainsi des concepts décrits par Racamier et cheminant proche de lui, sur des voies souvent parallèles, à la recherche d’une troisième topique interactive.
« Le poison du secret, le poignard de la vérité » démontre que si le secret fait des fous, la révélation brutale peut faire des morts.
À partir d’exemples cliniques, G. Bayle poursuit sa réflexion sur la perversion narcissique, ses moyens d’action – communication paradoxale, non-dit, disqualification des affects et des pensées – et ses effets sur ses victimes.
Ses observations soulignent la fréquence du recours de celles-ci à une sexualité aux nombreuses composantes perverses, agie sans honte ni culpabilité, tentant ainsi de combler leur partie clivée. C’est aussi l’occasion d’une réflexion sur les effets comparés de la perversion des pervers narcissiques et celle des pervers sexuels pédophiles, de « l’inceste avec sexe et l’inceste sans sexe ».
L’exemple d’Œdipe est repris, à la fois quant au silence de ses parents adoptifs Polybe et Méropè sur son origine et leur stérilité, et quant aux effets de la pédophilie secrète de son père géniteur, La ïos, violeur du jeune Chryshippos. Ce dernier aspect serait comparable à une bombe à retardement dont les victimes seraient celles de la troisième génération, Antigone et ses frères.
C’est l’occasion pour Gérard Bayle de nous offrir un « Interdrame » à la mode antique, fiction mettant en scène un fils imaginaire d’Ismène, autre fille de Jocaste et d’Œdipe, et par là même demi-sœur du même Œdipe, Doryphoros à la psychose bien affirmée. Les prêtres d’Asclepios sollicités pour le guérir confronteront leurs techniques et leurs références théoriques dans des débats et pour des enjeux pleins de modernité.
Incidences pratiques de cette étude
La première concerne « Les soins du cadre ». S’il y a là pour G. Bayle une occasion de dénoncer certaines pesanteurs institutionnelles, c’est surtout une vigoureuse affirmation de la nécessité d’un cadre cohérent et bien posé, cadre qui a « deux feuillets, l’un interne, proche des schémas processuels, l’autre plus externe, en relation avec le monde qui entoure et crée le cadre du cadre ». Ce cadre, pour éviter dérives et déstructuration incestueuse, nécessite des soins, l’auteur en décrit différentes modalités. L’accueil des « cas difficiles » dont il nous parle en confirme l’impérieuse nécessité.
C’est au risque plus qu’à l’abri des « Ombres adorables » que G. Bayle achève cet ouvrage. Muriel est une patiente pour laquelle la sympathie, le sentiment de bien-être, d’intelligence hors de propos, envahissent l’analyste de façon surprenante. Elle est de ceux qui, après avoir été des enfants thérapeutes de leurs parents deviennent des mères plus que suffisamment bonnes pour leur entourage et pour l’analyste, se comportant envers lui comme un double effacé et discret, propre à combler blessures et carences narcissiques. Muriel était « une ombre en quête de corps, d’amour de soi, ne pouvant advenir qu’à partir du narcissisme d’un autre, l’analyste, entretenu par la patiente ». Pour lutter contre le risque de la désintrication pulsionnelle des pulsion de vie et pulsion de mort, le collage identitaire et les clivages dynamiques du Moi sont bien souvent au rendez-vous, ce que confirme le cas d’un autre patient little neurotic man.
Gérard Bayle nous fait part dans cette Épître des réflexions que lui a apporté sa riche expérience clinique, tant en séances individuelles que dans le cadre du psychodrame psychanalytique concernant des patients qui, un temps, ne faisaient pas partie de la clientèle des analystes.
Sa route suit la faille des clivages qui peuvent être abris ou dangers. Il n’y a pas été sans compagnons, organisant le balisage, certains familiers et souvent cités, C. Le Guen, A. Green, M. de M’Uzan, P.-C. Racamier... S’il n’a pas été séduit par le chant des sirènes kleiniennes et le splitting, il utilise volontiers cependant le concept d’identification projective. Restant également hors de la théorisation lacanienne, il n’hésite pas malgré tout à reprendre le terme de « forclusion » sur lequel il conclut sa présentation de 1998. « Au point où j’en suis dit-il alors, je pense qu’il faut retenir à côté du déni “conservateur”, le rôle destructeur de la forclusion ; le déni protège de ce que la forclusion détruit. »
G. Bayle est un authentique marin qui sait que pour pouvoir supporter la désorientation sans faire courir de risque à ceux qui naviguent avec lui, il vaut mieux savoir qu’il existe des repères et qu’il importe de ne pas les perdre de vue trop longtemps.
C’est aussi un psychodramatiste qui aime s’ébattre sur l’estran, laissant libre cours à son goût pour la transitionnalité. L’utilisation qu’il fait avec un patient du personnage de M. Preskovitch, réfugié des pays de l’Est dans la pièce de théâtre Le père Noël est une ordure en est un exemple savoureux.
Ce livre ancré dans l’expérience de la cure témoigne de façon convaincante des avancées conceptuelles qu’a permis l’effort constant de l’auteur pour réduire l’espace théorico-pratique dans l’abord de patients auxquels des secteurs psychiques importants de symbolisation font défaut.
Jean-Pierre Veuriot
24, rue de Vittel
25000 Besançon