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S'inscrire Alertes e-mail - Revue française de psychanalyse Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLe travail du présent
AuteurPaul Denis du même auteur
Près du passé luisant demain est incolore,
Il est informe aussi près de ce qui, parfait
Concentre tout l’ensemble et l’effort et l’effet.Guillaume Apollinaire.
Passé, présent et avenir dans la cure... À proprement parler il ne s’agit pas du temps mais de la façon dont l’esprit traite l’écoulement du temps et les événements survenus, pour bâtir ou non des ensembles faits de l’investissement de fantasmes, d’affects, de traces mnésiques, de sensations et de perceptions. Il s’agit du passé psychique, du présent psychique et de l’avenir psychique, catégories où le poids de la répétition, celui du fantasme et de la fantasmatisation l’emportent sur celui de la réalité, s’il en est une en matière de temps. De ce point de vue il est important de distinguer le « présent » et l’ « actuel ». Le présent s’inscrit dans une durée – le moment présent dit-on – l’actuel dans l’instant. Le présent prend un sens par rapport à ce qui précède et le suit. L’actuel apparaît isolé de tout passé intelligible et ne promet rien que lui-même. Une rencontre se vit au présent un traumatisme dans l’actuel. Le présent trouve et retrouve, l’actuel est un présent qui ne retrouve rien[1] [1] Voir sur ce point P. Denis, « La belle...
suite.
LE TRAVAIL DU PRÉSENT
2 Le présent est, au jour le jour, le destin essentiel du passé, il est le résultat d’une élaboration psychique qui, à la fois, détache le sujet de ce qu’il vient de vivre et en garde l’élan. De même que l’on a pu dire que le travail du rêve constituait le deuil des objets de la veille[2] [2] Jean Guillaumin, « Le travail du rêve...
suite, le travail du présent implique le deuil des objets du passé immédiat et l’anticipation d’une continuité relationnelle ; il présuppose aussi le deuil des objets d’autrefois sans lequel un voile recouvre le vécu d’aujourd’hui, séparant les forces vives du sujet de ses expériences nouvelles.
3 Ce travail de l’esprit est incessant et contradictoire puisqu’il implique à la fois anticipation, détachement et conservation. Michelet évoque ainsi ce travail de l’esprit auquel l’homme est condamné, et qu’il faut interdire à la sorcière : « Pénétrer l’avenir, évoquer le passé, devancer, rappeler le temps qui va si vite, étendre le présent de ce qui fut et de ce qui sera, voilà deux choses proscrites au Moyen Âge. En vain. Nature est ici invincible ; on n’y gagnera rien. Qui pêche ainsi est homme » (Michelet, La sorcière). Mais ce travail continu de changement, ce mouvement incessant comporte sa part de menace : « Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui va-t-il nous déchirer, avec un coup d’aile ivre... » l’édifice psychique stabilisé jusque-là par le gel[3] [3] « . . . ce lac dur, oublié, que hante sous...
suite. Il faut pouvoir supporter, ne serait-ce qu’a minima un certain degré de dépersonnalisation, d’inquiétante étrangeté. « Un trouble de mémoire sur l’Acropole » constitue le récit accompli d’un moment présent dans ses articulations au passé et au futur, d’un moment où selon l’expression de Claude Smadja « ... chacun des trois temps, passé, présent et futur, [est] pénétré des deux autres »[4] [4] C. Smadja, « Destins de la sensorialité...
suite. Le présent est le résultat d’une création permanente fondée sur le traitement, au fur et à mesure, des rapports entre « actuel » et « passé », fondée sur la capacité au changement d’objet, c’est-à-dire sur la possibilité de continuer à investir autrement, à donner un sens nouveau à cet objet qui change sous mes yeux, s’approche ou se retire, soulève en moi des représentations et des affects imprévus même s’ils ont été désirés : le présent consiste à rêver l’actuel. L’idéal, confondu avec l’objet perdu, s’en dégage lors du désinvestissement de celui-ci et peut à nouveau soutenir des anticipations positives : passé, présent et avenir sont alors de nouveau associés.
4 Les achoppements de ce travail du présent ne peuvent qu’être nombreux, fréquents, susceptibles d’apparaître chez tout un chacun, mais leur constance et leurs modalités viennent caractériser différentes situations cliniques plus ou moins stables ou durables.
LE REFUS DU DEUIL
5 Le passé c’est ce qui reste après un processus de deuil. Sans travail de deuil la perte demeure actuelle : la catégorie du passé ne se constitue pas. Or, tout deuil est conflictuel, implique l’acceptation de l’ambivalence et la désidéalisation au point que le sujet peut en refuser le cours. Écoutons ici encore Michelet qui prête sa voix à la Sorcière parlant des morts : « Que je m’oublie mille fois plutôt que de les oublier ! Et, cependant, quoi qu’il en coûte, on est obligé de le dire, certaines traces échappent, sont déjà moins sensibles ; certains traits du visage sont, non pas effacés, mais obscurcis, pâlis. Chose dure, amère, humiliante, de se sentir si fuyant et si faible, ondulant comme l’eau sans mémoire ; de sentir qu’à la longue on perd du trésor de douleur qu’on espérait garder toujours ! Rendez-la moi, je vous prie ; j’y tiens trop à cette riche source de larmes... Retracez-moi je vous supplie ces effigies si chères... Si vous pouviez du moins m’en faire rêver la nuit ! » L’échec de l’emprise sur le souvenir condamne au deuil ou à la recherche d’une actualisation permanente de la perte par le culte de la douleur, de l’affect autoprovoqué, du désir de l’objet perdu. C’est ce que décrit ainsi Simone Weil : « Perdre quelqu’un : on souffre que le mort, l’absent soit devenu de l’imaginaire, du faux. Mais le désir que l’on a de lui n’est pas imaginaire. Descendre en soi-même, où réside le désir qui n’est pas imaginaire. Faim : on imagine des nourritures mais la faim elle-même est réelle : se saisir de la faim. La présence du mort est imaginaire mais son absence est bien réelle ; elle est désormais sa manière d’apparaître. »[5] [5] Simone Weil, La pesanteur et la grâce, Agora,...
suite Le travail psychique ne vise pas ici au deuil mais à retrouver une forme d’actualité de l’objet, à maintenir l’actualité de la perte par le culte d’une sensation : la faim de l’objet. Ce n’est pas tant l’absence qui est réelle mais la faim, recherchée en soi-même, qui vient donner un contenu positif à l’absence et réalise une actualisation qui l’affirme et la nie : fétichisme de la faim d’objet qui s’inscrit très naturellement dans le cadre de la perversion affective de Christian David. Il est frappant de constater, chez l’anorectique qu’était Simone Weil, le choix de la sensation de faim pour lutter contre le deuil : s’emparer de la faim. Il s’agit de lutter contre la déchirure imposée par le travail du deuil, allant de pair avec la tyrannie de l’objet aimé dont il faut pouvoir se détacher sans se perdre, en retrouvant quelque chose de soi-même jusque-là attaché à lui. « Frapper l’objet à mort », disait Freud, le renvoyer à l’imaginaire, à l’irréalité, si l’on suit Simone Weil. L’idéal serait alors de « désirer sans objet » pour s’arracher à celui-ci : « Descendre à la source des désirs pour arracher l’énergie à son objet. C’est là que les désirs sont vrais en tant qu’énergie. C’est l’objet qui est faux. Mais arrachement indicible dans l’âme à la séparation d’un désir et de son objet » (Simone Weil)[6] [6]Ibid. , p. 31. ...
suite. La lutte contre cet « arrachement indicible » se fait par l’actualisation, contre le travail du présent et son lien à l’avenir, contre l’anticipation d’un nouvel objet possible : « C’est là l’usage du désespoir qui détourne de l’avenir » (Simone Weil)[7] [7]Ibid. , p. 29. ...
suite.
LE REFUS DU PASSÉ
6 Mais le sujet peut chercher à rompre tout lien entre le passé et le présent pour s’enfermer dans l’actuel comme le personnage d’Henri IV de Pirandello qui, après un court moment « au présent », retourne à l’actualité de son délire. Rompre les liens avec le passé, brûler ses vaisseaux, promesse de retour et d’avenir, c’est encore brûler les livres et s’enfermer dans une muraille pour tenter une suppression du passé sur le modèle de Chi Hoang-Ti empereur de Chine ; Borges l’évoque ainsi : « Chi Hoang-Ti avait exilé sa mère comme débauchée ; dans sa dure justice les orthodoxes ne virent autre chose qu’une impiété ; Chi Hoang-Ti voulut peut-être effacer les livres canoniques parce qu’ils l’accusaient ; Chi Hoang-Ti voulut peut-être abolir tout le passé pour abolir un seul souvenir : l’infamie de sa mère (ce n’est pas autrement qu’un roi, en Judée, fit tuer tous les enfants pour en tuer un seul). »[8] [8] J. -L. Borges, « La muraille et les livres ». ...
suite Le passé traumatique peut imposer une vie dans l’actuel, sans présent ni avenir.
7 Le refus du passé, son bannissement, font partie d’une forme de clivage du moi et se retrouvent dans certaines organisations perverses ou dans des fonctionnements qui privilégient la sensation immédiate et le surinvestissement d’un présent, dégradé en actuel, dans une volonté de coupure avec les objets parentaux. Faire table rase du passé suffirait à provoquer des lendemains qui chantent : illusion révolutionnaire mais aussi, à une époque, psychanalytique. Le passé est maudit, pire : porteur de malédiction : « Le présent serait plein de tous les avenirs, si le passé n’y projetait déjà une histoire » (André Gide). Cette formule pourrait servir de manifeste à une conception perverse de la temporalité : la perversion ne veut connaître que l’actuel c’est-à-dire le présent coupé du passé chargé des instances, coupé du Surmoi élaboré dans le deuil du projet œdipien. S’il n’y a ni passé ni avenir pourquoi s’interdire quoi que ce soit ? La névrose, négatif de la perversion, pourrait quant à elle, reprendre en l’inversant la formule de Gide : le présent n’est plein de tous les avenirs que parce que le passé y projette une histoire. Mais, au contraire, la volonté de briser le lien entre le présent et le passé implique le rejet des objets internes, leur isolation ; l’un des moyens de cette isolation est le surinvestissement de l’actuel, de la sensation, de l’excitation, du désir pour lui-même coupé de l’objet : « Je te le dis en vérité Nathanaël, chaque désir m’a plus enrichi que la possession toujours fausse de l’objet même de mon désir » (André Gide). L’expérience psychique de la satisfaction, en tant qu’elle est liée aux représentations antécédentes et constructrice de représentations nouvelles, est ici évitée pour la recherche de son seul versant physique, « sensationnel ». Ce n’est pas l’objet – construction psychique – qui est idéalisé mais le désir cultivé pour lui-même dans l’exaltation narcissique de s’affranchir de l’objet : « Que l’importance soit dans ton regard, non dans la chose regardée » (André Gide). La disparition des instances au profit du culte du seul plaisir apparaît dans une maxime comme celle-ci : « Ne distingue pas Dieu du bonheur et place ton bonheur dans l’instant. » Mais de quel bonheur s’agit-il dans lequel Dieu est ainsi soluble ? Le plaisir dans son actualité. Dès lors à quoi bon l’avenir ? Passé et futur sont conjointement évités par une fuite dans l’actuel. L’objet n’a plus à être recherché, attendu, conquis ; tout vouloir, signe dérisoire d’inféodation aux objets, peut disparaître. Le mépris de l’anticipation va de pair avec le mépris du passé. Le fétichisme n’est pas ici, comme chez Simone Weil, celui de l’affect douloureux issu du passé, surinvestissement d’un élément d’hier relié à un objet dont il faut actualiser la perte, il est celui de l’instant coupé d’hier. L’un s’apparente à la dépression, l’autre au triomphe maniaque.
LE SURINVESTISSEMENT DU PASSÉ ET LE FÉTICHISME DU SOUVENIR
8 Des deux formes de fétichisme que nous venons d’évoquer il est possible de dire qu’elles échouent dans la mesure où elles n’offrent pas d’issue élaborative à la perte ni ne permettent la constitution d’un « présent ». Toutes deux ramènent à l’actuel.
9 Mais il est une forme de surinvestissement du passé qui peut jouer, par rapport à la perte, le rôle efficient du fétiche face à la menace de castration. Ce mode de fonctionnement que l’on pourrait décrire comme fétichisme du souvenir peut être appliqué par le sujet à ses propres souvenirs ou à ceux d’autrui.
10 Proust – son organisation personnelle s’appuyait-elle sans doute largement sur ce moyen – pourrait nous en fournir, dans son œuvre, de multiples illustrations, tel ce passage, éloquent, choisi dans Le temps retrouvé :
11 « Une dame sortit, car elle avait d’autres matinées et devait aller goûter avec deux reines. C’était cette grande cocotte du monde que j’avais connue autrefois, la princesse de Nassau. Si sa taille n’avait pas diminué (ce qui lui donnait l’air, par sa tête située à une bien moindre hauteur qu’elle n’était autrefois, d’avoir ce qu’on appelle un pied dans la tombe),on aurait à peine pu dire qu’elle avait vieilli. Elle restait une Marie-Antoinette au nez autrichien, au regard délicieux, conservée, embaumée grâce à mille fards adorablement unis qui lui faisaient une figure lilas. Il flottait sur elle cette expression confuse et tendre d’être obligée de partir, de promettre tendrement de revenir, de s’esquiver discrètement, qui tenait à la foule des réunions d’élite où on l’attendait. Née presque sur les marches d’un trône, mariée trois fois, entretenue, longtemps et richement, par de grands banquiers, sans compter les mille fantaisies qu’elle s’était offertes, elle portait légèrement sous sa robe, mauve comme ses yeux admirables et ronds et comme sa figure fardée, les souvenirs un peu embrouillés de ce passé innombrable. Comme elle passait devant moi en se sauvant à l’anglaise, je la saluai. Elle me reconnut, elle me serra la main et fixa sur moi les rondes prunelles mauves de l’air qui voulait dire : “Comme il y a longtemps que nous ne nous sommes vus ! Nous parlerons de cela une autre fois.” Elle me serrait la main avec force, ne se rappelant pas au juste si en voiture, un soir qu’elle me ramenait de chez la duchesse de Guermantes, il y avait eu ou non une passade entre nous. À tout hasard elle sembla faire allusion à ce qui n’avait pas été, chose qui ne lui était pas difficile puisqu’elle prenait un air de tendresse pour une tarte aux fraises, et mettait, si elle était obligée de partir avant la fin de la musique, l’air désespéré d’un abandon qui ne serait pas définitif. Incertaine d’ailleurs sur la passade avec moi, son serrement de main furtif ne s’attarda pas et elle ne me dit pas un mot. Elle me regarda seulement comme j’ai dit, d’une façon qui signifiait “Qu’il y a longtemps !” et où repassaient ses maris, hommes qui l’avaient entretenue, deux guerres, et ses yeux stellaires, semblables à une horloge astronomique taillée dans une opale, marquèrent successivement toutes ces heures solennelles du passé si lointain qu’elle retrouvait à tout moment quand elle voulait vous dire un bonjour qui était toujours une excuse. Puis, m’ayant quitté, elle se mit à trotter vers la porte... (...) Même près de la porte, je crus qu’elle allait prendre le pas de course. Et elle courait en effet à son tombeau. »
12 C’est au cœur de l’évocation d’un personnage plongé dans l’étourdissement de son actualité – qui s’esquive, n’est jamais présent, dont le bonjour est « toujours une excuse » – que le fétichisme du souvenir, chez le narrateur, apparaît dans un sens très proche du fétichisme sexuel ordinaire : « Elle portait légèrement sous sa robe (...) les souvenirs un peu embrouillés de ce passé innombrable. » Le souvenir, aussi précisément localisé, jouerait ici le même rôle qu’un sous-vêtement « légèrement porté » ; l’investissement fétichiste s’attache ici, par le biais des souvenirs laissés in situ, à tous les partenaires sexuels antérieurs de la « grande cocotte du monde », en une forme efflorescente du tabou de la virginité. Le passé renvoie à la scène primitive que l’on ne peut aborder sans soutien homosexuel... La princesse de Nassau est l’inverse de l’image idéalisée de la mère. Nous pouvons penser que, pour nombre de sujets, ce type de fétichisme du souvenir leur permet une relation au présent avec des relations nouvelles et permet une sorte de manipulation contraphobique du passé.
13 Cette recherche d’une emprise sur le passé est particulièrement nette dans le cas des sujets qui surinvestissent des supports matériels érigés en « souvenirs » ou en reliques. Ceux-ci sont à la fois des moyens de culte et de sacrilège : culte du passé qui protège du présent, sacrilège qui triomphe du passé et le réduit à rien. L’usage prémédité par Mlle Vinteuil de la photo de son père, posée sur la petite table comme une partition sur le piano, offerte à la profanation, confond culte et sacrilège. C’est le commentaire même de Proust : « C’est à cause de ce culte... [que]... les deux jeunes filles avaient pu trouver un plaisir dément aux profanations qui ont été racontées. (L’adoration pour son père était la condition même du sacrilège de sa fille...). » Cette confusion vise à abolir tout travail de deuil, toute institution d’un passé porteur d’instances, dans l’actualité d’un agir.
14 Julien Rouart parlait du souvenir comme d’une « amnésie organisée », c’est le cas du souvenir écran mais aussi de ces souvenirs conservés dans la mémoire de façon fixe, comme écrits, et qui protègent contre la résurgence imprévue de représentations ou d’émois disparus. Dans le fétichisme ordinaire des supports de souvenir, l’investissement des objets élus comme fétiches est le moyen d’une recréation d’un passé, d’une tentative d’emprise sur lui ; non pas du passé dynamiquement lié au présent et au futur, mais d’un passé récrit qui se voudrait véridique – l’objet vaut preuve – et fiable, ce qu’il ne peut être qu’au prix d’un choix qui l’immobilise, sorte de néo-passé expurgé de ses passages non pas les pires ni les meilleurs mais les plus incertains. La volonté est, d’une certaine manière, de retourner non pas au passé mais à un passé, pour y rester une fois qu’il aura été rendu stable, déminé, révisé par sa réécriture. Le fétichiste est un voyageur du temps et le fétiche une machine à explorer le temps, mais il s’agit de l’explorer pour le recréer, non pour y découvrir du nouveau ni pour lui laisser donner un sens au présent[9] [9] Les conduites vestimentaires comportent aussi...
suite.
15 Dans cette perspective l’analyste qui se conduit en fétichiste des souvenirs de son patient peut se faire l’auxiliaire d’une amnésie organisée chez celui-ci et arrêter en fait le mouvement du processus analytique en le limitant à l’actualisation de souvenirs, à une isolation d’éléments tirés du passé mais retirés du courant associatif.
LE PRÉSENT DANS LA CURE
16 Si l’on envisage le déroulement de la cure psychanalytique sous l’angle de cette opposition entre l’actuel et le présent, on peut avancer que le premier des buts de l’analyse, et de l’activité interprétative de l’analyste, serait de permettre au patient de passer de l’actuel au présent ; l’insistance de beaucoup d’auteurs sur l’importance du hic et nunc de la séance comme point de départ de l’interprétation analytique trouverait ici une forme de justification. Pourtant la simple désignation par l’analyste de ce qui se produit chez son patient à tel moment de la séance, ici et maintenant, ne suffit pas ; elle peut même contribuer à fixer le fonctionnement psychique du patient dans l’actuel si elle ne comporte pas une dimension d’interprétation transférentielle. Le transfert est d’abord une actualisation de conflits anciens et c’est son interprétation qui conduira, dans le hic et nunc de la séance d’abord, puis dans l’ensemble du mouvement de la cure, à la construction réciproque du passé et du présent. Le rapport transfert / contre-transfert confronte les mouvements psychiques « actuels » du patient à ceux de l’analyste dont il faut attendre qu’ils se déroulent « au présent ». Si l’actualisation transférentielle des conflits du patient avait un effet traumatique excessif sur l’analyste, celui-ci aussi se mettrait à vivre la séance dans l’ « actuel » et le mouvement de la cure s’arrêterait, au moins pour un temps...
17 Prenons l’exemple d’une séance ordinaire, laquelle suit immédiatement une absence prévue de l’analyste. Le patient entre nerveusement dans le bureau et commence : « On pourrait écrire sur votre porte que c’est ici le temple du désespoir... En sortant de votre bureau, la dernière fois, je me suis réjoui : quatre jours sans séance... Et puis la nuit qui a suivi j’ai fait un rêve où je luttais pour ne pas m’enfoncer... et le lendemain je me suis pris de bec avec tous mes clients, je sentais en moi une colère... J’ai senti que c’était une colère contre vous et que c’était votre faute... Vous m’avez influencé pendant toutes ces séances, endoctriné à mon insu, blessé. Vous faites des choses exprès pour me faire penser à mon père comme le jour où vous avez mis votre veste sur le dossier de votre fauteuil, comme le faisait mon père... »
18 Le patient entasse des accusations, véhément, douloureux, dans une sorte de délire persécutoire extemporané – actuel – très pénible pour lui, au point de faire surgir l’idée chez l’analyste de se justifier, de démentir. Celui-ci doit consciemment freiner cette tentation apologétique en faisant appel à la formule de l’un de ses aînés, Francis Pasche en l’occurrence, selon laquelle il ne faut pas « discutailler » avec les patients. Après cette invocation à une figure surmo ïque de son propre passé, l’analyste se contente de rappeler le passé récent de la cure et la séance manquante :« Et je vous ai supprimé une séance... »
19 « Exact, reprend le patient, et l’autre jour je suis arrivé en retard et la fois d’après vous m’avez dit que vous ne seriez pas là... » Et après un silence : « C’était peut-être le hasard... ” Le ton commence à changer, la souffrance s’est dissipée : « Avant-hier j’ai revu cette personne qui a eu un accident, elle se sentait victime, elle a peur... Je suis comme cette personne, j’ai peur... »
20 L’analyste se manifeste à nouveau pour dire : « Plus vous avez confiance en moi et plus vous avez peur... » Le patient acquiesce, se sent près de pleurer, et ajoute qu’il a bien failli ne pas revenir malgré la nécessité qu’il ressent d’un changement en lui : « ... maintenant les choses ont commencé et je ne peux plus revenir en arrière quoi qu’il arrive... et en même temps je me sens porté, je ne suis plus seul en face de mes difficultés. »
21 L’actualisation transférentielle d’un vécu persécutoire – qui ne sera rapporté aux vicissitudes de la relation maternelle qu’ultérieurement – a trouvé au cours de la séance une issue vers une reprise du travail psychique « au présent » du fait du rapport établi explicitement par l’analyste entre ce qui se passait dans le hic et nunc de la séance et son rôle personnel dans le passé immédiat de la cure ; mais ce rapport a pu être établi uniquement parce que l’analyste se tenait lui-même dans un mode de pensée « au présent », articulant ce qu’il ressentait de la séance avec le passé de cette cure analytique particulière et avec son propre passé de novice. L’état de colère du patient, son impression sans distance d’être sous la coupe de l’analyste vécu comme une imago toute-puissante et maléfique, a été remplacé par un jeu de représentations associant celle d’un analyste qui peut être soumis au hasard, à celle d’une personne autre, victime qui représente le patient lui-même. Les affects liés à ce déroulement de représentations sont pour cet homme des émotions plus nuancées que la colère : la peur est exprimée de façon relative, et des larmes lui viennent aux yeux. Quant à la seconde intervention de l’analyste, laquelle se réfère au futur – la confiance... – elle parachève le rétablissement du travail du présent dans l’esprit du patient qui, à nouveau, relie ce qu’il vit à ce qu’il a vécu et à l’anticipation d’un changement, accompagnée d’un affect heureux. Un régime imago ïque s’est trouvé remplacé par un mode de fonctionnement psychique fondé sur le jeu des représentations[10] [10] Cf. P. Denis, « D’imagos en instances,...
suite. D’autres interventions, moins plates, auraient pu avoir un effet analogue ou meilleur, mais la platitude même des interprétations citées dans cet exemple permet de dégager leur effet de tout soupçon d’inatteignable magie.
22 Pour conclure, il me semble que tout analyste pourrait souscrire à ce mot de Valéry : « Mais le temps est mon ennemi personnel. J’entends cette espèce de temps qui sous forme d’un petit carnet se porte à la place du cœur – qu’il a rongé. »[11] [11] Dans une lettre à Bergson, P. Valéry, Lettres...
suite C’est le temps de l’actuel qu’évoque ainsi l’auteur du Cimetière marin, ce temps ennemi du temps qu’il faut pour rêver, penser, analyser... Chacune des particularités que j’ai décrites plus haut : refus du deuil, refus du passé, fétichisme du souvenir, peut venir, à un moment ou un autre, affecter notre façon d’écouter nos patients et notre mode d’interprétation. Selon l’impact traumatique sur nous des difficultés du patient, nous aurons tendance à souffrir de l’une ou l’autre de ces affections ; la reconnaître peut nous permettre de quitter la forme de fonctionnement dans l’actuel auquel elle correspond et de reprendre notre travail « au présent » au service de l’appareil psychique de notre patient dont le passé retrouvera son destin naturel : le présent.
23 Paul Denis
7, rue de Villersexel
75007 Paris
Notes
[ 1] Voir sur ce point P. Denis, « La belle actualité », Revue française de psychanalyse, LIX, 4, 1995, et C. Smadja, « Destins de la sensorialité et des affects dans la reconstruction du temps vécu », Revue française de psychanalyse, LX, 4, 1996.
[ 2] Jean Guillaumin, « Le travail du rêve comme deuil des objets de la veille », Revue française de psychanalyse, XLV, 1, 1981.
[ 3] « ... ce lac dur, oublié, que hante sous le givre / Le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui ? » (S. Mallarmé). 
[ 4] C. Smadja, « Destins de la sensorialité et des affects dans la reconstruction du temps vécu », Revue française de psychanalyse, LX, 4, 1996. 
[ 5] Simone Weil, La pesanteur et la grâce, Agora, Plon, 1991, p. 32. 
[ 6] Ibid., p. 31. 
[ 7] Ibid., p. 29. 
[ 8] J.-L. Borges, « La muraille et les livres ». 
[ 9] Les conduites vestimentaires comportent aussi cette dimension de voyage dans le temps qu’il s’agisse de conduites personnelles ou des changements dans la mode et du retour des modes d’autrefois.
[ 10] Cf. P. Denis, « D’imagos en instances, un aspect de la morphologie du changement », Revue française de psychanalyse, 4, 1996, p. 1171-1185.
[ 11] Dans une lettre à Bergson, P. Valéry, Lettres à quelques-uns, Gallimard, Paris, 1952.
Résumé
Le présent, inscrit dans la durée et défini par les liens mêmes qui le rattachent au passé et au futur, doit être distingué de l’actuel, isolé dans le déroulement du temps. L’auteur décrit trois cas de figure qui font obstacle à ce qu’il appelle “ le travail du présent ” : le refus du deuil, le refus du passé, le fétichisme du souvenir. À partir de l’exemple clinique d’une séance d’analyse il montre, dans le hic et nunc, le rôle de l’interprétation dans le passage du fonctionnement psychique du patient de l’actuel au présent.Mots clés
Deuil, Séance, Souvenir, Fétichisme, Perversion, Marcel Proust, Interprétation
The present, inscribed in time, and defined by the particular links that bind it to the past and to the future, should be distinguished from the current moment, isolated in the passing of time. The author describes three cases of obstacles to what he calls “ the work of the present ” : the refusal to mourn, the refusal of the past and the fetishism of memory. In the light of the clinical example of an analytic session, he shows, in the hic et nunc, the role of interpretation with regard to the passing of the patient’s psychic functioning from the current moment to the present.Key-words
Mourning, Session, Memory, Fetishism, Perversion, Marcel Proust, Interpretation
Die Gegenwart, welche in der Dauer eingeschrieben ist und durch die Verbindungen mit der Vergangenheit und der Zukunft definiert wird, muss von dem Aktuellen unterschieden werden, im Ablauf der Zeit isoliert. Der Autor beschreibt drei Figuren die sich dem, was er “ Arbeit der Gegenwart ” nennt, widersetzt : die Ablehnung der Trauer, die Ablehnung der Vergangenheit, der Fetischismus der Erinnerung. Vom klinischen Beispiel einer Analysesitzung ausgehend, zeigt der Autor im “ hic et nunc ” die Rolle der Deutung im Übergang des psychischen Geschehens des Patienten vom Aktuellen zur Gegenwart auf.Schlüsselworte
Trauer, Sitzung, Erinnerung, Fetischismus, Perversion, Marcel Proust, Deutung
El presente, inscrito en la permanencia y definido por los lazos que lo unen con el pasado y con el futuro, debe ser diferenciado de lo actual, aislado en el desarrollo del tiempo. El autor describe tres casos que obstaculizan a lo que él denomina “ el trabajo del presente ” : el rechazo del duelo, el rechazo del pasado, el fetichismo del recuerdo. A partir del ejemplo clínico de una sesión en aná lisis muestra, en el hic et nunc, el papel de la interpretación en la transición del funcionamiento psíquico del paciente, de lo actual a lo presente.Palabras claves
Duelo, Sesión, Recuerdo, Fetichismo, Perversión, Marcel Proust, Interpretación
Il presente iscrive nella durata e definisce attraverso i legami stessi che lo legano al passato ed al futuro ; deve essere distinto dall’attuale, che è isolato nello scorrere del tempo. L’autore descrive tre situazioni che fanno ostacolo a quello che egli chiama “ il lavoro del presente ” : il rifiuto del lutto, il rifiuto del passato, il feticismo del ricordo. Partendo dall’esempio clinico d’una seduta, l’autore mostra, nel hic et nunc, il ruolo dell’interpretazione sul passaggio dall’attuale al presente nel funzionamento psichico del paziente.Parole chiave
Lutto, Seduta, Ricordo, Feticismo, Perversione, Marcel Proust, Interpretazione
PLAN DE L'ARTICLE
- LE TRAVAIL DU PRÉSENT
- LE REFUS DU DEUIL
- LE REFUS DU PASSÉ
- LE SURINVESTISSEMENT DU PASSÉ ET LE FÉTICHISME DU SOUVENIR
- LE PRÉSENT DANS LA CURE
POUR CITER CET ARTICLE
Paul Denis « Le travail du présent », Revue française de psychanalyse 3/2001 (Vol. 65), p. 731-740.
URL : www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2001-3-page-731.htm.
DOI : 10.3917/rfp.653.0731.




