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Revue française de psychanalyse

2001/4 (Vol. 65)

  • Pages : 464
  • ISBN : 2130519075
  • DOI : 10.3917/rfp.654.1057
  • Éditeur : P.U.F.


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“ J’ai été amené, en chacune des occasions qui se sont présentées, à m’attarder longuement devant [les œuvres d’art]... ; je voulais les appréhender à ma manière, c’est-à-dire me rendre compte de ce par quoi elles font effet... Une disposition rationaliste ou peut-être analytique regimbe en moi, refusant que je puisse être pris sans en même temps savoir pourquoi je le suis et ce qui me prend ainsi. ” [1]   S. Freud, Le Mo ïse de Michel Ange, in L’inquiétante... [1] Ce qu’évoque Freud dans ce préambule du Mo ïse de Michel-Ange pourrait aussi bien décrire le paradoxe et la portée des événements psychiques dans la cure. Le fait psychique, avant toute élucidation, est un effet, mais ce qu’il accomplit ne peut être compris dans le seul registre de ce qui s’éprouve.

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Freud n’accorde aucune prévalence à l’intuition et à l’émotion comme outils d’une connaissance immédiate, pas plus qu’il n’élève le langage au rang d’unique fondement de la structure inconsciente. Entre les deux courants qui se sont par la suite opposés et que Michel Neyraut a regroupés sous les expressions de « psychanalyse pathétique » et de « psychanalyse rhétorique », l’héritage freudien est celui de l’exigence critique [2]   M. Neyraut, Les raisons de l’irrationnel, Paris, PUF,... [2] . Sans doute est-ce par là que la psychanalyse se distingue radicalement de toute forme de psychothérapie. Si la position freudienne est une position critique, c’est non seulement parce qu’elle soutient sans relâche l’écart entre les faits et les effets – écart qui fonde l’activité théorique –, mais aussi parce qu’elle ne perd jamais de vue que la raison, si excitée par la puissance de sa spéculation, est bel et bien l’autre folle du logis [3]   Position inaugurée par Kant dans la lettre à Marcus... [3] .

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Or concevoir l’événementialité psychique en termes de processus suppose que la pensée bâtisse l’appareil qui a produit l’effet, construise les mécanismes à l’œuvre, échafaude le dispositif qui permet d’interpréter le produit. Le terme de « productivité », qui scande si fortement l’œuvre freudienne – productivité du transfert, productivité de la résistance, productivité du rêve, des lapsus, des actes manqués –, ramasse en un seul site le saisissement, l’efficience et leur théorisation [4]   Paradoxe fortement soulevé par le contradicteur de... [4] . En appui sur la permanence de leur trouble, les psychanalystes font de celui-ci tout à la fois l’étai de leur écoute et le levier de toutes les opérations métapsychologiques. Et celles-ci sont de division. Le dualisme freudien est un produit direct de l’association libre : l’accès à ce que nous identifions comme un fond résulte d’un traitement de la surface selon une méthode qui a constitué son objet en postulant l’autonomie de son sens. Sans cette posture extrêmement particulière adoptée par l’attention, sans l’orientation de la conscience vers ce qui apparaît comme des discontinuités, en somme sans la tenaille étrange dans laquelle nous tenons les manifestations psychiques entre la liberté de l’incongruité et le regard logique qui s’empare des ruptures et des lacunes, la surface perceptive ne se diviserait pas. Le procédé de décollement du fond à partir de la forme est premièrement le fruit de cette disposition et de cet usage de la perception : de son agencement par ce qui se présente, de sa destination vers le non-voulu, de son ordonnancement entre suspension du jugement et exercice du jugement, pivot de l’inférence et de l’interprétation.

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L’ampleur du thème du Congrès qui s’ouvre aujourd’hui tient au fait que la Darstellbarkeit – si mal traduit par figurabilité –, disons « la présentabilité » ou « l’aptitude à la présentation » nous contraint à revisiter le rapport organique qui unit le tissu, la méthode et l’échafaudage du bâtiment : le tissu qui est fait du discours et de toutes les perceptions sensorielles qui l’accompagnent ; la méthode qui est par principe de fragmentation et de déliaison – ce que Freud nomme le « en détail » de l’analyse ; et l’échafaudage qui doit être en mesure de rendre compte du mouvement. La solidarité absolue entre la qualification du matériel, le procédé par lequel il est recueilli et l’édifice théorique qui en légitime le découpage et l’élaboration, recouvre le simple fait que l’on puisse ouvrir la question de ce qui est possiblement présentable à la conscience sans que celle-ci en ait conscience. Chaque fois, que ce soit dans le travail du rêve ou dans les actes fortuits de notre pathologie quotidienne, l’intention psychique d’accomplir le souhait en le réalisant de manière travestie, s’ajuste sur ce qui permet de le présenter. Autrement dit : l’intention ne retient que ce qui se prête à la présentation.

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En postulant que sans cesse s’immisce dans le champ de la sensibilité une part qui, bien que perçue, n’est pourtant pas discernée, la théorisation des conditions de présentation à la conscience de ce qu’elle ne se représente pas engage de facto les fondements mêmes de la théorie de l’écoute. Davantage, elle donne la mesure du bouleversement inauguré par la psychanalyse dans l’anthropologie humaine. Ce bouleversement ne tient pas qu’à la découverte de contenus ignorés, infantiles et sexuels, dans la représentation que l’humanité se fait de ce qui la meut. Il tient au moins autant au schisme irréversible provoqué par l’application de la notion de travail à la vie psychique. Nous sommes faits de transactions, de compromis, d’arrangements, nous sommes faits de formations. Jamais la source, la chose n’apparaîtront en dehors des formes qui nous affectent et que nous créons. De ce point de vue, la fiction de l’appareil n’est elle-même qu’une de ces formes destinées à créer le monde. C’est en ce sens aussi, celui conféré par la rupture sans contrepartie entre présentation et représentation, que le Moi doit apprendre qu’il n’est plus maître dans sa demeure.

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Lorsqu’il écoutait la voie enrouée de Dora lui raconter le baiser du fumeur, lorsqu’il s’approchait au plus près de l’action psychique qui chevillait le rêve au symptôme, Freud prenait-il la mesure de ce schisme ? L’écart entre l’obstination de la recherche, sa précision de laboratoire et les conséquences de la découverte demeure vertigineux. Nous le savons, dans le pas à pas de ce traitement se sont imposés l’invention du fantasme, son fondement auto-érotique, les prémisses d’une théorie du transfert. Mais que l’on songe un instant à la phrase : « Selon une règle que j’ai toujours trouvée confirmée par mon expérience mais que je n’avais pas encore eu le courage d’ériger en règle générale, le symptôme signifie la présentation – réalisation – d’un fantasme à contenu sexuel » [5]   S. Freud, Fragment d’une analyse d’hystérie, Cinq... [5] , que l’on songe à cette phrase et l’on voit comment Darstellung et Realisierung, ainsi soudées l’une à l’autre, enracinent d’un coup le rêve et le symptôme dans le même sol. Non que la présentation appartienne spécifiquement à la langue analytique. Communément employée pour décrire n’importe quelle forme de Darstellung, artistique, littéraire ou scientifique, elle occupe de plus une place centrale dans la philosophie kantienne puisqu’elle est le creuset du schématisme [6]   La présentation (Darstellung), autrement appelée exhibitio... [6] .

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Mais Freud l’oriente dans un sens nouveau. Lorsque, le 3 janvier 1899, Freud annonçait à Fliess que dans le modèle du rêve se tient aussi la clé de l’hystérie, le rêve était déjà compris « comme un détour pour contourner le refoulement » et « l’un des principaux moyens de présentation indirecte dans le psychique ». L’annonce se vérifie deux ans plus tard, lorsqu’il apparaît que le symptôme, lui aussi, réalise un fantasme sexuel en le présentant. Ce qui signifie que, dans ce cas aussi, la présentation est en elle-même, par elle-même, un accomplissement. De plus, comme dans le schéma du rêve, la constitution du symptôme est une formation surdéterminée, produit de l’emboîtement et de l’ajustement de plusieurs vecteurs concourant ensemble à la création de la forme psychique. C’est parce que vont à la rencontre les uns des autres premièrement l’investissement de la zone érogène primaire – ce que Freud appelle les « possibilités » de la maladie –, deuxièmement, l’intentionnalité inconsciente qui exploite psychiquement la maladie et la « soude » – ce qu’il nomme ses « motifs » –, et enfin l’aptitude du langage à se faire le partenaire de la régression et du refoulement, c’est parce qu’il y a apport venant de ces trois côtés à la fois que s’érige le symptôme [7]   S. Freud, Fragment d’une analyse d’hystérie, op. cit.,... [7] .

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Le gain théorique n’est donc pas seulement la découverte de l’autonomie du corps érogène et de la source endogène de l’excitation. Il réside autant dans le fait que, comme le rêve, le symptôme est le résultat d’un travail qui a déformé les représentations inconscientes, que cette forme déformée a, à elle seule, une puissance d’action, et que le langage est l’un des agents de la déformation. Affectée d’un « catarrhe du haut », Dora est la fille dévergondée d’un père sexuellement « surmené », respirant bruyamment, malade de sa vie dissolue, atteint d’un catarrhe du bas ; le mot « catarrhe » assurant l’investissement de la zone érogène en même temps qu’il se révèle l’ « aiguillage » grâce auquel la gorge se présente pour un sexe sans que la conscience s’en alarme. Entre la fixation auto-érotique, le fantasme de fellation et le symptôme de dyspnée, l’action de la « plastique » langagière s’est intercalée, qui n’a cessé d’ajointer les impressions primaires et les expressions actuelles et actualisées.

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Que le paradigme du rêve ait permis à Freud de se dégager de l’impasse dans laquelle le tenait l’hystérie, c’est ce qu’il redit en 1933 lorsqu’il insiste sur l’importance de « la découverte que, dans la formation des symptômes névrotiques, les mécanismes à l’œuvre (...) sont les mêmes que ceux qui ont transformé les pensées de rêve latentes en rêve manifeste » [8]   S. Freud, Nouvelles conférences d’introduction à la... [8] . Mais, au regard des difficultés posées par le symptôme, la valeur du rêve n’a pas résidé seulement dans le déchiffrage du logos inconscient. Elle fut aussi que les deux actions clés du rêve, la présentation et la réalisation, se tenaient littéralement par la main sous la forme de l’hallucination, ce que, dès le 4 mars 1895, Freud expliquait à Fliess, parlant de Traumpsychose à propos du rêve de Rudi Kaufmann [9]   Freud, soulignant l’analogie entre le rêve de Rudi... [9] . La complication du symptôme – ce qui in fine ramenait toujours sa compréhension sur le versant du souvenir –, est que, dans cette formation psychique, il était fort difficile de saisir la fonction de la réalisation hallucinatoire, en l’absence de toute perception hallucinée, et une fois la rupture avec l’hypnose consommée.

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Le pas immense que Freud franchit avec Dora est donc double : le cas Dora lui permet d’articuler l’acte psychique du rêve et l’acte psychique du symptôme, mais, ce faisant, il permet aussi d’arracher l’activité hallucinatoire à l’expérience de l’hallucination, en les différenciant. Car c’est bien sur le mode hallucinatoire que Dora réalise ensemble la séduction et l’abandon en donnant à Freud son préavis de domestique. Et c’est bien sur ce mode que la toux accomplit en bloc le vœu œdipien, la satisfaction sexuelle précoce et l’identification au père. Le pas est immense puisque la réalisation hallucinatoire de désir peut s’effectuer en dehors de l’hallucination et qu’ainsi toutes ces formations s’avèrent inscrites dans le même champ, celui des effets de l’accomplissement inconscient. Rien du hasard, donc, dans le fait que Freud découvre l’ampleur du phénomène du transfert dans le même mouvement et dans la même cure, parlant cette fois et sans hésitation d’agieren [10]   S. Freud, Fragment d’une analyse d’hystérie, op. cit.,... [10] .

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Par-delà leurs manifestations hétéroclites dans la cure, les formes qui se présentent, qu’elles soient oniriques, symptomatiques ou transférentielles, ont trouvé la source commune d’une même impulsion énergétique. D’où il résulte que leurs fonctions hallucinatoires se conjuguent : elles sont soudées, du point de vue du processus, par la communauté de leur moteur, et vectorisées ensemble par l’adresse transférentielle. Ce qui, de toute nécessité, va déboucher sur la théorie des pulsions. L’Agieren inconscient, qui intemporellement cherche réalisation, l’obtient temporellement sous la forme de toutes les présentations déformées qui se fraient un chemin entre les exigences du monde et celles de la censure. Ce que Freud dit autrement mais clairement en 1915 lorsqu’il écrit qu’on peut aussi considérer les destins de la pulsion comme des modes de défense contre la pulsion [11]   S. Freud, Pulsions et destins de pulsions, OCF-P,... [11] . Effectivement, si les pulsions veulent et font, c’est sous l’effet de la résistance à leur action que s’opèrent leurs transformations et leurs sédimentations successives, toute formation valant dès lors comme un rejeton.

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Mais en vérité, la puissance de l’agir inconscient n’a d’autre certificat d’existence que la force d’action des formes qu’il engendre, celles-ci témoignant, d’un seul tenant et sans autre séjour qu’elles-mêmes, de l’intentionnalité inconsciente et des visées de la censure. Sous l’expression d’ « action de la forme », c’est cette relation organique que j’ai tenté d’appréhender : ce rapport parfaitement solidaire qui, dans le pas à pas des traitements, agglomère, d’une part, l’action fantasmatique qui s’accomplit de manière déformée dans l’acte psychique, d’autre part, l’action transférentielle qui est réalisée par cet acte – et l’une et l’autre ne peuvent être purement et simplement superposées, sans quoi parler de déformation du transfert n’aurait aucun sens – et, enfin, le mouvement engendré par la transformation des formes qui fait la matière même du processus. C’est dans cet entrelacs que les perceptions sont interrogées au filtre de leur destination, que leur destination oriente la scénarisation de l’Agieren, et que cette scénarisation, toujours incomplète, toujours inachevée, impulse à son tour de nouvelles formes. C’est dans cet entrelacs que l’attention de l’analyste est mobilisée et que l’organisation personnelle de son propre quadrillage libidinal est engagée.

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Jamais la figurabilité ne pourra dire cela. Tout d’abord parce qu’elle ne dit pas que Darstellbarkeit est composé du radical *darstell, présenter, du suffixe *bar qui indique la possibilité de cette action, et de la terminaison *keit qui en fait un substantif. Ensuite parce qu’elle place en son centre la figure, ce qui fait immédiatement dériver la scission vers l’image, alors que, précise Freud, la mise en image n’est qu’une partie seulement de la présentabilité. Enfin et surtout parce que l’aptitude à la présentation, faisant feu de tout bois, inclut en retour tout le bois dont pourra faire feu l’analyste : non seulement ce qui est dit et vu dans ce dit, mais encore ce qui est fait avec ce dire et qui s’éprouve à l’insu des deux partenaires.

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La figurabilité, elle, conserve l’immensité des gages que lui a confiés, de longue date, la pensée occidentale : mystère du transitus divin et révélation de l’imprésentable dans la figura [12]   Je me réfère ici aux travaux de G. Didi-Huberman,... [12]  ; efficace du verbe poétique dont se sont réclamés les Romantiques dans leur débat avec Kant, lorsqu’ils se donnaient pour tâche d’outrepasser les limites de l’entendement en rencontrant le créateur dans la création [13]   Parvenir à jeter la lumière sur la nature même de... [13]  ; pouvoir de la figure, toujours, dont argue secrètement Jung lorsqu’il règle son compte à la libido grâce aux symboles archétypiques. Et, admettons-le, c’est encore la puissance de la figure qui nous entraîne lorsque nous nous prenons la main dans le sac de la symbolique.

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Or, l’aptitude à la présentation règle le rapport à ce que nous vivons dans la cure d’une manière beaucoup plus étrange et beaucoup plus inquiétante : parce que la voie directe est toujours barrée ; parce que ce qui se présente doit être méconnaissable ; parce qu’enfin ce qui semble le plus fortement chargé d’affect peut aussi bien être le plus indifférent. Le double-sens du trait d’esprit est l’un des opérateurs du rêve, du lapsus ou de l’acte manqué, mais à condition que la clause du Witz social, la compréhension de la référence, soit transgressée [14]   S. Freud, Conférences d’introduction à la psychanalyse,... [14] . Et la présentation se caractérise par l’être-là immédiat de l’impression sensible, mais à condition que le matériau à déformer puisse être traité comme une matière brute et concrète, qu’elle soit verbale, visuelle, sonore ou gestuelle. Et le spectre est large qui va de la « monographie botanique » vue à « anectroce » lue, en passant par « Norekdal » entendu ou la chute malencontreuse qui vaut pour un avortement.

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La théorie de la présentabilité est la théorie de notre déroutement, augmentée par l’aptitude de la présentation à porter plusieurs représentations à la fois, à les mêler, à les fusionner en se moquant une fois encore de la logique des références. Cette capacité commande le choix et l’organisation de tous les points nodaux de la formation psychique, ce dont témoigne par exemple le *raten de l’ « Homme aux rats ». Il rassemble en un les Ratten près de l’anus, le heiraten du mariage et les doutes quant au raten de la décision. Mais il délègue à l’expression l’ombre portée de l’excitation éprouvée pour le père et la violence d’un meurtre condamné au silence.

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Ce que manque « figurabilité », c’est combien les conditions de notre travail psychique outrepassent largement le périmètre de la figure, et comment, entre le Bewusst-werden et la Bewusstheit, entre le « devenir-conscient » du refoulé, qui fait retour et atteint la conscience à son insu, et la prise de conscience proprement dite, la navette psychique de l’analysant et de l’analyste emprunte les innombrables voies de leurs transferts personnels. Ces voies sont celles-là même que doit explorer la théorie de l’écoute ; et je ne peux me résoudre à les rassembler sous le seul vocable de contre-transfert, tant ce mot veut insister sur le périmètre localisé de la réponse, et tant il feint d’ignorer que l’analyste ne dispose pas d’autre outil que le commerce le plus intime avec lui-même pour donner forme à ce qui en a été écarté. Parce que toute notre vie psychique est faite de transferts, l’action de l’analyste s’exerce nécessairement dans la configuration des impressions perçues et dans la configuration de l’actualisation transférentielle. Si, dans la théorie de la technique, l’indifférence ou l’impassibilité de l’analyste a jamais eu un sens, c’est bien au regard de ce que nous nommons sobrement équation personnelle. Lorsque l’analyste parvient à acheminer ce qui l’affecte vers la forme interprétable de ce qui l’a affecté, la répartition de ses propres investissements libidinaux participent à la saisie de ce qui l’a saisi pour autant que ce sont eux qui animent son écoute. Parfois nous discernons l’influence de cette disposition, parfois elle nous échappe tout à fait, souvent les secondes analyses en révèlent le tracé. D’ailleurs comment concevoir autrement l’usage par l’analyste de son propre inconscient comme instrument de perception ? Et comment comprendre que l’action du patient – non pas ce qu’il dit, mais ce qu’il fait en disant – opère par « influence sur la sensibilité inconsciente » de l’analyste, sinon en faisant l’hypothèse que l’agent pulsionnel de l’analyste joue toujours sa partie, à bas bruit, au moment où il capture ce que le transfert réalise.

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Dans le rendez-vous de l’agir transférentiel du patient avec le quadrillage libidinal de l’analyste, le terme de « figurabilité » ne dit pas l’étrange maillage de cette rencontre, l’étrange emboîtement entre ce qui se développe sur une scène et ce qui se construit sur l’autre, l’étrange manière que nous avons tous de parler, chacun à notre façon, une langue dont nous ne connaissons pas le premier mot. La présentabilité serait comme la grammaire de cette langue, toutes les formes de l’expression en seraient le lexique, et ce ne serait pourtant pas un langage, car la matière de ce qui se communique reste marquée par ce qui, dans l’énonciation, déborde le signe et le sens.

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Le processus analytique est pris, de part en part, dans le régime oral, dans sa prosodie et dans son rythme, et les « valeurs » ici mises en jeu doivent être entendues au sens large des lignes de force et de faiblesse dans l’expression et dans la disposition du discours. Si l’événement du dire défie la régulation sémiotique des univers de représentations, c’est dans la mesure où l’agencement de ces valeurs détermine une dimension de la signifiance dans laquelle l’analyste est contraint de s’engager. De sorte que, avant toute sémantisation des énoncés, il y a opération de transport, ce que Beckett dans Le monde et le pantalon et à propos de la peinture d’Abraham Van Velde, appelle si fortement « transbordement » [15]   S. Beckett, Le monde et le pantalon, Paris, Minuit,... [15] . Les théories de la signification sont impuissantes à rendre compte de ce mouvement de transbordement, car elles laissent à leur marge la discorde intrinsèque, théorique et pratique, générée par l’affect, lequel se tient toujours à la charnière entre le sentiment et l’affectation d’une intensité.

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C’est la question posée par Freud lorsqu’il se demande, dans L’interprétation du rêve, quel est le destin de l’affect conçu comme quantité quand intervient le surinvestissement en attention de ce qui est source de déplaisir [16]   S. Freud, L’interprétation des rêves, Paris, PUF,... [16] . Il y répond par le rôle des restes qualitatifs verbaux dans le fractionnement en petite quantité de l’excitation. Mais que la surface du langage désintensifie ce qui se présente à la surface de la perception, ne dit pas que cette surface est devenue pour autant homogène. L’impact des flexions, l’hétérogénéité de l’accentuation déplacent notre écoute et creusent notre propre régime associatif. Cette part de l’expression dans la présentabilité est à la mesure de ce que Freud développe en 1915, à propos du facteur quantitatif de la représentance : « La possibilité d’amorce de l’affect » déploie dans la cure ses effets sous forme d’ « expressions conformes à sa quantité » [17]   S. Freud, Le refoulement, OCF-P, XIII, p. 195, et... [17] . Ce qui signifie que l’on doit aussi concevoir l’affect comme le producteur et le produit d’une forme travaillée par une énergie déplaçable et « indifférente », la « lisibilité » immédiate des expressions s’avérant alors douteuse.

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Si j’insiste aujourd’hui sur ce point, c’est parce que l’Agieren est ce qui perdure fondamentalement entre la première et la seconde topique. En 1933, Freud réaffirme que la doctrine du rêve reste le schibboleth de la psychanalyse. Après être revenu en détail sur les mécanismes du rêve et après avoir introduit la modification de la compulsion de répétition, il précise encore que, même pour les rêves ramenant les sources les plus vives de déplaisir, « on ne peut méconnaître l’effort du travail du rêve qui veut dénier le déplaisir par la déformation, transformer ce qui fut déception en autorisation » [18]   S. Freud, Nouvelles conférences d’introduction à la... [18] . Que soutient-il alors ? Il soutient qu’à cette date, l’invention de la présentation déformée demeure le paradigme des effets du ça sur la surface psychique. Certes, depuis 1900, les termes du conflit intrapsychique se sont modifiés. Mais la modification n’affaiblit nullement le constat que, en dehors des formes qui se présentent, y compris les formes répétitives du rêve traumatique, rien de ce conflit ne serait seulement accessible. Elle traduit seulement le fait que l’activité du rêve est « entrée en collision » – ce sont ses termes – avec l’action d’autres puissances qui s’y opposent.

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C’est ce que Jean-Luc Donnet a mis en lumière à propos du débat avec Ferenczi en 1923, et de l’oubli de Freud concernant la « répétition agie » élaborée dès 1914 [19]   J.-L. Donnet, Un oubli de Freud. À propos de la répétition... [19] . C’est ce que Freud dit encore, en 1938, à propos de la déformation de l’histoire et du texte dans Mo ïse, lorsque, le meurtre effacé, il reste la trace mnésique du traumatisme, l’effet déterminé par cette trace et les formations qui trahissent dans la conscience le retour répétitif de l’acte. Mais c’est ce qu’il avait non moins clairement développé lorsque, pour comprendre l’immobilité de la plainte et la paralysie du monde du mélancolique, il déployait l’action, violente et désastreuse, qui anime ce tableau immobile : la pétrification est une mise à mort dans une scène où les rôles de tous les protagonistes ont été intervertis. On voit alors comment l’anéantissement du lien à l’autre et le désinvestissement du monde valent comme les formes perceptibles non pas d’un néant représentatif saisissable à mains nues, mais d’une action des forces psychiques à déplier, c’est-à-dire à scénariser, autrement dit à interpréter. Action meurtrière s’il en est, verrouillée dans le périmètre narcissique, mais dans laquelle nous sommes directement pris à parti, assignés que nous sommes à la position de témoins impuissants. Or réduire l’autre et le monde à rien participe encore de l’agir lorsque, dans ce rien, on reconnaît ce que André Beetschen nomme l’acharnement [20]   A. Beetschen, « Sur l’acharnement et la pulsion de... [20] , et lorsque dans cet acharnement on reconnaît la violence du reproche.

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De la même manière, si l’on est amené à faire l’hypothèse de la pulsion de mort, si les systèmes de désinvestissement et de déliaison semblent en être le bras armé, c’est à condition de mesurer que seules les formes qui émergent de la lutte contre ses effets, nous donnent accès à cette force d’action. Ce sur quoi le terme même de « réaction » dans la réaction thérapeutique négative doit attirer notre attention ; et ce que Catherine Chabert développait ici même, il y a deux ans, à propos de la forme analysable de l’ « enfant mort » [21]   C. Chabert, Les voies intérieures, RFP, LXIII, 5,... [21] .

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Faisons l’hypothèse que, avec la composante hallucinatoire déposée dans la langue, on se trouve au plus près de la théorie de l’expression sur laquelle s’appuie Freud. On rencontre alors le soubassement qui impulse la présentation. Non pas par le fait d’une translation pure et simple de l’expressivité, mais par l’impact du deuil impossible qui domine notre usage de la langue. Si ce qui anime l’emploi des mots est la perte de l’objet et l’évocation de ce qui a disparu, leur utilisation implique de surcroît une forme de renoncement au sexuel inscrit dans la relation avec cet objet. Renoncement pour partie impossible, deuil inachevable, car jamais le mot ne dédommagera du dommage pulsionnel constitutif de son appropriation. Ainsi les mots sont-ils à double sens parce qu’ils portent le double de leur sens, infantile et sexuel, toujours prêt à se revivifier.

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La théorie de la naissance du langage de Hans Sperber est si précieuse pour Freud parce qu’elle confirme l’existence d’une telle racine sexuelle, commune à des mots qui, pour certains, continueront de dire la chose sexuelle, et, pour d’autres, s’emploieront à ne pas la dire [22]   H. Sperber, Über den Einfluss sexueller Momente auf... [22] . Ce que Freud en retient, c’est qu’entre le tourment de la langue et l’action du refoulement, il n’y a qu’un pas, pas franchi lorsque le refoulé, pour se faire connaître, s’empare de ce qui est originairement refoulé dans le langage. « La langue primitive sans grammaire » dont se sert le travail du rêve et, dans les moments heureux, l’interprétation, est une langue habitée secrètement par l’excitation ineffaçable de ces premiers contacts : une langue pulsionnellement prédisposée à la régression car pulsionnellement frappée au sceau du désir pour le partenaire. C’est la voie de cette capacité de reviviscence du langage qu’emprunte la régression formelle, investissant le réseau actif de ces fossiles inaltérables. Ce que Freud redit à propos des sens opposés dans les mots primitifs : ceux-ci ne vectorisent si remarquablement la déliaison et la régression que parce qu’ils sont à la fois porteurs de la contigu ïté des représentations de chose et façonnés par la dimension infraverbale, motrice, expressive, qui commande leur sens [23]   C. Abel, Sprachwissenschaftlichen Abhandlungen, Leipzig,... [23] .

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La théorie du langage dont fait usage Freud, qui fonde la possibilité même d’action du préconscient, n’est donc pas une théorie de transcription. En ce sens, la lettre dite 52, qui développe la première vision freudienne des processus de transformation et qui s’appuie sur la fonction traductive des instances, cette lettre date bien de 1896 [24]   S. Freud, La naissance de la psychanalyse, Paris,... [24] . Car dès l’instant où la question de l’affect fera irruption dans le champ théorique, la notion de transcription révélera sa faiblesse de ne pouvoir rendre compte à la fois de l’affect comme qualité et de l’affect comme quantité. Certes, la symbolisation primaire correspond bien au processus par lequel les traces perceptives sont transformées en représentations de choses. L’importance du rêve dans la théorie psychanalytique résulte sans doute, comme l’a montré René Roussillon, de la condensation du concept de travail du rêve avec ce processus de symbolisation primaire [25]   R. Roussillon, La métapsychologie des processus et... [25] .

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Mais il me semble que ce que Freud nomme en 1896 « signes de perception » devient justement le pivot de la disjonction qu’il va opérer au sein de l’entité « affect ». Sur le versant de la qualité, ces signes, transformés en représentations de chose aptes à se requalifier, ouvrent effectivement la voie à l’image mnésique. Mais sur le versant de la quantité, ces mêmes signes ne conservent de la perception primaire que l’énergie engagée dans son investissement. De sorte qu’ils cessent d’être des signes : ils deviennent les marqueurs d’une intensité énergétique qui s’est détachée de son ancrage perceptif et qui, en tant que quantité indifférente, opère les transferts et les déplacements de charge dans l’expression.

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Tout l’intérêt et toute la complication de la présentabilité se tiennent là. Cette notion est comme l’arc-boutant de l’édifice analytique, car c’est tout à la fois la théorie de la technique et la théorisation de l’appareil qui reposent sur elle. Parce que la présentabilité a la fonction d’agréger et de combiner la quantité et la qualité, elle articule, dans tous les plans des opérations psychiques, l’action vers la forme et l’action de la forme. Car elle seule permet d’expliquer que ce qui a été déqualifié sous l’effet du refoulement, retrouve une qualité mais qui n’est pas la sienne propre. De sorte que la présentabilité se trouve à chaque jointure de notre travail, impliquée dans chaque saisie d’une forme nouvelle dont on fait l’hypothèse que c’est aussi une forme déformée. Or une telle saisie, tendue entre le retour du même et la création du nouveau, ne peut être élaborée dans la seule sphère des représentations. Son élucidation nous contraint à nous tourner vers ce qui, dans chaque formation d’une forme, correspond à la dimension de décharge, et vers ce qui, dans chacune de ces décharges, demeure la trace de l’économie quantitative des répartitions libidinales en jeu.

29

La notion de « force présentante », sur laquelle repose in fine l’économie de la régression décrite dans le chapitre VII de L’interprétation du rêve, m’a paru si importante à cause de son ambigu ïté : étant à la fois force et présentation potentielle, elle cherche à articuler l’impulsion du mouvement par transfert à ce qui déjà tend vers l’image mnésique, apte à être perçue. De ce point de vue, elle se trouve à la même charnière que la trace mnésique. Voie frayée par le passage de l’excitation, tracé du travail lui-même, la trace mnésique n’a plus rien d’une représentation ; mais c’est elle qui pousse à la requalification, s’empare de tous les matériaux à disposition, et impulse la formation des formes.

30

Il n’y a rien d’abstrait dans tout cela. Considérons par exemple la réflexion sur les effets du cadre et les retombées de son éventuel aménagement. On s’aperçoit alors que cette dimension est centrale lorsqu’il faut évaluer la capacité des deux protagonistes de la situation analytique à supporter non seulement la somme d’excitation mobilisée dans le transfert, mais encore le suspens du sens qui prélude à la régression. Le processus de désymbolisation, effectué par le refoulement sous la forme de la déqualification, est ce que, de toute nécessité, doit réengager la régression qui fait, à son tour, voler en éclats tous les systèmes référentiels des liaisons conscientes. Ceci suppose qu’on renonce à une délivrance rapide de la signification et qu’on tolère l’envahissement du champ psychique par un ensemble qui met en déroute la représentation. Entre l’irruption de l’insensé et le possible développement d’ « expressions conformes à la quantité », entre l’incendie transférentiel et le report de la sémantisation, chaque fois c’est la tolérance au délai – qui est aussi bien aptitude à la mise en latence –, qui décide de notre choix pour telle ou telle forme de traitement.

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Car, ne l’oublions pas, si l’interprétation excite, sa fonction est aussi de désexciter. Et ceci est vrai tant pour l’analyste que pour le patient. Plus le courant que Paul Denis regroupe sous le terme de « formant d’emprise » est puissant, plus la tentative de se dégager sur le versant de la représentation risque d’être énergique [26]   P. Denis, Emprise et satisfaction ; les deux formants... [26] . C’est dans ce paradoxe que se tient l’ouverture ou non du mouvement régrédient, et dans ce paradoxe que l’analyste évalue, à partir de ce qu’il éprouve, le bien-fondé de tel ou tel dispositif. Parce que le traitement en face à face autorise la sémantisation rapide d’innombrables signes perceptifs, il permet la translation vers la signification d’éléments qui, sinon, devraient se déployer sans résolution et pendant un long temps. On remarque d’ailleurs combien fréquemment une telle sursémantisation engage un usage du récit anamnestique qui unifie l’histoire et garantit ainsi une relative stabilité narcissique. Mais notre sentiment que tel setting est plus contenant que tel autre ne tient-il pas en particulier au fait qu’il abrège le séjour dans l’informe [27]   Sur « l’informe de l’angoisse régressive », je renvoie... [27]  ? Ce ne serait alors pas tant l’aptitude à représenter que la capacité à supporter la défaite de la représentation qui serait prépondérante pour la productivité de la situation analytique et déterminante dans le choix de sa configuration.

32

On ne fait là, d’une certaine manière, que retomber sur le problème de la temporalité dans la cure. Mais si l’on donne son poids à la métaphore freudienne du cliché photographique [28]   La métaphore du cliché photographique revient à plusieurs... [28] , si, avec lui, on considère le transfert comme la voie par laquelle le négatif du refoulé est tiré en positif des formes impulsées par l’Agieren, on se dit alors que le temps consenti au tirage correspond à l’extension de ce qu’il déploie, c’est-à-dire à l’approfondissement de ce que les appareils psychiques de l’analysant et de l’analyste développent.

33

Par exemple, tant que l’empathie est conçue comme un mode sentimental de la compréhension, la voie est rapide, qui va de l’indice affectif à sa valeur signifiante. Mais si l’on inclut ce que Freud y met, c’est-à-dire la « co-exécution motrice » grâce à laquelle l’autre se met en nous et nous en lui, alors le détour par le « facteur quantitatif exprimé dans la représentation » est un détour long [29]   Pour comprendre l’effet comique d’un geste ou d’une... [29] . Car l’empathie, premier noyau de la conscience perceptive, va prendre en compte non seulement l’effet des contenus énoncés et les affects conjoints, mais aussi le mode énonciatif dont on pense qu’il est le révélateur des charges affectives latentes. Et qu’à ce circuit long, on ajoute encore la somme des images motrices sensorielles engagées dans l’acte de représenter, dont Freud soutient qu’elles sont le noyau même de la compréhension empathique, on mesure alors combien le système d’inférence est complexe.

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Et pourtant, sans un tel détour, il n’est pas possible de saisir comment l’analyste construit en lui une représentation proche de la réalité psychique du patient. Sans la prise en compte de l’image motrice, correspondant aux traces laissées par les décharges accompagnant l’expérience de plaisir ou de déplaisir, le travail de la pensée, son activité de connaissance et de reconnaissance, son étrange navette entre identifier et s’identifier sont inconcevables. Comprendre consiste toujours à rapporter un élément perceptif à l’information de son propre corps parce que, dans l’expérience première du jugement, il a fallu explorer le monde à mi-chemin entre le réinvestissement de ces traces motrices et la trace mnésique de l’objet de satisfaction. De sorte que la saisie et l’appropriation de l’altérité mobilisent à la fois le fond libidinal et le fond narcissique en jeu dans l’exercice du jugement : ce que Freud nomme d’ailleurs « jugement primaire » [30]   S. Freud, La naissance de la psychanalyse, op. cit.,... [30] , tant son principe d’action par association suppose un relâchement de l’inhibition exercée par le moi, tant il se rapproche ainsi du processus primaire.

35

Lorsque l’image verbale motrice prend le relais des images motrices sensorielles, rien ne permet de penser que la trace mnésique déposée par l’objet perdu s’est, pour autant, séparée des marques sensorielles qui ont accompagné sa présence ou son absence. Ce que le transfert éveille est cet ensemble, indissociable, qui participe de tous les mouvements par lesquels patient et analyste sont aux prises avec le retour dans la parole ; et c’est par cet ensemble que la sensibilité inconsciente de l’analyste est convoquée. C’est là que l’expression, qui n’est pas seulement sentiment et affect, mais transport des valeurs quantitatives qui ont affecté la reconnaissance et la représentation, participe à la forme. Forme dans laquelle se délègue l’altérité. Entre retour du plaisir et retour du déplaisir, entre décharges de satisfaction et décharges des quantités traumatiques parce que excessives, cette distribution libidinale se trouve à la charnière entre la fonction homéostasique de l’appareil et la première voie, invisible, vers la manifestation. En analyse, la parole est sexuelle parce que l’expression est sexuelle – et ce, quand bien même un extrême contrôle peut nous donner le sentiment d’une désespérante désexualisation du champ, ou même si, à l’inverse, l’excès de l’excitation semble avoir détruit la courroie de transmission du langage. Chaque fois, ces configurations libidinales se présentent à nous comme des formes dont il nous appartient de construire l’action, dans la confrontation et la discorde entre la tension vers l’objet et la tension vers soi.

36

Qu’y a-t-il de réel dans les processus du rêve ?, demande Freud dans L’interprétation du rêve [31]   S. Freud, L’interprétation des rêves, op. cit., p... [31] . Cette question inaugure la réflexion sur la fonction du rêve, et c’est par elle que je voudrais terminer. Sa gravité tient aux conséquences qui résultent de la conception de la présentabilité. La question, en fait, parcourt souterrainement l’ensemble de l’œuvre, relayée par l’interrogation de 1915 : qu’y a-t-il de réel dans l’amour de transfert, cet amour véritable que nous traitons néanmoins comme un amour irréel ? Et elle aboutit à l’interrogation finale, celle soulevée dans “ Constructions ” : si l’in-vestissement hallucinatoire de ce qui n’est pas un souvenir mais un ersatz de souvenir, si ce produit de la construction de l’analyste a « le même effet qu’un souvenir retrouvé », alors c’est l’ensemble de l’activité interprétative qui retombe dans l’impasse de l’illusion.

37

Problème déjà soulevé dans L’homme aux loups à propos de la donnée réelle, même minime, requise pour légitimer l’analyse de la névrose infantile, sans quoi l’interprétation ne vaudrait pas plus qu’un « trait d’esprit en délire » [32]   S. Freud, À partir de l’histoire d’une névrose infantile,... [32] . Mais, en 1937, Freud fait un pas de plus : en se référant à la psychose et en soulignant la parenté des délires des malades avec les constructions que nous bâtissons, il recentre une ultime fois la découverte analytique sur la déformation. On voit alors comment, sur l’écart entre la présentation et la représentation, vient se superposer l’écart entre la forme matérielle et déformée de la folie actuelle et la vérité historique de sa source infantile. Le pas supplémentaire ne réside pas dans le renvoi à la réalité psychique, ce que, dès 1900, Freud nommait « le psychique proprement réel », aussi inconnu quant à sa nature, aussi incomplètement restitué par les données de la conscience que l’est le monde extérieur. Il se situe dans le retour en force de la question de la référence, portée ici par le qualificatif « historique » lorsqu’il est opposé à « matériel ». Si l’effet est un pur effet de conviction, par quel maillon la construction, investie de croyance, se rattache-t-elle à la vérité [33]   S. Freud, Constructions dans l’analyse, Résultats,... [33]  ? C’est tout le problème de la créativité du processus qui s’engouffre dans cette brèche, lorsque l’action de la forme créée déborde d’efficacité, et lorsque l’empathie fait alliance avec la suggestion. Et l’empathie, ici, n’est pas celle seulement de l’analyste mais tout autant celle du patient qui, par cette voie, assimile et fait sienne la représentation proposée par l’analyste. La compréhension empathique, si elle laisse à sa marge la référence à la vérité, risque toujours d’aboutir à la constitution d’une masse à deux [34]   Problème en fait déjà posé par Freud à propos du rêve... [34] .

38

Il est admirable, à mes yeux, que Freud ait ainsi ultimement réinterrogé l’ensemble du parcours. L’ensemble du parcours puisque, en son centre, les écrits techniques, c’est par un jugement de réalité ferme et énergique que l’analyste délimite le cadre et en détermine la fonction. C’est parce que l’analyste reconnaît dans la relation intense du patient à sa personne quelque chose qui ne peut « s’expliquer par aucune circonstance réelle », qu’il parvient à découper le champ d’une autre activité de pensée, soumise à la répétition.

39

Le dévoilement de la réalité psychique procède donc d’un jugement de réalité qui tient pour irréel ce qui est néanmoins véritable, l’amour de transfert, tandis que l’accès à la vérité passe par une voie qui doit demeurer, elle, en marge du jugement de vérité. Ce que Freud réaffirme au début de “ Constructions ” : ni oui, ni non, mais « des confirmations indirectes », qui ne statuent pas sur le vrai mais le corroborent par des associations, contenant quelque chose d’ « analogue » ou de « ressemblant » au contenu de la construction. Mais alors d’où l’ersatz halluciné du souvenir tire-t-il sa valeur d’expérience réelle ? La tire-t-il du seul pouvoir de sa présentation, ou bien de l’épreuve de reconnaissance que celle-ci engendre, au même titre que celle engendrée par la remémoration de n’importe quel souvenir ?

40

La question porte très exactement sur l’articulation entre la création, la référence et le travail de reconnaissance. La reconnaissance n’atteint le noyau de vérité psychique que si le travail du comprendre et du reconnaître a fait entrer la perception hallucinée dans l’espace du travail de la pensée. Il ne suffit donc pas qu’il y ait création, ni non plus croyance dans la création. Il faut encore que la prise en compte de la déformation, la prise en compte des distorsions dues aux réquisits de la présentabilité rattachent le créé à ce à quoi il réfère. C’est à cette condition que le substitut construit, forme formée par l’analyste et pulsionnellement investie par le patient, a le même effet que le souvenir retrouvé : l’effet d’être une « chose » qui pénètre dans le champ perceptif, avec sa couleur, son odeur, son aspect qu’il faut identifier ; l’effet d’être une « chose » qui se présente non seulement chargée de signification mais comme un référent réel pour le travail du jugement [35]   F. Pasche, Le passé recomposé, Revue française de... [35] . La construction de la réalité psychique ne peut se soutenir de la seule inventivité. Vient un moment où la vérité exige son dû : la rencontre avec le monde. Dans chaque forme, nous cherchons le monde.

41

Voilà, je m’arrête. Avant de finir, je voudrais remercier tous ceux, que souvent je n’ai pu citer, dont le travail a nourri et accompagné ce parcours. Et pour finir, je donne la parole à Pessoa : « Nous attribuons généralement à nos idées sur l’inconnu la couleur de nos conceptions sur le connu. » Et il poursuit : « C’est par le jeu de ces petits malentendus avec le réel que nous construisons nos croyances, nos espoirs – et nous vivons de croûtes de pain baptisées gâteaux, comme font les enfants pauvres qui jouent à être heureux. Mais il en va ainsi de la vie entière : tout au moins de ce système de vie particulier qu’on appelle en général civilisation. La civilisation consiste à donner à quelque chose un nom qui ne lui convient pas, et à rêver ensuite sur le résultat. Et le nom, qui est faux, et le rêve, qui est vrai, créent réellement une réalité nouvelle. L’objet devient réellement différent, parce que nous l’avons, nous, rendu différent. Nous manufacturons des réalités. » [36]   F. Pessoa, Le livre de l’intranquillité, I, Paris,... [36]

Notes

[1]

S. Freud, Le Mo ïse de Michel Ange, in L’inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985, p. 87

[2]

M. Neyraut, Les raisons de l’irrationnel, Paris, PUF, 1997, p. 94 sq., 202 sq.

[3]

Position inaugurée par Kant dans la lettre à Marcus Hertz par la question : « Sur quel fondement repose la relation de ce qu’on nomme en nous représentation avec l’objet ? » ((1772), in Œuvres, La Pléiade, Gallimard, 1980, t. I, p. 693). Est-ce l’objet qui en affectant le sujet produit la représentation ? Est-ce le sujet qui par le seul acte de penser produit l’objet ? Est-ce Dieu qui garantit au sujet l’adéquation de son idée à la chose ? Sur l’excitation de la raison et l’ « illusion naturelle » (cf. Kant, Critique de la raison pure, Quadrige, PUF, 1986, en particulier p. 251-254).

[4]

Paradoxe fortement soulevé par le contradicteur de L’avenir d’une illusion à propos de la croyance et de l’étrange position qui consiste à vouloir remplacer les bases affectives (pulsionnelles et passionnelles) de la culture et de la connaissance par des bases rationnelles (OCF-P, XVIII, p. 186-187).

[5]

S. Freud, Fragment d’une analyse d’hystérie, Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 1971, p. 33 (GW, V, p. 206).

[6]

La présentation (Darstellung), autrement appelée exhibitio par Kant, occupe une place centrale dans le dualisme kantien puisque c’est elle, par exemple sous la forme du schème, qui assure la prise des catégories de l’entendement sur la « donne sensible » du perçu, en proposant du concept une incarnation intuitive ; cette action relève de l’imagination : cf. Rudolf Eisler, Kant-Lexicon, Paris, Gallimard, 1994, p. 834, et C. Enaudeau, L’ « exhibitio » chez Kant, Cahiers philosophiques, no 59, 1994, p. 37-47.

[7]

S. Freud, Fragment d’une analyse d’hystérie, op. cit., p. 27-31.

[8]

S. Freud, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, OCF-P, XIX, p. 98 (Freud écrit : « ... les mécanismes à l’œuvre – nous n’osons dire les mécanismes de pensées... »).

[9]

Freud, soulignant l’analogie entre le rêve de Rudi Kaufmann, qui réapparaît dans L’interprétation du rêve (p. 115-116), et la « psychose de rêve » d’Emma Eckstein, développe l’idée que le rêve « hallucine » : cf. S. Freud, Briefe an W. Fliess, Ungekürzte Ausgabe, Fischer Verlag, Frankfurt, 1986, p. 114-115.

[10]

S. Freud, Fragment d’une analyse d’hystérie, op. cit., GW, V, 285.

[11]

S. Freud, Pulsions et destins de pulsions, OCF-P, XIII, p. 172.

[12]

Je me réfère ici aux travaux de G. Didi-Huberman, en particulier Fra Angelico. Dissemblance et figuration, Flammarion, 1990, p. 42-82, 120-128, ainsi qu’à Image et culte de H. Belting, Paris, Éd. du Cerf, en particulier p. 137-219.

[13]

Parvenir à jeter la lumière sur la nature même de l’élan subjectif et rejoindre ainsi l’Absolu certes invisible mais figurable, et par conséquent connaissable dès lors que le poète s’acquitte de la tâche de le figurer, sont l’un des enjeux majeurs du Romantisme allemand. L’incarnation de la pulsion de la raison dans son objet et l’autoprésentation du poète dans l’œuvre sont les chevilles-ouvrières de l’apparition de l’inconnaissable dans le monde.

[14]

S. Freud, Conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1999, p. 224.

[15]

S. Beckett, Le monde et le pantalon, Paris, Minuit, 1989, passim et p. 26.

[16]

S. Freud, L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1967, p. 522-524.

[17]

S. Freud, Le refoulement, OCF-P, XIII, p. 195, et L’inconscient, OCF-P, XIII, p. 216-217.

[18]

S. Freud, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, OCF-P, XIX, p. 110.

[19]

J.-L. Donnet, Un oubli de Freud. À propos de la répétition agie, in Le divan bien tempéré, Paris, PUF, 1995, p. 137-174.

[20]

A. Beetschen, « Sur l’acharnement et la pulsion de mort », Colloque autour de l’œuvre de J..B. Pontalis, Annecy, 13 mai 2000 (à paraître).

[21]

C. Chabert, Les voies intérieures, RFP, LXIII, 5, 1999, numéro spécial Congrès, Enjeux de la passivité, p. 1445-1488.

[22]

H. Sperber, Über den Einfluss sexueller Momente auf Enstehung und Entwicklung der Sprache, Imago, 1912, p. 406-453, et S. Freud, L’interprétation des rêves, op. cit., p. 302-303 et note.

[23]

C. Abel, Sprachwissenschaftlichen Abhandlungen, Leipzig, 1885, en particulier le chapitre VIII : Über den Gegensinn der Urworte, et S. Freud, Sur le sens opposé dans les mots originaires, in L’inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985, p. 51-60.

[24]

S. Freud, La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1969, p. 153-160 (lettre à Fliess du 6 décembre 1896).

[25]

R. Roussillon, La métapsychologie des processus et la transitionnalité, RFP, LIX, 1995, numéro spécial Congrès, Métapsychologie : écoute et transitionnalité, p. 1351-1519, en particulier p. 1479-1487.

[26]

P. Denis, Emprise et satisfaction ; les deux formants de la pulsion, Paris, PUF, 1997, en particulier p. 88-109 et 150-159.

[27]

Sur « l’informe de l’angoisse régressive », je renvoie aux travaux de P. Fédida, en particulier Le mouvement de l’informe, in Par où commence le corps humain, Paris, PUF, 2000, et Des bienfaits de la dépression. Éloge de la psychothérapie, Paris, Éd. O. Jacob, 2001.

[28]

La métaphore du cliché photographique revient à plusieurs reprises dans l’œuvre de Freud, par exemple dans la « Note sur l’inconscient en psychanalyse » (OCF-P, XI, p. 178) ou dans L’homme Mo ïse et la religion monothéiste (Gallimard, p. 229). Elle implique toujours trois temps : l’impression, le développement du négatif et le tirage de l’image. Le transfert, équivalent du développement du négatif, aboutit avec la perlaboration au tirage de l’image.

[29]

Pour comprendre l’effet comique d’un geste ou d’une attitude discordante ou disproportionnée, Freud fait intervenir l’idée d’une comparaison par laquelle nous mesurons la discordance ou la disproportion à l’aune de la dépense psychique normalement requise dans la situation. Or la mesure, tant celle du mouvement de l’autre que celle que je considère comme adéquate, est donnée chaque fois « par la sensation d’innervation » impliquée dans le mouvement, la conservation du souvenir de cette dépense d’innervation impliqué dans le mouvement « restant parfois l’élément essentiel de la représentation ». Percevant le geste chez l’autre, « le moyen le plus sûr d’accéder à sa compréhension va être pour moi de l’accomplir en l’imitant ». Mais l’imitation n’est pas effectuée, pas plus que nous ne continuons à épeler une fois que nous savons lire. À l’imitation du geste par les muscles, s’est substitué « l’acte de se le représenter par le moyen des traces mnésiques des dépenses faites lors de gestes similaires ». Ce facteur quantitatif exprimé dans la représentation, indépendant de la communication, distinct de l’affect, est directement lié à l’investissement de la représentation elle-même, ce dont témoignent les « mimiques de représentation » qui se produisent aussi lorsque la personne représente quelque chose pour elle seule. Il entre en jeu dans tous les processus empathiques (Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, Paris, Gallimard, 1984, p. 339-348).

[30]

S. Freud, La naissance de la psychanalyse, op. cit., p. 350-351 (éd. allemande du Nachtragsband, Fischer Verlag, p. 428-430).

[31]

S. Freud, L’interprétation des rêves, op. cit., p. 72.

[32]

S. Freud, À partir de l’histoire d’une névrose infantile, OCP, XIII, p. 54.

[33]

S. Freud, Constructions dans l’analyse, Résultats, Idées, Problèmes II, Paris, PUF, p. 269-281, en particulier p. 275-280 ; cf. sur ce point L. Kahn, L’assimilation et le combat, Le fait de l’analyse, no 1, septembre 1996.

[34]

Problème en fait déjà posé par Freud à propos du rêve de confirmation dans « Remarques sur la théorie et la pratique de l’interprétation du rêve » (OCF-P, XVI) ; sur les implications de ceci en particulier dans la théorie de la supervision, voir D. Widlöcher, Le tiers dans la pensée, L’Inactuel, nouvelle série, no 6, printemps 2001, p. 49-58.

[35]

F. Pasche, Le passé recomposé, Revue française de psychanalyse, 1/1974, p. 178.

[36]

F. Pessoa, Le livre de l’intranquillité, I, Paris, C. Bourgois (éd.), 1988, p. 39.

Résumé

Français

Dans la suite du rapport “ L’action de la forme ”, certaines questions sont réouvertes, en particulier celles concernant la relation entre la présentation, l’hallucination et l’hallucinatoire, ainsi que la position de l’affect dans le jeu de la représentance pulsionnelle. Le problème de la “ réalité ” psychique et de la perlaboration est abordé dans la tension entre Agieren, déformation, empathie et référence.

Mots clés

  • Hallucinatoire
  • Hallucination
  • Présentation
  • Déformation
  • “ Signes de perception ”
  • Langue originaire
  • Empathie
  • Travail de la pensée et jugement

English

In the wake of the paper “ The action of form ”, certain questions are reconsidered, especially the question of the relation between presentation, hallucination and the hallucinatory process, as well as the position of affect in the play of drive representation. The problem of psychic “ reality ” and working through is broached with regard to the tension between Agieren, deformation, empathy and reference.

Key-words

  • Hallucinatory process
  • Presentation deformation
  • “ Signs of perception
  • ” Original language
  • Work of thought and judgment

Deutsch

In der Folge des Rapports “ die Aktion der Form ”, werden gewisse Fragen wieder geöffnet, vor allem die Frage der Beziehung zwischen der Darstellung, der Halluzination und dem Halluzinatorischen, sowie auch der Position des Affekts im Spiel der Triebrepräsentanz. Das Problem der psychischen “ Realität ” und der Durcharbeit wird in der Spannung zwischen “ Agieren ”, Deformation, Empathie und Referenz angegangen.

Schlüsselworte

  • Halluzinatorisch
  • Halluzination
  • Darstellung
  • Deformation
  • “ Wahrnehmungszeichen ”
  • Ursprache
  • Empathie
  • Denkarbeit und Urteil

Español

Retomando el informe “ La acción de la forma ”, se tratan algunos temas, específicamente el que concierne la relación entre la presentación, la alucinación y lo alucinatorio, como así también la posición del afecto en el juego de la representacia pulsional. El problema de la “ realidad ” psíquica y del trabajo elaborativo es tratado en la tensión entre Agieren, deformación, empatía y referencia.

Palabras claves

  • Alucinatorio
  • Alucinación
  • Presentación
  • Deformación
  • “ Señales de percepción ”
  • Lengua originaria
  • Empatía
  • Trabajo del pensamiento y juicio

Italiano

In seguito al rapporto “ L’azione della forma ” varie questioni sono di nuovo aperte, in particolare quella della relazione fra presentazione, allucinazione ed allucinatorio, ed anche la posizione dell’affetto nel gioco della rappresentanza pulsionale. Il problema della “ realtà ” psichica e della rielaborazione viene affrontato nella tensione fra Agieren, deformazione, empatia e riferimento.

Parole chiave

  • Allucinatorio
  • Allucinazione
  • Presentazione
  • Deformazione
  • “ Segni di percezione ”
  • Lingua originaria
  • Empatia
  • Lavoro del pensiero e giudizio

Pour citer cet article

Kahn Laurence, « L'hallucinatoire, la forme, la référence », Revue française de psychanalyse 4/ 2001 (Vol. 65), p. 1057-1074
URL : www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2001-4-page-1057.htm.
DOI : 10.3917/rfp.654.1057

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