2001
Revue française de psychanalyse
L'action de la forme
La figure et l’incarnation
Edmundo Gómez Mango
150, avenue du Maine
75014 Paris
Nous avons essayé de suivre le passionnant itinéraire proposé par Laurence Kahn dans son rapport sur la figurabilité : des surfaces psychiques jusqu’à l’incarnation transférentielle. Après avoir discuté la traduction du mot Darstellbarkeit par “ présentabilité ”, nous nous sommes arrêté sur la relation de la “ force présentante ” et de l’action de la forme et de la déformation du rêve. Enfin, l’incarnation transférentielle nous est apparue comme le plus radical des mouvements de la figuration dans l’expérience psychanalytique.Mots-clés :
Déformation, Figure, Figurabilité, Force présentante, Présentabilité, Incarnation transférentielle.
We have tried to follow the fascinating itinerary proposed by Laurence Kahn in her paper on representability, from psychic surfaces to transferential incarnation. After discussing the translation of the word Darstellbarkeit as “ presentability ” we stopped to consider the relation between the “ presenting force ” and action of form and dream deformation. Finally, transferential incarnation appeared to us to be the most radical of the movements of representability in psychoanalytical experience.Keywords :
Deformation, Representation, Representability, Presenting force, Presentability transferential incarnation.
Wir haben versucht, den sehr interessanten, von Laurence Kahn vorgeschlagenen Weg in der Beziehung zur Darstellbarkeit (figurabilité) zu verfolgen : psychische Oberflächen bis zur Übertragungsinkarnation. Nachdem die Übersetzung des Wortes “ Darstellbarkeit ” (présentabilité) diskutiert war, haben wir uns für die Beziehung der “ darstellenden Kraft ” und der Aktion der Form und der Deformation des Traums interessiert. Und schliesslich ist uns die Inkarnation der Übertragung als die radikalste Bewegung der Darstellung in der psychoanalytischen Erfahrung erschienen.Schlagwörter :
Deformation, Figur, Darstellbarkeit (figurabilité), Darstellende Kraft, Darstellbarkeit (présentabilité), Inkarnation der Übertragung.
Hemos intentado seguir el apasionante recorrido propuesto por Laurence Kahn en su informe sobre la figurabilidad : á reas psíquicas hasta la encarnación transferencial. Luego de razonar la traducción de la palabra Darstellbarkeit por “ presentabilidad ”, hemos profundizado sobre la relación de la “ fuerza presentante ” y la acción de la forma y de la deformación del sueño. Finalmente, hemos convenido en que la encarnación transferencial es el movimiento de figuración má s radical de la experiencia psicoaná litica.Palabras claves :
Deformación, Figura, Figurabilidad, Fuerza presentante, Presentabilidad, Encarnación transferencial.
Abbiamo cercato di seguire l’appassionante itinerario proposto da Laurence Kahn nel suo rapporto sulla figurabilità : dalle superfici psichiche fino all’incarnazione transferenziale. Dopo aver discusso la traduzione del termine Darstellbarkeit con “ figurabilità ”, ci siamo soffermati sulla relazione della “ forza presenante ” e dell’azione della forma e della deformazione del sogno. Alla fine, l’incarnazione transferenziale ci è apparsa come il più radicale movimento della figurazione nell’esperienza psicoanalitica.Parole chiave :
Deformazione, Figura, Figurabilità, Forza presentante, Presentabilità, Incarnazione transferenziale.
“ Du ciel à travers le monde jusqu’à l’enfer ”, dit le directeur du théâtre juste avant que le drame de Faust ne commence. Des surfaces et des profondeurs psychiques, à travers le rêve, les affects, les symboles et le langage, jusqu’au transfert, tel est l’itinéraire que nous propose le passionnant rapport de Laurence Kahn sur la figurabilité. Son point de départ est, en effet, la problématique des surfaces psychiques, son point d’arrivée : l’enfer du transfert, saisi dans son nœud le plus serré, l’incarnation transférentielle.
Le titre du rapport, « L’action de la forme », ne prend sens que dans une relecture : il est d’emblée ouvert, énigmatique, il nous oblige à l’entendre non pas de façon univoque, mais dans une écoute plurielle et polyvalente. Il opère une sorte de renversement premier : la forme comme un agent, comme porteuse d’une action, comme capable d’agir ; la forme est animée par un po ïein, un faire, une activité po ïétique. La forme n’est pas seulement la trace ou l’effet d’une force qui s’est moulée dans une matière, elle n’est pas le résultat du modelage d’un matériau, mais c’est elle, la forme, qui devient agissante, qui modèle et produit des effets.
Envisageons d’abord l’action de la forme par rapport à la prise en considération de la figurabilité du rêve. Laurence Kahn traduit
Darstellbarkeit par présentabilité et la condition de figurabilité par condition de ou égard à la présentation. Ceci provoque d’abord en nous une certaine perplexité. Les mots « figure » et « figurabilité » rendaient de façon précise cette exigence de l’ensemble du travail du rêve : les pensées du rêve, le logos du rêve, pour pouvoir se représenter dans la conscience du rêveur, doivent se transformer en images, en figures, surtout visuelles. Mais on doit accepter que la traduction proposée présente l’avantage de se rapprocher de la langue freudienne, elle produit ainsi une sorte de rajeunissement traductif de cette notion : on perçoit mieux les correspondances que ce mot établit entre la présentation du désir inconscient dans le rêve, dans le symptôme et dans le transfert. J’éprouve quand même une certaine nostalgie pour le mot « figure », chargé bien sûr de sédiments mythiques et religieux propres à nos traditions grecques et judéo-chrétiennes, il est dans ce sens dans la même situation que bien d’autres termes de notre langue psychanalytique, tels que image ou Imago, démoniaque, incarnation, pour laisser de côté les noms devenus des concepts théoriques (Éros, Narcisse). La langue psychanalytique est prédatrice, elle se sert de toutes les autres, elle devient, pourrait-on dire, étrangère à elle-même, dans son élan pour s’emparer de la proie étrange, l’insaisissable inconscient. Je rappelle que le mot
figura est d’une extrême richesse
[1] et j’aimerais signaler seulement deux éléments de la
potestas verbi de ce mot : le sens de plusieurs termes et expressions, tels que « image onirique », « vision », « fantôme », « modèle », « copie », « semblant », se sont condensés en lui. D’autre part, selon une longue tradition interprétative de l’Ancien Testament, les figures sont porteuses de significations, et la signification dernière de la figure est l’incarnation. Nous retrouverons, par d’autres voies associatives, dans d’autres surfaces et par d’autres détours, cette convergence saisissante entre la figure et l’incarnation.
Je dirai qu’en traduisant Darstellbarkeit par présentabilité nous gagnons dans le sens de la rigueur sémantique et théorique, et nous perdons du côté de ce que le génie des langues latines, avec le mot figurabilité, apporte à cet aspect de la formation du rêve.
Adoptons donc pour la discussion présentation et présentabilité. Ce qui veut se présenter, l’élément perturbant, c’est bien la motion de désir inconscient, c’est elle qui tend à s’exprimer, à se manifester, sans tenir compte du désir de dormir du rêveur-dormeur. L’élément perturbé c’est bien lui, l’homme-moi qui dort et qui désire poursuivre le sommeil. Une « force présentante » tend à se représenter dans la conscience du rêveur. Elle est intimement liée à la force d’attraction que le souvenir infantile, la scène infantile, de caractère essentiellement visuel, exercent sur « les pensées coupées de la conscience ». Laurence Kahn remet sur le métier ce point essentiel pour la compréhension du phénomène onirique, l’écart fondamental entre la présentation et la représentation. C’est dans cet écart que j’aimerais introduire un questionnement : l’action de la forme est-elle déjà implicite dans la motion de désir infantile qui pousse vers la représentation, ou l’action de la forme s’exerce-t.elle par le travail du rêve et par la censure, par la déformation, qui rend les pensées du rêve représentables ?
Nous sommes ainsi confrontés au paradoxe de la conception freudienne de la mémoire et de la trace mnésique. La trace mnésique inconsciente a cette étrange propriété : elle peut devenir active, productive, elle préserve une qualité, dans ce royaume sans qualité des pensées inconscientes. « Une forme est déjà là, dit Laurence Kahn, sans pourtant en être une. » C’est « un état d’excitation particulier », capable de conserver les impressions du passé.
La force présentante porte alors, déjà en elle, un élément formel, une action de la forme qui tend nécessairement vers son accomplissement comme image visuelle ? La force formante co ïncide ainsi avec la force présentante ? Je pense qu’il vaudrait mieux les maintenir séparées, pour bien indiquer que l’élan, la force présentante, ce qui pousse l’élément inconscient à devenir conscient se fiche, pourrait-on dire, de la forme, et que sa seule aspiration est de s’accomplir, de revenir au sensoriel, à la vie psychique consciente. Parce que, et Freud utilise à plusieurs reprises la même expression, le souvenir visuel, cet « état d’excitation », qui fut un jour actuel, veut reprendre vie. Du point de vue de la régrédience : la régression temporelle (parfois désignée par Freud comme matérielle) qui fait passer le travail du rêve par l’infantile ancien, par des modes d’expression archa ïque, en somme par l’expérience vécue hallucinatoire, elle semble obéir à la « force présentante », à la poussée de la motion de désir infantile qui a redonné vie au visuel, aux images qui redeviennent des hallucinations quand l’énergie psychique régrédiente parcourt les traces mnésiques déjà frayées dans le passé. C’est la motion du désir infantile, qui faisant feu de tous bois, ravive la trace du souvenir visuel et attire d’autres pensées inconscientes et préconscientes pour se frayer le chemin vers l’accomplissement hallucinatoire, sa seule issue.
Pourquoi la trace mnésique préserve-t-elle, de façon privilégiée, l’élément visuel de l’expérience vécue ? Y a-t-il un lien spécifique entre le visuel et l’hallucination onirique ? Dans ce sens, il faut rappeler cette affirmation un peu résignée de Freud lui-même pour justifier la régression temporelle : « La suppression du stimuli perturbateur du rêve n’est pas possible autrement. »
[2] On retrouve dans le rêve la même prévalence que la tradition littéraire, depuis les Grecs jusqu’à nos jours, assigne au visuel dans la relation amoureuse : ce sont les yeux, le regard, qui perçoivent l’apparition, la vision de l’objet amoureux qui déclenche le coup de foudre, la passion. Cratyle imaginait qu’
éros provenait d’
esrei, ce qui coule, et que son flux pénétrait par le canal des yeux à l’intérieur des amants
[3].
Dans le passage entre les deux systèmes, à la frontière des deux grands espaces de la première topique, les mécanismes du processus primaire co ïncident avec les intérêts de la censure : régression topique vers le fonctionnement propre du processus primaire, régression formelle qui double la première. L’action de la forme est ici la reine : elle satisfait à la fois et en même temps les deux principes du fonctionnement psychique, les agençant, formant et déformant, figurant et défigurant leur conflit dans la fabrication d’une seule formation de compromis, la forme du rêve. Elle rend compte essentiellement de la déformation du rêve, de telle sorte que je verrais dans ce que Laurence Kahn désigne avec l’expression de l’ « action de la forme », en ce qui concerne le rêve, essentiellement la déformation du rêve, résultat du travail du rêve et de l’action défigurante de la censure. La force présentante est celle du désir inconscient qui attire les pensées du rêve et les fait régresser jusqu’à l’expérience vécue hallucinatoire ; dans ce parcours régrédient les pensées du rêve sont déformées par l’action conjointe des processus primaires et de la censure (condensation et déplacement). À ce moment paradoxal, le désir et l’interdit se retournent l’un dans l’autre. Ils semblent s’être mis d’accord pour que le rêve s’accomplisse dans une hallucination sans perturber le sommeil du rêveur.
La révision faite par Laurence Kahn de la problématique de l’affect, du symbole et de la symbolique, à la lumière de la condition de présentabilité, est tout à fait remarquable par la limpidité de l’argumentation et par l’action de la forme de sa pensée. Le mode de présentabilité du symbole et de l’affect, est la masse, la surface homogène, qui doit être questionnée, disloquée, dissociée, en somme, analysée par l’écoute et l’interprétation. L’aspect typique du symbole et de l’affect n’entraînent pas la conviction. Freud les démonte, montre le revers : l’affect tristesse cache le désir de meurtre, l’arrêt sur image du symbole ne traduit rien, il est muet, il faut s’en défaire pour retrouver le courant des associations d’idées, il faut le désenclaver et le remettre dans le bain du sexuel infantile. L’intérêt soutenu de Freud pour la symbolique s’explique parce qu’il ne cesse d’entrevoir une richesse inou ïe, à explorer, dans la relation du langage et du symbole. C’est un moment très fort du rapport, celui où nous sommes invités à réécouter dans la langue l’activité des fossiles actifs, l’inquiétude, l’intranquillité de notre premier parler.
Laurence Kahn nous présente le langage comme un nouveau théâtre, une nouvelle scène où se jouera le conflit essentiel de la présentation du désir et des obstacles qui s’y opposent. Freud adhérait aux conceptions de certains linguistes de son époque, qui soutenaient que les langues sont capables de refouler les valeurs premières des mots, concrètes, onomatopéiques, sexuelles, et qu’elles peuvent ainsi, conserver dans la préhistoire des mots la sexualisation de l’état originaire de la parole, la sauvagerie du premier parler. La « force présentante » va profiter de cette préservation du sexuel originaire dans les mots, elle va le réveiller pour s’en servir à ses propres fins. Les mots pâlis, abstraits, désincarnés par l’usure, par l’action policée de la culture, réavivés par le désir sexuel infantile, veulent, eux aussi, reprendre vie, s’exprimer, revenir à l’expression originaire, par lesquels ils manifestaient leur enracinement dans le sexuel.
J’aimerais, invité par l’analyse de Laurence Kahn à propos de ce qu’elle appelle « solution culturelle du meurtre », penser ainsi le paradoxe de l’œuvre d’art par rapport à la culture, et plus précisément, de la langue du poème par rapport au langage : la culture est l’agent du renoncement au pulsionnel, les processus culturels sont au service de la sublimation, de la typification, la symbolique est au service de l’apaisement et de l’usure des formes expressives ; mais en même temps, les formes artistiques peuvent rebrousser chemin, revenir sur elles-mêmes, et se mettre soudain, non plus au service de la répression des affects ni du refoulement des représentations, mais au contraire, se rapprocher d’une épiphanie impossible de l’originaire sexuel infantile oublié dans les mots, refoulé dans le langage de la communication de la tribu. On saisit dans le mouvement des mots du poème, la puissance du retournement du poétique, quand Vorstellung et Darstellung tendent à se confondre, quand les représentations présentent, quand elles deviennent présence. Il y aurait ainsi dans le « culturel » un double versant : celui qui tend à anesthésier le plus vif du pulsionnel, et celui de la véritable œuvre d’art, qui est rupture, nouveau langage, renouvellement de la sensibilité, « frisson nouveau » – la belle expression qui, dans la bouche de Hugo, saluait le renouveau, le souffle poétique qui animait l’œuvre de Baudelaire. Le secret des œuvres immortelles, toujours jeunes, toujours fraîches, réside peut-être dans l’énigmatique qualité, analogue à celle de la trace mnésique inconsciente, qui préserve l’animation intacte, indestructible, de la présence, du souffle de l’infantile originaire.
La culture légitime la forme artistique lorsque celle-ci se présente dans une paix et une ignorance relative par rapport à ce qui la meut, et quand elle assure, ainsi, la transmission du passé. Mais l’œuvre d’art, le poème, assurent, dans leur révolte, dans l’action de leur forme, dans leur ressourcement toujours actuel dans l’expression du désir, la transmission culturelle vers l’avenir, son pouvoir de métamorphose et de transformation ; dans le poème, les mots incarnent l’action originaire qui est aux sources de la langue, et nous transportent vers l’espoir et l’angoisse de l’inconnu.
Si j’ai introduit ma discussion du rapport de Laurence Kahn par une citation de Goethe c’était avec l’intention de dire un mot sur la relation de Freud et le romantisme allemand. Bien sûr, il y a rupture épistémologique de la pensée de Freud avec la conception symbolique et mystique du rêve des romantiques. Mais il faut rappeler que pour les romantiques le rêve était expérience de l’âme, qu’ils ont appris avec la langue de la poésie celle du rêve, qu’ils ont ainsi préparé obscurément, au sein de la langue allemande, l’écriture de l’Interprétation du rêve. D’ailleurs, Freud est resté toujours fidèle à Faust, et essentiellement à l’Urfaust, le noyau originaire du grand poème de Goethe, celui qui a pris forme au sein même du mouvement désigné comme Sturm und Drang. Ce romantisme, premier, précoce, originaire, par lequel Goethe advenait à la langue poétique, a laissé gravé dans l’horizon de celle-ci, ce mot, Drang, la poussée, l’assaut, l’élan, qui dit déjà l’essentiel de la pulsion freudienne.
Nous arrivons ainsi, dans la dernière partie du rapport, au vif de l’expérience analytique. Comme introduction, un exemple clinique. La séance où une expression langagière, “ la sauce à base d’œufs », laisse entendre à l’analyste le transfert homosexuel qui passe, qui essaye de se présenter, défiguré, dans ces mots (le pluriel du mot « œuf » peut s’entendre comme le pronom personnel « eux »). Il ne s’agit pas d’un simple jeu de mots, d’un cas d’homophonie dont la structure de la langue française permet une floraison abondante et permanente. La valeur exemplaire de cette situation clinique somme toute assez banale, ordinaire, évoquée par Laurence Kahn réside en ceci : tel que dans le rêve, le désir infantile, ici à connotation homosexuelle, surgit dans la séance de l’enchevêtrement, de l’entrelacement où de l’entrelacs (le Geflecht) d’associations multiples, non pas seulement des représentations de mots, mais encore de tous les éléments infraverbaux qui s’entremêlent en eux, qui présentent et défigurent le désir par les intonations de la voix, par son rythme, par l’affectation des sentiments qui le marquent. Le désir sexuel infantile surgit de l’entrelacement, de l’enchevêtrement le plus épais et le plus intriqué du transfert ; tel le champignon émergeant de son mycélium, comparaison freudienne inépuisable, le désir infantile homosexuel de cet homme, fait fi du fait qu’il s’adresse à une femme, il pousse, il perce, tissant tous les filaments qui viennent des multiples spores (je développe la justesse de la comparaison freudienne), des multiples corpuscules reproducteurs, de cette myriade d’événements psychiques et corporels qui traversent les séances.
C’est un des apports importants de Laurence Kahn à la problématique de la figurabilité : ouvrir le figurable non seulement à l’image, mais aussi à l’élément sonore, à la parole adressée à l’analyste, aux traces sensibles dont elle est porteuse. Écouter la parole du patient non seulement dans le réseau de la linguistique mais dans le registre de l’expression, de la phrase, du discours adressé, c’est-à-dire du rythme.
Il s’agit d’une articulation clé de ce rapport : le rythme, et non seulement la structure. Laurence Kahn appuie son développement théorique sur la notion de rythme comme clinique du signe selon Meschonnic. L’écoute analytique s’ouvre ainsi à la substance, au tissu dont est fait le discours et ses effets, le processus énonciatif lui-même ; le rythme présentifie autre chose que le sémiotique, que le signifiant ou le signifié linguistiques, il présente le sensible, des traces sensibles, qui font écho à la sensibilité oubliée de l’enfance, à ce qui nous frappait, nous impressionnait au temps mythique de l’infans : il ne s’agissait alors ni des concepts ni des signifiants, mais des voix, des intonations, des gestes de colère ou de tendresse. La logique du signifiant ne devrait pas faire oublier la sensualité du vocable. D’une autre façon : l’excès, l’involontaire, la démesure, c’est-à-dire, le sexuel infantile, s’exprime, se présente dans le rythme. C’est un mouvement qui oriente la pensée psychanalytique, me semble-t-il, vers une déprise du « tout structural » qui a eu tendance à s’imposer à une certaine époque de la psychanalyse française. Elle rappelle que, à côté du travail du négatif, il faut aussi considérer le travail de ce qui se présente, de ce qui fait présence. La structure n’est pas la seule saisie de l’expérience analytique. Le rythme accueille un aspect essentiel de celle-ci. Le désir inconscient s’en sert, anime le rythme des séances, il constitue une condition de présentabilité fondamentale du désir infantile. Rappelons encore que Freud avait signalé l’importance du rythme dans la constitution même du sexuel infantile et de son modèle archétypique, le suçotement.
On s’éloigne ainsi du modèle structural pour s’approcher de la matrice, on va des formes (Gestalt) aux formations (Gestaltungen), à leur production. Nous sommes encore une fois du côté de Goethe – ce grand théoricien de la forme –, du côté du pacte, de Faust et de Méphisto, on est près du royaume des Mères, de l’inoubliable description, faite par Méphisto – toujours lui – de leur royaume : « À sa clarté tu verras les Mères / les unes assises, les autres debout ou en marchant / ... Formation, transformation (Gestaltung, Ungestaltung)... Voilà l’éternel entretien du sens éternel. » On est proche de la figure-matrice de Jean-François Lyotard : le matriciel comme ce qui commence à se détacher du fond, comme le rythme d’une activité originaire, un status nascendi, zone crépusculaire du germinal indifférencié, de matière primitive, ce que Platon figurait par la Chora, zone d’émergence du son, du visible. C’est le commencement du rythme du fort-da, de l’absence-présence, de la présence absence.
Freud remarquait que le plus important, même l’essentiel, du passé a été oublié ; Laurence Kahn nous signale que le plus riche du matériel, là où s’est déposé le plus vif de l’expérience du noyau de la névrose infantile, là où se ravive le plus intense du transfert, c’est l’inutilisable. Inutilisable, dans la mesure où c’est ce qui nous utilise, ce qui nous agit, analyste et patient confondus, sans que nous puissions l’éviter. Mais je crois que le rappel de l’inutilisable est d’une certaine façon extrêmement utile : sa considération, son non-oubli prédispose, pose, encadre ou cadre la position de l’analyste. Tenir compte de l’inutilisable peut nous aider à éviter l’idéalisation dangereuse du tout interprétable dans « l’ici et maintenant » du transfert - contre-transfert, peut nous servir à ne pas tomber dans l’illusion d’une sorte de transparence interprétative qui ne peut que renforcer l’idéalisation toute-puissante de l’analyste et la soumission passive de l’analysant. La considération de l’inutilisable nous met en garde contre la dérive d’une excessive « technologisation » de la raison analytique, avec ses conséquences pernicieuses, un assèchement, un appauvrissement technologique de la po ïesis de l’écoute et de la parole analytique. L’inutilisable, c’est-à-dire la myriade d’événements psychiques et sensoriels qui se présentent dans la séance, qui s’incarnent dans le transfert, qui sont présents sans pouvoir être représentés, nous rappelle encore que nos actes conscients dans une cure ne sont qu’un reflet partiel, toujours défiguré, du processus d’ensemble qui se déroule dans les séances, que ces actes conscients ne sont que le résultat des décisions, des choix qui se sont accomplis ailleurs, dans la profondeur du mouvement transférentiel. Ce qui émerge dans le discours, ce qui parvient au langage n’est qu’un écho affaibli de l’expérience vécue de la séance. Nous utilisons nos représentations conscientes, nous ne pouvons saisir avec nos mots qu’une partie infime – et pour cela précieuse – de cette foule d’événements psychiques et de fantasmes fuyants qui peuplent nos cures.
La parole de l’interprétation surgit dans la longue, silencieuse et patiente écoute. Elle se nourrit et est soutenue par l’enchevêtrement infini du transfert de l’analyste sur le transfert du patient ; la parole analytique interprète en sachant que les mots qu’elle profère partent à la rencontre des mots qu’elle ignore, et que ces mots travailleront dans le silence trouble de l’excès de l’enfance, le silence de l’enfance perdue, et qui toujours écoute.
Je terminerai sur le mot incarnation, mot chargé, s’il en est, de résonances religieuses. C’est le dernier avatar de cette aventure de la figuration que nous a proposée Laurence Kahn. L’analyste et le patient sont deux êtres incarnés, deux personnes qui ont renoncé, dans et par le pacte du travail analytique, à la jouissance de la chair. Mais l’agir transférentiel vient, on le sait, se substituer à la remémoration. C’est le dernier et le plus vrai combat du transfert, celui qui se joue en présence et en personne. J.-B. Pontalis a évoqué l’ « exigence de la livre de chair », cette véritable « contrainte à l’incarnation » qui vient du plus profond et intime du désir de l’enfant. C’est le plus radical des mouvements de la figuration avec lequel nous nous confrontons dans l’expérience de la psychanalyse.
Toutes les cures, sans exception, nous en parlent, elles sont faites de ce vœu : que la figure, que le corps de l’analyste soient l’incarnation de tous les corps, de toutes les figures, aimées et ha ïes, inventées ou rêvées, par le patient ; que dans la nouvelle figure reviennent les anciennes, pour rajeunir et reprendre une nouvelle vie. Qu’ainsi les pertes et les séparations soient abolies, que dans l’apparition du nouvel et étrange objet, cette resplendissante et énigmatique imago qu’on nomme l’analyste, cet étranger dont le patient ne connaît rien d’intime, puissent se réaliser les retrouvailles paradoxales : dans un seul objet, tous ceux que l’on a perdus, dans une seule présence toutes les disparitions, dans une seule personne toutes les effigies, dans l’étrangeté d’un inconnu l’intime de l’enfance disparue. Le désir infantile, indomptable, indestructible le veut toujours ainsi. C’est l’habeas corpus, le « que j’aie le corps », qui provient de la source du désir de l’incarnation : la chair de l’enfance.
Merci Laurence de ton fécond rapport, merci pour ta lucide passion : elle est aussi une figure, une présence, une incarnation de l’idéal, du souffle de la psychanalyse qui, j’espère, animera notre discussion.
[1]
Je renvoie à l’excellent travail d’Erich Auerbach,
Figura, Belin, 1993.
[2]
S. Freud,
Conférences d’introduction à la psychanalyse, Gallimard, 1999, p. 272.
[3]
Platon,
Cratyle, Œuvres complètes, Pléiade, t. I, 1950, p. 661.