2001
Revue française de psychanalyse
L'action de la forme
Les veines de l’onyx
Ou les contraintes imposées au ça
Bernard Chervet
39, rue Professeur-Florence
69003 Lyon
Les figurations du rêve et de séance sont soumises à un impératif de présentation à la conscience ainsi qu’à la régressivité traumatique des excitations d’origine somatique. Ceci leur donne une double valeur, de rébus par leur lien au code langagier et de représentation par celui avec les sources pulsionnelles. La nécessité d’intégrer psychiquement cette économie régressive va être à l’origine d’un besoin de mémoire ; mais aussi d’achoppements tels que la présence de mots dans le rêve et de voix en séance. Ces occurrences attirent l’attention sur la fonction apotropé ïque des figurations et sur leur rôle contre-investissant envers l’érogénéité d’organe. En fait, elles sont porteuses du souvenir de la mise en place du narcissisme primaire et donc des soins maternels précoces engagés dans la mutation de cette sensorialité primaire en sensualité corporelle.Mots-clés :
Impératif de présentation, Cadre langagier, Hallucinations acoustiques, Régressivité traumatique, Fonction apotrope ïque, Érogénéité.
Representations in dreams and in the session are subjected both to a law of presentation to consciousness and to the traumatic regressivity of excitations of a somatic nature. This bestows on them a dual role, that of being a puzzle though their link with the code of language, and that of constituting a representation through their link with instinctual sources. The need to psychically integrate this regressive economy is at the origin of a need for memory, but also of stumbling blocks such as the presence of words in dreams and of voices in the session. These occurrences attract our attention to the apotropeic function of representations and to their counter-cathecting role with regard to organ erogeneity. In fact, they contain the memory of the instalment of primary narcissism and thus of the early maternal care involved in the conversion of this primary sensoriality into bodily sensuality.Keywords :
Law of presentation, Framework of language, Acoustic hallucinations, Traumatic regressivity, Apotropeic function, Erogeneity.
Die Darstellungen des Traums und der Sitzung sind einer für das Bewussein imperativen Präsentation unterlegen, sowie auch der traumatischen Regressivität der Reizungen mit somatischem Ursprung. Dies gibt ihnen einen doppelten Wert, von einem Rebus durch die Verbindung mit dem Sprachkodex und der Vorstellung der Verbindung mit den Triebquellen. Die Notwendigkeit, psychisch diese regressive Ökonomie zu integrieren, wird zum Ursprung einer Notwendigkeit der Gedächtnisse ; aber auch von Hindernissen wie die Präsenz von Wörtern im Traum oder von Stimmen in der Sitzung. Dieses Zusammenfallen lenkt unsere Aufmerksamkeit auf die apotropeische Funktion der Darstellungen sowie auch auf ihre gegenbesetzende Rolle in Bezug auf die Organerogeneität. Im Grund sind sie die Träger der Erinnerung an den Aufbau des primären Narzissmus, also an die frühe mütterliche Pflege, welche in der Mutation dieser primären Sensorialität in Körperliche Sensualität mitspielen.Schlagwörter :
Imperative Präsentation, Sprachlicher Rahmen, Akustische Halluzinationen, Regressivität, Apotropeische Funktion, Erogeneität.
Las figuraciones del sueño y de sesión está n sometidas a un imperativo de presentación a la conciencia como así también a la regresividad traumá tica de las excitaciones de índole somá tica. Esto les da un doble valor, de jeroglífico en función del vínculo con el lenguaje y de representación para éste con las fuentes pulsionales. La necesidad de integrar psíquicamente la economía regresiva será la fuente de necesidad de memoria ; pero también de obstá culos tales como la presencia de palabras en el sueño y de voces en la sesión. Los hechos concentran la atención en la función apotropeica de las figuraciones y en el papel de contracarga hacia la erogeneidad de órgano. De hecho, cobijan el recuerdo de la instalación del narcisismo primario y por tanto de cuidados maternos precoces comprometidos con la mutación de dicha sensorialidad primaria en sensualidad corporal.Palabras claves :
Imperativo de presentación, Marco del lenguaje, Alucinaciones acústicas, Regresividad traumá tica, Función apotropeica, Erogeneidad.
Le figurazioni del sogno e di seduta sono sottemesse sia ad un’esigenza di presentazione alla coscienza che alla regressività traomatica delle eccitazioni d’origine somatica. Cio’le da un doppio valore, di rebus legato al codice linguistico e di rappresentazione legato alle fonti pulsionali. La necessità d’integrare mentalmente questa economia regressiva da origine al besogno di memorie ; ma anche ad intoppi quali la presenza di parole nel sogno e di voci nella seduta. Queste occerrenze attirano l’attenzione sulla funzione apotropeica delle figurazioni e sul ruolo di contro-intestimento rispetto all’egoneità d’organo. In affetti, sono portatrici del ricordo dell’istaurazione del narcisismo primario e dunque delle cure materne precoci implicate nella maturazione di questa sensorialità primaria in sensualità corporea.Parole chiave :
Esigenza di presentazione, Quadro linguistico, Allucinzioni acustiche, Regressività troamatica, Funzione apotropeica, Erogeneità.
Dans la contribution qui va suivre, je m’attacherai aux contraintes que constituent, pour le travail de figuration, les matériaux langagiers mis en latence et les sources d’excitation somatiques nécessitant une intégration psychique. Les particularités de ces matériaux et sources ont évoqué une métaphore à S. Freud, celle de l’onyx, en tant que pierre rare à respecter
[1].
Le rapport de Laurence Kahn me permet d’aborder l’impact sur la figuration, de l’impératif de présentation en lien avec la dimension de code du langage ; celui de Sá ra et César Botella de souligner la fonction économique de la figuration, son rôle quant à la régénération du narcissisme primaire, et donc par voie de conséquence envers les sources somatiques.
Les auteurs des deux rapports ont attiré tous trois l’attention sur l’écart existant entre le sens de
darstellung, la
présentation, et ce que Freud développe sous ce terme, la régression formelle de pensées verbales en figures visuelles. Ils permettent ainsi la discrimination de deux phénomènes distincts, imbriqués dans la théorie du rêve, et non radicalement différenciés par Freud. Ce dernier ne cessera de se préoccuper de la difficulté du travail de régression figurative et ce, tout particulièrement à propos des pensées abstraites, des liaisons, articulations et agencements propres au processus secondaire impliqué dans tout code, toute syntaxe et grammaire
[2]. L’attachement inaugural de S. Freud au souvenir du rêve récitable au réveil – ne surveillait-il pas ses rêves pour les noter dès son réveil – semble être à l’origine de cet amalgame des deux notions de
présentation et de
figuration. L’artefact de la cure appelle de la même façon la présentation du récit de rêve de l’analysant à la conscience de l’analyste. Le rêve vient ainsi s’accomplir et s’oublier en séance. La délégation du surmoi exigée par la règle fondamentale fait de la présentation un acte de transfert. La technique agit donc le destin du travail de rêve, l’attention pouvant alors être orientée de façon privilégiée vers les mécanismes primaires constitutifs de ce dernier : la condensation, le déplacement, la régression formelle ou régression figurative, l’élaboration secondaire. Le dernier temps, déjà là puisque pré-requis par la finalité du rêve, est la présentation sur l’écran de la conscience, ce qui ne signifie pas une obligation quant à l’inscription du matériau du rêve en tant que souvenir de réveil, mais la présentation à la conscience d’une économie libidinale régénérée.
Avec la présentation, nous abordons donc la fonction du rêve, la téléologie de ce travail régressif. Freud n’évoque celle-ci que dans les toutes dernières pages du chapitre VII de l’Interprétation des rêves. La formule de 1900 qui en rend compte, le rêve est le gardien du sommeil, n’acquerra sa pleine valeur que par l’abord en 1920 du point de vue économique ; il s’agit de la présentation d’une économie dédiée au fonctionnement diurne.
En effet, le travail de rêve participe au traitement de la dimension traumatique dite au-delà du principe de plaisir en régénérant l’économie libidinale de la psyché. Ce travail régressif se place dans un cycle régrédient-progrédient, le cycle de la latence, qui se déroule sous l’incitation et le contrôle d’un impératif processuel efficient à chaque moment du cycle, impératif de régression figurative, impératif de représentation pulsionnelle, impératif d’élaboration progrédiente. Ces différents moments se trouvent subsumés par la finalité économique, l’impératif à présenter une économie régénérée.
Les auteurs des deux rapports ont exploité l’extension de la notion de présentation à la théorie du travail psychique de séance, telle qu’elle a été agie par S. Freud dans la mise en place du protocole de la cure. L’extension a donc lieu du système sommeil-rêve au système attention flottante progrédiente-libre association régrédiente. Ces deux systèmes ont en commun de s’inaugurer par une mise en latence. C’est celle-ci qui soutient leur identité de système, et c’est à partir de celle-ci que peuvent s’aborder leurs différences. En effet dans le premier, la mise en latence concerne les investissements des objets et aussi l’investissement spécifique du langage, le surinvestissement. Dans le second système, l’investissement sensori-moteur des objets est aussi censé être en latence, le surinvestissement du langage se trouvant au contraire soutenu par la règle fondamentale, mais scindé et distribué selon le couple polysémie-monosémie entre l’analysant et l’analyste.
Par son rapport, Laurence Kahn nous invite donc à revenir sur la finalité, sur la téléologie du travail psychique de ces deux systèmes consistant à capter, puis à muter une économie régressive, grâce à un travail psychique se faisant sur la voie régrédiente, et à orienter cette économie sur la voie progrédiente ; ainsi à rendre disponible une prime de libido destinée à la vie diurne objectale. L’auteur nous permet donc d’envisager qu’existe un impératif de présentation, efficient tant dans le système sommeil-rêve que dans celui de séance. Cet impératif de présentation constitue l’essence de la règle fondamentale. Par lui est maintenu un lien entre tout travail régressif et la finalité progrédiente.
Comme nous l’avons dit plus haut, les trois rapporteurs articulent cette présentation de figurations dans le rêve à la présentation langagière en double sens de séance. Le saut de la nature libidinale entre le substrat des représentations de choses et celui des représentations de mots, et de façon plus générale entre le substrat du ça et celui du code, appelle une réflexion sur la différence des capacités hallucinatoires de ces deux matériaux. Si la notion de présentation semble pouvoir subir une extension en continuité entre le système du rêve et celui de séance, cette extension se trouve nettement plus limitée en ce qui concerne les régimes du travail psychique de chacun des deux systèmes. Il existe un véritable saut qualitatif entre les substrats libidinaux et les régimes de travail caractéristiques de chacun des systèmes.
Ceci soulève un problème théorique, c’est-à-dire comme l’a rappelé Laurence Kahn, non abstrait quand il reste référé à un phénomène clinique, celui posé par l’existence de mots, de phrases prononcés au sein d’un rêve. Le rêve de la vignette clinique présent dans le rapport de Laurence Kahn apporte cette phénoménologie. Le travail de rêve en difficulté utilise une phrase entendue pendant la vie diurne, un reste diurne verbal, à la place d’une figuration qui, elle, aurait été le résultat de la régression formelle d’un matériau verbal mis en latence, transformé en images visuelles. Le travail de rêve se réduit alors à un remplacement d’une pensée verbale mise en latence par une autre pensée verbale reliée à la première par quelque lien « secret », plus ou moins facile à deviner, lien que Freud qualifie en 1924 de
« symbolique » (La perte de la réalité dans la névrose et la psychose). C’est la qualité traumatique de la pensée verbale qui a été à l’origine de sa mise en latence ; c’est aussi cette qualité qui a rendu si difficile le travail de rêve, ce travail de régression formelle et de transformation en figurations. Par contre, l’impératif de présentation reste efficient et donc repérable, dans le fait que le travail de rêve a trouvé, sous l’impact de cet impératif, une autre issue, le simple remplacement de ce matériau par un autre de même nature, un matériau de code. Cet aspect de la théorie du rêve a été régulièrement réaffirmé par Freud ; comme quoi les mots n’ont pas à être présents dans un rêve, qu’ils ont à céder leur place à des images-rébus. Pour ce faire, la psychologie collective va même fournir au travail de figuration des matériaux imagés prêts à l’emploi, des éléments de rébus consensuel, une langue fondamentale, les symboles culturels
[3]. C’est cet aspect de rébus qui témoigne, par sa valeur de code, de l’efficience de l’impératif de présentation et du lien de celui-ci avec l’investissement spécifique du langage, le surinvestissement. Ces remarques mériteraient d’être poursuivies par des considérations techniques sur l’utilisation d’un tel matériau verbal de rêve en séance. Le dilemme qui se présente à l’analyste concerne deux voies de travail de séance : celle cherchant à favoriser la figurabilité manquante et celle explorant la solution de remplacement, l’utilisation de mots placés en surface sur fond de faille de figuration.
En ce qui concerne la clinique de séance, il existe une autre occurrence : le régime hallucinatoire s’empare parfois des mots, ceux-ci tendant alors à devenir des perceptions, des « voix » ; ceci en utilisant leur origine sensorielle acoustique. Il est plus fréquent d’observer la situation intermédiaire dans laquelle le patient se parle à haute voix (parfois en utilisant même le « tu »), intensifie son timbre, s’invective, signalant alors la présence, ressentie comme inopportune, d’un
autre cherchant à se faire entendre, autre contrecarré mais aussi introduit par cet auto-adressement au contenu composé d’ordres, de reproches, d’injures, de recommandations, d’intentions louables. Le contre-investissement primaire, corporel, étant en difficulté, l’impératif se démarque et s’adresse directement au corps et à la motricité. Cet aspect annonce déjà le second point que nous aborderons plus loin, concernant le lien de la figuration avec le contre-investissement corporel de l’érogénéité d’organe, au point que le corps lui-même doit parfois devenir la figure même, l’incarner. La figuration devient mode d’être, voire identité
[4].
En 1923, occupé par les transpositions ayant lieu entre les qualités hétérogènes d’être inconscient et d’être préconscient-conscient, transpositions mutatives permettant le devenir conscient, Freud va chercher à préciser par quelle voie les perceptions endopsychiques, c’est-à-dire les processus de pensée se réalisant tant en images qu’en mots, et les sensations de ces processus de pensée, c’est-à-dire les sentiments et les sensations d’affects, par quelle voie ces matériaux peuvent accéder à la conscience. C’est alors qu’il écrit : « À l’occasion d’un surinvestissement du penser, les pensées sont perçues effectivement – comme de l’extérieur – et de ce fait tenues pour vraies » (Le moi et le ça, 1923). Un tel propos suppose que des empiètements de ces deux qualités absolument hétérogènes peuvent exister par superposition de hallucination et perception. Alors que le surinvestissement spécifique des mots peut être utilisé lors de difficultés du travail de figurabilité, par le travail de rêve, des mots de séance peuvent devenir des hallucinations auditives, des « voix » sous l’impact d’un trouble de la mise en latence. Quand celle-ci a lieu, les pensées verbales concernées s’associent à des restes diurnes indifférents cooptés sous l’impact des forces régressives pulsionnelles, puis subissent dans un autre temps, par leur intermédiaire, la transformation figurative en images sur la voie régrédiente. Le contact de ces restes diurnes (l’architecte) lié à la pensée traumatique mise en latence peut alors se faire avec les diverses inscriptions mnésiques, les différentes mémoires rappelées par Sá ra et César Botella ; la réalisation hallucinatoire d’un souhait chargé d’un désir infantile (le promoteur) peut réussir et la pulsion ainsi se représenter.
En 1923, c’est la connaissance de ces possibles empiètements, au cours desquels l’épreuve de réalité est troublée, qui amène Freud à utiliser le jeu de mots hégélien entre percevoir-prendre vrai et tenir pour vrai. Il amorce alors une réflexion sur la conviction qui va accompagner ces mots-perceptions acoustiques-voix de séance, mots émis tant par l’analysant que par l’analyste, ainsi que sur l’effet de suggestion qui peut en découler. La conviction accordée aux constructions de l’analysant et de l’analyste s’avère dépendre d’un tel régime hallucinatoire de séance. En effet, l’impératif de présentation tendant à produire un surinvestissement des pensées, celles constitutives de la libre association sont alors considérées comme vraies mais leur vérité peut être examinée, interprétée. Toutefois, un autre destin de ce surinvestissement consiste à idéaliser cette vérité ; sa valeur de vérité historique en place d’une réalité repoussée n’est alors pas reconnue (1937). Les paroles perçues sont prises pour vraies et tenues pour vraies. Les mots portent l’élation idéalisante. En suivant cette piste, la réflexion de S. Freud va passer de la possible nature hallucinatoire de la perception des mots proférés par l’analyste au problème de la conviction liée aux matériaux, aux contenus utilisés dans les constructions prononcées. Ses propos vont alors articuler suggestion, conviction, vérité historique et réalité matérielle. Une nouvelle façon d’envisager les retours de mémoire va s’ensuivre, plus complexe que celle issue du principe de plaisir.
Dès 1900, Freud avait exploré les matériaux et sources du rêve et montré que deux de ces sources concernaient directement la mémoire, celle des faits récents et indifférents, celle du passé infantile refoulé de l’amnésie infantile. La quatrième, celle des rêves typiques, sera également, dès cette époque, envisagée comme une mémoire, mémoire phylogénétique d’opérations mentales génériques. Cette dernière source s’enrichira à partir de 1914 des matériaux transmis par la tradition, la
symbolique, eux aussi typiques et communs au genre humain. Une séméiologie des mémoires se dessine progressivement, reprise en 1937 et 1938. La troisième source notée par Freud va être l’objet du développement de notre deuxième point : il s’agit des sources somatiques à propos desquelles Freud se réfère à l’onyx, et utilise la métaphore rappelée plus haut. Celle-ci insiste sur le fait que la figuration subit des servitudes, des contraintes venant certes des différentes modalités de mémoire, mais plus particulièrement du fonctionnement somatique lui-même. Seule cette troisième source ne sera pas explicitement envisagée comme étant une mémoire. Avant d’examiner cette contrainte somatique, revenons avec Sá ra et César Botella sur la question de la mémoire et sur sa valeur de vérité historique quand elle est chargée de conviction, c’est-à-dire d’une qualité propre au processus primaire
[5].
En explorant les moyens de perlaboration de la régrédience, ces auteurs nous amènent à penser qu’il existe un authentique besoin de mémoire. Le travail psychique a en effet besoin de tels matériaux inscrits selon diverses modalités dans le but de traiter la dimension régressive traumatique inhérente à la pulsion (1920).
Les deux vignettes cliniques très détaillées qu’ils apportent concernent des souvenirs de détresse d’enfance associés à des maladies somatiques : fièvre actuelle d’analyse, tuberculose de l’enfance-éloignement de la famille-décès de la petite sœur, pour le premier cas ; soins du corps-maladie de la mère se condensant dans la trousse du second. Chaque fois, la détresse est liée au souvenir de moments traumatiques somatiques, moments où « l’âme [d’un parent] s’est resserrée au trou étroit de la molaire » (1914). C’est ce que le transfert actualise en moments où « l’âme de l’analyse se resserre au trou étroit de la souffrance somatique ».
Et dès les
Études sur l’hystérie (1895), Freud en proposant le terme de « perlaboration » avait reconnu comment ces diverses mémoires sont utilisées pour réaliser la régression et aborder le noyau traumatique. Un lien se trouve ainsi assuré par le matériau de figuration entre le traumatique et l’impératif processuel, lien de concaténation utilisant mémoire, figures-rébus, codes. Cet impératif à construire de la mémoire et à l’utiliser ainsi rencontre le futur questionnement de Freud ; celui d’après 1920 concernant le mobile des retours du refoulé, de la tendance à produire des retours du refoulé quel que soit leur contenu affectif, même déplaisant. Devant cette nécessité d’avoir à sa disposition de la mémoire pour travailler la pulsion dans sa propension régressive traumatique et ainsi pouvoir la transformer par double retournement et l’orienter sur la voie progrédiente vers la conscience et l’investissement érotique des objets, Freud va jusqu’à envisager dès 1921 une modalité de transmission de pensée et de mémoire, la télépathie. Bien que réticent envers celle-ci, l’impératif à produire un matériau contre-investissant à partir de matériaux mnésiques amène Freud, dans
La signification occulte des rêves
[6], à reconnaître l’existence de cette modalité de transmission au décours d’un transfert affectif intense, transfert produisant chez l’analyste un effet de conviction : « J’ai acquis l’impression que le transfert de souvenir à tonalité fortement affective réussit sans difficulté. Si l’on se hasarde à soumettre à un travail analytique les idées incidentes de la personne sur laquelle le transfert doit s’opérer, des concordances souvent se feront jour qui, sinon, seraient restées inconnaissables. »
Puis en 1927, à propos du fétiche, il perçoit que les éléments mnésiques cooptés pour la construction de celui-ci ont été trouvés sur la voie régrédiente, et qu’ils sont ceux qui précèdent immédiatement l’amnésie traumatique : « À l’instauration du fétiche, il semble bien plutôt que soit respecté un processus évoquant l’arrêt du souvenir dans l’amnésie traumatique. Ici aussi l’intérêt fait en quelque sorte halte en chemin, la dernière impression devant l’inquiétant et le traumatique étant, par exemple, retenue comme fétiche. »
[7]
Ce détour par la construction d’une perception tangible à partir d’éléments mnésiques dans le but de tenir à l’écart l’amnésie traumatique, Freud va en reprendre le modèle en ce qui concerne les constructions de l’analyste et la conviction qu’elles suscitent en séance, en 1937 dans Construction dans l’analyse. Il retrouve alors ce qu’il avait déjà précisé dès 1895 dans les Études sur I’hystérie concernant la remémoration, les réminiscences, les frayages régrédients au sein des matériaux mnésiques avoisinant le noyau traumatique. Mais, en 1937, il précise que cette amnésie traumatique porte sur un déni datant de l’enfance et qu’il s’agit de la façon particulière pour un tel déni de faire retour en tant que souvenir, en utilisant des matériaux l’avoisinant se présentant « excessivement nets » à la perception, sur un mode hallucinatoire. Ainsi le dénié fait-il retour du dehors, et par le biais d’un matériel mnésique le dissimulant. La conviction des constructions dépend donc de la vérité historique de ces matériaux mnésiques et de leur fonction d’écarter le souvenir des traumatisme précoces qui seront reconnus plus tard, après coup, en la différence des sexes.
Ceci mérite un rapprochement avec la notion de « mémoire sans souvenir » telle que Sá ra et César Botella nous la proposent : il est en effet possible d’envisager que cette mémoire sans souvenir porte sur les traumatismes précoces ne pouvant par nature donner lieu à aucune trace mnésique. Seul le travail psychique en difficulté garde le souvenir de telles expériences, travail donnant au mieux comme souvenir des affects, des sensations corporelles, sinon des malaises somatiques.
Notons encore que Freud souligne en 1937 que ce retour d’un déni du passé ne se fait que sous le besoin de soutenir un déni au présent. Que ce déni concerne des perceptions issues des séances d’analyse elles-mêmes, laisse poindre d’autres difficultés techniques : celle concernant pour l’analyste le fait d’être l’objet du déni de son patient ; un mode de transfert qui en fait vient révéler de façon plus cruciale ce qui sous-tend tous les transferts tant positifs que négatifs : le fait que l’analyste est ignoré. Plus généralement substitué à un aspect du fonctionnement mental d’un objet infantile du patient, il joue le rôle d’une figuration à fonction atténuante. Mais il est susceptible d’être totalement dénié comme objet-trauma et non pas seulement mis en latence.
C’est ce rôle de mise à l’écart de la dimension traumatique qui constitue la fonction apotropé ïque (1922) de la figuration au sein du rêve et des constructions en séance. Cette fonction apotropé ïque tente d’assurer la continuité d’une identité de perception excluant toute existence de la castration ; pour cela elle construit des perceptions à l’image de l’identité de perception. Un monde pourra ainsi être construit, monde du déni, et ce monde devra s’imposer à la perception par le biais du système hallucinatoire, toutes voies incluses.
Pour saisir les deux fonctions des figurations et des constructions, fonctions de traitement de la réalité extinctive de la pulsion et fonction apotropé ïque eu égard à cette réalité traumatique, pourraient être comparés les deux tous petits textes de Freud concernant l’un Baubô, l’autre Méduse. Je ne le ferai ici que de façon succincte.
En 1916, dans Parallèle mythologique avec une représentation de contrainte d’ordre plastique, Freud complète l’écriture de son texte d’une figure dessinée par lui-même représentant le déplacement vers le bas du visage de Baubô inscrit sur et condensé avec les ventre et bas-ventre de celle-ci. L’on sait que ce retroussement (qui rappelle bien sûr le deuxième cas clinique de Sá ra et César Botella) de ses jupes par Baubô devant une Déméter attristée par l’enlèvement de sa fille aura sur la déesse un effet salvateur, comique. Elle se mettra à rire. Le geste de Baubô, là à valeur interprétative, permet à Déméter un étayage favorable à une sortie de son deuil grâce à une co-excitation libidinale. Elle peut laisser Perséphone à ses amours souterraines avec Hadès et réinvestir ses propres joies terrestres.
La condensation du visage et du bas-ventre féminin encadré par une robe retroussée dessinant une couronne de cheveux se poursuit dans l’article de 1922 « La tête de Méduse ». Dans ce cas, le déplacement vers le haut et la multiplication des cheveux-serpents-pénis ne permet pas d’éviter la sensation d’effroi. Les tentatives de renversement et de conjuration, donc la fonction apotropé ïque, demeurent incertaines. La perception du visage de Méduse sera certes utilisée pour tenir la sensation endopsychique de la castration à l’écart, mais les opérations engagées dans le travail de coexcitation ne se dérouleront pas dans ce cas ; la compulsion de répétition domine le tableau clinique.
Ces réflexions sur le besoin de mémoire et sur la fonction anti-traumatique de la figurabilité nous permet de mieux saisir la double valeur des figurations, figures-rébus devant respecter la dimension code du langage et figures-représentation de chose se rapprochant du substrat du ça pour réaliser sa fonction économique. Ainsi, un contact pourra avoir lieu par le truchement des figures visuelles entre les images mnésiques porteuses des motions pulsionnelles et les dessins du rébus à valeur de code. Les figurations participent à la ruse (1933) permettant la captation de charges pulsionnelles régressives, captation se faisant grâce à une transposition mutative d’une partie de la libido sexuelle « primordiale » en libido narcissique. Ce double visage des figurations et des constructions, rébus par la contrainte du code et représentant mnésique par celle de la pulsion, nous ramène à la métaphore des veines de l’onyx, et à la contrainte liée aux sources somatiques. Il s’agit d’une contrainte fonctionnelle, décrite par Silberer. Les citations de Freud s’y référant cherchent surtout à récuser l’interprétation anagogique, intellectuelle, proposée par Silberer mais accordent crédit au fait que les figurations du rêve rendent compte de l’état fonctionnel du corps somatique, de sa fatigue, de ses douleurs, de ses malaises et excitations diverses. Elles ont un rôle dans la nécessité économique de sauvegarde des fonctions somatiques. La réalisation de celle-ci produit une régénération libidinale de la psyché et un bien-être somatique.
Freud relia justement les figurations et les fonctions somatiques quand il reconnut aux premières un pouvoir diagnostique. En fait, elles portent le reflet des opérations libidinalisantes et rendent compte de l’état fonctionnel du soma. Toutefois, leur rôle ne consiste pas à être directement responsable des opérations de captation de l’excitation somatique régressive et de sa mutation en excitation sexuelle psychique, opérations à la charnière somato-psychique ; elles les favorisent en orientant les investissements sexuels du ça vers les représentants pulsionnels et en contre-investissant leur tendance à investir prématurément, par voie courte, le corps. Au service de la fonction de gardien du sommeil, elles régulent l’érogénéité d’organe, limitant la sensorialité. En assurant le refoulement primaire de cette sensorialité d’organe, et donc le risque hypocondriaque, elles héritent de la part de libido sexuelle d’organe mutée en libido narcissique primaire. Elles sont ainsi porteuses de sensualité, cette dernière s’avérant une qualité du narcissisme primaire, corporel. Cet aspect qui a lieu au mieux au sein du système sommeil-rêve se manifeste en séance, la libre association prenant les teintes de cette sensualité qui, pourrait-on dire, vient tapisser la sensorialité érogène sous-jacente, réservée à une autre scène.
C’est en ce sens que la figurabilité traduit un autre type de souvenirs très précoces, ceux des soins maternels, soins corporels, soins s’accompagnant des mots de la mère, de ses sonorités déjà agencées en code. La figurabilité rend compte de ce souci maternel pour l’état somatique de son bébé et de sa préoccupation pour la régulation de l’érogénéité corporelle de ce dernier. Le travail de figuration s’étaye sur ces souci et préoccupation et il exige une identification première aux parents de la préhistoire personnelle.
Il m’est apparu que c’est l’importance de cette identification première, plus précoce que tout investissement d’objet, que les rapporteurs ont voulu nous faire partager. Et ils ont réussi.
[1]
« ... une matière précieuse impose d’elle-même l’usage qui doit en être fait. Quand un amateur apporte à un artiste une pierre rare, un onyx, pour que celui-ci en fasse un chef-d’œuvre, la grandeur de la pierre, sa couleur, ses taches décident de la tête ou de la scène qui sera taillée » (
in S. Freud (1900),
L’interprétation des rêves, chap. V : « Matériel et sources du rêve », PUF, 1926 et 1967, p. 208.
[2]
Ainsi en 1925, dans
Quelques suppléments à l’ensemble de l’interprétation du rêve, il écrit : « Le travail de rêve rencontre naturellement des difficultés pour trouver les moyens de représentation pour les pensées abstraites. » Où l’on perçoit la souplesse terminologique de Freud, puisque-là il emploie représentation pour désigner la figuration.
[3]
Cette question des symboles a été à l’origine des plus longs ajouts réalisés par Freud en 1914 à son
Interprétation des rêves (§ 5 :
La figuration par symboles en rêve. Autres rêves typiques, du chap. VI : « Le travail de rêve »). Elle a aussi donné lieu à une leçon entière, la 10
e (La symbolique des rêves), des
Leçons d’introduction à la psychanalyse (1916-1917).
[4]
B. Chervet (1993), Dandysme et confection de fétiche ou comment habiller un vide,
RFP, 2/1994.
[5]
En 1915, dans sa
Métapsychologie, Freud reconnaît au processus primaire les caractères suivants : « Pas de négation, pas de doute, pas de degré dans la certitude » (
in L’inconscient,
OCF-P, t. XIII, PUF, 1988).
[6]
S. Freud (1925), Quelques suppléments à l’ensemble de l’interprétation du rêve,
OCF-P, t. XVII, PUF, 1992.
[7]
S. Freud (1927), Le fétichisme,
OCF-P, t. XVIII, PUF, 1994.