2001
Revue française de psychanalyse
L'action de la forme
Figurabilité et intonation
Laurent Danon-Boileau
26, rue Chanoinesse
75004 Paris
Contrairement à ce que l’on entend parfois, l’intonation est un système de signes qui pose comme le reste du fonctionnement langagier la question du lieu et de l’excès du sens par rapport au système.Mots-clés :
Intonation, Figurabilité, Processus psychique, Affect.
Contrarily to what we sometimes hear, intonation is a system of signs that, like the rest of the functioning of language, poses the question of the place and excess of meaning in relation to the system.Keywords :
Intonation, Representability, Psychic process, Affect.
Im Gegenteil zu dem, was man manchmal hört, ist die Intonation ein System von Zeichen, welches wie der Rest des sprachlichen Geschehens, die Frage des Ortes und des Übermasses des Sinns in Beziehung auf das System stellt.Schlagwörter :
Intonation, Darstellung (figurabilté), Psychischer Prozess, Affekt.
Contrariamente a lo que a veces se entiende, la entonación es un sistema de signos que plantea de la misma manera que todo el funcionamiento del lenguaje el interrogante del lugar y del exceso de sentido en relación con el sistema.Palabras claves :
Entonación, Figurabilidad, Proceso psíquico, Afecto.
Contrariamente a quanto a volte viene inteso, l’intonazione è un sistema di segni che, come il resto del sistema linguistico, pone la questione del luogo e dell’eccesso di senso rispetto al sistema.Parole chiave :
Intonazione, Figurabilità, Processo psichico, Affetto.
Analystes, nous sommes au contact de ressentis en nous-mêmes. Nous les envisageons comme représentations et affects résultant de quelque chose qui se passe entre l’autre et nous, et dont nous posons la liaison, en quelque manière, avec des pulsions chez lui, lesquelles, à leur tour, résultent d’une excitation. Penser la figurabilité c’est évidemment tenter de concevoir ce qui se passe dans l’entre-deux, c’est-à-dire entre excitation d’une part, et représentation et affect de l’autre. Une tradition philosophique classique (et non psychanalytique) nous inciterait à envisager ce rapport sur le modèle du lien entre processus et produit. L’appareil psychique produirait des formes observables (lapsus, actes manqués, rêves) qui permettraient en retour, sur un mode archéologique, de fonder une reconstruction de la psyché d’un sujet. Mais à envisager le cours des événements sous ce jour, on a tôt fait de faire du fonctionnement mental une industrie de transformation se saisissant de la matière première pulsionnnelle pour fabriquer des produits finis type représentation ou affect, ou bien un moule à gaufre imprimant sa forme définitive à la pâte amorphe du vécu, ou encore, un champ magnétique dessinant des formes dans une limaille de fer saupoudrée au hasard sur une surface plane. On risque, par ailleurs, d’oublier que le sens, que nous ne connaissons que par la parole, excède toujours le signe linguistique (même le signe défait de sa propension référentielle). Simplement, parce que tout signe linguistique résulte d’une énonciation et que c’est dans l’écoute de cet excès énonciatif que peut se loger le travail de l’analyste. Aussi le rapport de Laurence Kahn nous invite-t-il à penser l’appareil psychique autrement : comme processus de création de figures, ou plutôt comme forme en constant travail de création de mutation, d’existence (ou d’auto-organisation pour l’exprimer selon une autre tradition métaphorique). Pour elle, dans la parole en analyse quelque chose émerge et se “ présente ”, quelque chose où se lit l’allure d’un sujet (son rythme) – c’est-à-dire l’histoire singulière de ses conflits inconscients.
Cette façon de dire l’appareil psychique comme « nature naturans » (forme en constante formation) permet d’éviter l’ensemble des écueils qui résultent d’une conception réaliste séparant trop nettement l’appareil qui produit en profondeur de l’organisation et l’organisation (ou la trace) qui en résulte à la surface. On comprend, dans cette perspective, l’intérêt de l’auteur pour la pensée de Meschonnic et pour l’étude lexicale que Benveniste consacre au terme de rythme. Chez Meschonnic comme chez Benveniste, il s’agit de désigner un observable de surface comme forme qui est lieu de sens. Et cette forme doit répondre à plusieurs exigences d’apparence contradictoire : elle ne préexiste pas à la matière où elle s’inscrit, parce qu’elle n’est pas distincte de son mécanisme de production ; elle demeure constamment déformable ; enfin, elle en dit plus sur ce dont elle est l’émergence qu’une simple représentation.
Dans cette perspective, la réflexion psychanalytique retrouve un salutaire accent gascon ( « je ne peins pas l’être, disait Montaigne, je peins le passage » ) qui la décale de tout structuralisme étroit.
Je voudrais cependant faire une remarque que me suggère la richesse du texte lui-même. Il semble donc que l’un des principaux écueils de l’écoute est de figer le sens de ce qui est en train de se produire en le rapportant plus à une structure qu’à une manière de dire porteuse d’histoire. Ce qui permet alors d’échapper à l’enfermement, et permet de s’ouvrir à la forme en progrès dans le discours du patient, c’est une attention flottante qui se laisse saisir par l’intonation et le phrasé. C’est du moins ainsi que je lis le fragment clinique que Laurence Kahn nous propose. Écouter la parole, c’est écouter son rythme (c’est-à-dire son style de débit et d’allure, non sa scansion). Ainsi, l’on échappe à la clôture du signe, à condition toutefois de prendre en compte les marques de l’énonciation non comme l’empreinte directe et naturelle de la pulsion (ici Laurence Kahn souscrit à la critique que Meschonnic adresse à la perspective de la vive voix proposée par I. Fonagy), mais comme l’effet d’un travail. Je crois avoir saisi l’idée, et elle donne matière à penser pour l’écoute de la clinique. Pourtant, il ne me semble pas évident que l’intonation échappe à l’empire du signe. Je ne prendrai qu’un seul point : les variations mélodiques de la voix (de son fondamental) sont un signe. La montée vaut pour appel à l’attention, tandis qu’une descente signe un repli sur soi, une clôture. Analysant, il m’arrivait de terminer certains récits de rêve d’un « voilà ! » (mélodie descendante). À quoi l’interprétation qui m’était alors proposée était un changement d’intonation sur le même signifiant (« voilà ? », mélodie montante). Ce n’est que si l’on admet l’existence de ce signe que l’on peut envisager cette sorte de lapsus intonatif qui peut conduire un sujet à inscrire une certitude là où tout pourrait commencer dans le questionnement et la co-construction. Reste évidemment qu’un linguiste n’a pas grand-chose à dire du grain de la voix, et que c’est de ce côté-là que se joue le plus intime et le plus rythmique du sujet.