Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130519075
464 pages

p. 1117 à 1120
doi: 10.3917/rfp.654.1117

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L'action de la forme

Volume 65 2001/4

2001 Revue française de psychanalyse L'action de la forme

Le transfert en souffrance de forme

Jacqueline Godfrind 15, avenue Henri-Dietrich 1200 Bruxelles
L’article interroge la participation d’images perceptivo-visuelles inconscientes chez l’analyste dans l’améliioration de l’ “ appareil à symboliser ” chez des patients dont le transfert témoigne d’un défaut de symbolisation primaire.Mots-clés : Symbolisation primaire, Échange transféro-contre-transférentiel, Images perceptivo-visuelles. The article questions the participation of unconscious visual-perceptive images of the analyst in the improvement of the “ symbolising apparatus ” of patients whose transference reveals a lack of primary symbolisation.Keywords : Primary symbolisation, Counter-transferential exchange, Visual-perceptive images. Der Artikel befragt die Teilnahme von unbewussten perzeptivo-visuellen Bildern beimAnalytiker in der Verbesserung des “ Symbolisationsapparates ” bei Patienten, deren Übertragung einen Mangel an primärer Symbolisierung aufweist.Schlagwörter : Primäre Symbolisierung, Übertragung-Gegenübertragungsaus- tausch, Perzeptivo-visuelle Bilder. El artículo interroga la participación de imá genes perceptivas-visuales inconscientes en el analista para mejorar el “ aparato de simbolización ” en pacientes cuya transferencia da cuenta de carencias de simbolización primaria.Palabras claves : Simbolización primaria, Intercambio transfrencia-contrastranferencia, Imá genes perceptivas-visuales. L’articolo interroga la partecipazione d’immagini percettivo-visive inconsce nell’analista, nel miglioramento dello “ apparecchio per simbolizzare ” in pazienti il cui transfert presenta un difetto di simbolizzazione primaria.Parole chiave : Simbolizzazione primaria, Scambi transfero-controtransferenziali, Immagini percettivo-visive.
C’est avec une parfaite élégance que Laurence Kahn évoque les avatars de la forme, ses mouvances, ses fonctions, ses évanescences, dans le rêve comme dans le transfert. Ma participation à la table ronde consacrée aux “ formes du transfert ” m’incite à évoquer un cas clinique pour formuler des interrogations qui me furent inspirées par le rapport de L. Kahn et les discussions qu’il suscite. Il m’a semblé que les développements de L. Kahn autour de la forme, entre effet de mémoire et création de sens, concernent des analysants dotés d’un “ appareil à symboliser ” propre à l’organisation névrotique. Le transfert de l’analysant qui m’intéresse ici pèche, au contraire, par des défaillances de la forme qui se traduisent par un “ transfert éclaté ”, “ transfert en souffrance de forme ”. La capacité de “ mise en forme ” devient alors elle-même un des enjeux de l’analyse. Du moins est-ce le point de vue que je voudrais défendre en interrogeant le travail analytique effectué par l’analyste devant des carences qui témoignent d’atteintes profondes du fonctionnement psychique lui-même.
Le patient dont il est question vint me trouver pour des difficultés d’adaptation sociale majeures, tant dans sa vie professionnelle que dans sa vie personnelle. Il vit replié sur lui-même, fuyant les contacts humains, envahi d’angoisse à la perspective de toute rencontre. Il me raconte un passé traumatique dont il ne garde pratiquement aucun souvenir. Les premières années de sa vie furent marquées par de multiples séparations. Finalement revenu au sein de sa famille d’origine, il y connut un climat perturbé, le mutisme alternant avec la violence et les manifestations incestueuses.
Dès le premier contact avec moi, l’angoisse est omniprésente. Nous décidons cependant d’une analyse dont le déroulement restera marqué par la persistance de l’angoisse. Tantôt totalement silencieux, tantôt balbutiant des propos quasi incompréhensibles, il me plonge dans une perplexité et une impuissance désespérantes. Il m’apparaît qu’à mon contact son angoisse désintègre son mode de communication, voire sa cohésion identitaire.
« Transfert passionnel », peut-on penser, tel que la « forme » éclate sous le coup du déferlement affectif. Du moins est-ce ainsi que je conceptualise pour ma part ce qui m’est donné à entendre et à sentir, imputant le chaos auquel j’assiste à une défaillance de l’ « appareil à transformer » (terme que L. Kahn emprunte à Freud), la capacité de « mise en forme » s’avérant ici en difficulté. S’agit-il de « l’informe » auquel L. Kahn fait allusion quand elle relève la tâche de l’analyste qui consiste à lui donner forme ? Mais l’affect est, chez mon patient, omniprésent. Or, c’est de l’affect que nous parle L. Kahn quand elle évoque l’informe... Pour dire également, en accord avec les thèses de A. Green pour qui l’affect est la matrice de la symbolisation, que l’affect est forme pour le moi... L. Kahn ne s’en cache pas : son rapport a voulu rendre l’ambigu ïté de la notion de forme qui se dérobe aussitôt qu’elle se crée, insistant sur le mouvement énergétique qui la sous-tend. Et interroger les limites de la figurabilité rend l’appréhension de la forme plus insaisissable encore.
Il revient dès lors à chacun de préciser l’utilisation qu’il fait de la « forme ». Pour revenir à mon patient, j’en dirai que, selon moi, c’est bien d’un défaut de capacité de mise en forme qu’il s’agit. Et, dès lors que la surface se dérobe, se voile tout accès au fond. Tout au plus peut-on évoquer une répétition basale, appel désespéré d’une exigence à « mettre en forme ». Et c’est à répondre à cette exigence que l’analyste est ici convié. Devant un tel tableau, l’analyste n’est plus tant concerné par la rencontre avec une « forme commune » assurée par son empathie que par la capacité de « mise en forme », la sienne d’abord, celle de son patient ensuite.
Sur le terrain, j’ai tenté de survivre, comme dirait Winnicott. Je garde le souvenir d’une activité personnelle intense et... fructueuse pour moi ! J’ai eu répétitivement recours à des tiers palliatifs ou contenants. D’une part, à maintes reprises, j’ai présenté ce patient à des collègues. Mais aussi, j’ai exploré des « théories » susceptibles de m’aider à penser ; ainsi de la découverte de Bleger parmi d’autres qui, au travers de ce qu’il appelle le « noyau agglutiné », me permit de me sentir moins seule et de « théoriser » une certaine approche clinique. Dans mon rapport au patient, j’ai eu consciemment et « volontairement » recours à des « formes théoriques » : la fonction alpha de Bion, les interprétations clivées de Bleger, ma propre théorisation sur le processus de symbolisation m’ont aidée dans cette affaire en tant que stratégies interprétatives adaptées aux troubles de symbolisation du patient.
Tout se passait comme si je recherchais une forme en l’occurrence hautement secondarisée qui structure mon propre fonctionnement psychique devant les assauts désorganisateurs dont il était l’objet.
Cette façon d’intervenir n’exclut évidemment pas, en séance, le dialogue infra verbal induit par la « régression formelle », registre qu’il m’importe à présent d’aborder à travers un « phénomène clinique » qui me concerne et qui interroge les méandres des mécanismes inconscients mis en œuvre dans pareille rencontre transféro - contre-transférentielle. J’ai été frappée par le fait que, dans mon effort d’évocation actuelle de ce patient en vue de sa présentation, ce sont des images (formes) précises, violentes, « hyperréalistes » et chargées de réminiscences culturelles qui se sont immédiatement imposées à moi avec une acuité sensorielle étonnante, « arrêt sur image » dans l’après-coup de mon propre contre-transfert. J’insiste sur le fait que ces images me sont venues en tant que souvenirs de la cure et non durant la cure. Deux images se sont ainsi violemment dessinées. Sur l’une, « réaliste », je vois mon patient, au centre d’une pièce délabrée, isolée de tout, dans un paysage de « ferrailleurs », atmosphère de cinéma italien « néo-réaliste » ; à côté de lui son chien, bouledogue grondeur ; devant lui un vélo de course, compagnon fidèle dans sa solitude... Le voleur de bicyclette, la Strada, De Sica, Ettora Scola... ne sont pas loin. Autre « vision », plus fantasmatique (onirique ?) celle-là : il est cette fois debout, de dos, un enfant sur les épaules ; il tend le bras vers une lueur surélevée... La quête du Graal... le roi des Aulnes, Tournier me viennent à l’esprit... Associations littéraires, esthétiques, culturelles donc...
À quoi correspondent ces images qui me sont venues en flash, avec une évidence « aveuglante », mémoire qui ramasse en des formes perceptivo-visuelles le psychisme éclaté de mon patient ? Je fais l’hypothèse que les images que je « découvre » à travers cette mémoire particulière de l’analyse ont dû participer au travail effectué avec lui. Ces « formes » ont pu être, en son temps et inconsciemment, ma réponse contre-transférentielle à l’impact produit sur moi par la « forme éclatée » du transfert. Elles ont dû avoir une fonction de contention psychique de mon propre psychisme sous l’effet désorganisateur de l’impact de l’éclatement de celui de mon patient, « présentation » selon le vocabulaire de L. Kahn indispensable à ma survie psychique. Leur violence sensorielle rend compte d’un « remaillage » de ma propre capacité de symbolisation primaire mise à mal par mon patient.
Bien évidemment, la forme prise par ces représentations n’est pas anodine. Sans doute, à travers son discours éclaté, l’analysant m’a-t-il transmis des bribes de « formes » qui m’ont permis de tisser mes propres images. Il n’est pas exclu que l’image évoquant « le roi des aulnes » ait été induite par un rêve de mon patient dont les capacités de figurabilité onirique s’avéraient relativement mieux organisées. Cette constatation pose d’ailleurs question : serait-ce le contact qui serait pour lui particulièrement désorganisateur, induisant la forme de transfert que j’ai dite alors que son « meilleur » fonctionnement onirique correspondrait à sa propension au retrait autistique ou exprimerait un secteur clivé ? Par ailleurs, ces images condensent la vision que j’ai des problématiques du patient, problématiques essentiellement narcissiques dans leur essence. Le côté figé de ces images mérite d’être interrogé. L. Kahn insiste, dans son rapport, sur la mobilité de la forme quand elle est dynamisée par un mouvement de vie. Ici, au contraire, rien de tel : je pense que c’est la fonction défensive de la forme contre la désorganisation ici concernée qui se dit dans l’ « arrêt sur image », l’immobilité qui me revient en mémoire correspondant à la nécessité transitoire d’un contrôle absolu de l’échange transféro - contre-transférentiel. On peut supposer que la dynamique de l’analyse a permis que ce moment de suspens soit remis en mouvement par la libération des forces créatrices. Enfin, l’aspect « esthétique-culturel » me frappe et rejoint les intérêts de L. Kahn. Peut-on évoquer un recours inconscient à un collectif culturel dont participe l’ « esthétique » comme support tiers au travail contre-transférentiel de mise en forme, particulièrement quand l’impact transférentiel se fait ravageur ?
Et que penser de la fonction de ces images sur le fonctionnement psychique du patient dans la relation transféro - contre-transférentielle inconsciente ? Je reviens, par ce biais, au travail analytique requis par un tel patient. Je défends pour ma part l’idée que l’investissement psychique du patient par l’analyste sert de médiateur au déploiement de la capacité de symbolisation attendu de la cure chez des patients psychiquement déficitaires, contribuant à la constitution de l’appareil à figurer si on veut. Encore faut-il conceptualiser comment « fonctionne » un « interpsychique » générateur du déploiement des capacités de symbolisation et de leur autonomisation ? On peut créditer la « mise en forme » par les mots d’un potentiel de liaison intrapsychique progressivement introjectable. Comme le souligne L. Kahn, les modulations, le rythme des communications verbales participent, elles aussi, de la « mise en forme » et de la communication qui en est faite. Reste à interroger ce qui, des images que j’évoque dans la tête de l’analyste, a pu contribuer à une « mise en forme » que je postule être du registre de la symbolisation primaire. Peut-on penser que ces formes qui habitaient inconsciemment l’analyste ont « inspiré » ses interventions et sont « passées » au patient, construisant un premier relais vers ce qui fut, au fil du temps, un cheminement progressif vers des capacités de symbolisation mieux assurées ? C’est l’hypothèse que j’avance même si le mystère de pareille communication reste entier.
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