2001
Revue française de psychanalyse
L'action de la forme
Que sont les formes ?
André Green
9, avenue de l’Observatoire
75006 Paris
Le discutant interroge l’auteur sur la nature et les limites de la notion de forme. Celle-ci est évidente pour le langage vu à travers divers auteurs. Il y a accord pour souligner l’écart entre le refoulé et le discours, et le rôle de la dépendance au concept de force. Le discutant pose la question des limites de l’image comme forme. A fortiori de l’affect et au-delà de la notion pulsionnelle. L’idée des translations d’intensité offre une issue. La mise en garde contre l’ensorcellement du langage est fondée.Mots-clés :
Formalisation, Langage, Énergétique, Transformation, Affect.
The questioner asks the author about the nature and limits of the notion of form. This is clear for language seen though the work of different authors. There is a consensus in underlining the distance between the repressed and discourse, and the role of dependence in the concept of force. The questioner poses the question of the limits of the image as form. A fortiori of affect and beyond the movement of the drive. The idea of translations of intensity offers a way out. The warning against bewitchment by language is founded.Keywords :
Formalisation, Language, Energetics, Transformation, Affect.
Der Diskutant befragt den Autor über die Natur und die Grenzen des Begriffs der Form. Diese ist eindeutig für die Sprache, aus der Sicht verschiedener Autoren. Es herrscht Übereinstimmung, um den Abstand zwischen dem Verdrängten und der Rolle der Rede zu unterstreichen sowie auch die Rolle der Abhängigkeit vom Konzept der Kraft. Der Diskutant stellt die Frage der Grenzen des Bildes als Form. Vor allem des Affekts und oberhalb der Triebbewegung. Die Idee der Intensitätstranslationen bringt eine Lösung. Die Warnung vor der Bezauberung der Sprache ist fundiert.Schlagwörter :
Formalisierung, Sprache, Energetik, Transformation, Affekt.
Se interroga a la naturaleza y a los límites de la noción de forma. La misma es clara en relación con el lenguaje visto por diversos autores. Hay quorum para subrayar la distancia que media entre lo reprimido y el discurso, y el papel de la dependencia para con el concepto de fuerza. También se plantea la cuestión sobre los límites de la imagen en tanto forma. A fortiori del afecto y má s allá de la moción pusional. La idea del traslado de intensidad despeja una salida. La prevensión contra el embrujamiento del lenguaje está fundada.Palabras claves :
Formalización, Lenguaje, Energética, Transformación, Afecto.
Colui che discute interroga l’autore sulla natura e sui limiti della nozione di forma. Visto attraverso vari autori, è vidente per il linguaggio. C’è un accordo per sottolineare lo scarto tra il rimosso ed il discorso ed il ruolo della dipendenza dal concetto di forza. L’autore pone la questione dei limiti dell’immagine come forma. A maggior ragione dell’affetto ed al di là della mozione pulsionale. L’idea delle translazioni d’intensità offre un’uscita. L’avvertimento contro il sortilegio del linguaggio è giustificato.Parole chiave :
Formalizzazione, Linguaggio, Energetico, Trasformazione, Affetto.
Je souhaite participer à la discussion en tentant d’éclairer la démarche de Laurence Kahn puis débattre de certains points particuliers de son développement.
Je partirai, arbitrairement du structuralisme qui fondait sa démarche sur la thèse fondamentale qui visait à contester que les formes apparentes puissent nous révéler ce qu’elles avaient à nous dire, en nous invitant à chercher les relations non apparentes entre certains termes des corpus étudiés. Sous la forme pointait la formalisation. On sait comment, après une période où ce point de vue domina, la nécessité se fit sentir de dépasser ces idées directrices. L’essai de Laurence Kahn me paraît s’inscrire dans une tentative de retour vers les formes selon un autre point de vue. Il y a déjà un moment que Cassirer a refait surface parmi nous (Pierra Aulagnier, citée par Laurence Kahn), mais je me demande si la pensée de Laurence Kahn ne s’inscrit pas dans le sens d’une révision conceptuelle. En effet, pour ce qui concerne la psychanalyse, la théorie lacanienne, qui a si profondément marqué la psychanalyse française, avait pris appui sur le structuralisme de Ferdinand de Saussure dans les années où l’on pensait qu’on avait trouvé dans la linguistique une science-pilote. Or, on le sait maintenant, le Cours de linguistique générale, sur lequel Lacan avait pris appui, fait l’objet de critiques dans le cadre d’une réévaluation des versions officielles des éditeurs C. Bally et A. Sechehaye qui ont simplifié et schématisé la pensée de l’auteur, négligeant des nuances et des préoccupations qui nous permettent de mieux situer la philosophie linguistique de Saussure. Du coup, la théorie lacanienne s’en trouve affectée. L’interprétation saussurienne de Lacan, d’une certaine manière, aggrave les déformations du cours transmis par Bally et Sechehaye.
On trouve, dans les travaux de Simon Bouquet
[1] et Claudine Normand
[2] se donnant pour tâche une réévaluation de la pensée de Saussure, un souci de mettre l’accent sur le rapport entre la forme et les autres éléments conceptuels de la théorie saussurienne. De même, dans les tendances actuelles de la linguistique, retrouve-t-on le même souci. Relevons cette définition de Culioli : « L’activité de langage est signifiante dans la mesure où un énonciateur produit des formes pour qu’elles soient reconnues par un coénonciateur comme étant produites pour être reconnues comme interprétables. »
Saussure, parlant de l’analogie, mode de raisonnement prisé par Freud, dit : « Elle suppose la conscience et la compréhension du rapport unissant les formes entre elles (...) les formes se maintiennent parce qu’elles sont sans cesse refaites analogiquement » (p. 236).
Donc la surface est traversée par un rapport de formes. Et le mouvement est mis en évidence. « Il n’y a pas d’exemple d’immobilité absolue. Ce qui est absolu c’est le principe du mouvement de la langue dans le temps » (CLG, révision Engler, p. 318-319).
Ce que nous avons à discuter n’est ni Saussure ni Lacan, mais bien Freud interprété par Laurence Kahn.
Or, Laurence Kahn annonce la couleur dès la première page. « Les choses et nous-mêmes sommes les terres étrangères, externe, interne, auxquelles nous n’accédons que sous l’aspect des formes que nous appréhendons. » Il y a là, me semble-t-il, une tentative de dépassement des relations entre phénoménologie et psychanalyse car, en effet, l’accent mis sur la terre étrangère laisse profiler toute la dimension de l’inconscient à laquelle la phénoménologie demeure réfractaire. Comment cette étrangéité peut-elle être tout de même abordée grâce au concept de forme ? Ici il est indispensable de comprendre que ce ne sont pas les formes en elles-mêmes qui doivent être interrogées mais l’action des formes. Qu’est-ce à dire ? Sinon qu’il faut supposer que les diverses formes agissent ou réagissent les unes aux autres et que c’est ainsi qu’il faut comprendre le travail psychique. Il faut rendre hommage à Laurence Kahn de ne négliger aucun des aspects en jeu qui entrent dans les rapports de forces qu’entretiennent entre elles les diverses formes.
Il faut relever les relations que Laurence Kahn établit entre la forme – inconnue dans sa primarité – et sa dépendance au substratum énergétique qui appelle la référence à un concept de force et de mouvement, nécessaire à la conception des événements psychiques. Laurence Kahn oscille entre séjourner suffisamment dans l’informe, pour ressaisir ce qui peut être retenu de ces choses mêmes auxquelles nous n’avons qu’un abord indirect, et la précaution qui consiste à s’abriter derrière les fictions postulées par Freud lui-même. Cependant, j’aimerais préciser que ces fictions étaient l’approximation la meilleure qu’il pouvait nous proposer pour avoir accès à ce qu’il croyait indispensable à la construction de la vérité qui, pour lui, relevait de l’épistémologie de la vérité selon la science. Encore faut-il ajouter, comme Laurence Kahn l’a fait dans sa présentation, que : « La raison est l’autre folle du logis. » L’essentiel est de mettre l’accent sur la productivité. Il s’agit comme elle y insiste de s’interroger sur la productivité de certaines formations psychiques vues sous leur double aspect, produit et producteur. La longue discussion sur la Darstellbarkeit a été comprise par moi comme le rappel par Freud que le rêve ne peut représenter que ce qui est présentable, qui nous oblige à nous poser la question de ce qui ne l’est pas. S’il en est ainsi, c’est bien parce que Freud se rend compte que le primaire issu de la zone érogène ne peut pas l’être en totalité. Même sous la forme d’hallucinatoire.
J’aime cependant le mouvement de va-et-vient de Laurence Kahn entre entités opposées qui nous interdit, dans l’interprétation des phénomènes, d’aller au-delà de leur opposition mais, plus qu’une limitation, il faut considérer celle-ci comme source d’une précieuse fécondité. Je ne puis qu’être d’accord avec son affirmation sur « l’hétérogénéité radicale du langage et de l’image ». Bien que je partage tout à fait la position essentielle du rapporteur sur l’inévitabilité du rapport premier à la surface, donc au langage et à la conscience, je me demande alors quelle est la nature et quelles sont les limites de l’image en tant que forme. Autrement dit, et pour en rester au premier Freud, de savoir en quelle mesure la représentation de chose inconsciente peut être rendue intelligible par le recours à la notion de forme.
Il ne suffit pas de rappeler le rapport du signe à la chose, encore doit-on revenir sur le rapport qui conçoit la symbolisation, non comme rapport du mot à la chose mais comme celui de la représentation de mot à la représentation de chose, ce que Freud précise, dès 1891, dans son travail sur l’Aphasie. Le schéma qui en est repris par Strachey dans La métapsychologie, est conforme à l’idée déjà exprimée dans l’Esquisse : le langage est constitué d’unités limitées et exclusives ; le système de représentation de mot est donné comme un circuit fermé en rapport avec le circuit ouvert, polyesthésique et illimité de la représentation de chose. Illimité vers le corps.
Laurence Kahn suppose l’existence d’une autre surface interposée par la désarticulation du visible par le langage. Mais l’approfondissement de sa pensée, notamment par ses réflexions sur la mémoire d’une part, et les transformations énergétiques de l’autre, lui fait parler d’une forme transformée (p. 983). Transformée certes, mais nous atteignons ici les limites qui nous obligent à répondre à la question de savoir si le résultat de la transformation ne met pas fortement en question le statut de la forme que les linguistes attribuent à la langue, ce qu’un psychanalyste aurait la tâche de définir pour le matériau qui concerne son expérience. Car l’inconvénient de cette position est le renvoi infini du concept de forme à d’autres formes. Forme de forme, c’est bien cette dérive qui amène Freud à renoncer à l’inconscient, autrement que comme qualité psychique, car il se voit sur le point de postuler l’inconscient d’un inconscient d’un inconscient à l’infini. Certes, Laurence Kahn se garde de tout formalisme en insistant sur le traitement de la surface et l’excitation de l’attention. Mais ce n’est pas seulement l’attention qui est excitée, c’est le discours même du patient, complètement bouleversé par la règle fondamentale. Le déchaînement de la langue m’a fait écrire : « La parole analytique désendeuille le langage » (1984)
[3]. C’est en effet, à la fois parce que, comme Laurence Kahn le dit, la mémoire est désormais dans la forme, mais que ce qui vient à l’habiter est l’effet d’une mémoire non mnésique, infiltrée par un refoulement dont Freud dira, dans
Mo ïse et le monothéisme, qu’il ramène les processus du moi au rang de ceux qui sont présents dans le ça. Peu importe la terminologie, l’essentiel est de retrouver, ici, la radicale étrangeté entre le refoulé et le discours. Les considérations sur les transformations de la quantité en qualité vont donner lieu à des réflexions intéressantes du rapporteur sur le problème de l’affect. Comme je l’ai déjà souligné, une différence essentielle entre la représentation et l’affect tient à l’existence de redoublements représentatifs, Laurence Kahn y ajoute la présentation, alors que l’affect ne connaît pas ce possible destin du redoublement (chose-mot). Cependant, je ne suis pas sûr de partager les conclusions de l’auteur sur les réserves qu’elle exprime au nom de Freud quant à l’impossibilité de l’affect inconscient. En fait, comme Laurence Kahn a l’amabilité de le rappeler en renvoyant au
Discours vivant, la question est plus compliquée et, pour ma part, je préfère penser qu’il existe des manières différentes d’être inconscient, pour la représentation et pour l’affect, ces manières différentes tendant à l’unification dans des cas d’indiscrimination entre les deux semblant relever de l’instance « ça ». Dire de l’affect qu’il est la partie active de l’action de la forme est presque un pléonasme qui pousserait à dire qu’il est l’action de la forme même, ce qui n’est probablement pas l’opinion de Laurence Kahn. Au reste, j’ai proposé une formule pour définir l’affect : « La nature profonde de l’affect est d’être un événement psychique lié à un mouvement en attente d’une forme. »
[4]
Les réflexions de Laurence Kahn sur les transformations entre le vécu, l’image, et de celle-ci au discours, sont fécondes. Surtout lorsqu’elle indique que les processus psychiques font fi de la logique de la référence. À quelle condition, en effet, quelque chose venu du refoulé et de l’inconscient pénètre-t.il dans la conscience pour épouser les règles du discours, en subvertissant la référence ? La position de base de Laurence Kahn qui voit dans les distributions et les répartitions de la force le stimulant le plus vif à la transformation des formes et à leur excitation mutuelle m’agrée. Et sans doute, pour nous faire une idée de la représentation des forces, le destin des formes pourrait être le meilleur indicateur à condition que l’on puisse caractériser ces formes. Il n’y a vraiment que dans l’insistance sur, non seulement la différence des formes entre elles, mais sur le conflit entre l’inclination à prendre forme et la tendance contraire qui, soit vise à lui opposer une autre forme, soit à perdre toute référence à la forme, qui me semble une voie qui nous préserve de faire glisser le concept du côté de l’homogénéisation. Autrement dit, il ne faut pas cesser de prêter attention aux transformations qui ont affecté la théorie depuis L’interprétation des rêves jusqu’à l’Abrégé de psychanalyse. J’adhère à la différence entre présentation et représentation, y compris sur l’appui que cette dernière prend sur la médiation de la reproduction réflexive. Mais à strictement parler, la représentation est le corrélat de la première topique et Laurence Kahn montre bien le passage mutatif qui a amené Freud, dès 1915, décisivement à préférer parler de motions pulsionnelles de désir dont le rapport à la valeur représentation reste bien problématique. La question qui se pose ici peut être généralisée. Les deux notions peuvent-elles prendre appui l’une sur l’autre au point d’être englobées dans le concept de forme ? Même en se référant à l’opposition quantité/qualité, est-on en droit, considérant la qualité de l’affect, de l’assimiler à une forme ?
Laurence Kahn, tant qu’elle demeure dans le cadre de l’interprétation du rêve, est indiscutable. Mais n’est-ce pas précisément parce qu’un modèle complet du rêve inclut le rêve, son récit, ses associations et son interprétation ? C’est-à-dire que le lien à la langue, même distendu à l’extrême, reste à disposition permettant d’envisager la compatibilité de la langue avec les pensées latentes et les pensées de la veille. Mais elle a raison de dire que la figurabilité « renvoie aux conditions de possibilité d’un acte, celui de poser en faisant être là, de présenter de manière sensible, intuitivement, par le moyen approprié ». Et ceci n’est pas contraire avec le rapport d’un contenu à la pensée comme elle le fait remarquer.
Je proposerais volontiers une signification plurielle de la figurabilité : le rapport au visuel n’en serait qu’un aspect particulier – riche mais non exclusif. Si, comme les Botella l’ont développé, la question soulevée est celle de l’intelligibilité, alors le langage est figurable puisque Freud dit qu’il a pour fonction de permettre de percevoir les processus de pensée et puisqu’il nous permet de figurer les discours contradictoires des fantasmes inconscients. Le visuel est encadré par le corps (conversion) d’une part, la pensée de l’autre. En vérité figurabilité renvoie au destin de la quantité mouvante, du sens qu’elle véhicule et de ses modes de « précipitation », la parole assurant la continuité.
C’est bien parce que Laurence Kahn parle de l’action de la forme qu’elle est contrainte d’en référer aux motions pulsionnelles qui ne cesseront pas d’être présentes jusque, et y compris, dans le transfert. Il reste que l’on risque moins d’apercevoir le conflit à la source que le résultat général nommé action de la forme. C’est le danger que je perçois à la lecture d’une phrase comme celle-ci : « C’est donc dans la plasticité des éléments formels, leur capacité à créer des éléments médiants, leur aptitude à se mêler, leur possible soumission à la contrainte d’élaborer l’ensemble des impressions en un tout, qui règle la sélection des éléments. »
Laurence Kahn fait sien le concept, que l’on trouve déjà chez Freud il est vrai, des translations d’intensités. Il reste cependant que l’économie de ces intensités s’oppose à toute unification du matériel. C’est bien ce qui, à mon avis, ressort de l’excellent chapitre sur la reviviscence hallucinatoire.
La présentation de son matériel clinique est venue, en quelque sorte, exciter la surface de l’attention du rapporteur et le conduire à ce que je crois être une dérive. Celle qui l’entraîne du côté des références culturelles qui affluent à ce moment dans le texte.
Dans mon rapport sur l’Affect présenté au Congrès de Santiago, en 1999, je rappelais que Freud s’est toujours attaché « à préciser que la traduction, en termes de processus psychique des états de plaisir-déplaisir, dépendait moins de la grandeur absolue de l’investissement que de la
modification de la quantité d’investissement ou les oscillations de celle-ci dans l’unité de temps ”.
Cette observation, répétée sous des formes différentes, paraît ne viser qu’une temporalité première, rythmique aux fondements de l’expérience du temps qui sera caractérisée plus tard par la discontinuité. Cette référence au rythme, également présente dans la linguistique actuelle, surtout dans le champ de la
linguistique de la parole (dont les éditeurs du
Cours de linguistique générale ont restreint la portée, alors que ce n’était pas la pensée de Saussure), il ne me paraît pas nécessaire d’aller la chercher chez Meschonnic, traducteur de la Bible, pour la simple raison que l’image poétique diffère sensiblement de l’image en psychanalyse en général et de l’image onirique en particulier. En outre, Anne Denis en a déjà parlé dans un article sur le traitement psychanalytique de certains autistes
[5]. Une autre formulation très proche parlera d’un taux de diminution ou d’augmentation dans un temps donné ». C’est moins pour me citer que pour rappeler la préoccupation de Freud sur le matériel spécifique de la psychanalyse. Cela concerne, en effet, je crois, le statut du langage et son rapport au rêve et à l’affect, d’une part, et à la poésie, d’autre part. Par rapport au discours ordinaire, il s’agit là de deux formes d’accomplissement de la psyché qui appellent des approches différentes. Comment la motion pulsionnelle échapperait-elle au rythme ? Comment la pulsion, qui est pulsation, s’en désolidariserait-elle ? C’est bien ici que se pose le problème, déjà aperçu par Saussure, des valeurs. Cependant, une question mériterait d’être précisée. Saussure, pour qui la notion de forme était essentielle, distinguait entre la forme comme figure vocale (popularisée par le terme signifiant) et la forme-sens (comme concept), l’ensemble formant la signification. En psychanalyse, devons-nous lier la notion de formes aux divers registres de la psyché (le mot, l’image, l’émotion, la motion, etc.) ou devons-nous en réserver l’usage aux systèmes qui les organisent (la langue, l’imaginaire, l’affectivité, la sexualité, l’agressivité, etc.) ? Toutefois, si le discours, comme surface offerte à la conscience, s’impose comme forme dans l’expérience psychanalytique, de quelle autre forme pouvons-nous parler ? Dans quelle mesure pouvons-nous parler de l’inconscient comme forme ou même, éventuellement, des formes de l’inconscient ? L’idée d’une action de formes est séduisante, encore faut-il savoir exactement de quoi nous parlons quand nous invoquons les formes.
Laurence Kahn nous a dit son regret de n’être ni peintre ni poète, mais elle écarte vite ces tentations pour revenir sur son propos en laissant le dernier mot à la psychanalyse. Elle écrit : « Le psychanalyste serait-il poète ou peintre, il ne parviendrait quand même pas à présenter l’entrelacs de l’expérience vécue avec l’émergence du refoulé dans la séance. » Car elle reconnaît, dans le refoulement, le destin pulsionnel marqué par l’inutilisable. Juste repentir ! Et elle est bien inspirée de terminer sur le transfert comme incarnation, les traces mnésiques et le rôle de l’image motrice, la sensorialité, la charge affective latente. « Le séjour dans l’informe » est source de la forme.
Je me retrouve avec Laurence Kahn lorsqu’elle nous met en garde contre l’ensorcellement par le langage, la tentation de comprendre les choses avec leur représentation. « Pourquoi, en plus de la signification, voulons-nous la référence ? », demande-t-elle. Peut-être parce qu’il nous est difficile d’accepter l’idée que, sans la référence, rien de ce que nous pensons n’est sûr, alors que l’expérience psychanalytique infirme largement cette illusion. « Comment finir ? », ce sera tout pour aujourd’hui.
[1]
S. Bouquet,
Introduction à la lecture de Saussure, Bibliothèque scientifique Payot, 2000.
[2]
C. Normand,
Saussure, Les Belles Lettres, 2000.
[3]
A. Green, Le langage dans la psychanalyse, in
Langages, Les Belles Lettres, 1984.
[4]
A. Green, Réflexions libres sur la représentation de l’affect, in
Propédeutique, Champ Vallon, 1995, p. 100. Première publication dans
Revue française de psychanalyse, 1985, XLIX, p. 773-788.
[5]
Voir A. Denis, Temporality and modes of language,
International Journal of Psycho-Analysis, 76, 1995, p. 1106-1119, et Le Présent, in
Revue française de psychanalyse, 1995, p. 1083-1091. Voir aussi A. Green,
Le temps éclaté, Éd. de Minuit, 2000, p. 54.