2001
Revue française de psychanalyse
L'action de la forme
Court plaidoyer pour “ figurabilité ”
Martine Lussier
2, rue Rubens
75013 Paris
Cet article défend la traduction de Darstellbarkeit par “ figurabilité ”, en se fondant d’abord sur la culture de référence de Freud, puis sur le contexte d’utilisation de ce mot dans L’interprétation des rêves.
Mots-clés :
Mot clé — Figurabilité.
This article defends the translation of Darstellbarkeit as “ representability ”, on the basis first of Freud’s culture of references, and then on the context of the use of this word in The interpretation of dreams.Keywords :
Representability.
Dieser Artikel verteidigt die Übersetzung der “ figurabilité ” durch “ Darstellbarkeit ”, indem er sich zuerst auf die Referenzkultur von Freud stützt, und danach auf den Kontext der Benützung dieses Wortes in der “ Traumdeutung ”.Schlagwörter :
Darstellbarkeit.
El artículo defiende la traducción de Darstellbarkeit por “ figurabilidad ”, bá sandose primero en la cultura de referencia de Freud, y luego en el contexto de utilización de la palabra en La interpretación de los sueños.Palabras claves :
Figurabilidad.
Quest’articolo difende la traduzione di Darstellbarkeit con “ figurabilità ”, basandosi dapprima sulla cultura di riferimento di Freud, poi sul contesto d’uso di tale termine nell’Interpretazione dei sogni.Parole chiave :
Figurabilità.
“ Il faut considérer les traducteurs comme des maquereaux besogneux, toujours à nous vanter les charmes merveilleux d’une belle à moitié voilée : ils déclenchent une envie irrépressible de voir l’original. ”
Goethe, Maximes et réflexions.
Ce propos peu amène de Goethe explique pourquoi, me semble-t-il, les discussions de traduction tournent souvent à l’aigre, voire à des disputes de bac à sable : le sexuel et la curiosité infantile y sont convoqués. Ajoutons aux acteurs de la dispute tous les lecteurs ignorant la langue de Goethe et de Freud, réduits ainsi à l’état d’infans (qui ne parle pas), et qui préfèrent penser que ce n’est guère important. Essayons quand même de plaider pour « figurabilité » ; la quête du mot juste est non une fin en soi, non une prétention à la vérité mais une quête incessante d’intelligibilité.
Je ne discuterai pas ici le propos de L. Kahn d’ériger Darstellung en concept psychanalytique. C’est un projet très ambitieux qui peut être conforté par le fait que le mot a un statut conceptuel dans la philosophie allemande et qui est en cohérence avec les positions de l’équipe de traducteurs des Œuvres complètes. Je ne dispose pas des moyens de cette discussion car elle suppose une étude d’un vaste corpus, incluant la comparaison nécessaire avec Vorstellung et probablement quelques autres termes : cela représente au moins plus de mille occurrences dans l’œuvre de Freud... L’autre difficulté de la discussion tient à la langue. Pour en donner une idée, je vais seulement indiquer les équivalents latins que donne le dictionnaire de langue allemande des frères Grimm pour darstellen et vorstellen. Les équivalents latins de darstellen sont ponere ante oculos (placer sous le regard), repraesentare ; pour Darstellung, ils indiquent seulement exhibitio ; un dictionnaire historique de la philosophie (en langue allemande, en cours de parution) donne aussi exhibitio et repraesentatio. Pour vorstellen, les frères Grimm répertorient 18 sens possibles et indiquent les équivalents latins suivants : praesentare, ostendere (exposer, mettre en avant), proponere (exposer, présenter, se représenter), docere (instruire) ; pour le substantif Vorstellung, ils indiquent : demonstratio, editio, significatio, ostentus (action de montrer, d’étaler).
Ce que montre cette énumération un peu pesante mais nécessaire est la variété des acceptions dans la langue allemande courante – ce que L. Kahn a d’ailleurs indiqué – et c’est là que nous arrivons à la question de la traduction ; à partir de cet état, il paraît difficile de décider de traduire systématiquement
Darstellung par présentation et
Vorstellung par représentation. Je ne sais pas si Freud était un maquereau besogneux quand il œuvrait comme traducteur ; ce qui est sûr, c’est qu’il ne s’enfermait pas dans un système rigide. Il est intéressant de voir ses choix de traduction (cf. M. Pollak-Cornillot, 1990)
[1] ; voici comment il passe du français à l’allemand : se figurer =
sich einbilden, sich vorstellen, présenter =
aufweisen, zeigen, vorführen, weisen, se présenter =
sich drängen, sich vorstellen, sich auszeichnen, représenter =
wiedergeben, vorstellen, darstellen, se représenter =
sich vorstellen ; à présent, voici comme il traduit de l’allemand en français :
darstellen = représenter, exposer, constituer,
Darstellung = conception, exposé, description,
vorstellen = être, penser, comprendre, concevoir, présenter, se représenter, imaginer, se figurer, se présenter,
Vorstellung = idée, conception, notion, représentation, esprit. Où l’on retrouve la même variété ; cependant, cette démonstration a une limite que je n’ignore pas ; quand il traduit Charcot et Bernheim, nous sommes en présence d’un Freud qui en est aux balbutiements de la théorie psychanalytique ; il n’en est pas à la conceptualisation ; s’il avait effectué ces traductions plus tardivement, il aurait peut-être mis en œuvre des choix plus systématiques.
Cette souplesse freudienne ainsi que le refus de sacralisation des mots énoncé par L. Kahn m’encouragent à plaider pour figurabilité. L. Kahn écarte le mot « figure » au motif qu’il implique « à bas bruit la référence au mystère » (p. 35), a un statut sacramentel ainsi que le mot « image ». D’abord image n’est pas figure ; ensuite, cette acception résulte d’un usage des Pères de l’Église, que Freud n’a pas fréquentés ; en revanche, il a beaucoup fréquenté l’Antiquité classique, qui est sa culture de référence. Auerbach, dans un livre remarquable
[2], détaille le sens de ce mot dans l’Antiquité, qui nous éclaire sur son destin dans la langue française ; il montre la synonymie entre
figura et
forma mais précise que
figura accentue la composante de mouvement et de transformation ;
figura désigne aussi l’image onirique (Lucrèce).
Figura vient du verbe
fingo, modeler, qu’on utilise d’abord pour décrire le travail du potier ou du pâtissier : espace, qualité tactile, qualité olfactive sont donc convoqués ; il est utile de savoir enfin que, s’étendant à l’abstraction, le même verbe donnera fiction.
Tout comme
Darstellung, le terme français de figure n’implique pas intrinsèquement la façon dont quelque chose est proposé à la conscience ; cela peut être selon la modalité visuelle mais pas nécessairement, ainsi que l’a rappelé J.-B. Pontalis en évoquant les figures de style ; comme en latin, figure est proche de forme. Certes, Freud n’emploie le terme de
Darstellbarkeit qu’à propos du rêve mais il ne réduit pas la figurabilité à la modalité visuelle puisqu’il la précise régulièrement par un adverbe ( « le plus souvent », « généralement » ) et quand il veut parler d’une figure visuelle, il le précise par un adjectif (
bildlich = imagé,
plastisch, anschaulich = visuel) ; il parle de figurabilité sensorielle
[3], ce qui indique que la figurabilité peut advenir à partir de n’importe quelle qualité sensible ; la première occurrence du mot sous la plume de Freud ne précise pas la modalité
[4]. La figurabilité utilise le
sensorium commune et les correspondances entre les qualités sensibles. C’est la non-limitation à la modalité visuelle qui fonde l’extension de la figurabilité à la situation de la cure.
Enfin, un avantage du terme « figure » pour des psychanalystes, c’est que la figure suppose un fond ; la figure est ce qui se détache nettement sur un fond qui reste dans l’ombre de l’inconscient ou avec une conscience marginale ; le fond, c’est le pulsionnel. Le rapport figure/fond crée ainsi un espace psychique bidimensionnel avec des mouvements simultanés réciproques que le psychanalyste en séance va pouvoir utiliser par le passage à la régression formelle.
[1]
M. Pollak-Cornillot,
Freud traducteur : introduction à la traduction des œuvres de Freud, thèse soutenue à Paris V en 1990, t. 1, 270 p.
[2]
E. Auerbach (1944), trad. franç.
Figura, Paris, Belin, 1993, 94 p.
[3]
In
Le mot d’esprit..., GW, VI, p. 185.
[4]
In
L’interprétation des rêves, PUF, p. 277.