2001
Revue française de psychanalyse
L'action de la forme
Figurabilité olfactive
Évelyne Sechaud
105, avenue Victor-Hugo
75116 Paris
La sensorialité olfactive peut figurer par déplacement et condensation le désir inconscient. Cette modalité sensorielle est au plus près de l’affect et du sexuel. Elle favorise particulièrement la réminiscence.
Le cas de Lucy R. permet d’illustrer le rôle de l’odeur comme figuration du désir dans l’hallucination comme dans le transfert.Mots-clés :
Figuration olfactive, Réminiscence, Hallucination hystérique.
Olfactory sensoriality can, through displacement and condensation, represent unconscious desire. This sensory modality is extremely close to affect and sexuality. It particularly favours reminiscence.
The case of Lucy R. can illustrate the role of a smell as a representation of desire in hallucination and in the transference.Keywords :
Olfactory representation, Reminiscence, Hysterical hallucination.
Die Sensorialität des Geruchs kann durch Verschiebung und Kondensierung den unbewussten Wunsch darstellen. Diese sensorielle Modalität ist dem Affekt und dem Sexuellen sehr nahe. Sie favorisiert die Reminiszenz.
Der Fall von Lucy R. erlaubt, die Rolle des Geruchs als Darstellung des Wunsches in der Halluzination wie auch in der Übertragung zu illustrieren.Schlagwörter :
Darstellung des Geruchs, Reminiszenz, Hysterische Halluzination.
La sensorialidad olfativa puede figurar por desplazamiento y condensación inconsciente. Esta modalidad sensorial está muy cerca del afecto y de lo sexual. Favorece particularmente la reminiscencia.
El caso de Lucy R. permite ilustrar el papel del olor como figuración del deseo tanto en la alucinación como en la transferencia.Palabras claves :
Figuración olfativa, Reminiscencia, Alucinación histérica.
Per spostamento e condensazione, la sensorialità olfattiva puo’figurare il desiderio inconscio. Questa modalità sensoriale è più prossima dell’affetto e del sessuale e favorisce in particolare la reminiscenza. Il caso di Lucy R. permette d’illustrare il ruolo dell’odore quale figura del desiderio nell’allucinazione e nel transfert.Parole chiave :
Figurazione olfattiva, Reminiscenza, Allucinazione isterica.
L’insistance de Laurence Kahn sur la traduction de
Darstellung par présentation et non par figuration permet de se libérer de l’attraction du visuel et de penser d’autres modes de figuration. Elle-même, dans son rapport, envisage bien des aspects du traitement de la surface, avec le retour de la sensorialité dans les formes sous lesquelles apparaît une représentation de désir refoulé. Mais l’utilisation de l’olfaction n’est pas abordée dans son rapport ; il est vrai qu’il s’agit d’un mode sensoriel particulièrement délaissé des psychanalystes
[1]. Pourtant Freud, dans ses premiers travaux, sans doute sous l’influence de Fliess, n’en néglige pas l’importance.
Le sensoriel olfactif est au plus près de l’affect. Alors que le visuel fournit une mise en scène à la représentation, l’olfactif crée l’ambiance, l’atmosphère. Si la perception visuelle n’est possible qu’en présence de l’objet, l’odeur subsiste, comme l’affect, en son absence. L’odeur devient l’indice, le signe de l’objet. Ce pouvoir de garder la sensation en l’absence de l’objet ouvre au déplacement symbolique, donne à l’odeur un pouvoir d’évocation qui dépasse le souvenir précis de l’objet. En d’autres termes, l’odeur se prête aux déplacements et à la condensation. Sans doute est-ce une raison du rôle qu’elle joue dans les réminiscences. La réminiscence n’est pas une invention de Freud. La réminiscence olfactive est un leitmotiv dans la littérature du XIXe siècle. Les odeurs, les parfums servent de point d’appel à la reviviscence de scènes vécues, à l’évocation de personnes aimées. Maine de Biran, Balzac, les Goncourt, George Sand, Flaubert, Maupassant ou encore Zola, tous ont en commun la reprise de ce thème. Une fois acquis, le souvenir olfactif ne s’efface plus, même à long terme. L’odeur fait partie d’un contexte émotionnel et constitue la clé qui permet d’accéder à ce contexte. C’est la caractéristique de la mémoire proustienne :
« Mais quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. » [2]
C’est dans ce contexte culturel que Freud donne aux réminiscences des hystériques un statut particulier. « C’est de réminiscences surtout que souffre l’hystérique », écrit Freud en 1895 ; quarante-deux ans plus tard, il ajoute : « Je pourrais appliquer au délire ce que, jadis, j’ai énoncé pour la seule hystérie : le malade souffre de ses réminiscences. »
[3] Or, que sont ces réminiscences ? Ce ne sont pas des souvenirs, mais des impressions du passé, vagues et floues, qui flottent dans la brume impalpable d’une mémoire sensorielle et affective. La réminiscence pathogène manifeste l’existence d’un désir disparu de la conscience. Elle est une des figures de la
Darstellung. Elle ne deviendra un souvenir que par la levée du refoulement qui permettra de désigner le désir sexuel inconscient. Dans la littérature romantique du XIX
e siècle, la réminiscence ne se heurte pas au refoulement ; les souvenirs oubliés sont-ils tout au plus préconscients. La nostalgie qui est l’affect de la réminiscence dans ce contexte montre bien que la temporalité est parfaitement perçue ; la nostalgie repose sur la distinction du passé et du présent. Chez le névrosé ou le délirant, la représentation inconsciente acquiert son pouvoir dans l’après-coup, dans une réactualisation inadaptée qui nie le temps et la réalité au seul profit de la réalité psychique. Ainsi, comme le dit Freud dans « Constructions dans l’analyse », le passé est transporté dans le présent ou dans l’attente anxieuse de l’avenir, et ceci dans la méconnaissance.
Les odeurs se prêtent particulièrement bien à la réminiscence. L’odeur est dans un rapport métonymique, mais aussi métaphorique, avec l’objet. Elle permet le déplacement par contigu ïté ; mais elle symbolise aussi l’objet. Elle sert de « couverture » au refoulé. La sensation que Freud qualifie de überdeutlich, trop forte, trop vive, manifeste par son excès l’intensité de l’investissement affectif d’une représentation de désir mais en effectuant un transfert intrapsychique. La sensation ou son hallucination témoigne du refoulement mais maintient aussi le refoulement.
Les odeurs enfin sont toujours liées au sexuel ou à la mort.
Inter feces et
urinas nascimur, rappelle Freud, notre naissance s’accomplit au milieu des matières fécales, de l’urine et aussi du sang, premières odeurs qui nous confrontent déjà au sexuel. Dans une lettre à Fliess de 1897
[4], Freud écrit : « Il faut se souvenir que le sens principal chez l’animal (même pour la sexualité) est l’odorat, qui chez l’homme est rabaissé. Aussi longtemps que l’odorat domine, urine, fèces, et surface du corps tout entier, ainsi que le sang ont un effet d’excitation sexuelle. L’intensification de l’odorat dans l’hystérie a, sans doute, à voir avec cela. » Le destin de l’odorat est d’être refoulé du fait de la verticalisation de l’homme qui va privilégier la vision. Mais Freud se demandera encore en 1909 avec l’Homme aux rats « si l’atrophie de l’odorat chez l’homme, consécutive à la station debout, et le refoulement du plaisir olfactif qui en résulte ne joueraient pas un grand rôle dans la faculté de l’homme d’acquérir des névroses »
[5].
Les odeurs participent à tous les aspects de la vie sexuelle. Elles sont présentes dans toutes les formes de plaisir, oral, anal ou génital. Freud (1913)
[6] affirme l’étayage originaire de la sexualité infantile, non seulement sur les fonctions servant à l’autoconservation (nutrition, excrétion) mais aussi sur celles de l’activité sensorielle. Si, dans ce texte, l’olfaction n’est pas explicitement nommée, elle est cependant la modalité sensorielle la plus liée à la sexualité. Les odeurs effectuent le chemin de la sensorialité à la sensualité et à la sexualité ; elles sont même les vecteurs de la sexualité. Investies par la libido, les odeurs véhiculent plusieurs sortes d’affects, plaisir, dégoût, colère, peur. Ces affects peuvent utiliser les odeurs comme moyen de se présenter à la surface de la conscience.
Si la présentation, la Darstellung, est le produit remanié et défiguré par les processus primaires sous lequel apparaît une représentation de désir, le symptôme, et en particulier le symptôme hystérique, obéit au même travail de figurabilité. La figuration du désir par l’olfactif apparaît chez les patientes de Freud dès les « Études sur l’hystérie ».
Lucy R. était une jeune Anglaise, gouvernante de deux enfants dont la mère était morte et auxquels elle était très attachée. Elle avait d’ailleurs promis à la mère qu’elle s’occuperait toujours des enfants. Le père de ces enfants, un riche directeur, resté veuf, s’était d’abord montré très aimable avec elle. Lorsqu’elle vient consulter Freud, elle se sent fatiguée, d’humeur morose, mais surtout elle a perdu l’odorat et elle a « une sensation olfactive subjective ” : elle sent une odeur de brûlé. Freud considère que cette sensation est le retour d’une perception qui a réellement eu lieu dans un certain contexte. Freud essaie donc de retrouver les circonstances de la perception initiale. Lucy, dont Freud dit que c’est une visuelle, comme toutes les hystériques, décrit des scènes. Ainsi, sous l’instigation de Freud, elle passe d’un registre sensoriel à l’autre, dans un jeu de correspondances de l’olfactif au visuel. Lucy retrouve successivement plusieurs scènes, de la plus récente à la plus ancienne, scènes qui se répondent en écho itératif et qui s’articulent sur une odeur, odeur de brûlé, puis odeur de cigare. Ces odeurs font le lien entre les scènes, mais sont aussi l’expression symbolique d’un lien affectif, d’un désir amoureux que Lucy a voulu refouler. Elle dit à Freud : « Je ne voulais pas le savoir (que j’aimais mon patron), je voulais le chasser de mon esprit, ne plus jamais y penser, et je crois y avoir réussi ces temps derniers. »
[7] Un interdit de penser qui refoule la représentation et ne laisse de l’affect que la sensation olfactive et cette impression de lassitude et de morosité, la morosité signant la neutralisation des affects, objectif essentiel du refoulement. L’odeur permet le déplacement métaphoro-métonymique du désir d’être unie au directeur sur la représentation de son cigare. Elle réalise des transferts intrapsychiques. Freud laisse dans l’ombre le transfert sur l’analyste par l’intermédiaire de l’odeur du cigare, ce qu’il abordera avec Dora. Il n’est pas difficile de deviner que ce transfert a dû exister aussi avec Lucy. Lucy en effet n’évoque l’odeur du cigare qu’après plusieurs séances ; or cette odeur constitue un trait commun au directeur et à Freud. On peut donc penser que l’odeur est ce qui permet non seulement un transfert intrapsychique mais aussi l’émergence d’un transfert dans la relation analytique. L’odeur permet l’incarnation du transfert. L’odeur est un messager dans la communication intersubjective inconsciente entre la patiente et l’analyste ; messager énigmatique car porteur de sexualité inconsciente.
Comment comprendre, sur un plan métapsychologique, l’hallucination olfactive de Lucy ? Freud parle d’abord d’ « impression subjective », puis d’hallucination. Quelle peut être la nature de cette hallucination ? Lucy se plaint à la fois d’anosmie et de sentir en permanence une odeur de brûlé. Cette hallucination est le résultat du travail du processus primaire dans une régression formelle de la pensée. L’hallucination de Lucy est une figuration olfactive et symbolique du désir qui l’anime, brûler d’amour. Cette hallucination s’accompagne d’une anosmie, hallucination négative qui permet l’émergence de l’hallucination positive. L’hallucination positive apparaît sur un fond d’hallucination négative qui fournit un écran comparable à l’écran du rêve. Peut-on penser en suivant les travaux d’André Green que l’anosmie fournit une structure encadrante qui permet à l’hallucination positive de se détacher, seule et unique figure du désir ? Mais cette hallucination ou plutôt ce que Freud appelle cette « sensation olfactive subjective » n’est pas une véritable hallucination ; elle est issue d’une représentation de désir refoulée, alors que la véritable hallucination psychotique est le retour dans le réel d’une représentation déniée ou forclose. André Green a rappelé cette distinction au cours du Congrès. La sensation subjective de Lucy relève bien plutôt de l’hallucinatoire.
La pulsion impose à la psyché un travail dont la représentation de mot symbolique est la forme la plus élaborée, mais elle tend aussi à se satisfaire par des voies plus courtes, notamment celles de l’hallucinatoire comme l’ont développé César et Sá ra Botella.
[1]
Quelques rares analystes ont témoigné de leur travail analytique à partir de ce matériel sensoriel. Citons Didier Anzieu (1985), René Roussillon (1992), Joyce McDougall (1996).
[2]
M. Proust,
À la recherche du temps perdu. Du côté de chez Swann, NRF, La Pléiade, II, p. 46.
[3]
S. Freud, Constructions dans l’analyse,
Résultats, idées, problèmes, t. II, PUF, p. 280.
[4]
S. Freud,
Naissance de la psychanalyse, PUF, p. 336.
[5]
S. Freud (1909), L’Homme aux rats,
Cinq psychanalyses, PUF, p. 260.
[6]
S. Freud (1913), L’intérêt de la psychanalyse,
Résultats, idées, problèmes, I, PUF, p. 203.
[7]
S. Freud (1895),
Études sur l’hystérie, Paris, PUF, p. 9.