Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130519075
464 pages

p. 1149 à 1239
doi: 10.3917/rfp.654.1149

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Figurabilité et régrédience

Volume 65 2001/4

2001 Revue française de psychanalyse Figurabilité et régrédience

Figurabilité et régrédience

César et Sára Botella 11, rue Jean de Beauvais 75005 Paris
 
PRÉAMBULE
 
 
La psychanalyse est devenue une discipline en mal de définition. Ce que Freud nomme « les piliers de la théorie analytique » ne fait plus l’unanimité chez les psychanalystes : « L’acceptation de processus psychiques inconscients, la reconnaissance de la doctrine de la résistance et du refoulement, la prise en considération de la sexualité et du complexe d’Œdipe sont les contenus principaux de la psychanalyse et les fondements de la théorie, et qui n’est pas en mesure de souscrire à tous ne devrait pas compter parmi les psychanalystes. » [1]
Toutefois, cette mobilisation actuelle de l’intérêt-désintérêt autour des références freudiennes semble appartenir inévitablement à l’évolution même de la discipline. Mais le véritable enjeu ne réside pas tant dans l’effacement plus ou moins marqué de la référence freudienne. Ce qui est déterminant, à notre avis, c’est ce que représentent certains silences quand ils visent, en arrière-plan, à gommer des contenus et des notions, non seulement ceux des processus inconscient et de résistance, mais surtout le sexuel, la notion d’une sexualité infantile envisagée en tant que facteur organisateur de la psyché et non pas comme simple étape du développement. Bion s’en inquiétait déjà en 1975 : « Freud a dit que les enfants avaient une vie psychique en relation avec la sexualité : ceci fut nié ou réenterré. » [2]
Ce ne fut pas le cas dans les publications françaises : deux ouvrages collectifs sous l’impulsion de J. Chasseguet-Smirgel (1964, 1972) ; J. Laplanche (1970, Vie et mort en psychanalyse) ; le Rapport en 1975 au CPLR de Christian David, La bisexualité psychique ; Joyce McDougall (1978, Plaidoyer pour une certaine anormalité ; 1996, Éros aux mille et un visages) ; J. Chasseguet-Smirgel (1984, Éthique et esthétique de la perversion) ; A. Green (1997, Les chaînes d’Éros, actualité du sexuel) ; J. Schaeffer (2000, Le refus du féminin).
Jean et Monique Cournut, dans leur Rapport au CPLF de 1993, « La castration et le féminin dans les deux sexes » [3], ont montré comment le sexuel impose sa cohérence, comment l’Œdipe, la castration, ne sont pas seulement des événements psychiques dont la manifestation fait surgir le sens, mais sont aussi le principe organisateur de l’ensemble des processus élaboratifs de l’activité pulsionnelle. André Green, en 1997 au Congrès IPA de Barcelone, énonce la situation en ces termes : « Les analystes, dans une proportion plus ou moins grande, travaillent plus ou moins inconsciemment à effacer son rôle. C’est-à-dire que, même lorsqu’elle (la sexualité) est présente dans le matériel, dans les fantasmes, les rêves ou le transfert, l’analyste minimise, voire ignore ces manifestations, les considérant comme contingentes ou comme défensives. » [4] C’est une grave conséquence, pour la psychanalyse, de cesser d’être l’analyse des processus inconscients et de la sexualité infantile, pour devenir une pratique limitée aux processus préconscients, une psychothérapie de soutien du moi, une « psycho-synthèse » (Emde, 1999) [5].
Cette importance de l’enjeu du sexuel dans la psychanalyse actuelle nous a confirmés dans notre orientation d’en faire l’un des points principaux de notre rapport. Nous avons compris que sans poser clairement son rôle dans la figurabilité, notre rapport ne saurait être analytique.
Précisons d’emblée que ce rapport n’est pas une étude de la notion de figurabilité. Son ambition se centre sur la nécessité d’accorder à celle-ci un champ métapsychologique à la mesure de son importance dans la pratique analytique. À partir de l’expérience de la figurabilité chez l’analyste, nous nous y sommes, très tôt, intéressés car nous étions étonnés de sa capacité à résoudre des situations autrement inextricables. Ce sont nos premiers contacts, au début de notre pratique analytique, avec des enfants, certains gravement atteints, qui nous ont ouvert cette perspective. Il s’en est suivi que notre attention, portée sur la figurabilité, a modifié notre écoute du divan qui s’en est trouvée enrichie. Les conceptions théoriques que nous en avons dégagées font l’objet de notre rapport.
 
I – LE SEXUEL PRIMORDIAL
 
 
« La différence la plus caractéristique entre notre vie érotique et celle de l’Antiquité consiste en ce que, dans l’Antiquité, l’accent était mis sur la pulsion, alors que nous le mettons sur l’objet. Pendant l’Antiquité on glorifiait la pulsion, et cette pulsion ennoblissait l’objet, de si petite valeur qu’il fût ; tandis que dans les Temps modernes, nous méprisons l’activité sexuelle en elle-même et ne l’excusons en quelque sorte que par suite des qualités que nous retrouvons dans son objet. »
S. Freud, 1910 [6].
1.De l’enfant « pervers-polymorphe » aux « carences de l’objet premier ». 1.Un retour masqué à la vieille théorie de la séduction 1.de l’enfant par l’adulte ?
Il y a cent ans, aux yeux de la société, la révolution que représentait la psychanalyse résidait, on le sait, dans la place que celle-ci accordait au sexuel. Mais ce n’était pas vraiment à cause de la théorie de la séduction de l’enfant par l’adulte, laquelle, en fin de compte, pouvait être classée dans la catégorie des pathologies et ne soulevait pas de réels problèmes de bouleversement social. Ce qui était inadmissible, ce n’était pas non plus le fait de considérer l’enfant porteur d’une sexualité, les pédiatres et les nourrices le savaient. L’inacceptable, le véritable scandale, fut de définir l’enfant, non seulement le névrosé mais tous les enfants, sous le terme de « pervers-polymorphe » [7], de donner au sexuel de l’enfant, à son refoulé inconscient chez l’adulte, un rôle déterminant dans le fonctionnement psychique de tout un chacun, le gouvernant à son insu.
Et aujourd’hui ? Ne minimise-t-on pas, même dans le milieu analytique, le rôle de la pulsion sexuelle, en tant qu’exigence de travail imposée au psychisme ? Fairbairn, dès 1941, avec la notion d’object-seeking, avec ses affirmations selon lesquelles « le but final de la libido est l’objet » et que la raison d’être des zones érogènes est de former « le chemin de moindre résistance vers l’objet » [8], n’écarte-t-il pas les notions de désir inconscient, de sens latent, pour prôner une cure analytique ayant pour objectif majeur, non pas de dévoiler le sexuel infantile refoulé mais de conjurer l’angoisse du moi, d’assurer la « quiétude », « le sentiment de sécurité » ? En fait, il oppose le puritanisme au sexuel freudien en simplifiant l’évolution suivie par Freud qui, il est vrai, donna de plus en plus de place au moi à partir de la deuxième topique et ce tout particulièrement à la fin de son œuvre. Dans ce sens, l’Abrégé peut être considéré comme une esquisse d’une théorie analytique centrée sur le moi. Mais ce n’est pas pour autant que Freud laisse tomber le sexuel. Par exemple, quand il déclare dans l’Abrégé : « De même que le ça n’obéit qu’à l’appât du plaisir, le moi est dominé par le souci de la sécurité », pourquoi privilégierait-on le souci de sécurité au détriment de l’appât du plaisir ? Nous ne pouvons que renvoyer à la préface d’Henri Vermorel et à la critique d’André Green dans son récent ouvrage, Le temps éclaté [9].
Puritanisme, adaptation, théories cognitivistes ou basées sur l’information... combien de tendances psychanalytiques contemporaines ôtent de leurs conceptions le sexuel infantile que Freud eut tant de mal à introduire ! Tout au plus acceptent-elles l’acte, le sexuel génital et l’auto-érotisme de l’enfant, comme des éléments, adaptés ou non, aux nécessités de la vie. En est issue une abondante littérature psychanalytique, principalement axée sur l’étude de l’environnement défaillant, la mauvaise mère, cause de carences affectives insurmontables. Il y est moins question de la sexualité infantile de l’analysant que de la personne de l’enfant de jadis considéré, avant tout, comme ayant été en danger, comme une victime, confrontée à la difficulté réelle de survivre psychiquement. L’exemple le plus parlant est celui de Margaret Little décrivant son analyse avec Winnicott. Le caractère exceptionnel du témoignage, le fait que sa description soulève des points fondamentaux concernant la pratique, justifient une longue citation, seul moyen d’en saisir les enjeux.
Après avoir fait une première analyse avec Ella Sharpe de 1940 à 1947, elle devint membre de la Société Britannique, puis, déjà didacticienne et appréciée pour ses publications sur les patients borderline, elle entreprit une nouvelle cure avec Winnicott entre 1949 et 1956, qu’elle reprendra pendant dix-huit mois en 1957 : « Quelques semaines après (sous-entendu après le début de l’analyse)... à plusieurs reprises, je sentis la tension monter dans tout mon corps, atteindre son acmé et tomber pour revenir encore quelques secondes plus tard. Je lui attrapais les mains et m’y accrochais jusqu’à la fin des spasmes. À la fin, il dit qu’il pensait que j’avais revécu ma naissance ; pendant quelques minutes il me tint la tête, disant que, juste après sa naissance, un bébé pouvait avoir mal à la tête, la sentir lourde pendant un moment. » Et quelques lignes plus loin, M. Little décrit une attitude souvent adoptée par Winnicott : « Littéralement, il tenait (held) mes deux mains serrées entre les siennes pendant de longues heures, presque comme un cordon ombilical, tandis que moi j’étais allongée, souvent cachée sous la couverture... Il lui arrivait, parfois, de somnoler, de s’endormir et de se réveiller en sursaut... » Et, encore quelques lignes plus loin, M. Little s’explique, essayant de décrire le mieux possible l’éprouvé de la séance, sur ce que Winnicott entend par « régression à la dépendance » : « À une époque, j’étais capable de me précipiter hors de la pièce, comme une furie, et de m’en aller en conduisant dangereusement. Il gardait mes clés de voiture jusqu’à la fin de la séance et puis me laissait me reposer toute seule tranquillement jusqu’à ce que je me sente en sécurité. Il attachait beaucoup d’importance au besoin de “revenir” d’une régression profonde à la vie ordinaire, car “régression à la dépendance” signifie régression à la dépendance comme facteur vital, régression jusqu’au stade infantile, voire quelquefois jusqu’à la vie prénatale. » [10], [11]
Une telle démarche est-elle uniquement le reflet d’un approfondissement dans les connaissances analytiques ? On voudrait bien pouvoir se contenter de cette explication et se dire simplement que ces écrits psychanalytiques reflètent tout un champ nouveau de la psychanalyse, non exploré par Freud. Cependant, on ne peut s’empêcher de penser qu’en récusant une place centrale au polymorphisme sexuel de l’enfant, une partie du mouvement analytique actuel serait conduite par la motivation inconsciente d’innocenter l’enfant ; que cette tendance de la psychanalyse contemporaine serait inconsciemment motivée par le refus d’envisager l’enfant comme étant toujours en quête de plaisir ; elle récuse le fait que l’enfant soit porté à investir l’objet parce que source de plaisir. Nous y reviendrons. Pour l’instant, nous voudrions bien faire comprendre que nous sommes face, comme le signale Jacques André, à un changement radical de paradigme psychanalytique : « La sexualité, dit M. Little (entendant par là les interprétations du conflit psychique se rapportant à la sexualité infantile) – ne peut qu’être hors de propos et sans justification aucune quand on n’est pas assuré de sa propre existence, de sa survie, de son identité. » [12] Est-ce là une conception appartenant uniquement à M. Little ? Ou, plutôt, explicite-t-elle sans réticence ce qui sous-tend, sans être ouvertement dévoilé, un bon nombre des théories contemporaines ? N’y aurait-il pas un souhait inconscient de retour à la vieille théorie de la séduction de l’enfant par l’adulte, à la croyance à la « neurotica » d’avant 1897 [13] ?
2. Métapsychologie du sexuel infantile
Nous nous attacherons à montrer qu’une telle séparation entre sexualité et survie est un problème mal posé et que la « survie psychique » est inséparable du « sexuel infantile » [14], que le choix entre object-seeking et pleasure seeking est un faux dilemme. De même, que les notions de « défaillance maternelle » ou de « carences précoces », caractérisant particulièrement la clinique des patients borderline, ne peuvent être comprises isolées. Dans les théories dont relèvent ces formulations, c’est toujours le plaisir de l’enfant comme fonction primordiale qui est mésestimé. Sa « fonction naturelle – selon Fairbairn – est celle d’être un moyen » pour accéder à l’objet et non d’être le but de la pulsion.
La distinction freudienne entre pulsion et libido s’avère ici décisive. Il n’y a pas le moindre problème à affirmer que la libido cherche l’objet, il suffit pour cela de suivre Freud, déjà en 1914 dans Introduction au narcissisme, puis en 1923 : « Libido signifie en psychanalyse d’abord la force... des pulsions sexuelles... dirigées sur l’objet. » [15] La notion de libido est inséparable de celle d’objet ; elle est l’expression quantitative de la forme que prend la pulsion quand sa force s’engage dans la direction de l’objet, même quand celui-ci est son propre corps. En revanche, Freud définit la pulsion comme étant en quête de sa satisfaction et non pas directement à la recherche de l’objet [16]. Pour l’articulation pulsion-objet, il décrit une évolution, notamment dans son texte sur le président Schreber (1911) : il existerait un temps où chaque pulsion opère librement, chacune pour soi, avant leur unification dans, et grâce à, l’investissement d’objet. Il s’agit de ce que Freud nomme « nouvelle action psychique » [17] unifiant le sexuel épars dans l’investissement objectal. C’est dans cette nouvelle action, en fait double, que « l’objet révélateur de la pulsion » (A. Green, 1986) [18] s’objectalise ; c’est dans l’émergence progressive d’un sujet moi-corps érotique que la pulsion déploie sa « fonction objectalisante ». Dans ce sens, A. Green introduira, ensuite, la notion de « relation couplée pulsion-objet » [19] et postulera « la nécessité de penser le couple pulsion-objet dans ses polarités hétérogènes ». La pulsion sort ainsi de sa solitude métapsychologique, et l’objet sort, lui aussi, de son enfermement dans des acceptions qui le réduisent injustement, dans les théories contemporaines, à tel ou tel de ses aspects ou fonctions. Indiscutablement, la notion de pulsion révèle, mieux que celle de la libido, les multiples plans du rapport avec l’objet, car elle impose la complexité de l’articulation entre intrapsychique et intersubjectif.
Face à ce problème, Paul Denis [20] a décrit l’articulation pulsion-objet à travers ce qu’il nomme « les deux formants de la pulsion », à savoir l’emprise et la satisfaction, définissant les deux statuts fondamentaux de l’objet extérieur : « objet d’emprise » et « objet de satisfaction ». Le sujet se saisit du premier pour « construire avec lui une satisfaction pulsionnelle ». Pour le second, « les effets de la relation avec lui aboutissent à des éprouvés internes qui composent une expérience de satisfaction ».
De toute façon, la pulsion ne veut que la satisfaction, son accomplissement sans délai, pour le meilleur ou pour le pire, peu importe par quel moyen ; et « ce n’est qu’en raison de son aptitude particulière à rendre possible la satisfaction qu’il (l’objet) est adjoint » [21]. C’est précisément là, dans la jointure même entre la pulsion et l’objet, dans le comment la satisfaction est rendue possible, que se révèlent une grande complexité et le potentiel polysémique de chacun des deux concepts, l’objet et la pulsion.
Car le phénomène de la satisfaction est loin d’être simple, de par sa dualité, matérielle et hallucinatoire. Ce qui conduit J. Laplanche à s’interroger sur le sens à donner à cette dernière : « Nous en voyons au moins deux : l’hallucination de la satisfaction, c’est-à-dire la reproduction du pur ressenti de la décharge, en l’absence même de celle-ci, ou bien la satisfaction par l’hallucination, c’est-à-dire par le fait même du phénomène hallucinatoire... La satisfaction par l’hallucination est tout à fait concevable sur le modèle du rêve ; celui-ci, en effet, n’apporte pas une satisfaction du désir, il est accomplissement de désir par son existence même. » [22] C’est dans ce dernier sens que nous envisageons toute satisfaction.
Dans une première approche, on pensera peut-être qu’il y a divergence avec Freud (1900) qui décrit la forme initiale suivante : face au besoin, une impulsion psychique (Regung) s’investit et tente de réactualiser, sous forme hallucinatoire, l’expérience de satisfaction. « C’est ce mouvement que nous appelons désir. » [23] Freud ne reprendra jamais la notion de désir telle qu’elle est décrite en 1900 ; en revanche, les idées de force, de poussée, de but, de travail, aboutiront à la description de la pulsion en 1915 (Pulsion et destin de pulsion), un modèle tout à fait mécaniciste inséré dans une conception temporo-spatiale du psychisme, une vision, disons-le ouvertement, adaptée aux connaissances de son époque. Et c’est ici que se pose le problème de l’emploi par Freud du terme « mouvement de désir » car on voit mal comment une succession temporelle pourrait avoir lieu dans les fondements psychiques. Ce serait plutôt en termes de qualité ou de forme que nous pourrions définir le sexuel dans sa constitution primordiale (C. et S. Botella, 1990) [24].
En fait, tel que nous comprenons l’esprit de la Métapsychologie 1900, les deux sens, celui de « l’hallucination de la satisfaction », impliquant un parcours et une mémoire, et celui de « la satisfaction par l’hallucination », supposant que le fait même d’halluciner « est » satisfaction, sont inséparables et ne sont, au fond, qu’une seule et même chose [25]. Cependant, vus depuis deux vertex (Bion) différents, on peut les différencier : le désir en tant qu’hallucinatoire en soi, parce qu’il « est », serait le sexuel primordial ; le désir en tant que mouvement, non pas reproducteur du souvenir de l’expérience de satisfaction mais tendant vers la retrouvaille de l’état de qualité hallucinatoire, serait ce que Freud décrit comme pulsion sexuelle, vectorisée grâce à l’investissement d’objet, autrement dit le sexuel infantile, forme organisée du sexuel primordial.
En effet, rien n’indique, chez Freud, que l’abandon de la satisfaction hallucinatoire face à la persistance du besoin – « l’appareil psychique dut se résoudre à représenter l’état des faits réel du monde extérieur... » [26] – entraînerait un changement transformationnel de la nature même de la satisfaction. L’une de nos hypothèses de base est qu’il s’agit là d’un détour par le monde, sans que la qualité hallucinatoire de la satisfaction ne s’efface pour autant. À l’instar du détour par les représentations de « l’état réel » du monde et de l’objet pour mieux assurer la satisfaction – « la pensée n’est qu’un substitut du désir hallucinatoire » [27], affirme Freud en 1900 – le contact ne serait lui aussi qu’un détour, le corps érogène, lui aussi, qu’un substitut de désir hallucinatoire.
Le changement consiste en une distanciation, en un éloignement, dans l’espace-temps, de l’accomplissement de la satisfaction hallucinatoire : différer, en « rallongeant » la voie vers la satisfaction, freiner la « vélocité », la « vitesse ultrarapide » (M. Neyraut, 1997) [28] de la voie pulsionnelle directe qui autrement, livrée à elle-même, est Identité de Perception. Toujours est-il qu’en psychanalyse, l’adaptation à la réalité ne pourrait avoir un autre sens que celui de ce recul, de ce ralentissement et de cette complexification de l’organisation psychique. En quelque sorte, un nomadisme hallucinatoire qui se sédentariserait en investissant des territoires ; délimiter, multiplier, regrouper, au détriment du déploiement libre de la puissance hallucinatoire. La voie prolongée, la « vitesse lente » (M. Neyraut, 1997), l’étendue des investissements des réseaux de représentations, garantissent le cheminement des activités pulsionnelles vers la satisfaction hallucinatoire, la durée dans le temps de la vie psychique. En somme, il ne serait pas juste de dire que le principe de plaisir se plie devant le principe de réalité ; il serait plus exact de dire que le principe de réalité n’est que la forme prise par les fourberies du principe de plaisir.
2 a. Contact et hallucinatoire
Selon la conception théorique que l’on adopte, le rapport pulsion-objet sera fort différent. Mais non forcément incompatible. Il suffit, pour s’en rendre compte, de voir l’œuvre de Winnicott. Il apporte, comme solution à la répétition inlassable des blessés précoces, une technique que l’on pourrait résumer en trois points :
a) Il faut amener le patient à une « régression à la dépendance ».
b) Dans ce climat, l’analyste est la mère [29]. Winnicott pense que rien ne peut être résolu tant que l’analyste ne s’avoue à lui-même ce fait – et ne fait part au patient de ce qu’il a été tout aussi défaillant que la mère. De même, c’est justement pour ses carences que le patient « utilisera » parfois l’analyste, répétant ainsi la faillite de l’environnement vécue autrefois.
c) Le cadre analytique se voit conférer une grande « élasticité » rappelant la technique ferenzcienne. Les niveaux régressifs de la séance sont définis par ce que, globalement, on peut appeler le « contact ». Autant au sens physique, exemple de M. Little, qu’au sens psychique d’ « être touché », concerné par les affects du patient. Le « contact » étant envisagé et théorisé, par les tenants de cette technique, comme un phénomène indispensable d’une technique analytique voulant accéder et remédier au passé carencé précoce, enrayer la compulsion de répétition qu’une pratique classique ne pourrait vaincre.
A. Green, dans l’un de ses derniers livres [30], a renouvelé la compréhension de la compulsion de répétition. Son étude a deux vertus majeures : la première est que la compulsion de répétition n’est pas renvoyée d’office, dans ce raccourci vertigineux qu’on voit si souvent dans les écrits analytiques, à la pulsion de mort. La répétition n’est pas pour autant, à la manière winnicottienne, fondamentalement expliquée par la défaillance primaire de la mère et de l’environnement. La seconde est qu’A. Green introduit, au sein de la compulsion de répétition, la complexité de la dynamique pulsion-objet, et provoque ainsi un renversement dans la conception des « carences précoces ». Le patient était réduit, jusqu’à présent, à un « ancien bébé carencé » se présentant comme une « victime définitive » à laquelle aucune consolation d’aujourd’hui ne pouvait apporter de soulagement tellement il avait été marqué par la souffrance des premiers temps ; l’analyste – aussi « bon » soit-il – ne réussissant pas à faire passer ses interprétations, même les meilleures resteront sans effet, ou d’un effet si momentané que rien ne sera modifié. À partir de cette description de la structure borderline, il a rendu à la notion de « carence précoce » sa complexité : le « patient-victime » est tout autant : a) « le procureur », qui accuse l’analyste de méfaits actuels aussi nocifs que l’étaient autrefois ceux de la mère ; b) son propre « tortionnaire », hier comme aujourd’hui, envers lui comme envers la mère et l’analyste. Compréhension qui peut sembler aujourd’hui une subversion du fait que nous sommes tellement imprégnés par les conceptions contemporaines « innocentant » l’enfant, mais qui n’est rien d’autre qu’un retour aux sources, à la sexualité infantile, à l’enfant « pervers-polymorphe ». L’intersubjectif retrouvant ses fondements intrapsychiques, l’analyste récupère sa place. Et l’analysant redevient l’ « artisan » de sa névrose, même si celle-ci est imprégnée d’une insupportable souffrance dans l’indistinction sujet-objet, présent-passé, propre au fonctionnement du moi régressé des borderlines.
Dès lors, nous pouvons émettre l’hypothèse que « la mère défaillante », que l’on rencontre dans les analyses des patients borderline, est une formation psychique et l’on se gardera bien de la réduire à une simple réalité accablante du passé. La formation psychique, dite « objet premier défaillant », serait le résultat d’un travail d’élaboration du moi du patient ; une élaboration constituée, principalement, au cours de l’enfance, mais modifiée par des mouvements psychiques « d’après-coup ». Le psychisme de l’enfant créerait un « objet rigide », massivement investi, qui le fixerait à jamais dans la souffrance, et qui serait à l’opposé de celui décrit par Bollas, l’ « objet transformationnel » [31] : un objet supposé capable de tout résoudre, capable de transformer tout malheur en bonheur.
S’ensuit alors une question : faut-il opposer une analyse d’inspiration winnicottienne basée sur la « régression à la dépendance » donnant la priorité au contact (physique et/ou psychique), une « analyse régressive », à l’analyse de l’infantile dans toute sa dimension intrapsychique ? Nous ne le croyons pas. Toute analyse doit être organisée par ces deux modalités. C’est pour la clarté du propos que nous les avons volontairement exposées d’une façon radicalisée, mais ces deux types d’analyse sont en fait inextricablement entremêlés et à comprendre, l’un et l’autre, d’une manière nuancée. D’autant que leur fondement commun, l’hallucinatoire, rend superflue cette séparation.
Nous voulons dire par là que, selon notre lecture de la Métapsychologie 1900, l’objet du contact, aussi indispensable qu’il soit en lui-même, n’est pas moins support perceptif de l’accomplissement de la satisfaction par l’hallucination, comme le rêve est le support de son accomplissement sous la forme endoperceptive d’une figurabilité [32]. Nous défendons la thèse que la vie psychique est traversée de part en part par la pulsion, tendant à s’accomplir sous sa forme initiale, hallucinatoire. C’est évident, la nuit, dans l’autoperception d’un rêve ; occulté, le jour, par l’investissement des organes des sens.
2 b. « L’objet-perdu-de-la-satisfaction-hallucinatoire »
Malgré une simplicité apparente, le statut de l’objet, chez Freud, ne peut être réduit à un objet appréhendé directement, exception faite de ses conceptions des années 1910 que nous appelons plus loin le tournant génétique des années 1910, qui simplifie singulièrement la conception analytique de l’objet. L’article de 1925, « La négation », à sa énième lecture, ne cesse de nous faire réfléchir : « Maintenant il ne s’agit pas de savoir si quelque chose de perçu [ein Ding] doit être accueilli ou non dans le moi, mais si quelque chose de présent dans le moi comme représentation peut aussi être retrouvé dans la perception (réalité)... L’expérience a enseigné qu’il n’est pas seulement important de savoir si une chose [33] (objet de satisfaction) [ein Ding : Befriedigungsobjekt] possède la “bonne propriété”, donc mérite l’accueil dans le moi, mais encore de savoir si elle est là dans le monde extérieur de sorte qu’on puisse s’en emparer si besoin est... La fin première et immédiate de l’examen de réalité n’est donc pas de trouver dans la perception un objet correspondant au représenté mais de le retrouver... » [34] La difficulté terminologique que nous croyons déceler en 1925 dans le rapprochement entre les termes d’ « objet perçu », d’ « objet de satisfaction », et celui de « ein Ding » nous fait retourner à la Métapsychologie 1900 dans l’espoir d’y trouver un éclairage. L’Esquisse (1895) semble l’apporter : « Nous avons pu voir déjà qu’au moment où s’instaure la fonction du jugement, les perceptions éveillent l’intérêt par suite de leur connexion possible avec l’objet désiré (Wünschobjekt). Leurs complexes se trouvent ainsi divisés en une fraction non assimilable (l’ “objet”) [in einem unassimilierbaren – das Ding] et une autre fraction révélée au moi par sa propre expérience (les “propriétés”, ou activités de l’objet). » [35] C’est cette fraction non assimilable [das Ding], se rapportant pourtant à l’ « objet perçu » et à l’ « objet de satisfaction », qui a retenu notre attention, en ce qu’elle ne serait pas susceptible de pouvoir être révélée au moi. Ce qui fait dire à J. Lacan : « ... il est clair que ce qu’il s’agit de trouver ne peut être trouvé. C’est de sa nature que l’objet est perdu comme tel. » [36] En tenant compte, ajoutera-t-il, de ce que : « ... cet objet n’a en somme jamais été perdu, quoi qu’il s’agisse essentiellement de le retrouver. » [37]
La fraction [das Ding], tout en étant non assimilable, non présentable au Moi – et par définition non représentable – n’en serait pas moins un des constituants des processus perceptifs-hallucinatoires, ne serait-ce que par sa négativité. Nous avons essayé de décrire cette fraction sous le terme d’ « objet-perdu-de-la-satisfaction-hallucinatoire » : ce vers quoi tend la pulsion et que le Moi ne peut reconnaître, donc retrouver, donc appréhender. Nous avons pris la liberté de nous inspirer de notre article de 1992 [38], car nous ne saurions mieux parler, encore aujourd’hui, de la complexité de cet objet primordial et de la conception du perceptif qui s’en dégage.
L’écart entre l’objet perçu et le percevant ne saura être comblé. Le sujet percevant est à jamais affecté par l’échec de la solution hallucinatoire, par la marque de sa propre existence dans l’objet à jamais perdu de la satisfaction. En ouvrant les yeux sur le monde, il cherche désespérément son objet-satisfaction. Mais il ne trouvera que la marque de sa perte, se leurrant dans la jubilation devant sa propre image dans le miroir ou dans la persécution par le double. Si l’on pense au sujet percevant, Lacan a raison, « La substance du sujet n’est autre que la jouissance dont il est coupé ».
Ce marquage par l’ « objet-perdu-de-la-satisfaction-hallucinatoire » représente en permanence un véritable appel pulsionnel auquel le percevant est soumis en continu – sauf quand il réussit la performance régrédiente de l’accès à la voie royale de la satisfaction hallucinatoire du rêve. L’appel pulsionnel, tenu en éveil, nuit et jour, aurait pour destin la satisfaction par l’hallucinatoire. Même l’accomplissement d’un désir en acte n’aurait de véritable valeur de réalisation qu’à condition d’être accompagné, redoublé hallucinatoirement, c’est-à-dire à condition que le percevant puisse y trouver la trace de sa propre existence perdue dans l’échec de l’objet-satisfaction-hallucinatoire.
Le rapport entre le percevant et « l’objet-perdu-de-la-satisfaction-hallucinatoire » n’est évidemment pas du même ordre que celui de la relation d’ordre représentationnel sujet-objet, à la base de toute explication de la dynamique de la névrose. Indifférent à la temporalité, à la localisation, aux conflits, il ne produit pas de travail psychique ni n’en est le produit, pas plus qu’il n’est à l’origine d’un développement dans l’espace-temps. Ses effets sont davantage comparables à une expansion qu’à un progrès, il représente la possibilité de suspension et d’extension des limites entre intérieur et extérieur, entre le moi et le monde, entre le déjà-vu et l’inconnu, le familier et l’étranger. Le rapport entre percevant et « objet-perdu-de-la-satisfaction-hallucinatoire » ouvre la voie à la perception du manque, fondement de la qualité consciente, de toute perception, que l’objet soit représentation, objet concret, fantasme ou rêve.
Le percevant ne serait ni vraiment le Sujet ni le Je ; il est proche du moi-corps, d’un investissement de quelque chose de la corporéité en lien avec l’ « objet-perdu-de-la-satisfaction-hallucinatoire ». Il représente le potentiel auto-érotique de la voie régrédiente où toute représentation « retourne à l’image sensorielle d’où elle est sortie un jour » [39]. C’est cette qualité sensorielle, hallucinatoire, du percevant, qui provoque l’évidence d’existence, de réalité du perçu [40]. L’ « objet-perdu-de-la-satisfaction-hallucinatoire », « fraction non assimilable », non présentable au moi, à la conscience, est plus proche de la trace laissée à même la propre chair du percevant que de quelque chose de séparé, d’autonome. Inconnaissable en soi, il n’est évidemment pas de l’ordre d’un objet au sens analytique habituel ; il est plutôt comparable à une entaille, une marque en creux, révélant « leur connexion » avec l’objet primordial de la sexualité infantile.
Quand Freud revient sur l’étude du rêve, en 1915, dans Complément métapsychologique à la théorie du rêve [41], il est poussé par deux raisons : la première est de rapprocher la théorie du rêve de sa récente découverte du narcissisme un an auparavant [42] ; et la seconde est de reprendre la notion de régression sous l’angle de la régression formelle, conséquence de la régression narcissique. Nous y reviendrons pour étudier de près ce qui est ici en jeu pour la théorie analytique. Pour l’instant, nous voulons attirer l’attention sur le fait que ce texte, pourtant si audacieux et si fondamental, lorsqu’on en étudie en détail un passage, donne le sentiment d’un recul ; l’impression que, devant l’ampleur théorique du sujet comparable à celle du rêve des années 1900, Freud est saisi d’une sorte de timidité, comme s’il pensait être déjà allé trop loin. Pourquoi, en 1915, au moment même où il comprend clairement que le désir et son accomplissement dans l’hallucination du rêveur « sont les parties les plus essentielles du travail du rêve », se hâte-t-il de déclarer que le rêve est une « psychose hallucinatoire de désir » ? Une « inoffensive psychose », répétera-t-il encore, en 1932 [43]. Puis il insistera en 1936, traitant le rêve de « construction anormale... de modèle de trouble animique » [44]. Or, dire que le rêve est une psychose suppose le fait que ladite psychose hallucinatoire n’est autre chose que la nature même du désir. Idée déjà implicite dans sa conclusion en 1900 : « le désir par conséquent aboutit en hallucinatoire » [45] ; ce qu’indirectement il confirme dans un autre article de La métapsychologie en cette même année 1915 : « L’activité psychique inconsciente nous apparaît... comme une forme dérivée de l’animisme primitif. » [46]
Ces considérations, qui émaillent l’œuvre, nous amènent à formuler l’hypothèse que le désir, sous sa forme primordiale, représente une menace de psychose hallucinatoire à laquelle le moi diurne, préconscient, doit se confronter sans cesse pour la rendre compatible avec le Principe de Réalité. Son meilleur moyen de la combattre serait de transformer ladite psychose en concrétude, en investissement de la matérialité de l’objet. Le jour, la quête hallucinatoire se transmue en quête de contact, par l’intermédiaire des organes de sens et/ou des représentations de mots, de la voix [47]. Entre hallucination et contact, le moi diurne œuvre au sein d’un psychisme qui ne saurait renoncer à ce qui le fonde : la qualité hallucinatoire. La pratique analytique a tout intérêt à observer ce rapport tendu entre contact et hallucinatoire et à ne pas vouloir le réduire en privilégiant l’un ou l’autre.
2 c. Le sexuel primordial
Du point de vue métapsychologique, il serait heuristique de concevoir une qualité sexuelle primordiale, fondement de la sexualité infantile. Le sexuel primordial correspondrait au lien de la pulsion à l’ « objet-perdu-de-la-satisfaction-hallucinatoire ». Un sexuel hallucinatoire se déployant sur la voie régrédiente, arrière-plan de la sexualité infantile qui, elle, au contraire, pourrait dérouler sa quête d’objet sur la voie progrédiente « pavée » par les représentations des zones érogènes, sachant reconnaître et faire place à l’objet et, même dans ses débordements d’amour ou de haine, conservant les traces de ses territoires [48].
Winnicott, à la fin de son œuvre, aboutit à une conception semblable. Il établit une différence entre ce qu’il nomme les « éléments masculins et les éléments féminins à l’état pur » au sein de la vie psychique : « L’élément que j’appelle “masculin”, je tiens à le souligner, circule dans les deux sens : se relier activement à, ou être relié passivement à – ces deux attitudes s’appuyant l’une et l’autre sur l’instinct. C’est dans ce sens que nous parlons de motion pulsionnelle (instinct drive) dans la relation du bébé au sein et nourrissement, puis dans la relation à toutes les expériences qui intéressent les principales zones érogènes, et encore dans la relation aux pulsions et satisfactions subsidiaires. Mon hypothèse est que l’élément féminin pur, lui, est relié au sein (ou à la mère) dans un sens très différent : le bébé devient le sein (ou la mère), l’objet est alors le sujet. Je ne vois là nulle motion pulsionnelle » [49] (c’est Winnicott qui souligne).
« Je ne vois là nulle motion pulsionnelle. » Une telle affirmation a une portée considérable. Malgré cela, Winnicott est, ici, étonnamment peu soucieux d’expliciter ses sources : celle de Freud pour l’indistinction bébé-mère [50] ; peut-être celle de Fairbairn pour le non-sexuel du féminin pur. Il aurait aussi pu mentionner la notion freudienne de pulsion d’autoconservation, que Freud hésitera, un certain temps, à ranger du côté d’Éros. La conséquence d’une telle assertion concernant la sexualité infantile pourrait aller jusqu’au bouleversement de la pratique analytique ; elle pourrait servir à justifier des pratiques qui, sans cela, posent des problèmes considérables. Dans ce contexte, le témoignage de M. Little donnant une place prépondérante au contact, au toucher, doit-il être apprécié comme celui d’une analyse dominée par l’ « élément féminin pur » et, par conséquent, devrions-nous considérer cette cure, dans ces moments régressifs, comme exempte de toute pulsionnalité, de tout désir et satisfaction érotiques, fussent-ils tendres ?
Winnicott a sans doute raison lorsqu’il établit une différence au sein de la vie psychique entre un élément pulsionnel qui « circule dans les deux sens », investit les zones érogènes, lieu de contact avec « l’objet objectif », et un élément qui ne circule pas, qui « est ». Mais pourquoi le second ne serait-il pas sexuel ? Pourquoi n’y aurait-il pas un sexuel qui se relie activement à l’objet, ou qui est passivement relié à l’objet, et un sexuel qui se déploie dans l’indistinction sujet-objet ? Comment ne pas suivre Freud et placer son affirmation de 1926 dans une lettre à Marie Bonaparte : « L’érotisme oral est la première manifestation érotique, tout comme le mamelon est le premier objet sexuel » [51] dans le contexte de l’indistinction originaire bébé-mère que nous venons de rappeler, et qui était formulée de manière frappante dans la note du 12 juillet 1938 : « Je suis le sein. Plus tard seulement : je l’ai, c’est-à-dire je ne le suis pas... » [52]
Ce que nous envisageons comme sexuel primordial est ce déploiement pulsionnel dans l’indistinction sujet-objet, fondement de toute sexualité d’où émergent, sur le « terreau » auto-érotique, des formes au contact du monde, ce que Freud appelle la sexualité infantile perverse polymorphe. Caractérisé par l’indistinction régrédiente perception-représentation-hallucination, le sexuel primordial, niché au cœur du désir sexuel infantile, demeure toujours une potentialité pouvant être activée et, selon les circonstances, la satisfaction hallucinatoire surgira, à la faveur de la régression de la nuit, sous la forme endoperceptive d’un rêve, et le jour, à la faveur du contact de l’objet, sous ses multiples formes de la vie vigile : érotique, affective, intellectuelle, narcissique... dont la valeur dépendra du support hallucinatoire qui la sous-tend.
Ne différenciant pas ce qui vient de l’objet de ce qui est propre à soi, le sexuel primordial est solidaire de la notion de narcissisme primaire, qualifié par Freud, en 1938, d’absolu [53] : le sein appartient autant à l’enfant que sa bouche. Tendant à son accomplissement hallucinatoire, le sexuel primordial perpétue le « Moi-plaisir purifié qui place le caractère de plaisir au-dessus de tout autre » [54]. Ainsi, le sexuel primordial a-t-il à la fois la valeur de perception et d’acte, d’hallucination et de contact [55]. Son objet unique étant l’objet-perdu-de-la-satisfaction-hallucinatoire, qu’il obtienne satisfaction à travers l’objet réel, l’objet interne, le fantasme érotique ou sublimé, il ne reconnaîtra guère la différence. Vu sous cet angle, Jean-Claude Rolland (1997) a raison d’affirmer que « l’expérience infantile est une expérience authentique mais sans sujet et donc sans vécu » [56]. Avec le développement du psychisme, le sexuel primordial, répétons-le, ne se transforme pas, en tout cas pas dans sa constitution de fond ; au contraire, il multiplie, enrichit de sa tendance hallucinatoire, sans frontières, anhistorique, les éléments propres à la sexualité infantile. De même, le caractère animique de l’inconscient et la spontanéité hallucinatoire des désirs refoulés témoignent de sa présence [57].
Le sexuel primordial impose le pleasure seeking sans nuances, sans temporisation, sans discernement, jusqu’à la folie, dans l’amour comme dans la haine, dans la douleur, dans la possession comme dans le rejet et la destruction. Dans son déploiement, il connaît le meurtre de l’objet [58]. C’est pourquoi Winnicott a raison d’établir une succession de faits : « Le sujet se relie à l’objet. Le sujet détruit l’objet. L’objet survit. Le sujet peut utiliser l’objet » [59], un processus que l’enfant, pour se constituer, doit éprouver à répétition.
Dans ce sens, en ce qui nous concerne, depuis le début de nos travaux, nous avons insisté sur les intrications incontournables entre l’investissement d’objet et les mouvements régressifs, en émettant l’hypothèse que, chaque nuit, dans la régression narcissique du sommeil, le courant de désinvestissement des objets réels, commencé avec la fermeture des yeux, se poursuit vers un désinvestissement de la représentation d’objet [60]. Aujourd’hui, nous pensons que ce désinvestissement de la représentation d’objet est un effet de la libération du sexuel primordial, due à la régression narcissique du sommeil. Ce désinvestissement tendant à se généraliser à toute représentation, c’est la crainte de la perte de toute représentation, d’une « non-représentation » qui, par la détresse qu’elle engendre, donnerait une impulsion au moi nocturne pour figurer et ré-investir hallucinatoirement le monde de représentations d’objets, pour rêver.
Dans les processus régressifs facilités par la situation analytique, le sexuel primordial est présent et effectif, étayant tout mouvement comme tout contenu transférentiel, latent ou manifeste. Porteur et porté par les expressions régressives transférentielles, le sexuel primordial ne peut être étudié que simultanément à ce qui le fait émerger : la régression. Une notion plutôt négligée actuellement, simplifiée depuis toujours, alors qu’elle est un vecteur indispensable du fonctionnement psychique.
Robert Barande en fit, en 1965, une longue et intéressante étude [61], dans laquelle il aborde les points litigieux de la notion de régression. En ce qui concerne les autres travaux que nous avons consultés, les auteurs envisagent la régression selon leur propre point de vue, de Paula Heimann et Susan Isaacs [62] en passant par Balint [63], Winnicott et Masud Khan [64]. Mais le plus ennuyeux est que la définition de régression varie selon les auteurs et même chez Freud, selon les périodes de son œuvre. Il lui donne une multiplicité de sens qui ne va pas sans présenter quelque ambigu ïté, comme l’a souligné Lacan [65]. Ce qui a retenti sur la compréhension des processus régressifs propres à la séance.
On retrouve cette difficulté dans les théories postfreudiennes conduisant à des pratiques diverses plus ou moins éloignées du paradigme freudien. Une distinction entre Régression au sens de régression à la dépendance de Winnicott, Régression libidinale au sens freudien, et ce que nous proposons sous le terme de Régrédience, s’impose, afin de mieux cerner, non seulement la dynamique transféro-contre-transférentielle, mais aussi d’autres enjeux que nous allons essayer d’aborder dans les chapitres qui vont suivre.
 
II – LA RÉGRESSION
 
 
« Tout ce qu’un enfant de deux ans a déjà pu voir sans le comprendre peut bien ne jamais revenir à sa mémoire, sauf dans ses rêves. Le traitement analytique seul sera capable de lui faire connaître ces événements ».
S. Freud, 1938 [66].
1. Les enjeux
L’hypothèse nous ayant servi de base pour l’exploration du lien entre le sexuel et la figurabilité est la suivante : au cœur du sexuel infantile, ce « ... voir sans comprendre... » – ailleurs Freud dira qu’il est propre à l’enfant avant le langage – a-t-il partie liée avec l’endoperception d’un rêve chez l’adulte ? Rêve que l’adulte « voit sans comprendre », rêve qui est, comme le dit Freud en 1917, « destiné à rester incompris » [67]. Contrairement à ce qui se passe pendant la vie diurne de l’adulte au cours de laquelle, en principe, voir est identifié à comprendre, on retrouve, pendant la régression du sommeil, la dissociation originaire [68] de la pensée entre voir et comprendre. Une dichotomie qui ne se laisse pas penser au moyen des concepts, une expérience infantile inaccessible à la pensée de l’adulte. Sauf « dans le traitement analytique », dans la rencontre du rêveur avec l’écoute de l’analyste, dans la concordance de deux inconscients (S. Viderman, 1970 ; M. de M’Uzan, 1976, 1977, 1994) [69] marqués par la régression transférentielle. Régrédience du rêve et régression transférentielle se rejoignent dans un travail psychique qui représente la seule démarche capable de créer ce minimum d’intelligibilité qui donne accès à la formation d’un contenu représentationnel porteur de quelque chose de ce « voir sans comprendre » du passé de l’analysant.
Une première discussion s’impose du fait d’une controverse entre traducteurs sur ce passage de « Mo ïse et le monothéisme » : « Was die Kinder im Alter von zwei Jahren erlebt und nicht verstanden haben... » Le choix de la traduction d’Anne Berman du mot erlebt par voir n’est pas sans conséquences. Dans une traduction plus récente, Cornélius Heim [70] a préféré la formulation vécu sans comprendre. Il en va de même pour la Standard Edition [71] où Strachey, lui, choisit la traduction experienced ; comme pour la traduction espagnole de Lopez Ballesteros, utilisant vivenciar [72]. Les germanistes consultés nous ont confirmé la traduction de erleben par « vivre, faire l’expérience de » ; mais avec aussi l’acception possible de « assister à, être témoin de ». Mais, erleben n’aurait jamais la signification de « voir », propre à la vue. Le choix d’A. Berman pourrait se justifier par le fait que l’expression française : « il a beaucoup vu » pourrait se traduire par Er hat viel erlebt. Quoi qu’il en soit, du point de vue du psychanalyste, les deux interprétations sont valables. Au point que nous aimerions pouvoir utiliser les deux mots à la fois, une sorte de « vécu-vu ». Dans ce contexte, le choix du mot « voir » nous est apparu évident puisqu’il suggère une relation possible à l’endoperception du rêve et nous ouvre la voie vers notre thème central, la figurabilité, en tant que seul moyen d’accès possible aux zones psychiques irreprésentables du patient. Pour le sexuel primordial, « hors langage », vivre et voir sont une même chose [73].
Notre expérience nous apprend chaque jour que les événements « d’avant le langage », et en particulier leurs effets traumatiques, certaines émotions et affects, ne peuvent être « entendus » par l’analyste que grâce à une figurabilité, à un parcours préalable de sa pensée sur la voie régrédiente impliquant son psychisme bien plus largement que les réseaux de représentations de mots et de choses, préconscientes ou inconscientes.
Re-vécu ou re-perçu ? L’enjeu est fondamental. Il engage la notion de régression, sa définition, son destin et ses conséquences dans la cure. Winnicott l’a compris, lui qui dit : « Ce que je veux montrer ici, c’est qu’au début – heureusement pour nous – Freud s’est intéressé non pas au besoin du malade de régresser dans l’analyse, mais à ce qui se passe dans la régression analytique, lorsque la régression n’est pas nécessaire ; lorsqu’il est possible de considérer comme acquis dans l’anamnèse du malade le travail de la mère et l’adaptation primitive du milieu. » [74]
Cette citation de Winnicott fait ressortir des conséquences théorico-pratiques importantes pour l’analyste, selon la compréhension qu’il a de la notion de régression. En ce qui nous concerne, nous distinguerons la conception freudienne, celle de la « régression libidinale » où la régression est conçue comme limitée au domaine intrapsychique et aux points de fixation propres à la psychonévrose ; la « régression à la dépendance », à l’objet analyste que Winnicott a défini et considéré plus « profond » et indispensable pour traiter les patients borderline et certaines structures psychotiques ; et, au pôle opposé, « la régrédience et la régression formelle de la pensée de l’analyste en séance » que nous développerons largement dans ce rapport.
La critique que Winnicott fait de la notion de régression chez Freud n’est pas erronée dans le fond. Dans un esprit pragmatique bien anglo-saxon, il aboutira à la concrétude d’une dépendance du patient, considérée comme la répétition à l’identique de son vécu de nourrisson à l’égard de la mère, où l’analyste « est » la mère [75] (Winnicott, 1954). Nous savons que la théorie winnicottienne généralisant le sens de « vécu » a abouti à des modalités techniques dans lesquelles nous avons déjà relevé l’importance du contact.
Vivre dans la « régression à la dépendance » et voir dans le rêve comme dans la pensée régressée de l’analyste favorisant la figurabilité seraient les deux extrêmes – dont l’opposition et la complémentarité possibles sont à étudier – d’une recherche sur la technique analytique concernant cet « avant le langage ». La première modalité contraint l’analyste, à plus ou moins longue échéance, d’une façon plus ou moins importante, à une action de sa part, du fait qu’il est tellement imprégné par sa « conviction » de la réalité d’un retour en arrière, faisant de lui « la mère à une certaine période du passé » (Winnicott, 1954).
L’autre modalité, la régression formelle de la pensée de l’analyste, crée tout autant, en lui, la ferme « conviction » que son travail de figurabilité lui donne également accès à voir et à comprendre le « vécu » d’autrefois, hors langage, de son patient. En cela, tous deux se rapprochent de « Constructions » [76] où la conviction devient l’équivalent d’un retour du souvenir, prend le rôle de la remémoration.
2. La régression régrédiente
Au départ, régressif et régrédient, régression et régrédience, étaient synonymes. Breuer fut le premier qui mit en valeur l’idée d’une marche rétrograde de l’excitation ; par là, il essayait d’expliquer, dans les Études sur l’hystérie [77] (en avril 1895), le caractère hallucinatoire du rêve en tant qu’aboutissement d’un courant « rétrogradant » de l’excitation : « Je crois que même dans l’état hallucinatoire normal – je veux dire dans le sommeil... une excitation « rétrogradante » de l’appareil percepteur... est donc de norma » (souligné par Breuer). Peu après (octobre 1895), Freud reprend, dans l’Esquisse, la notion de mouvement rétrograde : « Une particularité du sommeil est son pouvoir de renverser toute la situation : il arrête la décharge motrice... et rend possible une décharge rétrograde... nous pourrions examiner la nature du processus primaire en soulignant... que seule une inhibition venue du moi nous enseigne à ne jamais investir W de façon à lui permettre de transmettre rétrogressivement... c’est la quantité (Q) qui conditionne l’hallucination... les rêves sont des réalisations de désirs... les investissements par désirs primaires ont, eux aussi, un caractère hallucinatoire. ” Tout, ou presque, est ainsi dit d’emblée.
Le schéma employé alors dans l’Esquisse est bien différent de celui qui sera utilisé cinq ans plus tard dans le chapitre VII de L’interprétation des rêves. En 1895, il figure une circulation entre différents éléments (neurones, mais on peut aussi penser éléments métapsychologiques : représentations, perceptions...) à travers une zone ( « barrière de contact » ) exigeant un frayage. Selon que le système est en veille ou en sommeil, le frayage est différent. L’hallucination y est traitée en tant que produit d’une certaine modalité du frayage, appelée « rétrograde », résultant d’une inhibition d’une autre modalité de frayage. Sans que celle-ci soit, à notre connaissance, nommée progrédiente et, surtout, sans que les deux modalités de frayage soient mises en opposition dialectique de forces, ni chez Breuer ni chez Freud [78].
En effet, dans l’Esquisse, nous sommes dans une autre topique que celle des conflits d’instances. La temporalité, quand elle se présente, est celle, bien particulière, de l’après-coup où le passé, jusque-là inactif sinon inexistant psychiquement parlant, se présente transformé dans une actualité. C’est le présent qui le rend actif a posteriori. C’est une topique des états de qualité psychique qui, à la différence de celle du schéma du chapitre VII, n’a nul besoin de localisation spatiale ou temporelle pour expliquer l’hallucination et le rêve, le caractère foncièrement hallucinatoire des processus primaires et du désir. Cela veut dire que, dans son système explicatif, le « rétrogradant » n’a pas à être associé à l’idée de retour en arrière, de régression à un point de l’espace ou à un moment antérieur, au primitif, à l’archa ïque. Nul besoin d’une opposition dialectique régrédient-progrédient pour la représentation d’un changement. Le grand intérêt que représente pour nous ce pouvoir explicatif, c’est qu’il nous amène à une meilleure compréhension de ce qu’est le « voir sans comprendre », de ce que sont les « états » psychiques, quand la quantité d’investissement représente la grandeur absolue, totale, de l’investissement, quand le « courant » régrédient se déploie sans contrainte spatiale et temporelle et crée le champ hallucinatoire. Il nous permet de penser un processus de condensation à partir de la simultanéité hétérogène qui caractérise le psychisme en état régrédient, comme nous le verrons plus loin.
3. Le tournant génétique des années 1910
La Métapsychologie 1895-1900 sera progressivement reléguée dans les années 1910-1913 par une conception historico-développementale du psychisme. Nous nous trouvons à un moment de la pensée freudienne où, à la suite de l’étude du petit Hans (janvier-mai 1908) et parallèlement à l’analyse de l’Homme aux rats (octobre 1907 jusque environ octobre 1908), s’élabore la notion de stades libidinaux.
On sait que Freud accorda, dès le début, une place déterminante au rôle du passé, au trauma dans le passé, ce « corps étranger ” des Études sur l’hystérie (1893-1895) [79]. On sait également que l’idée de fixation et de régression de la libido, en tant qu’explication de la névrose, est apparue pour la première fois dans la lettre à Fliess du 14 novembre 1897 – moins de deux mois après la lettre du 21 septembre 1897 renonçant à la théorie de la séduction de l’enfant par l’adulte : « Je ne crois plus à ma neurotica. » Sans oublier que les premières publications psychologiques, de la période préanalytique de Freud, concernaient la psychopathologie des névroses, en particulier les notions de « psychonévrose de défense » et de « névrose obsessionnelle ».
Ces textes, publiés entre 1894 et 1898, sont dominés par la découverte du rôle de la sexualité de l’enfant dans les processus névrotiques. Ils conduisirent Freud à envisager l’évolution psychique sous l’angle temporel ; à partir de là, la génétique s’impose d’elle-même : « Le choix de la névrose... (hystérie, névrose obsessionnelle, parano ïa) dépend du stade d’évolution où est possible le refoulement... Il s’ensuit qu’une certaine quantité de libido ne va plus parvenir comme elle le devrait à se muer en acte ni à se traduire psychiquement. Elle se verra obligée de s’engager dans une voie régressive. » [80]
Mais il n’y aura pas, à cette période, de véritable théorie développementale. Celle-ci restera à l’état de germe jusque dans les années 1910-1912. De même que l’utilisation, en 1905, dans Trois Essais sur la sexualité, de la notion de zones érogènes inscrites dans une temporalité n’implique pas encore de conception véritablement génético-évolutive.
C’est donc relativement tard que, sous les effets de ce que nous pouvons qualifier de tournant génétique des années 1910, s’instaure comme pièce maîtresse de la théorie freudienne une conception d’ordre génétique.
Progressivement, durant les années 1910, les explications du psychique commenceront à s’appuyer sur l’idée d’une vectorisation : tout mouvement psychique se réfère à l’espace-temps du développement. Cette conception normative, basée sur un développement psycho-sexuel se succédant dans un ordre déterminé, donnera désormais une priorité absolue à la notion de régression temporelle. Avec ce tournant, les symptômes seront décrits et qualifiés en tant que mouvement régressif, dans le sens d’un retour à un stade antérieur qui, ayant été particulièrement investi autrefois, fonctionne comme point d’appel, une fixation à un temps libidinal qui aurait dû être normalement surmontée. Ce qui devient déterminant pour le psychisme, c’est son parcours temporel allant de l’archa ïque au normal, passant par une succession de stades, oral, anal, phallique, génital. Avec le tournant génétique, la théorie de la névrose s’autonomise, se sépare de celle du rêve, pour conquérir alors sa propre spécificité grâce à la régression temporelle. Dès lors, Freud se re-centre sur la psychopathologie et construit sa Métapsychologie sur une ligne de pensée plus soucieuse d’éclairer le pathologique que les points obscurs du rêve.
Voici, en résumé, le chemin parcouru par Freud : en 1908, dans Caractère et érotisme anal, il est expressément question des « zones érogènes » avec description par ordre « organes génitaux, bouche, anus, méat urinaire ». En 1908 également, la parano ïa jusqu’alors considérée, avant tout, comme un dérèglement du fonctionnement psychique, une transformation de pensées en hallucinations visuelles, est rattachée à la sexualité régressée (Correspondance avec Jung). Suivent, en 1909, les Cinq leçons sur la psychanalyse où l’un des chapitres traite de la libido et de son évolution déterminée par la succession des zones érogènes ; puis, en 1912, Sur les types d’entrée dans la névrose ; et, finalement, en 1913, La disposition à la névrose obsessionnelle où, pour la première fois, Freud emploie les termes de « pulsion partielle », « ordre sexuel prégénital ». Ce texte est dû, sans doute, à l’influence de Ferenczi qui a écrit la même année, en 1913, Stades du développement du sens de la réalité. Article que Lacan [81] trouve « pauvre », accusant Ferenczi d’être le premier « à mettre dans la tête de tout le monde les fameux stades ». Récemment, Janine Chasseguet-Smirgel [82] a traité ce problème lors d’une conférence à la Société psychanalytique de Paris.
Durant cette période, dès 1911, avec « Les deux principes », Freud tente d’articuler le psychisme et le réel, de « constituer le réel », dira Lacan. À partir de ce moment, il se servira de ce que Ferenczi lui offre [83]. Puis viennent la richesse et les nuances bien connues de la Métapsychologie 1915. Désormais, la théorie s’appuiera sur cette Métapsychologie 1915. Avec pour complément la conception développementale de la sexualité et la notion de régression libidinale, Freud pense être entré dans l’ère scientifique de la psychanalyse [84]. En contrepartie, il sacrifie partiellement sa Métapsychologie de 1900.
Il n’est pas dupe de cette situation. Dans les premières pages de Pulsion et destins de pulsions, il se méfie du risque d’ « enfermement » et de « la rigidité des concepts ». Aussi, trouvera-t-il vite un compromis. Dans l’un des articles qui va suivre, « Compléments métapsychologiques à la théorie du rêve » – rédigé entre le 23 avril et le 4 mai – il fait la distinction entre deux modalités de régression. Celle qui concerne le développement de la libido et celle qui concerne le développement du moi. La première, celle de la libido, peut aller « jusqu’au rétablissement du narcissisme primitif » ; la seconde, celle du moi, « jusqu’au stade de la satisfaction hallucinatoire du désir ». L’enrichissement apporté est certes considérable, mais à une condition : que la régression du moi soit cantonnée au rêve et à la pathologie. Comme nous le disions, le rêve sera désormais considéré comme une « psychose momentanée ». En effet, la régression du moi ne sera pas envisagée en tant que produit d’une voie régrédiente normale du psychisme [85]. De même quand quelques mois après, fin juillet, dans le manuscrit qu’il ne publiera jamais (découvert en 1983 par Ilse Grubrich-Simitis) et qu’il envoya à Ferenczi sous le titre Vue d’ensemble des névroses de transfert, Freud envisage la régression comme un cinquième destin pulsionnel, « le plus intéressant facteur et destin de la pulsion » [86]. La notion de régression atteint alors la complexité qui est la sienne, mais demeure néanmoins signe d’une pathologie : « Dans l’hystérie de conversion, c’est une forte régression du moi, c’est un retour à la phase d’indifférenciation du préconscient et de l’inconscient, donc sans langage ni censure. Il en est autrement dans la névrose obsessionnelle. La régression est une régression de la libido... »
L’importance théorique de la régression génétique permet à Freud d’approfondir la notion de zone érogène. Chacun des stades (génital, anal...) possède une source érogène, un lien fort avec le corps et un mode particulier de lien à l’objet. Bernard Brusset en a fait une étude remarquable [87].
La fonction principale du surinvestissement sexuel que les zones érogènes reçoivent est d’établir une distinction, une séparation, entre le corps du sujet et celui de l’objet. Ce sont justement ces mêmes zones érogènes qui représentent un centre d’intérêt pour la mère, qu’il s’agisse des soins corporels eux-mêmes ou d’une pure activité fantasmatique, par exemple celle, plus directement sexuelle, du sexe de son enfant. Grâce à cela, les zones érogènes, « moment fécond » de la rencontre enfant-mère, pourront être investies par l’enfant comme un puissant moyen pour agir sur la mère. L’enfant s’appropriera ces parties si précieuses de son corps et, progressivement, la continuité sujet-objet, jusque-là régnante, recule devant l’investissement des zones frontières d’un corps devenu érogène. Cette appropriation des zones frontières est un mouvement narcissique, auto-érotique, de rassemblement du sujet-corps sur lui-même. Nous le considérons comme un mouvement auto-érotique secondaire [88], en ce qu’il porte en lui la trace de l’objet ayant marqué la zone érogène. On pensera ici au narcissisme primitivement secondaire, selon la formulation de M. Fain et D. Braunchsweig. Séparation et lieu d’échange, les zones érogènes ont pour rôle premier de garantir la distinction sujet-objet, la séparation dehors-dedans, la différenciation des qualités représentation-perception. La zone érogène, c’est l’ancrage corporel qui s’oppose à l’Identité de Perception.
 
III – LA RÉGRÉDIENCE
 
 
« Nous sommes faits de la même étoffe que les songes. »
W. Shakespeare, La tempête, acte IV.
1. Les vicissitudes de la régrédience
Un véritable coup est porté à la notion de régrédience par la note ajoutée en 1914 à L’interprétation des rêves [89] du fait de son optique développementale. La communauté analytique l’ayant adoptée sans réticence, la vectorisation temporo-spatiale s’y est trouvée définitivement confirmée. Cet ajout définit la régression selon trois caractéristiques : « a) une régression topique dans le sens du système ψ exposé ici ; b) une régression temporelle quand il s’agit d’une reprise de formations psychiques antérieures ; c) une régression formelle quand des modes primitifs d’expression et de figuration remplacent les modes habituels. Ces trois sortes de régressions n’en font pourtant qu’une à la base et se rejoignent dans la plupart des cas. » Une telle définition de la régression correspond à une réalité psychopathologique indiscutable, mais convient peu, comme nous allons le montrer, à la dynamique propre à la séance d’analyse où les processus régrédients de la pensée jouent un rôle décisif. Cet ajout, en fait, ne répond pas à l’esprit du texte de 1900 ; ce sont probablement les critères génétiques des années 1910 qui l’ont imposé.
La perspective de la démarche freudienne de la Métapsychologie 1900 s’y trouve alors renversée. En 1900, Freud s’était servi du rêve pour éclairer la vie psychique. Le rêve lui permettait de concevoir celle-ci en tant que fonctionnement ayant la capacité de traiter l’excitation selon deux voies : celle, progrédiente, tendant au représentationnel et à l’action extérieure comme moyen de réaliser un désir ; celle, régrédiente, qui, sans action extérieure, tend à accomplir également un désir, mais sur un mode hallucinatoire. C’est cette deuxième voie qui sera sacrifiée puisqu’envisagée, après la note de 1914, comme phénomène pathologique. La voie progrédiente se trouvera alors réduite aux seuls aspects normatifs, hiérarchisés, de la vie psychique et le rêve ne sera plus qu’un moyen d’accéder à des contenus cachés. La régression topique et la régression temporelle seront désormais, le plus souvent, citées sous le terme de régression libidinale et celle-ci constituera le fondement de la conception génétique des années 1910. Quant à la régression formelle, elle ne réapparaîtra qu’exceptionnellement dans les écrits freudiens. Pourtant, Freud ne pouvait être plus clair quand il écrivait, juste quelques pages, il est vrai rédigées en 1900, avant l’ajout de la note de 1914, que la régrédience pouvait aussi être active sur les processus de pensée, alors qu’elle n’était jusque-là que circonscrite au rêve : « Si nous appelons “progrédiente” la direction dans laquelle se propage le processus psychologique au sortir de l’inconscient dans l’état de veille, nous sommes en droit de dire du rêve qu’il a un caractère “régrédient”... Cette régression est certainement une des particularités psychologiques du processus du rêve ; mais il ne faut pas oublier qu’elle n’est pas l’apanage du rêve. Le souvenir intentionnel, la réflexion et d’autres processus particuliers de notre pensée normale correspondent aussi à la marche en arrière, dans notre appareil psychique... » [90] Ce qui est confirmé un peu plus loin « ... [pendant la vie diurne] il est nécessaire d’arrêter la régression dans sa marche, en sorte qu’elle ne dépasse pas l’image-souvenir, et puisse à partir de là chercher d’autres voies qui permettent d’établir de l’extérieur l’identité souhaitée » [91]. Voilà donc que la mémoire, les souvenirs représentés ont la tâche difficile d’inhiber le cours de la régrédience. Le passé remémoré réaffirme la distinction sujet-objet, la frontière interdisant l’accès à cet au-delà de l’histoire qu’est l’anhistorique du sexuel primordial.
L’un des rares endroits où Freud reprend la notion de régression formelle nous intéresse particulièrement. Il s’agit de la XIIIe Conférence d’Introduction à la psychanalyse (1917) : « Au terme de cette recherche, nous nous trouvons en présence de deux données qui constituent cependant le point de départ de nouvelles énigmes, de nouveaux doutes. Premièrement, la régression qui caractérise le travail d’élaboration (sous-entendu du rêve) est non seulement formelle, mais aussi matérielle. Elle ne se contente pas de donner à nos idées un mode d’expression primitif : elle réveille encore les propriétés de notre vie psychique primitive... » Et quelques lignes plus loin : « À quoi lui sert de faire revivre les tendances psychiques, les désirs et les traits de caractère depuis longtemps dépassés, autrement dit d’ajouter la régression matérielle à la régression formelle ? La seule réponse susceptible de nous satisfaire serait... qu’au point de vue dynamique il est impossible de concevoir autrement la suppression de l’excitation qui trouble le sommeil. Mais, dans l’état actuel de nos connaissances, nous n’avons pas encore le droit de donner cette réponse. » [92]
Cette nouvelle formulation, « régression matérielle », à notre connaissance jamais reprise elle non plus, demeurera donc obscure. Les indices, « faire revivre » ou « vie psychique primitive », permettent-ils d’envisager la nuance de « matérielle » comme caractérisant une régression du moi allant « jusqu’à une indistinction entre une représentation devenue hallucinatoire et la perception ? Jusqu’à un effacement de l’épreuve de réalité ? » [93]. Dans ce sens, la régression du rêve comme cinquième destin de la pulsion serait à comprendre comme son accomplissement tout autant matériel qu’hallucinatoire. Mais, dans ses écrits, Freud nous paraît ne pas avoir réussi à se décider sur les termes à utiliser pour décrire l’aboutissement hallucinatoire. Plusieurs formulations sont employées à ce propos : régression temporelle, régression formelle, régression matérielle, régression du Moi. Trois d’entre elles sont particulièrement significatives pour notre propos.
a) Celle que Freud utilise en 1915 dans le Complément, la « régression du moi », en opposition avec la régression de la libido. Toutes les deux appartenant à la catégorie de régression temporelle et historique, cela suppose un retour en arrière à un stade du moi précoce qui résolvait ses besoins au moyen de leur satisfaction hallucinatoire, et ce d’une façon immédiate. C’est une conception génétique.
b) Celle de « régression formelle », dans le chapitre VII de L’interprétation des rêves, pour décrire, également, le parcours jusqu’à la satisfaction hallucinatoire mais, à la différence de la régression du Moi, ce parcours, bien que la satisfaction hallucinatoire soit considérée comme « mode primitif d’expression », n’aurait pas le caractère de retour à une étape antérieure du développement. La régression formelle serait alors une capacité psychique non pas régressive mais régrédiente, qui ferait partie de la plasticité normale du fonctionnement psychique.
c) Celle de « régression matérielle » (1916), qui serait à considérer comme une accentuation de la régression formelle à laquelle s’ajouterait la « conviction » en la réalité « matérielle » de ce qui, pourtant, n’est que représentation. La régression matérielle se caractériserait par la perceptivation qui entraîne la conviction d’une représentation hallucinatoire. Nous y reviendrons.
Sous le terme de « régrédience », nous décrirons la capacité psychique à l’œuvre dans ces régressions.
2. Pour une définition de la régrédience
En adoptant le terme de « régrédience » [94], nous voudrions dégager la régression formelle de toute connotation d’archa ïsme, de forme primitive d’expression, ou de simple complémentarité, avec un ordre principal qui serait le progrès. Et, pour tout dire, de tout mouvement qui signifierait retour en arrière. Notre vœu, c’est de trouver un terme non imprégné par les connotations génétiques de la notion de régression. L’activité onirique, exemple princeps de la régrédience, n’est en effet ni régressive ni archa ïque, et n’a pas moins de valeur que la pensée diurne ; elle est une autre façon de penser, une « pensée visuelle », disait Freud. Employer le terme de régrédience nous offre l’avantage de pouvoir inclure, en un seul terme autonome, les notions de voie régrédiente, d’identité de perception, d’hallucinatoire et de qualité animique ; notions à rapprocher du mode de fonctionnement de l’inconscient.
Nous comprenons la régrédience dans ces termes : elle serait autant un état psychique qu’un mouvement en devenir ; un potentiel de transformation, une capacité psychique permanente à résoudre hallucinatoirement la quantité d’excitation quand se produit la fermeture de la voie motrice. La manifestation la plus évidente sécrétée par l’état de régrédience est le rêve, il est son produit le plus réussi.
Sa dynamique est originale, elle fait émerger l’événement qui a constitué le sexuel primordial : le lien de la pulsion à « l’objet-perdu-de-la-satisfaction-hallucinatoire ». Son état de mouvement en devenir peut inclure simultanément tous les éléments présents à un moment donné, indépendamment de leur origine : représentationnelle, perceptive ou motrice ; indépendamment de leur qualité : consciente ou inconsciente ; et de leur hétérogénéité parfois radicale : perception des organes des sens, perception intrapsychique ; comme de leur hétérochronie : un souvenir, un désir refoulé de l’enfance, un projet d’avenir. Se définissant par la coexistence simultanée de tous les constituants à valeur égale, de tous les éléments psychiques présents à un moment donné, la régrédience peut, dans un même mouvement, provoquer d’innombrables nouveaux liens, même là où il n’y en avait pas, créant ainsi de nouvelles causalités. C’est ce que Freud nommait, dès 1895 dans Études sur l’hystérie : « La compulsion à relier l’ensemble de choses à un moment donné... » [95] (c’est nous qui soulignons).
La métaphore la plus proche de la régrédience est celle d’être le « métier à tisser » de l’appareil psychique où se trament des liens à l’infini. Les vers de Goethe (Faust, Ι), rappelés par Freud, en rendent compte merveilleusement bien :
À chaque poussée du pied on met les fils par milliers,
Les navettes vont et viennent,
Les fils glissent invisibles,
Chaque coup les lie par milliers [96].
La régrédience tisse le « canevas » [97] sur lequel le travail de figurabilité brode des formes visibles avec les fils colorés de la sexualité infantile. Un travail de figurabilité qui, dira Freud, « ne recule pas devant l’effort nécessaire pour faire d’abord passer les pensées toutes sèches dans une autre forme verbale... pourvu qu’elle facilite la figurabilité... Mais cette façon de verser le contenu de pensée dans une autre forme peut aussi servir le travail de condensation et créer des liens qui sinon n’existeraient pas, avec d’autres idées » [98]. Le travail de figurabilité est un processus de mise en sens, de « causation » [99], créateur de nouvelles causalités. Il relève de cette fonction dont Freud écrit : « ... l’une des fonctions les plus précoces et les plus importantes de l’appareil psychique, celle de “lier” les motions pulsionnelles... un acte préparatoire qui introduit et assure la domination du principe de plaisir » [100]. Exigeant un état psychique de régrédience pour que puissent s’établir de nouveaux liens, de nouvelles causalités, le travail de figurabilité accroît les possibilités psychiques, notamment au cours de cures analytiques.
La régrédience serait-elle alors plus intelligente que le progrès, que les processus secondaires, que la pensée abstraite ? Sans doute, en ce qu’elle possède une liberté complète alors que le progrès, dans sa spécialisation, comporte le sacrifice partiel de la belle potentialité psychique de l’homme.
 
IV – LA FIGURABILITÉ
 
 
« La capacité de l’analyste à voir en images est rarement mentionnée. »
B. Lewin, 1968 [101].
1. Les difficultés pour définir la « figurabilité »
« Le rêve est un rébus, nos prédécesseurs ont commis la faute de vouloir l’interpréter en tant que dessin. C’est pourquoi il leur a paru absurde et sans valeur. »
« La figuration dans le rêve, qui n’est certes pas faite pour être comprise, n’est pas plus difficile à saisir que les hiéroglyphes » (souligné par Freud).
S. Freud, 1900 [102].
Freud éprouvait une certaine méfiance vis-à-vis de ce « rêve dessin » sans récit ; il l’avait défini comme un « langage primitif sans grammaire ». Un changement d’optique s’est avéré nécessaire pour l’envisager accessible au langage, en tant que hiéroglyphe. Alors, tel Champollion qui a consacré sa vie à découvrir leur secret, Freud, lui, s’est attaché à la découverte de celui des rêves, et il était fier d’y être parvenu. Pour ce faire, il a traité le rêve comme un matériau semblable à une langue dont la figuration resterait « absurde et sans valeur », si on ne cherchait pas à lui trouver une interprétation.
C’est lorsqu’il s’est trouvé confronté, suite aux effets psychiques de la guerre de 1914-1918, à l’ininterprétabilité du rêve des névroses traumatiques, à son absence d’énigme, au manque de participation du sexuel et du désir inconscient dans ce type de rêve, que Freud s’est vu contraint d’y chercher autre chose qu’un matériau à interpréter. Comme nous le savons, il en résulta une série d’articles, publiés entre 1920 et 1925, sur l’activité onirique et ses fonctions, autres que celles de la réalisation d’un désir infantile interdit [103]. 1925, c’est l’année où Freud adresse aux analystes – en fait à lui-même –, dans une note ajoutée à L’interprétation des rêves [104], cet avertissement solennel et sévère : « Autrefois, ... on semblait ignorer la nécessité d’une interprétation. Maintenant, les analystes tombent dans une autre erreur à laquelle ils s’accrochent non moins obstinément. Ils recherchent l’essence du rêve dans son contenu latent ; ce faisant, la distinction entre les pensées latentes et le travail du rêve leur échappe. Le rêve n’est, au fond, qu’une forme particulière de pensée que permettent les conditions propres à l’état de sommeil. C’est le travail du rêve qui crée cette forme. C’est lui qui est l’essence du rêve... » [105]
Entre 1920 et 1925, Freud explore la possibilité de la présence de phénomènes télépathiques au cours de certains rêves. Il penche vers une réponse positive mais reste soucieux du danger que ces phénomènes pourraient présenter, à savoir une ouverture sur l’obscurantisme et sur des pratiques ésotériques. Il avoue toutefois les avoir expérimentés dans le cercle de ses intimes (il s’agit de Ferenzci et de sa fille Anna). Bien qu’il n’ait jamais publié quoi que ce soit là-dessus, il a analysé, en 1899, huit jours après la publication de L’interprétation des rêves, un rêve supposé être d’anticipation. Le manuscrit sera découvert après sa mort. Par la suite, c’est seulement par le biais de notes de bas de page ajoutées dans L’interprétation des rêves qu’il récusera l’idée que le rêve puisse avoir de telles capacités.
L’intérêt de Freud demeure centré sur l’interprétable du rêve, ce qui peut expliquer, du moins partiellement, le peu de place qu’il accorde, dans sa théorie, à la figurabilité elle-même. C’est pour la même raison qu’après 1900, il maintient une certaine ambigu ïté entre les termes de figurabilité et de figuration, alors que leur distinction ne devrait pas poser de problème. Chacun des deux termes a droit, consécutivement, à son propre sous-chapitre à l’intérieur du chapitre VI : « Les procédés de figuration du rêve » ( « Die Darstellungsmittel des Traumes » ) ; « La prise en considération de la figurabilité » ( « Die Rücksicht auf Darstellbarkeit » ). La figurabilité y est considérée un procédé spécifique au travail du rêve, parallèlement aux mécanismes de déplacement, condensation et élaboration secondaire. Ces trois derniers mécanismes seront longuement développés et reviendront constamment sous sa plume, acquérant la noblesse des concepts de base ; tandis que la figurabilité, lors de ses rares évocations, ne donnera lieu qu’à quelques commentaires.
Pourtant, dans la perspective de la Métapsychologie de 1900, la figurabilité relève d’une exigence psychique fondamentale, l’aboutissement en images visuelles étant l’objectif premier du travail du rêve. Elle est exigence de transformation d’un matériau hétérogène préexistant en un autre matériau, le visuel endoperceptif. Elle représente, à elle seule, le processus de transformation aboutissant au visuel endoperceptif où participent le déplacement, la condensation, le symbolisme ; et sur lesquels la censure a son mot à dire. Mais, étrangement, Freud ne se préoccupe pas particulièrement de définir la notion de figurabilité, comme si la formulation employée dans le titre « La prise en considération de la figurabilité » ( « Die Rücksicht auf Darstellbarkeit » ) suffisait. Il ne sera pas plus explicite dans l’ensemble de ce texte ni d’ailleurs dans toute son œuvre. Ainsi, dans Complément métapsychologique à la théorie du rêve (1915), la formulation est reprise à l’identique du titre de 1900. Et en 1917 où, malgré le fait que la figurabilité soit évoquée comme étant « au point de vue psychologique, le plus intéressant... le plus constant » des quatre facteurs faisant partie du travail du rêve, son étude reste bien mince. Même quand il en parle, en 1932 (29e leçon), comme d’une « langue primitive sans grammaire », il reste toujours aussi évasif. À ceci près toutefois – et cela ouvre des perspectives nouvelles – que la figurabilité facilite la condensation et crée, dit Freud, de « nouvelles unités » : une idée déjà présente en 1900 puis, sans que la figurabilité soit nommée, dans Totem et tabou (1912) et dans l’Abrégé.
Cette absence de définition et d’étude pourrait expliquer sa quasi-absence dans les théories postfreudiennes... « Figurabilité » serait un néologisme introduit par Denise Berger dans l’édition de 1967. Auparavant J. Meyerson employait la formulation « l’aptitude à la figuration ». Figurabilité signifierait « ce qui est figurable sans être figuration ». Que ce terme soit absent des dictionnaires de langue française, soit, mais le plus étonnant est qu’aucun des dictionnaires de psychanalyse, à l’exception du Vocabulaire de Laplanche et Pontalis (Roudinesco-Plon ; Chemama-Vandermersch), ne lui accorde de place. Le vocable « figurabilité » est même absent de l’exhaustif (853 concepts et notions) Sigmund Freud, Index thématique d’Alain Delrieu [106]. Le Vocabulaire de Laplanche et Pontalis situe le terme de « figurabilité » dans le contexte des notions d’Identité de Perception et d’Identité de Pensée, mais les auteurs en restent, comme Freud, à la formulation « prise en considération ». À notre connaissance, le seul dictionnaire étudiant cette notion n’est pas psychanalytique. Il s’agit des Notions philosophiques [107] où le terme se présente libéré de la formulation de « prise en considération » sous la plume de Monique David-Ménard qui, s’appuyant sur Lacan et Lyotard – malgré que ce dernier critique sévèrement Lacan à propos du figurable [108] –, souligne la différence radicale entre les arts plastiques foncièrement visuels et les arts de la parole, et renvoie la figurabilité au désir qui hallucine son objet.
Sauf erreur de notre part, il n’y a qu’en France que la figurabilité a suscité un certain intérêt. C’est chez Michel Fain que nous en avons entendu parler pour la première fois. Il a, si nous avons bien saisi son propos, une conception de la figurabilité qui se réfère moins à la transformation de pensée en images – pour celle-ci il se sert de la notion de régression formelle –, qu’à un sentiment, voire à une attitude corporelle, influencé par le moi-idéal. Entre sentiment de soi et image, les exemples qu’il utilise – et qui sont devenus des classiques – sont « le rouleur de mécaniques » ou « le conférencier qui enfle la voix ».
Jean Guillaumin [109] a été parmi les premiers à s’intéresser à la figurabilité, insistant aussi sur le flou de sa définition chez Freud. Il suggère que cela est peut-être dû à ce que « le problème de l’image nous confronte directement avec celui de la passivité... et que Freud s’est tenu quelque peu en retrait de ce qui pouvait le pousser à une analyse radicale du moment passif ». Ce rapport de la figurabilité avec la passivité pourrait être l’une des raisons de l’attitude « en retrait » des psychanalystes eu égard à l’auto-analyse « radicale » qu’exige la prise en compte de ces moments inattendus et surprenants de figurabilité, lorsque ce sont eux-mêmes qui les subissent : il vaut mieux les « nier ou les ré-enterrer » [110] ; la tendance générale est de les oublier sur-le-champ.
Même si l’on ne s’y intéresse pas directement, on peut être amené à prendre en compte la figurabilité ; cela a été le cas de Piera Aulagnier lorsqu’elle a décrit la notion de pictogramme et de langage pictural. Dans sa conception, le « pictogramme » est « image de chose », « image sensorielle », « mode de représentation propre au primaire », « entre pulsion de voir et pulsion épistémologique » ; la figuration devenant moyen d’accès à la « nomination ». En résumé, pour elle, la notion de figurabilité est circonscrite à deux usages : l’un la rend identique à l’ « image de chose » ; l’autre l’intègre dans un développement génétique où « le visuel précède l’acoustique, la vue précède la connaissance et dont la possibilité de nomination, l’image sensorielle, est le premier référent de la représentation qu’elle rend possible » [111] : « de l’interprétable au figurable », « il faut trouver des mots qui rendent “figurables” pour les deux partenaires les représentations de choses » ; c’est cela « la tâche de l’interprète dans ce qu’elle a de plus ardu » [112]. Description d’une démarche opposée, nous semble-t-il, à celle du travail du rêve et qui porte la marque d’une théorie érigée à partir de l’étude de la psychose.
En ce qui nous concerne – et ce depuis nos premières publications en 1983 [113] – la figurabilité a occupé une place centrale dans nos réflexions. Elle est devenue pour nous, sous la formulation de « régression formelle de la pensée », source de recherche, et ce depuis nos premiers contacts avec des enfants parfois très malades échappant à nos schémas explicatifs habituels, et notre étonnement face à certains moments de la séance, tout aussi inexplicables, au cours des cures avec des adultes.
2. Freud et Silberer
Il est pour le moins surprenant que Freud, qui traite si peu de la figurabilité, fasse si souvent référence aux articles de Silberer [114]. Il s’attache à montrer leur communauté d’idées (la transformation de la pensée en images) mais insiste aussi longuement sur leurs différences de points de vue. Il s’avère que la figurabilité, décrite par Freud comme la résultante d’un travail complexe du rêve-réalisation de désir n’est pas, selon Silberer, l’unique procédé d’intelligibilité de la vie psychique nocturne. Pour ce dernier, il existe un procédé plus simple [115]. Il décrit une « transformation automatique de pensées en images » (Freud, 1900) [116] dont le modèle est celui de la transformation de la pensée au moment de l’endormissement. L’exemple princeps de Silberer est : « Je m’endors avec la pensée que je dois corriger, dans un article, un passage raboteux » ; le rêve qui en résulte est : « Je me vois rabotant une pièce de bois. » Silberer est probablement l’auteur que Freud cite le plus souvent dans son œuvre [117]. Il va jusqu’à lui rendre un hommage appuyé, « l’un des rares additifs à la doctrine des rêves dont la valeur soit incontestable » [118]. Cependant, tout en reprenant, à plusieurs reprises, l’exemple de « raboteux », Freud insiste sur le fait que : « En général, l’image qui apparaît ne représente pas le contenu de pensée, mais l’état (bonne disposition, fatigue, etc.) dans lequel se trouve la personne. » En effet, Silberer, lui, différencie ce phénomène qu’il appelle « matériel » du « phénomène fonctionnel », c’est-à-dire de la simple transformation de la pensée en images, tel le modèle « raboter ».
Devant les phénomènes silbériens, qui manifestement échappent au sexuel, on comprend que Freud éprouve autant de méfiance que d’intérêt – trouble semblable à celui éveillé chez lui par la découverte des névroses traumatiques échappant tout autant à l’emprise du sexuel. Silberer représentait-il une menace pour la théorie sexuelle freudienne ? Meltzer, dans son désir de présenter une théorie originale du rêve et d’accorder une place importante dans l’analyse à l’imagerie oniro ïde, le pense. Il exprimera alors une critique sévère, traitant de tautologiques les arguments de Freud. Dans son livre Le monde vivant du rêve [119], Meltzer ne tiendra pas compte du fait que Silberer, dans une publication postérieure (1914), préconise, parallèlement à « l’interprétation » qu’il appelle « psychanalytique » donnant au rêve un sens sexuel infantile, une autre sorte d’interprétation qu’il nomme « anagogique ». C’est celle qu’il considérera comme la plus importante ; ce serait elle qui dévoilerait, d’après lui, les pensées les plus « profondes » ayant servi d’étoffe au travail du rêve. Freud s’insurge, dans un paragraphe ajouté en 1919 à L’interprétation des rêves [120], contre ce détournement du rêve de ses racines pulsionnelles et considère que l’interprétation dite « anagogique », qu’il préfère rebaptiser « abstraite » [121], n’est que superficielle et peut être trouvée facilement par le patient lui-même [122]. En revanche, il reconnaîtra dans l’Abrégé, avec l’honnêteté intellectuelle que nous lui connaissons, que la relation des névroses traumatiques (des rêves sans rapport avec le sexuel), « avec le facteur infantile ont jusqu’ici échappé à nos investigations » [123].
Si nous insistons tant sur le problème soulevé par Silberer, c’est pour deux raisons : l’une est la tendance actuelle à la minimisation du sexuel infantile, que nous avons déjà évoquée ; l’autre est la séduction que la « rêverie » exerce sur les analystes depuis Bion, une pratique qui risque de réduire la cure à une analyse du préconscient. Nous y reviendrons.
3. Les modalités de la figurabilité
Globalement, nous pouvons déjà établir certaines modalités de figurabilité qui correspondent à différents parcours régrédients des rêves : la figurabilité freudienne, issue d’un travail complexe qui puise et son énergie et son sens dans les désirs sexuels infantiles ; et la figurabilité silbérienne, dont la voie régrédiente, dite courte, se limite à la « transformation automatique » du mot en l’image la plus immédiate. Elle ne dépasse pas le préconscient, alors que la freudienne, dans un parcours dit long, dépasse le préconscient, embrasse l’Ics dans toute son ampleur et effectue une refonte de tous les éléments qui y participent. Nous pourrions ajouter à ces modalités une figurabilité suivant une voie si courte que celle-ci, en réalité, serait inexistante : celle de la névrose traumatique, où ce qui est figurable dans le rêve est la répétition à l’identique de la perception diurne traumatique.
C’est à l’aide d’une modification du schéma du chapitre VII de L’interprétation des rêves de Freud, auquel nous avons ajouté une topique de la mémoire traitée dans un prochain chapitre, que la régrédience de ces voies se précise plus facilement.
IMGIMGIMGIMF
4. Pour une définition de la figurabilité
En réalité ce schéma, dans sa linéarité simplificatrice, fausse trop la représentation du fonctionnement psychique, mais le cadre de cette présentation de notre rapport ne nous permet pas d’aller plus loin. Il serait plus exact, suivant une suggestion de Freud lui-même ajoutée en note en 1919 [124], d’en concevoir un autre afin que les extrêmes moteur et hallucinatoire se trouvent rapprochés par un enroulement vertical. D’autant qu’ainsi, P et Cs se rejoignent – ce que Freud a toujours défendu (le système P-Cs). La priorité serait ainsi clairement donnée à la représentation des voies de décharge de l’excitation, celle régrédiente, tendant vers l’hallucinatoire et/ou l’acte, et celle progrédiente, investissant les systèmes représentationnels. Et si nous pouvons, dans le même temps, effectuer un enroulement horizontal, l’avantage principal de cette nouvelle modification serait que l’on pourrait, simultanément, figurer l’effectivité des deux voies ; l’impression de l’existence d’un pôle dominant ne serait alors que le résultat du mode d’équilibre qui s’instaure, à un moment donné, entre les deux voies. Ce serait la dynamique du moment qui créerait la topique, celle des systèmes préconscient, inconscient et perception-conscience, ainsi que celle de l’hallucination du rêve.
Un schéma ainsi doublement enroulé permettrait d’introduire l’importance, comme nous le disions plus haut, de la simultanéité processuelle caractérisant la régrédience et d’y inclure l’hallucinatoire. Car, sans les notions de processuel, d’hallucinatoire, de simultanéité, la notion de figurabilité, telle que nous l’entendons, n’a pas de sens. Comme dans le poème de Goethe, rappelé plus haut, les voies pulsionnelles dessinent des courbes, des voies, des mouvements de va-et-vient qui se croisent, se recroisent, dans une complexité qui met en question la notion freudienne de déterminisme [125].
L’entremêlement est tel que Freud emploie la métaphore de l’ « ombilic » du rêve, ce « point » où le rêve « se rattache à l’inconnu ». Il en parle comme d’un « nœud de pensée que l’on ne peut défaire, mais qui n’apporterait rien de plus au contenu “latent” du rêve ». En fait, l’inextricable « nœud » intéresse peu l’analyste, en ce que « les pensées du rêve que l’on rencontre pendant l’interprétation n’ont, en général, pas d’aboutissement, elles se ramifient en tous sens dans le réseau enchevêtré de nos pensées... ». En revanche, il doit bien saisir que : « Le désir du rêve surgit d’un point plus épais de ce tissu, comme le champignon de son mycélium. » [126] De ce fait, les pensées latentes de l’analyse du récit ne représentent ni ne figurent l’épaisseur des « sphères fusionnées », le « mycélium » que l’on rapprochera de la notion de sexuel primordial, de l’idée d’un « canevas » tissé par la régrédience, d’où surgirait le sexuel infantile une fois organisé [127].
Dans cette perspective, la « surdétermination inextricable » est aussi un « facteur primaire » [128] de la formation du rêve et pas seulement un résultat ou produit secondaire [129] ; et le travail du rêve aboutit autant à une transformation des impulsions infantiles en intensité sensorielle qu’à une répression, conséquence de la censure du rêve [130]. La valeur analytique de la « prise en considération de la figurabilité », véritable principe du travail du rêve, va au-delà de celle de la formation des images qu’évoque le récit d’un rêve ou, plus exactement, la mémoire du rêveur éveillé. Contenant en puissance les informations sur les impulsions sur des formes infantiles de la pensée, elle représente une possibilité précieuse pour la technique analytique.
Le « travail de figurabilité » et, plus largement, la régrédience qui le sous-tend, représentent non seulement le fondement du rêve, mais une tendance générale gouvernant la totalité de la vie psychique. On a déjà rappelé que Freud maintient une différence entre le rêve proprement dit, qui inclut le contenu manifeste et les pensées latentes, et ce qu’il considère comme étant « son essence » : le travail du rêve qui crée sa forme particulière de pensée. De la même façon, il y aurait lieu de distinguer « l’image », la forme visuelle d’une représentation, de la figurabilité issue du « canevas » de la régrédience, « tissée » par les fils du sexuel infantile et mue par « une fonction inhérente au psychique... exigeant un minimum d’unité, de cohérence et d’intelligibilité » [131], fonction que nous avons proposé de définir, en 1992, comme « principe de convergence-cohérence » [132]. Ce « principe » vise à lier tous les éléments hétérogènes et hétérochrones présents dans la coexistence des composants de la vie psychique. Il aboutit, en engageant un travail psychique mobilisant l’ensemble des composants, à une « forme » non visible, surdéterminée, inextricable, d’où émergerait la figurabilité, l’intelligibilité la plus élémentaire, la plus directement présentable à la conscience. Que la figurabilité se présente sous la forme d’images d’un rêve s’étayant sur les processus primaires et secondaires ou qu’elle surgisse, par « accident », sans médiation primaire ou secondaire le jour, elle représente la « voie royale » de l’intelligibilité de la séance d’analyse [133].
5. L’hallucinatoire
Sous forme de substantif et dégagé de toute connotation psychiatrique [134], nous avons introduit le terme hallucinatoire en tant que notion métapsychologique (1990) [135] dans une tentative visant à élargir une théorie analytique trop centrée sur la notion de représentation et qui, de ce fait, était insuffisante pour expliquer certaines structures et certaines cures analytiques vouées à l’échec en raison d’une pratique analytique limitée au représentationnel.
Sous la formulation adjectivale de satisfaction hallucinatoire, l’idée de l’hallucinatoire est présente tout au long de l’œuvre freudienne. Freud ne développera jamais cette idée, pourtant présupposée de base, gouvernant la vie psychique.
Il en est de même chez les postfreudiens. Ainsi, Ferenczi, dans Le développement du sens de réalité et ses stades (1913) [136], décrit un « stade hallucinatoire » mais ne l’approfondira pas. Bion s’y intéressera, mais sa notion d’hallucinose demeure proche de la notion d’hallucination pathologique. Chez Winnicott (1957), c’est plus complexe et il parlera de « déshallucination » [137]. De son côté, Lacan (1959) [138] aura l’intuition d’une « hallucination fondamentale » et affirmera que « sans quelque chose qui hallucine en tant que système de référence, aucun monde de la perception n’arrive à s’ordonner de façon valable, à se constituer de façon humaine ». Mais lui aussi s’en tiendra là. Ce fut incontestablement André Green (1973) [139] qui, le premier, introduisit une formation hallucinatoire, « l’hallucination négative » (la représentation de l’absence de représentation... le revers dont la réalisation hallucinatoire est l’avers) comme fondement du psychique.
En généralisant l’activité hallucinatoire, nous avons défini (1990-1992) [140] la notion métapsychologique d’hallucinatoire en ces termes : il est le représentant motionnel de la pulsion, au même titre que l’affect est le représentant qualitatif du quantitatif de la pulsion et que la représentation est le représentant-représentation du contenu de la pulsion. Il représente la pulsion en tant que celle-ci est poussée (Drang) et mouvement (Trieberegung). Il s’agit d’un processuel caractérisant le sexuel primordial, inséparable de la régrédience, qui s’épanouit dans le rêve mais doit être inhibé le jour au profit de la représentation et de la perception.
Cette notion s’est avérée, pour nous, indispensable pour rendre compte de certains aspects de la pratique analytique, de certains moments inattendus de la séance. Nous avons observé que, sous les effets d’une régression formelle de la pensée, peut se produire chez l’analyste, à son insu, un « accident » de pensée, une figurabilité quasi hallucinatoire ; et que celle-ci serait le seul moyen d’accéder à une mise en sens de l’irreprésentable traumatique du patient. Dans nos articles, nous avons publié plusieurs moments de ce type : « Le loup » (1983) ; « Florian » (1984-1995) ; « Olga » (1985) ; « Aline » (1990) ; « Odeur de sapin » (1995).
6. Rêverie et travail de figurabilité
« Je rêve... d’une pensée de jour qui serait rêvante, non pas rêveuse mais rêvante... La pensée rêvante que j’appelle de mes vœux puiserait dans le rêve la force d’être irréfléchie, inconvenante, de s’avancer à ses risques et périls, comme une somnambule. Le langage peut-il être à la mesure de son exigence ? J’en doute : il est soumis à trop de contraintes, syntaxiques, logiques ; il veut être compris. »
J.-B. Pontalis, Fenêtres [141].
Freud emploie le terme « Tagtraum », traduit par « rêve éveillé » ou par « rêve diurne » (day-dream), d’une façon synonyme à celui de fantasme (Phantasie) ou fantasme diurne (Tagesphantasie), que ce soit dans L’interprétation des rêves ou dans d’autres textes [142]. Pour lui, le « rêve diurne » a la même fonction que celui de la nuit, notamment celle d’être des réalisations de désirs infantiles. Il s’en différencie néanmoins en ce que l’élaboration secondaire y occupe une plus grande place et en ce que, immanquablement, « sa majesté le moi » en est le héros. Le rêve diurne organise souvent le rêve nocturne au niveau de l’élaboration secondaire, et devient parfois une « façade au rêve » : « J’appelle d’ordinaire fantasme (Phantasie) cet élément particulier ; pour éviter tout malentendu, disons aussitôt que ce qui y correspond pendant la veille c’est le rêve diurne (Tagtraum). » [143]
Ce sont les psychanalystes américains qui se sont intéressés à cette optique freudienne (R. R. Greenson [144], 1967, 1970 ; D. H. Frayn [145], 1987). Mais c’est sans doute dans la continuité de Bion que le terme de rêverie a pris son essor dans les publications psychanalytiques. Conceptualisée par Bion [146] depuis 1962, au départ sous la forme de la « capacité de rêverie de la mère » rendant psychiquement acceptables les expériences émotionnelles du nourrisson, elle fut très vite appliquée au travail de l’analyste [147]. Suivant Bion, D. Meltzer (1984) [148], Th. Ogden [149], A. Ferro [150], entre autres, l’ont considérablement développée. On ne pourra pas, dans notre rapport, entrer dans le détail et les nuances de cette configuration appelée préférentiellement « rêverie » (pour Ogden) ou « pensée onirique diurne » (Meltzer, Ferro). Retenons que, selon ces auteurs, il s’agit d’une activité intersubjective entre patient et analyste, « radicalement bipersonnelle » selon l’expression de A. Ferro s’inspirant de Willy et Madeleine Baranger [151]. Et, selon Ogden, « des états de chevauchement de la rêverie », ce qu’il nomme « le troisième analytique intersubjectif ». Ce dernier auteur esquisse à un moment, dans son texte, une définition de la rêverie au sens courant du terme : « Nos ruminations, nos rêves de jour ». En fait, chez lui, la notion est vaste et sa définition en est floue. Elle comprend des « rêves de jour » – un récit se déroulant comme une histoire – mais aussi des « phrases qui traversent notre esprit », ou « nos sensations corporelles, nos perceptions flottantes », jusqu’à inclure des « images émergeant en demi-sommeil ». Il nous semble évident que la dynamique et la topique de ces diverses manifestations doivent être forcément différentes, ce qui n’empêche pas, selon Ogden, que l’analyste puisse les utiliser dans le même sens au sein de la cure analytique. De même, Meltzer et Ferro ne font pas de véritable différence entre les rêveries et ce qu’ils nomment des « flashes », c’est-à-dire des images « visuelles soudaines », alors que, comme nous le verrons, la dynamique de l’un et celle de l’autre n’ont pas, en réalité, beaucoup de points en commun.
A. Ferro se sert moins de la dénomination rêverie, bien qu’il la considère synonyme de « pensée onirique diurne ». Il s’intéresse surtout, dans la lignée de Meltzer, à l’idée de « dérivé narratif de la pensée onirique diurne ». Lors de sa récente Conférence à la SPP [152], il nous a donné un très beau modèle de narrativité : suite à une interprétation de l’analyste, le patient peut éprouver la séquence suivante « douleurrageirritation ». Comme l’auteur nous le dit, la séquence des éléments α qui en seraient l’élaboration pourrait être « Flèche qui transperceLion qui rugitBras brûlé ». Ce qui, à son tour, pourrait se transformer, chez le patient, en « récits narratifs » différents. On pourrait trouver, selon la structure du patient et les circonstances de la cure, préférentiellement, soit un récit d’enfance (un souvenir), soit un récit actuel (par exemple un accident vu), ou bien encore un récit sexuel (tel un viol). Les mots clés sont ici « transformation » et « narrativité ».
De son côté, D. Meltzer propose une réponse de l’analyste à son écoute du rêve du patient qui équivaudrait à re-rêver le rêve, ce qui lui permettrait, selon lui, une meilleure compréhension du patient.
En fait, ces considérations autour de la rêverie aboutissent à un renversement de la théorie freudienne du rêve : « Veille et sommeil est une distinction qui n’a plus de sens. » [153] L’articulation du travail psychique du jour et de celui de la nuit, dont D. Braunschweig et M. Fain [154] ont su tirer tant d’enseignements, serait obsolète. Le rêve de la nuit se réduit à une « re-rêverie » de ce qui a été « filmé, alphabétisé et conservé durant la veille ». On n’y voit plus le désir infantile inconscient en tant qu’organisateur du rêve et l’effet de la censure sur les matériaux du rêve.
Ces conceptions théoriques, qui accordent une place majeure à la rêverie, semblent bien avoir un point commun : celui de définir, pendant la séance, un état psychique de type oniro ïde, où prédomine une activité du moi. Le niveau de régrédience ne dépasserait pas celui du phénomène silbérien dont la mise en narrativité organiserait un récit préconscient. D’après ce que nous avons compris, si la rêverie forme sûrement une scène diurne des désirs et des conflits impliquant une certaine transformation de pensées, de sensations en images, elle ne dépasse pas pour autant le domaine de l’activité préconsciente. En ce sens, nous n’avançons rien de nouveau. Avec Freud, A. Green considère équivalents rêverie et fantasme conscient [155]. De son côté, Florence Guignard [156] (1985) envisage « la capacité de rêverie... comme occupant le lieu topique du préconscient... une fonction par excellence du système préconscient ». Ainsi comprise, la rêverie préconsciente peut, théoriquement, être le lieu d’expression, sous forme déguisée, d’un désir refoulé et, par conséquent, représenter un bon outil pour dévoiler l’inconscient. Toutefois, nous exprimons certaines réserves car, le plus souvent, la rêverie s’avère être d’un caractère défensif, être une résistance. En effet, dans les rêveries, la complexité du travail du rêve disparaît ; ou plutôt elle se réduit, en grande partie, à son élaboration secondaire, dont Freud déjà a su nous dire combien celle-ci est avide de s’assimiler à une rêverie diurne, de s’emparer d’un fantasme préconscient, de prendre sa forme et son contenu, afin de revêtir le rêve d’une forme convenable pour le moment du réveil. Rêverie et rêve sont donc des phénomènes fort différents. La rêverie peut être rapprochée des phénomènes silbériens. Chez l’analyste, elle présente le risque d’induire des interprétations « anagogiques ». L’analyste, croyant faciliter l’approfondissement, pourrait ne pas quitter le niveau préconscient.
Il faut tenir compte de ce que deux phénomènes essentiellement distincts œuvrent à la formation complexe du rêve. L’un, comme dans la rêverie, est du registre du préconscient et s’étaye souvent sur un fantasme conscient ou préconscient, il soutient l’élaboration secondaire et forme les aspects du rêve semblables en tous points aux rêveries diurnes ; tandis que l’autre, sous la pression du sexuel primordial et du sexuel infantile refoulé, dispose de tous les constituants psychiques du moment, embrasse dans sa simultanéité tous les éléments présents pour aboutir à un résultat original, unique et ceci de cette façon anormale toute-puissante que l’on connaît. C’est ce dernier processus qui est le travail du rêve au sens strict [157].
Dans ce rapport, nous nous intéresserons peu à la rêverie car nous aimerions surtout attirer l’attention sur des manifestions en séance issues d’un travail psychique se déroulant au-delà du système préconscient qui peuvent brusquement se présenter à l’esprit de l’analyse, « devant les yeux » [158].
Nous séparerons donc la notion de rêverie et la technique analytique qui s’appuie préférentiellement sur elle, de la notion de travail de figurabilité, terme que nous employons suivant le modèle du travail du rêve, au sens de Freud. Peut-être séparons-nous la pensée rêveuse de « la pensée rêvante » chère à J.-B. Pontalis.
Avant de quitter ce chapitre sur la figurabilité, nous voudrions dire ne serait-ce qu’un mot sur la poésie, forme suis generis de figurabilité, peut-être le sommet de l’intrication de la régrédience au cœur de la progrédience, la capacité de faire figurer, au moyen des représentations de mots, ce qui, autrement, n’est accessible que dans les rêves. Ce qui fait dire à Christian David : « On l’a senti, on l’a compris. Je suis – en paraphrasant Mallarmé – en faveur d’une Psychanalyse qui reprenne à la Poésie son bien. » [159]
 
V – RÊVE ET MÉMOIRE
 
 
« Le rêve est en somme comme une régression au plus ancien passé du rêveur, comme une reviviscence de son enfance. »
S. Freud, 1900 [160].
1. L’endoperception (inneren Auge) [161]
Le fait clinique le plus proche de « l’endoperception » est, on le sait, l’activité mentale de la nuit. Il intéresse étonnamment peu les psychanalystes... autrement que sous forme investie par les systèmes de représentations dans le récit du rêve. Pourtant, malgré sa « passion » pour l’interprétation des rêves, Freud pensait, dès 1900, que ce sont ces processus psychiques de la nuit qui sont porteurs d’une grande capacité d’intelligibilité. Le problème est que : « Pénétrer la psychologie des processus du rêve est une rude tâche. Il est bien difficile de rendre par la description d’une succession la simultanéité d’un processus compliqué » [162] (souligné par nous qui accordons une grande importance au rôle de la simultanéité des composants psychiques, qu’il s’agisse d’un contenu rêvé, d’une perception aussi bien interne qu’externe, ou de plans intrapsychiques et intersubjectifs). Aujourd’hui encore, il nous est difficile de penser le travail psychique du rêveur, tout comme de pénétrer la psychologie des processus de désir, car la complexité de leur convergence dans la simultanéité des régressions topique, temporelle et formelle, aboutit à des formes de pensée et d’actes inaccessibles par un travail se déroulant sur les voies progrédientes.
Au-delà des événements perçus, représentés, des contenus mémorisables sous forme de récit, la compréhension métapsychologique de telles activités psychiques exigerait une sorte de topique à la mesure de ces régressions ; à la mesure de la distance pour ainsi dire sidérale existant entre le sommeil lent profond et la pensée vigile, entre le désir, le sexuel primordial et les désirs du Moi adulte. Elle pourrait donner, par exemple, l’idée de la « vitesse » avec laquelle cette distance est parcourue jusqu’au moment du réveil, éclairer, en parallèle de la problématique manifeste-latent, celle de la transformation, non seulement lors de la formation du rêve, mais aussi lors de la formation du récit du rêve [163], fruit d’un travail de mémoire sous la pression de l’épreuve de Réalité. Tout comme le firmament étoilé de la nuit nous laisse mieux deviner l’univers que ne le fait un paysage inondé de la lumière du jour, l’activité psychique de la nuit nous donne mieux l’idée de la structure de notre univers psychique. C’est elle qui demeure la « voie royale » de la recherche en psychanalyse.
Les cas de somnambulisme étudiés par des psychanalystes (Claire Degoumois, 1992 [164], Gérard Bayle, 1996 [165], Christian Delourmel, 2000 [166]) nous éclairent sur les vicissitudes du sexuel infantile situé entre représentation, perception, hallucination et motricité. Tout comme les cas des enfants énurétiques, ou les épisodes énurétiques des adultes en analyse lors des moments régressifs. Ou les états de réveil en panique, parfois hors du lit, sans la moindre représentation justifiant l’effroi. Ou encore les hallucinations hypnagogiques de l’endormissement ou d’autres états d’engourdissement de la pensée vigile [167], [168]
2. Les trois modèles du rêve
Comme nous le disions précédemment, les modalités de figurabilité que nous avons abordées se divisent en trois modèles fondamentaux du rêve.
Le rêve réalisation de désir, on le sait, est le modèle essentiel de la théorie du fonctionnement psychique. Il a été à l’origine de la psychanalyse, et son interprétation à l’origine du modèle de la technique de l’interprétation des névroses de transfert. La validité absolue de cette démarche fut progressivement mise en cause par Freud, en particulier avec la découverte, pendant la guerre de 1914-1918, de l’existence d’un type de névroses dans lesquelles le système Ics ne jouait strictement aucun rôle, les névroses traumatiques. Cela devait déboucher sur une constatation, difficile à admettre pour Freud, et dont l’aveu fut retardé pendant plus de dix ans : le rêve n’est plus, à proprement parler, un accomplissement de désir refoulé, mais « une tentative d’accomplissement d’un désir » [169].
Certainement, le rêve de la névrose traumatique doit être considéré comme un échec du modèle du rêve réalisation de désir. Toutefois, si nous privilégions le précédé et non le contenu, la répétition hallucinatoire sans travail psychique d’une perception représente une modalité originale du rêve. La réduction du champ de la mémoire à la sensorialité et celle du travail du rêve à la figurabilité directe deviennent un modèle d’une extrême économie.
Mis à part les cas de répétition d’un événement traumatique, nous rencontrons ce modèle en clinique psychosomatique où, lors d’un « état opératoire » (Cl. Smadja, 1998), le malade répète à l’identique les actes ordinaires de la veille, ceux de son travail par exemple : « une forme radicale de travail du négatif » [170].
À l’opposé du malade opératoire chez lequel le procédé témoigne d’un appauvrissement de son travail psychique, dans des situations extrêmes de survie, le même procédé, sous forme d’un surinvestissement hallucinatoire en Identité de Perception des perceptions du passé, devient un formidable moyen de maintien de la vie. Nous pensons au récit de captivité d’un ami en camp de concentration. Il a survécu à un état comateux, de dénutrition, et n’en a gardé que le souvenir d’un fil continu de perceptions hallucinatoires tirées de la mémoire de sa petite enfance : le rouge des joues de ses petits camarades, le bruit du tiroir-caisse de l’épicière chez qui il allait chercher ses bonbons ; perceptions hallucinées qui lui arrivaient par vagues continues. Dans ces cas-là, la répétition à l’identique est au service du principe de plaisir et de la survie.
Le rêve-réalisation de désir et le rêve de la névrose traumatique sont tous les deux porteurs d’une mémoire, qu’elle soit celle d’un souvenir refoulé de l’enfance, « reste diurne », ou bien encore la mémoire des traces sensorielles. C’est pourquoi, afin de mettre en valeur la fonction mémoire que nous croyons pouvoir déceler dans chaque modalité du rêve, nous voudrions dégager une autre modalité de rêve particulièrement marquée par cette fonction, quand le rêve est avant tout tentative de retrouver une mémoire qui, en elle-même, est dépourvue de traces de représentations de souvenirs, ce que nous avons nommé ailleurs une « mémoire sans souvenirs ».
La notion de compulsion de répétition s’imposa à Freud, parallèlement à l’étude des névroses traumatiques. Avec, en 1920, « Au-delà du principe de plaisir », suite théorique de la psychopathologie de la névrose traumatique, le transfert ne pouvait plus être considéré uniquement comme le transfert des désirs refoulés du passé ; il fallait maintenant comprendre qu’il était aussi transfert de « cicatrices narcissiques », d’expériences douloureuses de la petite enfance. À l’instar du rêve qui, en 1932, n’est plus que « tentative » de réalisation de désir, le transfert, au-delà de sa tendance à l’actualisation d’un désir, de sa quête de plaisir, pouvait être compulsion à répéter une douleur. Autrement dit, le transfert n’était plus véritablement le « levier » de la cure ; entre douleur et masochisme, il pouvait même déterminer l’échec de celle-ci (Analyse avec fin, analyse sans fin, juin 1937).
Quelques mois après la parution de ce texte (octobre 1937), aura lieu ce que l’on pourrait appeler un nouveau et ultime tournant, peut-être aussi important que celui de 1920 : la rédaction en octobre, et la publication en décembre 1937 de Constructions en analyse. Le plus souvent, on ne saisit pas vraiment la révolution dont ce texte est porteur. Est-ce à cause d’une lecture empreinte de la séduction qu’exercent sur les psychanalystes les notions de « construction » et de « conviction », avec leur pouvoir d’effet thérapeutique égalant celui d’un souvenir retrouvé ? Et l’on ne se rend pas compte que le grand changement théorico-pratique de cet article se rapporte à la reprise de ce que Freud avait déjà avancé en 1900 [171] : « Les plus anciens souvenirs de l’enfance ne sont plus accessibles comme tels mais sont remplacés, dans l’analyse, par des transferts et des rêves. » Le rêve est mémoire [172].
Puis, dans l’analyse de l’ « Homme aux loups » (1914), où l’idée de 1900 revient sous la formulation : « Rêver constitue, en effet, encore un ressouvenir », Freud s’avance davantage : « C’est ce retour obstiné dans les rêves qui explique... que chez le patient lui-même s’établisse peu à peu une conviction profonde de la réalité de ces scènes primitives, conviction qui n’est en rien inférieure à une conviction basée sur le souvenir [173] (souligné par nous).
Et encore dans l’Abrégé (1938), la « mémoire du rêve » est convoquée pour « preuves du rôle que joue le ça inconscient dans la formation du rêve » [174] :
« a) La mémoire du rêve embrasse bien plus de choses dans le rêve qu’à l’état de veille. Le rêve ramène certains souvenirs oubliés du rêveur et qui, à l’état de veille, restent inaccessibles à celui-ci.
« b) Le rêve fait un usage illimité du langage symbolique... (qui) tire vraisemblablement son origine des phases antérieures de l’évolution du langage.
« c) La mémoire produit très souvent dans le rêve certaines impressions de la petite enfance du dormeur...
« d) Le rêve fait, en outre, surgir des matériaux qui n’appartiennent ni à la vie adulte ni à l’enfance du rêveur. Il faut donc considérer ces matériaux-là comme faisant partie de l’héritage archa ïque, résultat de l’expérience des a ïeux. »
Il en est de même pour l’extrait de Mo ïse qui nous a servi de point de départ au chapitre II.
Ces passages mentionnés, distanciés dans le temps (1900, 1914, 1937, 1938), dessinent une ligne de pensée, une voie de recherche implicite qui esquisse ce que nous pourrions appeler un troisième modèle de rêve : le rêve-mémoire. Outre la part qu’y tient la phylogenèse, quelles étaient les raisons qui rendaient Freud réticent à l’intégrer dans le corpus théorique ? Ce que nous pouvons dire c’est que, à notre avis, soutenir explicitement l’articulation de la mémoire avec le rêve, une si forte attache de la mémoire infantile avec l’activité hallucinatoire, poser un modèle rêve-mémoire de la préhistoire personnelle, aurait représenté un nouveau bouleversement de la théorie et de la pratique analytiques.
C’est ainsi que le rêve, trente-sept ans après L’interprétation des rêves, compte toujours, pour Freud, non seulement en tant que le récit ouvrant la voie vers l’interprétation, « voie royale qui mène à la connaissance de l’inconscient » [175], mais est « en soi » : en tant qu’il est le dépositaire d’un passé autrement inatteignable. En effet, le récit du rêve, en ce qu’il est déjà transformation en représentation de mots, représente, si on le considère de ce point de vue-là, un handicap. La mise en récit du rêve devenu narration, discours, perd son inestimable pouvoir de « voir, de percevoir, d’avant le langage ». La mise en récit, ce gain en intelligibilité communicable, comporte obligatoirement un prix à payer, l’effacement du rêve porteur des événements prélangagiers.
Le « rêve-mémoire » [176] se référant à la préhistoire personnelle, ce temps du rêve d’avant sa mise en mot, d’avant la mise en images, en scènes accessibles à une mise en narrativité, représente un modèle du « rêve-en-soi » [177], événement « destiné à rester incompris ». Le rêve qui « voit sans comprendre » ouvrait la psychanalyse sur le monde du perceptif. Mais l’élargissement du champ analytique qui marque la fin de l’œuvre freudienne n’aura malheureusement pas de suite au niveau conceptuel, ne conduira pas à de nouveaux concepts analytiques. Ce qui s’explique, en partie, par l’évolution de la pensée de Freud depuis 1900, par une trop longue mise en latence de l’étude du potentiel perceptif du modèle du rêve, peut-être sous les effets conjugués d’une rationalité solidaire avec la concrétude de la clinique, de la psychopathologie et surtout de la conception génético-développementale de la sexualité infantile.
Sans récit, hors langage, sans la concrétude des traces du développement sexuel, « le rêve en soi » aurait probablement dérangé les idéaux scientifiques de Freud. Son exigence de clarté et de rationalité s’y oppose et s’accentue au fil du temps : « Notre meilleur espoir pour l’avenir, c’est que l’intellect – l’esprit scientifique, la raison – parvienne... à la dictature dans la vie de l’âme humaine » (1932) [178]. Si Freud avait eu connaissance des recherches récentes [179], nous supposons qu’il aurait pu s’investir davantage dans l’étude du « rêve-en-soi ».
L’esprit scientifique dominé par la « dictature de la raison » éloigne Freud de la conception aristotélicienne définissant le rêve simplement comme « l’activité psychique du dormeur », il l’éloigne de l’Antiquité classique où l’on croyait à une causalité naturelle et non pathologique, comme étant à l’origine des rêves.
L’empiétement de la logique médicale sur le modèle du rêve, l’idée qu’il était porteur de régressions anormales, de caractéristiques pathologiques, apparaît alors, nous l’avons déjà signalé, notamment à partir du Complément (1915). La ligne de pensée freudienne qui aurait pu rendre conceptuelle la dynamique régrédiente du « voir sans comprendre » se plie devant l’ordre du langage, des représentations de la temporo-spatialité, et limite la portée de la régression : celle-ci sera topique, temporelle, formelle. La régression, dans cette tripartition de 1914, est réduite à l’expression d’une substitution des mots par l’image. La figurabilité quant à elle ne sera pas prise en compte au-delà de sa fonction de rendre « visible » le produit final du travail du rêve. Le « voir » qui ne communique pas, la régrédience à l’infantile sexuel primordial, n’aura pas droit de cité dans la Métapsychologie 1915. L’Ics de 1915, constitué de représentations, n’est pas « fou » ou, plutôt, il ne reconnaît pas la folie hallucinatoire du désir infantile. On sait que Lacan, attaché à cette conception d’un Ics qui « cause », se représentait l’imaginaire en « antichambre de la folie », excluait de l’Ics la folie hallucinatoire du sexuel infantile. Ce qui n’a pas longtemps été le cas pour Freud. En 1923, la puissance hallucinatoire du désir fait retour avec le Ça de la deuxième topique.
3. La préhistoire personnelle
Chez Freud, au départ, on trouve l’emploi du terme de préhistoire associé à celui d’amnésie infantile [180], donc susceptible d’être accessible grâce au travail analytique habituel : « C’est l’amnésie infantile qui crée pour chacun de nous dans l’enfance une sorte de préhistoire (souligné par Freud) et nous cache les débuts de la vie sexuelle... » Quand il reprend le terme dans ses derniers écrits, il l’envisage bien différemment, au point que, dans Constructions, la notion de préhistoire fait référence à ce qui ne peut pas remonter à la conscience par le travail analytique habituel. Elle justifiera des interventions qui ne sont pas des interprétations mais des « constructions » : « ... on peut parler des constructions quand on présente à l’analysé une période oubliée de sa préhistoire » [181].
En parallèle à la notion de préhistoire de l’humanité, le temps de l’homme avant l’écriture, le terme de préhistoire personnelle renvoie au temps de l’infantile avant le langage, à l’infans. Mais la conception d’une préhistoire personnelle ne s’est jamais recoupée, chez Freud, avec le point de vue développemental des années 1910. Ainsi quand il évoque, en 1923, dans « Le Moi et le Ça », l’identification primaire, « l’identification au père de la préhistoire personnelle... c’est une identification directe, immédiate, plus précoce que tout investissement d’objet » [182], c’est une formation psychique toujours présente que le temps, les aléas de l’histoire narrative propre à l’enfant historique, n’atteignent pas ; on peut la considérer comme reformulation de la notion disparue d’Identité de Perception de la « première métapsychologie » (1900). Si Freud s’y intéresse encore à la fin de sa vie, c’est parce qu’il pense trouver, dans la notion de préhistoire, une formulation appropriée à une dynamique psychique non déterminée par l’histoire, par des représentations ; en somme, une explication aux échecs des cures analytiques – Analyse avec fin, analyse sans fin témoigne de son désarroi.
L’intérêt, pour nous, de la notion de préhistoire individuelle, réside en ce qu’elle ne se limite pas à un temps « primitif » d’avant le langage : est préhistoire tout ce qui se dérobe à l’histoire, à la mise en récit ; « C’est ce que se donne, comme un fondement même, l’histoire personnelle. » [183] Elle est fondement de l’histoire du sujet, la marquant plus dans ses formes processuelles que dans son contenu historique. Inaccessible, mais pour une autre raison que le refoulé inconscient, l’analyse de la préhistoire n’est envisageable que dans l’actualisation d’un infantile sous ses modes primordiaux comme l’Identité de Perception, la figurabilité. Elle correspond, dans l’histoire de la sexualité infantile, à ce que nous avons qualifié de primordial, non circonscrit par les zones érogènes, indépendant de la succession temporelle, indifférent à toute distinction sujet-objet. Pour nous, la préhistoire analytique n’est pas ce qui précède l’histoire, mais ce qui lui échappe. Devrions-nous parler de l’an-histoire personnelle correspondant au versant non historique de l’amnésie infantile ? Peut-être. Elle serait ce qui n’est pas narrable, ce qui n’adviendrait que dans la régrédience de la rencontre analytique [184].
La technique analytique, telle que Freud l’a décrite, correspond à l’analyse de l’histoire refoulée du patient dans laquelle l’analyste cherche à interpréter des souvenirs représentés, à lever l’amnésie infantile, source de la névrose. Pourrait-on alors prétendre à une technique analytique freudienne visant à dévoiler la préhistoire du patient ? À un modèle de l’interprétation autre que celui du rêve-réalisation de désir ?
R. Roussillon y répond positivement : « La reconstruction de l’histoire, de la préhistoire, est fondamentale, mais la manière dont celle-ci s’effectue n’en est pas moins fondamentale. L’histoire, l’historicité, l’historisation, se transmettent dans un jeu signifiant avec la réalité historique, leur vérité dépend aussi bien de la réalité qu’elles cernent que du jeu qu’elles introduisent et grâce auquel ce à quoi la réalité historique a confronté le sujet trouve à se représenter et à se subjectiver. » [185]
Récemment, Marilia Aisenstein, lors de sa conférence du 20 juin 2000 à la SPP, a posé avec acuité une question fondamentale : « N’y a-t-il pas une clinique de l’opacité et du désordre dans laquelle pour répéter, construire, inventer une histoire, il faut penser les modalités qui ne reposent plus seulement sur une recherche idéalisée de la remémoration ? » Elle rappelle le point de désaccord principal entre Freud et Ferenczi, celui qui concernait la technique active prônée par Ferenczi, ainsi que par O. Rank. En 1924, ces deux derniers ont écrit ensemble Perspectives de la psychanalyse [186]. Freud réagit aussitôt à ce livre, leur reprochant de trop mettre l’accent sur l’élément vécu et pas assez sur la remémoration : « L’analyse ne devrait pas se perdre en événements vécus. » [187]
C’est de ce problème de la remémoration dans son articulation avec le vécu, avec le transfert, que nous allons traiter maintenant.
 
VI – TRANSFERT ET « MÉMOIRES SANS SOUVENIRS »
 
 
1. Transfert et mémoire
Dès 1895, dans Études sur l’hystérie, l’essentiel du transfert est présent : a) « C’est de réminiscences surtout que souffre l’hystérique. » b) « Le transfert au médecin se réalise par une fausse association... mésalliance » (souligné par Freud). Aux débuts de la psychanalyse, le transfert au médecin, on le sait, n’était pas un allié du traitement, mais une complication, la cause d’un échec quand « le procédé par pression échoue et... aucune réminiscence ne surgit » [188].
Parallèlement à ce sens d’obstacle, issu de la clinique, que l’on a attribué au terme transfert, on trouve, dans la Métapsychologie 1900, un autre étroitement rattaché à l’étude du rêve, appartenant à la définition du travail du rêve, qui en est la pierre angulaire ; c’est le « transfert d’intensité psychique » : « La représentation inconsciente ne peut, en tant que telle, pénétrer dans le préconscient... que si elle s’allie à quelque représentation sans importance à laquelle elle transfère son intensité et qui lui sert de couverture. C’est là le phénomène de transfert... » [189] Dans cette acception, le transfert n’est plus considéré comme négatif mais, au contraire, il est reconnu comme étant « la partie essentielle du travail du rêve » [190]. Mais la polysémie du terme ne se limitera pas, comme nous allons le voir plus loin, à ces deux sens d’obstacle à la réminiscence et de déplacement d’intensité, dont le point commun est l’idée du « déplacement » d’intensité d’une représentation à une autre, dans le rêve, mésalliance en clinique.
On apprécie alors l’importance du texte sur Dora où revient l’idée du transfert sur le médecin, avec un glissement déterminant : de l’obstacle vers la remémoration, il devient porteur d’un passé réactualisé dans le présent : « Ce sont de nouvelles éditions, des copies... des états psychiques antérieurs revivent, non pas comme états passés, mais comme rapports actuels avec la personne du médecin. » Autrement dit le transfert, s’il est, certes, obstacle au retour d’un souvenir représenté, n’en est pas moins une forme de mémoire : il ré-actualise un état, un passé dépourvu de qualité temporelle. C’est ainsi qu’un bouleversement majeur advient dans un renversement conceptuel propre au génie freudien : « Le transfert, destiné à être le plus grand obstacle à la psychanalyse, devient son plus puissant auxiliaire... » [191]
Le transfert dans le « rêve » et le « transfert sur le médecin » accomplissent tous deux un travail dominé par la tendance à la réalisation, plus ou moins déguisée, d’un désir infantile ; sous forme hallucinatoire pour le rêve, vécu comme réel (erleben) pour le transfert. Tous deux se produisent « conformément à l’a-temporalité et à la capacité hallucinatoire de l’inconscient » [192]. Le symptôme et le fantasme s’ordonnancent aussi sur ces mêmes bases.
Puis, parallèlement aux définitions du transfert d’intensité d’une représentation à une autre dans le rêve et d’une personne à une autre en clinique, il existe, dans le texte de 1900, encore un autre sens qui ne se recoupe pas tout à fait avec l’idée de déplacement. Le transfert est aussi l’agent d’un travail de substitution : « Le rêve serait un substitut d’une scène infantile, modifié par le transfert dans un domaine récent. La scène infantile ne peut réaliser sa propre réapparition ; elle doit se contenter de revenir en tant que rêve. » [193] Nous y retrouvons la notion de « rêve-mémoire ».
Nous pouvons distinguer deux dynamiques transférentielles : a) Le transfert de déplacements, soit d’une représentation à une autre dans le rêve, soit d’une personne à une autre en analyse ; dans ces deux cas, il est aussi déplacement temporel et se produit sous l’effet de la censure (et de la contrainte à la figurabilité dans le cas du rêve) ; il est résistance à la remémoration et est au service d’une réalisation déguisée. b) Le « transfert de substitution » où des « états psychiques antérieurs », sans contenu, ne pouvant pas se reproduire comme des « copies », réussissent néanmoins à imposer leur réalité. La différence d’avec le déplacement est que, grâce à la régression régrédiente du rêve, ils investissent le présent, sous le signe de l’Identité de Perception, en tant qu’équivalent des « états psychiques antérieurs ». De ce point de vue, si en clinique la raison d’être du transfert de déplacement est celle d’être un obstacle à la remémoration, en revanche le « transfert de substitution » aurait la fonction d’être gardien d’une mémoire sans contenu représentationnel.
En somme, la remémoration, l’efficacité, le résultat de la cure analytique auraient un rapport causal avec a) la mobilité, la qualité du transfert par déplacements des contenus transférentiels ; et b) l’intensité, la qualité des « transferts de substitution ». Faut-il alors concevoir que cette capacité qu’a le rêve d’être par substitution une scène équivalente de la scène infantile existe aussi au niveau du transfert en séance ? De celle-ci dépendrait la capacité de la cure à révéler la « mémoire sans souvenir ». C’est de cela que nous allons traiter, au niveau de la théorie d’abord, puis en essayant ensuite de faire retour sur la pratique avec le récit de deux séances.
2. Transfert, régression et régrédience
À propos du souvenir, certaines expressions employées par Freud se doivent ici d’être rappelées : « luminosité », « souvenir trop clair... excessivement clair » [194] (1898) ; « comme une hallucination » [195] (1899) ; d’une « netteté particulière » [196] (1901). Toutes ces formules des années 1898 à 1901 correspondent, sous la plume de Freud, au vocable allemand überdeutlich. Ce terme disparaîtra ensuite des écrits freudiens et il ne l’utilisera à nouveau, du moins à notre connaissance, qu’à la fin de son œuvre, lors du renouveau de 1937 (Constructions dans l’analyse), où il réapparaîtra à propos de certains souvenirs que Freud désigne également d’ « excessivement nets », « qui auraient pu être qualifiés d’hallucinations » [197]. On connaît la brillante analyse que fait Freud de son souvenir-écran de la prairie aux fleurs jaunes, alors qu’il était âgé de deux-trois ans. On connaît aussi le caractère défensif qui peut participer à la formation des souvenirs « lumineux », ainsi que leur caractère paradoxal, relevé par Elsa Schmid-Kitsikis [198] à propos des souvenirs de son patient, Charles, « qui pourtant manquaient d’une certaine qualité représentative ». Caractère paradoxal que le patient condense dans une formulation étonnante : « Je ne dois pas oublier pour ne pas me souvenir. »
Une fois de plus, le rapprochement des textes du début et de la fin de l’œuvre freudienne s’avère instructif. La reprise de termes tels que überdeutlich révèle à la fois la cohérence de la pensée de Freud et sa capacité à rebondir, en prenant appui sur d’anciens écueils, pour ouvrir une nouvelle « fenêtre » sur la théorie et la pratique analytiques. Le texte de 1937 est à rapprocher de – et à considérer comme aussi révolutionnaire que – L’interprétation des rêves en ce qu’il re-découvre les effets d’intensité de la figurabilité : quand une figurabilité atteint le jour, un certain degré hallucinatoire (überdeutlich), elle suscite et s’accompagne d’un affect, d’un fort sentiment de « conviction » (Überzeugung), le sentiment d’une vérité inébranlable ; au point que cette conviction « du point de vue thérapeutique a le même effet qu’un souvenir retrouvé » [199]. En ce qui concerne l’efficacité d’une cure analytique, cela revient à dire que le « resouvenir », en psychanalyse, est autant affaire de conviction que de mémoire ; que chaque souvenir infantile est comparable à une pièce de monnaie, dont la conviction serait le revers et l’avers le contenu représentationnel. Le problème est que, dans le vécu du patient, figurabilité hallucinatoire (überdeutlich), conviction (Überzeugung), et transfert (Übertragung) s’interpénètrent au point que les sentiments transférentiels (amour ou haine) à l’égard de l’analyste investi du point de vue économique, deviennent suffisants. Le transfert prend alors toute la place et tend à obscurcir l’intelligibilité de la perception endopsychique ; la résistance en tire profit. Comme si, en dernier recours défensif, au lieu de « voir sans comprendre », il était préférable d’aimer (ou de ha ïr), de sur-investir le mouvement affectif en lui-même.
Ce que nous trouvons intéressant de souligner à ce propos, c’est que les deux formations, celle du rêve et celle du transfert, si elles partagent toutes les deux une absence de « clarté », n’en ont pas moins le pouvoir du potentiel hallucinatoire de la régrédience. Mais, pour le transfert, à la différence du rêve, « il est nécessaire d’arrêter la régression (la régrédience, dirions-nous) dans sa marche en sorte qu’elle ne dépasse pas l’image-souvenir et puisse à partir de là chercher d’autres voies qui permettent d’établir de l’extérieur l’identité souhaitée » [200]. À partir de ce point fixé par « l’image-souvenir », le mouvement régrédient lancé vers la satisfaction hallucinatoire, telle une balle qui rebondit contre un mur, inverse sa trajectoire et emprunte la voie progrédiente ; il y a retour à l’objet de la perception, à l’objet du « contact », à l’analyste en l’occurrence. Le mouvement, régrédient au départ, se transmue en investissement progrédient d’objet que l’on pourra alors reconnaître, localiser, dans l’espace temps de l’histoire du sujet. C’est ce « tronçon de régrédience », ce parcours réversible, qui définit le transfert dans son sens habituel. On pourrait paraphraser Freud : « La marche régrédiente du transfert doit s’arrêter, de sorte qu’il ne dépasse pas l’histoire de la sexualité infantile. » Mais en disant cela, on l’enferme dans un modèle de circulation réglementable, alors que dans l’expérience de la séance, l’analyste éprouve plutôt le transfert, ou « les transferts » entre deux psychismes en état de régrédience, comme un carrefour « bouillonnant » de croisements transgressifs. Le transfert n’est pas aussi linéaire et réversible qu’on le croit ; comme le rêve, il est lui-même un travail de tissage à mouvements innombrables, « un métissage, un tissu métis bien tissé ». Il ne contredit certes pas l’ordre représentationnel, celui de la temporo-spatialité créée et investie par la sexualité infantile et, malgré les apparences, il ne s’oppose pas dans sa nature profonde à l’ordre hallucinatoire. Le transfert, tout en arrêtant sa régrédience au niveau de la sexualité infantile, au niveau des souvenirs, n’est pas moins porteur d’une autre mémoire, dont il se coupe par les rebonds vers la progrédience, provoqués par le « mur » du souvenir représenté.
3. L’élan du désir infantile
L’interprétation classique recherche le retour, au niveau conscient, de la représentation refoulée. Elle décèle l’enfant « pervers polymorphe » aux souvenirs représentables, l’enfant de l’histoire refoulée. Dans cette démarche, le désir infantile est considéré uniquement en fonction de sa fixation à une représentation refoulée, impliquée dans ses rapports aux zones érogènes et à la relation d’objet.
La prise en compte des limites de cette technique d’interprétation aboutit, chez Freud, à la nécessité de compléter sa première topique – conçue essentiellement comme un monde psychique divisible en systèmes, tous constitués par des représentations, y compris l’Ics. En 1923, avec la deuxième topique, il sera moins question de systèmes que d’instances parmi lesquelles le ça est caractérisé par une non-organisation, un « chaos », une « marmite bouillonnante » ; par le fait qu’il n’est pas constitué de représentations, mais de « motions pulsionnelles » (Triebregung). Dès lors, il n’est plus question d’établir une carte géographique du psychisme avec des limites nettes entre constituants ; au contraire, la deuxième topique se caractérise par la mobilité des instances s’interpénétrant et s’entremêlant à des degrés divers, se transformant l’une en l’autre, au gré des pressions venant du pulsionnel ou venant du milieu. Un ça travesti en surmoi collectif caractérise souvent la psychologie des foules. Gilbert Diatkine a fourni sur ce sujet des travaux remarquables [201].
Si la première topique a un caractère atomiste, avec ses représentations nettes et distinctes entre elles, la seconde favorise les notions plus floues de mouvement et de processus psychiques. Avec la priorité accordée à partir des années 1920 à la formulation « motions pulsionnelles », Freud opère un retour aux sources, retrouve sa Métapsychologie 1900, celle de L’interprétation des rêves, où l’axe principal revenait à la motion de désir (Wunschregung) et à une organisation formulée en termes de mouvements, de directions, de voies psychiques, dont nous avons déjà discuté la pertinence : progrédiente dans la vie diurne, régrédiente dans la vie nocturne – la progrédience n’étant qu’un détour de la voie régrédiente, un substitut du désir hallucinatoire. Dans cette Métapsychologie 1900, la voie progrédiente représentait une façon d’émietter, de fractionner en représentations et en liaisons, ce qui n’était, au départ, qu’une impulsion de désir (Wunschregung) se précipitant vers la satisfaction hallucinatoire par la voie régrédiente.
Vu dans cette optique, le devenir psychique exige la transformation préalable des motions pulsionnelles (Triebregung) « chaotiques » du Ça en motions de désir (Wunschregung). Autrement dit, l’impulsion « chaotique » du Ça doit préalablement s’organiser en trace hallucinatoire prenant une direction et un contenu représentationnel. S’il est vrai que la mémoire porteuse d’objets, de mots, de choses, de traces sensorielles, fixe la transformation du Ça en constituant de l’Inconscient, il n’est pas moins vrai que, sans l’accomplissement préalable de cette exigence de transformation de l’impulsion en impulsion de désir, il ne pourrait pas y avoir de mémoire, de reconnaissances de la réalité, de progrès ; le nombre des représentations, leurs liaisons et divisions, ne pourraient jamais aboutir en traces mnésiques investies, en organisation de la première topique. Elles ne pourraient en somme jamais réussir à faire de l’homme un « déserteur de l’animalité », un « transfuge » de l’animisme.
Ainsi, on saisira que, dans le contexte processuel de la deuxième topique, le désir infantile ne peut plus être réduit à sa fixation à une représentation et à une relation objectale. Il est fondé par sa propriété motionnelle, hors de tout contenu, de toute contenance. Nous retrouvons ainsi la notion de sexuel primordial. C’est le caractère impulsé et impulsif de sa nature qui le caractérise. Marqué par la nature « profonde » de l’impulsion du Ça non domptée par le rôle de la mémoire, nous la qualifions d’élan pour indiquer sa valeur animique, à la fois motrice et hallucinatoire ou, pour mieux dire, sa valeur d’ « hallucination motrice » qui lui est donnée par Freud dans Totem et tabou [202]. Une tendance antinarcissique, aurait dit Francis Pasche. À ceci près, dirions-nous, que l’impulsion vers l’objet est si fortement imprégnée de sa tendance à la satisfaction hallucinatoire que l’élan s’accomplit sous forme animique, avant que son objet puisse être investi. En fait, l’objet de l’élan est un objet animique, la satisfaction d’un sujet-objet inséparable mue par la quête du sexuel primordial de « l’objet-perdu-de-la-satisfaction-hallucinatoire ». Quand l’élan surgit chez l’adulte, il peut provoquer l’étrangeté, dépersonnaliser, et son échec peut entraîner une désubjectivation [203]. Notre meilleur exemple est celui de l’ « odeur de sapin » que nous avons publié en 1995 [204].
Nous pouvons alors conclure de la manière suivante : tenant compte de l’arrière-plan sexuel primordial au cœur du sexuel infantile, la technique analytique ne peut oublier que tout désir infantile transférentiel inclut, au-delà de sa fixation à une représentation d’objet, un caractère animique à tendance motrice et hallucinatoire, un objet hors temporalité et mémoire, qui ne peut qu’échapper au filet de l’interprétation classique. L’élan infantile, inévitablement activé par le transfert, passe au travers des mailles des chaînes associatives et reste inconnaissable. S’il devient perceptible, c’est déjà trop tard, il est « consommé » par l’acte. Alors, comment l’analyste pourrait-il accéder à cet élan infantile afin de réussir à dévoiler une « mémoire sans souvenir » ?
4. Les limites du transfert
Ce sont les cures de patients borderline qui ont appris les limites du transfert aux psychanalystes [205], allant même jusqu’à leur faire remettre en question la pertinence de la méthode freudienne. Parallèlement, les limites métapsychologiques de la notion de transfert ont été étudiées dans les travaux des analystes s’intéressant au cadre, au « site » analytique, au temps de la séance. On conviendra de l’importance des travaux de Jean-Luc Donnet à ce sujet [206].
À la limite de l’attention flottante, nous avons décrit un état psychique particulier que nous avons qualifié d’état de séance [207]. Il est entre chien et loup, entre le jour et la nuit, mi-diurne, mi-nocturne, et pourtant n’est ni l’un ni l’autre ; un état hybride propice à la mise en place d’une régrédience facilitant le travail de figurabilité et la tendance hallucinatoire. Pour une meilleure compréhension de la cure, l’analyste fera usage de cet état hybride comme d’un outil. Mais, chez le patient, cette poussée vers la régrédience éveille un sentiment d’inquiétante étrangeté dont il aura tendance à se débarrasser en investissant libidinalement et narcissiquement l’analyste dans sa matérialité. En projetant en lui un double narcissique, rendu concret par l’actualisation des affects transférentiels, le patient évite les risques de régrédience de sa pensée.
Entre les tendances régrédientes et leur inhibition s’établit une tension dont la dynamique variera d’une cure à une autre, et à l’intérieur de la même cure, d’un moment à un autre. Chaque séance couvre un vaste champ de modalités transférentielles entre les deux psychismes en présence, ne serait-ce que celle de la différence que nous avons établie entre le transfert d’un désir propre à une névrose infantile et le transfert de la motion elle-même, l’élan de désir. Jusqu’à quel point la notion de transfert peut-elle répondre, à elle seule, à cette situation complexe qu’est la régression dans la séance, à ces modalités inhabituelles de rencontre entre deux psychismes ? Les limites, parfois indéterminées, floues, instables, entre les deux psychismes régressés peuvent-elles coexister dans la notion de transfert avec les limites définies, stables, des zones érogènes et d’investissement d’objet qui, classiquement, définissent son domaine ? Nous avons qualifié de « travail en double » les phénomènes qui peuvent se produire en état de séance, « travail en double » dont l’essentiel s’opère sous les effets de la régrédience aboutissant à un travail de figurabilité de l’analyste (C. et S. Botella, 1984) [208]. On pensera ici à la description de « l’objet analytique » par André Green (1974) : « formé de deux doubles, l’un du côté du patient, l’autre de l’analyste » [209].
M. de M’Uzan (1976) a été le premier, lors d’une conférence à la SPP en 1976, à concevoir une telle disponibilité de l’analyste : « (Elle) permet à l’analysé, par l’intermédiaire de sa représentation, d’envahir l’espace psychique de l’analyste pour y déclencher ces processus mentaux originaux que j’ai précédemment appelés pensées paradoxales. Ces pensées, qui appartiennent à l’analysé ou plutôt qui sont potentiellement en lui, se forment pourtant chez l’analyste. » [210] Par la suite, Claude Janin (1989) [211], se préoccupant en même temps de traumas précoces, emploiera l’heureuse formulation d’ « animisme à deux », qui reflète parfaitement l’enjeu intrapsychique et intersubjectif de ces moments régressifs [212].
Quelle que soit la théorisation choisie, il est devenu certain que la notion de transfert, dans son acception freudienne classique, ne rend pas bien compte des enjeux propres à certains aspects régressifs de la séance. La dynamique transfert-contre-transfert [213], ou encore les conceptions intersubjectives, n’y répondent que partiellement. Ceci, du fait que le sens du rapport transfert-contre-transfert, au moins du point de vue classique, est inséparable de la névrose infantile, de la sexualité infantile et des représentations. Il en va de même avec la notion d’identification projective propre aux conceptions kleiniennes et postkleiniennes ; qu’elle soit envisagée en tant que fantasme (M. Klein, 1946) [214] ou provoquant des « effets réels » (Bion, Grinberg) [215], les descriptions et les définitions se rattachent aux représentations inconscientes et/ou aux perceptions sensorielles, ne correspondent pas avec celles d’un processus se déroulant selon une dynamique régrédiente. Peut-être cette identification projective est-elle un échec de la régrédience ; mais peut-être aussi régrédience et identification projective sont-elles étroitement intriquées ; les limites de ce rapport nous empêchent d’approfondir le sujet comme il mériterait de l’être.
La mouvance transférentielle de la séance nous a donc conduits à envisager l’existence de modalités transférentielles en dehors du cadre de la névrose de transfert. Dans le but d’approfondir notre propos, nous devons nous demander si l’idée, issue de l’étude des rêves, d’un « transfert de substitution » de la scène infantile sur une autre, envisagée comme étant équivalente, où la dynamique ne joue pas sur le déplacement mais sur l’Identité de Perception, est concevable au niveau du transfert en séance. Un transfert qui, à l’instar du rêve, porterait en lui un substitut à une « mémoire sans souvenir », à ce « voir sans comprendre » de la préhistoire personnelle de l’analysant. Un transfert en deçà du seuil de la représentabilité ? Sans contenu mémoriel, sans répétabilité ? Qu’est-ce qui pourrait y être transféré du patient à l’analyste, et comment ? R. Roussillon propose, dans une conception winnicottienne, de concevoir un travail de construction-reconstruction, inspiré du jeu transitionnel (spatule, cube, puzzle, squiggle), pour « optimiser non pas les contenus de nos interventions, de nos constructions, mais la manière dont elles doivent être formulées, présentées » [216].
Il serait facile d’associer les états, les scènes qui n’ont jamais pu être mis en mots, le « voir sans comprendre », aux états traumatiques de l’histoire infantile et d’affirmer que leur unique voie de retour est leur répétition sur le modèle du rêve de la névrose traumatique. À vrai dire, en suivant à la lettre la métapsychologie freudienne, on penserait que ces états, dépourvus de représentations et d’affects spécifiques les désignant, sans pouvoir de déplacement et de participation à la névrose de transfert, tombent tous sous la coupe d’un principe au-delà du plaisir. Ce fut notre façon de penser pendant un certain temps. Aujourd’hui, nous sommes enclins à émettre l’hypothèse de l’existence d’un « transfert de substitution » partageant, avec le rêve, une « mémoire sans souvenir ». Il y aurait, au sein du transfert, un potentiel permanent d’actualisation des états et des scènes de la préhistoire personnelle. Le problème est de concevoir la dynamique de ce transfert et la modalité de ses effets. Comment ce transfert qui ne répète pas des contenus, dont, à la rigueur, on dirait qu’il ne transfère même pas, est-il cependant là et sous-tend-il, en silence, des « souvenirs amnésiques » (Green) et des affects non représentables de la préhistoire personnelle ? Un transfert qui provoquerait des effets sans significations repérables, sans forme perceptive ou figurable mais qui seraient cependant loin d’être insignifiants, comment pourrait-il devenir repérable ?
Le fait de faire un rapprochement avec les phénomènes analysés par Silberer que nous avons rappelés plus haut peut-il représenter un recours ? Le « phénomène fonctionnel » transforme l’état subjectif qui accompagne une pensée (par exemple un état de fatigue). Dans les conditions particulières de la séance, ces états pourraient être directement figurés, à l’instar de ce « phénomène fonctionnel ». Il se produirait des images « à côté » des contenus de pensée et occupant le centre de l’intérêt psychique. Le problème est que ce sont des images qui peuvent devenir un obstacle qui, Freud le signale à plusieurs reprises, empêcherait les contenus de pensée de se manifester.
Nous en tirons deux conclusions : 1 / À quoi serviraient ces figurations, chez le patient, à côté des « contenus de pensée », si ce n’est à occulter toute la mémoire, et peut-être surtout, et c’est là notre hypothèse, la négativité de la « mémoire sans souvenir » ? L’expérience des « analyses borderline » [217] nous a convaincus qu’en effet, l’intelligibilité immédiate des figurations de ces états, à côté des contenus représentationnels affectivement investis et leur analyse, ne provoque dans la cure qu’un certain apaisement ponctuel. Qui plus est, cette intelligibilité immédiate risque d’entraîner l’analyste, et donc l’analyse, sur la voie de la facilité, bloquant tout retour de l’infantile. 2 / À l’opposé, il y aurait espoir d’une porte de sortie quand c’est le psychisme de l’analyste qui est à l’œuvre et que celui-ci subit, d’une façon plus ou moins intense selon les circonstances, un « état » qui s’impose sous l’impact de la proximité psychique avec l’infantile non représentable de l’analysant ; « état » qui se traduit par un quantitatif rappelant celui de névrose actuelle. Une issue possible pourrait être, là aussi, celle d’une figurabilité chez l’analyste sur le modèle du « phénomène fonctionnel » silbérien, la figuration d’un état du corps qui peut être une dépersonnalisation [218], comme c’est fréquent chez l’analysant. Mais un tel état de névrose actuelle, à la confluence de deux psychismes, « état interpsychique » mais non intersubjectif à proprement parler [219], suscite chez l’analyste un véritable travail de figurabilité sur la voie « longue » et non une simple régression formelle silbérienne. Grâce à son aboutissement en Identité de Perception, il pourrait se substituer à la « mémoire sans souvenirs » du patient ayant déclenché l’état interpsychique de névrose actuelle ; le travail de figurabilité de l’analyste pourrait alors être considéré comme la réussite de l’intelligibilité d’un « transfert de substitution ». Pour tenter de mieux saisir le problème, nous nous servirons du rapprochement du processus de transfert et des métaphores chimiques de transformation, à la manière de Freud (1909).
5. Le transfert et le « modèle chimique »
Le rêve se forme au moyen des processus primaires, sous le frein de la censure et par la prise en considération de la figurabilité. Une telle explication suffit en ce qui concerne la réalisation d’un désir refoulé. Mais les processus primaires, censure et figurabilités ne peuvent à eux seuls rendre compte des processus de transformation du travail du rêve, la contrainte à rendre intelligible une hétérogénéité du moment, en la transformant en une « unité de sens » (Totem et tabou), suivant le principe de convergence-cohérence dont nous parlions plus haut, œuvre tout autant ; peu importe si le sens advenu est faux ou incompréhensible pour le moi diurne. Chez Freud qui était soucieux de clarifier le transfert en tant que résistance à la remémoration selon le modèle de l’analyse du récit du rêve, en tant que « couverture » de représentations inconscientes allant jusqu’aux déformations du Moi, la notion de transfert conservera son sens de déplacement topique et temporel. Le transfert ne sera jamais formulé en tant que travail possédant, tel le rêve, une capacité transformationnelle. Néanmoins, dès 1909, Freud ne tardera pas à faire allusion à un caractère transformateur du transfert, en le rapprochant d’un « modèle chimique » : « Pour employer une comparaison tirée de la chimie, les symptômes, qui sont les précipités des expériences amoureuses antérieures (“amoureuses” au sens le plus large) ne peuvent être dissous et amenés à passer dans d’autres produits psychiques qu’à la température plus élevée de l’expérience vécue de transfert. D’après un mot excellent de Ferenzci [220], le médecin joue dans cette réaction le rôle de ferment catalytique qui attire à lui pour un temps les affects devenus libres dans ce procès » [221] (souligné par nous). Il est ainsi possible de concevoir le transfert comme opérant par transformation, capable de « substituer » une expérience à une autre, à celle qui correspond à l’état « sans solution » de l’analysant.
Si nous suivons cette voie, nous ne devons sans doute pas négliger le fait que dix ans plus tard, en 1919, dans le dernier des articles de l’ensemble De la technique psychanalytique, Freud revient sur le modèle de l’analyste chimiste. Et ceci est d’autant plus intéressant qu’il s’agit d’une intervention au Congrès de 1918 à Budapest visant à contrecarrer la technique active préconisée par Ferenczi. Le langage ne peut être plus clair pour dire l’importance du rôle catalyseur de l’analyste, l’importance de sa fonction de « ferment catalytique » pour le transfert de son patient. Mais il serait illusoire de prendre ces métaphores au pied de la lettre. En effet, dans ce texte, tout de suite après avoir repris la « comparaison justifiée de l’activité médicale psychanalytique avec un travail chimique », Freud en fait ressortir les limites : « La comparaison avec l’analyse chimique trouve sa limitation dans le fait que nous avons affaire dans la vie d’âme à des tendances qui tombent sous le coup d’une contrainte à l’unification et au regroupement. Si nous avons réussi à décomposer un symptôme, à libérer d’une corrélation une motion pulsionnelle, celle-ci ne reste pas isolée, mais entre aussitôt dans une nouvelle corrélation..... C’est ainsi que chez celui qui est traité par l’analyse la psycho synthèse s’effectue sans notre intervention, automatiquement et inéluctablement [222], [223](souligné par nous).
Freud parle d’une « psychosynthèse ” dans le sens d’ « une contrainte à l’unification » qui pourrait être associée à une autre métaphore chimique, celle du « précipité » que l’on retrouve, d’une manière quasi conceptuelle, tout au long de son œuvre. Ce qui a attiré notre attention sur ces métaphores chimiques est le fait qu’elles élargissent la pensée psychanalytique en esquissant, pensons-nous, un modèle transformationnel du transfert. Elles peuvent nous conduire à une meilleure compréhension de la façon dont l’analyste peut accéder à une écoute de la « mémoire sans souvenirs » de son patient. Par quel travail psychique l’analyse pourrait-elle rendre transformable cette mémoire de la préhistoire du patient ? Par quel travail psychique l’analyste pourrait-il faciliter le transfert d’une mémoire dépourvue d’investissements ?
Dans l’ensemble de notre rapport, ce sont les notions de régrédience et de figurabilité qui nous font espérer pouvoir trouver une réponse. D’après ce que nous avons pu comprendre, l’écoute régrédiente de l’analyste qui s’ouvre sur la préhistoire personnelle serait à l’opposé de la formulation chère à Paul Claudel, « l’œil écoute ». Dans la régrédience de la séance, « l’oreille voit » [224]. L’écoute de l’analyste ne pourrait remplir son rôle de « ferment catalytique » sans travail de figurabilité. Non par la figuration des états directement accessibles, comparable au « phénomène fonctionnel » de Silberer, nous venons de le dire, mais par un engagement de son psychisme sur la voie régrédiente longue, comparable à celle du travail du rêve où coexistent simultanément tous les constituants du moment de la séance, chez lui comme chez le patient, et dont la cohérence ne pourra advenir que sous forme d’une figurabilité révélant un sens à l’ensemble des constituants. C’est à partir de ce travail de figurabilité de l’analyste, créateur-découvreur d’un sens « unifié », que le psychisme du patient pourra ensuite, enfin, s’approprier sa « mémoire sans contenu » en l’intégrant dans les causalités, dans les chaînes représentationnelles de sa sexualité infantile. Il pourra faire sa « psychosynthèse... automatiquement et inéluctablement » au sens freudien d’une convergence-cohérence, sous le primat du principe de plaisir [225]. Quand la « mémoire sans souvenirs » pèse sur la séance et que l’état quantitatif ne trouve pas la solution de régrédience psychique chez l’analyste, aboutissant à une figurabilité, c’est-à-dire accomplissant un travail équivalent à une transformation d’un état quantitatif en état de qualité psychique, se produit à sa place, selon toute probabilité, une inhibition ou un acte moteur, une décharge affective ; bref un agieren de l’analyste ou de l’analysant, ou de tous les deux, au lieu d’une figurabilité.
Nous allons rapporter deux extraits d’analyse, des séances pendant lesquelles la figurabilité de l’analyste s’est trouvée, d’une façon inattendue, au centre du travail analytique. Un premier entretien où la figurabilité de l’analyste a surgi « en urgence » et a permis le dénouement d’une situation violente. Elle y a facilité le transfert d’intensité d’un trauma négativé chez l’analysant, en substituant à l’événement devenu anhistorique du passé de l’analysant un événement de sa propre histoire. L’autre extrait nous permettra de montrer comment ce qui était sans doute un état de détresse sans nom, sans représentation possible, venant de la préhistoire de l’analysant, a pu commencer à exister, à être narré à partir d’un travail de figurabilité chez l’analyste. Ce travail est devenu possible grâce à une heureuse « coalition transfert-rêve » permettant la « substitution », par une figurabilité, de ce qui avait toujours été, à la différence de l’exemple précédent, « sans souvenir » chez l’analysant.
 
VII – L’ANALYSE D’UN TRAUMA INFANTILE
 
 
« Rappelons-nous que nous sommes tous des survivants psychiques. »
Joyce McDougall, 1996 [226].
1. Un premier entretien
Nous avons choisi d’exposer une situation limite lors d’un premier entretien où le travail régrédient de la pensée de l’analyste a permis de surmonter l’impasse dans laquelle l’analysant était enfermé. Ce dernier avait déjà fait, avant que l’un de nous ne le rencontre, une analyse d’une durée de quatre ans [227].
Au cours de ce premier entretien, M. A. se plaint d’un état d’inhibition, de vide mental. Il souffre de véritables moments de paralysie psychique qui sont apparus deux ans auparavant, peu après la fin de sa première analyse, suite à la mort subite de son père. Depuis ce décès, son activité onirique a pratiquement disparu, mis à part un cauchemar récurrent où il voit voler des avions, dont un qui s’écrase. M. A. est incapable d’associer, de comprendre quoi que ce soit à son état. Il est désespéré et envisage sérieusement le suicide... mais – et là son ton est particulièrement menaçant – avant cela, il donne à l’analyse sa dernière chance. Sous l’impact de la grande tension qui se dégage de M. A., de la situation de face-à-face, l’analyste s’étonne, à un moment donné, de son propre calme alors qu’il se revoit lui-même, fugitivement, à plusieurs reprises, enfant en danger pendant la guerre. Il remarque que M. A. dit souvent : « Je ne vois plus rien... Je ne vois plus rien... » et que lui-même n’interviendra, pendant ce premier entretien, qu’avec quelques « Je vois... je vois », fait tout à fait inhabituel chez lui.
Au deuxième entretien, M. A. est très étonné d’avoir rêvé : « Placé en haut d’une tour, il voit une petite fille bousculée par un âne, il la sauve... » C’est grâce à la dynamique de ce retour de la toute-puissance infantile de sa pensée que son état de détresse aigu a pu disparaître. Un travail analytique s’engage alors. Quelques mois après, alors qu’il est grippé, M. A., fiévreux, téléphone à son analyste, attendant de lui il ne sait trop quoi. À la séance suivante, l’analysant fait part de sa fureur, lui dit qu’il le trouve sans cœur, incapable de le soigner, bon à rien. La sentence tombe : « C’est vraiment désolant une analyse. »
Puis, sur un ton de recueillement, comme cherchant très loin dans sa mémoire, il raconte... À huit ans, il est atteint de la tuberculose et ses parents l’envoient dans un sanatorium. Ses seuls souvenirs de cette époque sont les cris d’un enfant, la nuit : « Maman, maman ! » Il est troublé d’être incapable de dire s’il est cet enfant hurlant, ou s’il s’agit de quelqu’un d’autre. Ému et très intrigué, il décide de faire un voyage pour retrouver ladite maison. Un grand mur blanc et une rangée de tilleuls lui inspirent une nostalgie infinie, une impression de cassure, le sentiment de l’existence d’un autre lui-même, dira-t-il.
À son retour, M. A. refait son cauchemar habituel des avions, mais modifié par la présence d’une femme avec un enfant dans ses bras, hurlant dans la rue : « Qui veut un enfant mort ? » L’analyste lui demande : « C’est moi ? » M. A. éclate en sanglots : « Laure... ma petite sœur ! » Une petite sœur était née juste avant son départ pour le sanatorium et c’est lors de son séjour là-bas qu’il apprendra son décès. M. A. peut alors se revoir pour la première fois, enfant, debout devant le berceau de la petite sœur nouveau-né. Il est stupéfait par le retour des souvenirs de la naissance de sa sœur et de la mort de celle-ci, leur oubli avait résisté durant les quatre années de sa précédente analyse.
2. Commentaires theorico-cliniques
La complémentarité des moments successifs de cette séquence mérite une étude attentive : la régrédience inattendue chez l’analyste lors du premier entretien, le surgissement d’un travail de figurabilité suivi par celui du rêve de l’analysant, puis la régression de l’état fiévreux, suivie du retour du souvenir de la sœur morte.
La compréhension du destin de la représentation de la sœur morte et des affects concomitants n’est pas aisée. Difficile aussi de comprendre comment ces événements ont pu ne pas revenir à la conscience de l’analysant au cours de quatre ans d’analyse. La remémoration de cette sœur morte en tant que retour d’un refoulé, sur le mode d’une abréaction, n’est pas une explication entièrement satisfaisante [228]. Certes, dans la théorie, on peut admettre un refoulement tellement réussi qu’il ne donnerait pas lieu à la formation de rejetons autres que le cauchemar à répétition. Mais l’état d’inhibition massive de M. A. nous éloigne de l’idée que son oubli serait entièrement explicable comme étant le résultat d’un travail psychique de refoulement. Il s’agirait plutôt de ce que Freud qualifie de « réactions négatives » au trauma, où celui-ci « n’accède plus au souvenir et rien ne se trouve répété » [229], mais « contribuent à la formation du caractère ».
Quand M. A. enfant, sidéré par la séparation d’avec les parents, apprend au sanatorium la mort du bébé, « il n’est pas concerné », selon sa propre expression. Nous supposons qu’il ne peut pas se la représenter, car il est lui-même, psychiquement, plutôt mort que vivant. Du blanc de sa sidération psychique ne s’échappent que les cris « Maman, Maman », dans la nuit.
Les effets traumatiques de la séparation et du deuil de son enfance, puis le deuil de son père peu après la fin de son analyse, toutes ces concordances à travers le temps provoquent chez M. A. une nouvelle inhibition grave de ses systèmes de représentations, sa douleur actuelle pouvant faire renaître, chez lui, celle de ses huit ans. Il préfère encore sa mort réelle à la représentation de cet enfant hurlant devant le blanc de sa propre mort psychique ; mort psychique qui correspondait à l’impact de la simultanéité des traumas : la naissance de la sœur et sa mort, la maladie du patient et la séparation d’avec les parents, dépassant les possibilités intégratives et causales des systèmes représentationnels de l’enfant. Dès lors on comprend mieux, de la part de l’analyste, l’urgence, dès le premier entretien, de la recherche d’une intelligibilité et le surgissement brutal de celle-ci, en l’occurrence la figuration de lui-même, enfant en danger, figuration ayant la valeur d’une intégration immédiate du cauchemar de l’analysant. On comprend également ses « je vois... je vois » inhabituels du premier entretien. En même temps, si sa figurabilité saisissait certes le drame de M. A. qui était là, latent, étouffé par l’inhibition, elle protégeait aussi sa fonction d’analyste. La régrédience de sa pensée lui a permis de résister au choc de la violence du discours du patient ; elle l’a aidé à l’accompagner sans qu’il soit envahi, lui-même, d’affects et de trouver, au-delà de la violence immédiate du sens des représentations de mots du patient, de ses Identités de Pensée, un sens nouveau dans le retour vif, en images, d’un souvenir traumatique de son enfance.
La figurabilité de l’analyste issue de la fonction de liaison propre à la voie régrédiente pourra alors saisir et transformer l’état actuel de la séance en qualité hallucinatoire : sa « vue » surplombe une figure de lui-même dans une situation de danger où la personne, le regard des parents sont totalement absents. Une figure dont la « géométrie » est initiée par le cauchemar de l’analysant et reprise par son rêve de réalisation de désir : la « verticalité » représentait le sens qui unissait toutes les figurabilités, celles de l’analysant et celles de l’analyste. Figure-carrefour d’un travail analytique en double, qu’il s’agisse d’un danger venant de la réalité psychique ou de la réalité externe, ou qu’il s’agisse d’un fantasme de toute-puissance infantile. La verticalité se figurait bien dans les cauchemars de la chute de l’avion mais elle était coupée de sa racine infantile, tant qu’elle n’a pas pu rejoindre le vécu infantile à travers la figurabilité par son propre regard sur son rêve où il était « placé en haut d’une tour », M. A. ne pouvait pas retrouver la verticalité de son regard d’enfant debout devant le berceau, ni celle du regard plongeant des adultes fascinés par le nouveau-né et ignorant son état traumatique, aveugles à sa souffrance. La verticalité formait autant la trace de la violence de la destructivité de M. A. – enfant – la haine envers sa petite sœur, que celle de l’effondrement de son Moi, la perte de la représentation de lui-même. Elle était la forme invisible, à l’origine de ses cauchemars, source pulsionnelle aveugle de l’impact transférentiel. La verticalité était, en quelque sorte, un « canevas » sur lequel n’avaient pas pu être « tissés » les fils de la sexualité infantile. La naissance de la sœur, le désinvestissement parental, sa haine et sa destructivité n’ayant pas pu être liés par la complexité d’une névrose infantile aboutissant, par exemple, à la constitution d’un souvenir-écran ; l’activité onirique restée sous la violence d’un sexuel primordial s’est vue réduite à la figuration répétitive d’un cauchemar, signe de l’échec du travail de figurabilité.
3. Commentaires théoriques généraux
Dès ces premières remarques théoriques, on peut constater que la rencontre avec M. A. a entièrement délogé l’analyste de la technique psychanalytique classique, suivant le modèle de l’interprétation du récit du rêve.
Devant l’insuffisance, voire l’inutilité de son « savoir-faire » habituel, la représentation de sa propre fonction est menacée : il y a comme une rupture du sens d’être là, avec l’analysant, une véritable situation de crise qui conjugue la blessure narcissique et la perte du sens de la rencontre.
Cette perte aiguë du sens de sa fonction implique, pour l’analyste, une attaque des liens de sa pensée par l’analysant, dans le sens entendu par Bion. Difficilement mis en représentation, l’excédent quantitatif aura tendance à provoquer, chez l’analyste, une décharge qui peut, selon la structure psychique de l’analyste, être accompagnée ou non d’une expérience de dépersonnalisation, de sensations corporelles suivant l’image d’un corps déformé par l’atteinte que subit le Moi dépassé dans sa fonction d’intégrité et de cohérence ; ou elle peut même entraîner un mouvement mélancolique. Dans d’autres cas, et c’est ce qui s’est produit dans l’entretien avec M. A, cette même perte aiguë du sens de sa fonction, l’état de névrose actuelle, fait surgir chez l’analyste un autre mode de pensée, une autre réalité où domine le perceptif. Des images qui ne sont plus saisies dans la discontinuité habituelle entre les représentations éprouvées comme internes et les perceptions des organes des sens éprouvées comme externes, mais dans la continuité représentation-perception, comparable à celle du rêve de la nuit, d’une endoperception figurable en rupture avec toute dualité.
Sans cela, ce moment critique de sa pensée peut faire basculer l’analyste : soit vers l’agi et, si c’est un premier entretien, il s’oriente alors vers des interventions actives, matérielles – médicaments, hospitalisation – soit vers un désinvestissement de l’objet-objectif, de l’objet de la perception des organes des sens, accompagné du désinvestissement de la sensorio-motricité, comme lors de l’endormissement. Ainsi, soit la pensée de l’analyste remonte abruptement, côté progrédient, dans une vigilance objectivante vers un acte, soit elle plonge, côté régrédient, dans l’univers endoperceptif hallucinatoire, ferme les yeux sur l’objet objectif traumatique, pour le retrouver autrement dans ce retour sur soi. On pourrait dire que, dans ces circonstances, son seul choix est d’objectiver « à mort » ou de subjectiver « à mort » : le meurtre de sa subjectivité dans l’agieren ou le meurtre de son objectivité dans le quasi-hallucinatoire. L’une des solutions « subjectivantes » est la transformation directe du quantitatif en image, en rêverie, selon le modèle silbérien. Par exemple, la violence de M. A. pourrait alors devenir, chez l’analyste, l’image d’un fauve rugissant et menaçant. Cela aurait sûrement soulagé momentanément l’analyste, mais ce travail psychique limité au préconscient de la rêverie silbérienne et sa narrativité potentielle auraient enfermé la rencontre dans un jeu intersubjectif sans apporter l’intelligibilité nécessaire à la défaillance de la névrose infantile de l’analysant.
La différence de la figurabilité « se revoir enfant en danger » avec le phénomène silbérien, c’est que le travail de figurabilité « déroute » la relation vers l’enfance, vers la détresse infantile, rend intelligible la détresse de l’analysant. Elle aura un effet de miroir transformateur sur le psychisme de ce dernier, qui se concrétisera, la nuit suivante, dans un rêve-réalisation de désir : M. A. se voit « sauver la petite fille ». C’est en cela que la figurabilité de l’analyste n’est pas une simple rêverie, mais un « transfert de substitution », déclenché par l’infantile inaccessible, explosif, de l’analysant, imposant par son Identité de Perception : une figure commune à lui et à l’analysant. La figure d’ « un enfant à sauver » va donner un nouveau sens au présent de la rencontre analytique. Puis elle permettra le surgissement du passé traumatique de l’analysant jusque-là non représenté [230].
La particularité de cette séance est celle d’un travail de figurabilité partagé avec M. A. Il s’est produit en deux lieux et deux temps : initié par la figurabilité de l’analyste, il s’est accompli dans un rêve nocturne chez l’analysant : « la petite fille bousculée par un âne ». Les images hallucinatoires de ce rêve sont en rapport si direct avec les « restes perceptifs » de l’entretien qu’elles semblent surgir du présent de celui-ci. Cette continuité animique où s’estompe l’écart entre hier et aujourd’hui, entre le jour et la nuit, entre représentation et perception, aura un effet frappant chez M. A. lors du récit du rêve : le mouvement régrédient, habituellement discret lorsque l’on raconte un rêve, n’est pas freiné chez lui, au niveau des images et, pendant qu’il raconte le rêve, il éprouve un fort sentiment d’étrangeté, il se dépersonnalise. Du premier entretien au second, chez M. A., les identités analyste-analysant ont brusquement convergé, se reflétant dans l’immédiateté de l’Identité de Perception, moment présent, commun aux deux, en lien étroit maintenant avec l’impact de la violence de son transfert passionnel.
C’est par d’autres moyens que celui habituel du transfert révélateur d’un passé refoulé suivi d’interprétations à partir des représentations déjà présentes qu’un événement traumatique du passé négativé a pu être retrouvé dans ce travail psychique partagé. Avec M. A., il était vital – la survie de la rencontre analytique en dépendait – de pouvoir rendre intelligible, donner figure à sa violence pulsionnelle immédiate imposée par l’actualisation d’un Ça qui, une fois les digues de l’inhibition rompues, se déployait sauvagement, arraché des réseaux des représentations et de leurs racines infantiles. L’événement traumatique du passé, ne pouvant devenir intelligible dans le jeu transférentiel d’une dynamique manifeste-latente, surgissait sous forme d’un excès de quantitatif de névrose actuelle lors de la rencontre. L’inhibition massive, en empêchant les liaisons, perpétuait la non-représentation. Coupé des souvenirs des événements traumatiques eux-mêmes, la véritable souffrance de M. A. n’était pas l’absence des traces mémorielles, mais la trace, jamais disparue, toujours active, de la violence d’une rupture. L’absence de celle-ci au niveau des inscriptions représentationnelles, doublée d’une présence puissamment négative, en creux, n’avait pour unique voie d’accès que la motricité, « se flinguer », ou alors la voie somatique, l’état grippal rappelant sa tuberculose alors qu’il était enfant.
Les cures comme celle de M. A. nous aident à reconnaître que notre travail analytique ne s’épuise pas avec les prises de conscience des représentations inconscientes, avec la recherche de ce que nous savons ne pas connaître ; la mémoire sans souvenirs, le vide représentationnel du sexuel primordial, ce que nous ignorons ne pas connaître, en forment la seconde source.
 
VIII – L’ABORD DE LA PRÉHISTOIRE DE L’ANALYSANT
 
 
« En outre, le constant ressourcement de la pensée psychanalytique dans l’expérience psychanalytique donne une idée du temps qui, non seulement n’appartient qu’à elle, mais est inconnue en dehors d’elle. Nous la nommons le temps éclaté. »
A. Green, 2000 [231].
1. La séance
La séance que nous allons maintenant rapporter en détail a lieu au cours de l’analyse d’un homme d’une trentaine d’années qui, auparavant, en avait fait une de sept ans dont le résultat s’était avéré insuffisant.
C’est dans le but de mettre volontairement l’accent sur le travail de pensée qui s’impose à l’analyste lors de certaines séances et sur son aboutissement en une figurabilité hallucinatoire s’accompagnant d’un sentiment de vérité, d’une conviction sans entraves au moment où elle se produit, que nous faisons le récit de cette séance, artificiellement isolée de l’ensemble de la cure, afin de mieux mettre en valeur notre propos. Le travail de figurabilité de l’analyste, issu de la régrédience de sa pensée, aura pour effet l’ouverture du psychisme de l’analysant à des affects jusque-là forclos correspondant à un état de détresse infantile et à la prise de conscience de la réalité d’une souffrance tout autant ignorée, due à des carences affectives précoces pendant ses deux premières années, imputables à une dépression de la mère et à une absence du père. Nous ne donnerons pas plus de détails sur l’enfance de l’analysant, ni sur les circonstances qui lui ont permis de survivre psychiquement, car il s’agit moins du récit d’une cure que de montrer, au plus près de l’éprouvé, ce qu’est une régrédience de pensée en séance. De montrer la capacité qu’a celle-ci d’approcher les zones irreprésentables de la préhistoire infantile et de permettre à l’analysant de s’approprier une nouvelle capacité, celle de pouvoir éprouver, donner une forme, en affects et en représentations, à sa détresse sans nom ni figure. On pourrait avancer ici une certaine équivalence entre hallucinatoire et contact : le mode de pensée de l’analyste peut « toucher » ces zones inertes de la vie psychique du patient, les désigner, les révéler, à l’instar des soins maternels des zones corporelles en devenir de leur érogénéité, ces zones érogènes que la mère désigne et révèle à son enfant. À l’instar de la transformation nocturne de la sexualité infantile du jour en solution hallucinatoire, la régrédience de la séance retrouve les pleins pouvoirs psychiques de la pensée « rêvante » (J.-B. Pontalis, 2000).
L’analysant débute la séance en faisant part de son état : dans l’intervalle entre la fin de son travail et l’heure de la séance, il avait eu envie d’aller avec une prostituée... comme il l’a fait tant de fois... mais cette fois il n’a pas voulu... il comprend, chaque fois davantage, qu’ « aller voir une pute » avant d’aller voir l’analyste relève sûrement d’une façon de décharger, dehors, une tension qui devrait être réservée à la séance... : « Ma peur de l’homosexualité... peut-être... mais il doit y avoir quelque chose de plus... (silence)... Comme je ne suis pas allé avec une pute, je ne savais pas quoi faire... Je me sentais comme désemparé... je suis allé à la librairie d’histoire qui est ici à côté... (il est féru d’histoire)... j’ai acheté un grand nombre de livres... puis, j’ai mangé de la pâtisserie... après j’ai fait des tours en voiture... je me suis trouvé devant... (il fait allusion à l’importante institution scientifique où il est sur le point d’obtenir un poste de professeur)... je sais que ma voiture de sport, ou les livres, ou manger, c’est mon avidité de posséder... comme ce poste si important... être reconnu... Tout pour combattre cette anxiété qui m’empoisonne. Rien n’y a fait... j’ai continué à me trouver bizarre... ce n’était pas de l’angoisse, pas non plus un sentiment d’être seul... quelque chose de plus déstabilisant... la peur ?... surtout détresse... une douleur... ? »
Ce sentiment qu’il commence à éprouver depuis peu est tout à fait nouveau, il n’en connaît pas l’origine, il n’y trouve pas la moindre explication rationnelle, lui qui, en général, est plutôt doué pour cet exercice... Une douleur nouvelle que l’analyste envisage moins comme un symptôme, moins comme une régression dans la cure, plutôt la preuve que l’analyse va aborder un nouveau seuil. Habituellement, quand le moment de la cure est centré sur la psychonévrose, l’analyste « accompagne » l’analysant dans sa détresse, « entre en empathie », reste au niveau de l’éprouvé de l’affect. Quelque chose d’autre va se passer au cours de cette séance. Chez l’analyste s’installe progressivement un état psychique particulier. Depuis le début, l’analysant parle sur un ton de voix inhabituel, avec un rythme de discours qu’il est impossible de décrire. La sensorialité domine sur le contenu. Un ensemble qui induit, chez l’analyste, un état d’écoute qui ne se recoupe pas tout à fait avec celui de l’attention flottante. Certes, il se sent imprégné par la détresse de l’analysant, mais d’une façon différente de celle de l’empathie [232]. Il s’agit plutôt d’une exacerbation de la réceptivité, d’une qualité d’écoute ne permettant pas d’associer librement, de passer d’une représentation à une autre. Attention d’une intensité rare où la connotation de « flottante » ne correspond plus à la réalité de l’éprouvé. En revanche, ce serait son acuité surprenante qui la définirait le mieux. Sa disponibilité étant bien supérieure à celle qui, habituellement, caractérisait les autres séances avec cet analysant, chaque mot trouvait un écho, résonnait « ultra-clair » chez l’analyste. Son psychisme était comme aspiré par une activité presque hallucinatoire où apparaissaient des images qui possédaient, chaque fois, une vivacité et une netteté hors du commun.
L’analysant raconte un rêve de la nuit précédente : « J’attends le métro. Quand il arrive, je vois une bande de jeunes en train de détrousser les passagers. Je m’étonne qu’ils n’opposent pas de résistance. J’ai peur et je ne monte pas. Le métro s’en va. »
Les associations de l’analysant se font facilement : « J’ai eu peur, je suis un lâche... » Il se sent blessé, se déprime... puis, se rappelle que son père a été attaqué une fois dans le métro. « Il ne s’est pas défendu, il n’a pas opposé de résistance et il a été volé... lui aussi a été lâche. »
Mais l’analysant ne se limite pas à expliquer son rêve comme étant une simple identification. Son expérience analytique lui permet de renverser le sens du contenu manifeste : « En réalité, ça doit être ma propre envie de voler, de tout m’approprier... combien de fois n’ai-je senti l’envie de m’installer à votre place, “de vous prendre votre fauteuil”, cesser d’être petit, malade... enfin reconnu dans ce poste important. » Évidemment, dans cet ensemble-récit du rêve-associations, prendre le « fauteuil », observer le vol dans le train, le souvenir du père attaqué et volé..., tous ces éléments convergent vers un contexte œdipien certain, se concrétisent dans une figuration violente de la scène primitive. Ce niveau, propre aux désirs conflictuels de la névrose infantile, aurait pu suffire. L’analyse du rêve paraissait assez claire. Si la pensée de l’analyste s’était maintenue en attention flottante, le travail de l’analysant l’aurait totalement satisfait. Mais l’arrière-plan de la relation analytique du moment n’étayait pas le sens de ses associations.
Tandis que l’analyste écoutait, un mot qu’il avait « entendu » devint un mot « vu ». Le mot, pourvu d’une grande netteté, s’était pour ainsi dire emparé de son esprit ; et ce, sans que l’analyste puisse comprendre pourquoi. Ce mot, c’était « détrousser ». Signe contre-transférentiel ? Le sens sexuel des mots : « détrousser » ; « trousser » ; « trousser les jupes d’une femme » ; « trousser une fille » ; « un trousseur » ; un « Don Juan », avait sûrement sollicité la sexualité et la curiosité infantile de l’analyste. Néanmoins, il éprouvait un « en plus ». C’est pourquoi il n’est pas intervenu à ce niveau propre au sexuel infantile. Peut-être était-ce aussi le fait que, en même temps que le sens sexuel, il avait également associé un autre sens renvoyant à un contexte différent : « détrousseur de tombes ». Et surtout, l’analysant n’avait rien associé sur le mot « détrousser », ce qui étonnait l’analyste, d’autant que lui investissait d’une façon presque hallucinatoire la même représentation de mot « détrousser ». Soupçonnant déjà quelque chose, il choisit de renvoyer ce mot à l’analysant : « Détrousser ? ». L’analysant est surpris : il sursaute et, irrité, répond : « Détrousser ? Pourquoi dites-vous détrousser ? J’ai dit voler !... D’où avez-vous sorti ce mot ? Pourquoi vous trompez-vous ? » Des reproches s’ensuivent : « Vous êtes distrait, vous n’écoutez pas !... »
Enfin, il se calme... « Bon, si vous dites “détrousser”... si vous voulez que j’associe sur “détrousser”... qu’est-ce que je peux vous dire ? Les détrousseurs, les voleurs de grands chemins... Ou les pirates... » ; et l’analysant se rappellera des histoires de son enfance, le monde de sa période de latence. Il se remémore quelques-uns de ses récits préférés et se délecte en les racontant. Ce qui suscite chez l’analyste des rêveries toutes prêtes en ce sens, des souvenirs des lectures de sa propre enfance. Les personnages, les histoires mêmes se prêtant merveilleusement bien à certaines interventions. Mais en arrière-plan, il a le sentiment que ces histoires ont un caractère défensif. Il n’intervient donc pas. Pendant ce temps, l’investissement du mot « détrousser », sous l’influence de ces histoires, s’est transformé. Maintenant l’intensité de l’image du mot « détrousser » s’est transférée sur l’expression, amenée dans le récit des contes par l’analysant : « la bourse ou la vie ». De « détrousser » au sens sexuel, l’investissement s’était déplacé, chez l’analyste, vers le risque de mort, rejoignant l’association « détrousseur de tombes », et détectant une impasse insurmontable et tragique : si l’on défend la bourse, mort s’ensuit ; si l’on opte pour la vie, la bourse est perdue. Et quand celle-ci représente à la fois une valeur inestimable, sexuelle, génitale, ainsi que la mère protectrice, aucune issue valable n’existe : le sexe ou la mort ; la mère ou la mort. « Détroussé : châtré, sans mère... » L’analyste intervient enfin : « Voler la trousse ? » ; formulation reprenant l’idée de l’analysant : « Voler le fauteuil. »
Aussitôt, l’analysant s’exclame : « Ah, je me souviens de quelque chose. La trousse de toilette de mon père... non, son étui à manucure. J’avais très envie d’en avoir un. J’ai demandé à ma mère de m’en acheter un pareil. J’y ai réussi. J’étais très fier. Un jour mon frère aîné (il avait dix ans de plus) me l’a demandé pour les vacances. Au retour il ne me l’a pas rendu, prétextant qu’il était à lui. Il m’a volé ma trousse ! »
L’analysant avait trouvé un souvenir, une trace mnésique qui contenait une problématique œdipienne : la représentation « du grand frère détrousseur », d’autant que celui-ci était le préféré de la mère. Par là, le rêve, ses associations et, en partie, le contenu de pensée de l’analyste trouvaient partiellement une explication.
D’habitude, l’interprétation se contente d’atteindre ce niveau d’organisation, celui d’une névrose infantile constituée des réseaux de représentations d’une valeur économico-dynamique suffisante pour absorber les forces pulsionnelles en action. Nous nous trouvions en présence d’une excellente séquence analytique selon les règles de l’art. Un processus analytique rigoureux et parfaitement freudien : à partir du transfert et d’un rêve, de son récit, des associations, d’une interprétation, on en arrivait finalement à la récupération d’un souvenir refoulé, à valeur symbolique sexuelle, dans un contexte œdipien.
Cependant, tout au long de cette séquence, le psychisme de l’analyste, indépendamment de sa volonté, continuait à « travailler » en « état régrédient ». Une certaine évolution s’était produite chez lui. L’investissement quasi hallucinatoire n’était plus le mot « détrousseur », et ce n’était pas non plus la formulation « la bourse ou la vie », « la trousse ou la mort ». Le terrain des représentations de mots, investis sous forme d’images, allait être abandonné. D’une façon encore plus vive et plus nette – et cela augmentait son étonnement et sa curiosité – au lieu de visualiser les mots eux-mêmes, il pensait, « voyait » maintenant, directement, une « trousse médicale », sa forme, sa couleur noire. Une accentuation de la régrédience était intervenue. Avec l’effacement des représentations de mots au profit d’une image ultra-claire s’était produite la transformation de ce qui était simple régression formelle en « régression matérielle » [233]. C’est-à-dire l’intensité perceptive de la représentation [234] « trousse » devenant image, la perception que l’analyste en avait était porteuse de la conviction de sa réalité dans l’histoire de l’analysant. Plus la régrédience s’accentue, plus la figurabilité est synonyme de réalité, tel est le cas dans nos rêves ; tel est, jusqu’à un certain point, le cas lors de régrédiences accentuées en séance.
L’analyste ne comprenait pas les raisons d’une endoperception aussi nette et précise ; sa permanence, l’absence de toute autre représentation qui lui aurait permis le déplacement de l’intensité qui s’y concentrait. Et surtout, il s’étonnait devant sa propre certitude que cette image était déterminante.
Normalement, l’analyste n’a pas – ou ne prend pas – le temps de prendre conscience de ces images le plus souvent fugitives, il ne les investit pas ; il aura même tendance à les laisser de côté, à les considérer comme une résistance contre-transférentielle ou comme une distraction, en tout cas une perturbation au bon déroulement du travail de la séance, lui donnant un sentiment de culpabilité. Il rejettera aussitôt une telle donnée, la condamnant, et l’oubliera. Mais il se peut que ce rejet et cet oubli soient équivalents à ceux du réveil, quand nous oublions les rêves de la nuit.
Cette fois-ci l’analyste, à son insu, avait retenu l’image, sans pour autant savoir pourquoi il la retenait, ni quelle pourrait en être son utilité. Tout au plus, obscurément, dès le départ, pensait-il qu’il devait s’en servir, que sa figurabilité était indispensable pour la résolution de cette séquence, que le niveau de névrose infantile représentationnelle était dépassé ; ce qui lui a permis, grâce à l’accentuation de la régrédience, de saisir la forte conviction de posséder enfin « un élément de vérité ». Cependant, se méfiant sans doute de cet arrière-plan, il s’accorde un certain temps sans intervenir. Avec le retour de son écoute habituelle en attention flottante, il se décide à dire à l’analysant, avec une certaine précaution, en devançant le caractère subjectif de son intervention : « À moi, “trousse” me fait penser à trousse médicale. » Dans son élocution, il mit l’accent sur « à moi » [235]. Mené par sa conviction qui, hors la régrédience, avait de quoi être qualifiée d’irréelle, l’analyste avait fait une intervention pour sonder les investissements du moment chez l’analysant.
Naturellement, celui-ci s’étonne à nouveau. Ensuite, il dit cette phrase qui, depuis Freud, donne l’impression à tous les analystes d’être dans le vrai : « Ah, je n’avais pas pensé à ça. » Puis, au bout d’un petit moment : « Bien sûr, vous pensez à la trousse médicale que j’ai pu voir au moment de l’accident de voiture. » Il s’agit d’un trauma à l’âge de trois ans qui a été maintes fois analysé, faisant partie du contexte représentationnel. Accident sans gravité, mais impliquant toutefois le sang, la police, les ambulances, l’hôpital.
Ainsi, à l’instar des souvenirs de l’étui de manucure du père, maintenant un trauma représenté, « un visage en sang », un trauma « rouge », organisateur de l’angoisse de castration et du complexe d’Œdipe, venait une fois de plus mettre en valeur le monde représentationnel. C’était le retour d’un souvenir connu et élaboré, faisant partie de sa névrose infantile et ayant structuré, jusque récemment, la névrose de transfert.
Pour quelle raison l’analyste ne s’est-il pas contenté, d’abord du retour du souvenir de la « trousse » de manucure et, ensuite, de l’association sur la « trousse » du médecin de l’accident ? Pourquoi ce maintien de la régrédience de sa pensée malgré la présence des investissements sexuels infantiles organisés en mémoire refoulée ? Pourquoi la régrédience se confirme-t-elle en régression matérielle à ce moment-là ? Répondre à ces interrogations n’est pas aisé. On peut émettre une hypothèse : les deux souvenirs, celui de l’étui de manucure et celui de l’accident, ont en commun le même état de sidération passive de l’enfant, répété au présent dans le rêve où le rêveur est frappé d’immobilité alors que le mouvement concerne uniquement le train. Cette insistance dans la mise en avant par l’analysant de son immobilité fait que celle-ci devient prioritaire dans le psychisme de l’analyste, au détriment du contenu des souvenirs (nous y reviendrons). Dépouillé de ses investissements sexuels infantiles, l’ensemble rêve-transfert avait donné lieu à un travail de figurabilité chez l’analyste répondant à un « transfert de substitution » dont la forme émergeante, visible, était la « trousse médicale », signifiant la « mémoire sans souvenirs » du « rêve-en-soi ».
Ainsi ces souvenirs historiques de l’analysant lui semblaient, cette fois-ci, non seulement des souvenirs-écrans mais l’analyste avait surtout le sentiment qu’ils étaient des barrières servant à occulter un autre problème. Il en fut définitivement convaincu quand il associa son état d’écoute à ce qui lui était revenu souvent en mémoire dans cette analyse : « Un train peut en cacher un autre. » Simultanément surgit, dans son esprit, une expression que l’analysant avait répétée quelque temps auparavant : « Ce n’est pas mon histoire », faisant allusion à ce qui s’était passé pendant sa première et sa deuxième années : la maladie et la dépression de la mère qui l’avait désinvesti à ce moment-là, l’absence du père. Événements qui avaient été ensuite l’objet d’un non-dit familial ; jamais abordé, jamais commenté en famille, l’analysant s’étant contenté d’un vague « j’ai entendu que ma mère a été malade ». Cela en était resté là pendant sa première analyse et avait duré un certain temps durant celle en cours. Jusqu’à ce que son évolution, ses progrès permettent à l’analysant de se confronter au non-dit, devenu progressivement gênant dans sa cure. Il décida alors d’en savoir plus. Ses recherches ayant abouti, le renseignement étant pris, il liquide le problème : « J’étais trop petit... je n’avais que 6 ou 8 mois... je ne peux pas m’en souvenir. » Et la conclusion était tombée, irrévocable : « Cela n’est pas mon histoire. » Soulagé par ce point final, l’analysant ne reviendra pas sur ce problème, et n’entend rien de ce qui pouvait y renvoyer dans les interprétations de l’analyste. La séance que nous rapportons viendra bouleverser cette accalmie de plus en plus fausse, due à son évolution, comme en témoigne l’état de malaise précédant la séance et le mode de discours à l’ouverture.
L’analyste ne se contentera donc pas, cette fois-ci, du « trauma rouge » maintes fois analysé. Dans sa régrédience, pour l’analyste, tout prenait le sens d’ « être entré » dans l’histoire dans laquelle l’analysant ne voulait, ne pouvait pas rentrer. La régrédience de sa pensée faisait éprouver à l’analyste le sentiment irréel que lui, il « se souvenait » de cette « histoire sans souvenirs », de cette « mémoire anhistorique », de cette préhistoire qui n’avait pas pu s’organiser, chez son analysant, sur un mode représentationnel accessible à la conscience.
Ainsi, fort de sa conviction de l’importance du chemin régrédient parcouru, il dira à son analysant comme quelque chose d’évident, connu de tous deux, évidence qui s’écarte du non-dit familial, le contrecarrant : « Moi, j’ai pensé à la trousse du médecin qui devait venir quand votre mère est tombée brutalement malade et vous a séparé d’elle. »
À nouveau, bien sûr, l’analysant est déconcerté. Au bout d’un moment, il se remet : « Ah, cela me fait un effet bizarre. » Puis il proteste : « Mais je ne peux pas m’en souvenir, je devais avoir moins d’un an... Tout cela ne me sert à rien... Ce sont des histoires que vous inventez... »
Un long moment de silence a lieu, un silence intense, cependant dépourvu d’angoisse. Puis, serein, avec un calme étonnant, l’analysant avoue : « Je sens en moi l’envie de nier tout cela, de penser qu’il n’est pas possible que ma mère ne se soit pas intéressée à ce que j’étais, qu’elle n’ait pas tenu compte du bébé que j’étais... Ce n’est pas possible... Je sens l’envie de minimiser tout cela. »
Le même silence intense persiste. « C’est curieux l’effet que je sens en moi. Je préférerais ne pas le sentir, je ne sais pas ce que c’est... je préfère penser que tout ce que vous dites est artificiel... que c’est vous qui inventez tout cela. » Puis, se ressaisissant : « Mais j’ai maintenant le souvenir clair d’avoir employé le mot “détrousseur” en racontant le rêve. » La séance finit sur ce commentaire.
Grâce à la régrédience de sa pensée, l’analyste avait tissé un lien entre, d’un côté, dépression, désinvestissement, détresse et, de l’autre, un tiers, la représentation « docteur », à la fois une image paternelle forte, réparatrice, tout en étant celui qui le séparait, qui tranchait dans un univers fusionnel mère-fils, ce que l’analysant avait après coup éprouvé comme le Paradis de son enfance, sa mère ne l’ayant envoyé à l’école qu’à l’âge de six ans. Allant au-delà de ses représentations de mot préconscientes, l’analyste avait accompli un travail de figurabilité encadrant le brutal désinvestissement maternel, au cours des deux premières années, par une causalité œdipienne à forte capacité représentationnelle, donnant place et sens à la détresse innommable et ignorée, la rendant enfin accessible à la conscience. Certainement, « trousse » et « docteur » ne correspondaient à aucune trace mnésique inscrite chez l’analysant. Mais ici, à la différence du registre de la névrose infantile et de son prolongement, la névrose de transfert, le véritable enjeu était moins la pertinence de la reconstitution ou de la levée d’un refoulement ; il se situait plutôt au niveau de levée de l’impossibilité de nommer, de croire en un événement appartenant à la « mémoire sans souvenir ». Tant que l’analyste n’a pas, lui-même, « vu sans comprendre » quelque chose apte à susciter sa conviction en la réalité de cet événement vécu par l’analysant, celui-ci n’avait pas la possibilité d’ « entrer » dans son histoire infantile, d’intégrer sa préhistoire. Seul le travail de figurabilité de l’analyste pouvait avoir la capacité de fonctionner comme un « attracteur œdipien » (M. Ody, 1989) [236] avec sa potentialité causale ordonnatrice.
Cette étonnante séance, que l’analyste ne rencontre pas souvent, aura eu la capacité, par la suite, de faire advenir, progressivement, chez l’analysant, une mise en représentation de sa détresse, sa coloration en affects dicibles ; de révéler un passé se présentant jusque-là comme une « réalité sans qualité », sans nom ni figure, et totalement absent de la relation analytique comme il était absent de la vie relationnelle de l’analysant. Désormais, détresse et passé pourront se présenter, se répéter sous des formes différentes, se déplacer d’un contenu à un autre, s’actualisant et donnant les récits les plus divers, dont l’analyse conduira inexorablement à la retrouvaille, d’une façon de plus en plus précise, de l’éprouvé d’une douleur difficilement « négociable » par le moi. Élaboration, ensuite, de la détresse « préhistorique », infiltrant et remodelant, dans sa progressive historisation, la névrose de transfert et reconstituant la cohérence de l’histoire infantile, avec les changements conséquents dans les investissements objectaux.
2. Commentaires théorico-cliniques
Beaucoup d’aspects de cette séquence bien complexe mériteraient d’être étudiés. Parmi eux, le fait que l’analyste est à « l’écoute de son écoute », dont la description et l’importance pour la cure ont été précisées par Haydée Faimberg [237], de même que le rôle du mécanisme de déni dans la constitution d’une image idyllique de l’enfance : « Mon enfance a été un Paradis », visant à renforcer ce qui, de toute façon, ne pouvait advenir à la conscience, ne pouvait se manifester que dans le caractère (Mo ïse et le monothéisme).
Nous nous occuperons principalement de ce qui concerne le lien de la pratique analytique avec la théorisation (T. Bokanowski, 1998) [238] que nous proposons dans ce rapport : la mémoire préhistorique, et la façon dont elle peut être saisie au niveau des rêves, au niveau du transfert ; plus exactement grâce à leur confluence.
L’idée que le rêve de l’analysant réunissait, dans son travail de figurabilité, les caractéristiques d’une scène primitive, a déjà été évoquée. On remarquera aussi, sans doute, qu’il exprime, dans sa figuration, un contraste entre l’action d’une part (le métro arrive, le vol, le métro s’en va) et, d’autre part, l’attitude immobile du rêveur. Ce contraste entre l’inhibition motrice et l’activité de « voir » est significatif. Nous émettons l’hypothèse que c’est là, dans ce contraste, que le rêve est un « rêve-mémoire », que l’on peut y déceler une tentative de figurer une « mémoire sans souvenir » : autrefois état de sidération devant un phénomène incompréhensible pour un bébé devenu maintenant un rêveur qui perçoit une scène violente, absorbé par le mouvement de ce qui arrive et s’en va d’une façon inattendue. À la différence près que le rêve tente de donner un contenu et une causalité à la détresse d’autrefois : tu vois, ce n’est qu’un vol ! Il tente ainsi de consoler le rêveur. Mais il échoue, le rêveur reste immobilisé par la terreur du bébé qu’il était autrefois. Sans doute les deux traumas représentés, l’étui de manucure et l’accident, sont-ils à comprendre comme des souvenirs-écran se forçant de donner sens à l’irreprésentable anhistorique.
L’échec relatif du rêve se manifeste le lendemain comme, pourrions-nous dire, « reste nocturne » venant infiltrer le jour la tonalité du discours lors de la séance. Notamment le récit du temps vide entre deux investissements, celui du travail et celui de la séance. Le reste nocturne s’y manifeste : d’abord sous forme d’un désarroi sans représentation que l’analysant combat cette fois-ci sans succès, par ses activités (achat, manger, voiture...), puis, une fois allongé, sous forme d’une impossibilité à comprendre, à investir son propre discours.
Qu’est-ce que l’analyste, lui, peut « comprendre » de ce désarroi ? En tout cas, ce qu’il « entend » d’une manière prédominante, ce sont les inflexions de la voix de l’analysant, un sens « possible » que la sensorialité de la voix véhiculait. Ce sens « possible » réussit à saisir le psychisme de l’analyste, le retenant dans une position de surinvestissement du « voir », tout comme le rêveur l’était, au détriment de l’intelligible de l’écoute de représentations. Un « travail en double » [239] était à l’œuvre avant même le récit du rêve. De ce fait, ce dernier ne pouvait pas jouer le rôle habituel ; l’état particulier « en double » du psychisme de l’analyste a fait qu’involontairement, il était plus réceptif au « rêve-en-soi » qu’à un récit. Les images du rêve de l’analysant ont servi d’intermédiaire, de « reste nocturne » pour le travail de figurabilité diurne de l’analyste, qui allait ensuite faciliter sa conviction dans l’intelligibilité de la réalité psychique de la préhistoire de son analysant.
Il y a eu une inversion du cours habituel. Comme E. Gómez Mango le remarque, dans une cure, habituellement, « le récit du rêve rapporté... est toujours au service du transfert : c’est sa servitude involontaire ». Il est nécessairement conditionné, influencé par le déroulement de la cure... Seul le travail du rêve, la dynamique même de sa formation, seraient hors influence, non atteints par la « force d’attraction » (J.-B. Pontalis, 1990) qui « domine, fonde et soutient le mouvement de la cure » [240], [241]. Dans la séquence que nous rapportons, à ce moment précis, la « force d’attraction » du transfert – la dynamique récit du rêve-transfert – est faible ; en tout cas, ne peut être entendue par l’analyste. Son état de régrédience inverse le cours habituel, se défait du récit du rêve et rejoint, autant que faire se peut, le travail même du rêve. Le transfert des contenus représentés étant ainsi écarté, la relation analysant-analyste change de trajectoire et profite, pourrait-on dire, de l’attraction « généralisée » de la convergence-cohérence du travail du rêve.
Comme dans le cas de M. A., c’est dans cette confluence d’un transfert, porteur « aveugle » d’une « mémoire amnésique » et d’un rêve échouant à la figurer, que chez l’analyste, à son insu, se produit une régrédience de sa pensée, comme pour assurer la survie de sa capacité d’intelligibilité et le maintien de sa fonction d’analyste, sans tomber dans le contact « aveugle » de l’empathie ou d’un acte. On peut dire, en effet, que dans cette séance, comme dans celle de M. A., la puissance des affects en jeu qui spontanément appellent un état empathique et/ou l’urgence d’un acte, la concrétude d’un répondant affectif de la part de l’analyste, a été jugulée : au lieu d’emprunter la voie des organes des sens ou celle motrice, les affects éveillés chez l’analyste ont emprunté la voie hallucinatoire et se sont transformés conséquemment en figurabilité [242].
Ce qui primait pendant la séance, ce n’était pas le récit du rêve, la tension manifeste-latent, le rapport récit du rêve-transfert ; mais l’action du « rêve-en-soi », l’effet « reste nocturne » sur la relation analyste-analysant dans une actualisation aiguë. Pour l’analysant, « être nommé », « reconnu », dans sa fonction scientifique, être celui qui sait et qui explique, n’étaient plus que des tentatives désespérées, par un renversement en son contraire, de nier le bébé sidéré qui voyait sans comprendre et qui souffrait sans savoir, dépourvu de mots pour le penser, pour le dire. La « trousse médicale » émergeait comme une image qui ne niait pas, qui pouvait saisir à la fois la reconnaissance de la souffrance, de l’impuissance devant « les faits », et la possibilité, grâce à la figure du « Docteur », de renoncer à la toute-puissance infantile – vouloir guérir la mère et combler l’absence du père – pour enfin « voir » en soi le bébé sidéré qui « voit sans comprendre ». Le travail psychique de l’analyste réussit à figurer là où le travail du rêve avait échoué dans se tentative de « dire » la préhistoire. Échec de la « mémoire du rêve » provoquant l’orientation et la transformation du désarroi inaccessible de l’analysant vers la figuration d’une scène primitive, puis la banalisation du désarroi au moyen de la causalité : « C’est un vol. » Alors que la figurabilité « trousse du docteur » est potentiellement porteuse d’une causalité historique affectivement investie par la sexualité infantile.
Admettre, en fin de séance, avoir dit « détrousseur » et non « voleur » suppose, de la part de l’analysant, l’investissement des « faits », que sa préhistoire lui appartient ; il peut laisser enfin s’exprimer, dans la suite de l’analyse, sous mille et une figures, sa douleur restée jusque-là sans nom ni visage, celle d’avant le « paradis ».
3. Écoute régrédiente et interprétation
Dans la cure, lors des moments d’accentuation de la voie régrédiente chez les deux partenaires, la pensée régrédiente de l’analyste se saisira de la simultanéité du moment. Le processus de transformation, propre à la régrédience, qui s’ensuit devrait être en mesure d’intégrer la réalité de deux psychismes régressés. Sur cette base, dans certaines cures et à certains moments, l’analyste doit accepter – non pas grâce à une discipline comme le préconise Bion, mais au contraire indépendamment de sa volonté – qu’au sein de son travail habituel en attention flottante se produise, d’une façon qui le surprend toujours, une accentuation de la voie régrédiente. Si l’attention flottante peut être considérée comme une régrédience a minima, nous pourrions appeler « écoute régrédiente » la disponibilité psychique de l’analyste en état de régrédience capable d’opérer un travail de figurabilité.
Produit du processus de convergence-cohérence [243], opérant au sein d’un « travail en double », la figurabilité qui en sort pourra étayer un type d’interprétation opposé à celui de l’interprétation classique. Des interventions de l’analyste qui, au lieu de désunir comme le fait l’interprétation classique – dont la visée séparatrice renvoie l’amour de transfert d’ « ici et maintenant » à un « ailleurs » et à un « autrefois » – trouve au contraire sa finalité dans ce que Freud décrit dans « Au-delà du principe de plaisir » : « Celle de lier les pulsions instinctuelles, une des plus précoces et importantes fonctions de l’appareil psychique... un acte préparatoire qui introduit et assure la maîtrise du principe de plaisir. »
Une telle modalité d’intervention n’est pas, à proprement parler, une interprétation, tout simplement parce que, en réalité, elle ne dévoile pas un sens latent ; elle est créatrice de sens, là où il y n’avait que désorganisation. Pourtant, nous tenons à la considérer comme interprétation car, s’il est vrai qu’un sens latent « déjà là » n’y existe pas, il n’empêche qu’elle est porteuse d’un sens aléatoire [244] sous-tendant une dialectique entre : d’un côté, les tendances marquées par le sexuel infantile investi dans les zones érogènes et l’objet, et qui profite de l’opportunité qui leur est offerte, lors d’un état de régrédience, pour imposer le sens des désirs infantiles déterminés par l’histoire ; et, d’un autre côté, le sens aléatoire qui, inévitablement, se produit du fait de l’état de simultanéité des éléments présents à un moment donné dans les deux psychismes, sous l’orientation du principe de convergence-cohérence, aboutissant dans l’issue hallucinatoire d’une intelligibilité : la figurabilité.
En paraphrasant la recommandation de Freud (1925) : « Ce n’est pas l’interprétation mais le travail du rêve qui est l’essentiel » [245], nous pourrions dire, en ce qui concerne la préhistoire de l’analysant, que ce n’est pas son interprétation mais le travail régrédient de la pensée qui est l’essentiel.
De nos jours, la séance analytique « traque » deux sortes d’inconnu sur des voies régrédientes parallèles mais, paradoxalement, convergentes : les régressions transférentielles ouvrent l’accès à l’infantile inconscient, représenté et refoulé, tandis que la régrédience de la pensée révèle l’infantile primordial non représentable. C’est pour la compréhension de cette deuxième voie que l’étude analytique du « voir sans comprendre » de la régrédience, de la figurabilité, est devenue indispensable.
 
POUR CONCLURE PROVISOIREMENT ET OUVRIR LA DISCUSSION
 
 
« Mais le progrès de la connaissance ne tolère pas non plus de rigidité dans les définitions. Comme l’exemple de la physique l’enseigne de manière éclatante, même les “concepts fondamentaux” qui ont été fixés dans des définitions subissent un constant changement de contenu. »
S. Freud, 1915 [246].
Comme dans toute évolution inhérente aux domaines de la pensée, on peut parler actuellement, dans la théorie analytique, d’une implosion de l’espace-temps, d’un changement dans la conception du rapport de la topique et de la temporalité psychiques avec la réalité, changement déjà amorcé par l’évolution de la pensée de Freud passant de la première à la deuxième topique. Conséquemment apparaissent de nouvelles voies de recherche, de nouvelles dialectiques, de nouvelles causalités, comme celle du jour et de la nuit initiée par Michel Fain et Denise Braunschweig, ou comme, dans l’œuvre d’André Green, le travail du négatif et, récemment, les figures de l’éclatement temporel.
L’étude de la régrédience nous apprend que l’intelligible dans une séance n’est pas uniquement ce qui apparaît, se présente, à la Cs à partir des systèmes solidaires Pcs-Ics dont la clé est la représentation de mots, mais que l’intelligibilité s’étend à l’endoperceptif figurable ; et le non-intelligible n’est pas seulement ce qui est censuré par l’interdit ou la rationalité, mais l’impensable, l’irreprésentable réalité du Ça.
Dans cette perspective de recherche, l’intérêt pour la force, l’étude de la dynamique pulsionnelle, se déplacent de l’acte psychique lui-même à ce qui existe en puissance. Non pas ce qui est déjà préexistant, prédéterminé, telle une représentation inconsciente, mais ce qui a la potentialité d’exister si les conditions régnantes rendent cela « possible » [247].
La dynamique du désir inconscient qui pousse vers une réalisation comprend la dimension de l’ensemble des constituants psychiques. Le modèle métapsychologique en est l’étendue du travail du rêve, et sa figurabilité, source de sens nouveaux. L’étude classique du latent s’opposant au manifeste se trouve complétée par l’étude du « possible », ce qui ne préexiste pas psychiquement et qui, cependant, tend à advenir, à s’actualiser, et peut participer au travail analytique. Sur le plan de l’économie psychique, les enjeux sont différents : la mise à jour du latent consomme, fait chuter, le potentiel pulsionnel, tandis que l’actualisation directe du sexuel infantile, souvent « accidentelle », le potentialise. Cette dialectique entre le déterminé et le « possible » représente un vaste champ de recherche pour la théorie et la pratique analytiques.
Au-delà des sens que la mise en mots d’une figurabilité, son entrée dans une narrativité, peut découvrir, sa solution hallucinatoire relève en elle-même du sens de la transformation qualitative : un déplacement du centre de gravité de la relation sujet-objet, une sorte de mutation de l’investissement d’objet, en tenant lieu d’objet-de-la-satisfaction-hallucinatoire. Ce décentrement de la dynamique des topiques, des rapports entre parties constituantes, n’est pas tant le signe d’un lien transférentiel agissant que d’un nouveau point de départ transférentiel.
Avec M. A., la figurabilité a réellement eu un tel effet. Au lieu d’aller du problème que représentait la compréhension de l’état de l’analysant à une solution pensée et/ou agie, qui aurait probablement réifié la problématique dépressive, explosive, de M. A., la pensée en mots de l’analyste se laissant aller à la régrédience de ses processus de pensée bouleversa les données. Un problème brusquement s’est transformé en un autre : la figuration d’un état traumatique de sa propre histoire infantile introduisit un nouveau sens. La transformation initiée par celui-ci ouvrait l’entretien à une activité pulsionnelle transformationnelle chez le patient, aboutissant, lors du travail régrédient du sommeil, au nouveau rêve de M. A. et à son récit, redéfinissant les données de la rencontre devenue ainsi « analytique » et, par là même, lui offrant un nouveau départ.
Le processus transformateur de notre deuxième exemple est différent. Sans exigence temporelle, il se déroule suivant l’évolution d’un contenu de pensée de l’analyste. Mais son aboutissement est du même ordre : un contenu en Identité de Perception accompagné d’un sentiment de conviction. Ici, la figurabilité de l’analyste ne concerne pas un souvenir de sa propre histoire, mais elle est tout autant porteuse d’un sentiment de réalité : ici, la conviction de ce qui aurait pu être un souvenir de son analysant rend historique une préhistoire désorganisatrice. La figurabilité de l’analyste a la valeur de l’investissement de quelque chose qui « aurait dû avoir lieu » chez l’analysant, et dont l’absence rendait la souffrance inorganisable, irreprésentable.
Ces « aventures de sens » qui engagent, dans leurs processus, toute la potentialité de la « mémoire sans souvenirs » de l’analysant et la globalité des possibilités psychiques de l’analyste, se déploient dans une double traversée croisée entre deux psychismes, incluant alors la totalité des réalités psychiques de la situation analytique : la réalité intrapsychique et intersubjective des deux psychismes. Plus précisément, ces réalités, du fait de l’état de régrédience, n’en font qu’une : celle d’un vide représentationnel où deux psychismes, le temps d’une simultanéité de leur tendance fondamentale propre au sexuel primordial, y « tissent » des liens figurables qui échappent à ceux prédéterminés propres à la sexualité infantile. Ces « aventures de sens » sont aussi irréversibles dans leurs effets qu’elles ne provoquent d’indétermination et d’hétérogénéité dans les topiques, elles s’enveloppent si bien dans des espaces-temps insaisissables que, si l’on se conformait à la notion classique de névrose de transfert, on devrait les considérer comme non analytiques.
Dans notre désir de pouvoir accéder à la compréhension de ces « aventures de sens », nous avons privilégié, dans notre rapport, l’étude d’une certaine dimension tragique de l’infantile : la contrainte incontournable de la répétition de faire et de défaire sans cesse ses liens à l’objet. Une priorité a été accordée à une conception théorico-pratique de l’infantile, déchiré par l’impossibilité de se partager entre l’objet-perdu-de-la-satisfaction-hallucinatoire suivant l’exigence du sexuel primordial, et l’objet représenté suivant l’organisation de la sexualité infantile. De ce fait, nous regrettons de ne pas avoir pu traiter, dans les limites imposées de ce rapport, de la complexité opérant entre ce qui est « narrable » et ce qui est figurable. Un tel éloignement, même provisoire, du modèle de l’analyse du récit du rêve peut donner le sentiment que notre rapport est trop partiel ou partial. Nous espérons pouvoir rétablir l’équilibre lors de la discussion.
L’objectif dernier de notre rapport se résume en deux points :
L’un est le refus des dogmes d’analysabilité rendant systématiquement responsable, en dernier ressort, la structure de l’analysant ; et le refus d’un enfermement dans une lutte réalistique par des « actes » de l’analyste suivant une vision simplificatrice des « carences précoces ». Nous avons tenté d’aborder les souffrances de la préhistoire infantile « sans souvenirs », « sans contenu », par le potentiel d’intelligibilité de la régrédience, de la figurabilité, notions inséparables de la métapsychologie du rêve.
L’autre point s’ensuit : la nécessité d’une extension du champ de l’analysabilité au « vif » [248] de ce sexuel primordial, qui n’a jamais cessé de dérouter, de scandaliser la pensée vigile, la pensée de l’adulte, fût-il psychanalyste de profession. Fût-il Freud lui-même dont on connaît l’intérêt-désintérêt pour les phénomènes régrédients de la séance, pour la « face occulte » du rêve. Car la vie psychique est une temporalité de l’espace de nos régrédiences.
 
NOTES
 
[1] S. Freud (1923), Psychanalyse et Théorie de la libido, OC, t. XVI, PUF, p. 196.
[2] W. R. Bion (1975), Une mémoire du futur : le rêve, trad. Cl. Legrand, Lyon, Césura, 1989, p. 11.
[3] J. et M. Cournut, Revue française de psychanalyse, 5/1993, numéro spécial Congrès, 1535-1558.
[4] A. Green, Ouverture à une discussion sur la sexualité dans la psychanalyse contemporaine, Revue française de psychanalyse, 1/1997, 225-232.
[5] Robert Emde, Une progression : les influences intégratrices des affects sur le développement et en psychanalyse, Revue française de psychanalyse, 1/1999, 189-216.
[6] S. Freud (1905), Trois essais sur la théorie de la sexualité, p. 171 ; note ajoutée en 1910, trad. B. Reverchon-Jouve, NRF-Gallimard, 1962.
[7] S. Freud (1905), ibid.
[8] R. Fairbairn (1941), Une psychopathologie révisée des psychoses et des psychonévroses, in Études psychanalytiques de la personnalité, p. 32 et 33. Préface d’Henri Vermorel, postface de James Innes-Smith, trad. de Pierre Lecointe, Éd. du Monde interne. Plus tard, en 1957, en réaction aux critiques, il nuance son propos : « C’est l’individu dans sa capacité libidinale et non la libido qui est en quête de l’objet. » Mais sa conception de fond reste identique.
[9] André Green (2000), Le temps éclaté, Éd. de Minuit, p. 119.
[10] M. Little (1985), Mon analyse avec Winnicott, traduit en français en 1986 dans la Nouvelle Revue de psychanalyse, no 33 ; puis dans le recueil d’articles de M. Little, Des états limites : l’alliance thérapeutique, Éd. Des Femmes, trad. de Gabrielle Nagler, p. 514, 516-517.
[11] Le rapport déjà paru (janvier 2001) dans la publication interne au CPLF, nous avons pris connaissance de l’article de Wynne Godeley « Saving Masud Khan » (London Review of Books, 22 février 2001) témoignant des dérives que la « régression à la dépendance » peut faciliter.
[12] Jacques André (1999), L’unique objet, in Les états limites, Collectif, PUF, p. 2.
[13] S. Freud, « Correspondance avec Fleiss », lettre du 21 septembre 1897, où il énonce la célèbre phrase : « Je ne crois plus à ma “neurotica” », in La naissance de la psychanalyse, PUF.
[14] Nous écartons ici les cas décrits par Spitz de déprivation massive, d’hospitalisme, où la pulsion de mort désorganisatrice a le dessus sur les forces de liaison d’Éros, qui exigent des méthodes thérapeutiques spécifiques.
[15] S. Freud (1923), Petit abrégé de psychanalyse, in Résultats, idées, problèmes, II, PUF, p. 110, aussi dans OC, t. XVI, p. 347.
[16] S. Freud (1915), Pulsion et destins des pulsions, p. 169, trad. J. Altounian, A. Bourguignon, P. Cotet, A. Rauzy, OC, t. XIII, PUF.
[17] S. Freud (1914), Pour introduire le narcissisme, in La vie sexuelle, coll. « Bibliothèque de Psychanalyse », PUF, p. 84.
[18] A. Green, (1986 a), Pulsion de mort, narcissisme négatif, fonction désobjectalisante, in La pulsion de mort, Collectif, PUF ; (1998 b), L’intrapsychique et l’intersubjectif en psychanalyse, Québec, Lanctôt éd.
[19] A. Green (2000), ibid., p. 120.
[20] Paul Denis (1997), Emprise et satisfaction, coll. « Le Fil rouge », PUF, p. 50-55.
[21] S. Freud (1915), Pulsions et leurs destins, dans Métapsychologie, Gallimard, p. 18-19, aussi dans OC, t. XIII, p. 169-170. Cette conception du rapport pulsion-objet, Freud ne cesse de la répéter depuis Trois essais : « Il faut en conclure que ce n’est pas l’objet qui constitue l’élément essentiel et constant de la pulsion sexuelle » (S. Freud (1905), ibid., p. 33).
[22] J. Laplanche (1970), Vie et mort en psychanalyse, Flammarion, p. 122-124.
[23] S. Freud (1900), L’interprétation des rêves, trad. I. Meyerson et D. Berger, PUF, 1971, p. 481 (c’est nous qui soulignons).
[24] C. et S. Botella (1990), La problématique de la régression formelle de la pensée et l’hallucinatoire, in Psychanalyse, questions pour demain, Collection des Monographies de psychanalyse, Colloque de l’Unesco.
[25] A. Gibeault (1994), « ... l’expérience de la satisfaction hallucinatoire du désir, corrélative d’un investissement de l’objet avant sa perception, remet en question la distinction entre le sensible et l’intelligible, entre le “je pense” et la “chose en soi” propres à la pensée kantienne » (Contre-transfert et réceptivité, Revue française de psychanalyse, 5-1994, numéro spécial Congrès, 1650-1658).
[26] S. Freud (1911), Formulations sur les deux principes de l’advenir psychique, OC, t. XI, trad. de P. Cotet et R. Lainé, PUF, p. 14.
[27] S. Freud (1900), ibid., p. 482.
[28] M. Neyraut (1997), Les raisons de l’irrationnel, PUF.
[29] D. Winnicott (1954), Les aspects métapsychologiques et cliniques de la régression au sein de la situation psychanalytique, in De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, et M. Little (1987), La valeur de la régression à la dépendance, in Des états limites. L’alliance thérapeutique, trad. de Gabrielle Nagler, Éd. Des Femmes.
[30] A. Green (2000), ibid.
[31] C. Bollas (1986), L’objet transformationnel, in Revue française de psychanalyse, 4-1989, 1181-1196.
[32] Il y a également les traces perceptives des « restes » sensoriels auto-érotiques des doubles auditifs et spéculaires, au sein de l’investissement de chaque représentation de mot. Quant aux images visuelles, B. Lewin (1968), dans « Le passé en images » (Revue française de psychanalyse, 4-1990, p. 1044), décrit une période de l’enfance où pensée et imagination ont essentiellement un caractère visuel, période de la « pensée en images ». Pour Lewin (ibid., p. 1052) : « Ce sont les images qui prédominent dans le mode de pensée et les sentiments de l’enfant. Les images précèdent l’action, même si cette dernière suit de près... : l’énergie est ici libre. » « Pensée en images », qui ne se limite pas à un avant le langage mais, d’une façon plus ou moins intense, selon les individus, se maintient tout au long de la vie. Bien que « plus les hommes vieillissent, plus leur pensée est souveraine et plus ils perdent leur pouvoir de visualisation ».
[33] Une chose : Das Ding.
[34] S. Freud (1925), La négation, OC, t. XVII, p. 169. Il s’agit d’une idée avancée plus d’une fois, notamment dans Trois essais sur la théorie de la sexualité, 1905 : « Trouver l’objet sexuel n’est, en somme, que le retrouver. »
[35] S. Freud (1895), Esquisse d’une psychologie scientifique ; G. W. Nachtragsband, 1885-1938, p. 457. Anne Berman, dans le passage souligné par nous, une fraction non assimilable (in einem unassimilierbaren – das Ding) a traduit das Ding par objet, la différence se perdant alors avec la « fraction assimilable », celle de propriétés de l’objet, La naissance de la psychanalyse, PUF, 1969, p. 376.
[36] J. Lacan (1959), Das Ding, Le Séminaire, liv. VII, Le Seuil, p. 65.
[37] J. Lacan (1959), Das Ding (II), ibid., p. 72.
[38] C. et S. Botella (1992), Le statut métapsychologique de la perception et l’irreprésentable, Revue française de psychanalyse, 1-1992, 23-41.
[39] S. Freud (1900), ibid., p. 461.
[40] Suivant la Métapsychologie 1900, nous défendons depuis 1992 l’origine pulsionnelle de la perception.
[41] S. Freud (1915), Complément métapsychologique à la théorie du rêve, in Métapsychologie, PUF, Gallimard, et aussi dans OC, t. XIII.
[42] S. Freud (1914), Pour introduire le narcissisme, trad. de J. Laplanche, in La vie sexuelle, PUF.
[43] S. Freud (1932), Nouvelle suite des Leçons, Gallimard. Et aussi OC, t. XIX, dont l’équipe de traducteurs a préféré employer l’adjectif « anodine ».
[44] S. Freud (1936), Un trouble de mémoire sur l’Acropole, dans Résultats, idées, problèmes, II, PUF, p. 227, et aussi dans OC, t. XIX, PUF, p. 335.
[45] S Freud (1900), ibid., p. 481.
[46] S. Freud (1915), L’inconscient, in Métapsychologie, Gallimard, éd. 1968, p. 74, trad. dirigée par J. Laplanche et J.-B. Pontalis, et aussi in OC, t. XIII, p. 212. Ici les traducteurs ont préféré l’expression « prolongation lointaine de l’animisme primitif ».
[47] Christopher Bollas (1997) décrira la voix prenant la place du contact physique lors de la régression de la séance, Des mots pour le dire, in Revue française de psychanalyse, 1-1997, 203-208.
[48] Peut-être peut-on faire ici un rapprochement avec ce qu’Anna Potamianou, s’inspirant de René Thom, qualifie de prégnance et de saillance de la vie psychique. A. Potamianou (1995), Processus de répétition et offrandes du Moi, coll. «  Champs psychanalytiques », dirigée par Elsa Schmid-Kitsikis, Delachaux & Niestlé.
[49] D. W. Winnicott (1971), La créativité et ses origines, in Jeu et réalité, trad. de C. Monot et J..B. Pontalis, préface de J.-B. Pontalis, Gallimard, 1976.
[50] À plusieurs endroits de son œuvre : L’inquiétante étrangeté (1913-1919), La négation (1925), Inhibition, symptôme, angoisse (1926), Malaise dans la civilisation (1936), même à la fin, dans l’Abrégé et dans les notes de l’été 1938 (Résultats, idées, problèmes, t. II), Freud décrit l’indistinction entre le nourrisson et la mère qui caractérise, aux temps premiers, le psychisme du bébé.
[51] S. Freud (1926), Lettre du 16 avril 1926 à Marie Bonaparte, in E. Jones, La vie et l’œuvre de S. Freud, t. 3, PUF, 1969, p. 502.
[52] S. Freud (1938), note du 12 juillet, in Résultats, idées, problèmes, t. II, PUF, 1985, p. 287.
[53] S. Freud (1938), Abrégé de psychanalyse, trad. d’Anne Berman, PUF, 1967.
[54] S. Freud, d’abord en 1915, Pulsions et destins des pulsions, p. 28, in Métapsychologie, Gallimard, et aussi OC, t. XIII, p. 182, PUF, et puis en 1925, La négation, in Résultats, idées, problèmes, t. II, p. 137.
[55] André Green (1994) pose « l’unité supérieure du contact » dans ces termes : « La théorie du contact n’est pas la théorie de la satisfaction pulsionnelle agie unissant la pulsion et son objet effectivement mais... incluant à la fois son effectivité et sa potentialité... (elle) ne peut être réalisée que dans le travail de représentation » (Le moi et la théorie du contact, in Les voies de la psyché, Hommage à Didier Anzieu, Dunod, p. 220).
[56] J.-Cl. Rolland, Le rythme et la raison, in Revue française de psychanalyse, numéro spécial Congrès, 5-1997, 1589-1635.
[57] S. Freud (1911), Formulations sur les deux principes de l’advenir psychique : « Le caractère » : « Le plus déconcertant des processus inconscients... tient à ce que... la réalité de pensée est assimilée à la réalité effective externe, le souhait à l’accomplissement, à l’événement... » Puis, un an après, en 1912 : « Sur la dynamique du transfert » : « Les motions inconscientes... aspirent à se reproduire conformément à l’atemporalité et à la capacité hallucinatoire de l’inconscient » (OC, t. XI, p. 20 et 116).
[58] Nous renvoyons, ici, à la transcription et traduction, par Martine Lussier, d’une esquisse inédite de Freud de sa conférence « Wir un der Tod ». Martine Lussier fait, dans l’article qui l’accompagne, « “Nous et la mort” et son esquisse », une étude circonstanciée de la conférence et de son brouillon où elle analyse les liens possibles entre inconscient, mort et acte meurtrier, Revue française de psychanalyse, 3-2000, 927-942.
[59] D. Winnicott (1966), L’utilisation de l’objet et le mode de relation à l’objet au travers des identifications, in Jeu et réalité, trad. de C. Monod et J.-B. Pontalis, Gallimard, 1971.
[60] Notamment dans Notes cliniques sur la figurabilité et l’interprétation, Revue française de psychanalyse, 3-1983, 765-776.
[61] Rapport du Colloque de Deauville (1965), Revue française de psychanalyse, 4-1966, repris dans Parcours d’un psychanalyste, son esthétique et son éthique, Pro-Édi, 1989.
[62] Paula Heimann et Susan Isaacs (1952), La régression, in Développements de la psychanalyse (collectif), trad. Willy Baranger, PUF, 1966.
[63] Michael Balint (1959), Les voies de la régression, Payot.
[64] Masud Khan (1974), Le soi caché, chap. XI en particulier, Gallimard, 1976.
[65] J. Lacan (1955), Séminaire du 2 mars : « De l’embarras de la régression », p. 163-175, Le Séminaire, liv. ??, Le Seuil.
[66] S. Freud (1938), Mo ïse et le monothéisme, p. 184. C’est nous qui soulignons. Nous avons repris la traduction d’Anne Berman dans l’édition Gallimard de 1984. Voici le texte en allemand (Gesammelte Werke, t. XVI, p. 234, Fischer Verlag, 1999) : « Was die Kinder im Alter von zwei Jahren erlebt und nicht verstanden haben, brauchen sie auer in Träumen nicht zu erinnern. »
[67] S. Freud (1917), Introduction à la psychanalyse : « Le rêve ne se propose de rien dire à personne, et, loin d’être un moyen de communication, il est destiné à rester incompris » (trad. S. Jankélévitch, Payot, 1949, p. 253).
[68] Une idée proche de celle de Jean-François Lyotard qui plaidait pour le respect d’une dissociation primitive et constitutive du sens entre visible et dicible (Discours, figure, 1985, Éd. Klincksieck).
[69] Serge Viderman (1970), La construction de l’espace analytique, Denoël ; M. de M’Uzan, notamment De l’art à la mort, 1977, Gallimard ; La bouche de l’inconscient, 1994, Gallimard.
[70] « Ce que les enfants de deux ans ont vécu sans le comprendre, ils n’ont jamais à s’en souvenir en dehors des rêves » (L’homme Mo ïse et la religion monothéiste, trad. Cornélius Heim, Gallimard, « Folio/Essais », 1986, 1995, p. 228).
[71] Vol. XIII, p. 126.
[72] Obras Completas, t. 9, Biblioteca Nueva, p. 3317.
[73] « Erlebnis qui précède la connaissance... et mêle intimement ce qui s’est déjà passé à ce qui apparaît alors » (Augustin Jeanneau (1990), Les délires non psychotiques, PUF, p. 154.
[74] D. W. Winnicott (1954), Les aspects métapsychologiques et cliniques de la régression au sein de la situation analytique, in De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, « Petite Bibliothèque », p. 139.
[75] D. W. Winnicott (1954), ibid., p. 134.
[76] S. Freud (1937), Constructions dans l’analyse, in Résultats, idées, problèmes, II, PUF, 269-281.
[77] S. Freud, J. Breuer (1893-1895), Études sur l’hystérie, p. 150, éd. 1967, PUF, SE, II, p. 189.
[78] Deux notions parcourent l’Esquisse, que Freud lui-même déclare, d’entrée de jeu, fondamentales : l’une est celle de quantité, définissant « les processus psychiques comme des états quantitativement déterminés de particules matérielles distinguables », définition qui orientera la compréhension du mécanisme de l’hallucination en tant que surcharge ; l’autre est celle d’investissement de ce quantitatif conçu comme un « courant », une circulation entre différents éléments. Qu’il y ait circulation libre ou inhibition au niveau de la « barrière de contact », l’expression psychique sera différente.
[79] Dans ce sens, on remarquera que la seule fois où Freud prend son temps pour exposer une théorie de la mémoire, c’est dans ce même texte. Voir notamment p. 233, 234, 235 de l’édition de 1967, PUF, trad. d’Anne Berman. On peut aussi se référer à une lettre à Fliess, un an après (6 décembre 1896).
[80] S. Freud (1894), Les psychonévroses de défense, in Névrose, psychose, perversion, PUF.
[81] Lacan, Le Séminaire I, « Les deux narcissismes », Le Seuil, p. 146.
[82] Janine Chasseguet-Smirgel, Les stades, pour quoi faire ?, Conférence prononcée le 18 janvier 2000 à la Société psychanalytique de Paris.
[83] Néanmoins, Ferenczi parle dans l’article cité de stade hallucinatoire que ni lui-même ni Freud ne développera.
[84] On connaît la contestation de la métapsychologie née aux États-Unis à partir des années 1970. Voir à ce sujet l’article d’Agnès Oppenheimer de 1985, Qu’est-ce que la métapsychologie ?, in Revue française de psychanalyse, 5-1985, 1197-1216. Ainsi que les articles de Chantal Lechartier-Atlan et de Christine Anzieu-Premmereur, in Sur les controverses américaines dans la psychanalyse, coll. « Monographies de psychanalyse », PUF, 2000.
[85] Sauf dans certains passages mineurs.
[86] Dans Pulsions et leurs destins (rédigé entre le 15 mars et le 4 avril), Freud décrit en tout quatre destins de la pulsion : le renversement dans le contraire, le retournement sur la personne propre, le refoulement et la sublimation. Les deux premiers sont traités longuement dans cet article. On sait que le refoulement, bien que rédigé à la même époque, aura droit à un article séparé. Quant à la sublimation, qui aurait dû faire partie de la Métapsychologie, elle est restée, à côté d’une véritable étude de l’épreuve de réalité, l’une des lacunes les plus importantes de la pensée freudienne.
[87] B. Brusset (1988), Psychanalyse du lien. La relation d’objet, préface d’André Green, Le Centurion.
[88] C. et S. Botella (1982), Sur la carence auto-érotique du parano ïaque, in Revue française de psychanalyse, 1-1982, 63-79.
[89] S. Freud (1900), ibid., p. 466.
[90] S. Freud (1900), ibid., p. 461.
[91] S. Freud (1900), ibid., p. 482.
[92] S. Freud (1915-1917), Introduction à la psychanalyse, trad. S. Jankélévitch, Payot, 1949, p. 231.
[93] Il s’agirait d’une rupture d’équilibre de la dynamique représentation-perception, que nous avons comprise au moyen de la formulation contradictoire : « Seulement dedans – Aussi dehors » (C. et S. Botella (1985), Pensée animique, conviction et mémoire, in Revue française de psychanalyse, 4-1985, 991-1007).
[94] Remarquons toutefois que ce n’est pas nous qui introduisons un néologisme. « Régrédience » s’inspire du terme si proche de « régrédient » employé dans la traduction française de L’interprétation des rêves, faite par I. Meyerson et par D. Berger (PUF, 1967). Le traducteur français s’est limité à reproduire en français le terme utilisé par Freud lui-même en allemand : regredienten (« Die Traumdeutung über den Traum », VII. Zur Psychologie der Traumvorgänge - B. Regression, p. 547 et 553 ; Sigm. Freud, Gesammelte Werke Chronologisch geordnet, II/III Band. Imago Publishing Co. Ltd., London, 1942). Il en est de même pour la traduction espagnole de Etcheverry (Éd. Amorrortu). En revanche, James Strachey n’a pas repris le terme pour la version anglaise ; de même que ne l’a pas fait l’autre traduction espagnole (celle de Lopez-Ballesteros, Biblioteca Nueva). Ayant consulté le Sachs-Villatte Allemand-Français du début du siècle, nous vérifions que ce terme existait bien, mais dans le sens d’une succession féminine et pas dans le sens que lui donne Freud. Faisait-il partie du langage oral à l’époque de Freud ? Nous l’ignorons. De toute façon, pour les analystes, plus important que ces problèmes linguistiques est le fait que, à l’instar des autres termes disparus de l’œuvre freudienne (régression formelle, Identité de Perception), celui de régrédient comme celui de progrédient ne réapparaîtront jamais. Pour le reste de son œuvre, Freud se bornera à utiliser l’adjectif allemand regressiv. Récemment, certains auteurs ont repris le terme de régrédience. P. Fédida signale les origines du terme dans la physique optique : « La régression, formes et déformations », in Les évolutions, PUF, 1994.
[95] S. Freud (1895), Études sur l’hystérie, note en bas de la page 53, trad. Anne Berman, PUF, 1967.
[96] S. Freud (1900), ibid., p. 246.
[97] « Canevas » dans son sens originaire : grosse toile qui sert de fond, dont la caractéristique est, une fois la tapisserie exécutée, sa non-visibilité.
[98] Souligné par nous. S. Freud (1900), ibid., p. 396.
[99] S. Freud (1900), ibid., p. 272.
[100] S. Freud (1920), Au-delà du principe de plaisir, OC, t. XV, trad. J. Altounian, A. Bourguignon, P. Cotet, A. Rauzy, p. 336.
[101] B. Lewin (1968), Le passé en images, Revue française de psychanalyse, 4-1990.
[102] S. Freud (1900), ibid., p. 242 et 293.
[103] S. Freud (1921), Psychanalyse et télépathie, OC, XVI ; (1922), Rêve et télépathie, OC, XVI ; (1925), Quelques suppléments à l’ensemble de l’interprétation du rêve, 3e partie : « La signification occulte du rêve », OC, XVII.
[104] S. Freud (1900), ibid., p. 431.
[105] S. Freud (1899), note manuscrite datée du 10 novembre sous le titre : « Une prémonition onirique accomplie » publiée dans Résultats, idées, problèmes, PUF.
[106] Alain Delrieu (1997), Sigmund Freud, Index thématique, Anthropos.
[107] Encyclopédie philosophique universelle, t. 1 : Les notions philosophiques, sous la direction d’André Jacob, le t. 1 étant dirigé par Sylvain Auroux, PUF, 1990.
[108] J.-F. Lyotard, ibid., notamment p. 248 à 260.
[109] J. Guillaumin (1979), Le rêve et moi, PUF, coll. « Le Fil rouge », p. 59 et 114.
[110] Nous reprenons ici la formulation de Bion, citée dans le Préambule, concernant le sexuel infantile.
[111] Piera Aulagnier (1975), La violence de l’interprétation, PUF.
[112] Piera Aulagnier (1986), Un interprète en quête de sens, Ramsay, p. 338.
[113] C. et S. Botella (1983), Notes cliniques sur la figurabilité et l’interprétation, in Revue française de psychanalyse, 3-1983.
[114] On sait que Freud a entretenu avec Silberer une relation ambivalente qui rappelle celle qu’il avait eue avec Tausk, deux destins semblables, au point que Paul Rozen a voulu le rendre responsable du suicide des deux (P. Rozen (1978), La saga freudienne, PUF, 1986).
[115] Herbert Silberer (1909), « Rapport sur une méthode permettant de provoquer et d’observer certains phénomènes hallucinatoires symboliques », trad. de Christine Brückner, in Ornicar, no 31, 1984.
[116] S. Freud (1900), ibid., p. 296.
[117] Dans L’interprétation des rêves, nous trouvons des paragraphes sur Silberer ajoutés à l’édition de 1900 – sans que l’année de l’ajout ne soit marquée – aux p. 51, 296, 428-430, 445. Puis, en 1914, dans l’article sur le narcissisme et en 1932 dans la 29e leçon.
[118] S. Freud (1914), Pour introduire le narcissisme, in La vie nouvelle, trad. de Denise Berger et J. Laplanche, PUF, p. 101.
[119] D. Meltzer (1984), Le monde vivant du rêve, trad. collective, Césura Lyon, 1993.
[120] S. Freud (1900), ibid., p. 445.
[121] La traduction de la Standard Édition nous paraît plus pertinente que celle de Meyerson en français employant le terme d’ « allégorique ».
[122] À propos de la critique de Silberer par Jones, on pourra se référer au commentaire de J. Lacan (1966) dénonçant les risques d’une psychologisation de la psychanalyse : « D’un syllabaire après-coup », in Écrits, Le Seuil, 1966.
[123] S. Freud (1938), Abrégé de psychanalyse, trad. d’Anne Berman, PUF, 1967, p. 55.
[124] S. Freud (1900), ibid., p. 460.
[125] En 1990, dans leur rapport sur « Psychanalyse et sciences », Georges et Sylvie Pragier s’interrogent sur le fait de savoir si « une dialectique de la pulsion ne pourrait se construire sur la métaphore de l’intrication du régulier et de l’aléatoire ? ». Onze ans après leur Congrès, nous voudrions les remercier pour les « nouvelles métaphores » dont la plupart, pas seulement l’attracteur étrange, restent pour nous « psychanalytiquement suggestifs » (Revue française de psychanalyse, 6-1990, p. 1486).
[126] S. Freud (1900), ibid., p. 446.
[127] Dans ce contexte, Freud poursuit l’idée de l’enchevêtrement des fils de pensée, des désirs infantiles. Il formule une « surdétermination inextricable » : « Quel que soit le rêve que je décompose, je retrouve toujours les mêmes principes : les éléments du rêve sont issus de toute la masse des pensées du rêve, et chacun d’entre eux, si on le rapproche des pensées du rêve, y est plusieurs fois indiqué » (L’interprétation des rêves, p. 246-247). Le travail du rêve est, comme dans le souvenir de Freud où le petit garçon de cinq ans qu’il était déchire un livre de gravures colorées. « L’enfant survit, avec ses impulsions », arrache, refond les éléments, dans chaque rêve. Les « sphères fusionnées » forment « la masse des pensées du rêve », tandis que les pensées latentes, restituées par le langage, sont comme des feuilles mortes séparées de leur source infantile primordiale.
[128] S. Freud (1900), ibid., p. 170.
[129] S. Freud (1900), ibid., p. 263.
[130] S. Freud (1900), ibid., p. 398-399.
[131] S. Freud (1912), Totem et tabou, trad. S. Jankélévitch, « Petite Bibliothèque Payot », 1967, p. 111.
[132] C. et S. Botella (1992), Névrose traumatique et cohérence psychique, Revue française psychosomatique, 2-1992, 25-36.
[133] Récemment, André Green a introduit une formulation de la figurabilité à laquelle nous souscrivons entièrement : « Figure commune à la représentation et à la perception » (A. Green (1993), Le travail du négatif, Éd. de Minuit, p. 285).
[134] Une historique de l’hallucination, littéraire, psychiatrique, psychanalytique, a été faite par Tony James (1995), in Vies secondes, coll. « Connaissance de l’inconscient » dirigée par J.-B. Pontalis, NRF-Gallimard, 1197. De même, du point de vue psychiatrique, on peut se référer au numéro récent de L’évolution psychiatrique (2-2000), qui porte le titre Halluciner. Du point de vue psychanalytique, Guy Gimenez (2000) a fait une excellente étude : Clinique de l’hallucination psychotique, Dunod. Quant au rapport « De l’hallucination au langage », la lecture de René Angelergues est incontournable (Monographies no II du Centre de psychanalyse, Évelyne et Jean Kestemberg, 1992).
[135] C. et S. Botella (1990), La problématique de la régression formelle de la pensée et l’hallucinatoire, in Psychanalyse, questions pour demain, coll. des Monographies de la Revue française de psychanalyse.
[136] S. Ferenzci (1913), Le développement du sens de la réalité et ses stades, in OC, t. II, Préface de M. Balint, trad. de D. Dupont et M. Viliker, Payot.
[137] D. W. Winnicott (1957), L’hallucination qui nie l’hallucination, in La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, Gallimard, 2000.
[138] J. Lacan (1959), Séminaire du 9 décembre, Das Ding (I), p. 66, in Le Séminaire, liv. VII, Le Seuil.
[139] André Green (1973), Le discours vivant, PUF, p. 336.
[140] C. et S. Botella, (1990 a), La problématique de la régression formelle de la pensée et l’hallucinatoire, in Psychanalyse : questions pour demain, coll. des Monographies de la Revue française de psychanalyse ; (1992 b), Le statut métapsychologique de la perception et l’irreprésentable, Revue française de psychanalyse, 1-1992, 23-41.
[141] J.-B. Pontalis (2000), Fenêtres, NRF-Gallimard, p. 39-40.
[142] S. Freud (1907), Der Dichter und das Phantasieren, GW, t. VII. La création littéraire et le rêve éveillé, in Essais de psychanalyse appliquée, trad. Marie Bonaparte et E. Marty, Gallimard ; et S. Freud (1908), Hysterischen Phantasien und ihre Beziehung zur Bisexualität, GW, t. VII. Les fantasmes hystériques et leur relation à la bisexualité, trad. J. Laplanche et J.-B. Pontalis, in Névrose, psychose et perversion, PUF.
[143] S. Freud (1900), ibid., p. 418 ; GW, t. II-III, p. 495.
[144] R. R. Greenson, (1967 a), Technique et pratique de la psychanalyse, trad. F. Robert, PUF, et (1970 b), The exceptional position of the dream in psychoanalytic practice, in Psychoanalytic Quarterly, n. 5, c. 148, 28, p. 189-206.
[145] D. H. Frayn (1987), An analyst’s regressive reverie : A response to the analysand’s illness, International Journal of Psycho-Analysis, 1987, 68, p. 271-278.
[146] W. Bion, (1962 a), Learning from experience, et (1967 b), Second thoughts. En français, a) Aux sources de l’expérience, trad. de François Robert, PUF, 1979 ; b) Réflexion faite, trad. de François Robert, PUF, 1983.
[147] Le Colloque annuel de Deauville de la Société psychanalytique de Paris fut consacré, en 1986, sous la direction de René Diatkine, à « La psychanalyse et la capacité de rêverie de la mère », avec des exposés contrastés d’André Green, de Serge Lebovici, de Paul Israël et de Gilbert Diatkine. Ce dernier fit une intéressante étude de la notion en recherchant des rapprochements possibles, fussent-ils contradictoires, avec d’autres auteurs (D. Braunschweig, M. Fain, D. Anzieu).
[148] D. Meltzer, 1984, ibid.
[149] Th. Ogden (1997), Reverie and interpretation, Psychoanalytical Quarterly, LXVI, 1997.
[150] A. Ferro (2000), La psychanalyse comme œuvre ouverte, Érès.
[151] Willy et Madeleine Baranger (1969), Problemas del campo psicoanalítico, Éd. Kargremon.
[152] A. Ferro, Conférence à la Société psychanalytique de Paris, du 16 mai 2000, Le champ psychanalytique, turbulences, transformations, narrations. Le discutant fut Florence Guignard.
[153] D. Meltzer (1984), ibid., p. 112.
[154] D. Braunschweig, M. Fain (1975), La nuit, le jour, PUF, coll. « Le Fil rouge ».
[155] A. Green (1987), La capacité de rêverie et le mythe étiologique, in La folie privée. Psychanalyse des états limites, Gallimard, 1990.
[156] Florence Guignard (1985), Ballade au préconscient, Revue française de psychanalyse, 5-1985. Repris dans son livre, Au vif de l’infantile, Delachaux & Niestlé, 1996.
[157] S. Freud (1900), ibid., p. 508.
[158] M. de M’Uzan (1976), Contre-transfert et système paradoxal, in De l’art à la mort, coll. « Connaissance de l’Inconscient », Gallimard, 1977. Il y décrit une gravure dans un coin de laquelle « je vois une jambe de femme... émergeant d’un fourré », point de départ d’une interprétation.
[159] Chistian David (1992), La bisexualité psychique. Essais psychanalytiques, Payot, p. 18.
[160] S. Freud (1900), ibid., p. 467.
[161] Freud s’y intéressa dès 1895 ( « Études sur l’hystérie » ) : « Mais parfois la même image continue opiniâtrement à se présenter à la vue intérieure (inneren Auge) du malade déjà décrite. » L’endoperception mériterait une étude approfondie et l’on comprend mal pourquoi les écrits analytiques la délaissent (trad. A. Berman, PUF, 1967, p. 227, GW, t. I, p. 283).
[162] S. Freud (1900), ibid., p. 500.
[163] R. Diatkine (1974) situe la figurabilité au moment du réveil : « Les procédures du réveil constituent ce moment où la rencontre entre deux systèmes contradictoires, le premier qui connote l’immédiateté de la satisfaction hallucinatoire, et le second qui connote la capacité de faire figurer, dans le récit du rêve, des désirs non exaucés ; le premier réactivant l’autre et bouleversant ses prudents équilibres non seulement par la liberté de ses décharges, mais aussi par la totale hardiesse de sa capacité de figuration » (Rapport au Congrès de langues romanes, 1974).
[164] Claire Degoumois (1992), Le vol d’Icare ; Paradoxe du somnambule, repris in Sortie de nuit, Revue française de psychosomatique, 1998, no 14.
[165] G. Bayle (1996), Ombres adorables, Revue française de psychanalyse, 3-1996, 821-827.
[166] Christian Delourmel (2000), « À un fil », Mémoire de candidature au titre de membre adhérent de la SPP.
[167] Lucile Garma effectue des recherches sur l’articulation entre rêve et sommeil. Voir : a) L’inconscient peut-il avoir sommeil ?, in La Recherche, numéro hors série : « Le sommeil et le rêve », no 3, avril 2000 ; b) (1994), Clinique de l’insomnie, « Nodules », PUF ; c) 1998, « Aperçus sur les rêves et les activités mentales du dormeur dans la clinique du sommeil », Revue française de psychosomatique.
[168] Lucile Garma, Daniel Widlöcher, Le rêve entre la clinique psychanalytique et la clinique du sommeil, Revue française de psychopathologie, 1996, no 23.
[169] S. Freud (1932), Nouvelles Conférences. 29e Leçon : Révision de la science des rêves, p. 41, trad. Anne Berman, OC, t. XIX, Gallimard, p. 111.
[170] Claude Smadja (1998), « Le fonctionnement opératoire dans la pratique psychosomatique », Rapport au 58e CPLF, in Revue française de psychanalyse, numéro spécial Congrès, 1367-1450.
[171] S. Freud, L’interprétation des rêves, p. 165.
[172] Sans oublier le manuscrit, daté du 10 novembre 1899, six jours après la parution de L’interprétation des rêves, avec une analyse si fine d’un rêve, « Une prémonition onirique accomplie », jamais publiée du vivant de Freud. Il y est question de la « création d’un rêve après coup », porteur d’une conviction de vérité. Toute la thèse de « Construction » y est déjà. S. Freud (1899), in Résultats, idées, problèmes, I, PUF.
[173] S. Freud, « Extrait de l’Histoire d’une névrose infantile », rédigé en 1914, publié en 1918, in Cinq psychanalyses, p. 361 ; in OC, XIII, PUF, p. 49.
[174] S. Freud (1938), ibid., p. 30.
[175] S. Freud (1900), ibid., p. 517.
[176] On pensera ici à Bion employant la formulation « the furniture of dreams » (la substance des rêves).
[177] S’intéresser au « rêve-en-soi », c’est-à-dire indépendamment de son récit, de son interprétation, du travail qui l’organise et du fait qu’il est tentative de réalisation de désir, impliquait, pour Freud, de s’ouvrir à des domaines qu’il préférait éviter. Nous l’avons abordé au début du chapitre IV : « La figurabilité ». Freud se méfiait de ce phénomène qui le fascinait mais qu’il rejetait. Au point de s’opposer à Ferenczi qui voulait faire une communication sur ses expériences télépathiques au Congrès de 1925. « Je vous le déconseille. Ne le faites pas... En faisant cela, vous lanceriez une bombe dans la demeure psychanalytique qui exploserait à coup sûr » (Lettre à Ferenczi du 20 mars 1925, Correspondance Freud-Ferenczi, p. 232, Calmann-Lévy). On peut aussi consulter, pour saisir l’ensemble, E. Jones, La vie et l’œuvre de S. Freud, t. III, PUF, 1969, p. 444.
[178] S. Freud (1932), Nouvelle suite des Leçons de l’introduction à la psychanalyse, OC, XIX, PUF, p. 236.
[179] Il semble être prouvé que le sommeil paradoxal intervient dans la mémorisation, par le biais de la synthèse protéique qui serait nécessaire à l’apprentissage ; les recherches neurophysiologiques de Gif-sur-Yvette ont démontré que les phases de sommeil paradoxal étaient bien des périodes de retraitement de données accumulées pendant la veille précédente ; il aurait aussi été prouvé que la synthèse protéique, particulièrement active pendant les phases paradoxales, est nécessaire à l’apprentissage et à la mise en mémoire ; pour les neurophysiologistes, la phase paradoxale interviendrait donc dans les mémorisations (voir Georges Chapoutier, Des molécules pour la mémoire, La Recherche, 1987, no 92). Voir aussi les tentatives de dialogue entre un psychanalyste et un neurophysiologiste : Jacques Hochmann, Marc Jeannerod (1991), Esprit, où es-tu ?, Odile Jacob. De même celles entre un psychanalyste et un neurologue : Bernard Lechevalier, Bianca Lechevalier (1998), Le corps et le sens, dialogue entre un psychanalyste et un neurologue, Delachaux & Nestlé.
[180] S. Freud (1905), ibid., p. 68.
[181] S. Freud (1937), Constructions dans l’analyse, in Résultats, idées, problèmes, II, trad. de H. Hawelka, U. Hubert, J. Laplanche, PUF, 1985, p. 273.
[182] S Freud (1923), Le Moi et le Ça, OC, t. XVI, trad. C. Baliteau, A. Bloch, J.-M. Rondeau, PUF, p. 275.
[183] R. Perron (2000), Épître aux enfants qui se cachent dans les grandes personnes, PUF, coll. « Épîtres », dirigée par J. Cournut et Cl. Le Guen, p. 88.
[184] On pensera, ici, à la controverse suscitée par La construction de l’espace analytique de S. Viderman, et les critiques qui l’ont suivie : F. Pasche ; J. Chasseguet-Smirgel, J. Cournut, M. Fain... (Revue française de psychanalyse, 2-3-1974). Plus récemment M. Dayan (1995), Inconscient et réalité, PUF, p. 358-396 ; et la critique de J. Laplanche, in Narrativité et herméneutique : quelques oppositions, Revue française de psychanalyse, 3-1988, repris in Entre séduction et inspiration : l’homme, PUF, « Quadrige », 1999, p. 293. De même, on pensera à la conception, chez Claude Le Guen, d’une mémoire sans inscription, sans trace, « essentiellement fluctuante » : Théorie de la méthode psychanalytique, PUF, 1989.
[185] R. Roussillon (1999), Agonie, clivage et symbolisation, PUF, coll. « Le Fait analytique », p. 58.
[186] S. Ferenczi, O. Rank (1924), Perspectives de la psychanalyse, in Ferenczi, OC, t. III, Payot.
[187] Lettre de Freud à Ferenczi du 22 janvier 1924 et réponse de Ferenczi le 30 janvier 1924, in Correspondance Freud-Ferenczi, 1920-1933, Calmann-Lévy.
[188] S. Freud, J. Breuer (1895), Études sur l’hystérie, trad. Anne Berman, PUF, 1967, p. 5, 244, 245.
[189] S. Freud (1900), ibid., p. 478-479.
[190] S. Freud (1900), ibid., p. 266.
[191] S. Freud (1905), Fragment d’une analyse d’une hystérie (Dora), in Cinq psychanalyses, PUF, 1967, p. 86-87.
[192] S. Freud (1912), La dynamique du transfert, OC, t. XI, trad. A. Rauzy, PUF, p. 116.
[193] S. Freud (1900), ibid., p. 464.
[194] S. Freud (1898), Sur le mécanisme psychique de l’oubli, trad. de J. Altounian, A. et O. Bourguignon, G. Goran, A. Rauzy, in Résultats, idées, problèmes, PUF, 1984, p. 101-107. Les mêmes traducteurs, dans une édition postérieure (OC, t. III, PUF) ont préféré « sur-net », GW, t. I, p. 521, 527.
[195] S. Freud (1899), Sur les souvenirs-écrans, in Névrose, psychose et perversion, trad. par D. Berger, P. Bruno, D. Guerino, F. Oppenot, PUF, 1973, p. 121, et également in OC, t. III, trad. de J. Doron, R. Doron, p. 265.
[196] S. Freud (1901), Psychopathologie de la vie quotidienne, note p. 18, trad. de S. Jankélévitch, « Petite Bibliothèque Payot », 1972. Dans le GW (t. IV), le terme überdeutlich est employé une deuxième fois à la p. 296 (la première est p. 18, en note).
[197] S. Freud (1937), Constructions dans la psychanalyse, in Résultats, idées, problèmes, trad. E. R. Hawelka, U. Huber, J. Laplanche, p. 278 ; dans GW, t. XVI, Fischer Verlag, 1999, p. 53. Voici ces passages dans le texte allemand : « Sie bekamen lebhafte Erinnerungen, von ihnen selbst als “überdeutlich” bezeichnet... Diese Erinnerungen hätte man Halluznationen... » (les guillemets sont de Freud).
[198] Elsa Schmid-Kitsikis (2000), La mémoire du traumatisme ou comment nier l’oubli pour ne pas se souvenir, Revue française de psychanalyse, 1-2000.
[199] S. Freud (1937), ibid., p. 278.
[200] S. Freud (1900), ibid., p. 482.
[201] Gilbert Diatkine (1993), La cravate croate : narcissisme des petites différences et processus de civilisation, in Revue française de psychanalyse, 4-1993, 1057-1072, et son rapport CPLF 2000, Surmoi culturel, in Revue française de psychanalyse, numéro spécial Congrès 2000, 1523-1588.
[202] S. Freud (1912), Totem et tabou, OC, t. XI, PUF, p. 293. « Pour le primitif adulte... à son souhait est attachée une impulsion motrice... de telle sorte qu’on puisse, pour ainsi dire, la vivre au moyen d’hallucinations motrices. »
[203] Voir les travaux de R. Cahn et son rapport au CPLF, Du sujet, Revue française de psychanalyse, 6-1991.
[204] C. et S. Botella (1995), Sur le processus analytique : du perceptif aux causalités psychiques, Revue française de psychanalyse, 2-1995, 349-366.
[205] Voir les travaux d’Otto Kernberg (1975), Les troubles limites de la personnalité, Payot, 1989.
[206] J.-L. Donnet (1997), Le divan bien tempéré, PUF, coll. « Le Fil rouge ».
[207] C. et S. Botella (1984), L’homosexualité inconsciente et la dynamique du double en séance, Revue française de psychanalyse, 2-1984, repris dans une version augmentée sous le titre La dynamique du double : animique, auto-érotique, narcissique. Le travail en double, in Le double, coll. des Monographies de la Revue française de psychanalyse, PUF, 1995.
[208] C. et S. Botella (1984), op. cit.
[209] A. Green (1974), L’analyste, la symbolisation et l’absence dans le cadre analytique, in La folie privée. Psychanalyse de cas limites, NRF-Gallimard, 1980, p. 88.
[210] M. de M’Uzan (1976), Contre-transfert et système paradoxal, Revue française de psychanalyse, 2-1976, repris dans De l’art à la mort, Gallimard, 1977. En 1994, La bouche de l’inconscient, Gallimard.
[211] Claude Janin (1996), Figures et destin du traumatisme, PUF, coll. « Le Fait analytique ».
[212] Pérel Wilgowicz (1991, Le vampirisme, Césura, Lyon) s’y intéresse dans une conception originale.
[213] À ce propos, on se référera à l’étude fait par Louise de Urtubey dans son rapport au Congrès de psychanalystes de langue française de Lisbonne, Le travail du contre-transfert, Revue française de psychanalyse, 1994, numéro spécial Congrès, 1271-1372.
[214] M. Klein (1946), Notes sur quelques mécanismes schizo ïdes, in Développements de la psychanalyse, trad. Willy Baranger, Préface d’E. Jones, PUF, Bibliothèque de psychanalyse.
[215] Léon Grinberg, (1956 a) : « Sobre algunos problemas de tecnica psicoanalítica determinados por la identificación y las contre-identificaciones proyectivas », Revista de Psicoaná lisis, 1956-13-4, Buenos-Aires ; (1996 b) : con la colaboración de D. Sor et E. de Bianchedi, Nouvelle introduction à la pensée de Bion, Préface de Joyce McDougall, Césura.
[216] R. Roussillon (1999), ibid.
[217] Il peut arriver que l’analysant ne soit « borderline » que dans son analyse, sous les effets de la résistance et de la régression. « L’aventure analytique n’implique-t-elle pas que tout patient soit un patient limite, c’est-à-dire aux limites de “l’état” analytique ? » (Jean-Luc Donnet, La situation analytique à la lumière des situations limites, in Pratiques de la psychanalyse, PUF, 1998, coll. « Débats de psychanalyse »).
[218] Par exemple, un vertige reflétant « les vicissitudes de la relation d’objet » (D. Quinodoz (1990), Le vertige dans la cure, Revue française de psychanalyse, 2-1990, 493-509).
[219] Intersubjectif suppose une circulation d’affect entre les deux partenaires s’influençant mutuellement dans une certaine élaboration à deux. Alors que la notion d’ « état de névrose actuelle » suppose un stase.
[220] Allusion à l’article de Ferenczi, Introjection et transfert (1909), OC, t. I, Payot.
[221] S. Freud (1909), De la psychanalyse. Cinq leçons... à la Clark University de Worcester, 5e leçon, trad. R. Lainé, J. Stute-Cadiot, OC, t. X, p. 51.
[222] S. Freud (1919), Les voies de la thérapie analytique, OC, t. XV, PUF, p. 100-102.
[223] Ce sont ces limites que certains travaux actuels ne saisissent pas. Par exemple, la conception chez Emde d’une « psychosynthèse » issue de recherches empiriques à partir de l’observation. Celle-ci a certes une valeur psychologique, mais ne tenant pas compte de la situation analytique, on peut vraiment douter de sa valeur pour la psychanalyse. D’une façon plus générale, la plupart des recherches basées sur un certain modèle scientifique, qui exigent des études longitudinales s’appuyant sur du matériel enregistré et retranscrit puis codifié suivant différentes modalités, nous paraissent sans avenir pour la psychanalyse. Elles cherchent des réponses dans les conceptions cognitivistes et dans le traitement de la réalité psychique par l’information, alors que cette réalité n’est vraiment accessible que dans la situation si particulière de la rencontre de deux psychismes opérant dans l’état régressif-régrédient de la séance analytique.
[224] On pense, ici, à Théodor Reik (1948), Écouter avec la troisième oreille. L’expérience intérieure d’un psychanalyste, trad. franç., Éd. de l’Épi, 1976. Pour Jacqueline Miller (1997), l’analyste doit tout autant écouter avec une « troisième oreille » qu’exercer un « troisième œil » et voir au-dedans les images portées par les mots du discours. Une mémoire pour deux. Le virtuel du transfert ; PUF, Le Fait psychanalytique, 1997.
[225] J.-M. Quinodoz (2000) développe l’idée « du degré de cohésion et d’intégration du Moi du rêveur ». Rêves d’intégration à contenu paradoxal régressif : les « rêves qui tournent une page », Revue française de psychanalyse, 4-2000, 1121-1135.
[226] J. McDougall (1996), Éros aux mille et un visages, coll. « Connaissance de l’inconscient », Gallimard.
[227] Ce premier entretien a déjà été succinctement publié en 1983. Il est l’un des quatre cas qui nous ont fait comprendre le rôle déterminant de la figurabilité sous ses différentes formes (C. et S. Botella, Notes cliniques sur la figurabilité et l’interprétation, Revue française de psychanalyse, 3-1983, 765-776).
[228] Même si l’on tient compte de la « vivacité sensorielle » de la représentation de l’enfant mort dans le rêve, en tant qu’indice de refoulement et témoin de sa transformation en sensorialité évoquée par Freud à propos de son oubli du nom du peintre italien, Signorelli (S. Freud (1898), Sur le mécanisme psychique de l’oubli).
[229] S. Freud (1938), Mo ïse et le monothéisme, trad. Anne Berman, NRF-Gallimard, 1948, p. 114-115.
[230] On pourrait retenir le sens hégélien de la solution d’une crise dialectiquement entendue : la discontinuité, le « travail du négatif » du psychisme de l’analyste intègre l’intensité négative du psychisme du patient et laisse la place à la naissance d’une nouvelle figure de la rencontre.
[231] A. Green (2000), Le temps éclaté, Éd. de Minuit.
[232] Les limites éditoriales ne nous permettent pas de traiter les différences entre nos descriptions et la notion d’empathie. On sait que Freud s’y est intéressé dans Psychologie des masses et analyse du moi, sous le terme de Einfülung, le « mécanisme qui seul nous rend possible une prise de position à l’égard d’une autre vie psychique ». Ferenczi aussi. Mais ce fut R. R. Greenson (1959) le premier à donner une place majeure à l’empathie (« Empathie et ses phases diverses », Congrès international de psychanalyse, 1959, repris in Revue française de psychanalyse, 1961, nos 4-5-6). Daniel Widlöcher (1996, Les nouvelles cartes de la psychanalyse), en décrivant les possibilités et les limites de l’empathie, pense que le concept, emprunté à la psychologie, n’est pas propre à la découverte de l’inconscient. Il souligne que, dans la technique de Kohut, « l’écoute empathique » est privilégiée au détriment de l’interprétation. Critique à l’esprit de la « communication intersubjective », D. Widlöcher préfère la notion de « copensée », entendant par là non pas une réciprocité des interprétations entre analyste et analysant, mais « l’existence d’une construction commune du sens à partir d’une expérience psychique partagée ; partage du travail interprétatif et non réciprocité ».
[233] S. Freud (1915-1917), ibid., p. 231.
[234] N. Nicola ïdis (1993), La force perceptive de la représentation de la pulsion, PUF.
[235] Dans cet « à moi », on peut trouver une ressemblance avec le jeu de « squiggle » de Winnicott, où le dessin passe successivement de l’enfant à l’analyste et vice versa, chacun y ajoutant une production propre à lui-même.
[236] M. Ody (1989), Œdipe comme attracteur, in La psychanalyse, questions pour demain, coll. des Monographies de psychanalyse, PUF.
[237] Haydée Faimberg, (1989 a), Pour une théorie (non narcissique) de l’écoute du narcissisme : comment l’indicible devient-il dicible ?, in La psychanalyse : questions pour demain, coll. des Monographies de psychanalyse, PUF, 1990 ; (1996 b), Listening to listening, International Journal of Psychoanalysis, 1996, vol. 77, no 4, p. 667-677.
[238] T. Bokanowski (1998), De la pratique analytique, coll. « Épîtres », PUF.
[239] C. et S. Botella (1984), ibid.
[240] Edmundo Gómez Mango (1993), De la servitude et de l’innocence du rêve, Revue française de psychanalyse, 1-1993, p. 180.
[241] J.-B. Pontalis (1990), La force d’attraction, Le Seuil.
[242] S. Freud (1932), L’importance de représentations dépouillées de l’affect fait retour dans le rêve comme force sensorielle des images de rêve, in Nouvelle suite de leçons d’introduction à la psychanalyse, OC, t. XIX, PUF, p. 101.
[243] C. et S. Botella (1992), ibid.
[244] G. et S. Pragier, ibid.
[245] S. Freud (1900), ibid., note ajoutée en 1925 en bas de la page 435, PUF, 1971.
[246] S. Freud (1915), Pulsions et destins des pulsions, OC, t. XIII, PUF, p. 166.
[247] Pasteur préconisait la « traque » de « l’inconnu dans le possible et non dans ce qui a été ».
[248] Selon la belle formule de Florence Guignard (1996), Au vif de l’infantile, Éd. Delachaux & Niestlé.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
S. Freud (1923), Psychanalyse et Théorie de la libido, OC,...
[suite] Suite de la note...
[2]
W. R. Bion (1975), Une mémoire du futur : le rêve, trad. C...
[suite] Suite de la note...
[3]
J. et M. Cournut, Revue française de psychanalyse, 5/1993,...
[suite] Suite de la note...
[4]
A. Green, Ouverture à une discussion sur la sexualité dans...
[suite] Suite de la note...
[5]
Robert Emde, Une progression : les influences intégratrice...
[suite] Suite de la note...
[6]
S. Freud (1905), Trois essais sur la théorie de la sexuali...
[suite] Suite de la note...
[7]
S. Freud (1905), ibid. Suite de la note...
[8]
R. Fairbairn (1941), Une psychopathologie révisée des psyc...
[suite] Suite de la note...
[9]
André Green (2000), Le temps éclaté, Éd. de Minuit, p. 119...
[suite] Suite de la note...
[10]
M. Little (1985), Mon analyse avec Winnicott, traduit en f...
[suite] Suite de la note...
[11]
Le rapport déjà paru (janvier 2001) dans la publication in...
[suite] Suite de la note...
[12]
Jacques André (1999), L’unique objet, in Les états limites...
[suite] Suite de la note...
[13]
S. Freud, « Correspondance avec Fleiss », lettre du 21 sep...
[suite] Suite de la note...
[14]
Nous écartons ici les cas décrits par Spitz de déprivation...
[suite] Suite de la note...
[15]
S. Freud (1923), Petit abrégé de psychanalyse, in Résultat...
[suite] Suite de la note...
[16]
S. Freud (1915), Pulsion et destins des pulsions, p. 169, ...
[suite] Suite de la note...
[17]
S. Freud (1914), Pour introduire le narcissisme, in La vie...
[suite] Suite de la note...
[18]
A. Green, (1986 a), Pulsion de mort, narcissisme négatif, ...
[suite] Suite de la note...
[19]
A. Green (2000), ibid., p. 120. Suite de la note...
[20]
Paul Denis (1997), Emprise et satisfaction, coll. « Le Fil...
[suite] Suite de la note...
[21]
S. Freud (1915), Pulsions et leurs destins, dans Métapsych...
[suite] Suite de la note...
[22]
J. Laplanche (1970), Vie et mort en psychanalyse, Flammari...
[suite] Suite de la note...
[23]
S. Freud (1900), L’interprétation des rêves, trad. I. Meye...
[suite] Suite de la note...
[24]
C. et S. Botella (1990), La problématique de la régression...
[suite] Suite de la note...
[25]
A. Gibeault (1994), « ... l’expérience de la satisfaction ...
[suite] Suite de la note...
[26]
S. Freud (1911), Formulations sur les deux principes de l’...
[suite] Suite de la note...
[27]
S. Freud (1900), ibid., p. 482. Suite de la note...
[28]
M. Neyraut (1997), Les raisons de l’irrationnel, PUF. Suite de la note...
[29]
D. Winnicott (1954), Les aspects métapsychologiques et cli...
[suite] Suite de la note...
[30]
A. Green (2000), ibid. Suite de la note...
[31]
C. Bollas (1986), L’objet transformationnel, in Revue fran...
[suite] Suite de la note...
[32]
Il y a également les traces perceptives des « restes » sen...
[suite] Suite de la note...
[33]
Une chose : Das Ding. Suite de la note...
[34]
S. Freud (1925), La négation, OC, t. XVII, p. 169. Il s’ag...
[suite] Suite de la note...
[35]
S. Freud (1895), Esquisse d’une psychologie scientifique ;...
[suite] Suite de la note...
[36]
J. Lacan (1959), Das Ding, Le Séminaire, liv. VII, Le Seui...
[suite] Suite de la note...
[37]
J. Lacan (1959), Das Ding (II), ibid., p. 72. Suite de la note...
[38]
C. et S. Botella (1992), Le statut métapsychologique de la...
[suite] Suite de la note...
[39]
S. Freud (1900), ibid., p. 461. Suite de la note...
[40]
Suivant la Métapsychologie 1900, nous défendons depuis 199...
[suite] Suite de la note...
[41]
S. Freud (1915), Complément métapsychologique à la théorie...
[suite] Suite de la note...
[42]
S. Freud (1914), Pour introduire le narcissisme, trad. de ...
[suite] Suite de la note...
[43]
S. Freud (1932), Nouvelle suite des Leçons, Gallimard. Et ...
[suite] Suite de la note...
[44]
S. Freud (1936), Un trouble de mémoire sur l’Acropole, dan...
[suite] Suite de la note...
[45]
S Freud (1900), ibid., p. 481. Suite de la note...
[46]
S. Freud (1915), L’inconscient, in Métapsychologie, Gallim...
[suite] Suite de la note...
[47]
Christopher Bollas (1997) décrira la voix prenant la place...
[suite] Suite de la note...
[48]
Peut-être peut-on faire ici un rapprochement avec ce qu’An...
[suite] Suite de la note...
[49]
D. W. Winnicott (1971), La créativité et ses origines, in ...
[suite] Suite de la note...
[50]
À plusieurs endroits de son œuvre : L’inquiétante étranget...
[suite] Suite de la note...
[51]
S. Freud (1926), Lettre du 16 avril 1926 à Marie Bonaparte...
[suite] Suite de la note...
[52]
S. Freud (1938), note du 12 juillet, in Résultats, idées, ...
[suite] Suite de la note...
[53]
S. Freud (1938), Abrégé de psychanalyse, trad. d’Anne Berm...
[suite] Suite de la note...
[54]
S. Freud, d’abord en 1915, Pulsions et destins des pulsion...
[suite] Suite de la note...
[55]
André Green (1994) pose « l’unité supérieure du contact » ...
[suite] Suite de la note...
[56]
J.-Cl. Rolland, Le rythme et la raison, in Revue française...
[suite] Suite de la note...
[57]
S. Freud (1911), Formulations sur les deux principes de l’...
[suite] Suite de la note...
[58]
Nous renvoyons, ici, à la transcription et traduction, par...
[suite] Suite de la note...
[59]
D. Winnicott (1966), L’utilisation de l’objet et le mode d...
[suite] Suite de la note...
[60]
Notamment dans Notes cliniques sur la figurabilité et l’in...
[suite] Suite de la note...
[61]
Rapport du Colloque de Deauville (1965), Revue française d...
[suite] Suite de la note...
[62]
Paula Heimann et Susan Isaacs (1952), La régression, in Dé...
[suite] Suite de la note...
[63]
Michael Balint (1959), Les voies de la régression, Payot. Suite de la note...
[64]
Masud Khan (1974), Le soi caché, chap. XI en particulier, ...
[suite] Suite de la note...
[65]
J. Lacan (1955), Séminaire du 2 mars : « De l’embarras de ...
[suite] Suite de la note...
[66]
S. Freud (1938), Mo ïse et le monothéisme, p. 184. C’est n...
[suite] Suite de la note...
[67]
S. Freud (1917), Introduction à la psychanalyse : « Le rêv...
[suite] Suite de la note...
[68]
Une idée proche de celle de Jean-François Lyotard qui plai...
[suite] Suite de la note...
[69]
Serge Viderman (1970), La construction de l’espace analyti...
[suite] Suite de la note...
[70]
« Ce que les enfants de deux ans ont vécu sans le comprend...
[suite] Suite de la note...
[71]
Vol. XIII, p. 126. Suite de la note...
[72]
Obras Completas, t. 9, Biblioteca Nueva, p. 3317. Suite de la note...
[73]
« Erlebnis qui précède la connaissance... et mêle intimeme...
[suite] Suite de la note...
[74]
D. W. Winnicott (1954), Les aspects métapsychologiques et ...
[suite] Suite de la note...
[75]
D. W. Winnicott (1954), ibid., p. 134. Suite de la note...
[76]
S. Freud (1937), Constructions dans l’analyse, in Résultat...
[suite] Suite de la note...
[77]
S. Freud, J. Breuer (1893-1895), Études sur l’hystérie, p....
[suite] Suite de la note...
[78]
Deux notions parcourent l’Esquisse, que Freud lui-même déc...
[suite] Suite de la note...
[79]
Dans ce sens, on remarquera que la seule fois où Freud pre...
[suite] Suite de la note...
[80]
S. Freud (1894), Les psychonévroses de défense, in Névrose...
[suite] Suite de la note...
[81]
Lacan, Le Séminaire I, « Les deux narcissismes », Le Seuil...
[suite] Suite de la note...
[82]
Janine Chasseguet-Smirgel, Les stades, pour quoi faire ?, ...
[suite] Suite de la note...
[83]
Néanmoins, Ferenczi parle dans l’article cité de stade hal...
[suite] Suite de la note...
[84]
On connaît la contestation de la métapsychologie née aux É...
[suite] Suite de la note...
[85]
Sauf dans certains passages mineurs. Suite de la note...
[86]
Dans Pulsions et leurs destins (rédigé entre le 15 mars et...
[suite] Suite de la note...
[87]
B. Brusset (1988), Psychanalyse du lien. La relation d’obj...
[suite] Suite de la note...
[88]
C. et S. Botella (1982), Sur la carence auto-érotique du p...
[suite] Suite de la note...
[89]
S. Freud (1900), ibid., p. 466. Suite de la note...
[90]
S. Freud (1900), ibid., p. 461. Suite de la note...
[91]
S. Freud (1900), ibid., p. 482. Suite de la note...
[92]
S. Freud (1915-1917), Introduction à la psychanalyse, trad...
[suite] Suite de la note...
[93]
Il s’agirait d’une rupture d’équilibre de la dynamique rep...
[suite] Suite de la note...
[94]
Remarquons toutefois que ce n’est pas nous qui introduison...
[suite] Suite de la note...
[95]
S. Freud (1895), Études sur l’hystérie, note en bas de la ...
[suite] Suite de la note...
[96]
S. Freud (1900), ibid., p. 246. Suite de la note...
[97]
« Canevas » dans son sens originaire : grosse toile qui se...
[suite] Suite de la note...
[98]
Souligné par nous. S. Freud (1900), ibid., p. 396. Suite de la note...
[99]
S. Freud (1900), ibid., p. 272. Suite de la note...
[100]
S. Freud (1920), Au-delà du principe de plaisir, OC, t. XV...
[suite] Suite de la note...
[101]
B. Lewin (1968), Le passé en images, Revue française de ps...
[suite] Suite de la note...
[102]
S. Freud (1900), ibid., p. 242 et 293. Suite de la note...
[103]
S. Freud (1921), Psychanalyse et télépathie, OC, XVI ; (19...
[suite]