2001
Revue française de psychanalyse
Figurabilité et régrédience
Vers l’éclat nocturne de l’image
André Beetschen
5, place Croix-Pâquet
69001 Lyon
Puisant sa source dans l’expérience analytique avec des patients difficiles ou “ limites ”, le rapport de César et Sá ra Botelle propose, avec “ la régrédience ”, une nouvelle perspective sur la régression formelle sollicitée quand l’analyse prend en compte ses “ accidents de pensée ” surgissant en séance. Et “ figurabilité ” fait insister sur l’image perceptive, qui donne accès à des contenus psychiques tenus jusqu’ici “ hors mémoire ”, mais qui s’origine au creuset de l’hallucinatoire du “ sexuel primordial ” et du rêve nocturne.
Si les hypothèses soutenues rendent désormais plus précises les différenciations psychiques engagées dans présenter, représenter et figurer, elles invitent aussi à débat. Comment séparer facilement la “ régrédience ” des formes primitives de la régression ? Et distinguer le transfert de la transmission (dans sa référence “ télépathique ”) ? L’accès direct au “ hors mémoire ”, comme au “ noyau ” du rêve ou du trauma, est-il réalité clinique ou illusion qui court-circuiterait la construction des formes du matériau psychique ?Mots-clés :
Hallucination, Image, Présentation, Régression, Représentation, Rêve.
Drawing its inspiration from analytic experience of difficult or “ borderline ” patients, César and Sá ra Botella’s report, with the concept of “ regredience ”, offers a new perspective on the formal regression given rise to when the analyst takes into account the “ accidents in thought ” that arise during sessions. “ Representability ” insists on the perceptive image that provides access to psychic contents held, until then, “ outside memory ”, but that originate at the heart of the hallucinatory process of “ primordial sexuality ” and nocturnal dreams. Whilst the hypotheses presented render henceforth more precise the psychic differentiations involved in present, represent and figure, they also invite debate. How can one easily separate “ regredience ” from primitive forms of regression ? And how can one distinguish transference from transmission (in its “ telepathic ” context). Is direct access to “ outside memory ” or to the “ kernel ” of the dream or trauma a clinical reality or else is it an illusion that short-circuits the construction of the forms of psychic equipment ?Keywords :
Hallucination, Image, Presentation, Regression, Representation, Dream.
Der Rapport von César und Sarà Botella, der seine Quelle in der analytischen Erfahrung mit schwierigen Patienten oder “ Grenzfällen ” findet, schlägt mit der “ Regredienz ” eine neue Perspektive für die formelle Regression vor, wenn der Analytiker seine “ Denkunfälle ”, welche während der Sitzung aufkommen, in Betracht zieht. Und “ Darstellung ” (figurabilité) insistiert auf dem Wahrnehmungsbild, welches den Zugang zu psychischen Inhalten erlaubt, welche bisher “ ausserhalb des Gedächtnisses ” gehalten wurden, welche jedoch im Halluzinatorischen des “ primitiven Sexuellen ” und im nächtlichen Traum ihren Ursprung nehmen. Wenn diese Hypothesen die psychischen Differenzierung gen präzisieren, welche in vorführen (présenter), vorstellen (représenter) und darstellen (figurer) enthalten sind, laden sie auch zur Debatte ein. Wie können wir die Übertragung (transfert) von der Übermittlung (transmission, in ihrer telepathischen Referenz) unterscheiden ? Der direkte Zugang zu dem, was “ ausserhalb des Gedächtnisses ” liegt sowie auch zum “ Kern ” des Traumes und des Traumas, ist es eine klinische Realität oder eine Illusion, welche die Konstruktion der Formen des psychischen Materials zerstren konnte ?Schlagwörter :
Halluzination, Bild, Präsentation, Regression, Vorstellung.
Tomando por fuente la experiencia analítica con pacientes difíciles o “ límites ”, el informe de César y Sarà Botella propone, con “ la regrediencia ”, un nuevo enfoque sobre la regresión formal solicitada cuando el analista tiene en cuenta sus “ accidentes de pensamiento ” que se producen en la sesión. Y “ figuralilidad ” insiste en la imagen perceptiva, que da acceso a contenidos psíquicos creídos hasta el presente no al “ alcance de la memoria ”, pero originados en el crisol de lo alucinatorio de lo “ sexual primordial ” y del sueño nocturno.
Si las hipótesis defendidas vuelven má s precisas las diferenciaciones psíquicas comprometidas con presentar, representar, y figurar, las mismas también propician el debate. ¿ Cómo se puede separar facilmente la “ regrediencia ” de las formas primitivas de la regresión y diferenciar la transferencia de la transmisión (en su referencia “ telepá tica ”) ? El acceso directo a lo “ fuera-de-memoria ”, tanto como al “ nucleo ” del sueño o del trauma, ¿ es realidad clínica o ilusión que acaso paraliza la construcción de las formas del material psíquico ?Palabras claves :
Alucinación, Imagen, Presentación, Regresión, Representación, Sueño.
Basandosi sull’esperienza analitica con pazienti difficili o “ limite ”, il rapporto di César e Sarà Botella, con “ la regredienza ” propone una nuova prospettiva sulla regressione formale sollecitata nel momento in cui l’analista prende in considerazione i suoi “ incidenti di pensiero ” emergenti in seduta. “ Figurabilità ” fa insistere sull’aspetto percettivo che fa accedere a contenuti psichici fino ad allora tenuti “ fuori-memoria ”, ma che si origina nel crogiolo dell’allucinatorio del “ sessuale primordiale ” e del sogno notturno. Se le ipotesi sostenute rendono ormai più precise le differenziazioni psicologiche implicate nel presentare, rappresentare, figurare, invitano anche ad essere dibattute. Come è possibile separare facilmente la “ regredienza ” dalle forme primitive della regressione ? E distinguere il transfert dalla trasmissione (nel suo riferimento alla “ telepatia ”) ? L’accesso diretto al “ fuori-memoria ”, come al “ nucleo ” del sogno o del traoma, è una realtà clinica o un’illusione che opererebbe un corto-circuito della costruzione delle forme del materiale psichico ? Parole chiave :
Allucinazione, Immagine, Presentazione, Regressione, Rappresentazione, Sogno.
C’est l’intérêt même d’un Congrès comme le nôtre que de donner la chance d’approcher une pensée dont on n’était pas, jusqu’ici, familier. Tel est le cas de votre discutant, chers César et Sá ra Botella ! Aussi ne vais-je sûrement pas rendre justice à la profondeur et à la complexité de votre rapport, qui s’offre aujourd’hui comme nouveau jalon d’un travail de pensée qui, venant de loin, a déjà produit des textes remarquables. Je souhaite pourtant mettre, avec vous, quelques points en débat, et ceci en écho à la fermeté que vous donnez à vos propositions : car vous réaffirmez avec vigueur votre volonté de proposer pour la métapsychologie une autre voie, en pensant avec et après Freud. J’essayerai donc de prêter une attention précise à vos mots : de quel autre moyen disposons-nous pour tenter de rendre intelligible le matériau psychique, dans la clinique et jusque dans la théorie ?
Je vais suivre un chemin rétrograde, c’est-à-dire partir de la fin de votre rapport pour en arriver à ce qu’il vise : la proposition d’un agrandissement du champ métapsychologique, de nouvelles conceptions théoriques tirées d’un renouvellement du mode d’écoute dans la cure, surtout quand celui-ci se trouve mis à l’épreuve par des patients « difficiles » ou « limites », c’est-à-dire par un renforcement majeur de la résistance à l’analyse. Car c’est bien l’expérience de la cure et l’espoir mis en sa capacité de changement qui forment ici le socle : vos deux cas cliniques, comme ceux que vous avez déjà publiés ailleurs, le montrent amplement. L’enrichissement visé de l’outil de pensée analytique se gagne alors en relevant un certain nombre de faits. Chez l’analyste, notamment, la survenue inattendue, discontinue, parfois effractive – insolite comme un rêve ? – d’ « accidents de pensée », d’images dont la netteté et la fixité semblent arrêter, plus que dérouter, le cours de l’écoute associative. Phénomènes d’une intensité perceptive particulière qui, s’ils entraînent un effet de conviction, semblent aussi aller de pair, pour vous, avec un relatif effacement du langage. Phénomènes que vous qualifiez d’ « états de séance », et qui surviennent dans une situation transférentielle caractérisée par une régression partagée entre les deux protagonistes. Ces états vous paraissent faire advenir, chez les patients, l’actualité perceptive de situations traumatiques très précoces jusqu’ici méconnues, tenues hors mémoire.
Ainsi, c’est bien le problème de la régression dans l’analyse (mais retour à quoi, et comment ?), de sa fécondité, de sa prise dans le transfert, de son lien avec le travail de mémoire, comme avec celui de construction chez l’analyste, qui soutient, tout au long, votre rapport. Avec votre proposition de « régrédience » vous allez déployer, et préciser, le champ de la régression formelle, en cherchant à la dégager des formes primitives d’expression, et en l’arrimant à la marche en arrière de l’excitation dans l’appareil psychique. Tout ceci en sollicitant le fondement du rêve : les textes freudiens où se trouve abordée la question de la régression ne sont-ils pas essentiellement ceux sur le rêve ? Mais vous prenez appui, aussi, sur une conception du transfert que vous identifiez au « transfert de substitution ».
Là viendrait une première question : s’agit-il encore de transfert, ou plutôt, quand il s’agit de « capter », en étant attentif à ce par quoi l’on est capté comme malgré soi, de transmission ? J’emploie le mot à dessein, en pensant aux textes de Freud sur la télépathie
[1] (contemporains de la nouvelle théorie du ça ; impensables, je crois, sans cette avancée), textes qui me semblent être comme en arrière-plan à vos propositions (l’une des dernières phrases de votre rapport n’évoque-t-elle pas « la face occulte du rêve » ?). Transmission-transfert de pensées –
Übertragung dans les deux cas – hors langage : vous prêtez ici la même attention précise aux faits cliniques que celle qu’ont relevée, pour Freud, W. Granoff et J..M. Rey
[2] ; l’attention requise pour faire pièce à la menace de l’obscur dans l’occulte. D’ailleurs l’analyste, dans les états de séance que vous rapportez, n’est-il pas un peu « medium », ou en état de « voyance » ? Je retrouve, en tout cas, la même sensibilité à l’intensité du psychique, le même recours à l’ « attention détournée », le même affrontement à la raison raisonnante que ceux de la XXX
e Leçon
[3], « Rêve et occultisme », où se trouve à nouveau citée, mais un peu modifiée dans sa traduction, cette phrase de Hamlet qui scande tout le texte freudien – je suis certain que vous la faites vôtre – et qui évoque : « ... l’existence réelle de ces choses entre ciel et terre dont notre sagesse d’école ne peut rien rêver ». « Eh bien, dit Freud, ne nous en tenons pas à l’étroitesse de l’esprit de l’école ; nous sommes prêts à croire ce qu’on nous rendra crédible. »
Il est un autre texte qui me semble à l’arrière-plan de votre travail, autrement que ceux, canoniques, sur le rêve : celui consacré à l’
Unheimliche
[4]. Ici – comme chaque fois que Freud se saisit d’un objet esthétique – c’est par l’ « effet produit » (
Wirkung ou
Effekt : le mot est proche, n’est-ce pas, d’
Affekt ?),
effet de perception donc, qu’il s’en approche. Là encore, dans ce texte absolument clinique, se retrouvent l’évanouissement des limites, le caractère de surprise et jusqu’à l’évocation du « travail en double » ; c’est encore le seul endroit de l’œuvre où est reprise, avec la différence faite entre refoulé et surmonté, cette question de la « régression matérielle » que vous tirez de la XIII
e Leçon. Vous m’avez permis une nouvelle lecture de l’
Unheimliche :
j’ai
mieux compris, en effet, pourquoi Freud dresse en son début, avec le relevé des occurrences du dictionnaire, une sorte de rempart de langage, protection nécessaire pour examiner ensuite les faits de l’inquiétant.
Mais j’en reviens à votre rapport. Si la régrédience est cette marche en arrière de l’excitation vers le perceptif hallucinatoire, elle soutient alors ce que vous nommez « travail de figurabilité ». Vous définissez là non seulement ce qui se transforme en image, mais ce qui surgit sur le mode du trop vif, de l’excessivement net, überdeutlich. Surgissement d’image qui, à la fois, recouvre et tient éloigné, mais dont l’intensité et l’évidence perceptive signent une irréductible présence.
« Figurabilité » : étrange destin d’une traduction discutable, et doublement ! Laurence Kahn a déjà évoqué le « présenter » et la « présentabilité » de darstellen-Darstellbarkeit, et je souscris tout à fait à ses remarques. De plus, « prise en considération » pour Rücksicht – littéralement, une vue en arrière, avec l’insistance, ici, du rück freudien – souligne à l’excès le « prendre en compte l’importance », alors qu’il s’agit de l’égard qu’on doit observer pour rendre présentable. En somme, le rêve doit, pour se faire accepter, soigner sa présentation, jusqu’à se faire façade ou trompe-l’œil ! Ce problème de traduction justifie, finalement, votre choix : figurabilité n’est pas présentabilité, elle n’est pas le produit du travail du rêve. Le mouvement qui la porte n’est pas vers le haut mais en arrière, rétrograde, régrédient, en direction du noyau du rêve. Et c’est tout l’enjeu passionnant des deux rapports de ce Congrès que de faire apparaître les différences psychiques que soutiennent figurer, présenter et représenter.
La permanence active du noyau hallucinatoire : c’est là le cœur de votre hypothèse originaire. « Originaire », pourtant, vous ne prononcez pas le mot (ni celui de « primitif ») et vous n’évoquez d’ailleurs ni les fantasmes, ni le refoulement originaires. Vous dites « sexuel primordial » – comme essentiel, ou au fondement – dans le souhait réaffirmé de vous dégager d’une référence au développement ou à l’histoire. Vous accordez cependant « initial », car on ne peut se passer, dans notre champ, de penser un fondement qui ne soit aussi un commencement. C’est bien tout le problème, chez Freud, du frühest, toujours sollicité comme origine et comme cause.
Alors, comment penser un « noyau », un « cœur », un « fondement » (ce sont vos mots) qui soient en même temps un « hors de », hors du champ de la représentation, hors du souvenir ? Je trouve remarquable que vos mots offrent, pour approcher votre objet, la dualité répétée de l’ « être » et du « sans » : le rêve en soi, les états de séance d’un côté ; le voir sans comprendre, la mémoire sans souvenir, de l’autre. Dualité de mots qui tente sans doute de rendre compte de cette « dualité négative du psychisme » sur laquelle vous ne cessez de revenir (j’ai toujours un peu de mal avec la négativité, ou du moins avec son risque de dérive mystique ; mais je me heurte là aux limites de ma pensée et à cet « incorrigible mécaniste » – pour reprendre le mot de Freud – que je ne cesse d’être !). Aller vers ce noyau dérobé mais actif, en affrontant le « danger de non-représentation » : j’ai parfois eu l’impression de suivre votre trajet régrédient vers le noyau en fusion du rêve comme je suivais Jules Verne dans son Voyage au centre de la terre, avec la même excitation curieuse. Mais vous savez ce que Freud dit – dans la nouvelle Leçon déjà citée – des hypothèses sur la nature du centre de la terre : elles hésitent toujours un peu entre l’eau de Seltz et la confiture ! Mettons donc un grain d’humour dans nos très – trop – sérieuses constructions originaires, et n’oublions pas la part à laquelle nous contraignent nos fantaisies...
Dans ce nouveau « Voyage au centre de la terre », nous quittons en tout cas la clarté du jour et je me sens là suivre vos pas : car ce que vous proposez avec l’ « endoperception du rêve » est de faire place, en plein jour, au monde jamais éteint du rêve de la nuit. À ce qui, de ce monde (nuit explosive du commencement ; nuit de ce qui s’est tenu hors langage), n’est jamais venu au jour mais insiste pourtant à l’arrière-plan – comme cet « arrière-pays », dont parle si justement Yves Bonnefoy
[5], qui ne cesserait d’exercer son attraction. Il s’agit donc, pour vous, de donner sa place à une pensée où l’intensité non transformée du voir interne – l’hallucination comme matrice de la perception – trouverait dans le transfert, ou dans le contact, ses formes de présence. Une pensée qui garderait la force primordiale du rêve avant même son travail de liaison-déformation. J.-B. Pontalis s’approche aussi de cela avec sa « pensée rêvante »
[6], qui fait entendre autrement ce qu’il avait appelé, il y a déjà longtemps, la « pénétration du rêve »
[7].
Le modèle métapsychologique que vous avancez – celui d’un sexuel primordial marquant et aspirant le sexuel infantile, et caractérisé pour vous, dans une vraie fidélité freudienne, par l’exigence indestructible de satisfaction – installe l’accomplissement par l’hallucination comme un fondement et un reste à jamais actifs, quelles que puissent être les satisfactions ultérieures apportées par les objets, ou par les transformations du but pulsionnel. Perversion infantile essentielle, quelle que soit sa reprise dans ses destins polymorphes. Il faudrait néanmoins examiner avec attention comment, et à quelles conditions de développement psychique, l’image va se prêter à la scène, comment l’hallucinatoire onirique va consentir au scénario du fantasme.
Vous mettez dans une fonction d’attracteur et de moteur figural, en quelque sorte, ce que vous appelez « l’objet-perdu-de-la-satisfaction-hallucinatoire » : je ne peux pas, dans le cadre limité de cette introduction à la discussion, examiner « l’objet » en détail ! Une question, simplement : la désignation d’ « objet-perdu » est-elle, en raison même de vos propositions, pertinente ? On mesure à nouveau, ici, toute la difficulté de décrire, et d’écrire le négatif... D’ailleurs, cet « objet-perdu-de-la-satisfaction-hallucinatoire »,vous nous le proposez comme un bloc dense, aux liaisons serrées, avec des tirets qui arriment entre eux tous les composants !
Ainsi la chose qui hante – encore l’Unheimliche : on pourrait dire aussi la nuit du ça dans le jour – serait pour vous la pulsion dans son état natif, c’est-à-dire, avant tout, dans ses caractères de force et d’intensité (le motionnel, la Regung). En suivant votre souci d’en donner un modèle fécond, j’ai été frappé par ce double enroulement sur lui-même que vous proposez du schéma de l’appareil psychique : comme s’il fallait faire en sorte que, les extrémités se touchant (indistinction entre perception-représentation-hallucination), la condensation extrême et l’indifférenciation se mettent au service d’une force toujours active de la motion. Noyau de condensation-fusion, en quelque sorte, puisque c’est vers la condensation nocturne du rêve que vous nous emmenez. Et en pensant aux métaphores biologiques de Freud dans « Au-delà du principe de plaisir », j’ai imaginé que votre modèle proposait peut-être un retour aux cellules germinales totipotentes.
Trois remarques me sont venues à l’examen de ce modèle :
—
La première est qu’avec « objet-perdu » – maintenons-le quand même ! – vous vous écartez d’une théorie purement solipsiste de la pulsion. Et étrangement – peut-être à cause du double enroulement que j’évoquais à l’instant – m’est apparue une certaine parenté avec le modèle topique, d’enroulement lui aussi, de Jean Laplanche
[8]. Rapprochement qu’il faudrait, bien sûr, faire travailler plus précisément, notamment entre votre « objet-perdu-de-la-satisfaction-hallucinatoire » et l’implantation du « signifiant compromis », cet objet-source, pour Laplanche, de la pulsion.
— Seconde remarque : comment penser le caractère discontinu, non permanent, éruptif (vous y insistez dans vos situations cliniques) de ce sexuel primordial toujours là, en arrière-plan ? Autrement dit, pourquoi et comment les mailles viennent-elles parfois à s’ouvrir pour laisser se manifester ce que vous appelez « l’élan infantile » ? Serait-ce par une sorte de défaut principiel, celui de « l’insatisfaction foncière de la pulsion sexuelle » qu’évoque Freud ? Il est nécessaire de continuer à construire, plus précisément, l’intensité des premières satisfactions et la nature des « premières impressions laissées par les objets » (Freud, dans « Les deux principes de l’événementialité psychique »). Et d’imaginer, aussi, comment ce que le monde de la représentation contre-investit naturellement peut – mais d’une façon exemplaire dans la situation analytique – venir à se dérober et à s’ouvrir.
— Troisième remarque, qui touche cette fois à l’hallucinatoire : à le définir essentiellement comme qualité perceptive, ne perd-on pas de vue l’énigme de ce qui s’accomplit par l’hallucination ? Et donc ce que fait obscurément l’agieren dans le registre du transfert notamment, en imposant à l’analyste de le deviner ? N’est-ce pas là le risque de l’accent mis sur le processuel, qui fait prévaloir l’hallucinatoire sur l’hallucination, et la régrédience sur la régression ? Ma remarque, cependant, a trouvé une suite féconde : vous m’avez, en effet, fait chercher une nouvelle traduction pour überdeutlich ! Je vous propose « éclatant », qui rassemble la qualité hallucinatoire, le discontinu du perceptif et un récent usage de notre parler, ce Sprachgebrauch auquel Freud se fie si souvent pour décider d’un choix métapsychologique (nous devons, nous aussi, lui garder cette confiance et rester attentifs à ses évolutions). S’éclater, n’est-ce pas en effet ce mot qui dit aujourd’hui l’accomplissement plein, explosif, de la satisfaction ?
Avec ces remarques, je reviens à la cure, et à ce que je perçois comme l’enjeu essentiel de votre rapport : approfondir la nature et l’usage de la régression, chez le patient et chez l’analyste, pour tenter d’approcher plus radicalement ce que Pierre Fédida – dont les travaux récents s’attachent également à la régression
[9] – appelle le « matériau psychique ». Retrouver la nuit de l’écoute pour entendre comme pour un rêve ?
Ma question serait ici : comment la régression formelle de la pensée, la régrédience et le travail de figurabilité, qui isolent des états de pure intensité psychique, états de perception hallucinatoire, peuvent-ils être isolés de la régression temporelle, c’est-à-dire d’un recours au « primitif », jusque dans sa fantaisie ou son invention phylogénétiques ? Je vois bien que, dans votre propos, cet isolement est de méthode, et qu’il s’agit de vous affranchir d’un recours trop rapide, trop facile, au développement et au sens, que la « fixité » de l’hallucinatoire vous fait tenir en réserve un usage commun de la « fixation ». Mais votre option est plus que de méthode quand vous faites du “ transfert de substitution » « le gardien d’une mémoire sans contenu représentationnel », et quand vous avez la conviction que « le travail de figurabilité donne accès au voir sans comprendre le vécu d’autrefois », hors et avant le langage.
Comme avec l’ « être » et le « sans » se rejoue sans doute ici quelque chose du couple activité-passivité. Car le travail de figurabilité que vous proposez, dans son mouvement de régrédience, implique, chez l’analyste, une mise en état de réceptivité, une tolérance subie – vous y insistez – à ces défaillances ou accidents de pensée d’ordinaire mis de côté dans l’écoute associative et le tissage des représentations : à ce prix quelque chose du sexuel primordial, du nocturne, peut être capté. Et quelque chose du clivage, éclairé. Cette disposition n’est pas, vous le dites avec force, celle de la rêverie préconsciente ; certes, mais il n’est pas facile de briser la continuité, toujours soutenue par Freud, entre rêve, fantasme inconscient et rêverie diurne, justement parce que l’image – quelle qu’elle soit, c’est là sa nature même – se prête particulièrement à l’accomplissement. Peut-être faudrait-il aussi examiner avec attention ce que, dans la cure, les images de rêve des patients – leur intensité, leur éclat nocturne – produisent dans l’écoute de l’analyste.
Il me reste une question : cette figurabilité régrédiente semble, à vous lire, offrir une sorte d’accès direct au sexuel primordial, au voir sans comprendre, à la mémoire sans souvenir. Un accès direct qui shunterait les conditions du représentable, tout comme l’inévitable complication du langage. Un accès direct au « rêve en soi », dans ce qui apparaîtrait « comme un rêve en plein jour ». Est-ce possible, ou est-ce la fantaisie d’un archéologue-géologue du rêve ? Le centre de la terre, cet inconnu, il est vrai qu’on en prend connaissance soit directement par les éruptions volcaniques, soit indirectement par les secousses sismiques ; et le maniement du transfert est notre sismographe ! Archéologue-géologue : je me souviens là de cette très belle image du film de Fellini, Fellini-Roma, où soudain, à l’occasion de travaux souterrains et difficiles entrepris pour construire le métro de Rome, une brèche s’ouvre et révèle une chambre de peintures antiques, conservées intactes dans leur état originaire, mais flétries aussitôt que découvertes...
Activité-passivité encore : comment concevoir, à côté de la régression formelle, et liée à elle, une « inventivité – active, chez l’analyste – des formes primitives » de régression (à partir de la tolérance à l’informe, nous propose Pierre Fédida)
[10] ? Inventivité, par exemple, de cette grammaire des renversements à laquelle Freud se livre sans réserve pour décrire les premiers états de la pulsion, avant que ne survienne le refoulement ? Ceci inviterait peut-être à préciser comment, dans notre usage et notre traitement de la régression, nous nous référons tantôt à l’hallucinatoire, tantôt à la toute-puissance animiste (et non pas animique : un discret lapsus court à ce propos dans vos travaux) des pensées. Une invite à préciser, donc, les liens complexes à établir entre ces deux champs.
Je partage, chers César et Sá ra Botella, votre réserve quant à la transparence ou à l’immédiateté illusoires de la représentation, et j’ai été frappé de lire comment, dans votre second cas clinique, c’est une réserve de langage (ne pas vous satisfaire, dites-vous à plusieurs reprises, d’une sorte de leurre langagier) qui va faire advenir le voir d’une mémoire sans souvenir. Pourtant, je ne crois pas partager ce que je perçois, à tort peut-être, comme une déception quant au langage, et j’ai du mal à me faire une idée de ce que vous appelez parfois un « évanouissement du langage » dans la cure. Car j’ai la conviction que le langage est plus grand que la représentation ; qu’il est porteur, au-delà de sa faculté de rendre clair, de la puissance nocturne dont vous nous parlez. Ce que vous dites, très brièvement, de la poésie va évidemment dans ce sens.
Mais souligner cette différence impose d’admettre que, jusque dans nos conceptions métapsychologiques les plus sophistiquées, nous ne cessons de travailler avec notre « équation personnelle »...
Je vous disais, en commençant, que l’une des parentés entre votre travail et celui de Freud dans l’ “ Unheimliche » était le point de départ pris dans la saisie de l’effet (esthétique, perceptif, disruptif). Puisque vous avez su nous parler, avec tant de force, du perceptif et de l’image, vous avez su convoquer pour moi l’attraction, toujours au présent, du monde de la peinture. Non pour m’y faire chercher quelque « application », mais pour m’y faire apercevoir une « concordance ». D’ailleurs, la peinture du XXe siècle et son traitement de la figure (éloignement du figuratif pour approcher le figurable ; tandis que l’image, elle, a été reprise, captée peut-être dans son mouvement, par le cinéma) n’ont-ils pas modifié de façon décisive nos façons de voir ? Jusque dans nos cures ?
Eh bien, comme en ce dernier mois je relisais votre rapport en essayant de penser à ce que je vous dirais aujourd’hui, j’ai voulu aller voir la bouleversante exposition de Mark Rothko, à la Fondation Beyeler de Bâle. Il est peu d’œuvres où l’intensité de la sensation colorée et sa fulgurance tragique, l’incertitude inquiète des passages et l’évanouissement des bords produisent, en même temps, l’extrême de la satisfaction et la menace engloutissante d’un monde nocturne. Choc hallucinatoire d’une présence absolument là et pourtant comme “ perdue ”.
À côté de Rothko, il y avait Cézanne, si proche de Freud au tournant du siècle, et qui mit, lui, la « sensation colorée » au centre de son travail. Or, Cézanne ne cessait de dire qu’il ne pouvait peindre qu’en retournant sur le « motif ». C’est un mot bien étrange que ce motif du peintre : à la fois détail de la représentation picturale, et cause de ce qui produit l’acte de peindre. Indistinctement, dedans et dehors. Ce qui contraint à la figuration et pourtant, dans la répétition obligée du motif – que de “ Sainte-Victoire ” dans les dernières années du peintre... – ce qui n’est jamais satisfait par la représentation. Motif-Motiv, motion-Regung : poussée agissante, et figurante, de la pulsion.
La cure analytique ne nous ramène-t-elle pas obstinément « sur le motif » ? Votre rapport, en tout cas, aide à nous y transporter pour inventer et pas seulement reproduire. Et de cela, je vous remercie vivement.
[1]
S. Freud, Rêve et télépathie,
OCF-P, XVI, Paris, PUF, 1991.
[2]
W. Granoff et J.-M. Rey,
L’occulte, objet de la pensée freudienne, Paris, PUF, 1983.
[3]
S. Freud, Rêve et occultisme, XXX
e Leçon,
OCF-P, XIX, Paris, PUF, 1995.
[4]
S. Freud, L’inquiétant,
OCF-P, XV, Paris, PUF, 1996.
[5]
Y. Bonnefoy,
L’arrière-pays, Skira, 1972 (Flammarion, 1982).
[6]
J.-B. Pontalis,
Fenêtres, Paris, Gallimard, 2000.
[7]
J.-B. Pontalis,
Entre le rêve et la douleur, Gallimard,
1977.
[8]
J. Laplanche,
Nouveaux fondements pour la psychanalyse, Paris, PUF, 1987.
[9]
P. Fédida,
Par où commence le corps humain, Retour sur la régression, Paris, PUF, 2000.
[10]
P. Fédida,
op. cit.