Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130519075
464 pages

p. 1251 à 1261
doi: 10.3917/rfp.654.1251

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Figurabilité et régrédience

Volume 65 2001/4

2001 Revue française de psychanalyse Figurabilité et régrédience

Contenir par le contact, encadrer par l’hallucinatoire

Claude Janin 17, rue de l’Abondance 69003 Lyon
Ce texte est une discussion d’ensemble du rapport de C. et S. Botella ; l’auteur, en ressaisissant l’ensemble des thèses développées par les rapporteurs, met en perspective deux questions : l’une, concerne les limites de la distinction entre “ contact ” et “ hallucinatoire ” dans la pratique de la cure ; l’autre, concerne ce que l’auteur nomme “ théorique primordial ”, inaccessible par l’observation directe, et qui est ainsi une axiomatique de la psychanalyse.Mots-clés : Cadre, Axiomatique, Processus théorisant. This text is a general discussion of C. and S. Botella’s paper. The author, on reconsidering the collection of theses developed by the writers, highlights two questions : one concerns the limits of the distinction between “ contact ” and “ hallucinatory process ” in analytical practice, the other concerns what the author names “ primordial theory ”, inaccessible to direct observation, and which is thus one of the axiomatics of psychoanalysis.Keywords : Frame, Axiomatics, Theorising process. Dieser Text enthält eine Gesamtdiskussion des Rapports von C. und S. Botella ; der Autor, indem er alle von den Autoren entwickelten Thesen wieder aufnimmt, setzt zwei Fragen in Perspektive : die eine bezieht sich auf die Grenzen der Unterscheidung zwischen “ Kontakt ” und “ halluzinatorisch ” in der Praxis der Kur ; die andere bezieht sich auf das, was der Autor das “ primordiale Theoretische ” nennt, von der direkten Beobachtung nicht erfassbar ; somit wird es zu einer Axiomatik der Psychoanalyse.Schlagwörter : Rahmen, Axiomatik, Theorisierender Prozess. El escrito es una discusión global sobre el informe de C. y S. Botella ; el autor retomando el conjunto de tesis desarrolladas por los ponentes, analiza dos temas : el primero concierne los límites de la distinción entre “ contacto ” y “ alucinatorio ” en la prá ctica de la cura, el segundo concierne a lo que el autor denomina “ teórica primordial ”, inaccesible a través de la observación directa, y que constituye lo axiomá tico del psicoaná lisis.Palabras claves : Marco, Axiomá tico, Proceso teorizante. Questo testo è una discussione d’insieme sul rapporto di C. e S. Botella Cogliendo l’insieme delle tesi sviluppate dai rapportanti, l’autore mette in prospettiva due questioni : l’una riguarda i limiti della distinzione tra “ contatto ” ed “ allucinatorio ” nella pratica della cura ; l’altra rigurda quello che l’autore chiama “ teorico primordiale ”, che non si puo’cogliere con l’osservazione diretta e che quindi è un assiomatico della psicoanalisi.Parole chiave : Quadro, Assiomatico, Processo teorizzante.
La complexité théorique et la richesse du beau rapport de César et Sá ra Botella me conduisent, pour introduire à sa discussion, à tenter d’abord d’en ressaisir les lignes de force et les articulations.
Dès le préambule, les auteurs posent avec vigueur un problème central pour la psychanalyse, telle qu’elle apparaît « cent ans après », et qui est consubstantiellement lié à son développement : de Freud qui, en 1923, affirmait que ceux qui ne prennent pas en compte la sexualité infantile et le complexe d’Œdipe [...] « ne devraient pas compter parmi les psychanalystes » [1], à André Green qui souligne que « les analystes [...] travaillent plus ou moins inconsciemment à effacer le rôle de la sexualité infantile » [2], nombreux sont les analystes à avoir rappelé que le schibboleth de la sexualité infantile peut être refoulé ou dénié. La parution récente d’une monographie de psychanalyse, inspirée par Janine Chasseguet-Smirgel, et traitant des tendances actuelles de la psychanalyse américaine, confirme ces analyses. Comme César et Sá ra Botella le soulignent, la « vieille » théorie de la séduction fait massivement retour, et c’est à mon sens un des effets du rôle majeur donné aujourd’hui à Ferenczi dans la culture psychanalytique contemporaine. Ce retour à la théorie de la séduction fut d’ailleurs, comme Ferenczi l’explicite clairement dans son Journal Clinique, une des raisons d’écrire son célèbre article : « Confusions de langues » : je rappelle qu’il souhaitait, au moment de la présentation de son rapport au congrès de Wiesbaden, que Freud le considère – je cite – « comme un pauvre enfant malade ».
Cette attention exclusive portée au pauvre enfant malade – ou séduit – semble être encore au cœur des préoccupations de nombre d’analystes d’aujourd’hui, et c’est pour montrer les apories de cette position analytique que les Botella consacrent avec vigueur une très longue partie du début de leur rapport à la question du « sexuel primordial ».
De quoi s’agit-il ? Constatant que le premier scandale de la psychanalyse, c’est la mise en évidence de la perversion polymorphe de l’enfant, ils soulignent que la négation du caractère primordial de la sexualité infantile a été à l’œuvre dans le développement de la psychanalyse postfreudienne ; ainsi Fairbairn, postulant que « le but de la libido est l’objet », et même Winnicott avec qui – je cite les Botella – « il est moins question de la sexualité infantile de l’analysant que de la personne de l’enfant de jadis considérée, avant tout, comme étant en danger, comme une victime confrontée à la difficulté réelle de survivre psychiquement » [3].
Je l’ai senti en échangeant avec de nombreux collègues, la critique vigoureuse des Botella à l’égard de la façon dont Winnicott a conduit la cure de Margaret Little a soulevé bien des objections ; en particulier parce que historiquement, elle précède les grandes avancées théoriques de Winnicott. Les auteurs du rapport seraient-ils alors des antiwinnicottiens militants et convaincus ? Je ne le pense pas, comme on le verra. Mais pour problématiser cette évaluation de la place de Winnicott dans la théorie psychanalytique, je souhaite évoquer le point de vue de Denys Ribas, dans le livre qu’il a consacré à Winnicott sur la façon dont ce dernier traite conceptuellement la question du sexuel :
« On ne peut qu’être frappé, écrit Ribas, lorsque Winnicott décrit en termes topiques le plaisir calme mais intense trouvé par l’enfant dans le jeu, et par l’adulte dans l’amitié et l’art, par le fait qu’il n’utilise quasiment pas les notions d’auto-érotisme et de refoulement dans leurs versions réussies [...]. C’est comme s’il préférait situer ces expériences dans des lieux différents de l’excitation sexuelle brute et que ces lieux ne soient pas créés par le refoulement, pas même par le refoulement opérant chez la mère. Même la sublimation ne lui convient pas, qui désexualise pourtant par un changement de but et un renoncement pulsionnel [...] » [4]
Se pourrait-il alors, dans de telles conceptions, que nous ayons affaire, selon les termes de Nathalie Zaltzman, à un « psychisme à la conquête de son soi, de son identité, enclos dans ses membranes protectrices, définitivement armé, séparé, défusionné, bref enfin guéri de l’autre [...] La maladie est [alors], ajoute-t-elle, un rempart narcissique contre les risques du sexuel, [et] soigner [5] le narcissisme, c’est prendre la conséquence pour la source » [6].
On entrevoit, je le souligne ici, une critique radicale de « traitements » ou de « psychothérapies » psychanalytiques faisant l’impasse sur le sexuel, critique qui fait écho à celles des auteurs du rapport, telles qu’elles apparaissent – mezzo voce –, au long de leur travail...
On comprend en tout cas, que si, à cette défense transférentielle d’un patient se présentant comme un pauvre enfant maltraité, répond un contre-transfert symétriquement organisé, une phobie du sexuel infantile, avec toutes ses justifications ou ses apories théoriques a posteriori peut se constituer. Et c’est bien un des enjeux du rapport que d’examiner ces apories théoriques ; c’est pourquoi les auteurs reviennent longuement sur la question de la satisfaction, notant que celle-ci est « duelle : matérielle et hallucinatoire » [7].
Ici, me semble-t-il, César et Sá ra Botella sont très proches du Laplanche de Vie et mort en psychanalyse, pour qui la satisfaction hallucinatoire renvoyait à la fois à la satisfaction par l’hallucination, et à l’hallucination de la satisfaction. Pour les auteurs du rapport, il s’agit d’une seule et même chose ; Laplanche, au plus près de Freud, postulait une sorte de « big-bang » dans lequel, dans le même temps, surgissent objet du désir, pulsion, hallucination de la satisfaction, auto-érotisme ; « le sexuel primordial », en quelque sorte... Plus encore, peut-être : une naissance à la vie psychique, sur fond d’absence : « L’objet naît dans la haine », écrivait Freud, parce qu’au moment où l’objet de la satisfaction hallucinatoire naît, l’objet réel et le réel de l’objet – la chose – Das Ding – sont irrémédiablement perdus. Un des destins possibles de ce drame est le procès inlassable fait par le sujet à l’objet, à lui-même, puis à l’analyste de cette perte dont il est l’artisan, dans une quête éperdue de ce que les Botella nomment « l’objet perdu de la satisfaction hallucinatoire ». On perçoit dès lors comment, à mon sens, « la mère défaillante » peut être une construction psychique après coup, effet d’une projection sur l’objet de la culpabilité de l’avoir soi-même absenté : culpabilité surmo ïque précoce projetée sur l’objet qui fait de cette mère défaillante une « inclusion imago ïque », au sens que Pierre Luquet donna à ce concept en 1962. Voilà donc que se dessine la ligne de partage principale entre Freud et Winnicott ; d’un côté, l’affirmation d’un sexuel primordial, de l’autre une psychanalyse qui, avec Winnicott, « ne voit nulle motion pulsionnelle » lorsque « le bébé devient le sein (ou la mère), l’objet [étant] alors sujet ». Nulle motion pulsionnelle, dit Winnicott : définition du « féminin pur » ; à l’opposé, avec Michel Fain et Denise Braunschweig [8], se définit un « féminin impur », dans lequel l’amante s’absente pour rejoindre le tiers, et ce faisant laisse son bébé, par elle endormi. Dans cette différence de conceptions, c’est très clairement que les Botella prennent parti, rappelant avec Freud que « l’érotisme oral est la première manifestation érotique, tout comme le mamelon est le premier objet sexuel » [9]...
Dès lors que cet enjeu est dégagé, et que le sexuel primordial, « à la fois perception et acte, hallucination et contact », est défini comme « fondement de toute sexualité d’où émerge sur le terreau autoérotique [...] le sexuel infantile » (p. 118 et 119), il résulte que ce dernier ne « peut être étudié que simultanément à ce qui le fait émerger : la régression » (id.). Les auteurs montrent alors que la polysémie, chez les psychanalystes, de la notion de régression, conduit en fait à deux conceptions de la pratique analytique :
Dans la première, il s’agit pour l’analyste de vivre la régression du patient, dans un engagement contre transférentiel actif dans cette « régression à la dépendance », qui survient, selon Winnicott, lorsque le travail d’individuation/création/détachement de l’objet primaire n’a pu survenir [10].
Dans la seconde, il s’agit de voir et de comprendre, avec un engagement contre-transférentiel peut-être différent, par le biais de la régression formelle, du côté de l’analyste, avec la conviction qu’il a ainsi accès au vécu d’autrefois. C’est la voie choisie par Freud dans « Constructions dans l’analyse ».
« Faut-il alors, [se demandent les Botella], opposer une analyse d’inspiration winnicottienne, basée sur la “régression à la dépendance”, donnant la priorité au contact (physique et/ou psychique), une “analyse régressive”, à l’analyse de l’infantile dans toute sa dimension intrapsychique ? [Ils] ne le [croient] pas. Toute analyse doit être organisée par – ces deux modalités. C’est pour la clarté du propos, qu’ils nous les ont exposées et opposées de façon radicalisée, mais ces deux types d’analyse sont en fait inextricablement entremêlés et à comprendre, l’une et l’autre, d’une manière nuancée. D’autant que leur fondement commun, l’hallucinatoire, rend superflue cette séparation. » [11] Les Botella ne sont donc pas antiwinnicottiens ! Ici, les raisons qui les conduisent à essayer de tenir ensemble les deux dimensions – hallucinatoire et contact – reposent sur une hypothèse qui est à mon sens capitale, selon laquelle « le désir, sous sa forme primordiale, représente une menace de psychose hallucinatoire à laquelle le moi diurne, préconscient, doit se confronter sans cesse pour la rendre compatible avec le Principe de Réalité. Son meilleur moyen de la combattre serait de transformer ladite psychose en concrétude, en investissement de la matérialité de l’objet. Le jour, la quête hallucinatoire se transmue en quête de contact, par l’intermédiaire des organes de sens et/ou des représentations de mots, de la voix. Entre hallucination et contact, le moi diurne œuvre au sein d’un psychisme qui ne saurait renoncer à ce qui le fonde : la qualité hallucinatoire. La pratique analytique a tout intérêt à observer ce rapport tendu entre contact et hallucinatoire et à ne pas vouloir le réduire en privilégiant l’un ou l’autre » [12]. Cette hypothèse est capitale sur le plan théorique et clinique, en ce sens qu’elle articule et relie avec vigueur psyché du jour et psyché de la nuit, et permet de comprendre pourquoi l’être humain a une telle appétence de réalité ; on pourrait voir, dans ce que les Botella avancent ici, une nouvelle théorisation des processus à l’œuvre dans les activités sublimatoires et sociales. Peut-être aussi peut-on penser que la distinction opérée par Paul Denis concernant les deux formants de la pulsion – emprise et satisfaction – trouve ici une de ses applications : emprise du jour et satisfaction de la nuit...
Cette non-opposition toujours active au sein du moi, introduit directement à la question de la régrédience, selon le modèle décrit par Freud en octobre 1895, dans L’Esquisse : le rétrograde, le régrédient du rêve ou de l’hallucinatoire sont des qualités psychiques liées à des frayages différents selon l’état (veille ou sommeil) qui – point capital –, se conçoivent sans qu’il y ait d’opposition dialectique entre les forces progrédientes ou régrédientes : c’est une topique des états de qualité psychique qui, à la différence de ce que Freud développe dans le chapitre VII de L’Interprétation des rêves, n’a nul besoin de localisation spatiale ou de temporalité pour expliquer l’hallucination et le rêve. En d’autres termes, « le régrédient n’est pas associé à un retour en arrière, à un moment antérieur, au primitif, à l’archa ïque ». En somme, les auteurs du rapport soulignent là que « nous sommes dans une autre topique que celle des conflits d’instance » (p. 125). Bien plus, ils souhaitent dégager, en adoptant la notion de « régrédience », la régression formelle de toute connotation archa ïque ou génétique, lui attribuant un potentiel psychique « permanent à résoudre hallucinatoirement la quantité d’excitation quand se produit la fermeture de la voie motrice [...] Sa dynamique fait émerger l’événement qui a constitué le sexuel primordial : le lien de la pulsion à l’objet perdu de la satisfaction hallucinatoire ». Véritable métier à tisser, disent-ils en citant Freud, la régrédience tisse le canevas sur lequel « le travail de figurabilité brode des formes visibles avec les fils colorés de la sexualité infantile » (p. 134). Elle est proche, sans doute, lorsqu’elle rencontre la figurabilité, de la « pensée rêvante » évoquée par J.-B. Pontalis, [13] qui « puiserait dans le rêve la force d’être irréfléchie, inconvenante, de s’avancer à ses risques et périls, comme une somnambule ». Elle n’est pas non plus sans rapport avec ce vœu exprimé naguère par C. David, « d’une psychanalyse qui reprenne à la Poésie son bien » [14].
Procédé spécifique du travail du rêve, la figurabilité, elle, relève d’une exigence psychique fondamentale, l’aboutissement en images visuelles. Pourtant, les Botella notent que c’est un terme mal défini par Freud et relativement absent des dictionnaires de psychanalyse ; sans doute parce que, comme le suggère J. Guillaumin [15], la figurabilité renvoie à l’inquiétante passivité, celle dans laquelle je suis « envahi » par une image ; César et Sá ra Botella n’ont cessé, pour leur part, de s’y intéresser à travers ce qu’ils ont appelé « la régression formelle de la pensée » (p. 139). Ses modalités sont multiples : outre celle, complexe, du rêve en général, la principale est celle rencontrée dans le cadre du rêve dans la névrose traumatique, dans lequel se répète la perception diurne traumatique. Il faut en outre ajouter à ces modalités, l’hallucinatoire, qui est un au-delà de la rêverie, et qui peut survenir, du côté de l’analyste, à son insu, au décours de la régression formelle en séance, constituant alors « le seul moyen d’accéder à une mise en sens de l’irreprésentable traumatique du patient » (p. 147).
Figurabilité et régrédience, présentes dans le rêve, rencontrent nécessairement la question de la mémoire si, comme le dit Freud, « le rêve est en somme comme une régression au plus ancien passé du rêveur, comme une reviviscence de son enfance » [16]. En effet, le rêve est descriptible selon trois modèles :
  • le modèle de l’accomplissement de désir ;
  • le modèle de la répétition d’un événement traumatique, ou d’un état de veille, comme dans le fonctionnement opératoire ;
  • le modèle, enfin, qui se dégage de « Constructions dans l’analyse » : « Les plus anciens souvenirs d’enfance, écrit Freud, ne sont plus accessibles comme tels, mais sont remplacés, dans l’analyse, par des transferts et des rêves. » Pour les Botella, le rêve est mémoire, et ce rêve-mémoire renvoie à la préhistoire personnelle. Cette préhistoire personnelle est, bien entendu, l’histoire d’avant le langage, mais sa définition est plus extensive : est préhistoire tout ce qui se dérobe à l’histoire, à la mise en récit ; « C’est, selon R. Perron, ce que se donne comme un fondement même, l’histoire personnelle. » Elle correspond, en d’autres termes au sexuel primordial, en ce sens qu’elle n’est pas circonscrite par les zones érogènes, et donc antérieure à la distinction dedans dehors, et antérieure à la distinction représentation perceptions. Elle serait, en quelque sorte, liée à une mémoire amnésique, une « mémoire sans souvenirs ». Il est intéressant ici de souligner qu’avec cette évocation de la préhistoire, nous sommes renvoyés, et les auteurs du rapport l’ont noté, au débat suscité par la parution du livre de S. Viderman : La construction de l’espace analytique. Je ne vais pas reprendre ici des discussions que j’ai déjà largement développées ailleurs [17]. Je voudrais simplement souligner qu’avec la question de la remémoration, nous abordons un des points forts et constants de la pensée des Botella, ce qui n’exclut pas une évolution, que la lecture de leur rapport rend sensible, et qui pose en même temps une question importante. Je vais donc m’y arrêter un instant.
Je rappelle d’abord des éléments de leur travail fondamental de 1985 : Pensée animique, conviction et mémoire [18], dans lequel les prémisses de leur rapport sont en partie contenues :
« [...] Avec la régression formelle dans la séance, l’inquiétante étrangeté est prête à se manifester chez les deux partenaires ; une proximité du monde animique qui entraîne des aménagements différents chez chacun. Étant donné que la remémoration freine la démarche régressive animique, tout en assumant l’aspiration hallucinatoire éveillée par la régression et portant la conviction, l’analysé sortira de façon spontanée du risque régressif en se réfugiant dans des représentations souvenirs [19]. Un rassurant “déjà-vu” du passé, une manière particulière de remémorer qu’est l’acte du transfert, érigé en lieu et place de la régression animique, conduira l’analysé sur le versant d’une réalisation de ses désirs inconscients. Par conséquent, écrivaient-ils, nous aurons facilement tendance à croire que la “vérité”, la conviction ne peuvent advenir qu’à travers la remémoration, au point que notre compréhension du processus analytique risque d’être trop influencée par ce phénomène. Telle fut, pensons-nous, la méprise de Freud jusqu’en 1937, comme l’arbre qui cache la forêt : la remémoration lui occultait l’importance de la conviction. » [20] L’analyste, quant à lui, s’il n’a pas de recours aux solutions défensives [...] se trouve confronté à la régression animique, à l’inconnu. Il n’est alors pas loin de l’enfant, face à l’inconnu traumatique [...]. L’analysé transférant et l’analyste en régression formelle seraient à eux deux en mesure d’approcher, voire d’organiser à certains moments privilégiés, le modèle de la continuité représentation-perception constitutive du système inconscient. La conviction, la « vérité » peut alors advenir chez tous les deux et aboutir au même résultat thérapeutique que la remémoration [21]. Je rappelle ici, à l’appui de la thèse des Botella, le point de vue de Claude le Guen qui affirme que « la mémoire individuelle – telle qu’elle nous fonde dans notre histoire comme dans notre être, et telle qu’elle contribue à définir et à poser notre objet d’étude – que cette mémoire donc, comme la réalité qu’elle réfère, est essentiellement fluctuante, leur vérité résidant dans cette fluctuation (puisque c’est elle seule que nous observons, elle seule qui agit sur le monde). Il n’y a ni inscription, ni trace à proprement parler, il y a maintien d’un flux » [22].
Il me semble ici, après avoir rappelé ce temps fort du développement de leur pensée, moment dans lequel, avec la forte mise en avant de la question de la conviction, les Botella étaient assez proches, me semble-t-il, de S. Viderman, que leur position s’est un peu modifiée. En effet, dans l’exemple clinique développé longuement dans le rapport, dans lequel le mot « trousse » s’impose à l’analyste, au cours de ce mouvement régrédient qu’ils décrivent de façon très convaincante, ils postulent deux niveaux psychiques :
Un premier niveau, dans lequel, grâce à la régrédience de l’analyste, l’analysant a trouvé, d’abord « un souvenir, [la trousse, l’étui à manucure de son père], une trace mnésique qui contenait une problématique œdipienne [23] », puis un autre souvenir [l’accident de voiture] dans lequel un « trauma rouge », organisateur de l’angoisse de castration, apparaît.
Un deuxième niveau dans lequel, du côté de l’analyste, se formule un travail de construction renvoyant à la préhistoire du patient, au cours de sa première année de vie, et qui conduit l’analyste à cette formulation : « Moi, j’ai pensé à la trousse du médecin qui devait venir quand votre mère est tombée brutalement malade et vous a séparé d’elle. » [24]
En notant que César et Sá ra Botella sont ici assez proches de ce que j’avais proposé avec le noyau chaud et le noyau froid du traumatisme, je voudrais insister sur le fait qu’ils lestent l’inscription de la trace d’un poids en quelque sorte plus réel que dans leur travail de 1985, en nous proposant un parcours qui va de la « mémoire mnésique » à la « mémoire amnésique ». De ce point de vue, il me semble qu’ils sont aujourd’hui plus proches des conceptions que Pasche avait développées dans Le passé recomposé, et si j’ose dire, moins convaincus par la conviction... Un des enjeux de leur travail n’est-il pas alors de tenter d’apporter une réponse à la question de l’impact de la « réalité événementielle », et des moyens de l’atteindre, dans la cure, question centrale dans le débat autour du livre de Viderman ?
Je reviens à la question de la mémoire amnésique. Qu’est-elle réellement ? Elle est proche d’un de ces effets négatifs du traumatisme décrits par Freud dans Mo ïse et le monothéisme. « Les traumatismes, écrit alors Freud, ont deux sortes d’effets, des effets positifs et des effets négatifs. Les premiers constituent des tentatives pour remettre le traumatisme en valeur, c’est-à-dire pour ranimer le souvenir de l’incident oublié ou plus exactement pour le rendre réel, le faire revivre. [...] Les réactions négatives tendent vers un but diamétralement opposé. Les traumatismes oubliés n’accèdent plus au souvenir et rien ne se trouve répété. [...] Les symptômes de la névrose proprement dite constituent des compromis auxquels contribuent toutes les tendances négatives ou positives issues des traumatismes. Ainsi c’est tantôt l’une, tantôt l’autre des deux composantes qui prédomine. » Dès lors la définition de la préhistoire s’enrichit ; il ne s’agit pas seulement de ce qui se dérobe à l’histoire, mais bien plus de ce qui la fonde par le fait même qu’elle en est – à la fois –, présente et absente. On ne saurait définir autrement sa négativité... Et c’est là où, à mon sens, le rapport prend tout son poids, avec une thèse qui y est centrale au plan clinique : la régrédience est un des moyens par lesquels le négatif, le clivé deviennent accessibles. Comme les auteurs du rapport l’écrivent. « C’est par d’autres moyens que celui habituel du transfert, révélateur d’un passé refoulé suivi d’interprétations montrant des représentations déjà présentes [25], qu’un événement traumatique du passé négativé [26] a pu être retrouvé dans ce travail psychique partagé [...]. Coupée des souvenirs des éléments traumatiques eux-mêmes, la véritable souffrance n’était pas l’absence des traces mémorielles, mais la trace, jamais disparue, toujours active de la violence d’une rupture. » [27] Les Botella avaient d’ailleurs développé cet aspect du traumatisme de façon très convaincante en 1989, au colloque de l’Unesco. Je propose donc de postuler l’existence d’une « trace amnésique » qui est l’inscription en creux d’une trace mnésique négativée, qui vient prendre corps et représentation chez l’analyste, lors du travail de régrédience. Il est, bien entendu, difficile d’expliquer métapsychologiquement les voies de cette communication inconsciente ; si Freud, dans « Constructions dans l’analyse », écrit que « nous devons nous rappeler que le travail analytique consiste en deux scènes distinctes, qui se jouent sur deux scènes séparées », nous devons nous demander comment se fait la communication entre les scènes. Sans avoir recours à l’explication télépathique, dont on sait à quel point elle questionna Freud, il est possible, à mon sens, de penser que le sexuel primordial [28] et ses achoppements, fond partagé en commun par analyste et analysant, mobilisé par la régrédience, ouvre à cette communication primitive dans le contre-transfert, décrite en 1978 par Joyce McDougall [29], et conduisant, comme le montre tout à fait le cas du patient des Botella, à une réponse contre transférentielle qui est celle qui, selon les termes mêmes d’André Green, « a manqué [originairement] de la part de l’objet ”. Ainsi, « contact » et « hallucinatoire » se retrouvent ensemble dans la clinique. Cependant, je me pose une question concernant l’exemple du patient à la trousse ; s’il est possible d’accéder, par le biais de la régrédience, à cette trace amnésique clivée, c’est, me semble-t-il, parce que le patient, malgré le ou les clivages, dispose d’un fonctionnement mental qui lui permet la mise en jeu de petites quantités d’énergie psychique ; de ce point de vue, il illustre bien le point de vue de Freud dans l’Abrégé, selon lequel le clivage du moi concerne aussi la névrose. Mais dans quelle mesure le modèle théorico-clinique que proposent les Botella est-il pertinent pour des patients qui ne connaissent que les « grandes quantités », et qui peuvent ainsi contraindre l’analyste à contenir par le contact plutôt qu’à encadrer par l’hallucinatoire ?
Arrivé au terme de cette trop brève lecture, je m’aperçois donc que le rapport de César et Sá ra Botella interroge les conceptions que les psychanalystes se font de la naissance de la vie psychique, conceptions qui fondent en fait la pratique de la cure : les auteurs du rapport sont, ai-je souligné très proches des conceptions freudiennes que Laplanche avait si bien mises en perspective dans Vie et mort en psychanalyse. Pour autant, avec l’hallucinatoire, ils sont également très proches des conceptions d’André Green qui, notent-ils à juste titre, « le premier introduisit une formation hallucinatoire, “l’hallucination négative” [...] comme fondement du psychisme » [30] ; je rappelle ces lignes désormais célèbres d’André Green : « L’effacement de l’objet maternel transformé en structure, encadrante est acquis lorsque l’amour de l’objet est suffisamment sûr pour jouer ce rôle de contenant de l’espace représentatif... L’espace ainsi encadré, constituant le réceptacle du Moi, cerne, pour ainsi dire un champ vide à occuper par les investissements érotiques et agressifs sous la forme de représentation d’objet. Ce vide n’est jamais perçu par le sujet, car la libido a investi l’espace psychique. Il joue alors le rôle d’une matrice primordiale des investissements à venir. » [31] Entre un certain solipsisme freudien, et le point de vue de Green, incluant l’amour de l’objet comme condition de son effacement par le sujet, se place la position de Winnicott. Je rappelle ici comment François Gantheret a très clairement décrit l’apport original de Winnicott : « Si ce dernier, écrit-il, suit l’hypothèse freudienne d’une satisfaction hallucinatoire primitive, qui fait jouer dans sa plénitude le principe de plaisir, et qui devra céder le pas devant l’épreuve de la réalité, [il] y ajoute le modèle d’une évolution dialectique de cette situation première, et la notion du rôle que joue ici l’environnement, c’est-à-dire d’abord la mère. À ses yeux, une “mère suffisamment bonne” est une mère qui “sent” suffisamment son nourrisson pour lui présenter l’objet au moment même où celui-ci le crée sur le mode hallucinatoire. Ainsi s’établit progressivement une zone d’illusion, espace où l’enfant peut exercer une omnipotence imaginaire, en créant l’objet qui est en fait apporté par l’environnement. » [32]
Si je viens de rappeler, pour conclure, ces éléments connus de tous, c’est pour souligner à la fois qu’ils sont pour nous, psychanalystes, nécessaires au développement de nos théories, mais aussi qu’ils sont probablement inconnaissables par l’observation directe, constituant ainsi un originaire après coup, ou mieux, un théorique primordial, en quelque sorte, que le beau rapport des Botella cerne avec précision et force.
 
NOTES
 
[1] S. Freud, 1923, Psychanalyse et théorie de la libido, in OCF, t. XVI, PUF, p. 196.
[2] RFP, 1989-1, p. 189-216.
[3] Rapport, p. 104-105.
[4] Denys Ribas (2000), Donald Woods Winnicott, PUF, p. 102.
[5] Mes italiques.
[6] De la guérison psychanalytique.
[7] Rapport, p. 108.
[8] La nuit, le jour.
[9] Dans une lettre à Marie Bonaparte, citée par E. Jones, t. 3, p. 502.
[10] Les aspects métapsychologiques et cliniques de la régression au sein de la situation analytique, in De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, p. 138.
[11] P. 112.
[12] P. 118.
[13] Fenêtres, p. 39-40, NRF-Gallimard (2000).
[14] La bisexualité psychique, 1992, Payot, p. 18.
[15] Le rêve et le moi, p. 59 et 114.
[16] L’interprétation des rêves, p. 467.
[17] Voir notamment mon livre Figures et destins du traumatisme, PUF, 1996.
[18] RFP, no 4/1985, p. 991-1007.
[19] Pensée animique, conviction et mémoire, RFP, 4, 49, 991-1001.
[20] Ibid., p. 999.
[21] Ibid.
[22] C. Le Guen, Théorie de la méthode psychanalytique, PUF, 1989, p. 211-212 ; C’est moi qui souligne.
[23] P. 186.
[24] P. 189.
[25] Mes italiques.
[26] Id.
[27] P. 181.
[28] Il est tout à fait intéressant de noter que Bernard Chervet a employé le terme de différenciation primordiale en connexion avec la question du traumatique et les textes de Freud sur la télépathie, dans son article Des amours d’enfant, RFP, 2/1993 : « La différenciation primordiale est à l’origine des traces mnésiques et des influx de libido sexuelle ; elle s’articule à la différenciation primaire et à celle secondaire ; elle crée le premier état de la libido sexuelle », p. 546.
[29] Le contre-transfert et la communication primitive, in Plaidoyer pour une certaine anormalité, Gallimard, 1978.
[30] P. 146.
[31] Narcissisme de vie, narcissisme de mort, 1982, Éd. de Minuit, p. 246-247.
[32] Encyclopædia universalis.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
S. Freud, 1923, Psychanalyse et théorie de la libido, in O...
[suite] Suite de la note...
[2]
RFP, 1989-1, p. 189-216. Suite de la note...
[3]
Rapport, p. 104-105. Suite de la note...
[4]
Denys Ribas (2000), Donald Woods Winnicott, PUF, p. 102. Suite de la note...
[5]
Mes italiques. Suite de la note...
[6]
De la guérison psychanalytique. Suite de la note...
[7]
Rapport, p. 108. Suite de la note...
[8]
La nuit, le jour. Suite de la note...
[9]
Dans une lettre à Marie Bonaparte, citée par E. Jones, t. ...
[suite] Suite de la note...
[10]
Les aspects métapsychologiques et cliniques de la régressi...
[suite] Suite de la note...
[11]
P. 112. Suite de la note...
[12]
P. 118. Suite de la note...
[13]
Fenêtres, p. 39-40, NRF-Gallimard (2000). Suite de la note...
[14]
La bisexualité psychique, 1992, Payot, p. 18. Suite de la note...
[15]
Le rêve et le moi, p. 59 et 114. Suite de la note...
[16]
L’interprétation des rêves, p. 467. Suite de la note...
[17]
Voir notamment mon livre Figures et destins du traumatisme...
[suite] Suite de la note...
[18]
RFP, no 4/1985, p. 991-1007. Suite de la note...
[19]
Pensée animique, conviction et mémoire, RFP, 4, 49, 991-10...
[suite] Suite de la note...
[20]
Ibid., p. 999. Suite de la note...
[21]
Ibid. Suite de la note...
[22]
C. Le Guen, Théorie de la méthode psychanalytique, PUF, 19...
[suite] Suite de la note...
[23]
P. 186. Suite de la note...
[24]
P. 189. Suite de la note...
[25]
Mes italiques. Suite de la note...
[26]
Id. Suite de la note...
[27]
P. 181. Suite de la note...
[28]
Il est tout à fait intéressant de noter que Bernard Cherve...
[suite] Suite de la note...
[29]
Le contre-transfert et la communication primitive, in Plai...
[suite] Suite de la note...
[30]
P. 146. Suite de la note...
[31]
Narcissisme de vie, narcissisme de mort, 1982, Éd. de Minu...
[suite] Suite de la note...
[32]
Encyclopædia universalis. Suite de la note...