2001
Revue française de psychanalyse
Figurabilité et régrédience
Une régrédience mesurée
Emmanuelle Chervet
39, rue Professeur-Florence
69003 Lyon
À un mode de “ présentation ” sans déformation adressé à l’analyste en séance répond un mouvement de régrédience et de pensée chez l’analyste, que l’auteur a tenté de décrire en référence à la conceptualisation des deux rapports.Mots-clés :
Présentation, Régrédience, Construction, Conviction.
In answer to an undeformed mode of “ presentation ” addressed to the analyst in a session, there is a movement of regredience and thought in the analyst that the author attempts to describe with reference to the conceptualisation given in the two papers.Keywords :
Presentation, Regredience, Construction, Conviction.
Auf den “ Präsentationsmodus ” ohne Deformation, welcher sich an den Analytiker in der Sitzung wendet, antwortet eine Regredienzbewegung und ein Regredienzdenken des Analytikers, welche der Autor zu beschreiben versucht, in Beziehung auf die beiden Rapporte.Schlagwörter :
Präsentation, Regredienz, Konstruktion, Überzeugung.
El modo de “ presentación ” sin deformación dirigida al analista en la sesión se corresponde con un movimiento de regrediencia y de pensamiento en el analista. El autor lo ha intentado describir en referencia con la conceptualización de ambas relaciones.Palabras claves :
Presentación, Regrediencia, Construcción, Convicción.
Ad una modalità di “ presentazione ” senza deformazione rivolta all’analista in seduta, risponde un movimento di regredienza e di pensiero nell’analista, che l ‘autore ha cercato di descrivere riferendosi alla concettualizzazione dei due rapporti.Parole chiave :
Presentazione, Regredienza, Costruzione, Convinzione.
Régrédience chez l’analyste, “ Présentation ” dans la séance : le développement de ces deux notions, leurs variations ont animé le congrès au plus près du travail en séance, au cœur donc de ce qui nous occupe.
Pour prendre part à cette réflexion, en exercer les outils forgés par les rapporteurs, je tenterai de décrire un mode de « présentation » en séance qui me paraît fréquent lorsque fait défaut chez le patient le travail intermédiaire du Préconscient, et un mode de régrédience chez l’analyste pour en traiter les effets, qui passe par une figuration en images surinvestie un temps par l’analyste – comme dans les cas décrits par César et Sá ra Botella – dont cependant le traitement n’envisage pas l’appréhension d’événements précoces de l’histoire du patient sur le même mode.
Pour ces patients, qui ne peuvent imaginer un double sens à leurs propos, la méconnaissance des contenus « présentés » en séance n’est pas assurée seulement par le déguisement, les opérations du préconscient décrites dans L’interprétation des rêves, mais par leur conviction que leur discours ne peut être référé qu’à une réalité extérieure à la psyché, un référent évident à tous, objet du consensus d’un groupe social supposé homogène. Toute interprétation sera alors reçue comme du chinois... ou de l’hébreu, classera brutalement l’analyste comme douloureusement étranger, les renvoyant selon leur degré d’émergence possible de ce mode de pensée à une impuissance ou à une hostilité, peu propice à la poursuite du traitement.
Ce mode de discours pourrait, par l’aconflictualité psychique implicite qu’il semble supposer, évoquer une pensée opératoire. Pourtant, il est investi de charges affectives puissantes : il « fait de l’effet » à l’analyste.
En effet, moyennant cette efficace défense, des contenus peuvent alors apparaître à l’analyste de façon crue, sans déformation, par le fait que lui se trouve entendre un double sens, dans les mots sans doute, mais parce que la charge, l’investissement particulier de ces mots par le patient, à son insu, réalise une « présentation » adressée à l’analyste auquel est déléguée cette fonction de conscience, de lieu de figurations et de représentations. C’est à travers le rythme, le ton, les marques d’investissement le plus souvent inconscient de ce qui nous est adressé, toute cette clinique de l’implicite développée par L. Kahn, un « quelque chose » d’autre qui oblige l’analyste à un travail par la régrédience, du fait des charges pulsionnelles supportées par le discours du patient à notre égard (et sans égards... cette charge a une valeur traumatique).
Alors la production de figurations chez l’analyste, de par son instantanéité, sa capacité économique de supporter un investissement et d’offrir une satisfaction
[1], peut répondre à la nécessité de diffracter et de traiter ce qu’éveille chez lui la perception de ce qui échappe au patient.
César et Sá ra Botella ont décrit une modalité particulière de ces figurations du fait de la conviction ressentie par l’analyste, en identité de perception, qu’il s’agit d’un fragment « réel » de la préhistoire du patient.
Cependant, il me semble aussi intéressant de s’attacher à leur mode le plus banal, imaginaire, et aux variations d’investissement dont elles sont l’objet ; ces variations marquent le travail préconscient de l’analyste, à partir de l’autoperception d’un mouvement inconscient chez lui, éveillé par l’expression du patient, et qu’il peut supposer analogue à ce qui est alors « présenté » du patient, à cause des traces mises en latence depuis le début de la cure du patient en question, et travaillées à son insu aussi par l’analyste, au fil des séances, au contact des éléments analogues de son propre inconscient.
Alors le travail, à partir de l’irruption d’une figuration, en réponse à cette sensation que dans ce que le patient nous présente, il y a plus à saisir que ce dont nous disposons dans l’immédiat, permet une réintégration de ces éléments mis en latence, une prise de conscience chez l’analyste ; on peut bien sûr supposer que ce qui nécessite une mise en image plutôt que des associations ressort du traumatique, ou du « primordial ».
Cette prise de conscience permet alors à l’analyste d’élargir la construction qu’il se fait à propos de ce patient, d’intervenir ensuite en s’appuyant sur cette construction pour faciliter les frayages nécessaires chez le patient, non pas pour accéder directement à un contenu précis qu’aurait permis de révéler la figuration, mais plus largement en fonction de la construction l’intégrant.
Notons au passage qu’alors l’intervention est autorisée chez l’analyste par une conviction, d’un autre mode que celle attachée à l’hallucination ; cette conviction semble liée au fait qu’une construction de la pensée est perçue comme congruente à l’ensemble des endoperceptions du côté du préconscient à propos de ce dont il est question. Il s’agit bien encore de forme, je crois, car cette « congruence » me semble être de l’ordre d’une endoperception formelle, mais contenant une abstraction du côté de la pensée, et l’obscure perception d’un mode de structurations des représentations de choses du côté du préconscient « au contact » de l’inconscient ; n’est-ce pas la « satisfaction » liée à cette congruence, différente de la satisfaction liée à l’hallucinatoire, que l’on appelle aussi conviction ? Elle est alors plus diffuse, plus complexe que celle liée à l’adhésion en identité de perception, en ce qu’elle contient toute l’épaisseur des auto-érotismes de l’analyste, mais aussi intègre l’intentionnalité de son idéal du moi investi dans le métier, son projet identificatoire, et les étayages théoriques et identificatoires de son lien à la communauté analytique.
Compte tenu que ces patients alors ne font état d’aucun rêve, qu’ils ont plus besoin de construire des contre-investissements à une détresse chronique et actuelle
[2], que d’accéder à un passé traumatique préhistorique, l’intervention de l’analyste tentera de restituer, à travers des déguisements cette fois, une prise en compte de l’ensemble de la structure mise à jour qui « encadre... par une causalité œdipienne à forte capacité représentationnelle »
[3] implicitement le vécu actualisé en séance, incapable dans l’immédiat de se représenter. Alors les nuances, le ton, le rythme chez l’analyste, répétés séance après séance, font percevoir au patient, non seulement selon le modèle de la « rêverie maternelle », que son expérience est reçue, contenue, non désavouée, restituée, mais aussi qu’elle ne peut être pensée que dans le cadre complexe de la conflictualité œdipienne, qu’elle supporte la mise en tension des éléments refusés ou écartés. C’est une théorie implicite de la scène primitive que l’analyste propose à l’identification du patient. Ainsi dans l’explicite, l’analyste « arrête-t-il la régression en marche », en reste-t-il au niveau de régrédience du souvenir, voire d’un souvenir-écran, tandis que sa construction implicite vise à permettre au patient de « comprendre pour supporter de voir, ensuite », d’accéder au fonctionnement régrédient, à la régression formelle. Ce « type d’interprétation a (...) une structure ternaire. Topiquement situé au niveau du préconscient, il est la condition processuelle de ce qui pourra mener dans un autre temps à l’interprétation concernant les contenus inconscients proprement dits »
[4].
Un homme d’action, à la vie professionnelle brillante, à la vie familiale « normale », vient en traitement sur les conseils d’un proche sous l’influence duquel il parvient, avec hésitation, à se reconnaître une difficulté d’expression affective, sans être bien sûr d’en souffrir, tant est ténu son contact avec ses propres émotions. Il n’a ni rêves, ni rêveries. En une première année de traitement cette fissure dans ses convictions s’élargit, et il se trouve en présence, continuelle et extrêmement pénible, du sentiment d’être resté affectivement infantile, incapable de soutenir un contact investi en son nom propre ; il engage alors le procès à la fois des masques qui lui permettent d’être socialement si adapté, et de sa mère, inaffective, distante, incapable... malade imaginaire de surcroît ; il décrit la clinophilie de celle-ci, son animation élective à l’évocation de ses médecins, sa consommation de médicaments... La rigueur morale du patient lui fait se reprocher ce procès dirigé vers l’autre, mais il sent bien que seul ce procès l’anime, lui, actuellement, et lui rend supportable la perception de son impuissance affective.
Son mode de discours alors est très particulier : à part quelques souvenirs-écrans, il n’a aucune valeur d’évocation. C’est une tentative de description rationnelle, d’ « analyse » au sens cartésien, scolaire, qu’il répète et soutient inlassablement, sans en trouver de « sortie » (ce dont je souffre plus que lui d’ailleurs, tant il ne perçoit pas d’autre fonctionnement possible). Il suppose un lien entre les incapacités maternelles et son incapacité affective, sur le mode d’une duplication, d’un apprentissage, voire d’une hérédité. L’affirmation très investie de son propos, sa conviction voire son opiniâtreté à tenter de se décrire et, de plus en plus, à se décrier, contraste avec l’absence d’images, voire de pensées suscitées en l’analyste.
Cependant la faille s’élargit, l’angoisse se manifeste, et le prend si au dépourvu qu’il va se faire prescrire un traitement par son généraliste. Il lui faut un délai avant de m’avouer cet acte honteux. Il m’explique alors qu’il n’aurait jamais cru faire un jour partie des « gens » qui prennent des médicaments psychotropes. Il ajoute ensuite, avec une emphase brutale, inappropriée, me regardant dans les yeux fixement, « voilà, maintenant, je suis un con qui mange des médicaments ! ». Pour lui, le seul référent de sa phrase est le groupe social des déprimés, objet de mépris.
Si je n’avais eu à recevoir et à traiter la charge de cette déclaration, de cette profération, j’aurais très naturellement tenté un lien qui s’imposait avec l’image de sa mère « mangeant des médicaments », restant à la surface de ce qu’il présente actuellement, dans une causalité psychologique immédiate.
Pourtant il y a « autre chose », comme le formulent à plusieurs reprises César et Sá ra Botella dans l’exposé de leurs séquences cliniques.
L’allure solennelle de cette profération me fait penser qu’il exprime là à son insu, et à mon adresse, une position fondamentale, une identification foncière (ou une fixation ?), avec laquelle il est aux prises à travers l’image maternelle, d’une part, par son sentiment de passivation affective et pulsionnelle, d’autre part.
Une image me vient alors, non pas vraiment « exagérément nette », mais « exagérément investie », évocation imaginaire plutôt qu’image hallucinée, et s’impose avec insistance : sorte d’allégorie de sa mère, en forme de conque, de corne d’abondance au flux inversé, aspirant des flots de cachets et de gélules, le « con qui mange des médicaments », et m’apparaît alors l’identification, primitive et structurelle, du patient à cette « forme » que je me représente alors simplifiée de ses attributs anecdotiques en une sorte de pictogramme « sein inverti ». L’affirmation sans appel de son ton (« je suis »...) réalise une expression de l’inconscient « à lui-même ignorée », tandis que la fixité de son regard alors manifeste la difficulté de contre-investir la présence de cette pulsion vaginale indomptée, qui lui impose la répression féroce de tout le registre de la quête de l’autre, du désir, bien en deçà de tout fantasme de séduction
[5]. Sa mère fut un temps toxicomane...
L’image qui m’est venue poursuit cependant son chemin, s’enrichit d’allusions à des natures mortes luxuriantes, sensuelles, pleines d’objets savoureux, inversant l’avidité évoquée, et vient à propos me nourrir, me donner un appui pour soutenir l’emphase du patient, ébauche d’une demande porteuse d’une excitation telle que j’y repenserai dans la journée, en réévoquant cette image qui peu à peu, comme une image de rêve, perdra de sa vividité, le temps qu’il lui faudra marquant la mesure économique de ce travail.
C’est dans le même temps qu’un travail de décondensation peut se faire, et que je peux me déprendre de la fascination par ce niveau traumatique.
Je suis alors sensible à la réactivité que l’éclosion de cette image en moi manifeste au versant cru de ce petit mot dont Brassens fait l’éloge, à l’injure que représentait la profération du patient, auto-adressée.
Je me souviens alors du peu qu’il m’a dit à propos de son père, mais qui me laisse un écho : homme puissant et autoritaire, méconnaissant autrui, volontiers hypomane dans un rapport d’injure qui se veut familiarité virile envers son fils, celui-ci restant « liquéfié » sur place de ces sorties, de ces « viols », dira-t-il, souvent en public. J’avais alors noté l’immobilisation du patient dans cette assignation à sa position féminine envers son père, dont un signe toutefois de relatif traitement possible par le fantasme était représenté par les seuls souvenirs-écrans rapportés, mettant en scène les mauvais traitements infligés à son petit frère, sur le mode caractéristique de « On bat un enfant ».
Une version moins « primitive » de l’allégation en séance devient alors possible : tandis que sur le plan de l’image formelle, il est un « con » pour son père, sur celui de la trace auditive c’est l’injure paternelle qui le transperce et l’immobilise dans une position masochique qui ne parvient pas à s’érotiser, faute de contenant primitif, mais se fixe tout de même, au bord du gouffre.
Je comprends alors que, parallèlement à la pensée formelle portée par l’image, et sans lien apparent, j’aie pu ressentir la tentation assez vive de lui faire entendre le sens premier du mot qu’il utilisait, en même temps que se levait en moi un interdit très net contre cette intervention « violeuse », retour en direct de son injure.
Je peux ressentir alors la sécurité que donne une construction tenant compte de la structure œdipienne dans sa complexité, et nuancer une intervention : « Ce sentiment d’humiliation, être un con, vous rappelle peut-être des souvenirs à propos de “manger des médicaments”. »
Le détour par la « présentation » non verbale m’a permis d’introduire le sentiment d’humiliation comme frayage vers l’expression des défenses contre, puis de la question du rapport au père, de reprendre la formulation « con » sans insistance, dans sa valence partiellement banalisée, affective et non sexuelle (mais à bon entendeur... pour plus tard) et de lui permettre de continuer pour l’instant son mouvement de souvenir envers sa mère, et par-là une approche dénégatoire, dirait J.-L. Donnet, de sa propre position passive. Présente en arrière-fond le mystère d’une scène primitive inabordable entre ces deux parents narcissiques, pure pulsionnalité potentielle de si peu s’incarner.
En effet, par la suite, délaissant le thème maternel, le discours du patient s’engagera dans une longue auto-accusation aux accents d’indignité qui me fera parfois craindre avec inquiétude un mouvement mélancolique, mais qui par sa pulsionnalité auto-injurieuse permettra peu à peu une réappropriation de la valence érotique du langage alternant avec des temps de rêverie édénique d’une tendresse absolue. Des rêves nocturnes réapparaîtront.
Ainsi, avec un patient chez qui la figurabilité semble bien problématique, la figuration chez l’analyste a-t-elle eu d’abord une valeur économique, son investissement permettant l’élaboration de représentations d’attente, le suspens de l’agir ; elle permet aussi à l’analyste une « voie longue » de régrédience qui ouvre des accès, ici plutôt aux contenus écartés de la présentation immédiate par le patient, mis en latence par l’analyste, qu’à des souvenirs précoces encore hors de propos dans ce début de cure. On en est à une ébauche de construction, approche structurelle des positions d’identifications précoces par la pensée déductive plutôt que « contact » avec celles-ci par l’intermédiaire des souvenirs. Si « la zone érogène est l’ancrage corporel qui s’oppose à l’identité de perception »
[6], le travail en double supposerait-il au contraire que l’analyste travaille un temps comme si son fonctionnement autoérotique propre était désinvesti au profit de l’ « état de séance », de sa perte de limites ? Il me semble que l’idée de présentation déguisée justifie pourtant de prétendre aborder en partie ces positions par le langage de souvenirs plus tardifs, accessibles, cooptés alors pour leur forme analogique à ces positions (le souvenir d’humiliation ici porte alors la position passive précoce).
Ainsi, ayant rassemblé de divers lieux psychiques qui lui sont propres endoperceptions et figurations, en identité de pensée, l’analyste fait-il des liens entre ces contenus, des articulations entre ces lieux, en particulier entre les niveaux du « primordial » et du « primaire » et offre-t-il ainsi des processus, un cadre mental qui peut se passer les clivages immobilisant l’activité psychique du patient, bien avant que l’analyse de ces clivages soit possible.
[1]
César et Sá ra Botella, p. 112
[2]
L’ensemble du monde extérieur au référentiel familier n’est qu’une vaste scène primitive inabordable, le déni de sens dont il fait l’objet signalerait une sorte de clivage primitif protecteur d’une zone pare-excitée.
[3]
César et Sá ra Botella, p. 190.
[4]
M. Ody, Œdipe comme attracteur, in
La psychanalyse, questions pour demain, 1989.
[5]
Bien que ceux-ci ne soient pas absents du transfert de base, qui rend ce traitement possible.
[6]
César et Sá ra Botella, p. 130.