Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130519075
464 pages

p. 1283 à 1290
doi: 10.3917/rfp.654.1283

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Figurabilité et régrédience

Volume 65 2001/4

2001 Revue française de psychanalyse Figurabilité et régrédience

Le travail du poème.

Figurabilité et poésie

Anne Clancier 25, rue de Lübeck, 75116 Paris
Le travail du poème permet la remontée de traces mnésiques, sous l’influence d’un trauma actuel, et leur figurabilité.Mots-clés : Poésie, Séparations, Traces mnésiques, Traumas, Travail du poème. The work of poetry enables memory traces to come to the surface under the influence of a present trauma, and their representability.Keywords : Poetry, Separations, Memory traces, Traumas, Work of poetry. Die Arbeit des Gedichts erlaubt das Wiederauftauchen von Gedächtnisspuren, unter dem Einfluss eines aktuellen Traumas, und deren Darstellung.Schlagwörter : Poesie, Trennungen, Gedächtnisspuren, Traumata, Arbeit des Gedichtes. El trabajo del poema permite el aflorar de las huellas mnémicas, bajo la influencia de un trauma actual, y su figurabilidad.Palabras claves : Poesía, Separaciones, Huellas mnémicas, Traumas, Trabajo del poema. Il lavoro del poema permette la risalita di tracce mnestiche, sotto l’influenza del traoma attuale, e la loro figurabilità.Parole chiave : Poesia, Separazioni, Tracce mnestiche, Traoma, Lavoro del poema.
Il y a quelques années, j’avais rapproché les études que César et Sá ra Botella avaient publiées, à propos de leur expérience de cas cliniques, de mes recherches sur la création poétique. Leur rapport sur Figurabilité et régrédience présenté au LXIe Congrès des psychanalystes de langue française et leur ouvrage La figurabilité psychique [1] confirment mes hypothèses.
La naissance du poème
Si l’on veut tenter de comprendre les mécanismes de la créativité, dans quelque domaine qu’elle s’exerce, il est nécessaire d’envisager les relations du corps et de l’appareil psychique. En effet si la création est un acte émanant du psychisme d’un adulte, elle s’enracine dans le corps et dans le sexuel primordial décrit par C. et S. Botella. Les premières sensations, les premières traces mnésiques seront reprises dans la création. L’étude des premiers poèmes d’un auteur permettent d’approcher les phénomènes de régrédience et les processus de figurabilité à l’origine de la création poétique.
Nous allons retracer brièvement les circonstances de la naissance (dans l’écriture) de quelques poètes et tenter de cerner les processus qui ont présidé à cette naissance.
Un après-midi de juin, un jeune homme, âgé de 23 ans, se trouvait dans une prairie à l’époque de la fenaison. Assis dans l’herbe, au bord d’un ruisseau qui longeait le pré, il regardait le paysage et respirait l’odeur du foin coupé, si caractéristique. Il éprouvait un sentiment de « plénitude ». Des mots lui viennent alors à l’esprit, il les note sur un carnet. Il est étonné en les relisant de constater qu’il a écrit, pour la première fois, un poème en vers libres. Il a l’impression que les mots sont venus d’il ne sait où et se sont organisés d’eux-mêmes. Il conservera ce texte tel quel et le publiera des années plus tard au milieu d’un recueil. Il m’envoya ces lignes quelques jours plus tard avec le récit de leur surgissement.
J’en fus étonnée et intéressée..
Ce poète, Georges-Emmanuel Clancier, fut invité à un colloque organisé par Jean Guillaumin sur le thème « Corps/Création » [2], auquel participaient des psychanalystes et des écrivains. L’idée me vint de rechercher les images du corps dans son premier poème, je constatais qu’elles étaient nombreuses et j’entrepris l’analyse du texte. Je fus étonnée du résultat.
Voici le poème :
L’herbe est rompue sur tout le sol,
Seules les tiges couchées au-dessus de la
Rivière se prolongent
Vie offerte aux reflets du ciel
Sur quoi le temps s’écoule.
Au bout de mes doigts calmes qui pensent,
Des visages caressent leur élan passé
Et, lentement,
De cette prairie volée, et par-delà mes yeux,
Plus loin que mon regard emporté
Entre les berges,
Il naît pour l’attente de ces visages
Une tendre pulsation
Vie offerte où s’écoule le ciel [3].
L’auteur avait eu, après avoir écrit ce texte, l’impression d’une rupture, d’une coupure par rapport à ses écrits antérieurs. Or l’idée de coupure est exprimée dans le premier vers :
L’herbe est rompue sur tout le sol,
La vision du foin coupé, associée à l’odeur de l’herbe a-t-elle éveillé une trace mnésique ancienne, liée à une des premières expériences de manque, de séparation ? On peut le supposer, l’écriture traduirait alors le besoin de pallier ce manque, ce vide, cette absence et de recréer un objet perdu. Le texte confirme cette hypothèse puisque à l’image de rupture, succède une image de liaison :
Seules les tiges couchées au-dessus de la
Rivière se prolongent
C’est par un effet de miroir, un reflet dans l’eau que la séparation est annulée, la continuité assurée. Le motif est visible dans l’écriture même. En effet l’enjambement entre au-dessus de la et Rivière, montre que par le truchement du miroir d’eau, la coupure s’annule ou se nie.
Immédiatement après, la vie succède à la mort (celle-ci évoquée par l’herbe rompue) :
Vie offerte aux reflets du ciel
Sur quoi le temps s’écoule
La temporalité est introduite, le temps qui s’écoule rétablit une continuité. Une image de fécondation : Vie offerte aux reflets du ciel, a précédé l’évocation du temps, reflets des plantes et reflets des nuages s’unissent dans le miroir de l’eau, comme un couple d’amoureux. Cette interprétation d’une vision symbolique de scène primitive cosmique pourrait paraître hardie, si la suite de l’œuvre poétique ne venait confirmer cette hypothèse, par exemple le titre d’un de ses premiers recueils sera Le paysan céleste.
Si les premières sensations, les premières traces mnésiques, jouent un rôle fondamental dans la création poétique, les images du corps et les métaphores corporelles doivent avoir un statut privilégié et leur étude va permettre d’approcher les premiers fantasmes inconscients, organisateurs des textes.
Le corps est introduit dans le premier poème de Clancier mais seulement dans la deuxième partie. Le titre Regards a été ajouté plus tard. Nous voyons apparaître successivement les doigts, les yeux, le regard, la pulsation. Le sang est fréquemment nommé dans l’œuvre du poète, il est introduit ici par la pulsation (ce qui sous-entend les battements du cœur et symboliquement l’affectivité).
Certaines métaphores peuvent paraître étranges : les doigts pensent, des visages caressent, le regard est emporté, la pulsation attend. Ne peut-on pas en lisant et relisant et se laissant emporter par les mots se figurer un bébé allaité par sa mère, caressant le sein avec ses petites mains, regardant le visage souriant de sa mère et se regardant dans ses yeux. En analysant le texte de Clancier, après avoir dégagé les métaphores corporelles, j’ai « vu » cette scène. Les mots sont évocateurs mais la figuration est comme en filigrane.
Le poète s’est lui-même interrogé sur la naissance du premier poème et je trouve dans des réflexions sur la création poétique qu’il a publiées dans le recueil intitulé Évidences [4] confirmation de mon hypothèse que la création est retrouvailles avec l’objet, reconstruction dans l’écriture de l’objet et du Moi ébranlé par la séparation :
Un choc émotif a dû faire surgir des mots dans le psychisme du poète et a permis la figurabilité de traces mnésiques anciennes, lequel choc a provoqué une régrédience permettant à l’auteur de capter des traces sensorielles, de les amener au préconscient et de franchir une étape en les rendant figurables dans une forme littéraire.
Après avoir rédigé une analyse de ce texte, je montrai mon travail à l’auteur et je l’interrogeai sur les événements qui avaient accompagnés la naissance de ce poème. Il me répondit que cela lui était arrivé après une séparation. Depuis quelques mois, il essayait de composer un texte pour essayer de pallier l’absence d’une femme aimée, mais il n’avait pas réussi.
Le jour où il était assis dans la prairie, « sans doute, dit-il, cette impression de plénitude et d’émotion liée à la beauté toute simple des arbres, de l’arbre ou de l’eau, de la lumière ou de la chaleur, cette impression était brusquement si forte, si pressante qu’elle a été comme si elle m’envahissait, comme si elle dépassait une certaine capacité d’équilibre entre moi-même et le monde extérieur, c’était comme un trop-plein qui avait besoin de se déverser sous la forme de la parole. Alors j’ai dû prendre un papier et un crayon et j’ai commencé à écrire... »
Après cette crise, qui frôle la dépersonnalisation, le Moi retrouve ses limites dès que le sujet peut trouver des mots et les écrire. L’auteur explique qu’après ce départ soudain dans ce texte, il a eu le sentiment qu’il avait eu besoin d’essayer de capter quelque chose qui échappait à un discours logique ou à une simple description, et qui était un certain état d’harmonie brusque entre lui et le monde. Depuis lors, il a l’impression, dit-il, que « la vie parle si fort que je ne peux me taire ».
On peut voir ainsi les affects successifs de l’auteur, d’abord dépression succédant à une séparation, puis exaltation, au moment de la remontée du « sexuel primordial ». Lorsque les mots lui sont venus dans la prairie, il a trouvé dans la page sur laquelle s’est inscrite l’écriture un cadre, un contenant dont il a eu l’intuition lorsque durant la création de son œuvre poétique ultérieure qui s’est déroulée durant une soixantaine d’années, il a utilisé fréquemment les mots limite, lisière et frontière, en contrepoint avec les mots fissure, crevasse et explosion.
L’étude des premiers poèmes
Désormais je me suis attachée à étudier les premiers textes de poètes vivants. Quand ils ont pu indiquer quel est le ou les premiers poèmes, il faut étudier, analyser les contenus, les thèmes, le vocabulaire, l’organisation formelle et essayer de relier les résultats de cette analyse au contexte émotionnel, affectif, qui a accompagné le surgissement du poème, d’où la nécessité d’un entretien avec l’auteur.
César et Sá ra Botella donnent une grande importance aux traces sensorielles, aux traces mnésiques, dans la constitution du psychisme inconscient : « ...on saisira, écrivent-ils, que, dans le contexte processuel de la deuxième topique, le désir infantile ne peut plus être réduit à une représentation et à une relation objectale. Il est déterminé par sa propriété motionnelle, hors de tout contenu, de toute contenance. Nous retrouvons ainsi la notion de sexuel primordial. C’est le caractère impulsé et impulsif de sa nature qui le caractérise. Marqué par la nature “profonde” de l’impulsion du Ça, non domptée par le rôle de la mémoire, nous le qualifions d’élan pour indiquer sa valeur animique, à la fois motrice et hallucinatoire (...) Quand l’élan surgit chez l’adulte, il peut provoquer l’étrangeté, dépersonnaliser, et son échec peut entraîner une désubjectivation. »
Cette notion d’élan me paraît particulièrement bien appropriée pour une théorie de la naissance du poème. Par une image qu’il trouve lui-même étrange, Clancier évoque, dans son premier poème, l’élan :
Au bout de mes doigts calmes qui pensent,
Des visages caressent leur élan passé
On notera que les poèmes contiennent presque toujours quelques expressions que leurs auteurs trouvent obscures, mystérieuses. Clancier s’est interrogé sur cette phrase. Raymond Queneau a écrit « (Le poète) ne sait pas toujours ce qu’il dit. » Stéphane Mallarmé s’est demandé pourquoi une phrase étrange : « La pénultième est morte » s’est, un jour, imposée à lui à tel point qu’il a dû l’inclure dans un poème sans saisir d’abord qu’elle faisait allusion à une petite sœur morte.
Seule la poésie qui utilise des mécanismes comparables à ceux du rêve, condensation, déplacement, etc. peut mettre en images les premières traces mnésiques. L’écriture en prose n’utilise pas les mêmes mécanismes ou les reprend d’une manière différente, beaucoup plus secondarisée. L’analyste (comme le critique littéraire) peut être amené à se figurer la pensée inconsciente du patient (ou du poète) qui n’a pas encore trouvé une forme. C’est ce que César Botella décrit avec l’observation du patient à la trousse. Nous sommes inquiets lorsqu’un tel phénomène se produit alors qu’habituellement nous nous laissons entraîner avec plaisir dans une rêverie personnelle à la lecture d’un poème.
Les traces mnésiques
Les images du corps, les métaphores corporelles, presque toujours présentes dans les premiers textes des auteurs que j’ai étudiés, peuvent donc nous mettre sur la voie des traces mnésiques au travail dans l’avènement du poème. Ces traces ne se peuvent déceler que dans certaines circonstances, par exemple le rêve, la psychanalyse, la création artistique ou littéraire.
Les textes des autres poètes étudiés exprimaient, eux aussi, la notion d’une rupture, leur auteur se sentait, à l’époque, déprimé, souvent à la suite d’une séparation avec un être cher ou avec un pays.
Je formulais alors l’hypothèse que les affects liés aux toutes premières séparations du début de la vie étaient, dans chaque cas, réactivés par une séparation actuelle, un trauma ancien était réveillé par un trauma du présent. Le poète pouvait, grâce à l’écriture, figurer les traces mnésiques qui remontaient vers le préconscient et échapper alors à la dépression.
Philippe Soupault
Pendant la guerre de 1914-1918, Philippe Soupault, malade, écrit ce premier poème dans un hôpital :
DéPART
L’heure
Adieu
La foule tournoie
un homme s’agite
Les cris
des femmes autour de moi
chacun se précipite me bousculant
Voici que le soir tombant
j’ai froid
Avec ses paroles j’emporte son sourire [5].
On voit, dès le titre, Départ, et le deuxième vers « Adieu », l’idée d’une séparation. Le mot départ indique également le début de l’activité poétique de l’auteur, donc séparation et retrouvailles en poésie. Des parties du corps ou des sensations corporelles : les cris des femmes, le froid, les paroles, le sourire sont également évoqués.
Si l’on imagine les traces mnésiques qui ont pu revenir à la faveur de la situation actuelle pénible, on évoque l’image d’un bébé qui entend le bourdonnement des paroles autour de lui, sans comprendre leur sens, qui a froid lorsque la mère est loin de lui, qui a peur lorsque le soir tombe puis est rassuré lorsque sa mère s’approche. Les métaphores, les images de ce poème (départ, foule, agitation, cris, crépuscule, sourire, angoisse de la nuit) reviendront fréquemment chez l’auteur. Il dit qu’il s’éveille souvent au cours de la nuit et note un poème qui lui est « comme dicté »
André Frénaud
André Frénaud écrivit son premier poème à 31 ans. Des mots lui vinrent « dans la bouche, comme une concrétion de langage ». Pendant huit mois, tous les jours, ces mots revinrent, il les triturait dans sa bouche, puis les écrivait, sans même chercher à les comprendre. Au bout de huit mois, le phénomène cessa. Il s’interrogea sur ce qu’il avait écrit, le montra à quelques amis qui lui dirent : « Mais c’est un poème, tu es un poète ! »
Ces sensations buccales à l’origine de la création poétique évoquent l’importance que donne Donald Meltzer à l’intérieur de la bouche pour la constitution du psychisme.
Le texte de Frénaud est intitulé « Épitaphe » [6], il s’agit sans doute de la mort de l’homme ancien qui fait place à l’homme nouveau, le poète :
éPITAPHE
Quand je remettrai mon ardoise au néant
un de ces prochains jours
il ne me ricanera pas à la gueule
mes chiffres ne sont pas faux
ils font un zéro pur.
Viens mon fils dira-t-il de ses dents froides
dans le sein dont tu es digne.
Je m’étendrai dans sa douceur.
On voit l’idée d’une rupture (la mort). Différentes parties du corps, sont nommées : gueule, dents, sein. L’analyse de ce poème ainsi que celle de textes ultérieurs nous oriente vers un fantasme inconscient relatif à une imago maternelle archa ïque dévorante, projection de l’avidité orale du bébé. La relation avec l’objet primaire, objet partiel en l’occurrence, est illustrée par la figure du néant, douce et froide à la fois, chargée de l’ambivalence du sujet.
Le travail du poème
Les poètes ont l’intuition des mouvements inconscients qui se passent dans les profondeurs du psychisme.
L’inconscient est un « porteur d’insolite », comme le pensait Philippe Soupault, il nous transmet des choses autrefois connues de nous mais oubliées, des sentiments que nous croyons étrangers dans la mesure où nous les avons refoulés, et les traces les plus archa ïques de nos premières expériences vécues que le poète rend figurables.
On connaît, grâce à Freud, le travail du rêve et le travail du deuil. Il y a, selon moi, chez certains sujets privilégiés, un travail du poème qui est l’aboutissement d’un travail de deuil puisqu’à l’origine du texte il y a un trauma, une dépression latente et/ou un conflit non élaboré et la tentative de retrouver un objet perdu.
 
NOTES
 
[1] C. et S. Botella, La figurabilité psychique, Lausanne, Delachaux & Niestlé, 2001.
[2] Corps/Création, coll. « Direction Jean Guillaumin », PUL.
[3] G. E. Clancier, Une voix, Paris, Gallimard, 1956.
[4] G. E. Clancier, Évidences, Paris, Mercure de France, 1960.
[5] P. Soupault, Poèmes et poésies, Paris, Grasset, 1973.
[6] A. Frénaud, Les Rois mages, Paris, Gallimard, 1977.
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G. E. Clancier, Une voix, Paris, Gallimard, 1956. Suite de la note...
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G. E. Clancier, Évidences, Paris, Mercure de France, 1960. Suite de la note...
[5]
P. Soupault, Poèmes et poésies, Paris, Grasset, 1973. Suite de la note...
[6]
A. Frénaud, Les Rois mages, Paris, Gallimard, 1977. Suite de la note...