Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130519075
464 pages

p. 1291 à 1302
doi: 10.3917/rfp.654.1291

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Figurabilité et régrédience

Volume 65 2001/4

2001 Revue française de psychanalyse Figurabilité et régrédience

Formes motrices et figures hallucinatoires

François Duparc 14, rue de la Poste 74000 Annecy
L’hallucinatoire ne peut se limiter à la figuration, pas plus que le sexuel primordial ne peut se limiter à l’hallucinatoire, à moins d’y inclure aussi des formes de répétition purement motrices ou comportementales de traces traumatiques, des “ formes motrices hallucinatoires ”. À travers les exemples de l’analyse par Freud de Hilda Doolittle et ses “ écrits sur le mur ”, de Winnicott et de “ l’hallucination qui nie l’hallucination ”, l’auteur cherche à montrer la complexité de la représentation et de sa négation primaire.Mots-clés : Représentations motrices, Défense hallucinatoire, Hallucination négative, Figuration, Psychose du postpartum, Sexuel primitif. The hallucinatory process cannot be limited to representation, no more so than primordial sexuality can be limited to the hallucinatory process, unless it also includes purely motor or behavioural forms of repetition of traumatic traces, that is, “ hallucinatory motor forms ”. With examples from Freud’s analysis of Hilda Doolittle and her “ writing on the wall ”, from Winnicott and the “ hallucination that refutes hallucination ”, the author attempts to show the complexity of representation and its primary negation.Keywords : Motor representations, Hallucinatory defences, Negative hallucination, Representation, Postpartum psychosis, Primitive sexuality. Das Halluzinatorische kann nicht auf die Darstellung begrenzt werden, sowie auch das promordiale Sexuelle nicht auf das Halluzintorische begrenzt werden kann, ausser wenn rein motorische oder im Betragen liegende Wiederholungsformen traumatischer Spuren, “ motorisch halluzintorische Formen ”, einbezogen werden. Anhand der Beispiele Freuds von der Analyse von Hilda Doolittle und ihrem “ Schreiben auf die Mauer ”, von Winnicott und der “ Halluzination, welche die Halluzination verneint ”, versucht der Autor, die Komplexität der Vorstellung und seiner primären Verneinung aufzuzeigen.Schlagwörter : Motorische Vorstellungen, Halluzinatorische Abwehr. Lo alucinatorio no puede limitarse a la figuración, como tampoco lo sexual primordial puede limitarse a lo alucinatorio, a menos que también se incluyan formas de repetición meramente motrices o comportamentales de huellas traumá ticas, “ formas motrices alucinatorias ”. A través de ejemplos del aná lisis de Freud de Hilda Doolittle y “ sus escritos en la pared ”, de Winnicott y de “ la alucinación que niega la alucinación ”, el autor intenta mostrar lo complejo de la representación y de su negación primaria.Palabras claves : Representaciones motrices, Defensas alucinatorias, Alucinación negativa, Figuración, Psicosis del post-parto, Sexual primitivo. L’allucinatorio non puo’ limitarsi alla figurazione, nella stessa misura che il sessuale primordiale non puo’limitarsi all’allucinatorio, a meno che non vi si includa anche forme di ripetizione puramente motorie o comportamentali di tracce mnestiche, delle “ forme motorie allucinatorie ”. Con gli esempi dell’analisi di Freud di Hilda Doolittle e i suoi “ scritti sul muro ”, di Winnicott e dell “ allucinazione che nega l’allucinazione ”, l’autore cerca di dimostrare la complessità della rappresentazione e della sua negazione primaria.Parole chiave : Rappresentazioni motorie, Difesa allucinatoria, Allucinazione negativa, Figurazione, Psicosi postpartum, Sessuale primitivo.
 
L’hallucinatoire ne se limite pas à la figuration
 
 
Chez certains sujets, une représentation clé fait défaut – Freud avait parlé de neurones clés, dans l’Esquisse, mais on sait qu’il fallait entendre ces « neurones » dans un sens métaphorique. Lacan, quant à lui, a évoqué la forclusion d’un signifiant fondamental – mais ici à l’inverse, il faut rattacher le signifiant abstrait à la chair, au sens où A. Green a écrit que l’affect est le signifiant de la chair et la chair du signifiant (1973). Quoi qu’il en soit, ce défaut représentatif correspond selon moi à un défaut primaire de mise en forme de la sexualité, à un fantasme originaire qui n’a pu s’élaborer du fait de la carence traumatique d’une expérience intégratrice avec un objet, ou du fait de la fixation traumatique d’un fantasme originaire sous une forme violente, vouée à la compulsion de répétition mortifère. La carence d’élaboration laisse un « trou dans le psychisme », qui se réduit alors à la production compulsive d’une forme motrice hallucinatoire plus ou moins bruyante sur le plan symptomatique.
Pour C. et S. Botella (2001), ce type d’avatar de l’élaboration psychique justifie qu’on évoque l’ « hallucinatoire » et « le sexuel primordial », afin d’élargir une vision de la psychanalyse « trop centrée sur la représentation ». Certes, s’ils veulent étendre le psychique au-delà des représentations de mots et de choses telles qu’elles sont liées dans le travail préconscient du rêve et décrites dans la métapsychologie freudienne de 1915, je les comprends tout à fait. Le défaut de représentation au sens habituel du terme mérite qu’on insiste sur la carence des mots et même des images à en rendre compte. Au niveau le plus primitif du matériau psychique, il y a une sorte de confusion entre pulsion et objet, perception, motricité et affect, dont « la mémoire sans souvenirs » peut témoigner, motivant ainsi cette attraction régrédiente vers l’archa ïque dont ils nous parlent. Toutefois, les expressions de sexuel primordial et d’hallucinatoire sont à mon avis un peu trop vagues, même si elles ont le mérite de rappeler l’importance du sexuel aux niveaux les plus primitifs du développement.
L’hallucination est un phénomène très complexe, ainsi que B. Rosenberg et Madjid Sali l’ont rappelé récemment dans deux articles sur la projection (Revue française de psychanalyse, no 3-2000). Or le terme d’hallucinatoire se prête à une certaine confusion, comme s’il n’existait qu’un seul mécanisme, ce que le recours au terme de primordial ne justifie qu’en partie : pourquoi le primordial serait-il forcément simple ? On ne peut confondre l’hallucination de désir des formes oniro ïdes de la pensée, l’hallucination négative, et l’hallucination psychotique. De plus, le sexuel primordial ne peut se limiter à l’hallucinatoire, à moins d’y inclure aussi des formes de répétition purement motrices ou comportementales de traces traumatiques, des procédés autocalmants, voire l’addiction à des produits chimiques, ou à une réalité perceptive fétichisée comme on le voit dans les psychoses blanches ou la cyclothymie ; en fait l’hallucinatoire ne saurait se limiter à la figuration.
En ce qui concerne le sexuel primordial, son apparente unité, l’accès direct à l’inconscient qu’il semble sous-entendre me font aussi problème. N’y a-t-il pas là, comme dans le cas de la « présentification » dont parle Laurence Kahn (2001), un risque de fétichisation de l’instant, d’extase de l’expérience immédiate, tout aussi grand que le risque dénoncé de fixation ou de fétichisme de la représentation ? Pour moi, la représentation est un phénomène hautement complexe. Elle peut se simplifier à l’excès, comme on le voit dans la conception des cognitivistes. Elle peut se figer dans des formes immuables, des symptômes fétichistes et des comportements, dans des imagos stéréotypées et des symboles universels, ou encore dans les figures de rhétoriques usées des dictionnaires et des obsessionnels. Mais elle peut aussi se réanimer, retrouver ses sources primaires grâce à la rencontre avec l’autre, la négativation et l’affect ; ce que j’avais appelé « la vie et la mort des représentations » (1998).
Si j’ai évoqué la notion de formes motrices hallucinatoires pour parler des formes primaires de la représentation – aux confins de l’irreprésentable – cela implique que la forme peut parfaitement se prêter, elle aussi, à la fixation dans des comportements répétitifs qui traduisent la carence d’élaboration, ou la fixation traumatique. Elle constitue une potentialité représentative, qui, comme toutes les autres, peut se figer et avorter à sa fonction d’ouverture et de lien avec l’expérience et la mémoire psychique. Si l’on veut s’approcher un peu du « primordial », rappelons qu’il n’existe pas de perception pure sans accompagnement de motricité et/ou d’affect. Freud a parlé de « valeur imitative de la perception », pour signaler le recrutement de la motricité que toute perception déclenche chez le sujet, ne serait-ce qu’a minima. La forme motrice est donc tantôt la garantie d’un lien vivant entre la perception et la représentation, ou encore la pensée, l’émotion et l’action ; tantôt un moyen de décharge dans un comportement moteur répétitif mettant en échec tout arrêt sur image, toute production de forme visuelle qui puisse être décrite. L’agitation motrice peut même brouiller la perception jusqu’à la faire disparaître. Seul l’observateur, par son identification empathique au corps du sujet, peut réanimer la représentation figée ; il lui faut pour cela saisir la répétition de schèmes de comportement, de traces ou de « représentations motrices » (terme utilisé par Freud) d’un événement traumatique ou d’un fantasme originaire mal élaboré appartenant à la fois au sexuel primitif, et à une potentialité représentative plus élaborée ayant avorté en décharge.
En effet, la forme motrice hallucinée n’est pas seulement une décharge, une « excorporation », ou une projection dans le vide. Elle est toujours aussi le reste d’un espoir, d’un cri d’appel envers l’objet, au même titre que les pleurs du nourrisson (comme la délinquance est toujours signe d’espoir, pour Winnicott). Elle est aussi une représentation en souffrance, et la trace mnésique d’une expérience primaire réactualisée, où l’élément perceptif concernant le corps propre, l’affect et l’environnement s’associent à l’agitation motrice ou aux mouvements qui ont précédé le traumatisme et la satisfaction impossible. Ce cri d’appel peut ne pas être entendu, comme les éléments β non transformés par l’objet, pour Bion. Mais même si le sujet a réussi à colmater ce noyau traumatique dans une crypte, sa forme hallucinatoire est convoquée chaque fois que le sujet se trouve en position d’appel de ce fantasme non élaboré, par un événement de la réalité qui entre en résonance avec lui, et réveille l’attente d’une élaboration restée en souffrance.
Écrits sur le mur
À titre d’illustration, j’aimerais prendre un cas peu souvent cité, malgré le très grand intérêt qu’il comporte : celui de Hilda Doolittle, analysée par Freud sur une durée totale de neuf mois (avec des interruptions) entre 1933 et 1934. Cette analyse, relatée par l’écrivain elle-même dans un texte-journal d’une grande poésie, nous montre un Freud au sommet de sa technique et de son art, face à une patiente qu’il considère comme proche de la psychose du fait d’une production hallucinatoire et d’un retrait narcissique qui fait qu’elle préfère s’intéresser d’abord aux objets de son bureau, avant que de le regarder. L’intérêt de ce cas est aussi de nous montrer Freud employant une technique très active, que C. et S. Botella qualifieraient sans doute de « technique de contact », vraisemblablement justifiée par la carence représentative que tentent de suppléer les « écrits sur le mur » hiéroglyphiques de la patiente.
Hilda Doolittle décrit son enfance comme hantée par un désir de contact avec sa mère, qui semble lointaine, peut-être déprimée, et par un père astronome, vivant littéralement sur une autre planète. Seul son frère aîné semble proche de sa mère, et lui paraît un intermédiaire possible entre sa mère et elle. Son premier accès hallucinatoire, de brève durée, semble remonter à l’âge de 18 ans : elle voit une pierre fendue en deux, portant d’un côté un serpent (qu’elle rapprochera ultérieurement d’Asclépios, le Dieu guérisseur), et de l’autre une fleur de chardon. Elle en découvrira l’équivalent sur un blason, dans un musée.
Un peu plus tard, elle sera l’initiatrice, avec Ezra Pound (avec qui elle aura une brève liaison) d’un mouvement littéraire intitulé « imagiste ». Le manifeste de ce mouvement est de donner une prise directe sur les choses, à travers des images sans fioritures, débarrassées du fatras des sentiments et de l’imaginaire. Ezra Pound va jusqu’à déclarer qu’il s’agit de « présentation », et non de « représentation » ! Quelque temps plus tard elle épousera un autre écrivain « imagiste », lui aussi. Je ferai ici une parenthèse pour signaler que dans le cas de Hilda Doolittle, ce choix imagiste au plus près du perceptif, avec son insistance sur la « présentation » de préférence à la « représentation », semblent constituer une tentative de défense contre les signes avant-coureurs d’une extase hallucinatoire destinée à combler le gouffre laissé par la carence maternelle précoce. « Je veux combler le fossé avec des signes », avait-elle dit une fois en une sorte de credo littéraire.
Un second épisode, plus grave, a lieu huit ans plus tard et succède à une série de deuils traumatiques. Pendant la première guerre mondiale, son mari parti au loin la trompe alors qu’elle est enceinte. Elle perd son enfant. Puis son frère préféré meurt, peu après son père. Son mari revient le temps de lui faire un second enfant, avant qu’ils se séparent définitivement. Ce second enfant, une petite fille, est menacé à nouveau, puisque sa mère fait une pneumonie. Elle survit cependant, et sera nommée « Perdita » (sic) ! À la suite de cette naissance Hilda Doolittle fait une dépression psychotique. Une amie écrivain l’emmène se reposer en Grèce (l’Hellade : le pays de sa mère, Hélène), et c’est là qu’elle aura les visions qu’elle décrira à Freud pendant son analyse.
Lorsqu’elle le rencontre, c’est parce qu’elle ne s’est pas réellement remise de cette dépression. « J’allais à la dérive, dit-elle dans son journal, menacée d’être entraînée par la chute des événements. » Dérive, délire... en tout cas, elle vient à Freud sous l’effet d’une dépression persistante, et fait sur lui un transfert maternel important. Elle est d’ailleurs sur les traces de sa mère, qui avait achevé son voyage de noces à Vienne, raconte-t-elle dans son récit. Sa mère lasse et enceinte à l’issue de ce voyage, et qui devait perdre peu après ce premier enfant. Un fait important, unique dans les cures rapportées par Freud, c’est que celui-ci assume et supporte bien ce transfert maternel, lui qui « n’aimait pas être la mère dans le transfert », selon ses propres dires. Sa technique a évolué. Par ses derniers travaux sur la féminité (1931), et grâce à l’apport des premières femmes psychanalystes qu’il apprécie – Lou Salomé, Hélène Deutsch, Ruth Mac Brunswick – il a mûri.
Ce qui inquiète Freud chez Hilda Doolitle, c’est en premier lieu son détachement, qu’il interprète vraisemblablement comme un repli narcissique, et les visions qui proliféraient pour combler le vide, marquant l’importance du négatif. ( « Je veux combler le fossé avec des signes. » ) Freud décèle aussi chez elle une tentation mystique et mégalomane. Mais quelles sont ses visions ? Une tête casquée de profil, qui peut évoquer la déesse Athéna, ou son aviateur de frère, peut-être une négation de la mort. Un calice, dont l’interprétation mystique est tentante, mais qu’il faut probablement relier à ses menaces d’avortement. Deux ronds superposés formant le trépied d’une lampe à alcool pour le thé, à moins que ce ne soit le trépied de la Prêtresse-oracle de Delphes. Surtout, la vision la plus importante est celle d’une échelle qui monte vers Elle, la Princesse, Nikê, figuration athénienne de la Victoire (avatar d’Athéna). Peut-on interpréter ces figures comme des symboles ? Sans doute, mais il faut se méfier de la tentation de la poétesse, et de combler à notre tour son fossé avec des signes. Retenons davantage qu’ils traduisent un détachement, et une tentative de compensation grandiose de sa dépression et de ses deuils traumatiques.
Comme le signale très justement M. Sali, dans son article sur la projection, la tentative de défense par projection hallucinatoire sur le mode du rêve, ou la tentative de reconstruction d’un sens à partir d’un vécu dépersonnalisant – ce que j’ai appelé dans un travail précédent le comblement par l’hallucination positive du trou laissé par l’hallucination négative – n’ont pas forcément à voir avec le retour perceptif d’un vécu traumatique. Certains vécus ne laissent d’ailleurs aucune trace figurable en images, et ne peuvent se déduire qu’à partir de comportements, et de la réaction qu’ils induisent dans le contre-transfert. Ces représentations motrices en souffrance d’élaboration sont habituellement des formes primitives de fantasmes originaires fixés. Nous pouvons voir une illustration de ce phénomène dans le détachement, la dérive et la chute des événements dont parle Hilda Doolittle (avatars primitifs de la castration), ainsi que dans les interventions de Freud rapportées par celle-ci, dont la valeur contenante vise sans conteste à contre-investir le retour comportemental des traumas (mémoire sans souvenir).
Il emploie en effet avec elle deux interventions-interprétations très actives, passant par une parole accompagnée d’un agir moteur, sorte de mise en scène psychodramatique à l’intérieur de la cure. « Le Professeur se comporte de façon peu orthodoxe, se souvient-elle ; il est en train de frapper de la main, du poing, sur l’appuie-tête du divan démodé et recouvert de crin... Consciemment, il ne me semblait pas avoir dit quelque chose qui pût justifier l’éclat du professeur... Il dit – et même alors que je me retournais, lui faisant face, mon esprit était encore suffisamment détaché pour que je me demandasse si cette attitude était une idée à lui destinée à accélérer l’analyse ou à réorienter le flot des images associées – le professeur dit : “L’ennui, c’est que je suis un homme âgé. Vous ne pensez pas qu’il vaut la peine de m’aimer !” ”... Elle associe alors sur sa mère, qu’elle était venue chercher à Vienne, lui avait-il dit. « Ma mère. Maman. Mais ma mère était morte. J’étais morte ; c’est-à-dire que l’enfant en moi qui l’avait appelée Maman était morte. Quoiqu’il en soit, je me trouvais en présence d’un homme âgé extrêmement redoutable, trop âgé et trop détaché et tout ensemble trop sage et trop connu pour se mettre à taper de cette façon avec son poing, comme on imagine un enfant martelant la table avec sa cuillère à porridge. »
La seconde interprétation active de Freud porta sur la mégalomanie de la patiente, qui contre-investissait de façon coûteuse sa dévalorisation narcissique (sa castration) ; elle visait son hallucination de la Princesse, d’Athéna-Niké, la Victoire ailée s’envolant comme l’élation de la patiente. Lors d’une séance, Freud l’emmène en effet voir, dans la pièce à côté, une petite statuette d’Athéna. « Je ne savais pas toujours si les incursions dans lesquelles j’accompagnais le professeur dans l’autre pièce se faisaient à titre de distraction, à l’occasion d’un véritable échange social, ou si elles faisaient partie de son plan. Voulait-il découvrir mes réactions à certaines idées incarnées dans ces statuettes ou savoir à quel degré de profondeur je ressentais l’“idée” dynamique encore implicite qu’elles contenaient en dépit des âges et des éternités de temps qui avaient survolé certaines d’entre elles ?... Quel que fût son propos, je désirais alors, comme en d’autres temps, le rencontrer à mi-chemin... S’il s’agissait d’un “jeu”, d’un chemin détourné pour trouver une chose que peut-être ma défense inconsciente craignait de lui laisser connaître, je ferai de mon mieux pour jouer ce jeu, ce jeu de devinette – ou quelque jeu que ce fût...
“ C’était un objet d’assez petites dimensions... “Celle-ci est ma préférée”, dit-il. Il tendit l’objet vers moi. Je le pris dans ma main. C’était une petite statuette de bronze, casquée... L’une des mains était tendue comme si elle tenait un bâton ou une baguette. “Elle est parfaite, dit-il, malheureusement, elle a perdu sa lance.” Il savait que j’aimais la Grèce. Je restai là à regarder Pallas Athéna, elle dont le symbole ailé était Nikê, Victoire, elle qui se tenait sans ailes, Nikê A-ptéros dans l’ancien temps... Nikê A-ptéros, l’appelait-on, la Victoire Sans Ailes, car jamais la Victoire ne pourrait, ne voudrait s’envoler d’Athènes. “Elle a perdu sa lance.” C’était un peu comme s’il avait parlé grec. De sa voix chaude et belle, il avait une manière d’isoler de son contexte une phrase ou une expression anglaise de telle façon que, bien qu’il s’exprimât en anglais sans trace perceptible d’accent, il parlait pourtant une langue étrangère. Le ton de sa voix, la musicalité qui filtrait de manière si subtile dans la texture de sa phrase... le fragment de pensée devenait maintenant une flamme, un étendard, et à nouveau un “signe” indiquant la direction et se mettant à flotter au bout d’une hampe pour conduire une armée. Mais quand il disait elle est parfaite, il ne voulait pas seulement dire que la statuette de bronze était un symbole parfait, fait à l’image de l’homme (de la femme en l’occurrence), et destiné à être vénéré comme la projection d’une pensée abstraite, Pallas Athéna qui naquit en l’absence d’une mère humaine ou même divine »...
Si j’ai cité de longs fragments de cette œuvre, ce n’est pas seulement parce que je la trouve d’une grande poésie ; son intérêt psychanalytique me paraît également très grand. Non seulement on y voit Freud se prêter à merveille à endosser un transfert maternel, celui d’une mère qui console son enfant de la perte de sa toute-puissance, et valorise son sexe féminin de façon narcissique. Non seulement il permet à la figuration de la mère morte et de l’enfant de se réanimer en lui ; mais il nous montre aussi une technique de « jeu », comme le dit très justement Hilda Doolittle, une technique active très proche de celle d’un Winnicott. Un jeu qui, comme elle le dit, se situe toujours entre « le poids de chair et le poids de l’esprit », à la charnière, dans l’aire intermédiaire de la créativité.
Qu’a ressenti Freud ? A-t-il perçu que cette patiente « à la dérive » s’accrochait à ses objets-symboles pour ne pas tomber dans le vide de l’effondrement psychotique ? Il a joué le jeu. Il a donné une représentation à la castration orale, à la perte du sein maternel qui a rendu impossible à la jeune femme d’investir sa maternité sans se sentir perdue, comme sa fille « Perdita ». Il a senti la chute, la crainte de l’effondrement dans son contre-transfert, et a recueilli la patiente dans son « dispositif d’accueil » (M. de M’Uzan), allant jusqu’à mimer de façon dramatique le rôle de l’enfant affamé qui hurle et tape avec sa cuillère à porridge, parce que sa mère est trop lasse pour l’aimer et pour la nourrir. Même sans mère, même sans phallus ni mégalomanie, elle peut être parfaite pour lui. Il lui donnera même une branche d’oranger avec des oranges accrochées sur la branche, cadeau d’une élève revenue du midi de la France. Le tout accompagné d’une voix musicale, mélodieuse, chantant comme la voix de la mère, et qui semble étrangement familière à sa patiente, comme l’ « antique terre natale » – figuration du sein maternel pour Freud (L’Inquiétante étrangeté, 1919). Mais regardons les faits plus en détail.
Par sa voix musicale, qui met en musique un retour agi et apaisant au ventre maternel pour sa patiente – His Majesty the Baby ; la petite Athéna « parfaite » – par son intervention tambourinante et affamée qui mime de façon active le fantasme originaire d’incorporation cannibalique, il contre-investit la fixation de la patiente à une dérive maniaque (séduction hallucinatoire) et surtout à la castration dépressive (castration traumatique non élaborée). Devant l’impossibilité de sa patiente à convoquer sa faim hallucinatoire dans le transfert, Freud se livre à un jeu psychodramatique : il frappe sur le divan, comme un enfant affamé. Ce faisant, il convoque un fantasme occulté, celui de l’incorporation cannibalique, qui va déjouer la fixation. Jusque-là, sa fixation à la castration orale rendait impossible à H. D. d’élaborer et de se figurer une identification narcissique à sa mère, dont seule l’image vampirique et mélancolique se répétait inexorablement dans le destin de la poétesse abandonnée, perdue. Elle n’avait laissé pour trace qu’une propension au détachement et à l’hallucinatoire, qui se manifestait chaque fois qu’elle ne pouvait supporter la confrontation à un deuil (la fente, le calice). Mais la figure hallucinatoire éliminait la composante affective et la motricité : la patiente assistait, passive, à une « vision » qui la détachait de la réalité, et lui permettait de dénier sa perte. Son vécu traumatique avait fixé un fantasme originaire de mort, comme j’ai nommé ces fantasmes originaires non élaborés et intégrés dans le creuset d’Œdipe. Une fois ce fantasme remobilisé, le récit va pouvoir faire jouer d’autres fantasmes originaires, absents jusque-là, en particulier celui de la scène primitive, qui apparaît nettement à la fin de la cure.
C’est parce que des fantasmes originaires sont convoqués, quand même ils ne s’expriment par aucun fantasme ou même par aucune figure hallucinatoire, que le sexuel est toujours déjà là, dès les origines (ne serait-ce que par la censure de l’amante de Michel Fain) comme héritage d’une histoire personnelle et familiale parfois limitée à des gestes ou des traces peu élaborées, et que son incarnation est possible dans la chair du développement psychique. On peut parler de sexuel primordial, ou primitif, peu importe. Et bien entendu, je partage avec les rapporteurs une grande méfiance vis-à-vis de ces pseudo-psychanalyses asexuées du développement mental, qui se refuseraient à convoquer l’histoire et à en élaborer les traces de violence ou de défaillances symboliques. Mais un autre danger nous guette aussi, celui d’une théorie trop abstraite, trop philosophique, sans jeu et sans poésie, sans poids de chair et de symboles, là où il est vital de penser à la création d’une technique et d’une théorie sur mesure, adaptée à chaque cas. À ce titre, je me méfie un peu de l’action de la forme, lorsqu’elle est purement formelle, se préservant trop bien des fourvoiements possibles de l’affect et des sirènes chantantes auxquels Freud, tel Ulysse, s’était attaché à donner un sens.
L’hallucination qui nie l’hallucination
Il y a quelques mois, j’ai éprouvé une grande joie en lisant un écrit de psychanalyse. Ce n’est pas si fréquent, aussi ai-je envie de faire partager mon plaisir. C’est en lisant un article de Winnicott (inédit en français, que je n’avais pas repéré dans l’édition anglaise de ses œuvres) : « L’hallucination qui nie l’hallucination » (1957). Une partie de ce que je croyais avoir découvert après A. Green sur la question de l’hallucination négative s’y trouve, avec une profondeur et une réflexion qui n’appartiennent qu’à lui. La notion de brouillage, en particulier, me semble très importante ; c’est l’idée que face au retour, dans la perception ou dans la psyché, d’un vécu traumatique qui peut induire une hallucination des traces de l’expérience traumatique, le sujet oppose un déni, fabrique ce que Winnicott appelle une « déshallucination ». Celle-ci consiste en un brouillage ou scotome visuel, une décharge de cris et d’agitation, un noir ou une lumière qui vient annuler la perception. Puis survient une compulsion hallucinatoire, pour « essayer de remplir le trou laissé par la scotomisation ». Cette compulsion fait appel à la faculté normale d’hallucination que l’on rencontre dans le rêve ou dans l’enfance, mais elle prend un caractère terrifiant du fait qu’elle tente de recouvrir la déshallucination.
Ainsi, une patiente en cours d’analyse avec Winnicott fait un cauchemar hallucinatoire, dans lequel la vision d’un petit garçon est rapidement effacée et brouillée. Elle se réveille après avoir appelé au secours, complètement désorientée et en proie à l’effroi (ce qui fait penser à un état d’hallucination négative ou de dépersonnalisation). Winnicott reconstitue son histoire : victime d’une séduction par exhibition de la part de son père, qui avait été lui-même séduit à l’âge de 2 ans (petit garçon), elle a tout un temps interposé une lumière brillante (un brouillage blanc) devant elle pour désinvestir la trace traumatique du pénis en érection. Cette lumière n’étant pas suffisante pour déshalluciner le pénis, elle dériva un temps vers le spiritisme et ses visions. Le petit garçon du rêve constituait un retour de la trace traumatique transmise par le père (pénis excité = petit garçon terrorisé).
On voit bien, dans ce texte, la complexité des niveaux de l’hallucination. La notion de brouillage me fait penser au « blanc » que l’on retrouve dans la dépression blanche et la psychose blanche, créé par les traces motrices non liées, des fantasmes originaires réduits à l’état de formes motrices incoercibles, et engendrant la confusion, l’irreprésentable. J’en profite aussi pour contester quelque peu la désexualisation imputée à Winnicott du fait de son insistance sur l’objet : il existe en effet chez lui toute une théorie de l’oralité et de la cruauté primitive, de l’amour impitoyable et de la haine, qui lui tiennent lieu de théorie pulsionnelle. Comme quoi sa technique de contact n’est pas si a.pulsionnelle.
Je terminerai avec un exemple clinique personnel, en association avec le cas relaté par Winnicott, et auquel celui-ci m’a fait aussitôt penser. Il s’agit d’une jeune femme qui a été victime, enfant, d’un abus sexuel et qui, après un bref parcours analytique entrepris dans les suites d’une hospitalisation pour un épisode psychotique, parvient à se marier et à concevoir un enfant. Cette grossesse un peu rapide déclenche un mouvement mélancolique dans lequel elle se vit comme monstrueuse, incapable d’être mère, malgré le désir d’enfant qu’elle avait si longtemps caressé. Elle parvient non sans mal à surmonter ce passage dépressif, avec l’aide de l’analyse, pour accoucher normalement, avec une grande joie.
Mais au bout de quelques mois d’allaitement sans nuages, elle fait une nouvelle décompensation, à caractère franchement hallucinatoire cette fois. Son hallucination est une voix dans sa tête, qui lui dit distinctement le nom de son agresseur au moment où elle a envie de désirer son mari, ou d’allaiter son enfant. Il s’agit d’une hallucination oniro ïde, très angoissante, mais qui pourrait être assimilée à une sorte de rêve-cauchemar. Comme pendant sa grossesse, elle a aussi un phénomène de dépersonnalisation partielle ; elle a l’impression que son ventre n’existe pas. Elle ne sent rien, même pas les mouvements digestifs normaux. Elle pense que c’est peut-être pour protéger son enfant de ses angoisses et de cette hallucination.
Puis elle ressentira de violentes douleurs dans le ventre, des envies de vomir, et entendra des hurlements d’enfant, alors que son enfant est silencieux. Nous finirons par supposer que ces hurlements d’enfant étaient les siens, qui avaient été cachés derrière le trauma sexuel et la sensation d’abandon par ses parents. La voix hallucinatoire, puis les cris d’enfant constituaient en fait une trace mnésique agissant en paravent par rapport à un désinvestissement plus précoce, une souffrance que l’analyse lui permit heureusement de soigner sans atteindre sa relation avec son enfant (qui se développe en effet normalement).
Ce n’est que dans un troisième temps que nous pourrons reconstruire que c’est l’enfant qu’elle était elle-même qui criait dans sa tête, comme lorsqu’elle avait été sevrée de sa mère. Je lui propose cette interprétation devant l’observation de mouvements répétitifs de sa bouche et de ses mains, seules traces motrices de ce vécu. Sa mère, certes, lui avait toujours affirmé l’avoir allaitée et que tout s’était très bien passé. Mais comme elle avait toujours banalisé son agression sexuelle, n’ayant rien voulu voir malgré son évidence, ma patiente et moi pouvions légitimement ne pas la croire. Jusqu’au jour où, à la suite d’une séance de reconstruction, la patiente, téléphonant à sa mère, apprend que celle-ci avait eu elle-même une dépression grave durant toute l’année qui avait suivi sa grossesse, une dépression qu’elle avait toujours cachée.
Comme dans le cas de Winnicott, on peut donc repérer trois niveaux hallucinatoires et des traces mnésiques de nature très différentes. Au premier niveau, il s’agit d’une défense oniro ïde ayant trait à l’agression sexuelle, d’allure effrayante, même s’il s’agissait aussi d’un appel au secours après coup face au désinvestissement traumatique de la mère alors qu’elle était nourrisson. La voix dans sa tête n’était d’ailleurs pas très différente d’une pensée obsessionnelle. Au second niveau, elle présente une hallucination négative (une déshallucination, dirait ici Winnicott) de sa propre faim orale de lait et de tendresse. Elle ne sent rien. Enfin, au troisième niveau, elle entend les cris de détresse de l’enfant qui pleure, sans doute ses propres cris, cris que la mère n’entendait pas, hallucinés à l’état de traces (elle était par la suite devenue une enfant très sage, très calme). Parce qu’elle est en analyse, elle peut crier, et moi l’entendre. Je « vois » aussi (par une sorte de phénomène oniro ïde, dans le contre-transfert), dans les mouvements de ses mains et de sa bouche, l’enfant qui s’agite pour avoir le sein. Il s’agit là de traces motrices très précoces, non élaborées ou presque – personne n’ayant jamais évoqué cette dépression de sa mère.
Dans le cas de Winnicott aussi, la patiente femme évoquée plus haut avait eu une sorte de thérapie sauvage et catastrophique de son désinvestissement maternel primaire par une séduction traumatique plus tardive. En ce qui concerne le fantasme originaire, on ne voit que trop clairement les résultats d’une fixation au fantasme d’incorporation cannibalique de la dépression maternelle, qui a été chez ma patiente à l’origine d’une décompensation aiguë à répétition. C’est à travers l’élaboration de la séduction, puis du retour à un ventre maternel apaisant qu’a été possible la remobilisation de ce fantasme, son élaboration. Une fois devenu représentable, intégrable dans le sexuel secondaire et le roman familial œdipien, la patiente a pu se dégager de sa décompensation et entreprendre une cure plus classique. Faute de quoi, elle aurait eu de fortes chances de rester dans les limbes d’une sexualité primitive et traumatique. La fixation au souvenir de l’abus sexuel, en particulier, aurait pu constituer un écran durable pour ne pas élaborer la lacune représentative de son lien à la mère.
Pour conclure, je dirai que ces exemples cliniques ne cherchent pas à démontrer une thèse théorique, mais à faire sentir la complexité du sexuel primitif et de l’hallucinatoire. Je ne crois pas, de ce fait, que la notion de représentation soit si désuète, à condition de ne pas la limiter au préconscient, bien sûr, et de l’enrichir par la notion de formes motrices blanches, hallucinatoires mais sans images, à l’origine du « blanc » de l’hallucination négative. La variété des fantasmes originaires et leurs niveaux de complexité garantissent aussi la richesse et la diversité de l’appareil psychique. D’autant que ces fantasmes s’enracinent eux-mêmes dans des structures familiales extrêmement variées – selon le type de lien du couple des parents dans la scène primitive, le mode d’acceptation de séduction par la différence et l’étranger, les formes de la menace de castration et des interdits sexuels (sevrage, censure de l’amante, interdits autoérotiques, etc.), le type d’héritage et de nourritures symboliques identifiantes (le totémisme parental), ou encore le mode de rassemblement protecteur dans le giron de la mère ou du groupe familial.
 
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