Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130519075
464 pages

p. 1303 à 1314
doi: 10.3917/rfp.654.1303

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Figurabilité et régrédience

Volume 65 2001/4

2001 Revue française de psychanalyse Figurabilité et régrédience

Reculer pour mieux sauter

André Green 9, avenue de l’Observatoire 75006 Paris
Le commentaire du rapport évoque les positions freudiennes de base sur la sexualité. Le sexuel primordial est ce qui est à tous égards premier. Il est solidairement lié au psychique fondamental hallucinatoire. Reste à préciser le rôle, maintes fois répété depuis 1920, des forces compulsives destructrices qui visent à exclure l’émotion-motion non figurable par le psychisme.Mots-clés : Hallucination négative, Décorporation, Fonction désobjectalisante, Mémoire amnésique, Destructivité. The commentary of the paper evokes Freud’s basic position regarding sexuality. Primordial sexuality is what is, from every standpoint, first. It is jointly linked to the hallucinatory fundamental psyche. There remains an explanation to provide of the role, often repeated since 1920, of the destructive compulsive forces that aim to exclude the emotion-motion that cannot be represented by the psyche.Keywords : Negative hallucination, Decorporation, Disobjectalising function, Amnesic memory, Destructivity. Der Kommentar des Rapports erinnert an die freudschen Basispositionen bezugs der Sexualtät. Das primordiale Sexuelle ist in jeder Hinsicht das Erste. Es ist solidär an das fundamentale halluzinatorische Psychische gebunden. Wir müssen noch die Rolle, vielmals repetiert seit 1920, der zwangshaften Destruktionskräfte, welche darauf hinzielen, die von der Psyche nicht darstellbare Emotions-bewegung auszuschliessen, präzisieren.Schlagwörter : Negative Halluzination, Entkörperung, Objektalisierende Funktion, Von Amnesie befallenes Gedächtnis, Destruktivität. El comentario del informe evoca las posiciones freudianas de base sobre la sexualidad. Lo sexual primordial es lo que desde todo punto de vista se vislumbra como primero. Está solidariamente vinculado con lo psíquico fundamental alucinatorio. Queda por precisar el papel, muchas veces repetido desde 1920, de las fuerzas compulsivas destructoras que intentan excluir la emoción-moción no figurable por el psiquismo.Palabras claves : Alucinación negativa, Descorporación, Función desobjetalizante, Memoria amnésica, Destructividad. Il commento del rapporto evoca le posizioni freudiane di base sulla sessualità. Il sessuale primordiale è quello che è primo rispetto a tutto. E’solidamente legato allo psichico fondamentale allucinatorio. Resta da precisarne il ruolo, più volte ripetuto dal 1920, delle forze compulsive distruttive miranti ad escludere l’emozione-mozione, non figurabile dallo psichico.Parole chiave : Allucinazione negativa, Scorporazione, Funzione desoggettualizzante, Memoria amnesica, Distruttività.
Ce rapport n’est pas une étude de la notion de figurabilité ”, nous préviennent César et Sá ra Botella. Pas plus que la pipe de Magritte, ceci n’est un rapport. C’est une œuvre psychanalytique. Plutôt que de clore la discussion, cherchons à engager de futurs dialogues, par ce qui se veut plus un commentaire qu’une critique. Prenons du recul. Les fondements de l’œuvre freudienne me semblent s’ancrer dans un évolutionnisme qui tente à la fois de rendre compte des progrès du psychisme et de ses boucles de rétroaction. Freud ne perd jamais de vue les formes les plus accomplies et les plus évoluées de la vie de l’esprit, produits d’une longue histoire, mais à la différence des historiens de la biologie comme de ceux de l’histoire des civilisations à son époque, il est loin de concevoir cette évolution d’une manière linéaire, cumulative, procédant au dépassement, sans retour en arrière, des stades qu’elle est parvenue à atteindre. Au contraire, tout démontre que les structures évoluées du psychisme (conscience, raison, spiritualité, abstraction) ne peuvent exercer leur pouvoir en s’affranchissant entièrement des formes moins différenciées. Ces derniers aspects du psychisme commandent en sous-main les choix et les comportements conscients, certaines formes dites archa ïques resurgissant lors de la pensée consciente. L’Abrégé de psychanalyse, œuvre testamentaire, affirmera, dans le chapitre sur la théorie des pulsions, que celles-ci sont conservatrices et qu’elles sont la “ cause ultime ” de toutes nos activités.
Je rappelle ces idées plus que je ne m’accroche à défendre leur vérité, surtout que les fondements sur lesquels elles reposent ont bien changé depuis Freud. Freud ouvre périodiquement dans son œuvre de nouveaux horizons faisant droit à la complexité de l’expérience, sa pensée englobant ce qu’elle a dépassé sans l’annuler pour autant. Souvent on découvre avec surprise, dans certaines idées à peine esquissées par lui, des précurseurs de ce qui deviendra la théorie postfreudienne. Les Botella, non seulement procèdent à une réinterprétation régrédiente de l’œuvre de Freud, mais aussi à son éclairage progrédient, mettant en correspondance, après coup, des corpus théoriques qui se prétendent plus ou moins étrangers l’un à l’autre et en rupture avec Freud. Le mouvement psychanalytique a pu absorber tous ces remous jusqu’à un certain point et pendant un certain temps, mais il arrive qu’en fin de compte, les axes limites de la pensée théorique de Freud cèdent aux pressions exercées sur eux. Il y a crise.
César et Sá ra Botella ont compris, avec une acuité assez rare pour être signalée, à quel point les changements apportés par Freud à partir de 1920 modifient les enjeux de la cure psychanalytique et soulèvent des questions toujours actuelles.
Ils y ajoutent des notions auxquelles leur nom restera attaché : le sexuel primordial, l’objet-perdu-de-la-satisfaction-hallucinatoire, l’expérience du “ voir sans comprendre », le visuel endoperceptif, l’anhistorique, le transfert de substitution et, enfin, le principe de convergence-cohérence qu’à ma connaissance ils sont les premiers à évoquer. En somme, le rapport des Botella :
  • reformule certaines données classiques, en leur donnant un relief insoupçonné ;
  • propose des conceptions personnelles sur des points laissés en blanc par l’œuvre freudienne ;
  • soulève enfin la question, que je m’attacherai à discuter plus en détail, de l’omission par certaines conceptions post-freudiennes, de certains théorèmes freudiens de la dernière théorie des pulsions, qui s’épanouissent avec la deuxième topique, et ce jusqu’à la fin.
La portée du sexuel ne s’impose nullement à une observation superficielle. Ses manifestations omniprésentes, depuis que la mémoire existe, n’ont pas empêché l’occultation de son rôle majeur dans la vie des hommes jusqu’à la naissance de la psychanalyse. Moins de cent ans après, au sein même de la communauté dont Freud est le fondateur, on tend de plus en plus à rabaisser la portée de son influence et à revenir, plus ou moins subrepticement, à une occultation du sexuel qui varie entre dénégation et clivage. « Le sexuel ? Et alors ! Il n’y a pas que ça dans la vie ! » Et si l’on prend soin de rappeler la sexualité infantile, peine perdue. Car il est alors rétorqué : « Soit, mais examinons l’enfant complètement. C’est-à-dire étudions-le sous toutes les coutures. À l’endroit, à l’envers, derrière une glace sans tain, avec des dispositifs enregistreurs, photographié, filmé, informatisé, décodé, que sais-je encore ? Vous verrez bien alors que la sexualité infantile ne fait pas le poids comparée à bien d’autres facteurs, au moins aussi importants qu’elle, sinon plus. »
François Jacob n’a pas manqué de rappeler, en son temps, que la sexualité et la mort étaient les inventions majeures de l’évolution du vivant. Freud ne pouvait manquer de voir celle-ci comme une force à laquelle les hommes étaient soumis, entraînés vers ce destin, voués à la perpétuation de l’espèce. Ce n’est pas pour rien que la première théorie des pulsions oppose pulsions d’autoconservation et pulsions de conservation de l’espèce. En revanche, lorsqu’il se focalise sur l’individu, il se rend compte – c’est la pensée qui se dégage des Trois Essais – que l’évolution individuelle n’est l’objet que d’une programmation relative et que, dans le trajet qui va de la naissance à la procréation d’un nouvel individu, toutes sortes de péripéties jalonnent ce parcours brisé fait d’avancées qui, à chaque stade nouveau, continuent de conserver les traces des étapes antérieures, et de reculs vers des points d’arrêt et de blocage (la fixation), procédant à des retours en arrière (la régression), marquant le pas ou tournant en rond (dans la répétition). Il n’y a guère accumulation sans déperdition (voir l’amnésie infantile causée par le refoulement), tandis que la remémoration butera sur la résistance. En un mot, s’il y a perfectionnement et différenciation qui permettent un fonctionnement parfois hautement discriminatif, le progrès n’est constatable qu’aux approximations visibles à l’échelle macroscopique. En outre, la sexualité a ceci de particulier, d’abord qu’au niveau humain la suppression du rut lui confère une pression permanente qui se manifeste sous la forme d’une poussée constante, tandis que, par ailleurs, elle nécessite presque toujours un objet, lequel peut être prélevé sur le corps même du sujet ou sur un corps autre, appartenant au même sexe pour, à terme, se fixer à un objet sexuellement différent. Il ne manquera pas de bons esprits pour considérer cet ensemble de conceptions comme porteurs d’une idéologie dont il faudrait se libérer. Souvent, ce qui est proposé à la place est encore plus idéologique, issu d’une réduction encore plus schématique.
C’est en cela que le rapport des Botella tranche sur toutes ces démarches et précise ce qui avant lui restait nébuleux. Dans le postulat d’un sexuel primordial, il ne s’agit ni du primaire ni du primitif, ni non plus d’un archa ïque, plutôt d’une arché, c’est-à-dire de ce qui est principiel, de ce qui est à tous égards premier. Parler de psychosexualité ne suffit pas à clore le débat. Psychique n’est pas égal à conscient, disait Freud, et psycho ne suffit pas à qualifier l’inconscient, ajouterons-nous.
Ce qui est premier c’est l’apparition, dans la série animale, mais avec une mutation particulière chez l’homme due à son organisation psychique, du lien entre la découverte du plaisir lors de la satisfaction des besoins dans la rencontre avec un objet, de la propension à vouloir retrouver le plaisir autant de fois que la poussée du sexuel se manifeste, et surtout de parer à la situation où les conditions présentes dans la réalité ne se prêtent pas à la réalisation de ce désir de plaisir et sont génératrices de déplaisir. Cette plus-value du plaisir, dans ses formes premières, est liée au besoin (l’étayage dégagé de l’œuvre de Freud par Laplanche). Elle va progressivement se constituer en une voie autonome, recherchée pour elle-même en dehors de tout apaisement d’un besoin de l’organisme. Or le dispositif de la psyché humaine ne sait ni ne peut consentir à s’arrêter lorsque l’objet pourvoyeur de la satisfaction n’est pas disponible. Et si la réalité s’oppose à la satisfaction, on changera de réalité, Au refus opposé par elle se crée une autre réalité. La précédente sera sacrifiée. la mère-objet-nature, qui d’ailleurs prend part au plaisir obtenu, pourvoira au nécessaire. Cette réalité nouvelle, nous ne la subirons pas, elle ne sera pas dépendante de la réception des stimuli affectant nos organes des sens et, puisqu’il le faut, nous l’inventerons de toutes pièces hors de toute transmission par les organes des sens. De toutes les fonctions humaines, le rêve, pourtant exploré dans toutes ses dimensions, reste une des plus mystérieuses, à tel point qu’aujourd’hui, les neurobiologistes sont obligés d’avouer qu’ils ne savent même pas à quoi il sert. En tant que psychanalystes, ce n’est pas à la question ainsi posée que nous nous efforçons de répondre. Le pas décisif effectué par Freud s’enfermant lui-même dans son propre sommeil pour aller à la rencontre de ses rêves, y revenant le lendemain une fois réveillé évoquant le souvenir de cette expérience et laissant dériver ses pensées du réveil à partir de la mémoire des figures rêvées lors du récit du rêve, a ouvert des horizons insoupçonnés. Freud se rend compte de cette fonction essentielle qui fait du rêve le « substitut d’une scène infantile modifiée par le transfert dans un domaine récent ». Grâce au déguisement du travail du rêve, le psychisme inconscient satisfait la réalisation de désir. Ainsi donc, la question de la figurabilité qui apparaît dans le rêve au cours du sommeil est, pour ainsi dire, la copule biopsychique qui unit la sexualité infantile, d’une part, et la production d’une forme psychique inaugurale, d’autre part, réplique d’une réalité rendue inoffensive par le contournement de son refus de satisfaire le désir. Le rêve non seulement l’accomplit mais réussit à créer un autre monde que le monde extérieur, en lequel nous croyons avec une certitude aussi grande sinon plus, alors qu’aucune donnée sensorielle ne véhicule d’information sur le réel. Les images de la figurabilité sont pour nous des représentations mais, pour le rêveur, ce sont des perceptions, analogues à celles du monde extérieur. Voilà donc encore un des signes de cette évolution dévoyée. Alors qu’elle a réussi à affiner notre sensorialité désormais capable de remarquables discriminations dans la conscience, elle permet que le rêve fabrique de toutes pièces un monde à sa convenance. D’où vient, ai-je écrit ailleurs, la lumière du rêve ? Cette victoire sur les ténèbres est un triomphe du désir. L’adaptation nécessaire à la survie va de pair avec une perte de la liberté. Le désir, qui se donne les moyens de son accomplissement, nous rend un peu, et temporairement, le pouvoir de cette liberté perdue.
Freud franchit un pas encore plus décisif. Si antérieurement il avait déjà affirmé que le processus primaire (au double sens de premier dans le temps et en importance) tend vers l’hallucinatoire (1895), il s’affranchira des conditions qui président au sommeil pour décrire le processus primaire, label de l’inconscient, agissant en pleine conscience et lucidité de pensée, dans le lapsus, l’acte manqué, le transfert, etc. Une structure jette un pont entre le rêve, l’hallucinatoire tributaire du sommeil et le fantasme conscient, diurne, et souvent frustré par la réalité, par qui rêvasse sans halluciner. Adieu veau, vache, cochon, couvée ! Qu’importe, Perrette pourra toujours continuer à en rêver la nuit !
Les Botella montrent le lien entre le sexuel primordial et le psychique fondamental hallucinatoire. De la même manière que nous avons esquissé les diverses manifestations où interviennent des processus primaires qui prennent l’hallucinatoire comme modèle mais se développent sans lui (lapsus, actes manqués, etc.), nous pouvons, de façon correspondante, décrire une série parallèle traitant des développements du sexuel qui s’étend du plaisir auquel le sexuel est relié consubstantiellement au souhait qui se manifeste dans la rêverie. Au fond, tout se passe comme si, dans les deux cas, une fonction biologique déterminée, le sommeil d’une part, la sexualité d’autre part, avait le pouvoir de se transformer par interfécondation, pour donner naissance à des expressions diverses d’où, éventuellement, la forme matricielle sera absente. La propriété essentielle du sexuel primordial est de posséder en germe, dès ses formes naissantes, ce pouvoir qui s’épanouit dans l’exercice de son fonctionnement dans ce qui formera la direction préférentielle des investissements fantasmatiques de l’adulte. Autrement dit, si l’enfance montre la sexualité associée à d’autres référents majeurs avec lesquels elle paraît se fondre, ou tout au moins l’oblige à reconnaître l’existence d’autres facteurs qui pourraient à première vue prétendre à une importance au moins égale l’âge adulte, dans toutes les sociétés, elle montrera qu’elle reste la dimension la plus cachée, la plus secrète, la plus camouflée, la plus déniée, la plus projective, la plus agissante et la plus soumise à des prohibitions, réglementations, institutions, qui laissent deviner sa force. Telle est la source de son pouvoir symbolique. La force du concept, qui lui-même n’ignore pas la force (p. 1303), explicite dans l’œuvre de Freud et développé par les Botella, est d’avoir souligné le lien du sexuel primordial avec les formes naissantes de la pensée.
De ce sexuel primordial vont naître, au cours de l’ontogenèse et à la suite des relations de plus en plus complexes avec les objets, des rejetons de cette matrice qui prendront des formes de plus en plus sophistiquées. Au sexuel primordial est liée l’expérience de la satisfaction. Expérience qui conduira cependant nécessairement à celle de l’objet-perdu-de-la-satisfaction-hallucinatoire (Botella). Et l’on pourrait dire que tout le rapport des Botella est centré sur les avatars de cette perte et les tentatives de retrouvailles qu’elle entraîne. C’est ici que je ferai intervenir des formations qui ont nom, dans notre théorie, plaisir, désir, fantasme, vœu, souhait, etc. (les chaînes d’Éros) [1]. La simple énumération suffit à nous faire comprendre que ces formes, tout en étant rattachées à leur souche-mère (le sexuel primordial), s’élaborent par une répression et un remaniement progressifs des ancrages corporels et des affects qui leur correspondent. J’ai proposé de nommer cela la décorporation. Si l’on fait jouer ici le rôle du refoulement et les accomplissements de la sublimation, nous parvenons à une transformation du sexuel primordial qui n’est pas le produit de l’élévation d’un pur esprit mais le résultat des élaborations successives entre le sexuel, l’objet et le moi. Je nommerai cette série la chaîne érotique à propos des productions nées du sexuel primordial et aspirant aux formes plus sublimées. Il y a donc évolution parallèle et intriquée, d’une part entre la série des processus primaires dont nous avons envisagé les différentes expressions, du rêve au transfert et, d’autre part, les éléments de la chaîne érotique, du sexuel au souhait. Il est clair qu’entre ces deux séries les liens sont étroits, puisque la vocation du sexuel primordial est l’hallucinatoire interne (le réveil dedans), étroitement lié au processus primaire. La complexité acquise du psychisme résulte surtout des élaborations du monde intérieur.
Freud a postulé l’existence de représentations de la réalité dans le moi, grâce aux idées et jugements qui se forment à son contact ; à cette part judicative fait pendant la perception, nourrie par la sensorialité. Ce qui a été forclos dans la perception de la réalité (et la symbolisation) fait retour de l’extérieur sous la forme des hallucinations proprement dites. Freud l’a soutenu, Lacan l’a rappelé.
Il y a, dans la psychanalyse d’aujourd’hui, deux tendances reposant sur un postulat différent et opposé. La première, qui obéirait à un principe à la fois sécuritaire et d’incomplétude et dont l’adaptation est le référent, voit dans la perception du monde extérieur la source première de l’activité psychique et considère l’hallucinatoire, entre autre, comme un moyen de compenser les inévitables frustrations imposées par la réalité à la satisfaction sexuelle. La deuxième inspiration présuppose que le psychisme interne s’inaugure avec la satisfaction hallucinatoire. C’est à celle-ci que je souscris en disant que l’objet est le révélateur de la pulsion. Si c’est le manque d’objet qui révèle au sujet ce qui se produit lors du défaut de ce qui est nécessaire pour obtenir la satisfaction et le pousse à y trouver remède sous forme d’un substitut interne, l’hallucination est le premier événement vraiment psychique, à vocation inconsciente. Soit encore l’événement contre lequel on ne peut rien (comme le désir) puisque l’excitation est interne. L’objet halluciné est donc aussi incontournable que la pulsion, effet du manque. Ni l’un ni l’autre ne peuvent être écartés. Et c’est en cela qu’il appartient au psychisme primordial. Certes, la mère couvre les activités psychiques de l’enfant, assurant sa survie. Je ne nie pas que des problèmes puissent se poser lorsqu’existent des conditions s’écartant par trop de ce qui est ordinairement attendu. Celles-ci ont surtout pour effet d’aggraver les perturbations du monde intérieur. Ces carences touchent à la sphère narcissique, narcissisme positif et narcissisme négatif et altèrent la constitution de la fonction objectalisante, matrice indispensable des sublimations futures. Mettre au centre de nos préoccupations la satisfaction, c’est maintenir le fil qui relie les premiers théorèmes de l’œuvre freudienne à la dernière théorie des pulsions. Celle-ci opposera l’Éros aux pulsions dites de mort, ou encore, selon une autre formulation, les pulsions d’amour ou de vie auront pour antagonistes les pulsions de destruction et de mort. Cette dernière conception de Freud, l’Éros englobant la sexualité avec d’autres catégories de pulsions (autoconservation, narcissisme) intègre l’ensemble au sein des pulsions de vie et d’amour. On ne remarque pas assez la modification qui place l’amour en position originelle. Cette observation rend la dissociation sexualité/amour, dans la théorie, fort problématique.
L’hallucination, disait la tradition psychiatrique, est une perception sans objet. Formule qui, même insuffisante, demeure exacte. Halluciner, c’est créer de la perception là où il n’y a pas d’objet à percevoir, c’est remplacer la source perceptive sensorielle du monde extérieur par une source interne, créatrice de sens et d’objet perçu. Le rêve est le produit d’un travail qui a pour résultat un « voir sans comprendre », donc destiné à être reçu sans le secours d’un savoir. N’est-ce pas à quelque chose d’analogue que Freud fait allusion dans les dernières lignes de l’ « Homme aux loups » quand il parle d’une « sorte de savoir difficile à définir, quelque chose comme une prescience » [2]. Il le compare, faute de mieux, « au savoir instinctif si étendu des animaux ». Pour lui, c’est le noyau de l’inconscient, « une sorte d’activité mentale primitive » détrônée par la raison. Le refoulement serait le « retour à ce stade instinctif » [3]. C’est la scène primordiale d’un percevant conçu comme un moi-corps, qui conçoit ce dont il fait l’expérience selon une sorte de corps à corps asymétrique.
Jusque-là, nous avons surtout considéré la comparaison entre le rêve et l’hallucination rattachée à l’activité représentative d’une part, et l’hallucination comme phénomène clinique, d’autre part. Avec la description du clivage en 1927, la perception est détrônée de son rôle de garant de la réalité. Freud oppose à Laforgue que le fétichiste a bien perçu l’absence de pénis chez la mère, mais que cette vision a fait l’objet d’un contre-investissement puissant (le désaveu). Autrement dit, la composante sensorielle de la perception doit être associée avec le jugement qui est porté sur elle et qui peut mobiliser la défense négative. Je rappellerai une fois encore cette note du « Complément métapsychologique à la théorie du rêve », de 1915, où Freud fait remarquer que toute hallucination positive est précédée par une hallucination négative. La remarque de Freud ne serait-elle valable que pour la théorie clinique de l’hallucination et non pour l’inclination naturelle des processus primaires vers l’hallucinatoire ? Je ne le crois pas. Ce qui est négativé dans ce dernier cas porte sur une donnée occultée et réduite à une contingence se refusant à prendre en compte le refus opposé par la réalité à la satisfaction de nos désirs.
Le désaveu, à l’œuvre dans le clivage, se situe en contrepoint par rapport à un concept fréquemment invoqué de nos jours : l’appropriation subjective. Celle-ci – prise de position du sujet – est le résultat de l’investissement de ce que les Botella appellent la perception endopsychique. Si nous revenons à l’idée d’un moi-corps comme sujet percevant, je crois qu’il nous est difficile de ne pas admettre l’existence d’une fonction de dédoublement, matrice du clivage, présente dès ce moi-corps, dont les deux composantes se séparent ultérieurement et qui ne seront pleinement distinguées qu’à travers le surinvestissement conscient. Face au « je vois » avancé par les Botella, il faut admettre une forme de réflexion rétrospective, comme dans la voie moyenne entre activité et passivité, qui nous fait dire : « Je me vois, je me suis vu, je me verrai, je me serais vu, etc. »
Pour bien saisir les enjeux de la perception, on pourrait presque dire ici que l’entière opération de sa négativation se déroulerait sur le fond d’un comprendre sans voir. Dès les origines, si percevoir est une activité continue, opérant sur une surface continuellement blanchie pour accueillir de nouvelles perceptions, il me semble que Freud a un peu simplifié le problème et qu’en fait, certaines pathologies sévères permettent d’observer la concurrence et la coexistence d’une activité perceptive, orientée vers l’accueil du flux perceptif renouvelé, avec une activité mentale, sous forme de discours intérieur, qui persiste à côté de la précédente et consiste en une série d’appréhensions et de souhaits impliquant une activité de représentation. Ordinairement, cette dernière activité est réprimée mais elle existe néanmoins.
La perception est parfois débordée dans certaines circonstances telles que la quête active du plaisir ou l’éveil à la menace d’un danger. Si la promesse du plaisir peut jouer le rôle d’un attracteur organisateur, en revanche, la jouissance est à la fois un pôle d’orientation exclusif, irrépressible, porteur d’un péril majeur de désorganisation. Dans ce dernier cas, la perception endopsychique est perturbée, tandis que peuvent s’installer des mécanismes d’occultation témoignant d’une activité défensive coûteuse, telle l’hallucination négative. Celle-ci peut être mise en œuvre tant à l’occasion de la promesse de la jouissance que de la menace d’un danger majeur. D’où l’état d’aveuglement psychique qui les accompagne. À la vérité Freud, décrivant le clivage, a rendu compte du fétichisme c’est-à-dire, au-delà du désaveu et du déplacement, de la création d’un objet. C’est ici que nous mesurons les différenciations nécessaires entre souhaiter, imaginer, fantasmer et créer, comme l’image du rêve et celle de l’hallucination qu’aucune différence radicale ne sépare. Mais il y a encore autre chose.
En évoquant Analyse avec fin et Analyse sans fin, je demanderai aux rapporteurs si l’on peut vraiment se contenter de recourir à l’hypothèse du sexuel primordial pour rendre compte du masochisme originaire. Je n’oublie ni les points faibles de l’argumentation freudienne, ni les renversements du désir d’être aimé en être battu, ni non plus la thèse du masochisme comme défense contre la séparation d’avec l’objet. Dans le masochisme originaire, il faut, me semble-t-il, faire sa place au mouvement destructeur que j’ai signalé avec la « fonction désobjectalisante » et qui consiste en une déliaison essentielle telle que tout engrangement de l’expérience, pour servir à ses tâches ultérieures plus complexes, est mis en échec. Bion postule que le dilemme fondamental pour la psyché est d’évacuer la frustration ou l’élaborer. Autrement dit, il attribue à l’introjection, dans sa portée de conservation au sein de la psyché, le rôle d’une étape préalable à toute transformation. L’évacuation est l’illusion d’une expulsion hors psyché, qui prend parfois la forme de l’excorporation. Si l’on suit Bion, l’évacuation, d’une part appauvrit la psyché et, de l’autre, ne permet aucune modification transformatrice évolutive. Elle répond à une forme de narcissisme négatif tendant vers le zéro. Dans l’optique de Winnicott, il est évident que cet état de choses n’est pas compatible avec l’existence d’un champ transitionnel entre dedans et dehors. Je ne vois pas le moyen de se soustraire à l’hypothèse d’un couple sexuel primordial/destructivité néantisante. Dans ce cas, c’est bien à une perte de l’hallucinatoire que l’on aboutit. Il n’y a qu’une positivation très partielle de l’hallucination négative qui domine largement.
Les Botella introduisent la notion de l’objet-perdu-de-la-satisfaction-hallucinatoire ; mon accord avec eux sur ce point est entier. Mais n’est-ce pas inscrire la perte au cœur même de l’activité psychique et concevoir qu’en certains cas, elle peut prendre une forme radicale qui puisse n’être suivie ni de retrouvailles ni de substitut ? Je comprendrais alors la régrédience comme mouvement couplé à la progrédience, mais avec possibilité de dissociation et suppression, en certains cas, de la seconde. La distinction que font les Botella entre la régrédience à l’objet dépendant, selon Winnicott, et celle de la régression formelle me paraît fondée. Je reconnais le rôle de la conversion au visuel dans les modes de régrédience qu’ils décrivent. Mais il y a l’invisible, la nuit noire, les ténèbres. Avec le visuel, il s’agit de toujours créer du visible porteur de sens, hors sensorialité. Le postulat qui sous-tend ces idées est qu’il y a du psychique tant qu’il y a encore espérance de plaisir ou possibilité de conjuration du déplaisir. Mais voilà, il y a l’au-delà du principe de plaisir dans lequel Freud voit le prélude à la pulsion de mort. Il me semble que nous devons postuler cette bi-directionnalité essentielle de l’appareil psychique. J’y verrai moins l’image d’une Pénélope défaisant toutes les nuits l’ouvrage du jour (pour échapper, dans L’Odyssée, à une sexualité indésirable et contraignante) que celle d’un Janus, dieu double, se mouvant vers l’avant et vers l’arrière, trait commun aux dieux des commencements, dont Georges Dumezil a montré qu’il était leur caractéristique. En psychanalyse, cette duplicité est poussée à l’extrême. Et s’il est vrai que, pour analyser, il faut toujours qu’il y ait trace de ce sexuel primordial, reste qu’il faut rendre compte des cas où, à un moment ou à un autre, on bute sur ce qui paraît relever d’un non-sexuel nous attirant vers le fond psychique le plus obscur. II paraît se caractériser par cette propriété de rupture essentielle des liens et, concurremment, d’une activité violemment anti-érotique, entretenue par la compulsion de répétition où l’on peut deviner une faillite de la régrédience. Ainsi, basalement, les dimensions du désir de l’objet et de sa perte sont complémentaires.
Nos conceptions, formées à partir de l’expérience de la névrose, nous ont appris que le refoulement témoigne de la propriété très fréquente de faire revenir au jour ce qui est devenu souterrain, c’est le retour du refoulé. Pour Freud, le refoulement, sans oublier sa forme primordiale, est loin d’être le seul mécanisme de ce type, fût-il le prototype de la défense. Je renvoie à mon livre, Le travail du négatif (1993). Certes, à nous intéresser à la population ordinaire de nos analysants, nous sommes plus portés à ramener l’essentiel à un sexuel primordial. Et les Botella peuvent, à bon droit, paraphraser Héraclite, en nous proposant un nouveau fragment : « Endormis, éveillés, ils rêvent ; voyants, ils ignorent ce qu’ils comprennent. »
La dernière partie du rapport des Botella fait la place légitime à ce qui vient en remplacement de la série progrédiente dans cette culture du sexuel primordial. Je constate la concordance entre leurs vues et la mienne telle que je l’ai exprimée dans un travail intitulé Temps et Mémoire (1990) [4]. Dans une catégorisation nouvelle des objets mnésiques, je distinguais :
  • les souvenirs ;
  • les dérivés mnésiques (rêve, délire, hallucination) ;
  • la mémoire amnésique, dans laquelle je rangeais la compulsion de répétition, les états de dépersonnalisation ou de somatisation, etc. Ils diffèrent des précédents, disais-je, par l’intensité de l’actualisation et se situent moins du côté du souvenir que comme équivalents de celui-ci, souvent connotés d’une qualité hallucinatoire loin de la figurabilité de la représentation (A. Green, 2000) [5].
Avec « Constructions dans l’analyse », Freud se rend compte que, dans bien des cas, l’amnésie infantile ne peut être levée et la mémoire reste donc oblitérée par l’oubli. Dans L’homme Mo ïse et la religion monothéiste, il écrit : « Les impressions les plus anciennes reçues en un temps où l’enfant n’était guère en état de parler, extériorisent en un moment quelconque des effets d’un caractère compulsionnel, sans être elles-mêmes remémorées. » [6] En somme, la mémoire amnésique précède le souvenir et, en certains cas, la figurabilité elle-même. On voit donc la fonction très structurante du rêve, même si parfois celui-ci reste promis au destin de l’évacuation.
En fait, un couple fait varier les oscillations du psychisme entre la garde psychique de ce qui sera à transformer-figurer, toujours en liaison avec l’Éros primordial, et le rejet, vade retro, hors champ du psychique, d’une force marquée d’une affectivité brute à laquelle est dévolu le sort de l’émotion-motion, d’où l’action qui vise à exclure le sens du champ psychique, car elle est impropre à devenir objet du figurable, même quand une apparente figurabilité a pu avoir lieu. En fait, la régrédience devient source d’entraînement dans les abîmes sans fond.
Ni l’âge du trauma, ni la quantité, ne suffisent à déterminer ce destin.
Dans ces cas, l’objet met du sien pour constituer l’impasse par la surimpression de ses propres désirs sur ceux de l’enfant, étant radicalement sourd et aveugle à ceux-ci. C’est-à-dire qu’il ne s’agit nullement, ici, des interdits venant du surmoi, mais de situations où les conditions d’une lutte à mort sont poussées à bout. Ou c’est le ça de la mère contre le moi de l’enfant. Parfois, il peut arriver que le sexuel primordial réussisse quand même à émerger de cette lutte. Cependant, les manifestations qui s’y rattachent dans le transfert permettent rarement de former le rapport de reconnaissance nécessaire pour rendre perceptibles les liens que l’interprétation implique dans sa visée par rapport à l’inconscient. Je reconnais que je fais ici allusion à des cas plus gravement atteints que ceux exposés par les Botella, mais souvent nous nous trouvons entraînés et contraints à nous en occuper, car l’on s’aperçoit de leur structure trop tardivement et l’on constate qu’ils ne peuvent se passer du secours d’un analyste. Celui-ci ne se borne ni à jouer le rôle d’une prothèse, ni à faire de l’assistance. Le problème est de savoir si, dans ces échanges, une vérité historique qui, comme toujours, ne cessera d’être mise en question, réussira quand même à se construire, tout en étant destinée à ce que l’analyse lui fasse subir de sérieux remaniements. Je rappellerai cette notion de Freud que les Botella mettent en valeur, le contact : l’ « unité supérieure du contact », dont parle Freud dans Totem et tabou, supérieure, parce qu’elle s’instaure au-dessus du « rapport contigu ïté-similitude ». Ici, le contact me semble, dans ses modalités, ne pouvoir prendre périodiquement que des formes violentes évocatrices d’un rapport brutal, non médiatisées par les tampons que constituent les formations intermédiaires. « Ce contact, disent profondément les Botella, est le produit diurne de la quête hallucinatoire ». Ne s’agirait-il pas ici des hallucinations du cauchemar ? Nous constatons, dans ces cas, les relations soupçonnées par les auteurs entre régrédience et identification projective. Il se pourrait qu’alors nous ayons affaire à une progrédience qui se constitue en fuite en avant sans recours au parcours inversé dans la régrédience.
En relisant Freud ces temps derniers, activité à laquelle je régresse périodiquement, j’ai été frappé par une de ses observations, fréquemment évoquée par lui, moins dans la théorie que dans les comptes-rendus de ses cas cliniques et que nous n’avons pas beaucoup repris à sa suite, à savoir le désir de vengeance du patient à l’égard de ses objets d’amour. Dans L’utilisation de l’objet, Winnicott propose de distinguer entre la relation à l’objet (object relating) et l’utilisation de l’objet (object usage). Peut-être la figurabilité se relie-t-elle à une forme primordiale d’usage entre le sexuel et l’objet. Si la pulsion de destruction ne se contente pas de s’opposer à la liaison mais désynthétise – ce qui est le contraire d’analyser – ce qui est synthétisé, on comprend qu’en effet l’enjeu de l’organisation psychique est celui de la survie de l’objet. Le trauma demeure vigile, aux aguets, dans l’inconscient. Il resurgit périodiquement en changeant à chaque fois de déguisement, mais comme un fait nouveau à chaque apparition. C’est le sens de la compulsion de répétition. L’enjeu de ces analyses devient donc de transformer hallucinatoirement ou désinvestir répétitivement. Dans ce contexte, le masochisme permet de rester en vie, à grands frais. Reste, heureusement, la solution qui consiste à créer de l’hallucinatoire, produit du sexuel primordial. êtes-vous encore là mes amis ?... ou est-ce que je rêve !
 
NOTES
 
[1] A. Green, 1995, Les Chaînes d’Éros, Éd. Odile Jacob.
[2] S. Freud, Cinq psychanalyses, trad. M. Bonaparte et R. Loewenstein, PUF, 1954, p. 419.
[3] Ibid.
[4] Paru en 1990 dans La Nouvelle Revue de psychanalyse, repris dans La diachronie en psychanalyse (2000), p. 208, Éd. de Minuit.
[5] La diachronie en psychanalyse, p. 208, Éd. de Minuit.
[6] S. Freud, L’homme Mo ïse et la religion monothéiste, trad. C. Hein, Gallimard, 1986, p. 234.
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La diachronie en psychanalyse, p. 208, Éd. de Minuit. Suite de la note...
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