Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130519075
464 pages

p. 1337 à 1347
doi: 10.3917/rfp.654.1337

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Figurabilité et régrédience

Volume 65 2001/4

2001 Revue française de psychanalyse Figurabilité et régrédience

L’image entre le dedans et le dehors

Activité et passivité dans l’expérience imageante

Jean Guillaumin 6, rue Germain 69006 Lyon
L’auteur, qui s’intéresse à la figurabilité depuis longtemps, propose d’envisager l’image, à partir de l’étude du rêve, comme une formation qui, située à quelque distance du Moi et à la limite du non-Moi, entre dedans et dehors, réunit et articule dans une même structure sensorielle, en quelque sorte biface, les deux dimensions, passive et active, de l’expérience tant onirique que vigile. À ce titre, elle fonctionne comme un condensateur et comme un commutateur d’énergie et de sens pouvant servir de point d’appui aux transformations psychiques. Le rapport de C. et S. Botella conforte, pour l’auteur, ces hypothèses.Mots-clés : Image, Figurabilité, Rêve. The author, who has, for a long time, been interested in representability, suggests considering the image on the basis dream study, as a formation, situated some distance form the Ego and at the border of the non-Ego, between the inner and the outer, that joins together and interconnects in one sensory, in a way biface, structure, the two, passive and active, dimensions of both dream and waking experience. In this capacity, it functions as both a condenser and transformer of energy and meaning that can serve as a reference point for psychic transformations. C. and S. Botella’s paper lends credence to the author’s hypotheses.Keywords : Image, Representability, Dream. Der Autor, welcher sich seit langem mit der Darstellbarkeit beschäftigt, schlägt vor, vom Studium des Traums ausgehend, das Bild als eine Formation, welche in einer gewissen Distanz zum Ich und an der Grenze des Nicht-Ich liegt und welche, zwischen innen und aussen, in einer gleichen sensoriellen Struktur, gewissermassen zweiseitig, die passive und die aktive Dimension der träumerischen und der wachen Erfahrung vereinigt und artikuliert. Somit funktioniert sie wie ein Kondensator und wie ein Energie- und Sinnumschalter, welcher den psychischen Umwandlungen als Stützpunkt dient. Der Rapport von C. und S. Botella unterstützt, meiner Ansicht nach, diese Hypothesen.Schlagwörter : Bild, Darstellbarkeit, Traum. El autor, interesado en la figurabilidad desde hace mucho tiempo, propone considerar la imagen, a partir del estudio del sueño, como una formación que, ubicada a cierta distancia del Yo y en el límite del no-Yo, entre adentro y afuera, aúna y articula en la misma estructura sensorial, las dos dimensiones, pasiva y activa, de la experiencia tanto onírica como vigilia. Por esto, la misma funciona como un condensador y como conmutador de energía y de sentido capaz de servir de soporte de las transformaciones psíquicas. El informe de C. y S. Botella, confirma, para el autor, dichas hipótesis.Palabras claves : Imagen, Figurabilidad, Sueño. L’autore che da molto tempo s’interessa alla figurabilité, partendo dal sogno propone di considerare l’immagine come une formazione che posta ad una certa distanza dall’Io ed al limite del non-Io, tra dentro e fuori, riunisce ed articola in una stessa struttura sensoriale, in un certo modo bifocale, le due dimensioni passiva ed attiva dell’esperienza, sia onirica che vigile. Per questo motivo, funziona come un condensatore e come un commutatore di energia e di senso che puo’servire d’appoggio per le trasformazioni psichiche. Secondo l’auore, quest’ipotesi sono confermate dal rapporto di C. e S. Botella.Parole chiave : Immagine, Figurabilità, Sogno.
Le rapport très élaboré de César et de Sá ra Botella, fondé sur vingt années de recherches originales, éclaire largement une question restée longtemps assez obscure de la pensée freudienne. Il restera, je crois, comme une véritable avancée dans le champ psychanalytique, où a manqué jusqu’ici une théorie métapsychologique de l’image. La pratique clinique consommée qu’il implique du jeu, ici revisité par les auteurs, du transfert et du contre-transfert et l’usage qu’il appelle de l’heureuse notion métapsychologique d’ “ hallucinatoire ”, s’inscrivent désormais en bonne place dans notre espace représentatif (notre hallucinatoire ?) théorico-clinique commun, où ils expriment au plus près les processus endo-psychiques les plus secrets du travail psychanalytique.
Y a-t-il quelque chose à ajouter à cette démarche convaincante et attentive, que les rapporteurs ont cependant eu la modestie, in fine, de considérer comme encore inachevée ? Peut-être, car la pensée psychanalytique ne prend vie et ne se transmet que de ses relances.
Je me propose ici, pour ma part, de tenter de répondre à une question relative à la figurabilité, que Freud n’a fait qu’entrevoir, que je me trouve avoir naguère déjà soulevée et que les Botella ont, à leur façon, à nouveau posée sans encore en donner la clé. Il s’agit du rôle de la passivité et de l’activité dans l’expérience d’image.
Nos rapporteurs relèvent, en effet, en passant, après d’autres, parmi lesquels je suis (J. Guillaumin, 1972 ; 1979 ; 1983) : 1 / l’absence de toute véritable définition de la Darstellbarkeit chez Freud ; 2 / l’étonnant contraste qu’il y a dans la Traumdeutung entre, d’une part, le rigoureux et « scientifique » inventaire fait par Freud des moyens de déguisement dont use activement le rêve, transformant les pensées en images et, d’autre part, les perspectives qu’ouvrent soudain certains passages du livre sur le nécessaire renoncement et la sorte de passivité qu’impose au rêveur et à son interprète l’inachevable du rêve. L’ « ombilic » du rêve (d’un supposé « rêve-en-soi » aussi bien que du rêve-pour-soi, vécu du point de vue du sujet) plonge pour lui dans un mycelium dont les tenants et les aboutissants échappent à toute tentative de compréhension exhaustive. Il débouche ainsi sur l’infini et l’irreprésentable. Le contraste intime de ce double discours, que Freud ne cherchera jamais à unifier – joint au manque, chez lui, d’une conception claire de la mise en images qui ferait lien entre ce que j’appellerai, pour simplifier, l’activité et la passivité du rêve, est si singulier qu’il appelle un supplément de réflexion, et me semble depuis assez longtemps digne d’une attention spéciale.
César et Sá ra Botella citent, après ceux de M. Fain, mes travaux de 1972 – repris dans mon livre de 1979, Le rêve et le Moi – sur la figurabilité. Ils notent l’importance particulière que j’y accorde, dès ce moment, au destin de la « passivité », corrélativement à l’activité, dans l’expérience imageante. Mais ils se contentent de rappeler ma suggestion, reprise plus loin à leur propre compte dans une note, concernant la gêne de Freud devant l’expérience passive en général. Et ils ne disent rien de plus des hypothèses que j’esquissais sur le statut métapsychologique des deux motions, passive et active, dans l’élaboration de l’image comme telle, statut que j’ai interrogé à nouveau en 1983.
Or, il se trouve que je suis toujours persuadé, aujourd’hui, après avoir aventuré entre-temps quelques autres remarques supplémentaires sur l’onirique (1981 ; 1983 ; 2000), que l’intuition clinique qui m’attirait vers cette sorte d’énigme était intéressante. Et l’entreprise même des Botella me conforte sur ce point, bien qu’ils aient suivi leurs propres voies et se soient détournés de mon questionnement de 1972. J’aperçois, grâce à eux, la possibilité de compléter et de préciser les solutions un peu vagues que j’entrevoyais jusqu’ici pour le problème dont il s’agit.
L’espace me manquant, dans le cadre de cette communication, pour discuter de manière plus serrée mes hypothèses, j’en viens directement aux vues auxquelles j’aboutis à présent sur ce sujet. Elles fondent l’alliance ou la cohésion que je supposais déjà naguère entre passivité et activité dans l’image sur une fonction qui est particulière, me semble-t-il, à cette dernière : celle d’une sorte de limite et d’interface à constituer, entre le dehors et le dedans, conjoignant à quelque distance du Moi affectation et effectuation...
Je m’explique. Ce que j’ai nommé, dans mon sous-titre, l’expérience imageante renvoie selon moi non à l’investissement régrédient du seul sensorium, mais à celui, plus complexe, d’une sorte de mixte, l’image précisément, qui utilise des traces sensori-perceptives pour se maintenir suspendue entre l’intérieur et l’extérieur du Moi, au prix d’une combinaison d’éprouvés et d’impressions sensorielles (en quelque sorte d’empreintes) passives reçues des stimuli de l’environnement, et d’expressions projectives actives imposées par le Moi au monde extérieur. Ce mixte apparaît ainsi issu d’un équilibre médian plus ou moins stable, souvent transitif, mobile, et susceptible de transformations figuratives, entre deux motions, l’une réceptive et centripète, l’autre exerçant une action modelante centrifuge sur la périphérie. En tant que telle, il constitue alors, en quelque sorte en pleine lumière, une manière de conteneur et de réservoir de sens, détenteur de messages simultanément extéro-, intéro- et proprio-ceptifs, dont peut ensuite, sous certaines conditions, s’emparer et que peut sculpter le travail de la représentation, de la symbolisation et de l’interprétation.
C’est à ce titre que l’image tient probablement un rôle d’interface entre affecter et être affecté. Ce qui lui donne une valeur de formation limite du Moi et du non-Moi, dont elle constitue à sa façon la frontière, participant de l’un et de l’autre. L’arrêt sur image, ou sur le registre imageant, stoppe à la fois l’invasion du monde interne par les excitations exogènes, et l’hémorragie du monde interne dans le monde externe. L’image fournit plus ou moins temporairement par une sorte de latence sensorielle un horizon à la fois distant et rapproché à la psyché, et rend possible dans l’après-coup la transformation en psychique de ce qui est au-delà de cet horizon, mais aussi la désignation de ce qui vient du dedans du Moi. comme réalité en soi, à l’extérieur du Moi.
Une telle fonction, qui confère inévitablement à l’image comme telle un statut de croyance en partie dénégatoire (en tant qu’elle est image, elle est et elle n’est pas « du Moi », entre appartenance et expulsion), correspond à une finalité tout ensemble défensive et organisatrice qui est de mettre à disposition du psychisme une butée faisant point d’appui en même temps que point de contact ou de rencontre séparateur entre le Moi et le non-Moi, manière d’écran décoré ou de « peau psychique » (au sens de D. Anzieu) médiatrice, fixant à son niveau, sur sa scène les motions passives comme actives qui ne cessent de s’échanger, de se mêler et de se renverser entre l’intérieur et l’extérieur, évitant ainsi une perfusion traumatique ou néantisante des unes par les autres. À cet égard, la mise en image renouvellerait, au niveau identitaire, la séparation première (dont l’enjeu est débattu dans la « sexualité primordiale » dont parlent les Botella), comme pour arrêter ou colmater les déchirures du Moi originel et suspendre la violence traumatique inhérente au surgissement de l’altérité.
Il n’importe pas, en ce sens, que l’image ait ou non, hic et nunc, un caractère plus ou moins halluciné. La fonction que j’indique se retrouve toujours – inégalement, certes – dans ses mises en scène banales, diurnes ou nocturnes, et dans ses apparitions angoissantes, sidérantes ou dépersonnalisantes. Comme, sans doute aussi, par un effet de mise en recul, de retournement, d’effacement et d’absentification complexe, auquel A. Green (1977, 1996) s’est attaché, dans l’hallucination négative, qui, en arrière-fond, corps invisible de la mère, barre, contient et empêche l’effondrement du Moi.
Il appartient, certes, à un inventaire plus poussé des déplacements de charge qui peuvent s’opérer dans le registre tout entier de l’hallucinatoire – inventaire dont les Botella se sont donné les instruments conceptuels – de déterminer les modifications variées qui font basculer l’image, estompée, affirmée, fétichisée ou rejetée, vers le dedans ou vers le dehors, ouvrant ainsi plus ou moins largement les limites du Moi aux mouvements qui peuvent le pénétrer et l’altérer, ou au contraire, provenant de ses profondeurs, envahir le monde externe. Mon propos se veut ici basal et général. Je me borne à demander qu’on reconnaisse à tous les avatars et modalités de l’image ce double caractère commun que je souligne : d’être le lieu conteneur d’une association ou d’une liaison de composition variable entre (agir et le pâtir, l’activité et la passivité, et le moyen fonctionnel de l’élaboration d’une limite entre Moi et non-Moi).
Les propositions générales ci-dessus prennent, je crois, plus de force si on les réfère d’abord au modèle royal du rêve, justement distingué par Freud, qui m’a personnellement, de bonne heure, beaucoup intéressé, et que les Botella ont tant étudié. On y trouvera sans doute déjà les preuves, d’une certaine façon cliniques, qui nous manquent encore.
Rêver, c’est être actif dans la passivité, l’inertie du sommeil étant quand même sauvegardée, fût-elle moins profonde qu’avant le rêve. Relevant pour Freud de ce qu’il a considéré comme un état transitoire et régulier de « psychopathologie normale », le travail du rêve se donne à résoudre un problème essentiel sur la solution duquel achoppent toutes les pathologies psychiques. Celui de la composition, précisément, entre les mouvements que Sandor Ferenczi (1909, 1912) qualifiait d’autoplastiques, d’une part, et d’hétéroplastiques, de l’autre, les premiers altérant le Moi (ou le Soi), rendu passif sous l’action du monde extérieur, les seconds le monde extérieur sous l’action du Moi...
Une figure particulière illustre bien, à mon avis, entre d’autres, ce que peut être l’échec pathologique de cette composition : il s’agit de la parano ïa. Je la retiens à dessein, on le verra mieux tout à l’heure.
Pour parodier, en le déplaçant, un propos que Freud s’appliquait à lui-même, on peut dire du rêveur qu’il réussit habituellement, sauf cauchemar, là où le parano ïaque échoue. Tandis que, chez ce dernier, ce qui a été aboli au dedans revient du dehors, dans le rêve ce qui a été forclos au dehors, par le retrait du dormeur dans le sommeil profond, revient au dedans par la voie figurative et éprouvé comme spectacle plus ou moins indépendant du Moi et chargé en affects. L’analogie et tout ensemble l’opposition sont ici capitales. Elles portent en effet des deux parts sur une question de frontière, mais elles en inversent la solution... Le repoussement en dehors de ce qui ne doit pas être signifié en dedans marque l’intolérance anale du parano ïaque à une invasion dont la violence pulsionnelle anéantirait son identité, faute d’une médiation, ou d’un pare-excitation qui freinerait et aménagerait son espace interne en défusionnant et en articulant ensemble la passivité et l’activité, mêlées dans l’ambivalence anale. Or, chez le dormeur, chaque nuit, à s’en tenir aux formulations de Freud, la sphère motrice est désinvestie par le mouvement de la « régression topique » afin que le sujet puisse se retirer dans le sein maternel du sommeil. Il y a donc, là aussi, comme dans la parano ïa et peut-être plus généralement dans la psychose, une expulsion de la prise en compte de la réalité matérielle. Celle-ci devient, du coup, le tiers exclu des amours avec le Ça, comme l’ont bien compris, dans la ligne des vues de Freud en 1938, D. Braunschweig et M. Fain (1975).
Mais au moment des phases onirogènes du sommeil, toutes les quatre-vingt-dix minutes environ, une sorte de réveil partiel se produit (sans doute l’état de vigilance du 3e type, selon le physiologiste M. Jouvet), et la régression s’étant tout uniment poursuivie, nous dit en substance Freud dans La science des rêves, l’investissement retiré de la sphère motrice se porte inévitablement sur le sensorium. De là procéderait, dans un second moment, la surrection des images du rêve, formées précisément de traces sensorielles, que les restes diurnes, transférentiels ou non, issus de la veille, et d’autres vestiges plus anciens vont contribuer bientôt à organiser. Cette structuration imageante, effectuée, dit Freud, sous la régie de l’ « architecte du rêve », servira, comme on sait, à crypter les désirs les plus profonds, réveillés par l’excitation onirogène, le manifeste ayant ici à charge de cacher le latent. Dans ces conditions, si l’on suit toujours Freud, la prise en compte de la réalité, précédemment abolie ou expulsée par le désinvestissement moteur et l’abandon de l’ « épreuve de réalité », est bien restituée au-dedans par l’image, quoique sous le déguisement du sens manifeste, secrètement chargé d’un sens latent, lui plus près des motions pulsionnelles issues du Ça...
De là ma métaphore. Le rêve, selon Freud, évite bien, ainsi, comme je le suggérais, dans la mesure du moins où il aboutit dans sa tâche, la violence de la persécution parano ïaque due au retour intolérable de l’exclu, et permet au dormeur de revenir au sommeil profond, dont il demeure bien le « gardien ».
Il y a toutefois, à mon avis, des correctifs à apporter au schéma freudien bien connu – inversant, ai-je dit, la défense parano ïaque – que je viens de rappeler : celui de la régression dite « topique » (qui est aussi, voire même plutôt, comme M. Fain l’a bien montré, une régression “formelle”). Sur la nécessité de cette remise en cause, je m’accorde tout à fait avec les Botella, même si mon intérêt porte sur un point qui n’a pas spécialement retenu leur attention. Pour moi, la « régression topique » freudienne de 1900 est un processus non à deux mais à trois temps, nettement séparés, où le destin nocturne des positions passive et active se joue dans une sorte d’aller-retour assez impressionnant, au cours duquel, la régression ayant à mi-course rebroussé chemin, le Moi réintroduit sous une forme substitutive – pour tenter de s’en rapprocher tout en s’en tenant encore séparé par l’écran trompeur des images – une tierce réalité perceptive qui avait d’abord été exclue en masse, forclose par le sommeil profond.
1 / Lors d’un premier temps, le mouvement régrédient de retrait de l’investissement de la périphérie motrice du Moi opère un véritable clivage, que Freud n’a pas vraiment repéré. Freud me semble, en effet, avoir eu une vue partiellement inexacte des rapports courants de la perception sensorielle et de la motricité, restant plus qu’il ne le dit embarrassé par le problème de la conscience, qu’il identifie plus ou moins, y compris dans sa métapsychologie d’après 1920, à l’activité du Moi en même temps qu’à la perception (Pcpt-Cs), sans toutefois considérer clairement cette dernière comme opérante et active. Il suffit, pour avoir un aperçu de ses incertitudes, de relire l’article « Conscience » du Vocabulaire de J. Laplanche et J.-B. Pontalis... Si l’on est bien fondé à affirmer avec lui qu’ « au commencement était l’action », il faut ajouter aussitôt, à mon avis, que dans l’expérience clinique l’action est à l’état vigile incessamment guidée, bien ou mal, par la perception, tandis que la perception est en retour (bien des recherches expérimentales l’ont montré) constamment influencée par la forme que se donne et les buts que poursuit l’action. En fait, il n’est aucun de nos actes, sauf dans des états de dissociation pathologique, qui ne soit à quelque égard, pour user d’un terme combiné qui est d’ailleurs étranger à Freud, « sensori-moteur »... En ce sens, la « motricité » et le sensorium sont normalement associés, au point qu’on ne peut dire lequel des deux agit sur l’autre, le précède ou le suit.
Mais le sommeil, comme la maladie psychique, dissocie régulièrement et répétitivement cette étroite et fondamentale unité fonctionnelle diurne (que le dispositif psychanalytique suspend aussi en partie). Il sépare à la fois la motricité de ses indispensables sources d’information sensorielles, et la réceptivité sensorielle de ses moyens de contrôle et de vérification moteurs, mettant hors d’usage l’ « épreuve de réalité », qui implique l’intrication et l’intime coopération des deux moments. Ce clivage fonctionnel naturel et quotidien, qui sidère simultanément, en les isolant, les deux composantes de la sensori-motricité engloutit ou ensevelit le Moi, réduit à l’entre-deux, dans la passivité profonde du sommeil, mettant à la porte toute forme de communication interactive consciente avec la réalité externe, comme aussi bien avec la réalité interne. Pour l’essentiel, le sommeil profond est sans action et sans image ni représentation, faute d’un mariage entre les deux registres...
2 / Second temps, la régression, qui, selon moi, a, d’abord en les dissociant, désinvesti et la sphère motrice et, à l’autre extrémité du champ de régrédience, le sensorium, est remise en question par une excitation interne, lors du surgissement d’une phase paradoxale onirogène. Il se produit alors ce qu’on pourrait appeler une « progression », un réinvestissement topique incomplet, qui affecte inégalement les deux composantes isolées de la sensori-motricité. L’excitation est juste suffisante pour agiter, sans réveil total du dormeur, certaines régions sensibles de la réactivité motrice, fonctionnant comme des zones érogènes : d’où, notamment, les mouvements oculaires rapides et l’érection des tissus génitaux. Les organes correspondants se mettent ainsi en état de soutenir – en lui fournissant, en appui sur leur étayage, d’éventuels buts pulsionnels – une fantasmatisation sensorielle manquante. Le contingent d’émois maintenant excités mais inaffectés qui résulte du maintien du clivage dont j’ai parlé (et à défaut duquel il y aurait, bien sûr, réveil franc) reflue alors en masse et en désordre vers le Moi endormi au fond du ravin, ou de la Spaltung, ouverts entre motricité et sensibilité, à la recherche d’une reliaison (Wiederbindung ?) entre activité opérative et réceptivité sensorielle.
Coupé de la part motrice et de la fonction régulatrice de l’unité sensori-motrice à laquelle il devrait appartenir, le registre qui correspond chez Freud au sensorium est alors débordé par cet apport de stimulations sans visage. On a donc affaire à une expérience nocturne de type indiscutablement traumatique. Un excès de charge rompt les pare-excitations disponibles. Cet aspect ou ce moment traumatique de la formation du rêve me paraît fort important. C’est à raison qu’il a été souligné dans les travaux connus d’A. Garma (1948 ; 1970), et je regrette un peu que nos amis Botella ne s’y soient pas arrêtés davantage, encore que leur clinique mette en évidence les effets de désarroi qui peuvent précéder ou suivre les émergences figuratives dans l’hallucinatoire. L’attention que j’accorde, pour ma part, à ce moment traumatique – dont l’insistance est certainement à l’origine du cauchemar – tient à ce qu’il fait pleinement apparaître, à mon sens, portés à leur extrême, les éléments fondamentaux de la problématique de la passivité et de l’activité, étudiée dans cette communication. Dans l’expérience traumatique, le Moi subit, il est impuissant à agir sur ce qui l’agresse activement... Il ne peut qu’espérer quelque secours actif de la part d’un tiers protecteur extérieur.
3 / En ce qui concerne le rêve, et c’est alors le troisième moment distinct du processus onirogène, ce secours tiers vient comme en après-coup du Moi-sujet, architecte du rêve, maintenant à demi éveillé, qui va en chercher les moyens et les matériaux dans les circuits, superficiels ou profonds, des inscriptions mnésiques disponibles, et déjà plus ou moins organisées. Ces inscriptions pourront suffire à lier les émois désordonnés et à les mettre en scène à l’aide des images qu’elles engendreront et de leurs transformations, transformations dont j’ai avancé ailleurs (1972) qu’elles suivent généralement un ordre programmatique où peuvent se lire les lois spécifiques du devenir psychique humain. C’est grâce à cet apport, en tout cas, que la réalité extérieure forclose par le retrait dans le sommeil revient « du dedans », comme il a été dit, sous les espèces de traces mnésiques qui attestent son existence oubliée et conjurent en les vidant de leur énergie sauvage les fantômes sans identité qui envahissaient le Moi. Je suis, pour ma part, disposé à voir dans un tel processus, dans la mesure où l’architecte du rêve me paraît relever du Moi-défense, et qu’il se comporte en gardien du sommeil, l’équivalent d’une sorte de deuil, bien souvent maniaque, des « objets de la veille », expédiés et mis à mort sans ménagement par la suspension, dans l’endormissement, au profit des amours « incestueuses » avec le Ça, des rapports avec la réalité extérieure. Deuil, peut-être alors, du « père » en réalité sacrifié, effectué au moyen d’effigies figuratives qui jouent sur la scène onirique un drame commémoratif en guise de cérémonie funèbre, et dégage ainsi le Moi plusieurs fois dans la nuit d’une obscure culpabilité (J. Guillaumin, 1981 ; 1983).
Une semblable fonction, qui transforme les images du rêve en monument conjuratoire de la culpabilité relative au meurtre inconscient par le sommeil du « père »-réalité (on peut penser ici à Totem et tabou, et aussi à l’Abrégé), présente bien le double caractère dénégatoire de reconnaître, par ses traces faisant retour du dedans, l’existence de la réalité perceptive et sensori-motrice abandonnée au-dehors, et cependant de la maintenir à distance suffisante par l’interposition entre le Moi et le monde d’un spectacle substitutif que constituent les images, sollicitant la conviction du dormeur, « tout comme s’il y était ».
Il me semble que ces dernières considérations sur la dynamique de l’expérience onirique, synthèse d’activité et de passivité contenue par l’organisation figurale des traces sensorielles, éclairent bien les hypothèses générales avancées plus haut sur la fonction, la topique et la dynamique de l’image. À la façon d’une fenêtre ouverte dans la fameuse monade du philosophe Leibnitz, l’image exerce un pouvoir nocturne de passeur et de convertisseur de sens, d’opérateur des compromis entre deux univers – subjectif et objectif –, qui s’étend sans doute bien au-delà du rêve. De ce pouvoir, dont on peut rechercher les effets dans l’ensemble de ce que les Botella appellent l’hallucinatoire, le travail vigile à deux appareils psychiques de la psychanalyse a, dès l’origine, tiré parti. Il s’est inventé par un trafic d’images, en quelque sorte en miroir, entre les pensées diurnes et les restes des scènes nocturnes. Trafic oscillant à la recherche d’une tierce organisation stable, susceptible d’être enfin suffisamment partagée par le patient et par son analyste pour s’inscrire désormais profondément dans la psyché du premier et demeurer à la disposition de son Préconscient : comme un modèle régulateur à la fois invisible et incessamment métaphorisable par retournement dans la réalité externe.
Au fond, s’il a manqué jusqu’ici à la psychanalyse une théorie métapsychologique générale de l’image, que ce congrès nous permet désormais d’envisager, c’est peut-être parce que Freud a sous-estimé le rôle médiateur complexe de cette figurabilité, dont il a cependant repéré l’importance, sans pouvoir la définir, au chapitre VI de la Traumdeutung. Freud n’a su apercevoir l’autonomie de l’image et sa capacité de persistance et de condensation aux limites du Moi que dans les rêves « typiques » et dans une liste de symboles spécifiques universels. Peut-être s’est-il laissé influencer un peu, en croyant s’en protéger, par la dérive jungienne qui idéalisait et substantifiait les images, et n’a-t-il renoncé à une métapsychologie de la figurabilité que par crainte de dépouiller le Moi d’une part de sa maîtrise et de son énergie au profit de formations composites dont la nature est précisément d’attester ensemble et de conjuguer la dépendance et l’activité de ce Moi. Cliniquement, il n’y a pas d’image véritable (un magma de sensations n’est pas encore ou n’est plus une image) sans une sorte de suspension de la décharge ou de latence, la transformation elle-même des images dans le rêve résultant de la quête de nouvelles liaisons par voie d’illustration pour les énergies que la mise en forme précédente n’a encore pu contenir. C’est seulement à ce titre que l’image peut tenir la place d’un pare-excitation anti-traumatique entre l’intérieur, dont elle reçoit, capte passivement et aménage activement les projections, et le monde extérieur dont, à la manière d’un analogon moins violent que son modèle, elle témoigne par son insistance et son autonomie mêmes, tout en en freinant les impacts sagittaux sur la psyché par son déploiement dans l’espace.
Mieux, si la régression, ou la régrédience, dans le travail psychanalytique vigile ressemble en quelque chose à celle du rêve et converse avec elle, c’est en bonne partie, sinon essentiellement, par cette fonction de limite protectrice et de lieu de rencontre, en même temps que de condensateur d’énergie retenue que possède la figurabilité. On la retrouve clairement dans la clinique et pas uniquement chez les Botella ! Le surgissement a minima traumatique, pendant le traitement, d’une perception imageante inattendue, voire d’un souvenir surprenant, plongeant soudain dans l’inconnu d’une intrication ou d’un recouvrement non repéré entre les deux appareils psychiques associés du patient et de l’analyste, fait butée et amorce une élaboration nouvelle, désormais rendue possible, des concordances et des différences qui organiseront l’interprétation à venir.
Visuelle, auditive ou autre, l’image, alors, est ce qui apparaît quand le discours défaille et reste sec, ou que l’affect, un affect sans visage, l’emporte sur la représentation. Figuration de ce qui n’a pas été pris en compte dans la pensée, elle émerge comme une voie alternative ou comme un écran révélateur dans le champ perceptif ou dans l’imaginaire de l’analysant, et, mieux encore, chez l’analyste, dont l’appareil (l’hallucinatoire ?) psychique est dans une certaine mesure osmosé à celui du patient, ainsi que l’a si bien fait entendre M. de M’Uzan, et que le montrent aussi nos rapporteurs.
Car rien n’est plus clair, de ce point de vue, que les exemples mêmes qui nous sont donnés par les Botella. Ils nous livrent des expériences cliniques exemplaires de surgissement figuratif, accompagné d’un quantum d’affect encore non lié et que l’image, le travail associatif de l’image servira à qualifier à l’aide du langage dans la représentation. À chaque fois, on peut y discerner un élément d’inquiétante étrangeté plus ou moins marqué, dont je dirai, pour ma part, qu’il sert de signal d’alarme, alertant sur une déchirure des pare-excitations du Moi, sous la forme d’une mise en défaut, par brusque changement d’économie de la pensée en régime de croisière par laquelle ce Moi se contient lui-même à distance de l’objet. Empruntant une voie inverse à celle du rêve, sorte donc de rêve à l’envers, ce qui a été forclos « au-dehors », ou chez l’ « autre » revient alors plus ou moins discrètement ou violemment « du dehors », ou encore chez le « double », au sens des Botella. À moins que ce ne soit, au contraire, la conjoncture changeant, ce qui a été d’abord forclos au-dehors qui revienne du dedans... comme dans le rêve. Dans un retournement dont l’image précisément est le pivot et fournit l’énergie.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Ferenczi S., Introjection et transfert (1909), Œuvres complètes, I, Paris, Payot, 1967.
·  Freud S., La science des rêves, 1900, trad. franç., D. Berger, Paris, PUF, 1967.
·  Freud S., Abrégé de psychanalyse, 1938, trad. franç., Paris, PUF, 1967.
·  Green A., L’hallucination négative, L’évolution, psychiatrique, 1977, 43, fasc. III/2, p. 645-656.
·  Green A., Le travail du négatif, Paris, Éditions de Minuit, 1993.
·  Guillaumin J., L’ombilic du rêve (réflexions psychanalytiques, à partir d’un cas, sur le destin des pulsions et le statut de la passivité dans l’expérience onirique). Mémoire de candidature pour le titre d’adhérent de la SPP, 1972.
·  Guillaumin J., Le rêveur et son rêve (« réflexions » psychanalytiques sur la connaissance en miroir, les échanges entre restes diurnes et restes nocturnes), Revue française de psychanalyse, 1973, 28, no 1/2, p. 5-48.
·  Guillaumin J., Le rêve et le Moi (rupture, continuité, création dans la vie psychique), Paris, PUF, 1979 (contient une version remaniée du précédent).
·  Guillaumin J., Le travail du rêve comme deuil des objets de la veille, Revue française de psychanalyse, 1981, 45, no 1, p. 161-185, repris modifié dans Psyché, Paris, PUF, 1983, du même auteur ; voir aussi, dans cet ouvrage, le chapitre 1, « Psychanalyse, épreuve de la réalité psychique », publié d’abord en 1975 dans la Nouvelle Revue de psychanalyse, no 12, p. 163-187.
·  Guillaumin J., Remarques à partir d’un symptôme sur la genèse et la fonction de la symbolisation dans la mise en représentation, Revue française de psychanalyse, 1989, 53, no 6, p. 1941-1950, repris modifié sous le titre « Aux frontières du rêve, résistance au rêve et réalité matérielle », dans le collectif Matière à symbolisation, dirigé par B. Chouvier, Paris, Dunod, 2000.
·  Jouvet M., Le sommeil et le rêve, Paris, Odile Jacob, 2000.
·  M’Uzan (de) M., De l’art à la mort, Paris, Gallimard, 1977.
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