2001
Revue française de psychanalyse
Figurabilité et régrédience
Hallucinatoire et hallucinations
Augustin Jeanneau
19, La Roseraie
108, avenue de Paris
78000 Versailles
De l’hallucinatoire aux hallucinations, c’est de rupture et non de continuité qu’il s’agit. Entre le processus, soutenu par l’action de la forme, entre le figurable qui confirme du dehors les certitudes intérieures, et par ailleurs le phénomène insolite de l’hallucination psychotique, il y a cette même différence radicale qui, d’un côté pousse le désir à enjamber jusqu’à l’onirisme l’ “ épreuve de réalité ”, et ce qui, au contraire, s’invagine dans l’être, d’un langage qui se prend pour la seule figure, et peine, dans l’hallucination auditive, à rétablir les distances et les choses.Mots-clés :
Hallucinatoire, Hallucinations, Onirisme, Psychose.
From the hallucinatory process to hallucinations is a question of a break and not of continuity. Between the process, supported by the action of form, between the representable that, on the outside, confirms inner certitudes, and on the other hand the strange phenomenon of psychotic hallucination, there is the same radical difference that, on the the hand, incites desire to stride across the “ test of reality ” to fantasy, and what it is that, of a language that considers itself to be the only representation and that is at pains, in auditive hallucination, to reestablish distances and things, on the contrary, roots itself in being.Keywords :
Hallucinatory process, Hallucinations, Fantasising, Psychosis.
Vom Halluzinatorischen zu den Halluzinationen handelt es sich um einen Bruch und nicht um eine Kontinuität. Zwischen dem von der Aktion der Form unterstützten “ Prozess ”, zwischen dem Darstellbaren, welches von aussen die inneren Gewissheiten bestätigt und dazu noch das ungewöhhliche Phänomen der psychotischen Halluzination, besteht dieser gleiche radikale Unterschied, welcher einerseits den Wunsch dazu treibt, über die “ Realitätsprüfung ” bis zum Onirismus hinwegzugehen und das, was sich andererseits im Wesen einstülpt, mit einer Sprache, welche sich für die einzige Figur hält und sich bemüht, in der auditiven Halluzination, die Distanzen und die Dinge wieder aufzustellen.Schlagwörter :
Halluzinatorisch, Halluzinationen, Onirismus, Psychose.
De lo alucucinatorio a las alucinaciones, de lo que se trata es de ruptura y no de continuidad. Entre el proceso, sostenido por la acción de la forma, entre lo figurable que confirma desde afuera las certidumbres interiores, y de hecho el fenómeno insólito de la alucinación psicótica, existe la misma diferencia radical que por un lado empuja al deseo a pasar por alto la “ prueba de realidad ” hasta el onirismo, y por otro, en cambio lo que se invagina en el ser, con un lenguaje que se cree única figura, y sufre, en la alucinación auditiva, por restablecer las distancias y las cosas.Palabras claves :
Alucinatorio, Alucinaciones, Onirismo, Psicosis.
Dall’allucinatorio alle allucinazioni, si tratta di una rottura e non di una continuità. Tra il processo, sostenuto con l’azione della forma, tra il figurabile che conferma dal di fuori le certezze interne, e d’altro canto il fenomeno insolito dell’allucinazione psicotica, c’è questa stessa differenza radicale che da un lato spinge il desiderio a scavalcare “ la prova di realtà ” fino all’onorismo e quello che al contrario, s’invagina nell’essere, d’un linguaggio che si prende per la sola figura e che nell’allucinazione uditiva, fatica a ristabilire le distanze e le cose.Parole chiave :
Allucinatorio, Allucinazioni, Onirismo, Psicosi.
En donnant à la figurabilité le statut d’une capacité psychique essentielle à la transformation qualifiante de la motion inconsciente, qui ne serait par ailleurs qu’indirectement accessible, César et Sá ra Botella en appellent à la notion d’un “ hallucinatoire ” dont le soulèvement intérieur tient, fondamentalement, à l’importance d’une réalité devenue désormais nécessaire. Et à ce point constitutive de la satisfaction par sa différence avec elle, que ce n’est pas, à notre avis, son existence qui, dans l’excès, paraît alors méconnue, mais plus exactement la place et l’actualité de cette réalité, dans le jeu relationnel avec l’objet, qui varieront confusément, afin de mieux s’en assurer. Profondeur d’un mouvement couvrant en conséquence une large surface de la vie psychique, on voit déjà que l’hallucinatoire n’a, dès lors, plus rien à voir avec ce qu’on désigne couramment sous le terme d’hallucination psychotique, laquelle pourrait, en effet, être entendue comme son contraire.
C’est ce qu’en quelques pages nous voudrions esquisser, en énumérant d’abord les points forts de cette opposition ; pour suivre, dans un deuxième temps, le sens naturel du mouvement hallucinatoire, sa forme et ses aléas ; et mieux saisir, en dernière partie, ce que le paradoxe psychotique, au contraire, rassemble d’insensé, dans l’impensable de l’hallucination.
— Ce n’est d’abord pas sans raisons, qu’au LXIe Congrès des psychanalystes de langue française, le thème : « Hallucinatoire et hallucinations » a été proposé à la réflexion d’un groupe de travail sous cet intitulé. Un singulier et un pluriel.
— On peut y voir la différence entre ce qui est processus, dynamique évolutive sur une trajectoire vivante, et ce qui, à côté, s’impose comme phénomènes, précisément « à côté », insolites et isolés, dans une répétition sans unité ni direction qui serait le début d’un sens. « J’ai des voix », dit le schizophrène tout simplement, mais en totale perplexité. L’auditif n’y est pas pour rien, et nous aurons à y revenir.
— Le figurable est un mouvement, fût-il retour régrédient à une manière plus directe d’atteindre au but, au plaisir et à son objet. L’hallucination psychotique est comme l’écrasement de l’être, pris dans les rets d’une insoluble opération psychique, qui serait montée à l’envers, et que nous aurons à comprendre.
— L’élan « se voit », chez l’un, porté par la libido, tendu vers un point d’arrivée, soutenu par la motion pulsionnelle. Ce qui survient inopinément, pour l’autre, doit être « entendu » comme rejet de ce qui n’était pas désiré d’un désir contraire à l’être, et qui s’en tiendrait, au départ, à réduire la projection à une radicale expulsion.
— Le visuel du figurable tient au corps qu’il anime des empreintes déjà inscrites et de sa promesse immédiate. L’entendu, chez le psychotique, l’envahit par le dedans de mots et de paroles qui ne renvoient à aucune chose et se font chose à l’intérieur.
— Sur le chemin du fantasme, l’épreuve de réalité, élaborée pas à pas, n’en sera pas moins sensible à une épreuve d’actualité qui, un jour, ne veut plus attendre et conjugue tout au présent. Dans la psychose, au contraire, c’est la réalité qui se voit mise à l’épreuve, et l’esprit s’emploie avec peine à en définir la place et à comprendre les lois.
— L’hallucinatoire n’a, dès lors, plus rien à voir avec la formule lapidaire d’une perception sans objet, celui-ci toujours déjà là ou s’autorisant au-dehors de la plus banale rencontre. L’hallucination auditive surgit tout différemment, dans la psychose, comme un objet sans figure et sans lieu, tel « un objet sans perception », le tout manquant de l’élan qui porte à la connaissance.
— La pensée, dans le trajet court de l’onirisme, perd sa liberté dans l’image qui la fascine, et cette pensée captive retient l’action sans plus d’essai. Les mots de l’hallucination seront, pour le schizophrène, comme un langage sans pensée, la métaphore du figurable retombant lourdement sur l’être, faute de l’espace psychique de la représentation qui donne du champ à l’entendu.
— Dans ces conditions, l’hallucinatoire, qui soutient et accompagne la vie la plus quotidienne et nos nuits les plus calmes, peut aussi bien s’emporter dans la folie sans jugement du désir ou de la peur. La psychose piétine, d’une tout autre manière, dans le malaise pathologique et reconnu d’une lancinante interrogation sur les limites entre soi et l’autre, l’inexplicable désir et son objet incompatible.
De la satisfaction, nous ne pouvons parler autrement qu’en termes d’objet. Comme de ces « affections immédiates », qui jamais par elles-mêmes ne « font image », disait Maine de Biran. Ce qui ne lui enlève rien de son importance première, inspiratrice de la vie pulsionnelle, avant toute différence induite par l’instinct de conservation et la relation nécessaire. Un « sexuel primordial » que C. et S. Botella ne nous montrent pas moins marqué par l’empreinte objectale, et pas uniquement par la trace de son histoire, mais plus foncièrement encore par sa réalité même. L’objet halluciné non pas seulement comme condition incontournable de la satisfaction pour apporter autre chose que ce qu’il est, mais aussi bien comme la nécessaire résistance qui le distingue du plaisir ; un relief qui s’inscrit en creux, « l’objet-perdu-de-la-satisfaction », réunissant ainsi, dans le reflet mutuel de leur négativité, l’irreprésentable de la qualité et l’inconnaissable de l’objet.
César et Sá ra Botella ne scrutent ainsi au-dedans le plus primordial de la pulsion que pour mieux apercevoir ce qu’il en ressort, au sens exact du terme, d’un figurable qui ne peut toucher l’être qu’à lui être extérieur. « Une entaille », nous disent-ils excellemment, où « l’en soi » du « non assimilable » réunit le manque et son contraire.
Ayant précédemment contracté dans le temps la division de l’espace par les deux termes de la formule freudienne du seulement dedans – aussi dehors, pour faire travailler ontogénétiquement ces deux intuitions à un point d’indécidable et de nécessité, à ce niveau matriciel de simultanéité, sans doute seraient-ils d’accord pour que, dans cette féconde réciprocité, l’accent puisse être également mis sur l’aussi dehors comme garantie du seulement dedans.
Avant d’en découvrir l’illustration dans la dynamique quotidienne ou pathologique, nous y verrons cette nécessaire évidence de la réalité inscrite, depuis toujours, dans la pensée philosophique, qui cherche à en assurer les fondements dans le même temps qu’elle y trouve les raisons mêmes de sa démarche. « Le monde est ma représentation. » C’est sans aucun idéalisme que prend ainsi son départ, par cette affirmation, le penseur le plus kantien de son époque, qui nous désigne Le monde comme volonté et comme représentation. Car si, pour lui, l’essence de l’être se tient au plus près de soi, dans l’absolu de l’intériorité – « Chaque acte de volonté est tout ce qu’il peut être », nous dit-il –, c’est aussi parce que la représentation qui le soutient est considérée par chacun comme le lieu d’une incontestable réalité, qui en fait la force et la raison.
Laurence Kahn avait introduit le problème par d’autres voies, en terminant son rapport par cette interrogation, concernant les psychanalystes : « Pourquoi ne sommes-nous pas simplement poètes ? (...) Pourquoi, écrivait-elle, en plus de la signification, voulons-nous la référence ? » Et nous comprenons déjà mieux comment l’esprit humain ne peut échapper à cette imparable obligation de confronter la vérité à la réalité ; et sans doute partageons-nous avec tous cette inclination de nature – dont nous scrutons l’origine – à chercher la preuve au-dehors.
Problématique dont nous voyons, en effet, qu’elle s’inscrit au point fondamental de la vie psychique, avec lequel nous n’en aurons jamais fini, là où, dans une donnée commune, se trouvent appréhendés la connaissance et le sensible. Cette donnée que la pensée grecque regardait comme cette forme qui informe, mais qui ne se découple pas d’une forme qui anime. Une forme qui nous est désignée comme la réalisation de l’acte. On le dira plus tard autrement, en précisant que la perception est d’abord faite pour agir et secondairement pour connaître.
Deux conclusions en découlent différemment sur le seul plan ontogénique, qui peut suffire à une réflexion sans inquiétude transcendantale. Et ce serait d’abord cette simple reconnaissance que, pour chacun, tout se tenait déjà là avant le moindre début. Tout ce qui, moins implicite que l’ombilic de l’existence, dont la nécessaire inconnue ne se cache pas si loin en arrière de soi-même ; ce qui, plus concrètement que l’idée maternelle préexistante à l’identité transparente, fait naître l’espace et le temps du négatif des origines. Un irreprésentable qui n’en dit que plus sûrement que l’intérieur vient d’ailleurs, au travers de la symbiose reprise en main par le holding. Car chacun sait que l’objet ne surgit pas, un beau jour, des coulisses de la réalité, mais que l’éloignement allant au-devant de la rencontre, il se dégage d’un vécu anaclitique où l’échange et l’unité se tenaient, dans leur absolu respectif, sans aucune opposition.
L’objet et la satisfaction se connaissaient de longue date avant toute histoire. L’empreinte en reste dans le ça le plus primitif, dont il nous a été dit qu’il n’aimait que l’objet.
Et si, seconde observation, nous faisons un pas de plus au-dehors de cette zone préobjectale, nous y constatons que lorsque peu à peu le vu prend ses distances, il s’inscrit en même temps comme le ressort le plus sûr de la motion pulsionnelle ; la représentation-but qui vise à le rejoindre s’inspire activement de cet hallucinatoire primitif qui soulève l’être vers l’objet, pour y confirmer tout à la fois sa différence et sa raison première. Nous retrouvons l’animus. Le figurable y garde à tout moment la force et la consistance.
Le rêve en demeure, dans notre vie la plus simple, l’urgence la plus significative. Car s’il vise à sauvegarder le sommeil, il doit aussi bien, dans ce même but, sauver le monde. Ce qui n’est pas seulement maintenir la présence des images, mais en figurer le pouvoir. Le pôle perceptif ne peut, en effet, valoir le pôle moteur qu’à montrer au rêveur son désir accompli, ou plus exactement qu’il est le moment même de sa tentative et de son accomplissement. L’échec en est la paralysie motrice du cauchemar qui nous réveille. Entre les deux, il arrive que le figurable du rêve s’épuise dans le « non-figuratif », comme l’insuffisante entreprise d’un faire qui ne se fait pas.
Mais si c’est l’extériorité de la réalité qui donne à l’être son mouvement, l’existence de ce figurable contient aussi tous les risques. La permanence du dehors s’était portée comme le garant de la continuité, mais on sait aussi que la notion d’existence nous vient d’une « négation » qui peut, un jour de détresse, refuser de donner vie à l’absence et tout avenir au possible.
Pour assurer la continuité à tout prix, le figurable peut alors se décharner dans une mentalisation qui, faute d’objet interne, perd toute épaisseur, sur une ligne qui, dans sa diversité, va de la pensée opératoire, qui s’active sans vraiment voir, au langage parano ïde, qui reste vide de toute chose, pour d’autres raisons, verrons-nous. Ailleurs, la disponibilité, qui faisait l’image légère et prête à toute convocation, capable, dans la structure névrotique, de se dégager de l’affect pour mieux se déplacer à partir du refoulement, perd cette utile mobilité dans l’état bon, mauvais, ou mixte, en tous les cas intransformable, de la pathologie limite, dans le clivage ou l’alternance.
À l’opposé, le fantasme peut s’imposer contre toute raison, en sautant allégrement les barrières de « l’épreuve de réalité ». Et l’on aura compris que la réalité n’en a pris que plus d’importance, celle que lui octroie le désir. Que les choses ne se font pas toujours aussi sereines aux extrémités de l’onirisme, où la vie psychique, captive de ses images, a perdu toute liberté, dans un rêve sans sommeil et quelquefois plein de terreur, fût-ce pour sauver, par cette urgence imagée, des grandes catastrophes métaboliques du sevrage ou autre agression interne.
Mais on reconnaîtra que, sur cet axe, l’hystérie, dans sa pourtant difficile problématique, réussit magistralement à s’installer dans le figurable. Un vrai figurable, qui a du corps, où le vu est mouvement de l’être et l’apparition externe massif soulèvement musculaire. Réglant d’un coup et le risque dépressif, car l’objet se fait sans distance et demeure un point du corps, et les dangers du conflit, tenus en laisse par le refoulement d’une représentation ainsi doublement possédée.
La position hallucinatoire, dont j’avais un jour proposé le terme, n’est sans doute, pour chacun, qu’un court moment de spontanéité et de fraîcheur, l’hystérie d’avant l’hystérie, telle que Serge Lebovici l’avait évoquée ; mais se fixant plus tard en névrose hystérique, elle y restitue toute la vividité de l’image et la tonicité de l’affect, revenu à son statut originel d’action.
« Innervée » par la conversion, la représentation cachée continue à se montrer impudiquement à l’embarras médical. La dramatisation actualise la réminiscence, trop immédiate pour devenir un souvenir. La crise ou l’histrionisme grossissent le geste qui vaut action comme un arrêt sur image. L’extase des grands visionnaires revoit l’histoire et le futur comme d’immenses tableaux vivants. La perfection dans l’hallucinatoire.
Et cette vivante clinique ne nous dit pas autre chose que le « primordial » du figurable ne se suffit pas du spectacle, et pas seulement non plus de cette invitation à rejoindre l’objet positionné dans l’espace. Car le mouvement préexistant à la distance, l’être retrouve, dans le sursaut, cette présence à soi-même des kinesthésies profondes, où l’objet n’a de valeur qu’à rappeler les totalités qu’il a lui-même mises en question par ses propres limites.
Et ce même mouvement profond garde au figurable sa charge initiale de polysensorialité des premières expériences, qui se cache derrière son enveloppe visuelle. Comme la pensée reverse au mot et celui-ci à l’image, celle-ci renvoie à ce qu’elle tient en réserve de vécu protopathique et sans partage, du corps-à-corps où se tiennent intimement serrées l’hallucination de l’objet et celle de la satisfaction.
Une potentialité hallucinatoire du figurable qui, dans les plus subtiles complexités associatives, veille non seulement comme un recours mais aussi comme un soutien silencieux, puisque aussi bien Freud voyait dans l’image verbale motrice l’animation pulsionnelle de la pensée. Mais notre perspective ait-elle néanmoins décidé de se placer principalement au regard des excès de cet hallucinatoire, que tout développement se brise, sans plus de continuité, lorsqu’on s’en prend à l’examen de l’hallucination psychotique.
Ainsi annoncée la radicale différence entre la continuité du processus hallucinatoire et le surgissement inopiné des hallucinations, on pourrait s’étonner de ce que l’examen de ce phénomène clinique ne nous conduise à rien d’autre qu’un constat d’absence de tout ce qui constituait la raison même du figurable. Car celui-ci ne disparaît pas de l’hallucination schizophrénique, mais y pèse au contraire lourdement par sa manière d’être là, sans être lui-même.
Nous y voyons, en effet, que l’hallucination de l’objet se défait de la satisfaction non plus par effacement ou par son incapacité, mais comme persistance de la chose devenue embarras de l’être et lui ôtant tout possible. Dans la vie hallucinatoire, « l’entaille » faite par le dehors laissait la marque à jamais d’une incomplétude animatrice. On dirait plutôt, ici, que le non-soi, dans la psychose, ne parvient pas à lâcher prise, que l’ailleurs est sans distance et qu’en un mot l’existence se fait contraire à la vie. Le paradoxe, dans notre affaire, est celui d’un figurable qui s’invagine dans toutes les complexités de la mentalisation, comme une chose qui n’accéderait pas pour autant à la représentation ; un figurable qui dépossède le sujet de ce qu’il est, du désir et de l’action et, concret sans être inerte, se retourne dans sa troisième dimension, en infiltrant le sens et en précipitant la métaphore. L’hallucination psychotique en rassemble les contradictions, comme si tout était inversé, pour que rien ne soit évident et que le malheureux schizophrène s’interroge à chaque minute sur la raison de la perception, ce que peut lui dire le langage et ce qu’il y a à craindre d’un symbole partout présent et qui pourtant ne veut rien dire.
C’est vrai qu’il en a plein la tête de retourner en tout sens, tout au long de la journée, les termes d’une équation existentielle fondamentalement insoluble. Et plus particulièrement, quand « cette tête se met à parler », et que ce qu’il entend est plus concret que les mots et demeure pourtant invisible. Car il y a d’abord ce problème, qui concerne notre sujet, d’une hallucination auditive dont on s’est déjà demandé ce qu’elle avait à voir avec le figurable. Et c’est le fait de toute une histoire entre le vu et l’entendu, lequel, au milieu du gué, rebrousse chemin et vient pervertir le jeu. Un entendu qui au départ était partout, invasif et sans barrières, avant de s’allier au vu, pour y prendre forme et consistance. Un compagnonnage qui les éloignait l’un et l’autre des protopathies précoces pour plus d’autonomie psychique, l’entendu n’étant pas en reste de prêter alors au vu sa légèreté initiale pour en être, en son absence, le signal, le signe, et bientôt le symbole.
Mais que l’union se défasse entre le mot et la chose, que le vocabulaire manque à dénommer l’objet, l’entendu se replie sur ses bases, mais ne rapporte du voyage aucun bénéfice vivant. Ce qu’il gardait d’aérien, sachant tout sans être rien, se fait à nouveau dangereusement incertain et menaçant d’être sans lieu ; ce qui tenait par ailleurs aux attaches les plus charnelles des premières réactions vivantes, le cri jailli des entrailles, retrouve sa place en plein corps, mais il y a perdu ce qui faisait sa puissance, dans la production des sons. Au lieu de quoi, toute initiative oubliée de décharge ou d’appel, l’hallucination n’est pas ce qui en fait retour, mais ce qui vient s’installer par effraction d’un entendu qui non seulement n’a rien à dire, mais qui prend la tête ou le ventre par ce qu’il a emprunté au vu d’épaisseur et de consistance, sans pour autant prendre forme. Si bien que le figurable reste en ligne, mais doublement négatif, dans sa dissimulation et par trop de proximité et de relief intrusif, donnant aux paroles entendues cette manière d’imparable agression physique. Méfiance défensive du patient qui se donnera un mal fou pour localiser le bruit : tout près de lui, dans l’angle de la pièce..., autant de mal que le clinicien du siècle passé pour établir le catalogue des hallucinations auditives, psychiques ou esthésiques, sensorielles, spatialisées, ou quoi d’autre encore ?
Ajoutez-y que le schizophrène a montré toute sa capacité à introjecter le langage maternel et ses équilibres linguistiques, mais que celui-ci défaille dans sa mission à signifier. La pensée, qui s’était faite intérieure, échouant à renvoyer les mots aux choses, les mots pèsent alors comme des choses, énigmatiques phénomènes, qui sont plus que des phonèmes, mais n’évoquent plus rien du dehors, « objets bizarres » flouant ainsi le sujet au plus intime de son être. On sait que non seulement ils en rajoutent, quelquefois, dans leur manière de laisser l’exclusivité aux locutions et conjonctions qui n’articulent plus rien du tout, mais il n’est pas jusqu’au plus insaisissable de la pensée, dans son immatériel pouvoir de liaison, qui ne rôde autour du figurable, en risquant de se laisser prendre dans le soupçon d’un vide où le rien serait quelque chose, comme cette « émancipation des abstraits », que décrivait de Clérambault, dans l’automatisme mental.
On comprend mieux alors que la projection n’est pas seulement expulsion, mais comment elle en appelle à cette épreuve de réalité qui la sortirait d’affaire. Mais cette projection, on le sait, se traîne à quelques encordées du corps, prenant plus de poids que de forme, dans des paroles qui gardent la violence traumatique de leur proximité, mais aussi bien leur isolement dans le silence environnant, sans parvenir à s’inscrire dans une figuration scénique qui leur donne d’un même coup du champ et une histoire.
C’est, en effet, le problème de la perception qui revient ici nous interroger, par la façon dont l’hallucination psychotique est anxieusement vécue comme l’indésirable et impossible motion pulsionnelle qui s’impose et s’obstine, dans la pleine contradiction d’une manifestation psychique sans raison intérieure ni moyens de s’accomplir. On serait autorisé à parler d’une anti-perception.
L’hallucinatoire, tout au contraire, nous était apparue dans le plein essor de ce qui soulevait les profondeurs du sujet pour se déployer au-dehors. On y notait, en effet, cette « primarité » qui non seulement rappelle ce dont les caractérologues avaient doté jadis les manières de l’hystérique, mais plus psychanalytiquement ce qui ne s’encombre pas des catégories secondarisées du spatio-temporel. Encore faut-il clairement poser que si l’élan pulsionnel, en cette affaire, agit avant de savoir, reconnaît avant de connaître, si la démesure du fantasme en prend à son aise avec la réalité, c’est celle-ci dont la perception fantaisiste assure, en fait, la promotion : les limites du dehors ne sont abusivement reculées que pour mieux, finalement, en étendre la jouissance, en la soumettant au désir.
Tout est autrement plus grave dans l’univers psychotique, où ce n’est pas la place des limites entre dedans et dehors qui se trouve alors en question, mais leur existence même. Et non plus dans une indifférente confusion anaclitique, mais dans l’invivable lucidité des différences reconnues de part et d’autre, sans que pour autant l’extériorité se décide à prendre sa place. Comme une altérité qui ne se déferait pas de l’être, une objectalité d’emblée incompatible avec l’intégrité du sujet, allergique à toute relation. Comme si le pictogramme, pour reprendre le terme de Piera Aulagnier, obligeait le sujet, dûment informé des réalités objectales, à les enfermer dans une géométrie plane d’un autre temps. « Empiétement » incontournable de l’existant, par défaut de ce que Francis Pasche postulait comme « espace libre de la perception ». Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Si le moins instruit des schizophrènes est condamné à devenir un intellectuel, c’est parce qu’il doit résoudre cette absurdité d’un monde qui possède l’étendue, mais qui n’en a pas l’espace, dans une réalité dont le relief est sans distance et la présence sans recul.
Autant dire que c’est l’espace psychique qui se trouve ainsi colmaté, cette séparation virtuelle qui permet la saisie, la représentation qui pose l’existence des choses. Car si la perception est la co ïncidence de la représentation et de l’existence, c’est en vertu de l’écart qui fonde l’échange et anime le désir, écart de l’être à soi-même, de l’appréhension à la chose et qui, entre l’un et l’autre, justifie la relation. Quand, au contraire, rien n’est ni plus ni moins que le total de son contenu, sans la lumière de ce qui manque, la concrétude fait pire que de briser tout élan, elle réduit à l’état de chose la pulsion elle-même, prise au piège de ses constituants matériels et d’une étrange mécanique.
L’appareil psychique, dont nous savons que le psychotique peut avoir une parfaite maîtrise, ne parviendra pas, en effet, à hisser le sujet au-dessus de son fonctionnement, qui n’est plus qu’une antifonction. Soit que le figurable échappe à l’effort obstiné d’un langage surinvesti qui court d’un mot à l’autre, dans un épuisant discours qui ne renvoie qu’au système cybernétique d’un vocabulaire ne rencontrant jamais les choses. Soit qu’au contraire, celles-ci apparaissent dans la surréalité d’un excès qui en diminue l’existence. Car c’est toujours la représentation qui se montre défaillante. Ici, à l’inverse du mot ne renvoyant à rien d’autre, elle manque à inscrire la chose dans l’univers du langage qui organise les relations et leur donne sens. N’est-on pas alors en droit de se demander si la perplexité du psychotique, étranger à nos questions, ne tiendrait pas à cette rupture entre représentation de chose et représentation de mot, qui se ferait alors, contre toute logique freudienne, dans la persistance d’une froide et implacable conscience ?
L’hallucination auditive, que nous retrouvons ici, y apportera ce surcroît de complication que la parole entendue réunirait le mot et la chose, sans rien de cette vivante et naturelle réciprocité de l’image venue du mot, du mot jailli de la chose. Voulant se libérer du poids qu’il prenait par lui-même à l’intérieur de la pensée, le langage ne ferait que s’alourdir de l’objet, vainement nommé sans parvenir à le situer au-dehors.
Au bout de l’impasse, le symbole conduira au point extrême d’une vivante contradiction. Ni agie ni représentée, l’expression symbolique échoue dans ses deux fonctions que sont, d’une part, le déplacement d’une réalité à l’autre, où la pulsion trouve une issue dans l’ « équation symbolique », et la distance, d’autre part, entre la réalité et la représentation qui en tient lieu, où se situe la signifiance. Et nous savons également que ce qui est symbolisé sera d’autant plus abstrait que le symbole fera référence à l’acte le plus concret, comme si la représentation était d’autant plus parlante qu’elle en appelait à l’indicible de l’affect.
La différence demeure fondamentale, en ce point de la métaphore, avec l’hallucinatoire. Le mot, chez l’hystérique, est hypnotiseur ; le « froid » vous glace et le « chaud » est brûlant. Mais le mot rend la chose présente, il ne la représente pas. « Le coup au cœur » n’est pas un langage du corps, mais, disait Freud, un retour, à travers l’acte primitif, aux mêmes sources que le langage. Ce que l’hallucination perd en image se gagne en réalisation. Et nous savons, en outre, combien le mouvement est réversible et combien, sans rien voir, l’hystérique nous laisse à voir.
Lorsque, tout différemment, le mot surgit à l’oreille du psychotique, le symbole est doublement persécuteur, pour la raison que l’image ne fait plus image, en étant l’énoncé d’un sens, mais qu’elle n’engage pas davantage l’acte qui l’avait inspirée. Nous ne sommes plus – pour garder les exemples freudiens connus de tous – devant les grandes craintes réactualisées de l’enfance, quand l’étudiant rencontre l’opticien ambulant qui a « de beaux yeux » à vendre, mais dans l’histoire du « tourneur d’yeux ». La patiente n’est pas animée, nous dit Freud, de secousses oculaires, « elle sent ses yeux de travers ». « Langage d’organe », ajoute-t-il. Un acte sans pulsion, qui imprègne l’organe effecteur sans résultat. De ce que la psychiatrie décrivait jadis comme sentiment psychotique « d’action extérieure ». Mais il y a plus.
Parlant de la façon dont elle voit les choses, sur le sujet ce jour-là en question, avec les yeux de son père, cette jeune femme nous fait part aussitôt de cette impression subite de ressentir les yeux de celui-ci concrètement dans ses « orbites », et tout son corps est envahi. Mais les significations sexuelles qu’elle n’est pas loin de comprendre, au lieu de libérer le corps de l’emprise dont l’être est saisi, ne font qu’ajouter le sens à la concrétude des choses, sans plus rien en dégager. Un symbolique qui culbute avec le figurable, lequel n’attire plus personne ni ne s’élève au-dessus de rien. Actif plus encore que lourd, et message plus persécuteur de ne pas s’être opacifié, quand Wolfson se défend par toutes les ressources de ses capacités linguistiques. Car le drame veut que, dans la psychose, l’expression s’additionne aux choses et le sens à l’intrusion, dans l’écrasement ou l’invasion.
Au bout de l’invivable et paradoxale motion psychotique, on dirait que l’hallucination s’impose à la façon dont nous avions vu que surgissait, dans toute sa force, le figurable de l’hallucinatoire ; mais c’est alors dans un renversement du mouvement qui, dans l’hallucination psychotique, par une perversion initiale des données existentielles, devient le contraire de tout. Et il est vrai que le figurable de l’hallucinatoire revient, dans nos propos, comme une bouffée d’air frais. Et pour la même raison que le circuit court nous en a été proposé comme la trame sous-jacente aux complexités de la vie psychique, l’observation clinique et l’approche thérapeutique nous offrent d’accéder à un immense champ de recherche, que quelques-uns ont regroupé dans la mouvance de l’onirique, pour une prometteuse perspective (René Angelergues). La différence s’y manifeste fondamentale entre ce qui se déploie en tous sens de la vie pulsionnelle, et ce qui, à l’opposé, se referme sur l’obstination d’une mécanique psychique, qui ne donne plus à voir que la répétition de sa propre inertie.