2001
Revue française de psychanalyse
Figurabilité et régrédience
Images, représentations, fantasmes
Michèle Perron-Borelli
6, rue Damesme
75013 Paris
La régrédience qui permet de mettre en images les éléments irreprésentés des expériences primaires et de les relier aux représentations et aux fantasmes inconscients est normalement assurée sur le modèle du rêve. Les carences des fonctions du préconscient peuvent empêcher cette régrédience et solliciter un relais par les capacités de régrédience de l’analyste.Mots-clés :
Image, Représentation d’objet, Fantasme, Régrédience.
The regredience that enables the unrepresented elements of primary experiences to be put into images and linked to unconscious representations and phantasies is normally ensured on the model of the dream. Weaknesses in preconscious functions can spoil this regredience and request a relay via the analyst’s capacity for regredience.Keywords :
Image, Object representation, Phantasy, Regredience.
Die Regredienz, welche erlaubt, die nicht vorgestellten Elemente der primären Erfahrungen zu verbildlichen und sie mit den Vorstellungen und mit den unbewussten Fantasmata zu verbinden, wird normalerweise nach dem Modell des Traums gesichert. Die Mängel der Funktionen des Vorbewussten können diese Regredienz verhindern und die Unterstützung der Regredienzfähigkeiten des Analytikers benötigen.Schlagwörter :
Bild, Objektvorstellung, Fantasma, Regredienz.
La regrediencia que permite construir una imagen con los elementos irrepresentados de experiencias primarias y vincularlos con representaciones y con fantasías inconscientes está asegurada normalmente a través del módelo del sueño. Las carencias funcionales del preconsciente pueden impedir en demasía la regrediencia y solicitar un relevo a través de las capacidades de la regrediencia del analista.Palabras claves :
Imagen, Representación de objeto, Fantasía, Regrediencia.
La regredienza che permette di mettere in immagini gli elementi non-rappresentati delle esperienze primarie e di rilegarle alle rappresentazioni ed ai fantasmi incosci, normalmente è assicurata secondo il modello del sogno. Le carenze delle funzioni del preconscio possono ubriacare questa regredienza e sollecitare un ricambio tramite le capacità di regredienza dell’analista.Parole chiave :
Immagine, Rappresentazione d’oggetto, Fantasma, Regredienza.
Les deux rapports présentés soulignent l’un et l’autre les ambigu ïtés de la notion de “ figurabilité ”. Ce faisant, L. Kahn met l’accent sur la notion de “ présentation ”, tandis que C. et S. Botella développent, dans la suite de leurs précédents travaux, leur référence à l’ “ hallucinatoire ”.
Les processus psychiques invoqués dans ces deux éclairages sont situés en deçà de la représentation proprement dite. Il m’a semblé cependant que l’on n’avait pas suffisamment souligné en quoi les représentations et les fantasmes se différencient de ce registre « primordial ». Je poserai de plus la question de savoir si ce dernier doit être tenu pour « irreprésenté » ou « irreprésentable ».
Hallucinatoire et mise en images
Le Vocabulaire de Laplanche et Pontalis définit la « prise en considération de la figurabilité » comme « l’exigence à laquelle sont soumises les pensées du rêve (...) qui les rendent à même d’être représentées en images, surtout visuelles ».
L’insistance de L. Kahn sur le statut d’une « présentation » qui serait à distinguer de la représentation estompe quelque peu cette référence privilégiée au visuel. Il paraît cependant bien difficile de séparer le caractère hallucinatoire du rêve de la mise en images et de la prévalence qu’y prennent les images visuelles.
Quel est donc à cet égard le statut particulier et privilégié de l’image visuelle ? La contribution de J. Guillaumin en donne, selon moi, d’importants éléments de compréhension en situant le visuel comme limite du dehors et du dedans. On peut ajouter que l’expérience de satisfaction liée aux premiers contacts avec l’objet primaire d’étayage s’exprime principalement par un vécu corporel endogène de plaisir et de déplaisir, tandis que le visuel est ancré sur une perception à distance du monde extérieur et principalement du visage maternel.
Satisfaction hallucinatoire et représentation
Dès 1900, Freud propose le modèle princeps suivant lequel la représentation naît de l’échec de la satisfaction hallucinatoire. Cette idée a été reprise dans différents textes ultérieurs, notamment dans les « Deux principes... ».
Dès lors, l’ « objet perdu de la satisfaction hallucinatoire » (C. et S. Botella) n’est-il pas justement l’objet de la représentation, et sinon en quoi en diffère-t-il ?
Dans le prolongement de la réflexion de ces auteurs, je serais portée à penser que l’objet perdu de la satisfaction hallucinatoire constitue une sorte d’interface entre l’irreprésenté (renvoyant à ce qu’ils nomment le « sexuel primordial » ?) et la représentation proprement dite, sur laquelle se fondent les fantasmes et les théories sexuelles infantiles. Cette fonction d’interface inscrirait la potentialité régrédiente de retrouver, en-deça de la représentation de l’objet, les traces irreprésentées d’inscriptions liées à l’ « expérience primaire de satisfaction ».
Il peut en effet sembler quelque peu discutable de faire de cet objet perdu de la satisfaction hallucinatoire l’objet spécifique de la pulsion. Ce serait alors admettre qu’il n’y aurait pas d’emblée un investissement pulsionnel de l’objet primaire d’étayage... et oublier que c’est bien à partir de cette expérience primaire de satisfaction que peut se fonder, selon Freud, la tentative de satisfaction hallucinatoire elle-même.
L’un des points les plus intéressants, selon moi, de l’approche originale de ces auteurs est de souligner la valeur narcissique de l’expérience hallucinatoire. Sans aller jusqu’à admettre que « l’appel pulsionnel aurait pour destin l’hallucinatoire », je souscrirai tout à fait à l’idée que « l’accomplissement d’un désir en acte n’aurait de véritable valeur de réalisation qu’à condition d’être accompagné, redoublé hallucinatoirement ». C’est là en effet que peut s’inscrire un appel pulsionnel régrédient vers le narcissisme primaire perdu. L’objet à jamais perdu de la satisfaction hallucinatoire qui, suivant les auteurs, porte pour le sujet « la marque de sa propre existence » serait alors fondamentalement un objet narcissique, mais pouvant constituer un interface entre objet narcissique et objet proprement dit (c’est-à-dire l’objet psychiquement séparable du moi).
Reste à savoir en quoi et pourquoi cet objet perdu (narcissique) serait irreprésentable au moi. Peut-être est-ce en ce point que la régrédience aurait à faire retour vers l’état d’un psychisme à deux intégrant nécessairement la « capacité de rêverie de la mère » ou, plus généralement, sa propre organisation fantasmatique.
Les exemples cliniques donnés par C. et S. Botella situent le processus de régrédience du côté de l’analyste, comme voie d’accès à l’irreprésentable du patient. C’est donc par ses propres capacités à emprunter la voie régrédiente que l’analyste est supposé y parvenir. Sans minimiser l’intérêt de telles expériences, il faut cependant rappeler que c’est également – et le plus souvent – par la liberté associative de ses propre fantasmes que l’analyste y parvient, et ceci même dans les cas les plus difficiles. L’activité fantasmatique de l’analyste, pour autant qu’elle ne se trouve pas gelée ou paralysée par une identification négative au patient, reste donc en permanence sollicitée dans une fonction progrédiente pouvant étayer le blanc (effacement ou vide) des représentations et des fantasmes du patient.
Le recours régrédient à la figuration (supposée non représentative) n’est pas donc en soi une panacée. La capacité de régrédience de l’analyste ne prend de valeur positive que pour autant qu’elle suppose chez lui (normativement, sinon idéalement...) un « bon » fonctionnement impliquant d’utiliser souplement et de manière réversible régrédience et progrédience.
Arrêts sur images
Tel n’est évidemment pas le cas du patient lorsqu’il se trouve, transitoirement ou plus structurellement, en manque de cette mobilité.
J’évoquerai à ce propos le cas d’une analysante dont les rêves présentaient justement la particularité de s’attacher à un surinvestissement perceptif des images visuelles, excluant toute associativité et tout relais fantasmatique. On pourrait parler dans un tel cas d’un véritable « arrêt sur image » qui gelait toute espèce de processualité.
Mme D... est une femme hyperactive dont les difficultés évoquent une névrose de caractère assez discrète pour n’avoir pas entravé une excellente réussite sociale. Sa demande d’analyse a été directement motivée par une grave crise de couple succédant elle-même à une impressionnante série de deuils (mère et amis très proches).
L’analyse, fortement investie sur un mode narcissique, fut d’emblée scandée par des absences répétées, généralement rationalisées par des empêchements professionnels, révélant des résistances au transfert exprimées sur un mode agi. Bien que ces absences fussent pour moi clairement significatives de ces résistances dans des séquences transférentielles repérables, leur interprétation en ce sens resta longtemps lettre morte. Plus généralement, Mme D... refusait tout ce qui pouvait toucher à une dynamique fantasmatique inconsciente.
On ne pouvait dire néanmoins que sa propre vie fantasmatique fut absente de la cure. Bien au contraire, Mme D... montrait beaucoup d’intérêt pour tout ce qui pouvait stimuler son imaginaire conscient : littérature (particulièrement les contes et les récits d’aventures), cinéma, faits divers, etc. Elle pouvait en parler de manière très vivante, de même qu’elle se plaisait à raconter d’une manière romanesque les nombreux épisodes de son histoire personnelle.
Cependant, lorsqu’elle eut épuisé le plaisir évident qu’elle prit longtemps à ces récits, et tandis que je tentais avec peu de succès d’engager une analyse du transfert, son discours se fit de plus en plus pauvre et répétitif, s’attachant dès lors à reprendre indéfiniment les éléments les plus factuels de sa vie quotidienne. Je la sentais ainsi devenir de plus en plus « opératoire »...
Le plus surprenant pour moi était la manière dont elle rapportait et utilisait ses rêves en séance. Ceux-ci n’étaient ni pauvres ni factuels, au sens où on les décrit classiquement dans les structures dites « opératoires ». Ils témoignaient d’un important travail de condensation et symbolisation, mais sans jamais donner lieu à la moindre association qui puisse conduire à leur contenu latent. Mme D... se contentait de décrire avec une extrême minutie les images du rêve, elles-mêmes souvent plus statiques que dynamiques. Elle tentait d’en exprimer, parfois avec talent, les moindres nuances perceptives, principalement visuelles (formes, couleurs, relief, etc.), comme on pourrait le faire d’un tableau. C’était comme si ces images lui étaient données du dehors, tandis que la part subjective du récit se concentrait sur les affects éprouvés dans le vécu manifeste du rêve lui-même, évitant ainsi d’en ressentir l’actualité transférentielle. De même s’appliquait-elle à souligner les enchaînements temporels de ces images, fut-ce pour commenter indéfiniment leur incohérence logique.
Dans mon écoute, il m’était souvent facile de repérer le sens latent de ses rêves au travers de mes propres associations qui les reliait à des restes diurnes, à des mouvements de transferts ou à des éléments significatifs de son histoire infantile. Mais toute relance associative que je pouvais faire à partir de là ne faisait que renforcer la répétition d’une description factuelle – et surtout perceptive – du contenu manifeste.
C’est pourtant par la « voie royale » de l’interprétation des rêves, à laquelle je m’attachai avec opiniâtreté, que je réussis à sortir de l’impasse dans laquelle faillit sombrer cette analyse. Ces modalités d’interprétation étaient certes bien différentes de celles d’une pratique classique de l’analyse, dès lors que je dus m’appuyer bien plus sur mes propres associations que sur celles de ma patiente. Profitant de quelques rêves particulièrement significatifs, j’allai même jusqu’à adopter à leur endroit un discours quelque peu pédagogique. Insistant délibérément pour surmonter ses résistances, il m’arriva de lui montrer explicitement comment certains éléments manifestes de ses rêves pouvaient révéler de manière déguisée des fantasmes sexuels inconscients.
Je dus pour cela surmonter une importante gêne contre-transférentielle, voire un sentiment de transgression. C’était assurément mêler beaucoup de cuivre à l’or pur... C’était aussi prendre le risque de renforcer une position de passivité transférentielle déjà importante, sachant que cela rendrait encore plus difficile son interprétation. Je me suis alors rappelé, à l’appui de ma démarche, que Freud lui-même procédait souvent ainsi...
Peu à peu, Mme D... manifesta un intérêt nouveau pour ce qu’elle découvrait ainsi des aspects inconscients de son propre fonctionnement. Retrouvant la vivacité de ses curiosités infantiles, sans cesse occultées par les évitements d’une mère qui ne répondait jamais à ses questions et maintenait le plus grand secret sur sa propre sexualité, elle put s’engager plus librement avec moi dans l’investigation de ses fantasmes inconscients et de ses théories sexuelles infantiles.
Comme on peut s’en douter, cette analyse resta toujours limitée quant à ses effets d’introjection. Elle fut jusqu’au bout marquée par des agirs (absences soudaines et parfois prolongées), ainsi que par de brusques retours à des modes de fonctionnement anciens. Elle lui permit cependant d’échapper à une symptomatologie phobique qui menaçait de devenir invalidante ainsi qu’à des vécus plus ou moins persécutifs liés à une dépendance aliénante à l’égard de ses proches. Les bénéfices narcissiques en furent donc très marquants et clairement reconnus par elle.
De l’image au fantasme
On ne peut douter que les images – perceptives et motrices – soient à la base des représentations et des fantasmes. Elles en constituent l’étoffe, le matériau de base par lequel les fantasmes s’ancrent sur les expériences pulsionnelles les plus primordiales.
Le rêve, qui les fait apparaître dans un registre « hallucinatoire », assure une fonction régrédiente pour autant que les qualités du préconscient lui permettent d’assurer cette régrédience, tout en maintenant des liens signifiants avec le langage et la pensée consciente. C’est à cette condition que le rêve peut être une « mise en scène » des fantasmes inconscients.
Dans la plupart des cas, cette mise en scène hallucinatoire emprunte tous les registres disponibles, le préconscient mettant en liaison et en réseau les représentations refoulées et les traces irreprésentées des expériences primaires. Les traces sensorielles de l’expérience de satisfaction, tout comme celles des vécus traumatiques des débuts de la vie, sont inscrites dans le corps érotique, lui-même précocement investi par la pulsion sexuelle (le « sexuel primordial » ?). Les perceptions liées au monde extérieur (principalement à l’objet d’étayage) sont elles-mêmes investies, en association avec ce vécu sensoriel, par le psychisme-à-deux de la dyade primitive.
Les défauts de liaisons peuvent alors inscrire une carence fonctionnelle de cette « matrice originelle du fantasme ». Il s’agit généralement d’excès d’excitation traumatique, dont les causes peuvent être très diverses. C’est alors, du fait de la défaillance de ce contenant psychique (de sa fragilité ou de son insuffisante autonomisation), que l’irreprésenté peut devenir irreprésentable.
Il me semble en effet utile de distinguer irreprésenté et irreprésentable, dans la mesure où l’aboutissement d’un processus analytique psychiquement interactif (tel que celui décrit par C. et S. Botella) est bien d’investir ou de réinvestir les voies de la représentation. Ceci ne devient nécessaire que pour autant que le fonctionnement autonome du patient ne suffit pas à le permettre sur le modèle du rêve.