2001
Revue française de psychanalyse
L'action de la forme
L’action de la forme
Laurence Kahn
72, boulevard Richard Lenoir75011 Paris
I – PROFONDEUR : LE CHEMIN INDIRECT
L’homme parle, il est la source. Mais la parole ne représente plus l’homme, elle le présente. La blessure infligée par Copernic et Darwin ne s’est pas résumée à la découverte humiliante de la soumission de l’humanité à un ordre naturel, cosmique et animal, dont elle ne possédait pas le gouvernement. Elle a correspondu à une crise de la pensée dont l’effet fut aussi la perte de la croyance dans la légitimité qu’assurait la cohérence entre l’ordre des choses et l’ordre de la représentation et du langage. Ce que Freud fait sien sous le terme de correction kantienne
[1] – se référant à ce que Kant nommait, lui, « révolution copernicienne » c’est-à-dire « critique » –, signe ce moment où la raison théorique prend acte de sa finitude : les faits sont des effets ; le perçu n’est pas le réel. Les choses et nous-mêmes sommes les terres étrangères, externe, interne, auxquelles nous n’accédons que sous l’aspect des formes que nous appréhendons. Entre le monde et ce qui de lui s’avance jusqu’à nous, obligation est donc faite de concevoir les opérations par lesquelles le donné nous est donné. Qu’il s’agisse des conditions
a priori de la connaissance, du régime invisible de l’engendrement des langues, des lois déterminant l’évolution des espèces ou de la compréhension des événements historiques comme expressions manifestes d’un mouvement inconnu des acteurs, chaque fois doivent être inventées les modalités de la transformation par laquelle nous avons accès à un fond en lui-même, par lui-même insaisissable
[2]. Un fond qui est tout à la fois réserve et fondation, retrait et impulsion, mais qui toujours nous renvoie au principe d’une origine inconnue parce que dérobée à la conscience et à la volonté. Entre la source et l’effet, s’enchâsse l’activité imperceptible d’un travail producteur de sa propre expression. Ceci, la psychanalyse naissante le reçut en héritage.
Nous sommes donc condamnés au détour. Assujettis à la forme, espérant y déceler ce qui s’y dérobe, nous l’interrogeons inlassablement afin qu’elle nous dévoile ce qui nous meut. Dévoilement partiel, fragmentaire, fugitif, rencontré par les chemins obliques et les voies traversières, dévoilement instable et qui sans cesse retourne à l’oubli, dévoilement payé au prix fort de la construction. « L’unité de ce monde, écrivait Freud à Lou Andreas-Salomé, m’apparaît comme allant de soi, ne méritant pas d’être mentionnée. Ce qui m’intéresse, c’est la séparation et l’organisation de ce qui autrement se perdrait dans une bouillie originaire. »
[3] L’inquiétude de la quête n’est certes pas le lot exclusif du psychanalyste. Convoqués par le même élan et dans le même désarroi, le philosophe, le scientifique, le peintre et le poète scrutent et agencent les surfaces pour que parle le fond. Mais à vrai dire peu importent la méthode, l’outil, le geste : chaque fois le dispositif, le simple fait qu’il y ait dispositif, trahit le cheminement indirect, la perte irréversible du tracé immédiat, la privation sans appel du reflet de la chose dans son expression.
Non que l’expérience ait jamais cessé d’être immédiate. Mais, inscrite au fronton de celle-ci, la mise en garde nous avertit que ce qui apparaît n’est pas ce qui est. Mise en garde purement platonicienne, pourrait-on se dire, qui, à l’aube de la pensée occidentale, nous alertait contre les pouvoirs de l’illusion qui affectait le voir mais dont le dire n’était nullement exempté : si la ruse de l’image nous faisait perdre de vue sa valeur d’ « icône » pour mieux nous tromper par l’enchantement du « phantasma », le langage, lui, parce qu’il est d’une « certaine qualité », demeurait l’instrument impuissant à s’emparer des réalités premières
[4]. Déjà l’écart entre l’être et sa qualité était vertigineux, et l’enjambement d’un tel gouffre la tâche humaine par excellence. Tâche, nous le savons, impossible.
Surplomb
Mais la découverte freudienne, rompant à son tour avec la tradition, ne s’est pas effectuée sous le signe de la mise en garde et encore moins sous celui de l’être. Si illusion il y a, ce n’est pas le principe d’un ici dont il faudrait se déprendre pour gagner un ailleurs, territoire de la vérité, qui oriente la recherche. Dans le face-à-face que la psychanalyse a engagé avec l’impensé, l’ailleurs est ici, l’empreinte est sous nos yeux, la trace, sous des formes infinies, à la surface. Assurément la notion de « psychologie des profondeurs » indique combien l’envers obscur et invisible participe de la conception, et les termes d’ « enfoncement » ou de pénétration, qui parcourent l’ensemble de l’œuvre, signalent à quel point l’épaisseur, la sédimentation de nos représentations sont l’enjeu premier de la conquête. Mais tant la critique de la métaphysique que la revendication scientifique soutiennent constamment Freud dans la distinction précise qu’il opère entre ce qui relève de l’interprétation de l’expérience perçue et ce qui procède de la spéculation théorique. C’est dans l’écart entre l’acte d’interpréter et la conception de l’appareil qui produit le matériau à interpréter, que se sont imposés non seulement le démantèlement de l’hégémonie de la conscience, la division du sujet et la découverte de son aliénation, mais encore la nécessité de concevoir le travail qui, dans la vie psychique, aboutit à cette scission. Une scission qui en retour, et sous l’effet d’une autre partie du même travail, produit des rejetons que nous appelons formations. Le travail est donc la mesure de l’ensemble des opérations effectuées par l’appareil, qui déterminent autant ses limitations que ses créations. Que l’on conserve ou non la référence biologique de Freud telle qu’elle lui a permis d’élaborer le concept de pulsion – paradigme du concept-frontière parce que hypothèse organisatrice de la première « forme », forme inconnue dans sa primarité
[5] –, la notion de travail engagera toujours et de toute nécessité le substratum d’une énergie qui, au minimum, sera conçue comme énergie du vivant. Ce que Freud, à sa manière, soulignait lorsque, pour évoquer le roc des choses dernières que nous avons pris le pli de nommer « roc du biologique », il en appelait au
gewachsenen Fels
[6], au roc de la croissance au sens où la nature est croissance, ce que savaient si bien les Grecs lorsqu’ils la nommaient
phusis.
Mais l’essentiel avec les concepts de travail et d’énergie, c’est que, étant au centre de la description métapsychologique, ils en subvertissent constamment le tracé : parce que, par eux, les lieux de la pensée cessent d’être des territoires, parce que, par eux encore, seul le mouvement, les mouvements, peuvent rendre compte des événements psychiques, parce qu’enfin les qualités relèvent désormais non d’états mais de passages. « L’homme, poste mobile – dans un champ d’énergie », notait Valéry dans ses
Cahiers
[7]. La mobilité est avec Freud celle de l’appareil à transformer. Non que l’immobile soit absent de l’expérience. Mais la conservation, l’arrêt sur image, le plus résistant, le plus inébranlable dans son invariabilité ne sont discernés que sur la toile mouvante des changements, des migrations, des métamorphoses. C’est sur fond d’instabilité que se dégagent et se repèrent la fixation, l’inaltérable, leur obstination répétitive. Et l’immuable, loin de nous donner accès à la « chose » grâce à son invariance, ne nous en barre que plus hermétiquement le chemin. Car la voie n’est jamais à dire vrai que celle de la surface, celle offerte par les expressions, celle créée par les formes qui « émergent », silhouettes connaissables de l’inconnaissable.
De ce point de vue, on peut se demander si la « profondeur » n’est pas la ruse conceptuelle qui permet à l’analyste de construire le surplomb de son regard, de son écoute et de son entendement. Une ruse « visuelle » en quelque sorte, requise par la prolifération infinie des formes sous lesquelles se présente le recel du refoulé, et qui nous accorde ce mouvement « d’élévation » au-dessus de perceptions sensorielles primaires, nécessaire à la pensée
[8]. Envisageons-le. Envisageons, dans le même mouvement, de prendre au pied de la lettre la revendication mainte fois réitérée par Freud de s’appuyer sur des “ fictions » : fiction de l’échafaudage psychique qu’il ne faut pas prendre pour le bâtiment ; fiction du modèle de l’arc réflexe ; fiction encore dans le « Complément métapsychologique à l’interprétation du rêve », et il s’agit cette fois, ni plus ni moins, de celle qui nous fait penser que nous n’avons pas toujours possédé la capacité de différencier les perceptions des représentations intensément remémorées, fiction qui postule donc qu’au début de notre vie psychique nous hallucinions effectivement l’objet satisfaisant
[9]. En donnant tout son poids au caractère fictif de la construction théorique, l’écart entre la surface et le fond ne se réduit-il pas soudain, tandis que le tissu des manifestations réclame à nouveau d’être exploré, précisé, pour rendre compte de l’interprétation et de son impulsion ?
Car c’est bien sous le coup de ces expressions, de leurs transmutations et de leurs retours, de leurs intrications aussi – entre celles qui semblent s’imposer du dehors, comme agencées sur la scène du patient, et celles qui nous paraissent surgir du dedans sous le coup de l’action du transfert, entre celles qui semblent n’émaner que de la parole et de son amphibologie et celles qui prennent une coloration visuelle troublante, entre celles qui se disent et celles qui se sentent –, c’est bien sous le coup de l’ensemble de ces expressions que nous recevons comme autant de figurations, c’est-à-dire de défigurations, issues de l’insistance, de la résistance, de l’amour et du désir, que nous interprétons. Des expressions que nous rapportons à un fond, leur moteur, parce que, comme le dit si violemment Freud dans les
Nouvelles Conférences, « la gêne continue à s’emparer de nous, lorsque, habitués à l’atmosphère du monde souterrain, nous nous mouvons dans les couches supérieures, plus superficielles de l’appareil psychique »
[10]. Mais des expressions aux prises desquelles nous sommes dans la surface de réception que constituent non seulement notre écoute mais tout notre système sensoriel. Le surplomb octroyé par la profondeur serait en quelque sorte le pendant, du côté de l’analyste, de cet autre surplomb
[11], requis du patient afin qu’il reconnaisse malgré tout dans la réalité qui se présente sous l’effet du transfert le reflet du passé oublié.
Le pacte avec le diable
Que la figurabilité soit le thème de ce congrès, auquel je vous remercie vivement de m’avoir conviée, nous invite à réaborder la terra incognita des expressions sous l’aspect de leurs conditions. À remettre cette complication sur le métier : la surface et le fond, la forme et la force, la présentation et la représentation, l’image, sa visualité, son arrêt, son mouvement. À l’envisager modestement, par petits biais et angles réduits, par petites quantités aussi, effrayé que l’on est par l’ampleur de la tâche. Car, à bien y réfléchir, qu’est-ce qui ne relève pas de la « figurabilité » dans l’action de notre pensée, si l’on considère que la qualité sensible est la condition de possibilité du penser ? Jusqu’où devons-nous étendre les limites de la perception sensible qui entre en jeu dans ce que nous nommons fait psychique ? Et quelles sont ces étranges valeurs – celle par exemple de l’intensité, qu’elle nous alerte par son excès ou par son défaut – qui s’amalgament au dire et déterminent en partie nos inférences et notre interprétation ? Parce que, dans la relation analytique, le discours du patient et la perception que nous en avons sont infiltrés de part en part de manifestations qui « figurent » hors les mots et le sens, et que celles-ci participent de la présentation dont nous cherchons à nous faire une représentation, le thème de la figurabilité nous engage à revenir sur l’apparaître et son tourment.
Je dis tourment parce que la raison, dans son imprudence et son élan, veut toujours l’au-delà. Si la découverte freudienne devait donc être inscrite sous le signe d’une mise en garde, je n’en vois pas d’autre que celle requise par cela même qui anime son mouvement. Le vœu faustien, dont le paradigme dans la théorie est l’invocation de la sorcière métapsychologie, se soutient intrinsèquement du péril d’outrepasser la limite de ce qu’il est permis de connaître. Péril « apathique » lorsque Freud le souligne dans
Au-delà du principe de plaisir pour revendiquer la légitimité de la spéculation au-delà de l’observation. Mais menace alarmante lorsqu’il prend le visage du solipsisme de la conviction délirante. L’inconscient n’est qu’une hypothèse, rappelle Freud, quand bien même « nous nous sommes habitués à opérer avec lui comme avec quelque chose de sensoriellement palpable »
[12]. Là réside l’écueil majeur : la qualification sensible, condition de toute conception et de toute création, est aussi l’allié redoutable de la conviction. Le danger est bien alors que nous prenions les effets tangibles pour les hypothèses et que nous exploitions les menus indices, sur lesquels nous sommes contraints de travailler, de manière illimitée, à la manière de la parano ïa combinatoire. La conviction trouve toujours dans nos sens son soutien le plus fidèle et le plus ambigu.
Que la tâche du psychanalyste soit de donner forme à l’inconnu dit la mesure du pacte avec le diable. Car l’exigence « plastique », celle qui veut par exemple que nous « tentions de visualiser le psychique »
[13], s’insinue dans chacune de nos procédures. C’est par elle que nous concevons le fait à partir de son effet et que, dans le même mouvement, nous nous figurons l’appareil qui les produit. Immense puissance de la forme, donc. Immense impuissance aussi bien, qui n’a échappé ni à Valéry ni à Wittgenstein, lesquels, pour des raisons toutes différentes, adressèrent à la construction de ce déterminisme une commune critique : il s’agirait là d’une « manière de voir » ou d’ « exprimer » et de ses accointances langagières ; en somme d’un système de notation
[14]. Lorsque Freud souligne le reproche fait à l’hypothèse de l’inconscient d’être
phantastisch, lorsque, dans le même texte, il propose en guise de « délassement » de substituer à la
Phantastik de la science une « présentation » poétique, lorsque, vingt ans plus tard, il hésite une ultime fois entre plusieurs « présentations » possibles de sa découverte et compare finalement la situation du psychanalyste à celle du physicien observant les effets de l’électricité sans en connaître l’essence
[15], n’avoue-t-il pas constamment le tribut payé à la figuration ? Et pourtant, il refusa le projet d’un film sur la psychanalyse car, disait-il, il « ne tenait pas pour possible de présenter nos abstractions de façon plastique ». Autre manière de dire que la tâche du psychanalyste demeure comparable à celle du scientifique dans l’exacte mesure où l’un et l’autre cherchent à découvrir derrière les qualités directement perçues de l’objet un état des choses réel moins dépendant des particularités de nos organes sensoriels. Qu’un tel accès soit limité par le fait même que « nous sommes obligés de traduire toutes nos déductions dans le langage même de nos perceptions », ne nous dispense pourtant pas d’en soutenir le projet.
De ce point de vue, la question de la figurabilité relance immanquablement le conflit fondateur de la psychanalyse : abandonner le point de vue scientifique sur l’appareil et ses procédures, faire valoir essentiellement sa fonction de « créativité » au sens où l’activité de l’imagination et du fantasme sont les voies que nous empruntons toujours pour créer le monde et nous-mêmes, n’est-ce pas faire basculer l’ensemble de l’édifice sur le versant d’une « esthétique » ? Un conflit fondateur assurément, dont on saisit par exemple la trace lorsque, tour à tour, Freud porte plainte contre la trahison de la pensée par l’image – ce qu’il mentionne explicitement lorsqu’il revient sur le malentendu engendré par la métaphore géographique de l’appareil psychique et de ses régions –, mais qu’il reproche à la phrase sa limitation, son impuissance à rendre compte de la simultanéité et de la superposition des processus psychiques et de leurs produits, enserrée, ligotée qu’elle est par la contrainte temporelle de son développement : et Freud de recourir, trente ans plus tard, à la vision d’une Rome demeurée coprésente à elle-même dans tous ses remaniements, pour figurer l’hypothèse de l’atemporalité de l’inconscient. La clé de voûte de cet affrontement est le hiatus imparable, placé non seulement au cœur du travail psychique mais au centre de sa figuration, qui tient à l’hétérogénéité radicale du langage et de l’image. Ce que nous rappelle inlassablement la figurabilité : si la pensée en image est un penser toujours imparfait
[16], la pensée en mots veut oublier que la conscience a besoin de voir pour concevoir. L’appel à la po ïesis du langage, qui prend appui sur le pouvoir de transférence de nos analogies et de nos métaphores, ne tempère-t-il pas excessivement ce dilemme du dissemblable ?
Immense impuissance de la forme qui nous tient irrévocablement dans le périmètre de nos liaisons conscientes, immense puissance qui restitue néanmoins l’invisible à la visibilité. « Qu’aperçois-je ? des formes, et quoi encore ? des formes ; j’ignore la chose », écrivait Diderot
[17].
II – TRAITEMENT DE LA SURFACE : L’ATTENTION EXCITÉE
Sur un point, Freud ne varie pas d’un bout à l’autre de l’œuvre : notre seule lumière dans l’obscurité des profondeurs est la conscience qui défie l’explication mais dont l’expérience est aussi évidente qu’universelle. De cette évidence, qui s’est jusqu’alors présentée comme un « mur », qui a reconduit les philosophes dans l’erreur toujours identique d’assimiler le psychique au conscient, qui s’oppose comme un obstacle interdisant tout pas au-delà, il faut faire un outil. C’est à la méthode de l’association libre, à « ce moyen artificiel » permettant d’augmenter « la capacité productive » de nos organes sensoriels et leur rendement, que Freud confie la charge de renverser la clarté
[18]. En orientant le regard vers l’incohérence, en détournant l’attention de ses intérêts communs, en soustrayant la conscience à la représentation-but ordinaire de la vigilance, on laisse sa vacance aux prises avec les nouvelles représentations-buts qui s’emparent du champ perceptif et, dans ce déroutement total que Freud nomme aussi « relâchement », on exige alors la même concentration que dans l’usage ordinaire de la pensée. La perception du désordre et la recherche d’un ordonnancement sensé feront alors de l’interprétation « la fente de la fenêtre » par laquelle il est permis « de jeter un regard » non seulement sur le désir inconscient mais sur l’intérieur même de l’appareil
[19].
La lacune et la scène
L’invention d’une telle méthode suppose donc tout à la fois une déprise et une reprise de la surface perceptive. Le premier temps critique correspond au moment où Freud saisit ce qui, dans l’aptitude de Charcot à se figurer le désordre de l’hystérie sous forme de tableaux vivants, a interdit à celui-ci de « perdre de vue » le spectacle, selon les mots de J.-B. Pontalis
[20]. Devant « l’œil de l’esprit » de ce visuel, le théâtre des corps se confondait avec le théâtre de la vision, et la surface de la manifestation occupait toute la surface de l’observation. Ce dont Charcot aurait sans doute pu se déprendre s’il n’avait pas hésité devant l’assimilation de l’hystérie à la possession. La scène indiquait en effet qu’un agent inconnu œuvrait en dehors de la conscience. Qu’il ait substitué à la terminologie superstitieuse du démon celle scientifique de la réminiscence, il aurait alors rencontré la source de cette activité inconsciente à travers son affect et son dialecte : la source était mnésique, les mots étaient les exécutants de fausses liaisons, la langue parlée sur cette scène était perdue de mémoire.
C’est cette théorie de la lacune qui permet à Freud de se dégager de la scène comble de la crise hystérique. En disant que la désarticulation du visible par le langage constitue l’acte de naissance de la psychanalyse, nous disons seulement qu’une autre surface est venue s’interposer, qui a fracturé la scène exhibée en désignant l’existence de coulisses. Quand il prend l’hystérique au mot, Freud déprend la vision de la captation exercée par le spectacle, et il la déprend doublement. D’une part en ce que, la paralysie hystérique se moquant visiblement de l’anatomie, les atteintes organiques révèlent leur enracinement dans les sens communs de la langue, support des représentations en jeu dans le symptôme. Et, d’autre part en ce que, la magie du mot prenant à revers la scène visible, le trouble psychique dévoile l’action d’une scène manquante. « Combler » cette lacune, rendre le souvenir perdu à la mémoire se présente dès lors comme le but du traitement.
Mais, ce faisant, on voit comment la critique freudienne, ayant ainsi affranchi le symptôme tout à la fois de sa réalité anatomique et de sa substance visible, paye au prix fort cette émancipation, car une autre réalité est alors appelée. La tentative d’identifier le corps étranger interne implique en effet que l’on parvienne à faire sortir des coulisses le souvenir pathogène. En avançant l’hypothèse d’un fondement historique, matérialisé dans le souvenir, la démarche laisse momentanément pour compte le centre même de la découverte, c’est-à-dire la création de cette forme transformée, produite par la mémoire et par les mots. La recherche active de la scène de séduction veut faire s’avancer sur le devant du théâtre l’objet même, agent du trauma. Ce que fait voler en éclats l’effondrement de la neurotica est avant tout cette représentation-but.
Modification de l’écoute
Si, de 1895 à 1897, entre l’analyse du rêve de « l’injection faite à Irma » et l’effondrement de la neurotica, et alors qu’il reste les yeux rivés sur l’énigme de l’hystérie, si, durant toute cette période d’avatars théoriques et de déboires cliniques, le rêve demeure la seule chose sûre pour Freud – ce qu’il ne cesse de répéter à Fliess –, c’est dans l’exacte mesure où le rêve le déroute de cette représentation-but. D’une part, parce qu’il l’exempte partiellement du poids de la réalité – partiellement seulement puisque le rêve apparaît aussi sous le jour du souvenir et de son retour. Mais bien davantage parce que le déguisement du rêve et l’élucidation de son mécanisme contraignent le regard à se réorienter vers le processus lui-même. Tandis que la scène de séduction, réclamant validation, réglait l’attention vers l’objet du recel. L’effondrement de la neurotica ne fait donc pas que délier le fait psychique de son amarre dans l’ordre des causes réelles. Il co ïncide avec une modification radicale de la conception de l’écoute et, par conséquent, de l’usage de l’attention dans la cure. Celle-ci libérée du tribut payé à la concordance de la vérité et de la réalité, ce sont les formations multiples, infiniment variables, perpétuellement discontinues, auxquelles chaque sujet est soumis de la manière la plus intime et la moins prévisible, qui doivent désormais en régler le cours. L’invention du fantasme procède de ce second temps critique.
L’amour du détail et du fragmentaire commence pour Freud avec l’autoanalyse, parce que c’est là, dans le désordre des fragments et la discorde des temporalités, que se présente à lui la logique irrationnelle des qualifications psychiques. Car c’est bien la théorisation des processus de qualification qui déboute la pratique de la fouille de son statut de paradigme technique. Non que la métaphore archéologique perde au long de l’œuvre sa puissance figurative. Mais elle est désormais assortie d’une correction capitale : c’est dans la surface que se tient l’épaisseur et le discours contient celle-ci de part en part en portant au jour ce qu’il ne sait pas. De sorte que la perte, contrairement à ce que connaît l’archéologue, n’est pas pour l’analyste sans retour. L’objet disparu est encore là, certes inconnu, mais néanmoins présent, cette présence méconnue cherchant à reconquérir les indices qualitatifs indispensables pour se faire connaître de la conscience. Parce que le vivant ne cesse de produire le plus ancien sous la forme du plus actuel, le transfert et sa « croissance » seront les promoteurs de la requalification sensible du sexuel et de l’infantile refoulé.
Ce n’est donc plus sur la scène ou dans les coulisses dérobées au regard que se déroule la tragédie infantile. Dans la salle, les spectateurs sont eux-mêmes et à leur insu les acteurs de ce drame dont il ne faut pas chercher d’autre arène que les manifestations qui surgissent dans la cure. Ce que Freud dit autrement lorsque, dans la discussion d’un exposé très kantien de Tausk, il rappelle que « la forme est le précipité d’un contenu plus ancien ». « Un contenu, ajoute-t-il, a en règle générale une histoire ; les stades plus anciens du contenu actuel ont laissé leur forme. »
[21] Entendons bien : la mémoire est désormais dans la forme.
Si la lacune demeure donc le territoire, la nature de son comblement change. À la surface hétéroclite de ce que le sujet perçoit de lui-même, à ses actions dont la conscience ne parvient pas à rendre compte, aux souvenirs qui se révèlent n’en être pas, aux lapsus, aux actes manqués, aux symptômes, aux rêves enfin, à tous ces agencements rebelles au sens, on affectera un pouvoir de signification. Car leur étrangeté, loin de les disqualifier, trahit au contraire leur « productivité ». Leur rendement psychique, au sens plein du terme, tient au fait que, à l’insu du sujet, ils « présentent » ce que le refoulement a écarté de la représentation. L’hypothèse de leur valeur d’actes psychiques complets, c’est-à-dire en droit de revendiquer leur insertion dans la trame de tous nos actes psychiques, est le postulat de l’investigation et l’incipit de L’interprétation du rêve. Mais, en vérité, la puissance heuristique du postulat tient au fait que la spéculation a renoncé à l’histoire. En appui sur une théorie de la forme, il fait appel aux lois de la chimie des corps, de leur fragmentation et de leur recomposition. Si la matière première est toujours bien le souvenir, celui-ci n’apparaît plus sous le jour d’une précieuse rareté qui tiendrait à son évanouissement, lequel nous ferait parler en direct la langue vivante de l’oubli. Ce sont tous les souvenirs, leur masse, c’est-à-dire la masse de toutes les perceptions inscrites sous la forme de traces, qui se prêtent à la désagrégation, à l’amalgame, à la recombinaison.
La chimie du « plastique visuel » ne nous avoue donc pas seulement comment notre mémoire falsifie sous l’effet du désir. Elle montre l’opération elle-même, elle montre comment l’image « est détachée du vécu », comment, délestée de sa valeur de renvoi au perçu réel qui fut pourtant sa source, elle est devenue une pièce mobile, agençable selon les lois d’une organisation par affinités qui fait absolument fi de la logique de la référence. Les formes, qui apparaissent comme manifestations, ne sont plus ni des reflets ni des reproductions, fussent-elles inversées ou lacunaires, mais des expressions produites par recomposition des formes perceptives, lesquelles se prêtent à toutes les opérations de substitution. Combler la lacune consiste donc à prendre acte de l’impuissance de la conscience à décrire l’insertion de certains actes, et, à partir de cette « lacune observable », à inférer d’autres actes, à en supposer d’imperceptibles qui, seuls, peuvent expliquer ce que nous percevons. « Quand nous disons : ici est intervenu un souvenir inconscient, écrit Freud tout à la fin de sa vie, cela veut dire : ici est arrivé quelque chose, pour nous tout à fait inconcevable, mais qui, s’il était parvenu à notre conscience, n’aurait pu être décrit que de telle et telle manière. »
[22] La lacune s’avère ainsi le territoire de l’inférence qui, d’une forme, donne accès à d’autres formes : formes intermédiaires, formes interprétées, formes toujours issues de transpositions, dont la chaîne est infinie comme la vie. Mais la conception de ces maillons intermédiaires – qu’ils soient appréhendés comme le produit de l’activité de l’appareil psychique ou envisagés comme la création du travail analytique qui, en les instaurant, emprunte à rebours le chemin du conscient vers l’inconscient –, cette conception a supposé que, corrélativement, soit inventée la méthode qui permette leur perception.
L’attention à l’excitant
La méthode de l’association libre est une méthode de traitement de la surface. Elle somme la conscience de se déprendre du face-à-face avec la pièce manquante et elle engage l’usage de l’attention à contre-emploi. À contre-emploi puisque le fonctionnement du dispositif, c’est-à-dire l’emploi de cet « état qui présente une certaine analogie avec l’état d’endormissement » est pour le moins paradoxal : l’attention, tout à la fois priée de prendre en compte ce qu’elle élimine usuellement pour conserver sa vigilance et invitée à se saisir des « représentations non voulues » en les traitant comme des représentations voulues, est incitée à « palper », à « tâter » la surface sensorielle de la conscience
[23]. Dans une même attitude, la conscience doit donc tout à la fois être l’œil qui perçoit et l’objet qui est perçu. Le démantèlement de la conscience telle que l’a jusqu’alors conçue la philosophie va donc bien au-delà du fait de ne lui octroyer rien que la fonction d’un organe sensoriel. Prenant au pied de la lettre la double attache de l’attention, à la fois perpétuellement mobile et néanmoins apte à arrêter le cours mouvant des images qui se présentent, elle confère à ces formes qui émergent en lisière le pouvoir d’engendrer une nouvelle régulation et un ajustement endo-perceptif tels que l’arrière-monde de la pensée puisse entrer dans le champ de la pensée. Dédoublement de position qui correspond à la scission entre l’activité de la saisie et la passivité de la réception, l’une et l’autre se conjoignant dans le retournement de la conscience sur elle-même sous la forme de l’auto-observation.
La « profondeur » veut-elle dire ce dédoublement et ce retournement ? Sa conception s’écarte en tout cas radicalement de toute conception phénoménologique. Lorsque Merleau-Ponty fait de la profondeur l’autre dimensionnalité de la perception, celle creusée par l’ « autre côté », dans l’empiétement et l’adhérence réciproques du corps et du monde, il lui attribue une négativité, constitutive de la membrure d’invisible du visible. Il s’agit de la profondeur impliquée dans la
Gestalt même, « figure sur fond,
Etwas le plus simple », celle par laquelle les « vues » coexistent, celle « qui fait que les choses ont une chair »
[24]. Pour le philosophe de
L’œil et l’esprit, si la vision est palpation par le regard, il n’y a précisément pas de dédoublement. Pas même deux feuillets, écrit-il, mieux « une Visibilité tantôt errante, tantôt rassemblée ». Tandis que la théorie freudienne implique une division de la conscience perceptive, entre surface de réception et activité de perception, et ce dédoublement est le produit de la découverte promue par le rêve.
On peut se demander d’ailleurs jusqu’à quel point les formes et leurs défigurations, révélées par les opérations du rêve, ont coopéré à l’invention du narcissisme, intriquées qu’elles sont dans l’hypothèse de l’auto-observation. En 1923, après que la théorie du moi et de ses instances a été développée, Freud écrit : « On entend à l’occasion manifester de l’étonnement de ce que le moi du rêveur apparaît deux ou plusieurs fois dans le rêve manifeste, une fois en propre personne et les autres fois caché derrière d’autres personnes. L’élaboration a de toute évidence déployé ses efforts pendant la formation du rêve pour en finir avec cette multiplication du moi qui ne rentre dans aucune situation scénique, mais par le travail d’interprétation elle est réinstaurée. Elle n’est pas, en soi, plus remarquable que l’occurrence du moi sous plusieurs formes dans une pensée éveillée, notamment lorsque le moi s’y décompose en sujet et objet, s’oppose comme instance observante et critique à l’autre part, ou compare son être présent à un être remémoré, passé, qui fut aussi un jour moi (...) Mais que toutes les personnes qui surviennent dans le rêve doivent avoir valeur de parties clivées et de représentances du moi propre, c’est ce que je voudrais repousser comme une spéculation sans contenu ni justification. Il nous suffit de maintenir que la séparation du moi d’avec une instance observante, critiquante, punissante (idéal du moi) entre aussi en ligne de compte pour l’interprétation du rêve »
[25].
Dès
L’interprétation du rêve, la part prise par la conscience critique dans la fabrication du rêve était relevée par Freud. Une part qui se manifeste justement sous les traits formels de la cohérence, par effacement des contradictions, fabrication de relations d’apparence logique et refonte de tous les éléments en un ensemble répondant à l’exigence d’intelligibilité. Cet aspect de cohésion compréhensible, qui fait croire soudain que le rêve a le sens de son scénario, laisse présumer que l’activité perceptive de la conscience joue là sa partie, entrant en action dès le début de la formation du rêve pour poser ses conditions et sélectionner le matériel apte à la figuration. Mais que « l’œil de la conscience » participe ainsi à la déformation du rêve, traduit aussi le fait que la conscience est effectivement « excitée » par le rêve. Davantage, la fonction centrale du rêve – présenter comme accompli un désir refoulé – ne peut être comprise en dehors de cette « attention à l’excitant », toujours maintenue durant le sommeil. Le rêve n’est un moyen détourné de contourner le refoulement, une méthode indirecte de présentation à la conscience de ce qu’elle repousse hors de son champ, que parce que « chaque fois le rêve éveille ». L’élaboration secondaire soumettant le contenu de perception du rêve aux mêmes « représentations d’attente » de la conscience que tout autre contenu perceptif, le désir inconscient peut ainsi pénétrer de force dans la conscience
[26].
Désarticulation de la surface
La notion de travail du rêve se révèle donc en appui sur tous les aspects de la perception, reliée à la sensation. Parce que, tout d’abord, la méthode qui en permet l’invention s’appuie sur cet unique instrument. Ensuite, parce que, durant le sommeil, « nous savons assurément que nous dormons et nous savons que nous rêvons » : l’alerte calmante donnée par la censure au rêveur, lorsqu’elle se voit débordée par la présentation du désir interdit, n’en est-elle pas la meilleure preuve ? « Dors », lui dit-elle, « laisse donc, ce n’est qu’un rêve ». Enfin, parce que la conscience endormie non seulement perçoit les qualités visuelles et acoustiques fournies par la mise en forme du rêve, sa
Umformung, mais aussi les signaux de plaisir et de déplaisir qu’elle émet au contact de la présentation de ce qu’elle refuse. « Le pouvoir d’exciter la conscience grâce aux qualités acquises » élucide donc d’un seul tenant la conformation du rêve et sa fonction
[27]. Il ouvre l’accès de la représentation refoulée à la conscience, sans alerter celle-ci au point de la réveiller ; il réalise l’accomplissement et protège le sommeil.
Mais on voit comment c’est toujours à partir du destin des formes que s’invente la représentation des forces. La « force présentante » comme « la force censurante », qui concourent ensemble à la création de la forme déformée et sont supposées régler le cours de l’attention dans le développement des associations, ne sont inventées en tant que puissances qu’à partir des signes perceptifs qui affectent le sujet. Signes visuels du rêve remémoré, signes affectifs qui émanent de son oubli ou de son souvenir, signes de la résistance, que ceux-ci soient objectifs – « les idées incidentes manquent ou s’éloignent du sujet traité » – ou qu’ils soient subjectifs – « le patient éprouve de sensations pénibles quand il se rapproche du thème »
[28] –, c’est toujours à partir de la surface que se conçoivent ensemble les opérations de figuration et la constitution de l’appareil à figurer, les opérations de l’interprétation et la méthode qui permet l’interprétation.
Que la découverte de l’élaboration secondaire aboutisse à une ferme prescription technique – négliger la cohésion et traiter le rêve « en détail » et non « en masse » – n’indique pas qu’un fond serait à saisir au-delà de cette forme mais seulement que les représentations refoulées, qui à l’origine « avaient formé une charpente », ont été soumises à la pression d’un travail par lequel « les morceaux sont tordus, morcelés, réunis comme des glaces flottantes »
[29]. L’attention, flottante elle aussi et mobile, fragmentera à son tour ce conglomérat, déliant l’apparence illusoire de cette cohésion, empruntant les mêmes frayages, les mêmes lignes de force et de faiblesse que celles pratiquées par le travail. Mais travail, force, faiblesse décrivent d’abord les actions de désarticulation de cette surface dont on ne sait finalement quelle est l’instance créatrice.
Car, à y regarder de près, si l’action de la censure semble n’être nullement créatrice et n’avoir qu’une fonction inhibitrice, songeons seulement que les pensées latentes du rêve ne sont pas conscientes avant l’analyse. C’est grâce au contenu manifeste, c’est-à-dire grâce à ce produit de l’instance défensive, que nous entrons en contact avec elles. De sorte que l’interdiction peut être vue sous le jour de la permission, la censure étant cela même qui crée l’objet en même temps que le passage. La production de cet état formel, dont la particularité est son aptitude à « devenir conscient », exige par conséquent que l’on fasse encore retour vers la conscience. La considérer à même de percevoir un contenu « donné ailleurs » implique de prendre très au sérieux la dichotomie entre le processus du « devenir conscient » et la capacité représentative de la conscience. L’acte de devenir conscient grâce à une présentation n’est en rien similaire au processus du « être posé » ou « être représenté » par lequel la conscience pose devant l’esprit ce qui est son objet de pensée
[30]. Il faut donc tenir compte de l’écart – soutenu par les emplois parfaitement discriminatifs des termes
Vorstellung et
Darstellung sous la plume de Freud – par lequel sont distingués le contenu idéationnel et référentiel de la « représentation » et la « présentation » en mesure, elle, de se délier apparemment de tout système de référence
[31].
L’écart entre l’être-là de la présentation, immédiateté perceptible, et la représentation en appui sur la médiation de la reproduction réflexive, cet écart qui s’ordonne dans la seule surface perceptive ne correspond-il pas très exactement à ce que la notion de profondeur tente de visualiser ? Dégageant la surface du fond, celle-ci crée « l’espace » théorique des opérations qui vont de l’une à l’autre. Soutenu par la description de la conscience comme organe sensoriel capable de « sentir » ce que celle-ci tient à ses marges, cet écart me semble en tous cas émaner du tout premier modèle du refoulement. Un modèle qui figure dans
L’interprétation du rêve à côté de celui de l’évitement du souvenir douloureux par la répétition de la fuite initiale, mais que Freud a développé dès 1897 pour parvenir à se représenter le renversement de la sensation de plaisir en sensation de déplaisir. L’action du déplaisir y apparaît alors comme analogue au dégoût d’un objet. « Grossièrement dit, écrivait-il à Fliess le 14 novembre 1897, le souvenir pue maintenant comme dans le passé l’objet puait
[32], et, de même que nous détournons avec dégoût notre organe des sens (tête et nez), de même le préconscient et “les sens de la conscience” se détournent du souvenir. C’est cela, le refoulement. » Lequel refoulement, engendrant la scission entre la présentation et la représentation, place au centre de son action l’action même de la forme. Elle fait être en faisant méconnaître. On mesure alors combien le concept de « rejetons » met un terme à tout regret métaphysique concernant l’au-delà des apparences. Ce qui se présente n’est pas un leurre, c’est la chose même qui, se tenant sous nos yeux, entretient la méprise. La leçon d’
Œdipe Roi a été retenue. Leçon de la tragédie, qui n’est pas leçon du mythe. Leçon d’un effet, d’une action sur l’attention au-delà de la force des contenus, leçon d’un traitement de l’effroi, qui nous dit comment la condition de la vision est que l’œil ait perdu la vue.
Fractionnement de l’intensité
Remarquons enfin ceci : dans L’interprétation du rêve, le développement des deux modèles du refoulement s’insère dans la distinction que Freud opère entre le processus primaire et le processus secondaire. Si le modèle de la fuite devant le souvenir pénible engage la discussion sur le moyen par lequel le processus secondaire peut malgré tout parvenir à investir le souvenir déplaisant pour le soumettre à la pensée, le modèle du dégoût, lui, fait du renversement de l’affect, lié à l’accomplissement des désirs infantiles, « l’essence même de ce que nous décrivons comme “refoulement” » . De sorte que le problème de savoir comment le processus secondaire passe outre le réglage automatique de l’appareil par l’évitement du déplaisir, lève inévitablement une question : quel est le destin de cet « affect » – qui est sur le versant perceptif une qualité mais, en tant que force refoulante, une quantité –, quel est son destin lorsque intervient le deuxième réglage plus fin, opéré par le surinvestissement en attention de ce qui dégage du déplaisir ?
Cette question, Freud ne la pose pas explicitement mais, en faisant de ce réglage le privilège de l’homme sur l’animal et en introduisant à cet endroit le rôle majeur des souvenirs qualitatifs des mots dans l’élaboration par la conscience de ce qu’elle veut rejeter, il indique la voie. Le passage d’une forme de qualité à l’autre crée « une nouvelle série qualitative », nouvelle parce que les traces mnésiques verbales permettent un fractionnement en plus petites quantités de l’excitation, et nouvelle parce que les restes de qualité verbale suffisent néanmoins à appeler l’attention de la conscience. « La censure ne s’exerçant qu’à partir d’une certaine valeur quantitative, les formations de pensée peu intenses lui échappent ». En somme la surface du langage désintensifie ce qui se présente à la surface de la perception, l’organe des sens de la conscience étant tout à la fois l’opérateur de la réception et l’opérateur de la transcription.
Au premier plan se trouve donc placée la dimension sensorielle qui entre en jeu dans le mouvement allant de ce qui se présente sans être représenté à ce qui parvient à se représenter avec les mots. Que ce soit le discours du patient qui procède à cette élaboration dit beaucoup sur le rôle dévolu au langage dans la cure mais peu de ce qui, dans ce discours, reste marqué au sceau de la distribution des intensités. La parole dans l’analyse est avant tout acte d’énonciation. Ce qui signifie qu’il y a toute une dimension du discours qui vient s’y actualiser et qui défie l’articulation sémantique même la plus subtile de la langue. La défie ou l’outrepasse ou l’entretisse : son rythme, sa respiration, sa prosodie, dont l’analyste rend toujours compte avec difficulté mais dont, pourtant, il est certain qu’ils participent de la figuration. Qu’ils participent, ce faisant, au rythme de notre écoute, à ses flexions, aux valeurs d’intensité qu’elle enregistre et transforme à son tour, à la perception d’étonnants désaccordements. Si le discours ne marche que rarement à l’unisson de son sens, les discordes rythmiques de l’énonciation sont nécessairement partie prenante dans la figurabilité.
III – LA PRÉSENTATION NE REPRÉSENTE PAS
Rupture avec le romantisme
La
Darstellbarkeit comprend deux ingrédients : d’une part la notion de
Darstellung (présentation), d’autre part l’idée d’une capacité. Que Freud précise le terme
Darstellbarkeit par celui de
Darstellungsfähigkeit indique que cette possibilité tient à une aptitude
[33]. Il n’y a donc dans le mot allemand aucune trace de la racine latine
figura, bien que le terme de
Figur existe dans la langue, désignant aussi bien le sens « figuré » d’une expression que l’aspect physique ou la figure représentée dans l’art, portrait ou statuaire. Dans
Darstellbarkeit n’apparaît pas davantage ce qui pourrait évoquer directement une figuration à partir de l’image
(Bild), tel que
verbildlichen
[34], encore moins le
sich einbilden de l’imagination. La
Darstellbarkeit renvoie aux conditions de possibilité d’un acte, celui de poser en faisant être-là, de présenter de manière sensible, intuitivement, par le moyen approprié. Les pages portant sur l’aptitude à la présentation dans
L’interprétation du rêve font d’ailleurs immédiatement suite à celles concernant les « moyens de la présentation ». Je sais que j’encours ici le reproche de me montrer tatillonne. Je m’y résous, l’ambigu ïté du terme « figurabilité » ne devant pas, me semble-t-il, être méconnu. Parce que la figure dans notre culture comprend toujours à bas bruit la référence au mystère. Parce que, entre allégorie et présence, elle a été le signe efficace de l’affirmation de l’invisible dans le visible, du divin dans le terrestre. Parce que le statut sacramentel de la « figura » et des translations dont elle était le support a engagé l’une des plus vives querelles de l’Occident, appelée Querelle des images
[35].
La présentabilité freudienne a rompu toutes les amarres avec la théologie, qu’on l’envisage sous l’aspect de l’idolâtrie ou du dépouillement extrême de la négativité. Elle s’arrache conceptuellement sur fond de romantisme, fait éclater une dernière fois tout espoir d’épiphanie, disloque la « force po ïétique » comme magie réflexive de l’âme universelle et inconsciente du monde dans la création humaine. Si l’aptitude à la présentation est bien aux prises avec le transfert sous toutes ses formes, ce transfert ne sera jamais transfiguration. En ce sens, la présentabilité prend littéralement à contre-pied l’esthétique du
Phantasieren, son orientation vers l’Absolu et l’harmonie, sa fonction de traduction, telle que la conçoivent Novalis ou Schlegel. Et le
Choix de rêves de Jean-Paul est encore là pour nous en convaincre : le rêve est sous sa plume le médiateur de l’inconnu, la « petite lumière » dans la nuit de la conscience barrée à elle-même, le territoire merveilleux où l’appel intérieur de l’Infini s’incarne, ouvrant l’invisible et ses forces obscures à la clarté
[36]. Les deux rêves du
Heinrich von Offterdingen de Novalis sont porteurs de la même espérance. Au mysticisme qui a découlé du romantisme, Freud oppose la stricte règle des physicalistes comme il oppose la critique d’un sur-rendement ainsi consenti au rêve, tout aussi discutable à ses yeux que le « mépris » dans lequel le tiennent les physiologistes et les psychiatres. La rupture d’avec l’exégèse est irréversible. À l’inspiration, celle qui anime encore la mystique des « miracles » et des « apparitions » du ça de Groddeck, a fait place le processus, c’est-à-dire le conflit.
Dans le travail psychique, présenter est le mouvement engendré par la poussée vers le haut du refoulé qui cherche à trouver une expression. Peu importe la forme, « l’inconscient parle plus d’un dialecte ». Peu importe la langue : « Ce qu’une hystérique présente par le fait de vomir, cela s’exprimera chez le névrosé obsessionnel par de minutieuses mesures de protection contre l’infection et amènera le paraphrène à la plainte ou au soupçon qu’il puisse être empoisonné. Ce qui trouve ici une expression si différente, c’est le désir, refoulé dans l’inconscient, d’engrossement avec, respectivement, la défense de la personne malade contre celui-ci. »
[37] La présentation n’est donc nullement le propre du rêve. Elle est le produit remanié et défiguré sous lequel apparaît une représentation de désir maintenue refoulée. L’acte manqué
darstellt, le symptôme
darstellt, le lapsus
darstellt. À propos de l’attaque hystérique, Freud souligne que la présentation pantomimique du fantasme subit sous l’influence de la censure des déformations absolument analogues à la présentation hallucinatoire du rêve et que, souvent, l’attaque « porte à la présentation »
[38] plusieurs fantasmes en un seul matériel grâce à la condensation. Compromis dans la présentation qui n’existe pas dans les actes obsessionnels, lesquels se déroulent fréquemment en deux temps et « présentent » successivement l’une puis l’autre motion en conflit
[39]. Mais dans tous les cas, les patients ignorent tout des « contenus de représentation » en jeu dans ces actions.
L’original n’existe pas
Pourquoi insister sur l’opposition entre présentation et représentation ? Parce qu’elle donne la mesure du déroutement du principe même de la figuration : si le travail du rêve transforme les pensées en images, celles-ci ne sont pas les images des pensées. La figure cesse d’être le tenant lieu d’un objet, et l’image d’être une « copie », une reproduction intérieure, de ce qui fut souvenir ou impression. Le « rébus » du rêve ne fait pas seulement voler en éclats le langage du rêve tel que les interprètes de la tradition se sont employés à le traduire. Ce
Bilderrätsel nous apprend que notre activité de pensée peut se développer hors le soutènement de la représentation, dans sa désagrégation, lorsque le « travail de représentation »
[40] est rendu impossible par le relâchement de l’activité volontaire. Et sa
Bilderschrift nous apprend qu’il n’est ici à proprement parler question ni de
Bild, ni de
Schrift, ni d’image, ni d’écriture, mais du produit d’un traitement affolant des mots et des choses. Avec le travail du rêve, c’est tout le système des représentations qui retourne à l’état de matière, malléable, plastique, et ce quelle qu’ait pu être la consistance représentative qui fut leur source. Car les représentations de mot sont traitées comme des choses et les représentations de chose sont aussi traitées comme des choses
[41]. « On se trompera évidemment si on veut lire ces signes d’après leur valeur d’images. » On se trompera évidemment puisque l’image n’est plus le signe de la chose représentée. Mais si on veut les lire d’après « leur rapport de signe », il faut alors renoncer au présupposé cardinal de la traduction, qui prête à la langue d’accueil des systèmes sémantique et syntaxique analogues bien que non identiques à la langue de départ, et qui considère aussi que les mots de la langue renvoient aux choses du monde. Lorsque, à la suite de la phrase inaugurale du chapitre VI de
L’interprétation du rêve : « Pensées du rêve et contenu du rêve se trouvent devant nous comme deux présentations du même contenu dans deux langues différentes », Freud se reprend et ajoute : « Ou, mieux dit, le contenu du rêve nous apparaît comme le transfert des pensées du rêve dans un autre mode d’expression », c’est pour insister sur le fait que, dans cette étrange situation, nous devons apprendre à connaître en même temps « les signes et leurs règles d’assemblage en comparant l’original à la traduction
[42]. »
Donc ni une transcription, ni une traduction, ni une sélection obéissant à une règle déterminée, pas davantage une représentance par délégation, quelque chose d’autre et de bien plus compliqué. Qui commence par une émigration, certes, mais celle-ci se révèle une émigration sur place. Car la scène du rêve est virtuelle, comme est virtuel tout ce qui peut devenir objet de perception interne
[43], de sorte que l’on cherchera en vain les coulisses. Si la métaphore topique a le mérite de sa concrétude, les représentations d’aide issues de la proposition de Fechner prêtent à confusion. La présentation spatiale distord la théorie elle-même puisqu’elle peut donner à penser qu’existent côte à côte deux ensembles dans deux localités. Or, « lorsque nous disons qu’une pensée inconsciente tend à la traduction dans le préconscient pour pouvoir ensuite pénétrer dans la conscience, nous n’entendons pas par là que doit se former une seconde pensée, située dans un nouveau lieu, analogue à une transcription à côté de laquelle l’original continue d’exister »
[44]. En fait, l’original n’existe pas et la formation psychique ne bouge pas. C’est le mode d’innervation qui bouge, autrement dit son mode d’effectuation qui change, l’essentiel étant qu’à des modes d’effectuation différents correspondent des visées différentes. Si la finalité du processus secondaire, par le ralentissement, le détour et la mise à l’épreuve auxquels se soumet la pensée, est bien de rencontrer le monde, la finalité du processus primaire, lui qui fait fi des obstacles de la réalité et ne sait rien que désirer, est de présenter la satisfaction comme réalisée, comme accomplie.
L’écart n’est donc pas que d’aspect. Le lien est organique entre la conformation et ce qu’elle permet d’exécuter. Seule la représentation d’un contenu en permet la pensée ; la présentation, elle, permet la réalisation. Car la présentation est immédiate, déliée des contraintes du temps, de l’espoir, de l’attente. Affranchie de l’absence aussi bien, et des doutes qui affectent la présence. Elle ne construit, ni ne débat, ni ne cherche. Dans l’instant, elle fait être parce qu’elle fait percevoir. Le paradoxe du désir réalisé par le rêve est précisément que ce désir, dès lors qu’il est présenté, cesse d’en être un. Ce que Freud souligne lorsqu’il insiste sur le fait que le rêve ne sait rien des modalités verbales et qu’il ignore tout particulièrement l’optatif
[45]. Le fantasme diurne, lui, qui ne perd pas le contact avec la réalité et demeure assorti du sentiment d’illusion, nous fait connaître l’expérience consciente de ce présent de la présentation. Tandis que le symptôme, dans son irruption inintelligible, nous laisse aux prises avec ce qui n’est pas une figuration mais est la « présentation-réalisation » d’un désir refoulé, d’un fantasme inconscient, sous la forme de l’ersatz. Là encore, c’est la forme qui est l’opérateur de la satisfaction substitutive, parce que c’est elle qui obtient de force l’attention de la conscience. Un acte réel incompréhensible, donc, pour un acte psychique « qui n’a pas eu lieu »
[46], une forme déformée pour une forme refusée.
Le pouvoir de la forme : le conflit des vouloirs
Mais il faut être plus précis encore. Si l’accomplissement de désir est le but du rêve, sa fonction est aussi de protéger le sommeil du dormeur. Si la réalisation du fantasme inconscient est la visée du symptôme, sa fonction est de préserver la personne du déplaisir qu’entraînerait la connaissance de son contenu. L’acte manqué ou le lapsus réalisent un souhait hostile mais la façon dont celui-ci s’exprime permet d’en ignorer la teneur. Dans l’écart entre la visée et la fonction, s’inscrit la déchirure d’une division. Division des sujets que nous sommes, et nous parlerons de désir et de censure, d’inconscient et de conscience ou bien de ça et de surmoi. Mais sans doute serait-il plus juste de parler de la division des volontés, non seulement parce qu’ainsi place est pleinement faite à la notion d’acte psychique – terme constamment employé par Freud –, mais surtout parce que, comme Freud le mentionne à propos du transfert, les motions pulsionnelles, elles aussi, « veulent » et font : l’
Agierenwollen transférentiel est l’effet de ce vouloir agir qui, dans son intemporalité et son indestructibilité, réclame sans répit de s’actualiser, c’est-à-dire de faire
[47].
La scission s’opère donc entre ce qui veut accomplir et ce qui veut cacher, entre ce qui veut réaliser et ce qui veut dissimuler, et c’est le conflit entre ces vouloirs parfaitement antagonistes qui aboutit à la création de ces formes. Ou plus exactement la forme agit les deux vouloirs, d’un même mouvement, d’un seul tenant. La forme réalise le but et elle assure la fonction. De sorte que la forme, répondant par son façonnage à cette double requête, semble être le territoire sur lequel s’expriment les actions des instances. Mais, en vérité, ce que nous rencontrons, c’est l’action de la forme elle-même. Forme qui doit être déliée de son double arrimage si l’on veut qu’elle cesse d’exercer son emprise répétitive, forme qui doit être interprétée sous plusieurs angles pour qu’elle donne accès à ce qui la rend si efficace, forme qui n’en finit pas de se transformer, et ses métamorphoses sont cela même qui donne consistance à notre perception du processus. Mais admettons que son contenu n’a pas d’autre séjour qu’elle-même. L’effectuation est toujours en elle et par elle, et ceci est vrai tant pour les productions psychiques du patient que pour celles de l’analyste.
Il est un cas où Freud fait explicitement appel à un rêve non déformé, dont il précise qu’il ne requiert pas d’autre explication que celle de son contenu. De ce point de vue, ce rêve est un hapax dans
L’interprétation du rêve. Mais il est remarquable que Freud recourt à cet exemple précisément pour tenter de dégager l’action de la forme. Un père qui s’est brièvement endormi dans la chambre située à côté de la pièce où repose le corps de son enfant mort, rêve que l’ « enfant est près de son lit, lui prend le bras et murmure d’un ton plein de reproches : “Ne vois-tu donc pas que je brûle ?” » . Le père s’éveille, aperçoit une vive lumière venant de la chambre mortuaire et trouve dans celle-ci le linceul et un bras du petit cadavre brûlés par un cierge. La perception du stimulus réel de la vive lumière inspire donc au père, en rêve, la conclusion qu’il en aurait tiré à l’état de veille. L’élucidation de la formation onirique semble donc apparemment simple. Mais c’est précisément cette simplicité qui permet de dégager le caractère efficace de sa forme. Car, quand bien même celle-ci semble n’être pas déguisée, elle est néanmoins surdéterminée, le discours de l’enfant étant probablement composé de propos qu’il a tenus alors qu’il était en vie, peut-être même lorsqu’il brûlait de fièvre. Ce que révèle ici le rêve, c’est son pouvoir de faire littéralement vivre au père la vie prolongée de son fils
[48].
Parce que, dans ce cas, la visée du rêve s’accomplit directement dans sa forme manifeste, l’exemple permet à Freud de mettre en lumière la fonction hallucinatoire de la présentation onirique : c’est la croyance dans la vie du fils qui est entière, et cette croyance est assurée par la présentation sensorielle qui, à elle seule, dès lors que l’épreuve de réalité est réduite au silence, équivaut à une réalisation. Mais cette concordance si révélatrice ne tient pas au seul fait que le trajet de l’excitation – qui, dans son cours normal, aurait abouti à l’innervation du pôle moteur et provoqué le réveil du père et son lever –, est régrédient et déclenche l’investissement du pôle perceptif jusqu’à une vivacité sensorielle complète
[49]. La concordance résulte aussi du fait qu’à ce pôle sensoriel qui est le pôle mnésique, la mémoire et le désir de l’enfant vivant ne sont tombés sous le coup d’aucune autre censure que celle de la réalité du deuil, ignorée par le solipsisme et l’égo ïsme du rêve. La forme du rêve parvient donc ici sans aucune déformation tout à la fois à accomplir le but de la réalisation de désir et à remplir brièvement sa fonction de gardien du sommeil. Dans ce cas, l’action de la forme s’effectue par la présentation même de l’objet perdu. Cas particulier, qui le rend si propice à la démonstration, puisque l’image du rêve y est effectivement le tenant lieu de l’objet et que, l’efficacité de la présentation étant en appui direct sur la représentation, l’action de la forme se resserre sur l’effet même de la figure : la figure de l’enfant qui se lève, en évoquant, console. Mais rares sont les cas où le travail du rêve se réduit à un si petit nombre d’opérations.
Dislocation de la référence
Lorsque Freud insiste sur le fait que le mot « rêve » ne peut s’appliquer qu’au résultat de ce travail, c’est-à-dire à la « forme » dans laquelle les pensées ont été transposées, que c’est même là que réside son « essence »
[50], il place au premier plan non pas les représentations mais leur destin. Un destin qui renvoie à un dessein, lequel s’exprime dans des choix. Ceux-ci, toujours guidés par la contrainte de forcer l’accès à la conscience, obéissent à deux commandements : une présentation apte à la saisie perceptive, une présentation qui déroute l’attention. Parce que la plasticité de l’image se prête parfaitement à ses deux réquisits, elle est le moyen préféré du rêve, mais elle n’est pas le seul
[51]. En vérité, tout ce qui se prête à l’allusion, au contact, au remplacement sans que la voie qui mène de ce qui remplace à ce qui est remplacé puisse être identifiée, est utilisé par le rêve. Tout ce qui est inoffensif et peut s’associer à ce qui ne l’est pas, devient sa matière. Si le rêve met en scène, dramatise, peu lui importe donc les acteurs. Dans ce
Zwischenarbeit, dans ce « travail entre-deux », le plus tourmenté du désir et de l’infantile, le plus conflictuel des pulsions qui s’y rattachent doivent trouver l’expression la plus anodine.
C’est donc la plasticité des éléments formels, leur capacité à créer des éléments médians, leur aptitude à se mêler, leur possible soumission à la contrainte d’élaborer l’ensemble des impressions en un tout, qui règle la sélection des éléments. À propos du rêve de la monographie botanique, lorsque Freud montre comment deux impressions récentes – l’une peu chargée affectivement (un livre en devanture), l’autre plongeant ses ramifications dans une multitude de souvenirs et de désirs actuels et anciens (la conversation avec Königstein) –, se prêtent au transport du plus émouvant dans le plus indifférent, ce sur quoi il insiste est la création des maillons intermédiaires qui, par la voie des associations les plus variées, les rattachent l’une à l’autre
[52]. Mais, ajoute-t.il, s’il n’avait pas été possible de fabriquer suffisamment de relations intermédiaires entre ces deux impressions, d’autres auraient été retenues, et le rêve aurait eu un autre aspect. Ce n’est donc pas même la valeur de l’impression elle-même qui est déterminante. C’est son aptitude à se morceler, à défaire ses amarres de toute référence réelle, à se décomposer pour se recomposer qui décide du choix. Le
Zweck des Entgegenkommen
[53], le « dessein » que les éléments « aillent à la rencontre les uns des autres » pour multiplier « les points nodaux » du rêve, pour en faire des lieux de compression, de condensation, de concentration, pour que ces points où se conjoignent le plus grand nombre de ramifications apparaissent comme « les centres visibles du rêve » du seul fait qu’ils focalisent la plus forte surdétermination, ce
Zweck, cette intentionnalité, est une visée d’ « ajustement » et la forme l’effectue.
Mais la condition de son action est que la sphère référentielle des représentations, de toutes les représentations, vole en éclat. Ce que Freud développe avec la plus extrême clarté à propos du rêve de « l’Injection faite à Irma », parce qu’il veut cette fois parvenir à se représenter plastiquement, dans l’espace et en volume, les opérations en jeu. On voit alors se détacher sous sa plume l’ « Irma » du rêve de l’Irma réelle et l’ « Otto » du rêve de l’ami Otto. Parce que, entre guillemets, « Irma » n’est pas Irma mais elle-même et la fille de Freud et la malade morte d’intoxication et l’ami Fleischl qui a succombé à l’abus de coca ïne et la propre femme de Freud. Et « Otto » est peut-être l’ami qui a offert la liqueur nauséabonde, mais il est aussi « un groupe de représentations » dans lequel s’insèrent avec l’amylène le propylène, avec le propylène les Propylées de Münich, avec Münich le souvenir d’un ami très malade, et aboutit de contacts en métamorphoses à la triméthylamine inscrite en caractères gras. Une présentation qui se construit de la déconstruction d’une multitude de représentations (et l’ensemble de la démonstration oppose les groupes de représentations aux formes de présentation), lesquelles sont entrées en contact avec d’autres représentations, celles appartenant au « groupe Wilhelm » qui, là encore, ne se réfère pas au seul ami berlinois mais comprime en une forme l’amour de transfert, la solution sexuelle, le drame d’une négligence opératoire, le déchirement du rêveur entre le reproche et la disculpation, et finalement se noue à l’impression d’un reproche adressé par l’ami Otto pour mieux le contrecarrer.
Tous les « éléments » du rêve sont de couverture, tous sont des
Sammelbilder – des images qui rassemblent en un une multitude –, tous renvoient à des personnes « couvertes »
[54]. Ce que Freud a développé partiellement dans le souvenir-écran, à proprement parler « souvenir de couverture », où les impressions mnésiques offraient des points de contact plastiques-visuels aux translations d’intensité. Mais, cette fois, c’est l’aptitude plastique de tous les mots et de toutes les choses, de la manière la plus éloignée qu’il soit de toute référence mémorielle, qui concourt à la création des chaînes intermédiaires. Comme dans un scrutin de liste, ne sont retenus que les éléments le mieux et le plus fortement soutenus, qui peuvent être des images, tant il est aisé par elles de rassembler et de superposer, tant elles se prêtent bien au compromis et à la fusion, mais qui peuvent être aussi des mots et des noms, et dans ce cas le procédé est mieux saisissable
[55]. Et d’ailleurs comment distinguer exactement le mot de la chose, si le mot est devenu une
plastische Wortdarstellung, s’il a perdu sa fonction représentative et si sa potentialité présentative se met au seul service de l’action de la forme ?
De ce point de vue, le Witz, le trait d’esprit, lui dont « tout le domaine peut servir au travail du rêve », fonctionne ici non comme organisateur mais comme désorganisateur. « Sa sphère de pouvoir est illimitée » dans l’exacte mesure où, brisant les repérages sémantiques, il déroute le langage de la signification. Alors que dans la pensée vigile le mot d’esprit doit demeurer compréhensible et que le substitut qu’il utilise doit être « dans une relation de contenu avec ce à quoi il se rapporte », sans quoi il se priverait de tout effet, le Witz du rêve se libère de ces restrictions, au point que l’allusion une fois interprétée donne le sentiment d’un trait d’esprit raté ou d’une exégèse violente et contrainte
[56]. Et, effectivement, c’est bien sous la contrainte que « tous les rêveurs sont insupportablement
witzig ; ils le sont par nécessité parce qu’ils sont dans l’embarras, la voie directe leur étant barrée ». Embarras que résout le mot d’esprit non pas grâce à l’analogie mais grâce aux « accrochages » qu’il permet, faisant feu de tout bois, retournant dans le mot vers la chose, remplaçant l’expression abstraite et décolorée par sa forme concrète, utilisant le marchand d’étoffe Popovic pour le seul intérêt d’un tel « popo » dans un fantasme d’exhibition, sectionnant les mots, n’en prélevant que l’utilisable, ne respectant pas même le nom de l’ami perdu, si cher, Brücke, pour en faire un « mot-pont », guettant sans relâche dans la langue ce qui servira au mieux l’action de transformation : transformation acoustique dont la résonance phonétique, le
Wortlaut, est le support dans le rêve « Norekdal », transformation imagée dans la mesure où l’image est non seulement tout particulièrement « apte à la présentation » mais parce que les intérêts de la condensation et de la censure gagnent toujours à cet échange
[57].
Ce que Freud montre de la même manière à propos de la création de la forme déguisée du fantasme lorsque, par exemple, le petit Hans « présente » la possession de l’objet de son amour par le fait de s’asseoir dessus, et la mère est une girafe, celle de Schönbrunn, celle dessinée par le père, celle qui possède un grand cou
[58]. Et lorsque Freud détaille l’empilement des strates qui ont fait perdurer l’aphonie de Dora, n’est-ce pas en soulignant l’
Entgegenkommen qui fait aller à la rencontre l’un de l’autre l’investissement de la zone érogène primaire et le fantasme de fellation, rencontre qui est « accueil » plus que « complaisance », accueil propice c’est-à-dire « propre à donner expression » à la libido éveillée, laquelle se fixe avec le catarrhe, et la convenance est cette fois verbale, affaire d’aiguillage, tandis que la même forme, apte à présenter les relations avec M. K... gagne finalement son ultime signification en présentant le commerce sexuel avec le père
[59].
Reviviscence hallucinatoire
Le pouvoir de la forme est de ramasser en une unique présentation une masse de pensées inconscientes. Mais, disant cela, sans doute omet-on l’essentiel. L’essentiel, c’est-à-dire le tournant théorique emprunté par Freud au centre du chapitre VII de
L’interprétation du rêve lorsque, soudain, à l’expression « pensées de désir inconscientes » il substitue l’expression « motions de désir inconscientes »
[60]. Remplacement capital puisqu’il intervient dans le débat concernant le rôle des restes diurnes dans la formation du rêve et qu’il correspond très exactement au moment où Freud avance que les pensées inconscientes sont dans l’inconscient déqualifiées, que seule la qualification sensible procurée par les images mnésiques préconscientes et conscientes leur permettra d’accéder à une expression. Dans l’inconscient, la motion de désir est une pensée de désir sans qualité. Au centre de ce basculement qui transforme ce qui fut une « représentation » en une force, se situe le débat concernant l’attraction et son fonctionnement. Ce que permet de concevoir « la force de la motion », c’est comment dans le sommeil, une fois fermé l’accès à la conscience, une fois verrouillé le pôle moteur, le rebroussement du cours de l’excitation à l’extrémité sensorielle ne rencontre pas le souvenir correspondant à l’image de l’objet du désir.
Le pourquoi de cette question relève de la théorie de la censure, mais c’est au comment que répond l’hypothèse de l’attraction. Car celle-ci ne se limite pas à un transfert d’énergie, comparable à un transfert de fonds, sur une image inoffensive qui, acquérant une intensité disproportionnée, « couvrira » le désir inconscient en lui donnant cette présentation-là
[61]. Certes, la réduction de l’inconscient à sa seule force pulsionnelle explique la transvaluation de toutes les valeurs affectant les éléments dont le rêve fait usage. Mais le comment doit aussi rendre compte de la forme sensible du rêve. Ce que tente d’expliquer le processus d’attraction en supposant que perdure, au sein même de la déqualification inconsciente, un « état » – Freud dit : « un état d’excitation » – seul capable de justifier la qualité du rêve, sa vivacité sensorielle. Autrement dit un état d’excitation qui se rapporte à une forme, la forme visuelle, « jadis actuelle », du souvenir aujourd’hui refoulé ; mais à une forme qui n’en est pas à proprement parler une, puisqu’elle n’est que propriété de l’excitation. Propriété assurément déterminante puisqu’elle confère au souvenir en principe déqualifié la capacité, dans la régression, d’attirer la pensée qui est en liaison avec lui mais interdite d’expression, « de l’attirer dans cette forme-là de présentation, qui est celle dans laquelle il se trouve lui-même psychiquement »
[62]. La force d’attraction se trouve donc à une charnière : elle œuvre en tant que force sans qualification, ce dont témoigne le vocable de « motion inconsciente » qui décrit le mouvement qu’elle engendre. Mais cette force conserve du souvenir, qui a pourtant perdu ses qualités, le pouvoir d’entraîner à nouveau vers la qualification sensorielle. C’est à sa tendance à la reviviscence qu’il faudrait attribuer, écrit Freud, la transformation en images visuelles des motions refoulées. En somme, le souvenir a cessé d’en être un, mais il reste de lui la propension à cette forme, de sorte que la force porte en elle la détermination qui la met au service de l’action de la forme. Toute l’attraction tombe sous le coup de ce paradoxe : une forme est déjà là, sans pourtant en être une.
La force formante
La difficulté de la reviviscence hallucinatoire tient dans ces quelques lignes. C’est la difficulté contenue dans la conception même de la régression. Non pas celle, civilisée, qui impulse le symbole, nous y reviendrons. Mais celle qui permet à ce qui a perdu toute qualité d’en retrouver une mais qui n’est pas la sienne propre. C’est là que l’entrelacs théorique est le plus tourmenté, que se creuse l’écart maximal entre la présentation et la représentation, que nous n’en finissons pas de scruter la profondeur pour nous saisir de ce qui, avant toute sémantisation rétrospective de l’action pulsionnelle, pousse à la forme. Et que Freud s’appuie sur la
darstellende Kraft
[63] de l’accomplissement de désir pour élucider la forme du rêve n’apaise guère la tension. Certes, cette « force présentante » est celle-là même qui, à l’aurore de notre vie, permettait de restaurer hallucinatoirement la situation de satisfaction, seule capable d’abaisser la tension de déplaisir. Mais cette action primitive de l’appareil est une « fiction », fiction théorique ô combien nécessaire puisqu’elle seule est en mesure d’expliquer l’orientation du mouvement et que, par elle, s’énonce le fondement même de l’action de la forme.
Ainsi « la force présentante » reconduit la difficulté qui parcourt l’ensemble de l’œuvre, non pas tant lorsqu’il faut ajointer la motion pulsionnelle avec l’acte psychique inconscient, mais lorsqu’il faut rendre compte finalement de ce qu’est une trace mnésique. Or la définition de celle-ci est déterminante quand, affronté au problème de la figurabilité, on se trouve saisi dans un mouvement où langage et image s’échangent, en faisant fi de la référence au seul profit de l’actualisation figurée. Que dans la régression les représentations de mots soient ramenées aux représentations de choses, que, dans l’ensemble, l’aptitude à la présentation semble dominer le processus, à la mesure du dessein d’obtenir la perception sensorielle, ne nous dit rien de l’écart majeur qui sépare l’image mnésique de la trace mnésique. Car la trace, dérivée de la représentation de chose, n’a plus rien d’une représentation. Elle n’est plus que la marque du passage de l’excitation, la voie frayée par un quantum d’énergie, le tracé du travail lui-même, au sens où « rien d’autre que le désir ne peut pousser notre appareil au travail ». Et même dans l’assomption économique de sa valence, elle se trouve arrachée aux valeurs de l’intensité, que celle-ci soit entendue comme quantum d’excitation ou quantum d’affect. Le travail du rêve se charge de brouiller toutes les cartes, y compris celle qui, sous cette forme quantitative, pourrait donner le fil qualitatif d’une référence émotionnelle ou affective.
IV – LA VALEUR, L’INTENSITÉ, L’EXPRESSION
Que reste-t-il, demande Freud à propos du rêve de « la Monographie botanique », du plaidoyer passionné pour sa propre liberté, des désirs infantiles, des espoirs ambitieux et des blessures de l’échec dans l’exemplaire d’un livre sur l’espèce Cyclamen ? « C’est comme le silence sur le champ des morts. On ne soupçonne plus rien de la frénésie du combat. »
[64] Preuve que le travail du rêve amène « au niveau de l’indifférent » non seulement le contenu mais aussi le ton affectif des pensées. L’indifférent : ce mot revient tout au long des pages de
L’interprétation du rêve et décrit tout à la fois l’ « hypocrisie » du rêve et l’un des aspects majeurs de la déformation. Parce que l’indifférent est « inoffensif », dans les choix du rêve prévaut toujours cette donnée qualitative : est attirée comme représentation préconsciente ou consciente apte à présenter la motion interdite celle qui, du point de vue de l’expression, paraîtra le plus neutre, car elle seule, du fait de sa moindre « charge », sera capable de forcer l’accès à la conscience sans alerter excessivement l’attention. Avec l’ « indifférent », valeur et intensité jouent leur partie dans l’action de la forme. Mais sous quel aspect ?
Fourvoiement par l’affect
Il est remarquable que Freud introduise l’étude de la déformation du rêve par l’analyse du rêve de « l’Oncle à barbe jaune » : parce que, dans l’ordre de la démonstration du livre, le rêve de « l’Injection faite à Irma », exemple princeps de la méthode et paradigme théorique de son résultat, comprenait tous les ingrédients qui permettaient de saisir les processus de déformation mis en œuvre par la censure ; et parce que, de fait, c’est à partir du rêve de « la Monographie botanique » qu’il élabore dans le détail le déplacement sur l’indifférent. Il me semble que, en choisissant le rêve de « l’Oncle à barbe jaune » pour aller à la rencontre de la déformation, Freud prend le parti d’aborder la résistance par le biais de l’affect. Un choix guidé par le caractère exemplaire du fourvoiement entraîné par les sentiments éprouvés durant le rêve, et le fourvoiement tient à deux facteurs : d’une part, l’extrême tendresse et la compassion exagérée dissimulent parfaitement les sentiments hostiles liées aux pensées latentes que révèle l’analyse du rêve ; et, d’autre part, ils offrent à la conscience leur appui dans le jugement de désaveu qu’elle cherche à exercer contre l’interprétation
[65]. Parce que l’affect est la marque immédiate de notre rapport au monde, parce que la sensation fonde le sentiment de présence de ce qui nous entoure, ils accréditent, mieux que tout autre signe, la croyance dans la réalité du vécu. Que dans ce cas, loin d’être des indices de vérité de la signification manifeste du rêve, ils apparaissent comme la marque explicite de la résistance, ne modifie ni l’effet ni l’impact de leur valeur démonstrative. Dessaisis de toute « valeur de connaissance » quant au sens profond, ils s’avèrent le produit direct de la censure, en rendant cette fois palpable ce que peut être « la déformation de l’expression ». Le témoignage des sens n’est-il pas toujours un argument fort de la croyance ? L’examen de l’affect dans le rêve de « l’Oncle à barbe jaune » est donc destiné à emporter la conviction quant à l’existence d’une résistance dont il force le constat. Il est à la fois le meilleur argument en faveur de l’existence de la censure et le meilleur serviteur de la dissimulation. Dans les deux cas, l’immédiateté de son accès promeut une certitude sensorielle qui confine à l’évidence.
Soit : cette certitude sensorielle est celle-là même que met en œuvre l’évidence hallucinatoire
[66]. Mais que l’on parle de l’hypocrisie du rêve, et c’est son pouvoir de mensonge qui vient au premier plan. Ce pouvoir de mensonge qui déroute le jugement, qui déroutera de la même manière l’écoute, procède directement de l’extrême équivoque de ce à quoi il convient de référer le sentiment. Dans le rêve de « l’Oncle à barbe jaune », l’affect ment si on le réfère à l’action de la première instance. Dans le rêve de « la Chevauchée sur un cheval gris », il ment encore, mais, cette fois, si on le réfère au contenu de la seconde instance, car le rêve a ici dépouillé de toute réalité la sensation de douleur et traite la souffrance comme « la folie hallucinatoire » de la mère qui a perdu son enfant : en présentant une situation qui nie le déplaisir et se révèle la source de plus d’un plaisir
[67]. Dans les deux cas, son coefficient de présence nous met sur la voie d’une perception indiscutable ; chaque fois, ce caractère indubitable est la source du trouble le plus profond. Que ce trouble en fasse l’un des instruments de la défiguration signifie-t-il pour autant que l’affect participe, à proprement parler, à la figuration ? Assurément, il affecte la qualité de la présentation et creuse l’écart entre la présentation et la représentation – ce que la plainte mélancolique, qui dissimule si bien le reproche sous la douleur, ne cesse nous rappeler. Mais est-il exact de parler ici de forme ou de déformation ? Lorsque Freud indique que la caractéristique de l’affect est de pouvoir se détacher de la représentation et de s’appliquer n’importe où dans le rêve, lorsqu’il souligne que, de la sorte, il peut aussi bien déguiser le caractère pénible des pensées latentes en un contenu joyeux que masquer le plaisir inconscient sous l’aspect d’un vécu pénible, il semble considérer que l’affect, comme tous les autres segments de représentation, subit les lois de la défiguration.
À ceci près que l’affect n’est ni morcelable ni fragmentable et que, par conséquent, il ne se prête à la fabrication d’aucun de ces « moyens-termes » par lesquels l’inconscient s’entre-tisserait dans les impressions préconscientes. Il peut seulement soit être pris dans son sens propre, soit être pris dans son sens contraire, soit avoir disparu par répression, soit avoir été neutralisé par le jeu des motions antagonistes
[68]. Mais c’est toujours en bloc qu’il se présente et en direct qu’il obtient la foi. Ce que Freud bien plus tard réaffirme lorsque, différenciant la « sensation inconsciente » de la « représentation inconsciente », il insiste sur le fait que des maillons de liaison doivent être créés pour amener la seconde à la conscience tandis que la première ne requiert aucun intermédiaire pour passer de l’état inconscient à l’état conscient. Les sentiments, les sensations sont ou inconscients ou conscients
[69]. En ce sens, ils restent eux-mêmes. Est-ce la raison pour laquelle Freud, dans
L’interprétation du rêve, souligne que l’affect constitue la partie la plus résistante du rêve – entendons : résistante du point de vue de la défiguration ?
Cette résistance est en tout cas ce qui l’amène à différencier, voire à opposer, les destins des deux formes de représentance de la pulsion, lorsque le refoulement entre en jeu : le refoulement ne frappe à proprement parler que le représentant-représentation de la motion pulsionnelle, sa fonction étant d’éviter le retour de l’affect de déplaisir en déqualifiant la représentation qui le provoque, en la faisant retourner à l’état de trace mnésique. L’affect est donc ce qui déclenche le processus, un refoulement réussi se mesurant à l’aune de la disparition de la sensation pénible
[70]. La « répression » qui frappe le représentant-affect est d’une tout autre nature. La notion même indique que l’affect ne peut en tant que tel être déqualifié, ce sur quoi Freud revient à maintes reprises pour souligner que le concept de « sentiment inconscient » est plus que contradictoire : il est impropre. Pour cette raison, et à propos du masochisme, il substituera à la notion de « sentiment inconscient de culpabilité » celle de « besoin de punition », recentrant d’un coup l’acte psychique sur l’intention de l’accomplissement réalisé, faisant passer au second plan la fonction de représentance pulsionnelle. Mais la difficulté n’est pas pour autant résolue. Elle tient à la nature double de l’affect et on peut en suivre la trace tout au long de la création métapsychologique. En tant que qualité, l’affect dénote le déplaisir sous la forme de la sensation de la tension. Mais cette sensation ne semblant se rapporter à aucune pensée pénible – c’est là le gain théorique de la névrose actuelle –, l’affect est aussi conçu comme pure quantité, stigmate de la régulation homéostasique de l’appareil : il devient alors l’indice de l’excitation elle-même, le terme de « décharge » emboîtant la donnée perceptive à son niveau le plus élémentaire dans l’ordre imperceptible de l’économie quantitative.
Quantité, qualité : discorde dans l’intensité
Mais cette opération de décollement du fond quantitatif d’avec la surface qualitative reste toujours imparfaite. Car ce qui, d’un côté, veut être pensé comme énergie reste toujours tributaire de ce qui, de l’autre, est perçu comme excès. Ce qui, d’un côté, veut être abstrait comme
quantum reste de l’autre frappé au sceau de l’intensité. Et l’intensité, ce quelque chose capable d’augmentation, de diminution, de déplacement et de décharge, ce quelque chose « qui s’étend sur les traces mnésiques un peu comme une charge électrique à la surface d’un corps »
[71], ajointe jusqu’à la confusion ce que la description économique voudrait distinguer : en tant que valeur qualitativement neutre, elle fonde le concept d’ « investissement », appuyé sur la notion d’une force objective, mais, dans le même temps, l’intensité continue sur le plan subjectif de commander tout le régime perceptif. Cette complication habite l’œuvre freudienne de part en part. Produit le plus précieux de l’avancée que permet la névrose obsessionnelle, elle porte en fait en elle l’énigme de la qualité. Ce que l’on retrouve dans la réflexion de Freud sur « la qualité » de la pulsion dans « Le problème économique du masochisme », lorsqu’il lui faut
in fine distinguer le retour au zéro (principe de Nirvana) du principe de constance. Mais qui était déjà présent dans le retour de Freud sur les conséquences de son usage du principe de Fechner à la fin d’
Au-delà du principe de plaisir
[72] : le rythme, la période, les seuils de décharge, ce que Freud n’a pas pris en compte dans le postulat de Fechner, c’est-à-dire le rapport non pas directement proportionnel mais logarithmique entre la croissance de l’excitation et celle de la sensation, font de la transformation de la valeur quantitative en valeur qualitative le point névralgique de l’édifice métapsychologique. Névralgique en effet, puisque c’est en ce point exactement que l’hypothèse du fond et l’examen de la surface devraient bien finir par co ïncider.
André Green, dans
Le discours vivant, a précisément étudié ce paradoxe théorique et montré comment l’affect, ce complexe fait de qualité et de quantité, est, pour le moi, une forme qui fait irruption et parfois le submerge. Mais sa configuration, qui peut apparaître déliée de tout contenu représentatif, peut abolir celui-ci ou peut se présenter comme le seul signifiant perceptible du processus inconscient en jeu, reste un « tenant-lieu de la représentation », signe parfois le plus puissant de l’évanouissement de celle-ci. Parce que son arrimage à la pulsion et la place ordonnée par l’inscription corporelle de sa source sont déterminantes, on peut dire de lui qu’il « est la chair du signifiant et le signifiant de la chair »
[73]. Mais qu’entendre au juste par chair ? Si l’ancrage somatique de la pulsion explicite l’épaisseur du mot, il interdit de faire de l’affect l’épiphanie sensible de la pulsion. Quantité mouvante, il est « le témoin d’une pensée sauvage » qui œuvre dans le langage et crée en son sein « des rapports de forces » qui engage les processus de symbolisation. Rapports de forces que le langage économique veut visualiser mais qui, sur le plan de l’expérience, attestent de l’hétérogénéité inconciliable entre les processus d’accentuation, réglés par la déformation, et l’affect dont nous tentons toujours de relier l’expression à une référence.
Or, dans la chimie des formes, la valence quantitative peut se porter indifféremment sur tel corps ou tel autre ; elle se moque de l’appréciation qualitative de celui-ci, consommant la rupture entre ce qui fut impressions et ce qui se présente sous forme d’expression. Ainsi la transformation de la quantité en qualité, qui devrait s’imposer comme théorie d’un passage, révèle d’abord le visage de la théorie en conflit. Conflit central pour l’analyste, conflit fondateur de son écoute. Car, lorsqu’il est au travail, la perception de l’affect, sa « visibilité », participe des actions transférentielles auxquelles il est soumis. Actions non exemptes de travestissement, comme toutes les actions promues par l’Agieren. De sorte que l’analyste est contraint de penser l’affect en tant que « forme » et il tentera de le réarticuler à la représentation à laquelle il se réfère. Davantage, il ne peut s’épargner la tâche de lui donner cette forme lorsqu’il est aux prises avec l’informe, ou de la dévoiler lorsque le désaccordement perceptif est criant. Et pourtant cela ne signifie pas que l’affect soit une présentation. Cela signale seulement comment la sollicitation qu’il exerce règle l’attention et l’équilibre de l’écoute. Ou, plus exactement, comment cette sollicitation est en elle-même moteur de la présentation, par elle-même élan vers l’expression.
L’indifférence de l’écoute et la permanence du trouble
Conflit théorique précieux, donc, entre la force poussant à l’accomplissement et la forme de cet accomplissement, que porte à son comble l’étude du rêve. Né de la position charnière accordée à l’ « indifférent » qui d’être non émouvant se révèle apte à devenir « le centre visible du rêve », il aboutit à l’ « indifférence » qualitative de l’énergie pulsionnelle qui est convertie en valeur d’investissement. Au centre, la fonction de l’accentuation et de ses transferts. Au centre encore, le pouvoir de déplacement de la valeur psychique, affranchie de tout réalisme de l’affect
[74]. Au centre enfin, une théorie de l’écoute de l’affect qui ne tient plus celui-ci pour un reflet de la vie de l’âme mais pour une manifestation de la condensation et de la surdétermination d’un point nodal du rêve. Car « l’intérêt intense peut être traité comme de faible valeur », et la valeur n’en être une que du point de vue du transfert. De sorte que, désarrimé de sa référence à la représentation, l’affect n’est le signe significatif de rien d’autre que de l’effet même du travail du rêve. L’affect est la partie active de l’action de la forme : son moteur (la dynamique) et son produit (l’impression). « On pourrait s’attendre, écrit Freud, à ce que l’intensité sensorielle (la vivacité) des images particulières du rêve soit en relation avec l’intensité psychique des éléments auxquels elles correspondent dans les pensées du rêve. En définitive, l’intensité co ïncide avec la valeur psychique ; les éléments les plus intenses ne sont rien d’autre que les plus significatifs, lesquels forment le centre du rêve. Mais nous savons que précisément ces éléments, du fait de la censure, ne trouvent pas d’accueil dans le contenu du rêve. Il se pourrait néanmoins que leurs rejetons, ceux qui les représentent au plus près, introduisent un degré plus élevé d’intensité, sans devoir pour autant former le centre de la présentation du rêve. Mais cette attente est également détruite par l’examen comparatif du rêve et du matériel du rêve. L’intensité des éléments ici n’a rien à faire avec l’intensité là-bas ; entre le matériel du rêve et le rêve a lieu, de fait, une totale “transvaluation des valeurs psychiques”. »
[75]En somme, il en est de l’affect comme du
Witz : il n’est un organisateur du rêve que pour en être le meilleur désorganisateur
[76]. Comme lui, il égare et, comme lui, il contraint l’attention de l’interprète à se déprendre de l’attention de la conscience endormie. Car ce qui éveille celle-ci fourvoie celle-là.
Jamais « en masse » donc, toujours « en détail » : mais ce « détail », en matière d’affect, parce qu’il ne peut s’exercer par segmentation, s’exécutera dans la scission même de la surface. Entre la perception et la saisie, entre le sentir et l’appréhender, la conscience creusera la faille de l’incroyance contre la foi de l’évidence. Car le pouvoir de capture de l’image du rêve tient à la foi qu’engendre sa puissance sensorielle. Une foi qui est à la mesure de la fiabilité de l’affect, et qui a toujours désarmé les exégètes de la tradition, les a répétitivement orientés vers la symbolique et les valeurs de l’allégorie, et leur a finalement permis de méconnaître notre folie incivilisable. De ce point de vue, l’affect, son action immédiate dans l’efficacité de la forme, a toujours été partie prenante dans les grandes querelles de la psychanalyse. Car la confiance qu’on lui délègue veut ignorer la discorde fondamentale de ce qui se présente et ne se représente pas ; et l’affect s’y prête, qui nous persuade si aisément de la solidarité de la
Vorstellung et de la
Darstellung. Concevoir l’affect comme le producteur et le produit d’une forme travaillée par une énergie déplaçable et elle-même « indifférente »
[77], concevoir que la voie sur laquelle advient la décharge peut être elle-même assez indifférente, concevoir enfin que ce qui est source de déplaisir pour une instance est source de plaisir pour l’autre, engage une forme d’écoute et d’entendement où l’ « indifférence », présentement celle de l’analyste, devra prévaloir à son tour. Contre l’assujettissement engendré par la présence sentimentale et sensorielle, nous opposons donc la ruse théorique de l’économie et de ses forces. Mais comprenons-le : il s’agit là avant tout de diviser la surface sensible. De sorte que le différend engagé par l’affect dans la théorie se révèle l’étai même de l’opération de division. C’est à lui, à la discorde dont il est la trace, que nous confions la permanence de notre trouble, celui qui assure la mobilité, le va-et-vient de notre écoute, surtout lorsque règne le silence après la bataille.
Paradoxe du symbole : entre traduction et mutisme
Que l’on envisage ainsi le symbole. Il est du genre typique. Ce qui signifie que, toute sphère de représentation pouvant se prêter à la présentation des faits et des désirs sexuels, sa méthode consiste à court-circuiter les moyens habituels de la présentabilité et à transporter purement et simplement « une représentation dans l’autre »
[78]. Ceci ne vaut pas que pour le rêve ; c’est vrai en général, la généralisation étant justement le propre du typique. Donc Baubô, Méduse, les chapeaux et les maisons, le feu et l’eau, les escaliers et les ponts sont des représentations qui présentent sans autre détour qu’elles-mêmes le plus intime et le plus interdit. De
L’interprétation du rêve à
La question de l’analyse profane, de l’analyse de Hans à l’
Abrégé, le symbole, immobilisé dans sa forme, paraît nous donner accès directement au processus de la mise en image. Mais un processus qui semble avoir cessé d’en être un pour autant que la stabilité culturelle a entraîné ce que j’ai ailleurs nommé sa pétrification
[79]. Sa position d’arrêt sur image se manifeste dans le traitement qu’il reçoit, une « traduction ». Elle se manifeste encore bien davantage par l’usage qu’en fait l’analyste dans « les cures à haute pression de résistance », lorsque la conversation entre le rêveur et son rêve semble si lointaine, se tenir à voix si basse, que l’analyste se contentera de fournir ces traductions « sans trop se tourmenter »
[80], tourmenté qu’il est par la paralysie associative du patient. Tourmenté à dire vrai par le silence du symbole, lequel apparaît telle une enclave, coupé des associations, enfermé dans sa propre saturation sémantique. Un silence qui se mesure à la rétraction de notre écoute, qui se pense comme « système de représentation indirecte », qui consomme un genre d’indivision de la représentation, lorsque son éclatement se résout, ou se dissout, dans la réunion opérée et garantie par les glossaires.
Or, les enjeux de cette union stable vont bien au-delà de la fabrication des répertoires. L’usage qu’en fait Jung en témoigne. Avec le symbole, grâce à son type particulier de censure, indépendante de la résistance, il déclare faire la démonstration qu’il y a des silences sans conflit, qu’il y a des expressions sans crise, que la figuration peut se moquer de la régression dès l’instant où l’archétype symbolique concourt à la fonction progressive de l’inconscient. Le symbole, pur produit de la sublimation, accrédite avec le recours systématique à la signification une pratique de l’analyse à la mesure de la théorie de la culture dont elle se soutient : certes, la métamorphose y est centrale, mais délestée du poids des conflits intrapsychiques liées aux butées et aux renoncements de la sexualité infantile. À lui tout seul, le symbole promet l’extinction des feux de l’amour : le transfert est transfert de sens. En confiant à la « comparaison » la fonction maîtresse d’opérer les déplacements qui organisent notre rapport au monde, le symbole devient ainsi la méthode d’un quadrillage inféodé à la prévisibilité de la signification, au faible pouvoir de déroutement, à l’absence d’étonnement aussi. L’avantage du symbole serait-il d’être une fracture à densité faible ?
Que la pente du symbole soit d’unifier ce qui, par l’effet du refoulement, devrait être le nœud du conflit, disons que c’est par là qu’il trahit ses attaches romantiques à l’imagination. Mais cela ne dit pas pourquoi Freud ne cesse jamais de s’y référer tout au long de son œuvre, y compris sur le mode de l’ « apprentissage ». Cela nous dit encore moins comment il s’y réfère, ce qui pourtant est déterminant dans une réflexion sur la figurabilité. On sait qu’il remanie profondément l’édition de 1914 de
L’interprétation du rêve en créant la section E du chapitre VI destinée à englober la masse du répertoire. Mais on sait aussi que 1914 est la date qui marque la rupture définitive entre lui et Jung. Rupture consommée par la publication de
Totem et tabou dont il prévoit qu’elle divisera « comme par l’effet d’un acide sur le sel »
[81]. On sait encore comment avec l’apprentissage du langage symbolique, il arrime le savoir analytique au savoir culturel et comment il en résulte, à ses yeux, un « complément » technique qui doit se mêler à la technique de l’association libre. Mais ne relève-t-il pas également le risque encouru par l’analyste qui a gagné de l’indépendance vis-à-vis des associations du patient grâce à la connaissance des symboles ? « Un analyste particulièrement habile dans l’interprétation des rêves peut se trouver à peu près dans la situation de voir clair dans chaque rêve du patient sans être obligé de l’exhorter à une élaboration longue et laborieuse. Tous les conflits entre les exigences de l’interprétation du rêve et celles de la thérapeutique échappent donc à cet analyste. »
[82]
En somme, l’autocensure du symbole donne tout à voir sans que les conflits liés à l’émergence de la visibilité ne se fassent sentir. De ce point de vue, il ne donne rien à voir. Il se présente comme une langue qui porterait le refoulement dans sa transparence même, permettant à la résistance d’œuvrer en bloc avec les deux protagonistes de la situation analytique. Le propre du symbole est que, dans la cure, il ouvre toujours la voie à la constitution d’une masse à deux : ce que révèle son envers, c’est-à-dire la part qu’il s’apprête à prendre dans la suggestion. Si le poids du symbole semble donc celui de son sens, il est en vérité celui de son mutisme. Un mutisme par excès en quelque sorte, et qui aboutit à une forme inversée de l’indifférence, celle issue de la paix des cimetières.
À l’origine, l’expression
Pourtant, si Freud n’abandonne jamais la symbolique, c’est bien parce que celle-ci occupe une position charnière dans la théorie du langage comme condition de possibilité de la présentabilité. Avec la quiétude du symbole, Freud porte à son acmé – et c’est bien là le paradoxe – la tourmente de la langue. Ou plus exactement il fait porter à la langue ce tourment qui est de l’âme. Car ce que trahit le symbole, et plus encore son retour, est un conflit inextinguible entre le sexuel et le désexualisé dont le langage demeure le théâtre. Un conflit démenti, recouvert, par le piège qu’offre l’image du contenu, mais qui se dénonce par la répétition du même : cette activité répétitive serait le produit de l’évolution des langues qui, ayant refoulé les valeurs premières, concrètes, imagées, onomatopéiques, de nos mots originaires, conserveraient la marque irréductible de la sexualisation de notre premier parler sous la forme de fossiles actifs
[83]. Ce qu’atteindrait la régression formelle dans le rêve, ce qui ferait du symbole un agent de figuration apte à entrer en contact avec le refoulé, serait cette « signification primitive », « langue fondamentale » toujours prête à la résurgence et qui vient prêter main-forte aux possibilités de présentation.
L’histoire de la langue, telle que Freud l’emprunte aux inventeurs de son temps, fait donc de la désexualisation – que eux nomment « décoloration » du concret lorsque le langage s’élève à l’abstraction conceptuelle – le lieu d’une disjonction directement liée au refoulement. Certes, les linguistes et les historiens n’ont pas manqué de se gausser des théories auxquelles Freud se référait. Que celle développée par Carl Abel soit aussi contestable que celle de Hans Sperber, n’empêche pourtant pas de voir ce que Freud cherchait en les explorant. Chaque fois, elles permettent de concevoir le double-fond d’une impulsion qui restitue au langage son enracinement dans le désir. Ce que Freud dit avec la notion d’ « expression », et que l’amphibologie des mots primitifs selon Abel confirmait, en faisant du geste expressif le seul déterminant du sens, dans une « série » significative, dans un spectre sémantique continu qui, à l’origine, partait d’un pôle de signification et aboutissait à son opposé
[84]. Pour Abel, le discontinu, ce quelque chose à quoi Lévi-Strauss, après Saussure, confie la fonction déterminante de l’échange et de la permutation dans le langage et dans le mythe, ne procéderait pas par le retranchement d’une unité symbolique (ce -1 dont Lacan fait l’axe central, avec la castration, de l’ordre symbolique
[85]), mais par l’ajout d’une figure discriminante parce que expressive.
Or l’ « expression » n’est ni l’invention d’Abel, ni davantage celle de Sperber qui, d’une autre manière, théorise les correspondances de la langue comme l’effet d’un double-sens dont la source est la première valeur sexuelle des mots : appel sexuel du partenaire qui est expression rythmique. Que l’on ouvre Cassirer
[86], et l’on voit combien le problème de la symbolique naturelle, non seulement celle qui a fait son chemin depuis Herder et l’origine résonnante des langues par analogie avec l’excitation résonnante de la nature, mais celle qui occupe tôt ou tard la philosophie dès lors qu’elle se préoccupe du contact entre le sensible, le perçu et la symbolisation, combien la symbolique naturelle, au sens où l’excitation est un fait de nature, ne cesse de hanter la théorie. Qu’on la nomme « élan pictural » comme Scherner, qu’on la place au centre d’un dispositif sensible, érogène, en attente de sémantisation – et c’est par exemple le cas du pictogramme de Piera Aulagnier
[87] –, toujours à travers elle la figurabilité réclame son dû. À cette revendication, notre désarroi métaphysique répond par la solution d’une action originaire.
Solution culturelle du meurtre
Dans la violente querelle avec Jung, ce que Freud affirme comme shibolleth de la psychanalyse est que cette origine, quand bien même se situerait-elle dans la langue, est infantile et sexuelle. C’est la position de ce refoulement originaire au cœur même du langage qui va déclencher la rupture à la manière de l’acide sur le sel. Car le symbole a ici partie liée avec le récit originaire développé dans Totem et tabou : loin d’être le territoire du repos que veut y voir Jung, il apparaît comme la solution culturelle apportée par le langage à la question du meurtre. Parce que le déchirement est au cœur des mots, parce que la langue est en guerre avec elle-même, parce que ce que nous saisissons comme résurgence ne peut être expliqué par la seule perte de l’objet dont la disparition impulserait la nomination. La mélancolie du langage, pour reprendre l’expression de J.-B. Pontalis, est aux prises non seulement avec l’absence mais, comme toute mélancolie, avec le meurtre de l’objet d’amour. Les fils meurtriers connurent la nostalgie longtemps après la mise à mort du père, et cette nostalgie indicible, recouvrant la haine, les rendit poètes et mythologues. S’il y a de l’expression dans le symbole, il faut donc se déprendre de l’expression sous l’aspect de la métaphore, et l’entendre du point de vue de l’affect. Que expression et affect soient ici usés jusqu’à la corde par le fait de la répétition, ne dément ni la violence de l’acte meurtrier qui les sous-tend ni la contrainte à parler la faute en la taisant. Au pire, ils en trahissent l’économie traumatique quand le retour du même s’affiche sur fond d’indifférence.
On pourra toujours arguer que, s’appuyant sur l’origine de la langue et empruntant à rebours le chemin de l’histoire, la co ïncidence entre les régressions formelle et temporelle est tautologique. Reste cependant la puissance de l’action de cette forme-là dont on se dit qu’elle est d’abord la forme d’une action : au commencement était l’acte parce que dans le dilemme faustien, logos, le verbe, est tout à la fois acte et nomination. Dans l’énigme de la surface, œuvre cette tension qui est au centre de la constitution du langage. Certes, les contradicteurs peuvent opposer à cette théorie qui s’appuie sur la fonction originaire des langues l’argument de la pure fiction. Celui-ci vaut pour toute théorie qui veut dire aux hommes pourquoi ils ont cherché à parler. Mais comment les « animaux politiques » que nous sommes pourraient-ils ne pas chercher les conditions historiques de leur communauté dans la fondation culturelle de leur parole ? Que celle-ci, dès lors qu’elle est assimilée dans le champ civilisateur, perde les indices de sa charge et de son intensité, que la manœuvre culturelle tende à désintensifier le conflit pulsionnel autant que les effets affectifs du renoncement, le typique dans toutes ses versions ne cesse de nous le rappeler.
Mais rappelons-nous aussi que sous l’aspect de l’indifférent, il y a la rage d’un combat. Rappelons-nous, par exemple, que Prométhée ne fut pas tant puni d’avoir volé le feu aux dieux que d’avoir interdit aux hommes de l’éteindre en urinant : sous la forme symbolique si transparente du pénis et du châtiment, dans la clarté culturelle de ce que nous nous transmettons sans émoi, une autre action s’est immiscée qui impulse la transmission même du mythe et qui fait de celui-ci le récit d’un renoncement pulsionnel
[88]. Rappelons-nous à l’inverse que lorsque la présentation manifeste semble s’accorder à merveille avec l’affect du contenu latent, lorsque leur solidarité nous fait croire que le sens est celui du contenu visible, l’affect reste l’arme de l’imposture. Ce que la honte dans les rêves de confusion à cause de la nudité, la peine et la douleur dans les rêves de la mort de personnes chères effectuent, l’affect absorbant dans le rêve la critique de la seconde instance et permettant à la motion interdite de parvenir à la « représentation » sans déguisement, sous le couvert du sentiment pénible. Que l’accès direct à l’expression de nos vœux de mort signale une effraction interne si excitante qu’elle déborde tous les systèmes de protection en engendrant la répétition universelle de ces rêves, c’est ce qu’évoque Freud lorsqu’il se demande si la possibilité même du rêve de la mort des personnes chères ne tient pas au fait que ces souhaits meurtriers sont si éloignés de notre conscience que la censure ne peut les envisager : elle n’est donc « pas armée contres de telles monstruosités »
[89]. N’indique-t-il pas ainsi que l’économie de ces rêves s’apparente aussi à l’économie traumatique, le retour du même signalant la tentative de lier ce qui ne parvient pas à l’être.
Ce que « typique » pourrait dire s’il n’était voué, dans l’ordre de la démonstration de L’interprétation du rêve, à légitimer l’universalisation du fondement infantile et sexuel du rêve. Ce qu’il pourrait dire si le plus violent sous l’aspect du moins déguisé n’était pas précisément destiné à faire entrer l’hypothèse de l’inconscient dans le champ culturel. Lourd tribut payé à la figuration qui exige le cas d’un échec relatif de la censure pour démontrer l’assise du travail psychique. Tribut plus lourd encore si l’on considère que, l’immuabilité répétitive prenant par la main le culturel, ensemble ils présentent sans ambages le plus effrayant sur la scène du plus visible. Que Œdipe Roi soit une tragédie du destin parce qu’elle est une tragédie du désir laisse intacte la fonction de sa forme. L’action du drame culturel doit-elle être entendue comme l’analogon de l’action du rêve typique ?
Le problème de la figurabilité trouve ici sa caisse de résonance. Non parce que la culture conforterait le bien-fondé de nos hypothèses en rendant palpable ce que l’analyse laisse dans l’obscurité de l’expérience la plus privée. Mais parce que la culture légitime la forme lorsqu’elle se présente dans une paix et une ignorance relative de ce qui la meut, ce qui est la condition de sa transmission. Au point de nous faire oublier que l’indifférent est tout le contraire de l’apaisement. Ce sur quoi l’affect en tant qu’affectation d’intensité, prenant à revers la signification des contenus, lève le voile. Car l’intensité ne figure pas mais déroute la forme et la transforme, atteignant notre surface perceptive hors la trame du sens. Que l’on tienne l’action de la forme dans le périmètre de la signification, qu’on la retranche dans l’enclos de la métaphore, fût-elle la plus subtile ou la plus inventive, on ne comprendra pas comment, par transfert de valeur, soudain le plus insignifiant émeut. Transfert de valeur ou transfert. Car c’est bien dans l’arène de celui-ci que « la possibilité d’amorce de l’affect » parvient à son déploiement, et par son action que se mettent en mouvement ces « expressions conformes à leur quantité » qui produisent leurs effets en demeurant méconnues
[90]. Ce que savent les artistes, poètes et peintres, qui cherchent le monde non dans le sens mais dans le saisissement de la présence et dans l’étonnement de l’expression.
V – ÊTRE PEINTRE OU POÈTE
Mal rendu : variations sensorielles de l’écoute
« J’ai fait un rêve. J’étais dans mon bureau, beaucoup de collaborateurs autour, rien que des hommes, les visages étaient flous. C’était un genre de réunion, je devais présenter le nouveau projet. Je commençais l’exposé par une question : “Pourquoi la sauce à base d’œufs est-elle lourde ?” C’est tout ce dont je me souviens. » Après un silence : les œufs ? La cuisine ? Est-ce que la sauce hollandaise est faite avec des œufs ? De toute façon, la Hollande ne lui fait penser à rien. À moins qu’il ne s’agisse d’une mayonnaise. Le rêve ne l’a pas réveillé et, hormis l’étonnement provoqué par la question, il n’éprouve aucun sentiment particulier lorsqu’il y pense. Longs silences, petites phrases, respiration régulière. Ce qui me frappe, plus que la question, c’est le ton de cet homme aujourd’hui. D’ordinaire, c’est-à-dire depuis que, fréquemment et compulsivement, il rencontre des inconnues à l’heure où il devrait venir à ses séances, il arrive effrayé par ses absences, bouleversé par la combinaison honteuse de l’analyste et de la prostituée, plus affolé encore par la version qu’il vient d’inventer d’un modèle familial contre lequel il n’a cessé, depuis l’adolescence, de porter plainte. Regardant sa mère avec les yeux de l’autre femme, et l’autre femme avec les yeux de sa mère, il cherche, dans un essoufflement constant, l’énigme de son déplaisir auprès d’une épouse pourtant aimée. Que le plat de la vie soit pesant, que, contre l’engourdissement, il faille créer à l’infini les événements qui devraient donner le sentiment d’exister, c’est pour cette raison qu’il est venu me voir, deux ans auparavant. Mais, depuis quelques mois, l’excitation ne le lâche plus. Une excitation telle qu’il hésite à me raconter ce qui se passe avec ses partenaires, de crainte d’en être plus excité encore, la fièvre et le trouble qui résultent du récit le conduisant alternativement du sentiment de victoire à celui de désastre. Durant ces mois, entre absences et détails des courses folles, hontes et exploits, il m’a tenue résolument sur le qui-vive, ce à quoi concourait le rythme tendu, serré de la parole, auquel j’étais assujettie. Attiser le désir autant que l’admiration, n’être jamais celui qui attend, toujours celui qui se fait attendre, n’être pas soumis à l’événement, en être le créateur, captiver en faisant voir, tout cela se réalisait dans ces actes répétitifs destinés à faire de moi tour à tour la partenaire rabaissée et la spectatrice émerveillée.
Silence. « Ce rêve ne sert à rien. » Il ajoute des choses diverses et usées sur ce qui, selon lui, devrait servir dans l’analyse pour dissiper l’ennui sans connaître l’indignité. Mais la tension ne monte pas. Seul l’étonnement s’éclipse. C’est dans ce tempo étrangement tranquille que me revient la remarque déjà ancienne qu’il avait faite en passant pour décrire son abattement lorsque le corps de la partenaire, sitôt déshabillé, se métamorphosait en chair morte : « Tant qu’il y a des vêtements, il y a de l’espoir », avait-il dit. Est-ce l’habillage compact du rêve dont l’effet permet la conservation de l’espoir, ou bien la masse indiscernable et neutre des collaborateurs, laquelle tranche avec la virulence du trio dont nous sommes habituellement tous les acteurs à la fois, qui ont ramené le souvenir ? Ou bien le répit qui me fait craindre à mon tour la chair morte et flasque et la déception qui s’ensuivra ? M’en souviendrais-je, je ne saurais pourtant restituer comment, entre l’espoir déçu, la qualité de la chair et la masse des hommes, « la base d’œufs » de la sauce m’est soudain clairement apparue comme une « base deux ». Je sais seulement que la syncope des silences, si inhabituels, y fut pour quelque chose, et encore la perception que je n’étais ni l’une ni l’autre des deux femmes mais l’homme invisible, déguisé sous l’aspect de la masse indistincte, qui rompait l’élan, contraignait au ralentissement, contrecarrait momentanément l’érotisation bruyante du transfert. En somme, l’impression que je devais cesser de compter jusqu’à trois, contrairement à ce à quoi j’étais constamment engagée, parce que nous étions deux et rien que deux, et que dans ce périmètre, sur cette base, l’espoir au moment du déshabillage était bien que n’apparaisse pas un sexe de femme mais un sexe d’homme.
C’est, je crois, la couleur du phrasé, le timbre de la voix, le déplacement de la densité dans l’enceinte de la séance, c’est la sorte de trêve, marquée par les longues pauses, qui contrastait avec l’ordinaire quête d’intensité, qui ont modifié la perception. Indifférence ou contre-investissement ? Contre-investissement ou autre investissement ? À l’horizon de la base deux, se présentait le transfert homosexuel dont la force était sans doute à la mesure de la puissance de son refoulement tandis que la véhémente multiplication des femmes, en le masquant, trahissait le nœud inaccessible de la rencontre désirée. Vers la fin de la séance, alors que le rêve semblait se volatiliser, j’ai dit : « Quand on ne compte plus en base trois mais en base deux, le problème est qui sont les deux pour que ce soit si indigeste. » – « Mais il n’y a pas de problème, ce sont les femmes, elles sont toujours deux ! » Je lui ai répondu sans réfléchir : « À voir. » Il fallut un très long temps avant que la problématique paternelle, tout à fait centrale dans l’organisation libidinale et narcissique de cet homme, puisse devenir l’objet d’une réelle perlaboration psychique.
Au bas des notes de la troisième séance de l’Homme aux rats, Freud a noté : « Pas bien reproduit ; loupé, effacé beaucoup des beautés singulières du cas. » Ce constat ne vient pas à la fin de la seconde séance, après qu’il a restitué la
sonderbare Miene et le ton du patient dans le récit du supplice. Sans doute parce que, là, l’expression était saisissable, l’acheminant assez directement vers le sens, vers la
Deutung de l’horreur devant une jouissance ignorée du sujet. Mal rendu, certes, et nous en faisons tous l’expérience : nous n’arrivons pas à dire ce qui se dit dans le dire et qui n’est pas dit. Nous butons toujours sur la présentation de ce qui s’est présenté, alors que, pourtant, c’est dans le mouvement de la séance et le rythme de la parole, dans ce quelque chose qui règle à notre insu la mise en latence ou le retour inopiné de l’impression, ce quelque chose qui commande notre écoute et la mobilité des figures, et fait de la séance non un ensemble d’énoncés mais une expérience, que réside l’essentiel du travail psychique. Cette difficulté, nous la résolvons le plus souvent par la description des processus à l’œuvre dans la séquence analytique, parfois par la simple mention de l’irruption de l’événement dans la trame des associations, dont le caractère inattendu a conduit à l’interprétation. Dans les deux cas, nous contournons l’exposé de ce qui fait le tissu même de l’action des mots assemblés par une voix, leur disposition, trace sensorielle laissée par la substance linguistique mais dépourvue en tant que telle de sens, car elle n’est pas faite d’opposition mais bien de la différence introduite par la matière sensible. Une différence qui n’achemine jamais en direct vers la signification, chargée qu’elle est de l’épaisseur du mot, de l’espacement entre le verbe et la chose, de l’ouverture du discours à la référence
[91]. Trace chargée d’une valeur donc, mais la valeur ne peut être ici assimilée à celle du signe.
Conditions formelles de l’énonciation
L’usage ambigu du terme de signifiant voudrait nous soustraire à cette difficulté. Le signifiant, image acoustique du signe promue par l’acte individuel de phonation, quand bien même sa fonction est réglée par le caractère arbitraire et différentiel des oppositions qui constituent les « valeurs » à l’intérieur du système clos de la langue, serait apte à se détacher du signifié et à se morceler, apte donc, par la désarticulation du signe lui-même, à présenter l’insensé, l’altérité radicale dans le champ du langage. Mais c’est négliger le fait que, dans l’opposition entre langue et parole décrite par Saussure, le signifiant est en fait indissociable du signifié dont il est la face sonore, qu’en ce sens, dans la théorie saussurienne, il demeure pris dans l’horizon « conceptuel » de la langue, concept étant l’autre terme employé par Saussure pour nommer le signifié
[92]. Fragment inséré ou insérable selon les lois de la permutation et de l’échange dans les chaînes paradigmatiques et syntagmatiques, la fonction du signe ne peut être extraite de la perspective lexicale, constitutive de la communauté de langue.
C’est en ignorant en partie le caractère insécable du signe que Lacan peut faire de l’arbitraire du signifiant le terrain même du démembrement de la signification au sein du système immatériel et commun de la langue. Lorsque Benveniste, relisant Saussure, insiste sur la « symbiose » du signifiant et du signifié, symbiose dont témoigne le fait que la représentation mentale n’est en réalité nullement séparable de l’ensemble phonique qui le signifie, il montre comment l’arbitraire fonctionne de la manière la plus radicale non pas entre le signifiant et le signifié, mais entre cet ensemble, le signe, et la chose à laquelle il réfère. C’est dans l’écart de la désignation, dans la relation de référence, qu’opère à plein l’arbitraire du signe, son immotivation
[93]. Si la relation de signification peut se morceler, c’est sous le coup du rapport que le signe entretient avec le monde, faisant voler en éclats l’arrimage référentiel, introduisant l’insensé dans les systèmes de sémantisation
[94].
Or, l’introduction de la dimension de la référence dans le champ du langage implique que l’on accorde une place déterminante au discours. Non pas à la parole, véhicule de la transmission, mais au discours : premièrement, en tant que mode d’appropriation individuelle et matérialisée de la langue dans le « vivre » et, deuxièmement, en tant que « énonciation supposant un locuteur et un auditeur, avec chez le premier l’intention d’influencer en quelque manière le second ». Si l’entité signe se caractérise par le seul fait que celui-ci peut être reçu comme pourvu de signification par l’ensemble des locuteurs d’une même langue, le discours, lui, « porteur d’un message et instrument d’action », est commandé non seulement par la clause de la signification de l’énoncé produit mais par celle de la référence à un fragment de réalité. C’est cette distinction qui conduit Benveniste à distinguer le système sémiotique de la langue de la capacité sémantique du sujet dans le langage. Dans le moment où le signe, devenu circonstanciellement mot, donne corps à la singularité du discours et à la contingence de sa réalisation, la forme en façonne la signification. Car l’énonciation, comme actualisation, comme conversion individuelle de la langue en discours, est l’acte de produire un énoncé avant d’être le texte de l’énoncé, et elle est d’abord constituée par les conditions formelles de cette réalisation
[95]. Des conditions formelles déterminantes dans le processus de sémantisation, puisque chaque mot ne retient qu’une petite partie de la valeur qu’il a en tant que signe, puisque cette valeur est frappée au sceau des marques infraverbales qui orientent ou désorientent la désignation, et qu’enfin, dans ce processus, on rencontre la situation où le sens peut être intelligible tandis que la référence demeure inconnue. Le signifiant énigmatique n’est pas énigmatique au regard du signifié, qui peut être limpide, mais par rapport au référent qui restera parfaitement opaque.
Lorsque Freud aborde le
Witz du rêve comme moyen de présentation, il se déplace entre ces trois plans : celui de l’image acoustique du mot (ce que, lui, nomme
Wortlaut : par exemple [bazdø]), celui de la référence (elle est l’un des agents de la défiguration : par exemple en faisant osciller [dø] entre les œufs et deux), enfin le récit du rêve qui est discours adressé, fortement chargé libidinalement par le transfert, la charge avec ses déplacements d’intensité et d’accents participant directement de l’
Agieren : l’action de l’énonciation est l’un des leviers de la saisie de l’analyste entre la signification de l’énoncé et l’obscure sémantisation du discours dont il est le destinataire. Ainsi, les
Ratten de l’Homme aux rats, lorsqu’ils sont présentés à proximité de l’orifice anal, provoquent une intensification gestuelle et tonale que les doutes concernant le
raten de
heiraten sont destinés à amortir jusqu’à l’annulation. Dans la première configuration, Freud entend combien il est assimilé au capitaine cruel, ce qu’il explicite pour s’en dégager. Mais dans le périmètre du
heiraten, là où, dans la référence au mariage, la tergiversation déguise et fragmente la violence du conflit intrapsychique autour de la figure paternelle, Freud est saisi en bloc par la puissance du transfert homosexuel, ce dont le conseil donné au patient de s’enquérir une bonne fois du nombre d’ovaires qui restent à la bien-aimée avant toute décision de l’épouser est la trace
[96].
Le problème n’est donc pas tant que raten ait valeur de signifiant, puisque le signe raten renvoie toujours, médiatement ou immédiatement, au contenu de sens du supplice et à la configuration fantasmatique du complexe paternel qui s’y rattache. C’est bien davantage la modalité de son insertion, la puissance de métamorphose de la matière sensible dans le rythme du discours où le syntagme prend place, la désalliance ou la dysharmonie entre l’intensité et la référence, qui vont prendre au dépourvu l’analyste, inopinément déterminer une écoute autre, mobiliser ou révéler un aspect du transfert jusqu’alors invisible, et éventuellement dégager une forme, permettant soudain de scénariser ce qui, de l’Agieren, est resté jusqu’alors méconnu. Ceci lançant à son tour une représentation d’attente, elle-même inscrite dans un tempo, marqué d’un rythme qui en façonnent le sens. Dans [bazdø], le signe [dø], porteur d’une amphibologie référentielle, ouvre soudain à une forme qui s’impose sous la pression du changement complet du phrasé du patient et du tempo de la séance, permettant de lier ce qui était jusqu’alors fortement actif dans la relation transférentielle sans m’être pour autant accessible : le courant homosexuel. Le territoire de l’efficace se tient dans la création de la forme elle-même, c’est-à-dire dans les conditions expressives du dit qui en façonnent la sémantisation, productivité même du processus. Et c’est cela qui, dans l’ensemble architectural du cas, est « mal rendu ».
Clinique du rythme
Le processus analytique, de part en part, est pris dans le régime oral des agencements conjonctifs et disjonctifs, dans la prosodie et ses intonations, qui débordent le signe et le sens. Est-ce cette dimension du mode de signifier, qui est moyen de prendre et modalité du être pris, qui est vecteur de l’écoute, moteur des translations et impulsion vers l’entendement, que nous ne parvenons pas à présenter ? Que dit Freud le 30 juin 1909 lorsque, à propos des difficultés qu’il rencontre dans la rédaction du cas de l’Homme aux rats, il écrit à Jung que ce travail est près d’excéder (son) aptitude artistique à présenter, sa
Darstellungskunst ? Et de quel « gâchis » parle-t-il lorsqu’il peste contre nos reproductions qui mettent lamentablement en pièces les grandes œuvres d’art
(Kunstwerke) de la nature psychique ? Pourquoi cette invocation de l’art au plus vif de la clinique ? Sans doute, lui qui lisait Mauss, aurait-il pu aussi bien en appeler à la magie, à ce mode d’exposition où, selon l’anthropologue, « l’intonation peut avoir plus d’importance que le sens », où l’observateur est partie prenante de son observation, bien en peine pour transporter dans l’écrit ce qui sous l’effet du phrasé incantatoire s’est translaté du sens vers une signifiance autre. Parce qu’il y a du faire dans le dire et que ce faire, ce caractère performatif de l’énoncé, ce pouvoir de réaliser ce qui est dit, ne se tient pas dans le seul énoncé du dit mais réside tout autant dans les conditions de la manifestation du sens (conditions phonatoires, corporelles, rythmiques, ce que Freud aborde dans
Totem et tabou à propos de la « satisfaction hallucinatoire motrice »
[97] – j’y reviendrai), la question sera toujours, lorsqu’il s’agit de rendre compte de la clinique, de parvenir à transporter ce qui est déjà effet de transport et de transfert. Le problème de la figurabilité ne cesse de se redoubler dans la complication de la présentation de ce qui s’est présenté. Un embarras qui donne parfois lieu à d’étranges exercices poétiques sous la plume des psychanalystes, mais admettons au moins que ceux-ci révèlent cette dimension parfaitement intraduisible qui fut pourtant déterminante dans l’effet vécu comme dans l’entendement.
Ce qui résiste à la translation est le mode d’exposition même, la présentation en tant que forme dans sa mouvance, son tremblement, son évanescence ou son insistance et qui ne relève du sens qu’à la condition d’élargir celui-ci au-delà des limites de la langue, d’y inclure résolument ce que les linguistes ont traités comme un reste, appelé joliment le « suprasegmental », d’y inclure ce hors discours qui est au centre du discours – débit, hauteur, longueur, assonance dans la vocalisation, configuration –, tout ce qui nous fait désirer être peintre ou poète pour dire l’intensité, la densité, là où on ne les attend pas, où parfois on ne les discerne pas autrement que par leurs effets, après-coup. « Le rythme, écrit Henri Meschonnic, est une clinique du signe
[98]. » Clinique de la discursivité, dont il montre dans
Jona et le signifiant errant comment elle est le
shibolleth de la traduction – son point de départ est l’examen des
te’amim bibliques ; et comment la source rythmique du sens a toujours été rabattue dans le champ de la signification, opération hellénisante par excellence qui laisse pour compte la « valeur » dans le processus énonciatif, entendue au sens large des lignes de force et de faiblesse dans l’expression et la disposition. À cette valeur qui est organisation empirique de la signifiance, qui défie la régulation sémiotique des univers de représentations, qui ne peut être conçue sous l’aspect de l’échange, Meschonnic confie le pouvoir de l’involontaire, de la démesure, du hors mesure, de la détotalité, signifiant n’étant plus alors que le participe présent de signifier – et on soulignera présent. « Le rythme n’est pas un envers du discours dont le sens serait l’endroit. Il n’est rien de voilé qui devrait être dévoilé. » Il y a seulement cette saisie évidente par et dans les valeurs formelles qui sont l’activité même du sujet dans le discours, l’infraverbal intriqué dans le verbal, le premier ne pouvant être distingué du second. « Rien n’est caché dans le langage. Mais ce qui est montré passe à travers le voir. »
[99] Dans cette perspective, la valeur n’est plus d’opposition ; elle est la « figure de l’inachevable du sens »
[100].
Pourquoi me référer ainsi à Meschonnic ? Au moins pour quatre raisons. Tout d’abord parce qu’il n’en finit pas d’interroger la créativité du signe, reposant inlassablement la question de la source et de l’expression, ne négligeant jamais l’investissement pulsionnel dans le langage, repassant par l’hypothèse fondatrice de Humboldt – le langage n’est pas ergon (œuvre) mais energeia (activité) –, cherchant à atteindre ce quelque chose de l’élan de la profération qui se meut en disposition vers la forme. Meschonnic arrache la poétique au poème, montrant que celui-ci fait seulement apparaître ce dont tout discours est pétri. Ce faisant, et ceci est la deuxième raison, il mène une critique savante des méthodes théoriques qui sémantisent hâtivement la valeur expressive et l’accentuation dans le dire. Non qu’il ignore l’affect. Au contraire, il tient l’affect très précisément à la charnière du sentiment et de l’affectation d’intensité, refusant le recours immédiat à la sémantisation de son contenu pour en délier l’énigme, soutenant les fonctions de la valeur dans une discordance dont la représentation, fût-elle découverte ou construite, ne vient pas à bout. De ce point de vue, la critique soigneuse des « bases pulsionnelles de la phonation » d’Ivan Fonagy est fort éclairante : la relation de transmission directe entre pulsion, corps et phonation, laisse pour compte tout le problème de la figurabilité, c’est-à-dire de la plasticité infinie de la modulation figurative, en enclavant l’expressivité dans la redondance et le mime du sens. L’expressivité, en quelque sorte, retombe dans le piège du répertoire.
La troisième raison est que, avec la même fermeté, il dégage l’énigme de l’énoncé de la solution étymologique et de sa sacralisation. Il montre comment, avec Heidegger, l’activité de la langue est rapportée à une métaphysique de l’origine, métaphysique du dévoilement payé au prix fort du mirage ascétique qui nous porterait vers l’événement premier du dire, temps inaugural de la
Sage, de la Dite, chemin étroit de l’acheminement vers la parole. Le sujet, directement identifié à la langue, est ici porteur d’une mémoire, mémoire de la langue elle-même, qui renverrait sans délai ni relais au pouvoir de voyance et de vérité du mot. Ce que Adorno critiquait si fortement avec « le jargon de l’authenticité » – jargon du dépouillement parce que l’homme, berger de l’être, gagne avec la pauvreté l’essentielle originarité
[101] – enserre inévitablement la figurabilité dans les rets d’une illusion aliénante dont il faudrait à chaque sujet se défaire. Ce que Lacan, ici héritier direct de Heidegger, déploie lorsqu’il fait du désêtre un état de la parole touchant à son minimum expressif pour accéder à sa plénitude, défaite qu’elle serait des oripeaux de l’imaginaire, la théorie du discours se resserrant sur le défilé des signifiants. La quatrième raison, enfin, est la lecture subtile et extensive que fait Meschonnic du texte de Benveniste « La notion de rythme dans son expression linguistique »
[102]. Texte précieux pour le psychanalyste – du moins celle que je suis –, car Benveniste ne fait pas qu’y démonter l’étymologie insoutenable de
rhuthmos à partir de
rhein (couler) qui renverrait au rythme des flots. Il montre surtout comment dans le champ sémantique du vocabulaire grec des formes
(eidos, morphè, schèma), rhuthmos, avant que Platon n’y inclue les notions de mesure, d’intervalle régulier, d’harmonie soumise à la loi du nombre, a toujours désigné « la forme dans l’instant, en ce qu’elle est assumée par ce qui est mouvant, mobile, fluide », pouvant se rapporter aussi bien à l’humeur, au geste, au tombé d’un vêtement, l’essentiel étant qu’elle tient à une combinaison de différences instables – ce qui était son sens dans la philosophie présocratique des atomistes – s’opposant à
schèma, la forme fixe.
Retour sur la valeur
Le rythme donc et non la structure, le rythme en ce qu’il a partie liée avec la sensation. Le rythme parce qu’il est animation et genèse, participant de la présentation, cela même que Freud a d’un même mouvement saisi et perdu lorsqu’il s’est référé à la théorie rythmique de l’origine des langues de Sperber. Sans doute, aujourd’hui, se référerait-il aux magnifiques pages de Leroi-Gourhan sur l’articulation du geste, de la phonation et de la graphie, sur les « déverrouillages » corporels que cela a nécessité, sur le rôle du rythme et de ses écarts. Sans doute n’hésiterait-il pas à faire usage de l’hypothèse que l’art et la parole ne sont pas nés dans le concret, mais que la quête du mystère de la forme témoigne d’entrée de jeu d’un rapport à l’abstraction où la forme s’emboîtait dans le mot à une égale distance de la chose
[103]. À l’aube des images, il n’y a pas de figuration mais du rythme, et celui-ci déjà symbolise. L’esthétique, affectation de la sensation – ce que veut dire
aisthèsis – cherche ce moment rythmique de la formation de la forme, comme l’artiste, dans la région intermédiaire de la création, cherche la genèse du monde dans la genèse du visible. L’artiste qui, ainsi que l’écrit Klee, ne fait « que recueillir ce qui monte des profondeurs pour le transmettre plus loin », qui veut saisir la trace et retenir son mouvement, qui sait que « jamais ni nulle part la forme n’est un résultat acquis »
[104]. Et pourtant il sait aussi que ce fond originel, « préhistoire du visible », « ne saurait être pris au sérieux avant de s’être associé étroitement aux moyens plastiques appropriés pour devenir une œuvre ». C’est donc dans la déformation qu’impose le passage à l’ordre plastique que s’élabore la théorie des sensations. Ou, plus exactement, la théorie de la formation, qui sera atteinte de l’œil et du corps du spectateur, « visage », « physionomie », « allure », mobilité durable de la création dans la mobilité durable du regard, où l’énergie vit en tant que « genèse sous la surface visible, sous l’enveloppe de l’œuvre ». « Remonter du modèle à la matrice », c’est remonter de la
Gestalt du monde à sa
Gestaltung, et la
Gestaltung est cheminement, production. « C’est la voie qui est productive, l’essentiel. »
[105]
Donc se tenir énergiquement dans le chemin, en ne pensant qu’à la « présentation », à ce « mode d’existence particulier » que le peintre recrée en le faisant voir. Or cette recréation par transposition, dislocation et reconstruction, par « associations » aussi, passe par une énergétique qui est non seulement énergétique de la lumière, mais énergétique de l’ensemble des données qualitatives en jeu dans la peinture : affaire d’étendue et de mesure avec la ligne, affaire de poids, concentration ou alourdissement, avec la tonalité – et Klee décrit très soigneusement ce qu’il faut entendre pas clair-obscur en matière d’effet –, affaire de densité avec la « qualité » de la couleur qui est valeur, valeur lumineuse et valeur de différence. Le
Zwischenwelt de Klee creuse la profondeur en sachant qu’elle n’a d’autre existence que celle de la surface, non celle de l’image, « nature-morte », mais celle de l’intériorisation, celle de l’excitation sans relâchement dans le rapport aux choses, celle de l’événement qui fait échec à l’apparence, celle du jaillissement du mouvement. À Lothar Schreyer, Klee confiait qu’il l’appelait « entremonde » parce que, disait-il, « je le sens présent entre les mondes que nos sens peuvent percevoir extérieurement, et parce qu’intérieurement je peux l’assimiler suffisamment pour être capable de le projeter hors de moi sous forme de symbole. C’est dans cette direction que les enfants, les fous, les primitifs ont conservé – ou retrouvé – la faculté de voir »
[106].
Faculté de voir faite d’une appropriation par infinis détours et innombrables décentrements, faculté de donner à voir le jamais-vu, le jamais-vécu, dans l’entrecroisement de la perception visuelle et de l’utilisation personnelle du perçu : c’est cela que Rilke, bouleversé, découvre dans les deux salles de Cézanne au Salon d’automne de 1907, le « regard aiguisé » par la rencontre saisissante moins d’une œuvre que d’un « travail », de sa massivité et de son authenticité ; d’un travail sans arrangements, sans astuces, sans plaidoyers, qui n’est fait que de progrès énigmatiques pour le peintre lui-même
[107]. Car ce travail « dont la balance d’une conscience ultra-sensible pesait les moindres particules et qui concentrait dans sa substance colorée une densité d’être si pure qu’elle aboutissait, au-delà de la couleur, à une existence absolument nouvelle, quitte de tout souvenir », entre dans une directe correspondance avec ce que cherche passionnément Rilke. La « réalité colossale » de ces peintures – le mot réalité, « cela que Cézanne nommait réalisation », revient sans cesse dans les lettres qu’il adresse alors à Clara – le confronte directement à ce que devrait être « dire ». Dire la présence, les passages vibrants, l’être-là de ce qui ne fut pas vu auparavant : c’est parce que l’on veut montrer que l’on manque l’essentiel. Mais parce que Cézanne a regardé avec simplicité, « sans aucune nervosité ni la moindre arrière-pensée », parce que « ces rouges, ces bleus (...), pourvu que l’on se montre parmi eux parfaitement disponible, font quelque chose pour vous », parce que c’est cela « qui emporte la conviction », cette « réalité rendue indestructible à travers l’expérience que le peintre a de l’objet », il faut à Rilke dire ce qu’il éprouve : non pas dire les « visions » que lui inspirent ces tableaux, mais dire la somme condensée des sensations, dire ce fait, l’exprimer comme une partie de l’être, en laissant faire les couleurs « sans leur couper la parole », en laissant faire leur « commerce ».
Ce qui surgit alors sous la plume de Rilke est le doute extrême. Car comment « traduire exactement les rapports de valeurs » ? « Le Salon ferme aujourd’hui. Et déjà, comme j’en reviens pour la dernière fois, je voudrais aller revoir un violet, un vert ou tels tons bleus dont il me semble que j’aurais dû mieux les regarder, pour ne les oublier jamais. Déjà, bien que je me sois si souvent attardé devant eux avec une attention sans faille, la grande architecture colorée de
La Femme au fauteuil rouge se révèle aussi difficile à mémoriser qu’un nombre à plusieurs décimales. Je m’en était pourtant imprégné, chiffre par chiffre. La conscience de sa présence exalte ma sensibilité jusque dans le sommeil ; mon sang la décrit en moi, mais le langage reste à l’extérieur sans qu’on l’invite à entrer. » Rilke tente pourtant de dire cette affaire des couleurs entre elles, affaire de tension, de rythme, d’équilibre, d’intensification et de dilution. Mais plus que jamais les mots lui semblent « exclus », tant est grande « la difficulté de serrer de près les faits ». Des faits qui sont des abstractions de fait, abstractions de « lecture » de la nature et « interprétations » par « sensations colorantes », obtenues par les rapports de tons qui sont rapports de valeur et modulation
[108]. « J’exprime la variété de la lumière par l’intelligence des différences de valeur », disait Matisse.
Mais qu’est-ce que cette intelligence, territoire énigmatique des correspondances, où le peintre, le musicien, le philosophe et le poète cherchent le secret du mouvement, l’émergence du visible ? Boulez comparant les solutions rythmiques de Weber et de Klee qui agencent leurs textures « par petites impulsions », Deleuze se demandant ce que peindre le cri veut dire et ce que signifie rendre sonores des forces insonores et visibles des forces invisibles ? Valeur de tons, valeur de sons : en grec la tension se dit
tonos et qualifie les corps et les cordes, les voix et les souffles. Est-ce là ce que Artaud nommait la « morsure concrète que comporte toute sensation vraie » ? Lorsque le langage dans l’espace, par son action dissociatrice et vibratoire sur la sensibilité, s’arrache au piétinement psychologique ? Lorsqu’il s’empare du hiéroglyphe de la vie, de son « feu », de son « appétit », cette « méchanceté initiale » qui veut que « le désir d’Éros soit une cruauté puisqu’il brûle des contingences »
[109] ? Et est-ce ce que Freud aurait appelé une « esthétique d’orientation économique », celle qu’il appelle de ses vœux dans
Au-delà du principe de plaisir
[110], lorsqu’il pense à l’énigme de la transformation de l’impression pénible en source de jouissance – et le point de départ est le jeu de l’enfant avec la bobine ? Est-ce très précisément cette transmutation de la sensation, la même qui est à l’œuvre au spectacle de la tragédie, et qui permet de soumettre à l’élaboration psychique même l’événement le plus effrayant, le plus « impressionnant », entendons : celui qui déborde les systèmes de liaison existants ?
Esthétique entée sur la fonction de la forme, laquelle est la source d’un gain de plaisir spécifique, dont on peut se demander s’il ne tient pas à l’instant, qui est temps et acte, du surgissement de la forme : instant de l’acte par lequel une forme se forme, par lequel une forme sensible est rapportée à la sensation. C’est cela que décrit le jeu du
fort-da, qui est non seulement rythmique, répétition, mais encore énonciation, profération du son dans le rythme du geste. De ce point de vue, le contenu de l’énoncé, « là-bas, ici », ne rend pas compte du mouvement lui-même. Il ne rend pas compte de l’émergence de la présence sur fond d’absence et de l’absence sur fond de présence. L’événement résiste à la connaissance que délivre la signification, impuissante qu’est celle-ci à transposer, à présenter la part sensorielle, reçue, produite, reproduite, dans sa fonction de fondation. Ce défaut, qui est d’écart, est sans doute ce que tente de ressaisir Jean-François Lyotard lorsque, au-delà de la figure-image, celle qui se donne à voir, au-delà de la figure-forme, qui soutient le visible, en est sa « nervure » sans être vue, il accorde à la figure-matrice, différence qui ne se transforme jamais en opposition, source de l’épaisseur expressive des mots et des formes, la fonction d’impulser l’œuvre par l’enracinement le plus profond du figural, rêve et fantasme, dans le discours et la figure
[111].
L’inutilisable
Invoquer l’art au plus vif de la clinique, oui, pour regretter de n’être ni peintre ni poète, de ne disposer ni des mots pour dire les différences de valeur, ni des couleurs pour parvenir à la « condensation des sensations », au surgissement du rythme, à l’imprévisibilité de l’événement
[112]. Regrettons en effet notre impuissance à trouver les « équivalences » du souffle, de l’intonation, de la vibration sensorielle, du « flux profond » dont Michaux a fait le principe d’un voyage. Mais ne feignons pas d’ignorer que « les techniques de la forme » portent en elles, comme condition de leur action, le refoulement de ce qui les meut. La censure, tout autant que le désir, est l’artisan de ces œuvres d’art qui, certes, s’appuient les sources infantiles de la jouissance et les réactivent mais à condition que la face privée de celles-ci s’éclipse du champ de la conscience. À condition que l’expression ait été « voilée » par un remaniement dont l’opérateur est « la technique du dépassement de la répulsion », essence même de la réalisation artistique qui parvient à « produire la sympathie » là où Sa Majesté le Moi, rencontrant crûment la face noire de ses désirs ambitieux et érotiques, ne ferait que se détourner avec « froideur » et « répulsion ». L’art est communauté, communauté de plaisir parce que communauté de compromis, la transitivité du plaisir dans le groupe étant une des composantes du dédommagement culturel pour le renoncement à la satisfaction pulsionnelle
[113]. De sorte que la forme artistique n’a le pouvoir de porter jusqu’à la perception les représentations refoulées que parce que la technique artistique, rusant avec la censure, permet à la forme de capter l’attention en l’excitant, au point que celle-ci abandonne sa fonction vigile, mais en rendant du même coup la conscience incapable de percevoir ce qui l’émeut. « Le conflit dans Hamlet est effectivement à ce point caché qu’il me fallut d’abord le deviner », écrit Freud dans « Personnages psychopathiques à la scène ». Cache nécessaire, car si le conflit du héros avec le désir parricide était simplement mis à nu, ceci n’éveillerait que l’ « aversion » du spectateur et la répétition pure et simple du refoulement. Freud poursuit : « C’est une condition de la forme artistique que la motion luttant pour accéder à la conscience, même reconnaissable à coup sûr, soit nommée d’un nom aussi peu clair, si bien que le processus s’accomplit de nouveau chez l’auditeur dans une attention détournée et que celui-ci est la proie des sentiments au lieu de se les expliquer. »
[114]
Entendons bien : le psychanalyste serait-il poète ou peintre, il ne parviendrait quand même pas à présenter l’entrelacs de l’expérience vécue avec l’émergence du refoulé dans la séance. Parce que cette présentation-là, pour entrer dans le champ de la communauté, est de toute nécessité soumise aux lois de la sublimation. En ce sens, et quels que soient nos efforts pour dire la régression et ses effets, l’intensité de l’impression et la puissance du fantasme à l’œuvre, elle restera toujours, en tant qu’exposé, dans le champ de l’ « utilisable », c’est-à-dire de la part pulsionnelle dérivable dans le champ culturel. Une part qui, par essence, s’oppose à l’ « inutilisable » dont le destin pulsionnel est justement le refoulement. Que ce qui intéresse le psychanalyste soit précisément l’inutilisable, que ce soit ce qui, hors le langage et la mémoire, reste privé de sens et ne trouve, à l’insu du sujet, d’autres voies d’accomplissement que celle répétitive de la réalisation hallucinatoire, donne la mesure de la difficulté. Certes, faire en sorte que l’inutilisable entre dans le champ de l’utilisable est l’objet même du travail analytique, l’actualisation transférentielle et la navette interprétative passant sans cesse de cette rive-ci à cette rive-là. Mais le plus intime de sa présentation dans la séance, le plus privé de sa manifestation, met trop profondément en jeu ce que Freud nomme « la sensibilité inconsciente » de l’analyste, c’est-à-dire la part non sublimée de ses investissements, pour qu’il soit jamais possible de la dire à tous.
VI – LE TRANSFERT : PRÉSENTATION OU INCARNATION ?
Déformation du transfert
L’articulation entre la sensibilité inconsciente de l’analyste et le caractère « palpable » du transfert est au centre du processus de la cure. Mais le nœud de la difficulté réside dans le statut que l’on accorde à cette formation. Que les transferts reproduisent des états psychiques antérieurs sous forme de « copies » en substituant la personne du médecin au protagoniste de l’amour infantile, Freud le développe dès
Dora, en soulignant la particularité de ces créations d’être « atténuées ». C’est parce qu’elles ne sont pas la chose même, parce qu’un processus les a en partie arrachées à la force d’attraction du refoulé, parce que, écrit-il, elles procèdent d’une sorte de « sublimation » qu’elles peuvent devenir conscientes
[115]. La rupture de Dora fait voler en éclats cette conception. Au pluriel des rééditions sublimées fait place le singulier de l’attribution en bloc de la place de M. K... à Freud, le problème de la perception par l’analyste des signaux l’avertissant de la reproduction en masse du noyau infantile de la névrose devançant désormais celui de l’interprétation du cliché. La découverte de la réalisation hallucinatoire accomplie par et dans le transfert place en première ligne, avant toute traduction des contenus reproduits, la saisie des effets engendrés par l’
Agieren.
Mais la massivité de l’accomplissement signifie-t-elle pour autant que le transfert soit la chose même ? Qu’entendre par exemple par
Form lorsque Freud décrit ce que le patient nous « montre » « sous la forme de cet état amoureux » ? Qu’il reproduise
“ de façon palpable, comme actuelle ” le noyau de la névrose infantile
[116], qu’il en dévoile ainsi tous les composants, désir et défense intriqués, que la productivité de la situation analytique tienne précisément au jeu conjoint des deux actions, celle de la poussée pulsionnelle et celle de la résistance, ne dit pas, au-delà de la répétition qui vient en place de la remémoration, l’organisation de cette forme. Figure-t-elle, c’est-à-dire défigure-t-elle, au sens où le rêve figure en défigurant ?
Lorsque, dix ans après
Dora, Freud avance que, du simple fait qu’elle est une réédition, la névrose de transfert n’est pas identique à la névrose antérieure, qu’elle est « une névrose recréée et remaniée », développée autour de l’objet central qu’est l’analyste, il insiste sur le fait que, sous l’action du transfert, « tous les symptômes du malade ont abandonné leur signification originaire et se sont réorganisés autour d’un nouveau sens »
[117]. Faut-il entendre que la répétition, faisant feu de tout bois comme le rêve, utilise les traits singuliers de l’analyste pour donner matière à la présentation du conflit psychique, traits qui d’indifférents vont, par transfert d’intensité, devenir l’objet d’un puissant investissement ? Ou bien faut-il entendre que la régression engendrée par la situation analytique aboutit à un remaniement fantasmatique, le fantasme organisateur de la relation ne pouvant être confondu avec le fantasme organisateur de la névrose. Selon que l’analyste est dans le transfert l’analogon d’un reste diurne ou que le transfert correspond à une nouvelle liaison fantasmatique d’un contenu pulsionnel – et les deux modèles sont issus du paradigme du rêve
[118] –, la fonction de la forme et le rôle de la présentation diffèrent profondément. Dans un cas, le préconscient, laissant faire l’attraction inconsciente, ne censure la représentation inconsciente que par la seule « couverture » de la figure de l’analyste. Dans l’autre cas, la liaison dans et par le fantasme inconscient fait intervenir la déformation sous l’aspect le plus radical : le terrain sur lequel s’organise le combat pour la reconnaissance des motions refoulées ne réverbère pas à l’identique le noyau infantile de la maladie.
Ce que Freud dit de deux manières dans le texte « Sur la dynamique du transfert ». D’une part, en mentionnant ce fait clinique : « Plus une cure dure longtemps et plus le malade a reconnu nettement que des déformations du matériel pathogène n’offrent pas à elles seules une protection contre la mise à découvert, plus il se sert avec conséquence de cette seule sorte de déformation qui lui apporte manifestement les plus grands avantages : la déformation par transfert. » Et, d’autre part, en ajoutant en note : « Lorsque, dans une bataille, on se dispute avec un acharnement particulier la possession d’une certaine petite église ou d’une ferme isolée, on n’a pas besoin de supposer que l’église est en quoi que ce soit un sanctuaire national ou que la maison abrite le trésor de l’armée. La valeur des objets peut être simplement tactique, et peut n’entrer en ligne de compte que dans cette seule bataille. » Ce qu’il redit dans les
Conférences d’introduction, et il est cette fois question du transfert paternel qui peut n’être que le champ de bataille sur lequel l’analyste s’est emparé de la libido, la libido du malade provenant en fait d’autres positions
[119]. La résistance, productrice de la déformation des positions – « la défense de la capitale ennemie n’a pas besoin d’avoir lieu juste sous ses portes » –, engendre l’organisation fantasmatique sur laquelle s’opérera la perlaboration. Mais c’est une fois résolu le transfert que l’analyste pourra « reconstruire en pensée la répartition de la libido qui était en place pendant la maladie ». La « valeur » du fantasme organisateur du transfert tient donc au moins autant à la valeur des forces pulsionnelles en jeu qu’à la valeur de sens délivré par le traitement. C’est à partir de la répartition des investissements engagés dans la cure, tels qu’ils trouvent dans l’arène du transfert leur configuration spécifique, que l’analyste procédera à la construction après-coup de la répartition libidinale source de la névrose.
Palpation des surfaces
Il est décidément impossible de séparer technique et métapsychologie : la métapsychologie est toujours métapsychologie de la technique et la théorie de la technique est toujours fondation de la métapsychologie. En l’occurrence, si la déformation s’avère chaque fois le produit des transferts d’intensité, le transfert, tactiquement compris comme le lieu d’une double déformation, nous contraint à revenir sur ce qu’il « capture ». Si la répétition est le retour du même, ce n’est pourtant pas le « monde interne » du patient, translaté en tant que tel dans l’arène de la cure, dont il s’empare. C’est une certaine conformation des rejetons inconscients, lesquels sont par ailleurs déformés selon les lois générales du travestissement. Réenvisageons de ce point de vue ce que signifie le « en présence » de l’actualité transférentielle. Lorsque Freud souligne l’inestimable service que nous rend le transfert – de rendre manifestes les aspirations des motions inconscientes –, lorsqu’il conclut que « nul ne peut être abattu
in abstentia ou
in effigie »
[120], la présence en chair et en os qu’il évoque n’est pas celle de l’analyste en tant que substitut immédiat de l’objet primaire de la pulsion. C’est la présence, c’est-à-dire l’irruption dans le champ de la réalité, de la motion pulsionnelle elle-même : cachée ou seulement « imagée », elle ne peut être abattue. Grâce à la capacité hallucinatoire de l’inconscient, sa reviviscence permet le combat mais, dans la lutte engagée entre « l’agir et le reconnaître », le déclenchement de l’action ne revient pas à l’analyste. C’est l’action de la forme elle-même qui en est le premier acte, de la forme prise par l’amour, façonnée selon la répartition des investissements produits par la situation.
Distinction malaisée, je le concède, car l’action de l’analyste s’exerce en vérité dans la configuration même de la relation : non pas sous l’aspect du « maniement » du transfert, mais justement du fait de son caractère « palpable ». Ou, plus exactement, du fait de l’influence de la palpation sur la formation elle-même. Car de quelle palpation s’agit-il ? De celle de la « surface psychique » du patient certes, qu’il importe de connaître à tout moment, afin de déterminer quels complexes et quelles résistances sont mobilisés
[121]. Mais comment concevoir cette palpation en dehors de l’usage par l’analyste de son propre inconscient comme instrument de perception, puisque l’action du patient – non pas ce qu’il dit, mais ce qu’il fait en disant – opère par « influence sur la sensibilité inconsciente » de l’analyste ? L’aperception de ce que le transfert réalise à l’insu des deux partenaires, véritable levier de la scénarisation de l’
Agieren, implique nécessairement la palpation par l’analyste de sa propre surface psychique. Dans l’aptitude de l’inconscient du médecin à rétablir l’inconscient du malade à partir des rejetons qui lui sont communiqués, dans cette saisie sensorielle de l’expression, il est inconcevable que n’interviennent pas les propres investissements de l’analyste et leur répartition libidinale
[122]. La surface psychique de l’analyste n’est donc pas un miroir où viendrait se projeter le reflet de la disposition inconsciente du patient. C’est une surface dont l’impassibilité permet la perception des « vibrations » émanant de l’émetteur inconscient du patient.
On comprend qu’il faille, dans ces conditions, en appeler à l’ « indifférence » de l’analyste. Cette prescription technique ne tient pas qu’à la froideur exigée du chirurgien dans l’opération de l’interprétation. Ni non plus au seul refus de toute satisfaction substitutive afin d’ « attiser » les conflits et ne rien perdre des forces vives du travail psychique. L’indifférence est à la mesure de la passibilité de l’écoute requise pour parvenir à acheminer une présentation appréhendable vers la représentation des contenus refoulés. La prescription d’impassibilité intervient là où tout ce qui émane de l’analyste, penchants personnels, attentes intentionnelles, qu’elles soient conceptuelles ou émotionnelles, contribuerait sans délai à un supplément de déformation du transfert. Là où la non-neutralité collaborera à la déflexion de la liaison fantasmatique par le transfert dans le sens du quadrillage libidinal de l’analyste. L’indifférence de l’analyste, du point de vue du maniement du transfert, est ce qui permet au patient de tout dire mais, du point de vue métapsychologique, elle est la condition de la prise en compte de l’indifférence de l’énergie psychique elle-même. C’est l’absence de préjugés concernant la valeur des investissements du patient – et valeur se trouve ici à la charnière entre le quantitatif et le qualitatif – qui assure l’homothétie relative entre les caractères de la forme du transfert et la répartition libidinale en jeu dans la névrose infantile.
Distribution des valeurs
La notion de « valeur », valeur de la petite église, valeur des investissements, traverse donc de part en part le champ de la cure, les répartitions libidinales du patient et de l’analyste s’intriquant sans cesse dans le mouvement de délégation du pulsionnel et dans l’octroi d’une forme et d’une qualité à ce qui en a été écarté. On mesure là la distance entre cette valeur, inscrite au cœur du processus de la figurabilité, et la fonction que lui alloue l’esthétique. Certes, « les mots sont les créatures de la voix » et c’est bien dans cette activité sensorielle et corporelle que s’enracine la recherche de Meschonnic
[123]. Mais le terme même de voix fait aussitôt dériver la notion de présence. Comme si la voix était acte, équivalent du fait psychique, événement portant à lui seul la totalité des composants du surgissement ou du saisissement, comme l’est le « fait pictural » ou statuaire (ces « arts de la présentation » auxquels Freud compare le travail du rêve lorsqu’il lui faut dire la présence immédiate de la perception onirique). À ceci près que voix et présence sont ici les dépositaires d’une expérience d’avant les signes – qui l’ont détruite –, d’avant même les images – qui l’ont perdue. Ce que décrit précisément Yves Bonnefoy à propos de la recherche de l’absolue présence dans l’art de Giacometti, en lutte « contre la passion des signes »
[124]. Et qui détermine le retour critique de Jean-François Lyotard sur
Discours, figure, avec le soupçon que « le visible, ou mieux le visuel, n’est nullement tributaire d’un montage du désir », celui-ci « ne venant qu’“après-coup” imposer sa loi, celle du langage et de ses tours, à l’énigmatique mais franche présence du
voici ». Car la présence esthétique est un voici du geste, un
ecce de l’œuvre qui s’origine entre la mutité de la chose et l’appel de la voix à la faire apparaître ; elle est spasme, péril et passion.
Les valeurs de la ligne, de la surface colorée, de l’événement fragile et inachevé de la forme ne sont ici nullement méconnues. Ni non plus l’adresse qui oriente le champ sensoriel du regard intérieur et le timbre émotionnel. Le divorce s’effectue ailleurs, précisément autour de ce qui impulse la distribution des valeurs. En ignorant que le sensible est de part en part marqué des décharges qui débouchent sur « des expressions conformes à leur quantité », c’est la trace mnésique que l’on méconnaît. La trace et non l’image mnésique, la trace qui est empreinte de l’excitation et impulsion vers la configuration du monde et de soi-même, dans un entrelacs infini où, tour à tour, la forme externe informe de sa qualité la tension interne, et la forme de soi informe les énigmes du monde
[125]. Au centre, le traitement en mouvement du sexuel infantile, par transfert et par le transfert, lorsque le poids du traumatique ne cherche pas à « traiter en effigie » ce qui se présente alors sous forme de représentation forcée
[126]. Au centre encore, ce que André Green nomme la « recorporation » des expériences psychiques entrecroisée avec la régression de la pensée dans l’hallucination. Au centre enfin, le rôle central des schèmes moteurs lorsqu’il s’agit de s’approprier l’altérité de ce qui nous excite et nous manque, de s’en emparer par l’hallucination motrice ou par le jeu, la valeur de « ressemblance » de l’image utilisée dans le geste important peu lorsque l’agencement du monde passe par l’agencement de l’acte
[127]. Dans cet entrecroisement, dont la configuration transférentielle est une des pointes fines, l’empathie joue sa partie.
L’empathie et les deux traces mnésiques
S’enracinant dans une théorie de l’acte de symbolisation, entre intuition et représentation, l’empathie est, à l’époque de Freud, un concept psychologique destiné à décrire les modalités du « comprendre » ce qui nous est étranger. C’est ainsi qu’elle intervient aussi bien dans les théories anthropologiques, cherchant à démêler l’efficace du mythe et de la magie, que dans les thèses philosophiques, cherchant le ressort du plaisir esthétique dans la jouissance de soi permise par l’expérience sensori-motrice que déclenche l’œuvre d’art. L’Einfühlung n’est pas un sentiment mais un acte. Un acte psychique qui met en relation un « percevant » et un « perçu » et par lequel le premier pénètre dans le second et le fait pénétrer en lui, le corps tout entier participant à ce processus où entrent en jeu excitations sensitives et excitations motrices. Lipps a développé cette conception de l’empathie en appui sur la notion de « co-exécution motrice » des mouvements et expressions de l’étranger, co-exécution grâce à laquelle sont produites dans celui qui perçoit des expériences de sensations et de sentiments. Celles-ci, une fois objectivées, sont imputées à l’autre comme ses aspirations ou ses attributs.
C’est ce modèle que Freud reprend dans le
Witz pour expliquer le comique provoqué par la disproportion ou la discordance des attitudes d’un autre
[128]. Poussant l’hypothèse de Lipps, il postule l’existence d’un « facteur quantitatif exprimé dans la représentation », un facteur indépendant de la communication, distinct de l’affect, directement lié à l’investissement de la représentation elle-même, qu’il nomme « innervation consensuelle du corps au contenu du représenté ». Parce que, durant l’acte de représentation, se produisent des innervations influant sur l’appareil moteur, se rapportant à des déplacements d’énergies d’investissement (certes bien plus minimes que ceux mobilisés dans l’exécution), que cette dépense correspond au réinvestissement des traces mnésiques laissées par l’exécution du geste, qu’enfin, dans certains de nos modes de pensée, le souvenir de cette décharge, cette trace, est parfois « l’élément essentiel de la représentation », « le seul représentant de la représentation », Freud soutient l’idée que l’on devrait ajouter à l’ « expression des émotions », qui est connue pour être un effet secondaire corporel de processus psychiques, cette « expression du contenu de la représentation ». La mobilisation de cette expression interne sur le mode de l’imitation (Freud ne dit pas identification) est, selon lui, « le moyen le plus sûr d’accéder à la compréhension – à l’aperception » de l’autre, et c’est cela qu’il nomme
Einfühlung.
Pourquoi insister sur cette conception de l’empathie ? Parce que, d’une part, elle s’ordonne très précisément à la charnière entre la qualité de la représentation et la quantité de l’investissement et que, d’autre part, elle me semble s’inscrire dans le droit fil de l’
Esquisse pour autant que la position identificatoire et le rôle accordé à l’image mnésique motrice y sont présentés comme centraux dans l’accès au « penser » et au « comprendre » – bien que le terme d’ « empathie » n’apparaisse pas dans ce texte. Freud souligne déjà que le frayage créé par l’expérience de satisfaction ne s’effectue pas à partir de une mais de deux images mnésiques, et que, lors de la réapparition de l’état de tension, ce sont ces deux traces qui sont ensemble réactivées. De plus, il insiste sur le fait que ces deux images n’entrent pas de la même manière dans la configuration de l’objet de désir : la première, l’image mnésique de l’objet, correspond à la trace laissée par la perception de l’objet ; la seconde, l’image motrice, correspond à la trace laissée par l’ensemble des excitations sensorielles qui affectent le corps (peau, muscles) au moment où s’annonce la décharge de satisfaction
[129]. Mais le propre de l’image motrice est qu’elle est par ailleurs au centre de l’activité exploratoire du monde et de l’autre. Ce sont les images motrices qui sont réinvesties lorsque, dans le processus secondaire, l’identité de perception n’est pas atteinte, lorsque subsistent des dissemblances entre l’investissement de la trace mnésique de l’objet satisfaisant et l’investissement de l’objet perçu, et que le sujet, maintenant coexistant les deux investissements, cherche à les faire co ïncider. Enfin et surtout, ce sont elles qui fondent la première activité de connaissance, c’est-à-dire de reconnaissance.
« Pour ce qui est du jugement, il faut encore remarquer que le fondement de celui-ci est évidemment l’existence d’expériences corporelles, de sensations et d’images motrices propres. »
[130] Évidemment, puisque l’activité de jugement s’enracine dans l’expérience que connaît l’
infans auprès de l’humain secourable, son prochain, le
Nebenmensch, que c’est là que se développe la première conscience perceptive. Si, dans cette perception comme dans toute autre, le sujet distingue la part inamovible de l’investissement perceptif – ce que nous nommerons par la suite chose – et la part variable, mouvante, changeante de cet investissement – qui correspond aux attributs de l’objet –, dans le cas particulier de la perception du
Nebenmensch, « les perceptions visuelles, par exemple les mouvements des mains, tomberont dans le sujet sur le souvenir d’impressions visuelles propres tout à fait semblables, émanant de son propre corps, qui sont associées aux souvenirs de mouvements vécus par lui. D’autres perceptions de l’objet encore, par exemple lorsqu’il crie, éveilleront le souvenir de son propre cri et, par là, de sa propre expérience douloureuse », la part instable et mobile de l’investissement pouvant dès lors « être
comprise par le travail du souvenir, c’est-à-dire rapportée à une information de son propre corps ». Et Freud de poursuivre : l’investissement perceptif (W) correspond à peu près à un objet nucléaire + une image motrice ; lorsqu’on perçoit, on innerve sa propre image motrice
[131].
Tension vers l’objet, élan vers la forme
Dans cette opération que Freud nomme « identification des éléments perçus avec les investissements propres », il faut sans doute reconnaître les prémisses de l’identification primaire, ce lien « direct, immédiat, plus précoce que tout investissement d’objet », un lien qui pousse au semblable, tout ce qui est l’autre se constituant à partir des traces motrices de soi et tout ce qui est soi étant attribué à l’autre comme image motrice de lui. Ainsi le cri est la caractéristique de l’objet qui me fait crier, l’image motrice du cri devenant à la fois le trait de l’autre et de moi. Il deviendra ensuite le premier signe qui désigne
[132]. Lorsque Freud évoque les restes qualitatifs des représentations de mot comme ce qui permet l’accès à la conscience, c’est, dans le même sens, à l’image motrice de l’émission du son qu’il se réfère. Image motrice fondatrice de la qualité sur le territoire des endo-perceptions. Image fondatrice du saisissement de soi par l’autre et de l’autre par soi. Schème fondateur de la palpation du monde à travers la palpation de soi, où expression, investissement et qualité se nouent.
Car comment imaginer que la trace mnésique déposée par l’objet perdu se séparera jamais de la trace mnésique déposée par les décharges et leurs images motrices qui ont accompagné son absence ou sa présence ? Ce que le transfert éveille est aussi cet ensemble, indissociable, et qui participe de tous les mouvements par lesquels le patient est aux prises avec le retour, et l’analyste aux prises avec la nécessité. Un ensemble dans lequel l’ « image verbale motrice » a pris le relais des traces motrices sensorielles, donnant au mot ce pouvoir de porter à la qualité ce qui demeurerait hors le langage sans qualité, assurant aussi le devenir-conscient grâce à la moindre intensité des quantités mobilisées dans l’acte verbal. Mais le discours ne sera jamais exempté du premier réseau des décharges sensorielles qui ont déterminé les conditions de la saisie.
Davantage, c’est cette dimension qui permet l’activité exploratoire et la reconnaissance de ce que communique l’autre. Lorsque Freud distingue « un jugement primaire » s’effectuant par association entre le monde et les images motrices internes grâce au relatif désinvestissement du moi, et un jugement secondaire dans lequel la fonction inhibitrice du moi joue à plein dans le contrôle des flux énergétiques, c’est pour insister sur le fait qu’il n’y a pas de processus secondaire qui ne soit marqué au coin du processus primaire
[133]. Si le langage, avec son aptitude au Witz, est toujours le partenaire de la régression, c’est donc non seulement du fait de l’enracinement de la représentation de mot dans l’ « expression » (on saisit mieux encore la fonction des théories linguistiques, expressives et sensorielles, d’Abel et Sperber pour Freud), mais parce que, grâce à cet enracinement, la valeur d’investissement de la représentation de chose entre en contact avec la valeur d’investissement de la représentation de mot et de ses double-sens, ce dont est directement issue l’activité hallucinatoire. Je fais l’hypothèse que c’est là que joue sur la sensibilité inconsciente de l’analyste la part du discours du patient qui n’est pas la langue mais sa disposition, son rythme, son essoufflement, sa hâte, son timbre. Là où l’expression éveille le plus intime des investissements libidinaux. Là où elle véhicule et ranime les traces sensorielles de l’expérience, la tension vers l’objet, la recherche de soi dans l’autre et de l’autre en soi. Là où l’expression impulse littéralement la forme.
La charge affective latente
Avec la notion de co-pensée, en montrant comment celle-ci réalise précisément l’effet d’empathie dans la cure, Daniel Widlöcher place au centre de la théorie de l’écoute la solidarité des actes psychiques des deux protagonistes de la cure. Grâce au système d’identification et d’inférence que l’empathie engendre, l’analyste construit en lui une représentation proche de la réalité psychique du patient, les stratégies discursives et l’intention souterraine de l’énonciation du patient étant une source active de sa pensée – ce qui l’amène à élaborer à partir de son propre travail associatif, non seulement un contexte sémantique commun mais le système des références qui se situent en deçà ou au-delà du langage du patient, c’est-à-dire l’organisation du système de représentations implicitement présentes dans les propositions exprimées
[134]. Or, dans cet en deçà et cet au-delà, saisir à quelles représentations inconscientes réfèrent les sentiments et les affects du patient met en évidence la complication de ce que nous nommons « charges affectives latentes ».
Que l’affect ne puisse être assimilé à l’humeur manifeste, qu’il faille revenir à sa décomposition entre les innervations et décharges motrices, les sensations de perception de ces actions motrices et les sensations de plaisir et de déplaisir (qui en donnent la tonalité)
[135], qu’enfin, dans l’intimité de la séance, « si l’affect est identifié dans son lien avec les représentations qu’il convoie, les mouvements d’affects remanient à chaque instant le jeu des actes psychiques »
[136], donne la mesure de la difficulté. En tant que processus subjectif, l’affect nécessite un double repérage, dans la psyché de l’autre et dans la sienne propre, mais en tant que régulateur des processus associatifs eux-mêmes, c’est-à-dire sous l’angle de la force des motions pulsionnelles en jeu, il ordonne le conflit des représentations. De sorte que, si l’empathie permet la liaison de l’affect à la motion pulsionnelle inconsciente, réactualisée dans le transfert et mobilisée sur le mode hallucinatoire dans l’acte psychique, il serait néanmoins nécessaire de maintenir la distinction entre l’affect sur le versant perceptif et l’affect considéré du point de vue de sa définition métapsychologique, c’est-à-dire comme quantité réglant les mécanismes et les signaux de plaisir et de déplaisir. Or la notion de charge affective latente n’est-elle pas justement en appui sur les deux aspects de l’affect ? N’est-elle pas un des pivots du destin de la force pulsionnelle, lorsque la décharge s’effectue sous la forme d’une expression soumise à une certaine répartition de libido ?
Certes, la difficulté à articuler les deux correspond à la précarité de la liaison qu’il est permis d’établir entre les signaux de plaisir et déplaisir, agissant à l’intérieur de l’économie homéostasique de l’appareil psychique, et le corps complexe de l’affect comme sensation. Pourtant, la mise en relation des deux s’impose. Si la répartition des investissements libidinaux dans le transfert fait de celui-ci tout à la fois une névrose remaniée et la présentation palpable du noyau infantile, c’est bien qu’en quelque manière les représentations inconscientes et le jeu des forces véhiculés dans la seconde sont ceux-là même qui reviennent dans la première. On ne pourrait sinon comprendre que la perlaboration de la forme nouvelle permette d’abattre en présence les motions refoulées à l’œuvre dans la maladie. Il a bien fallu que, d’une façon ou d’une autre, la « valeur » du point de la répartition libidinale des investissements et la « valeur » du point de vue de la conformation des affects concordent. Autrement dit, il faut bien que l’ « expression » ajointe ce qui la meut avec ce qui la configure, que dans l’empreinte il y ait déjà le maillage de ce qui va être impulsion vers la forme. Sans doute se trouve-t.on là confronté à la même difficulté que celle levée par la notion de régression dans le rêve et que le concept de « force présentante » tentait de résoudre : une propension à la forme est là de sorte que la force porte en elle la détermination qui la met au service de l’action de la forme. Avec la prise en compte de l’investissement des traces mnésiques motrices, avec la double valeur de l’expression, on aura tenté de préciser l’une des conditions de la présentation dans le transfert et l’une des assises de sa perlaboration.
Je voudrais seulement souligner combien, dans la pratique clinique, la question est importante. Non seulement l’action de la représentation d’attente s’inscrit dans ce champ, véritable cheville-ouvrière dans l’ajointement des deux scènes, entre ce que l’analyste devine et ce que le patient élabore grâce à la « ressemblance » – même si Freud la présente comme un simple mécanisme d’aide facilitant le surmontement des résistances par le patient, même s’il délègue à la méthode de l’association libre l’assurance que l’analyste « n’introduit rien à partir de sa propre attente »
[137]. Mais toute la difficulté de la suggestion s’engouffre dans cette brèche, dès lors que l’on prend en compte le rôle joué par l’analyste dans la configuration transférentielle. Et tout le problème de la construction enfin. La tension entre créativité et vérité psychique (et c’est bien à ces deux aspects que réfère la déformation du transfert) traverse l’ensemble de l’œuvre freudienne, et c’est sur son trouble que s’achève « Constructions dans l’analyse ». Car le rôle accordé ici à l’investissement hallucinatoire de ce qui n’est pas un souvenir mais un ersatz de souvenir produit par la construction de l’analyste, relance immanquablement la question de la « valeur » à la croisée des deux axes : celui de la « valeur » de l’investissement pulsionnel par le patient de la forme formée par l’analyste, et celui de la valeur de vérité de cette représentation du point de vue de la réalité psychique. Ce que l’on peut dire une dernière fois, et autrement, à propos de l’action de reproduction et de transcription de l’
Agieren.
Imago et réincarnation
À celle-ci, Freud, à la fin de sa vie, donne un nom : celui de réincarnation
[138]. Auparavant, dans les textes techniques, il a décrit cette action psychique comme l’opération par laquelle le patient insère l’analyste dans la série des figures importantes de l’enfance : des figures qu’il appelle
imago, des prototypes, des modèles
(Vorbild), qui déterminent les trajectoires de la régression transférentielle. Mais si l’imago est bien conçue comme pôle d’attraction inconscient parce qu’elle est le point nodal de la fixation libidinale, le terme lui-même, emprunté à Jung, ouvre la voie de la nomination directe de la figure. Son ambigu ïté d’être tendue entre la surface la plus accessible – ruse sur laquelle insiste Pierre Fédida, consubstantielle au transfert, lequel sollicite un destinataire et pousse l’analyste à l’ « autoqualification de sa propre personne »
[139] – et le fond le plus inaccessible – celui de l’empreinte que pratique la décharge dans la réalisation hallucinatoire –, cette ambigu ïté est recouverte par la convocation d’une image, d’un visage, oublieux que l’on est alors du façonnage pulsionnel pour ne conserver que la présence. Sous l’aspect de l’
imago, la formation transférentielle vaut effectivement comme figuration, figuration matérialisée par l’analyste ; et la force de toute matérialisation est de nous donner à croire que nous aurions enfin trouvé la chose, ou presque la chose. Or c’est bien au deuil d’une telle rencontre que nous contraint la figurabilité. La « réincarnation » s’inscrit-elle aussi près de l’image ? Deux mots,
Inkarnation et
Verkörperung, tous deux traduits en français par incarnation bien que employés différemment par Freud, reflètent l’écart que je cherche à saisir. La
Verkörperung, mot à mot, donne corps : aux formations imaginaires de l’artiste dans ses créations, à la communauté dans le totem, au mal dans le diable, à la toute-puissance de l’humanité dans ses dieux, aux dieux dans leurs images, à l’idéal dans le
Führer
[140]. La
Verkörperung matérialise et, si la conscience est
Verkörperung de l’instance critique parentale, c’est parce que les voix des parents sont matérialisées dans la voix de la conscience.
Inkarnation dit autre chose : elle dit qu’il y a, entre l’
Agieren et la mise à jour du scénario qui s’active, la sédimentation des objets d’investissement abandonnés, la migration invisible de ces investissements de la sphère libidinale vers la sphère narcissique, celle tout aussi invisible des objets qui leur correspondent du dehors vers le dedans, et leur résurrection lorsque se présente un nouvel objet
[141]. De sorte que la réincarnation, retour des incarnations, noue la reviviscence de l’amour de l’objet et la constitution du moi, le désir infantile et le vœu narcissique. Avec la réincarnation, ce sont tous les aspects sédimentés des investissements libidinaux et narcissiques qui s’entrecroisent. Sans résolution. Au plus vif de la conflictualité, et celle-ci est le moteur des liaisons autant que des déliaisons. Il y a de l’indécision dans la réincarnation, une indécision qui contraint au suspens, au respect du temps, temps de l’émergence du conflit intrapsychique et tempo de l’interprétation, une indécision qui nous fait nous méfier des effets de l’imagination et de ses rigidités. Comme le dit si fortement Boulez à propos du travail de Klee, tendu entre structure et transgression, entre amorphisme et mouvement, afin de rendre la vue au visible, l’imagination laissée sans contrôle ne fait rien d’autre que de prendre appui sur la mémoire, et « la mémoire de l’imagination nous transforme aisément en ruminant, cela remonte »
[142]. La réincarnation du transfert prend à revers la figuration. Elle est d’abord dessein de réalisation. Dans la conflictualité de l’expression qui ouvre à l’inquiétante étrangeté. Dans l’agrégat de la tension vers l’objet et de la tension vers soi. Dans le labyrinthe de ses formes et de leurs divergences.
Arrivée à ce point du parcours, il faudrait poursuivre, je dois terminer. Mais comment conclure, lorsque la figurabilité, son mouvement, ses transferts, son principe de délégation, anéantit toute espérance de mettre un terme à notre tourment ? Dans la valse-hésitation de nos trajectoires individuelles, entre la turbulence d’Éros et le silence du repos, le voyage d’une rive à l’autre est celui d’un inachèvement. Fixer la forme serait une manière de dénouement, c’est-à-dire une manière d’abandon, révocation anticipée du trouble, de son élan et de sa détresse. « La forme n’
est pas, elle
existe », écrit Henri Maldiney
[143]. Comme le langage selon Humboldt, elle n’est pas
ergon mais
energeia, elle n’est pas un état coupé de l’acte, elle est l’acte. Elle est chemin, pulsation imprimée par la perte, battement de la quête, tension et résolutions passagères.
Poursuivre donc, par exemple en empruntant le chemin des Commencements, celui des enfants, en faisant honneur au beau texte de Michaux qui porte ce titre et qui dit la joie gestuelle désordonnée des premiers dessins, l’imprudence, l’étonnement. Qui nous rappelle, après Winnicott, combien la patience, le séjour dans l’informe sont source de la forme. L’analyse des enfants m’a formée. Ou bien poursuivre en poussant plus avant la question de la surface, en se moquant par exemple des contresens de Wittgenstein sur l’œuvre freudienne, en sortant de la critique ressassée – Freud a pris des raisons pour des causes et sa théorie n’est pas scientifique – pour se demander comment Freud aurait débattu de la proposition : « Les mots sont des actes » ou bien « Tout ce qui nous concerne est étalé devant nous. »
[144] Comment il aurait fait usage de cette critique de la métaphysique, ce qu’il aurait tiré de l’idée que la signification est une physionomie, que les transactions du langage avec le monde nous possèdent, réseaux de jeux dans lesquels nous sommes pris en croyant prendre et qui construisent le réel à notre insu. Freud était un prédateur, il allait ailleurs, se saisissait des concordances et des pertinences, en façonnait ses propres avancées ; voyez ce qu’il fait avec l’anthropologie. Certes, la forme n’est pas une
Gestalt pour Freud, tout dans le processus de la figurabilité nous le démontre, tandis que le second Wittgenstein est en débat avec le gestaltisme : parce que la saisie est toujours peu ou prou soumise à l’apparition de l’aspect, à l’émergence d’un voir « ceci comme cela », le comme n’étant pas de pure comparaison mais question de phrasé pour l’œil ou pour l’oreille, de disposition, d’accentuation, de rythme, tout à la fois nouveau thème et nouveau geste, noyau de l’interprétation dont l’un des emblèmes est la musique
[145].
Mais contre l’ensorcellement par le langage, maladie infantile de la philosophie, contre le travestissement du substantif en substance, Freud aurait-il seulement argué du déterminisme de l’inconscient ? Ou bien aurait-il soutenu haut et fort que notre métapsychologie, la sorcière, est effectivement une mythologie et les pulsions des êtres mythiques
[146], que c’est bien là une manière de voir, mais que peu de théories sont exemptées du poids de la surestimation de la pensée, la maladie inguérissable n’étant pas tant celle de l’usage du langage que celle de la toute-puissance, « lorsque les choses cèdent le pas à leurs représentations ». La présentation contient toujours l’ombre portée de ce qui lui résiste. Extrême difficulté de la description : car comment peindre le manque de clarté, qui nous fait toujours croire que, pour parvenir à la compréhension des faits, il faudrait les compléter et voir sous la surface
[147]. Chercher à dissoudre les faux problèmes de la métaphysique était aussi à l’horizon de l’entreprise freudienne.
Le bât aurait blessé ailleurs, me semble-t-il, non pas sur le fait que « tout est là, en désordre », mais sur le fait clinique de la résistance, sur la conception de ce fait. C’est la résistance et ses rejetons, l’obstination du semblable dans le différent, de l’immuable dans le migratoire, l’idée que cet entêtement du même est principe créateur de la diversité sous forme de retour, c’est le dualisme, noyau dur de la métapsychologie, qui a rompu avec les théories antérieures de la création et de la symbolisation et demeure la pierre d’achoppement pour celles qui suivent. Or, ce dualisme n’est pas seulement celui qui oppose les vecteurs libidinaux – sexuels et autoconservateurs, puis de vie et de mort – ou bien les régimes processuels, primaire et secondaire. Il ne peut être seulement fixé dans l’affrontement du désir et du refoulement. Il plonge profondément dans la conception anthropologique de Freud.
Poursuivre donc, par exemple en revenant sur la fonction que celui-ci accorde au fantasme originaire, non pas en général, mais précisément dans l’ « Homme aux loups », lorsqu’il fait de l’hallucination du doigt coupé ou de l’arbre qui saigne non pas une réalisation hallucinatoire qui remplacerait une réalité pénible par une meilleure, mais l’acte psychique qui instaure littéralement la réalité psychique de la castration. Réfléchir peut-être à ce que Freud entend ici par catégories (là où Kant y voit, du côté de l’entendement, les principes de possibilité de toute expérience) mais surtout, sur le versant clinique, à ce que sont « ces protestations du vécu contre le schème (qui) semblent fournir ample matière aux conflits infantiles »
[148]. Si le préfaçonnage du fantasme originaire, ici du complexe de castration, impulse la symbolisation, c’est-à-dire « la mise en place des expériences vécues », est-ce seulement en tant que conséquence de ce préquadrillage qui prédispose à la réacquisition, ou bien est-ce sous l’effet du conflit entre ces formes et les actes psychiques ? Dans ce cas, la préformation ne serait impulsateur que parce que, dès l’origine, elle serait poussée en avant sous la contrainte de ces exigences inconciliables, élan non pas vers elle-même mais vers de nouvelles formes, quête de nouvelles solutions par intrication des nécessités contraires. Ce qui, de même, dans la lutte avec soi pour saisir l’étranger à soi et l’étranger à l’autre, n’en finit pas de donner à l’interprétation son courage et son élan.
Dans l’impossible tâche qui est la nôtre, quotidienne, pourquoi ne sommes-nous pas simplement poètes ? Certes, parce qu’il n’est pas simple de l’être ! Mais pourquoi ne pouvons-nous nous en tenir au conseil corrosif de Michaux dans
Poteaux d’angle : « Va suffisamment loin de toi pour que ton style ne puisse plus suivre ? » Pourquoi ne pas nous en tenir au sens, au mode de donation des objets, à l’exercice de cette violence et de cette voyance que nous découvre la poésie, à la résonance même de la langue, cette a ïeule qui nous précède et nous domine ? Pourquoi, en plus de la signification, voulons-nous la référence ? Parce que aveuglément, dans l’obscurité de ce qui nous tient bien plus que nous ne le tenons, dans la méconnaissance de ce qui nous anime, nous ne renonçons pas à chercher le monde, le monde réel, et dans ce monde, « le psychique proprement réel » qu’est l’inconscient, aussi inconnu quant à sa nature, aussi incomplètement restitué par les données de la conscience que l’est le monde extérieur
[149]. Entre le dire et le fait psychique, la figurabilité est l’arc-boutant qui soutient le poids du paradoxe : distinguer le présenté du représenté, s’enfoncer dans la faille entre l’énigme des moyens de la représentation et l’opacité de la référence, et, d’un même mouvement, détailler la chimie des formes et inventer les principes de cette chimie. Chimie des liaisons, déliaisons, reliaisons, qui ne serait plus alchimie.
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[1]
Par exemple, Freud (1915
c), p. 205 et 210-211 ; sur ce point, cf. C. Enaudeau (1993) et (1998), chap. XIII.
[2]
Arendt (1989), p. 58-120, et Foucault (1966), p. 55-59, 241-253, 309-339.
[3]
Lettre du 30 juillet 1915.
[4]
Platon,
Lettre VII, 341-343, et
République, VI, 510
a 2 et VII, 516
b 5.
[5]
Freud (1938
a),
GW, XVII, p. 68, et (1933),
OCF-P, p. 157.
[6]
Freud (1937),
GW, XVII, p. 99, et Humboldt (1836) qui s’appuie sur les mêmes notions d’énergie et de croissance des langues, par ex., p. 149.
[7]
Valéry,
Cahiers, vol. I, p. 971.
[8]
Freud (1911
a), p. 16.
[9]
Freud (1900),
IR, p. 455-456, 508-509, puis (1911
a), p. 14, n. 2, et (1917), p. 254.
[10]
Freud (1933), Gallimard, p. 95.
[11]
Freud (1920), p. 289.
[12]
Freud (1920), p. 333, et J.-F. Lyotard (1977) ; puis Freud (1925), p. 88, et (1916-1917), p. 356 et p. 86.
[13]
Freud (1933),
OCF-P, p. 162.
[14]
Valéry,
Cahiers, I, p. 616-618 ; et Wittgenstein (1958), p. 78 (1977), p. 27, 31 (1980), p. 105.
[15]
Freud (1916-1917), p. 291, 530 et (1938b), p. 143, 147 ; puis Correspondance avec Abraham, lettre du 9 juin 1925.
[16]
Freud (1923
a), p. 264.
[17]
Diderot, « Éléments de physiologie », p. 1313.
[18]
Freud (1938
a), p. 18 et 70-71 ; (1938
b), p. 143 et 147 ; (1923
a), p. 263, etc.
[19]
Freud (1900),
IR, p.
193 (
TD, p. 224).
[20]
J.-B. Pontalis (1977), p. 11-17 et (1988), p. 274-298 ; Freud (1893), p. 69-70.
[21]
Minutes II, p. 330 (séance du 24 novembre 1909).
[22]
Freud (1915
c), p. 205-206 ; (1933),
OCF-P, p. 153-154 ; (1938
a),
GW, XVII, p. 127.
[23]
Freud (1900),
IR, p. 94-96 ; lettre à Abraham du 9 janvier 1908 ; (1923 b), p. 336 ; sur ce point : M. Gribinski (2000).
[24]
Merleau-Ponty (1964), p. 269-272, 274, 289-290, 312, puis 177-181 (
“ etwas » : « quelque chose »).
[25]
Freud (1923
c), p. 179.
[26]
Freud (1900),
IR, p. 291, 427, 489-490 ; (1905
a),
GW, V, p. 172, 173.
[27]
Freud (1900),
IR, p. 291, 486.
[28]
Freud (1933),
OCF-P, p. 151.
[29]
Freud (1900),
IR, p. 269.
[30]
Freud (1900),
TD, p. 150.
[31]
Différence que restitue généralement la traduction anglaise de Strachey par l’opposition entre
idea (Vorstellung) et
representation (Darstellung) (par ex.,
ID, p. 433).
[32]
Freud fait ici allusion au redressement de l’homme et à la répression de la jouissance liée aux zones sexuelles, en particulier anale et bucco-pharyngée.
[33]
Freud (1900),
TD, p. 345 ; (1905 b),
GW, VI, p. 187 ; (1905
a),
GW, VI, p. 251, 253.
[34]
Freud emploie à plusieurs reprises le terme
Verbildlichung pour désigner précisément l’opération de mise en image : Freud (1916-1917), p. 120, 152 ; l’
Einbildung signifie l’imagination.
[35]
Je renvoie ici au magnifique livre de Hans Belting,
Image et culte, Paris, Éd. du Cerf, 1998.
[36]
Jean-Paul (1804), « Appendice sur le rêve », en particulier § 13 et 14 (sur-rendement : Freud (1901),
GW, II/III, p. 646).
[37]
Freud (1913
a),
GW, VIII, p. 404.
[38]
bringt zur Darstellung, expression qui revient constamment et rend le plus exactement compte du mouvement, ici : Freud (1909
c),
GW, VII, p. 235-238.
[39]
Freud (1909 b), p. 166.
[40]
Freud (1900),
IR, p. 51.
[41]
Freud (1900),
TD, p. 301-302 (
IR, p. 257), (en allemand :
Dingvorstellung).
[42]
Freud (1900),
TD, p. 283-284 (
IR, p. 241-242).
[43]
Freud (1916-1917), p. 223, puis Freud (1900),
TD, p. 58 et 616 (
IR, p. 518).
[44]
Freud (1900),
TD, p. 615.
[45]
Freud (1900),
TD, p. 539, et D. Widlöcher (1991).
[46]
Freud (1905
a),
GW, V, p. 206 ; (1908
a),
GW, VII, p. 196 ; (1924), p. 290.
[47]
Freud (1912
a),
GW, VIII, p. 373-374 (ce qui renvoie à la première « contre-volonté »).
[48]
Freud (1900),
IR, p. 433-434 et 453.
[49]
Freud (1900),
IR, p. 460-461.
[50]
Freud (1900),
IR, p. 431 n., et (1916-1917), p. 235, 287, etc.
[51]
Freud (1916-1917), p. 225.
[52]
Freud (1900),
IR, p. 158.
[53]
Freud (1900),
TD, p. 239.
[54]
Freud (1900),
TD, p. 298-301.
[55]
Freud (1900),
IR, p. 247 et
TD, p. 301, puis Freud (1916-1917),
GW, XI, p. 173, 178.
[56]
Freud (1916-1917), p. 224 puis lettre à Fliess du 11 septembre 1899.
[57]
Freud (1900),
TD, p. 345.
[58]
Freud (1909
a),
GW, VII, p. 272-275 et (1916-1917), p. 226.
[59]
Freud (1905
a),
GW, V, p. 245-246.
[60]
Wunschregung apparaît massivement à partir de la page 557 de la
Traumdeutung.
[61]
Freud (1900),
IR, p. 477-480 ; sur l’attraction de et par l’image, voir J.-B. Pontalis (1990), chap. I.
[62]
Freud (1900),
TD, p. 551 (la traduction française fait ici état d’une « empreinte » absente du texte allemand).
[63]
« Force présentante » : Freud (1900),
TD, p. 567.
[64]
Freud (1900),
TD, p. 470.
[65]
Freud (1900),
TD, p. 146-147.
[66]
Sur l’hallucination comme opérateur de l’évidence, cf. Gil (1993).
[67]
Freud (1900),
IR, p. 201-207.
[68]
Freud (1900),
IR, p. 399-402.
[69]
Freud (1923
a), p. 267.
[70]
Freud (1915 b), p. 195-196 et (1915
c), p. 216-218.
[71]
Freud (1894), p. 14, puis p. 4-6.
[72]
Freud (1920), p. 336-337.
[73]
Green (1973),
passim et p. 239, 286, 302.
[74]
Freud (1900),
TD, p. 335 : « Le facteur de la réalité est perdu pour la détermination de l’intensité des images du rêve. »
[75]
Freud (1900),
TD, p. 311, puis p. 335.
[76]
La comparaison est explicite dans un passage des
Conférences d’introduction : Freud (1916-1917), p. 224.
[77]
Freud (1923
a), p. 287-288.
[78]
Freud (1900),
IR, p. 298-299, 304-305 et 319 ; et (1916-1917), p. 191-217.
[79]
Kahn (1993
a), p. 109-164.
[80]
Freud (1923
c), § 2.
[81]
Lettre à Ferenczi du 13 mai 1913.
[82]
Freud (1911 b),
GW, VIII, p. 354-355.
[83]
Freud (1900),
IR, p. 92, 300-308, 349 ; (1916-1917), p. 214-215.
[84]
Freud (1910
a).
[85]
Par exemple Lacan (1953), p. 279 (à propos de l’interdit de l’inceste, de la loi primordiale et du symbole zéro), ainsi que (1958), p. 691-692 sur la copule comme barre et la puissance de la pure perte surgissant de l’oblitération.
[86]
Cassirer (1953), en particulier chap. 2.
[87]
Aulagnier (1975), qui se réfère d’ailleurs à Cassirer : p. 103, 204.
[88]
Freud (1932), en particulier p. 32-35.
[89]
Freud (1900),
IR, p. 232.
[90]
Freud (1915 b), p. 195-196 et (1915
c), p. 216-217.
[91]
J.-F. Lyotard (1971), p. 71-129.
[92]
On rencontre ici le trouble de la position de la signification, dans la structure de la langue conçue par Saussure, qui relève d’un seul tenant du premier niveau de l’articulation du langage, l’articulation des unités phoniques, et du second niveau, l’articulation des unités sémantiques. C’est à partir de là que Jakobson posera que les significations linguistiques sont différentielles, c’est-à-dire réglées par des systèmes d’invariance, de la même manière que les unités phoniques.
[93]
Benveniste (1966), p. 49-52.
[94]
Le signifiant de démarcation de G. Rosolato (1985 et 1992) ressaisit cette dimension mais place néanmoins son régime « analogique », non subordonné à la double articulation du langage, dans un système d’oppositions commutables, selon des variations continues.
[95]
Benveniste (1966), p. 242-243 et (1974), p. 80-82, 210-227.
[96]
Sur ce point, Kahn (2000), « L’excitation de l’analyste ».
[97]
Freud (1912-1913), p. 293.
[98]
Meschonnic (1985), p. 160, qui cite à plusieurs reprises l’introduction et le texte de D. Anzieu, publié dans
Psychanalyse et langage, mais ne mentionne pas à ma connaissance « les signifiants formels », ceux-ci s’articulant directement à la notion de contenant psychique.
[99]
Meschonnic (1982), p. 71 et 94.
[100]
Il faudrait examiner de près l’insertion de cette rythmique de l’énonciation dans la rythmicité immuable, répétitive des séances, « unités du travail psychique », telle que J.-Cl. Rolland l’a analysée (1998, p. 259-280).
[101]
Adorno (1964), p. 74-84.
[102]
Benveniste (1966), p. 327-335.
[103]
Leroi-Gourhan (1964
a), en particulier p. 263, 275, 290 ; (1964 b), en particulier p. 103-104, 209-217, 234-237 ; (1964
c), p. 87, 94-97.
[104]
Klee (1985), p. 17, 55, 60.
[105]
Id., p. 49, 31, 26, 60-62, 32 ; si
Gestalt est la figure au sens de figure sur fond,
Gestaltung est l’activité de configurer.
[106]
Cité par Lyotard (1971), p. 224 (note).
[107]
Je me réfère aux lettres écrites à Clara Rilke entre le 7 et le 24 octobre 1907 (
Correspondance, p. 99-123).
[108]
Lettres de Cézanne à E. Bernard des 23 octobre 1904 et 23 septembre 1905 (in
Conversations avec Cézanne, Macula, 1978), et Cézanne cité et étudié par Gowing (1992).
[109]
Boulez (1989), p. 29 ; Deleuze (1981), p. 29 et 74 ; Artaud (1932), p. 133 et 162.
[110]
Freud (1920), chap. II.
[111]
Lyotard (1971), p. 218-326, et en particulier p. 231, 237-238, 249, 253.
[112]
C’est dans l’expression de ce rythme nouveau que l’artiste est créateur, disait Matisse qui ajoutait : « Tout est dans les valeurs, n’est-ce pas ? » (1972), p. 322, 74, et encore p. 43, 44, 195.
[113]
Ce que précise également Freud à propos du jeu du
fort-da et de sa valeur culturelle.
[114]
Freud (1906), p. 128 ; ainsi que (1908), sur la technique de la forme qui « enjôle ».
[115]
Freud (1905
a), p. 86-89, et Neyraut (1974), p. 133-154.
[116]
Freud (1926), p. 100 (
GW, XIV, p. 258).
[117]
Freud (1916-1917), p. 564.
[118]
Freud. (1917), p. 252.
[119]
Freud (1912
a), p. 112 et (1916-1917), p. 578.
[120]
Freud (1912
a), p. 116.
[121]
Freud (1911 b), p. 44.
[122]
Freud (1910 b), p. 67 ; (1912 b), p. 149-154 et (1912-1913), p. 379.
[123]
Meschonnic (1982), p. 293.
[124]
Bonnefoy (1999), p. 463-469 ; puis Lyotard (1987), p. 59-61 et (1998), p. 4-6.
[125]
Freud (1912-1913), p. 271 et 301-302 (avec la note) ; (1909
a), p. 95.
[126]
Que A. Beetschen (1987) aborde à partir de la capture par la surface dans le trompe-l’œil ; puis Green (1999), p. 234.
[127]
Freud (1912-1913), en particulier p. 287-294, à propos de la réalisation hallucinatoire motrice.
[128]
Freud (1905 b), p. 339-346 ; le terme est employé à plusieurs reprises par Freud : (1913
b), p. 474 ; (1909 b), p. 136 ; (1914), p. 82, etc.
[129]
Je donne les références en français (
NP, p. 336-338), et en allemand (
NTB, p. 411-412) ; puis
NP, p. 346 ;
NTB, p. 423.
[130]
NP, p. 350 ;
NTB, p. 428.
[131]
NP, p. 348 ;
NTB, p. 426 ;
NP, p. 350 ;
NTB, p. 428 (sur l’après-coup comme effet d’une expérience sans compréhension du fait de l’immaturité sexuelle interdisant la mise en jeu de ce mouvement identificatoire :
NP, p. 367 ;
NTB, p. 448).
[132]
NP, p. 377 ;
NTB, p. 457.
[133]
NP, p. 350-351 ;
NTB, p. 428-430.
[134]
Widlöcher (1998), p. 13-14.
[135]
Telle que Freud l’opère dans les
Conférences d’introduction : (1916-1917), p. 501.
[136]
Widlöcher (1999),
passim et p. 180.
[137]
Freud (1909
a), p. 92 ; (1910 b), p. 64 ; (1925), p. 70.
[138]
GW, XVII, p. 100 ; puis
GW, VIII, p. 366-370 et X, p. 206.
[139]
Fédida (1992), p. 58, et le chapitre « Crise et métaphore » ; ainsi que (1995) le chapitre « L’interlocuteur ».
[140]
GW, VII, p. 121 ; IX, p. 137 ; XIV, p. 479 et 438 ; XVI, p. 117 ; V, p. 52 ; XIII, p. 110.
[141]
Freud (1923
a), p. 291.
[142]
Boulez (1989), p. 189.
[143]
Maldiney (1967), p. 163.
[144]
Wittgenstein (1977), p. 63, 88, 92 et (1988), p. 113.
[145]
Wittgenstein (1980), p. 10, 15, 77, 106, 118 ; puis (1958), p. 45.
[146]
Freud (1933),
OCP-F, p. 178 (argument de la critique de Wittgenstein : (1966), p. 105) ; puis Freud (1912-1913),
GW, IX, p. 105. Lorsque Freud demande à Einstein s’il n’en va pas de même pour toute théorie physique, je me demande s’il ne fait pas allusion à la réflexion sur la
Darstellung et le modèle, déjà développée par Boltzmann (Boltzmann cité par Bouveresse (1979), p. 157).
[147]
Wittgenstein (1977), p. 86 ; (1980), p. 68 (sur ce point, Kahn (1993 b).
[148]
Freud (1914), p. 82 et p. 116.
[149]
Freud (1900),
IR, p. 520 (
GW, p. 617).