2001
Revue française de psychanalyse
L'action de la forme
L’action de la forme
Laurence Kahn
72, boulevard Richard Lenoir75011 Paris
I – PROFONDEUR : LE CHEMIN INDIRECT
L’homme parle, il est la source. Mais la parole ne représente plus l’homme, elle le présente. La blessure infligée par Copernic et Darwin ne s’est pas résumée à la découverte humiliante de la soumission de l’humanité à un ordre naturel, cosmique et animal, dont elle ne possédait pas le gouvernement. Elle a correspondu à une crise de la pensée dont l’effet fut aussi la perte de la croyance dans la légitimité qu’assurait la cohérence entre l’ordre des choses et l’ordre de la représentation et du langage. Ce que Freud fait sien sous le terme de correction kantienne
[1] – se référant à ce que Kant nommait, lui, « révolution copernicienne » c’est-à-dire « critique » –, signe ce moment où la raison théorique prend acte de sa finitude : les faits sont des effets ; le perçu n’est pas le réel. Les choses et nous-mêmes sommes les terres étrangères, externe, interne, auxquelles nous n’accédons que sous l’aspect des formes que nous appréhendons. Entre le monde et ce qui de lui s’avance jusqu’à nous, obligation est donc faite de concevoir les opérations par lesquelles le donné nous est donné. Qu’il s’agisse des conditions
a priori de la connaissance, du régime invisible de l’engendrement des langues, des lois déterminant l’évolution des espèces ou de la compréhension des événements historiques comme expressions manifestes d’un mouvement inconnu des acteurs, chaque fois doivent être inventées les modalités de la transformation par laquelle nous avons accès à un fond en lui-même, par lui-même insaisissable
[2]. Un fond qui est tout à la fois réserve et fondation, retrait et impulsion, mais qui toujours nous renvoie au principe d’une origine inconnue parce que dérobée à la conscience et à la volonté. Entre la source et l’effet, s’enchâsse l’activité imperceptible d’un travail producteur de sa propre expression. Ceci, la psychanalyse naissante le reçut en héritage.
Nous sommes donc condamnés au détour. Assujettis à la forme, espérant y déceler ce qui s’y dérobe, nous l’interrogeons inlassablement afin qu’elle nous dévoile ce qui nous meut. Dévoilement partiel, fragmentaire, fugitif, rencontré par les chemins obliques et les voies traversières, dévoilement instable et qui sans cesse retourne à l’oubli, dévoilement payé au prix fort de la construction. « L’unité de ce monde, écrivait Freud à Lou Andreas-Salomé, m’apparaît comme allant de soi, ne méritant pas d’être mentionnée. Ce qui m’intéresse, c’est la séparation et l’organisation de ce qui autrement se perdrait dans une bouillie originaire. »
[3] L’inquiétude de la quête n’est certes pas le lot exclusif du psychanalyste. Convoqués par le même élan et dans le même désarroi, le philosophe, le scientifique, le peintre et le poète scrutent et agencent les surfaces pour que parle le fond. Mais à vrai dire peu importent la méthode, l’outil, le geste : chaque fois le dispositif, le simple fait qu’il y ait dispositif, trahit le cheminement indirect, la perte irréversible du tracé immédiat, la privation sans appel du reflet de la chose dans son expression.
Non que l’expérience ait jamais cessé d’être immédiate. Mais, inscrite au fronton de celle-ci, la mise en garde nous avertit que ce qui apparaît n’est pas ce qui est. Mise en garde purement platonicienne, pourrait-on se dire, qui, à l’aube de la pensée occidentale, nous alertait contre les pouvoirs de l’illusion qui affectait le voir mais dont le dire n’était nullement exempté : si la ruse de l’image nous faisait perdre de vue sa valeur d’ « icône » pour mieux nous tromper par l’enchantement du « phantasma », le langage, lui, parce qu’il est d’une « certaine qualité », demeurait l’instrument impuissant à s’emparer des réalités premières
[4]. Déjà l’écart entre l’être et sa qualité était vertigineux, et l’enjambement d’un tel gouffre la tâche humaine par excellence. Tâche, nous le savons, impossible.
Surplomb
Mais la découverte freudienne, rompant à son tour avec la tradition, ne s’est pas effectuée sous le signe de la mise en garde et encore moins sous celui de l’être. Si illusion il y a, ce n’est pas le principe d’un ici dont il faudrait se déprendre pour gagner un ailleurs, territoire de la vérité, qui oriente la recherche. Dans le face-à-face que la psychanalyse a engagé avec l’impensé, l’ailleurs est ici, l’empreinte est sous nos yeux, la trace, sous des formes infinies, à la surface. Assurément la notion de « psychologie des profondeurs » indique combien l’envers obscur et invisible participe de la conception, et les termes d’ « enfoncement » ou de pénétration, qui parcourent l’ensemble de l’œuvre, signalent à quel point l’épaisseur, la sédimentation de nos représentations sont l’enjeu premier de la conquête. Mais tant la critique de la métaphysique que la revendication scientifique soutiennent constamment Freud dans la distinction précise qu’il opère entre ce qui relève de l’interprétation de l’expérience perçue et ce qui procède de la spéculation théorique. C’est dans l’écart entre l’acte d’interpréter et la conception de l’appareil qui produit le matériau à interpréter, que se sont imposés non seulement le démantèlement de l’hégémonie de la conscience, la division du sujet et la découverte de son aliénation, mais encore la nécessité de concevoir le travail qui, dans la vie psychique, aboutit à cette scission. Une scission qui en retour, et sous l’effet d’une autre partie du même travail, produit des rejetons que nous appelons formations. Le travail est donc la mesure de l’ensemble des opérations effectuées par l’appareil, qui déterminent autant ses limitations que ses créations. Que l’on conserve ou non la référence biologique de Freud telle qu’elle lui a permis d’élaborer le concept de pulsion – paradigme du concept-frontière parce que hypothèse organisatrice de la première « forme », forme inconnue dans sa primarité
[5] –, la notion de travail engagera toujours et de toute nécessité le substratum d’une énergie qui, au minimum, sera conçue comme énergie du vivant. Ce que Freud, à sa manière, soulignait lorsque, pour évoquer le roc des choses dernières que nous avons pris le pli de nommer « roc du biologique », il en appelait au
gewachsenen Fels
[6], au roc de la croissance au sens où la nature est croissance, ce que savaient si bien les Grecs lorsqu’ils la nommaient
phusis.
Mais l’essentiel avec les concepts de travail et d’énergie, c’est que, étant au centre de la description métapsychologique, ils en subvertissent constamment le tracé : parce que, par eux, les lieux de la pensée cessent d’être des territoires, parce que, par eux encore, seul le mouvement, les mouvements, peuvent rendre compte des événements psychiques, parce qu’enfin les qualités relèvent désormais non d’états mais de passages. « L’homme, poste mobile – dans un champ d’énergie », notait Valéry dans ses
Cahiers
[7]. La mobilité est avec Freud celle de l’appareil à transformer. Non que l’immobile soit absent de l’expérience. Mais la conservation, l’arrêt sur image, le plus résistant, le plus inébranlable dans son invariabilité ne sont discernés que sur la toile mouvante des changements, des migrations, des métamorphoses. C’est sur fond d’instabilité que se dégagent et se repèrent la fixation, l’inaltérable, leur obstination répétitive. Et l’immuable, loin de nous donner accès à la « chose » grâce à son invariance, ne nous en barre que plus hermétiquement le chemin. Car la voie n’est jamais à dire vrai que celle de la surface, celle offerte par les expressions, celle créée par les formes qui « émergent », silhouettes connaissables de l’inconnaissable.
De ce point de vue, on peut se demander si la « profondeur » n’est pas la ruse conceptuelle qui permet à l’analyste de construire le surplomb de son regard, de son écoute et de son entendement. Une ruse « visuelle » en quelque sorte, requise par la prolifération infinie des formes sous lesquelles se présente le recel du refoulé, et qui nous accorde ce mouvement « d’élévation » au-dessus de perceptions sensorielles primaires, nécessaire à la pensée
[8]. Envisageons-le. Envisageons, dans le même mouvement, de prendre au pied de la lettre la revendication mainte fois réitérée par Freud de s’appuyer sur des “ fictions » : fiction de l’échafaudage psychique qu’il ne faut pas prendre pour le bâtiment ; fiction du modèle de l’arc réflexe ; fiction encore dans le « Complément métapsychologique à l’interprétation du rêve », et il s’agit cette fois, ni plus ni moins, de celle qui nous fait penser que nous n’avons pas toujours possédé la capacité de différencier les perceptions des représentations intensément remémorées, fiction qui postule donc qu’au début de notre vie psychique nous hallucinions effectivement l’objet satisfaisant
[9]. En donnant tout son poids au caractère fictif de la construction théorique, l’écart entre la surface et le fond ne se réduit-il pas soudain, tandis que le tissu des manifestations réclame à nouveau d’être exploré, précisé, pour rendre compte de l’interprétation et de son impulsion ?
Car c’est bien sous le coup de ces expressions, de leurs transmutations et de leurs retours, de leurs intrications aussi – entre celles qui semblent s’imposer du dehors, comme agencées sur la scène du patient, et celles qui nous paraissent surgir du dedans sous le coup de l’action du transfert, entre celles qui semblent n’émaner que de la parole et de son amphibologie et celles qui prennent une coloration visuelle troublante, entre celles qui se disent et celles qui se sentent –, c’est bien sous le coup de l’ensemble de ces expressions que nous recevons comme autant de figurations, c’est-à-dire de défigurations, issues de l’insistance, de la résistance, de l’amour et du désir, que nous interprétons. Des expressions que nous rapportons à un fond, leur moteur, parce que, comme le dit si violemment Freud dans les
Nouvelles Conférences, « la gêne continue à s’emparer de nous, lorsque, habitués à l’atmosphère du monde souterrain, nous nous mouvons dans les couches supérieures, plus superficielles de l’appareil psychique »
[10]. Mais des expressions aux prises desquelles nous sommes dans la surface de réception que constituent non seulement notre écoute mais tout notre système sensoriel. Le surplomb octroyé par la profondeur serait en quelque sorte le pendant, du côté de l’analyste, de cet autre surplomb
[11], requis du patient afin qu’il reconnaisse malgré tout dans la réalité qui se présente sous l’effet du transfert le reflet du passé oublié.
Le pacte avec le diable
Que la figurabilité soit le thème de ce congrès, auquel je vous remercie vivement de m’avoir conviée, nous invite à réaborder la terra incognita des expressions sous l’aspect de leurs conditions. À remettre cette complication sur le métier : la surface et le fond, la forme et la force, la présentation et la représentation, l’image, sa visualité, son arrêt, son mouvement. À l’envisager modestement, par petits biais et angles réduits, par petites quantités aussi, effrayé que l’on est par l’ampleur de la tâche. Car, à bien y réfléchir, qu’est-ce qui ne relève pas de la « figurabilité » dans l’action de notre pensée, si l’on considère que la qualité sensible est la condition de possibilité du penser ? Jusqu’où devons-nous étendre les limites de la perception sensible qui entre en jeu dans ce que nous nommons fait psychique ? Et quelles sont ces étranges valeurs – celle par exemple de l’intensité, qu’elle nous alerte par son excès ou par son défaut – qui s’amalgament au dire et déterminent en partie nos inférences et notre interprétation ? Parce que, dans la relation analytique, le discours du patient et la perception que nous en avons sont infiltrés de part en part de manifestations qui « figurent » hors les mots et le sens, et que celles-ci participent de la présentation dont nous cherchons à nous faire une représentation, le thème de la figurabilité nous engage à revenir sur l’apparaître et son tourment.
Je dis tourment parce que la raison, dans son imprudence et son élan, veut toujours l’au-delà. Si la découverte freudienne devait donc être inscrite sous le signe d’une mise en garde, je n’en vois pas d’autre que celle requise par cela même qui anime son mouvement. Le vœu faustien, dont le paradigme dans la théorie est l’invocation de la sorcière métapsychologie, se soutient intrinsèquement du péril d’outrepasser la limite de ce qu’il est permis de connaître. Péril « apathique » lorsque Freud le souligne dans
Au-delà du principe de plaisir pour revendiquer la légitimité de la spéculation au-delà de l’observation. Mais menace alarmante lorsqu’il prend le visage du solipsisme de la conviction délirante. L’inconscient n’est qu’une hypothèse, rappelle Freud, quand bien même « nous nous sommes habitués à opérer avec lui comme avec quelque chose de sensoriellement palpable »
[12]. Là réside l’écueil majeur : la qualification sensible, condition de toute conception et de toute création, est aussi l’allié redoutable de la conviction. Le danger est bien alors que nous prenions les effets tangibles pour les hypothèses et que nous exploitions les menus indices, sur lesquels nous sommes contraints de travailler, de manière illimitée, à la manière de la parano ïa combinatoire. La conviction trouve toujours dans nos sens son soutien le plus fidèle et le plus ambigu.
Que la tâche du psychanalyste soit de donner forme à l’inconnu dit la mesure du pacte avec le diable. Car l’exigence « plastique », celle qui veut par exemple que nous « tentions de visualiser le psychique »
[13], s’insinue dans chacune de nos procédures. C’est par elle que nous concevons le fait à partir de son effet et que, dans le même mouvement, nous nous figurons l’appareil qui les produit. Immense puissance de la forme, donc. Immense impuissance aussi bien, qui n’a échappé ni à Valéry ni à Wittgenstein, lesquels, pour des raisons toutes différentes, adressèrent à la construction de ce déterminisme une commune critique : il s’agirait là d’une « manière de voir » ou d’ « exprimer » et de ses accointances langagières ; en somme d’un système de notation
[14]. Lorsque Freud souligne le reproche fait à l’hypothèse de l’inconscient d’être
phantastisch, lorsque, dans le même texte, il propose en guise de « délassement » de substituer à la
Phantastik de la science une « présentation » poétique, lorsque, vingt ans plus tard, il hésite une ultime fois entre plusieurs « présentations » possibles de sa découverte et compare finalement la situation du psychanalyste à celle du physicien observant les effets de l’électricité sans en connaître l’essence
[15], n’avoue-t-il pas constamment le tribut payé à la figuration ? Et pourtant, il refusa le projet d’un film sur la psychanalyse car, disait-il, il « ne tenait pas pour possible de présenter nos abstractions de façon plastique ». Autre manière de dire que la tâche du psychanalyste demeure comparable à celle du scientifique dans l’exacte mesure où l’un et l’autre cherchent à découvrir derrière les qualités directement perçues de l’objet un état des choses réel moins dépendant des particularités de nos organes sensoriels. Qu’un tel accès soit limité par le fait même que « nous sommes obligés de traduire toutes nos déductions dans le langage même de nos perceptions », ne nous dispense pourtant pas d’en soutenir le projet.
De ce point de vue, la question de la figurabilité relance immanquablement le conflit fondateur de la psychanalyse : abandonner le point de vue scientifique sur l’appareil et ses procédures, faire valoir essentiellement sa fonction de « créativité » au sens où l’activité de l’imagination et du fantasme sont les voies que nous empruntons toujours pour créer le monde et nous-mêmes, n’est-ce pas faire basculer l’ensemble de l’édifice sur le versant d’une « esthétique » ? Un conflit fondateur assurément, dont on saisit par exemple la trace lorsque, tour à tour, Freud porte plainte contre la trahison de la pensée par l’image – ce qu’il mentionne explicitement lorsqu’il revient sur le malentendu engendré par la métaphore géographique de l’appareil psychique et de ses régions –, mais qu’il reproche à la phrase sa limitation, son impuissance à rendre compte de la simultanéité et de la superposition des processus psychiques et de leurs produits, enserrée, ligotée qu’elle est par la contrainte temporelle de son développement : et Freud de recourir, trente ans plus tard, à la vision d’une Rome demeurée coprésente à elle-même dans tous ses remaniements, pour figurer l’hypothèse de l’atemporalité de l’inconscient. La clé de voûte de cet affrontement est le hiatus imparable, placé non seulement au cœur du travail psychique mais au centre de sa figuration, qui tient à l’hétérogénéité radicale du langage et de l’image. Ce que nous rappelle inlassablement la figurabilité : si la pensée en image est un penser toujours imparfait
[16], la pensée en mots veut oublier que la conscience a besoin de voir pour concevoir. L’appel à la po ïesis du langage, qui prend appui sur le pouvoir de transférence de nos analogies et de nos métaphores, ne tempère-t-il pas excessivement ce dilemme du dissemblable ?
Immense impuissance de la forme qui nous tient irrévocablement dans le périmètre de nos liaisons conscientes, immense puissance qui restitue néanmoins l’invisible à la visibilité. « Qu’aperçois-je ? des formes, et quoi encore ? des formes ; j’ignore la chose », écrivait Diderot
[17].
II – TRAITEMENT DE LA SURFACE : L’ATTENTION EXCITÉE
Sur un point, Freud ne varie pas d’un bout à l’autre de l’œuvre : notre seule lumière dans l’obscurité des profondeurs est la conscience qui défie l’explication mais dont l’expérience est aussi évidente qu’universelle. De cette évidence, qui s’est jusqu’alors présentée comme un « mur », qui a reconduit les philosophes dans l’erreur toujours identique d’assimiler le psychique au conscient, qui s’oppose comme un obstacle interdisant tout pas au-delà, il faut faire un outil. C’est à la méthode de l’association libre, à « ce moyen artificiel » permettant d’augmenter « la capacité productive » de nos organes sensoriels et leur rendement, que Freud confie la charge de renverser la clarté
[18]. En orientant le regard vers l’incohérence, en détournant l’attention de ses intérêts communs, en soustrayant la conscience à la représentation-but ordinaire de la vigilance, on laisse sa vacance aux prises avec les nouvelles représentations-buts qui s’emparent du champ perceptif et, dans ce déroutement total que Freud nomme aussi « relâchement », on exige alors la même concentration que dans l’usage ordinaire de la pensée. La perception du désordre et la recherche d’un ordonnancement sensé feront alors de l’interprétation « la fente de la fenêtre » par laquelle il est permis « de jeter un regard » non seulement sur le désir inconscient mais sur l’intérieur même de l’appareil
[19].
La lacune et la scène
L’invention d’une telle méthode suppose donc tout à la fois une déprise et une reprise de la surface perceptive. Le premier temps critique correspond au moment où Freud saisit ce qui, dans l’aptitude de Charcot à se figurer le désordre de l’hystérie sous forme de tableaux vivants, a interdit à celui-ci de « perdre de vue » le spectacle, selon les mots de J.-B. Pontalis
[20]. Devant « l’œil de l’esprit » de ce visuel, le théâtre des corps se confondait avec le théâtre de la vision, et la surface de la manifestation occupait toute la surface de l’observation. Ce dont Charcot aurait sans doute pu se déprendre s’il n’avait pas hésité devant l’assimilation de l’hystérie à la possession. La scène indiquait en effet qu’un agent inconnu œuvrait en dehors de la conscience. Qu’il ait substitué à la terminologie superstitieuse du démon celle scientifique de la réminiscence, il aurait alors rencontré la source de cette activité inconsciente à travers son affect et son dialecte : la source était mnésique, les mots étaient les exécutants de fausses liaisons, la langue parlée sur cette scène était perdue de mémoire.
C’est cette théorie de la lacune qui permet à Freud de se dégager de la scène comble de la crise hystérique. En disant que la désarticulation du visible par le langage constitue l’acte de naissance de la psychanalyse, nous disons seulement qu’une autre surface est venue s’interposer, qui a fracturé la scène exhibée en désignant l’existence de coulisses. Quand il prend l’hystérique au mot, Freud déprend la vision de la captation exercée par le spectacle, et il la déprend doublement. D’une part en ce que, la paralysie hystérique se moquant visiblement de l’anatomie, les atteintes organiques révèlent leur enracinement dans les sens communs de la langue, support des représentations en jeu dans le symptôme. Et, d’autre part en ce que, la magie du mot prenant à revers la scène visible, le trouble psychique dévoile l’action d’une scène manquante. « Combler » cette lacune, rendre le souvenir perdu à la mémoire se présente dès lors comme le but du traitement.
Mais, ce faisant, on voit comment la critique freudienne, ayant ainsi affranchi le symptôme tout à la fois de sa réalité anatomique et de sa substance visible, paye au prix fort cette émancipation, car une autre réalité est alors appelée. La tentative d’identifier le corps étranger interne implique en effet que l’on parvienne à faire sortir des coulisses le souvenir pathogène. En avançant l’hypothèse d’un fondement historique, matérialisé dans le souvenir, la démarche laisse momentanément pour compte le centre même de la découverte, c’est-à-dire la création de cette forme transformée, produite par la mémoire et par les mots. La recherche active de la scène de séduction veut faire s’avancer sur le devant du théâtre l’objet même, agent du trauma. Ce que fait voler en éclats l’effondrement de la neurotica est avant tout cette représentation-but.
Modification de l’écoute
Si, de 1895 à 1897, entre l’analyse du rêve de « l’injection faite à Irma » et l’effondrement de la neurotica, et alors qu’il reste les yeux rivés sur l’énigme de l’hystérie, si, durant toute cette période d’avatars théoriques et de déboires cliniques, le rêve demeure la seule chose sûre pour Freud – ce qu’il ne cesse de répéter à Fliess –, c’est dans l’exacte mesure où le rêve le déroute de cette représentation-but. D’une part, parce qu’il l’exempte partiellement du poids de la réalité – partiellement seulement puisque le rêve apparaît aussi sous le jour du souvenir et de son retour. Mais bien davantage parce que le déguisement du rêve et l’élucidation de son mécanisme contraignent le regard à se réorienter vers le processus lui-même. Tandis que la scène de séduction, réclamant validation, réglait l’attention vers l’objet du recel. L’effondrement de la neurotica ne fait donc pas que délier le fait psychique de son amarre dans l’ordre des causes réelles. Il co ïncide avec une modification radicale de la conception de l’écoute et, par conséquent, de l’usage de l’attention dans la cure. Celle-ci libérée du tribut payé à la concordance de la vérité et de la réalité, ce sont les formations multiples, infiniment variables, perpétuellement discontinues, auxquelles chaque sujet est soumis de la manière la plus intime et la moins prévisible, qui doivent désormais en régler le cours. L’invention du fantasme procède de ce second temps critique.
L’amour du détail et du fragmentaire commence pour Freud avec l’autoanalyse, parce que c’est là, dans le désordre des fragments et la discorde des temporalités, que se présente à lui la logique irrationnelle des qualifications psychiques. Car c’est bien la théorisation des processus de qualification qui déboute la pratique de la fouille de son statut de paradigme technique. Non que la métaphore archéologique perde au long de l’œuvre sa puissance figurative. Mais elle est désormais assortie d’une correction capitale : c’est dans la surface que se tient l’épaisseur et le discours contient celle-ci de part en part en portant au jour ce qu’il ne sait pas. De sorte que la perte, contrairement à ce que connaît l’archéologue, n’est pas pour l’analyste sans retour. L’objet disparu est encore là, certes inconnu, mais néanmoins présent, cette présence méconnue cherchant à reconquérir les indices qualitatifs indispensables pour se faire connaître de la conscience. Parce que le vivant ne cesse de produire le plus ancien sous la forme du plus actuel, le transfert et sa « croissance » seront les promoteurs de la requalification sensible du sexuel et de l’infantile refoulé.
Ce n’est donc plus sur la scène ou dans les coulisses dérobées au regard que se déroule la tragédie infantile. Dans la salle, les spectateurs sont eux-mêmes et à leur insu les acteurs de ce drame dont il ne faut pas chercher d’autre arène que les manifestations qui surgissent dans la cure. Ce que Freud dit autrement lorsque, dans la discussion d’un exposé très kantien de Tausk, il rappelle que « la forme est le précipité d’un contenu plus ancien ». « Un contenu, ajoute-t-il, a en règle générale une histoire ; les stades plus anciens du contenu actuel ont laissé leur forme. »
[21] Entendons bien : la mémoire est désormais dans la forme.
Si la lacune demeure donc le territoire, la nature de son comblement change. À la surface hétéroclite de ce que le sujet perçoit de lui-même, à ses actions dont la conscience ne parvient pas à rendre compte, aux souvenirs qui se révèlent n’en être pas, aux lapsus, aux actes manqués, aux symptômes, aux rêves enfin, à tous ces agencements rebelles au sens, on affectera un pouvoir de signification. Car leur étrangeté, loin de les disqualifier, trahit au contraire leur « productivité ». Leur rendement psychique, au sens plein du terme, tient au fait que, à l’insu du sujet, ils « présentent » ce que le refoulement a écarté de la représentation. L’hypothèse de leur valeur d’actes psychiques complets, c’est-à-dire en droit de revendiquer leur insertion dans la trame de tous nos actes psychiques, est le postulat de l’investigation et l’incipit de L’interprétation du rêve. Mais, en vérité, la puissance heuristique du postulat tient au fait que la spéculation a renoncé à l’histoire. En appui sur une théorie de la forme, il fait appel aux lois de la chimie des corps, de leur fragmentation et de leur recomposition. Si la matière première est toujours bien le souvenir, celui-ci n’apparaît plus sous le jour d’une précieuse rareté qui tiendrait à son évanouissement, lequel nous ferait parler en direct la langue vivante de l’oubli. Ce sont tous les souvenirs, leur masse, c’est-à-dire la masse de toutes les perceptions inscrites sous la forme de traces, qui se prêtent à la désagrégation, à l’amalgame, à la recombinaison.
La chimie du « plastique visuel » ne nous avoue donc pas seulement comment notre mémoire falsifie sous l’effet du désir. Elle montre l’opération elle-même, elle montre comment l’image « est détachée du vécu », comment, délestée de sa valeur de renvoi au perçu réel qui fut pourtant sa source, elle est devenue une pièce mobile, agençable selon les lois d’une organisation par affinités qui fait absolument fi de la logique de la référence. Les formes, qui apparaissent comme manifestations, ne sont plus ni des reflets ni des reproductions, fussent-elles inversées ou lacunaires, mais des expressions produites par recomposition des formes perceptives, lesquelles se prêtent à toutes les opérations de substitution. Combler la lacune consiste donc à prendre acte de l’impuissance de la conscience à décrire l’insertion de certains actes, et, à partir de cette « lacune observable », à inférer d’autres actes, à en supposer d’imperceptibles qui, seuls, peuvent expliquer ce que nous percevons. « Quand nous disons : ici est intervenu un souvenir inconscient, écrit Freud tout à la fin de sa vie, cela veut dire : ici est arrivé quelque chose, pour nous tout à fait inconcevable, mais qui, s’il était parvenu à notre conscience, n’aurait pu être décrit que de telle et telle manière. »
[22] La lacune s’avère ainsi le territoire de l’inférence qui, d’une forme, donne accès à d’autres formes : formes intermédiaires, formes interprétées, formes toujours issues de transpositions, dont la chaîne est infinie comme la vie. Mais la conception de ces maillons intermédiaires – qu’ils soient appréhendés comme le produit de l’activité de l’appareil psychique ou envisagés comme la création du travail analytique qui, en les instaurant, emprunte à rebours le chemin du conscient vers l’inconscient –, cette conception a supposé que, corrélativement, soit inventée la méthode qui permette leur perception.
L’attention à l’excitant
La méthode de l’association libre est une méthode de traitement de la surface. Elle somme la conscience de se déprendre du face-à-face avec la pièce manquante et elle engage l’usage de l’attention à contre-emploi. À contre-emploi puisque le fonctionnement du dispositif, c’est-à-dire l’emploi de cet « état qui présente une certaine analogie avec l’état d’endormissement » est pour le moins paradoxal : l’attention, tout à la fois priée de prendre en compte ce qu’elle élimine usuellement pour conserver sa vigilance et invitée à se saisir des « représentations non voulues » en les traitant comme des représentations voulues, est incitée à « palper », à « tâter » la surface sensorielle de la conscience
[23]. Dans une même attitude, la conscience doit donc tout à la fois être l’œil qui perçoit et l’objet qui est perçu. Le démantèlement de la conscience telle que l’a jusqu’alors conçue la philosophie va donc bien au-delà du fait de ne lui octroyer rien que la fonction d’un organe sensoriel. Prenant au pied de la lettre la double attache de l’attention, à la fois perpétuellement mobile et néanmoins apte à arrêter le cours mouvant des images qui se présentent, elle confère à ces formes qui émergent en lisière le pouvoir d’engendrer une nouvelle régulation et un ajustement endo-perceptif tels que l’arrière-monde de la pensée puisse entrer dans le champ de la pensée. Dédoublement de position qui correspond à la scission entre l’activité de la saisie et la passivité de la réception, l’une et l’autre se conjoignant dans le retournement de la conscience sur elle-même sous la forme de l’auto-observation.
La « profondeur » veut-elle dire ce dédoublement et ce retournement ? Sa conception s’écarte en tout cas radicalement de toute conception phénoménologique. Lorsque Merleau-Ponty fait de la profondeur l’autre dimensionnalité de la perception, celle creusée par l’ « autre côté », dans l’empiétement et l’adhérence réciproques du corps et du monde, il lui attribue une négativité, constitutive de la membrure d’invisible du visible. Il s’agit de la profondeur impliquée dans la
Gestalt même, « figure sur fond,
Etwas le plus simple », celle par laquelle les « vues » coexistent, celle « qui fait que les choses ont une chair »
[24]. Pour le philosophe de
L’œil et l’esprit, si la vision est palpation par le regard, il n’y a précisément pas de dédoublement. Pas même deux feuillets, écrit-il, mieux « une Visibilité tantôt errante, tantôt rassemblée ». Tandis que la théorie freudienne implique une division de la conscience perceptive, entre surface de réception et activité de perception, et ce dédoublement est le produit de la découverte promue par le rêve.
On peut se demander d’ailleurs jusqu’à quel point les formes et leurs défigurations, révélées par les opérations du rêve, ont coopéré à l’invention du narcissisme, intriquées qu’elles sont dans l’hypothèse de l’auto-observation. En 1923, après que la théorie du moi et de ses instances a été développée, Freud écrit : « On entend à l’occasion manifester de l’étonnement de ce que le moi du rêveur apparaît deux ou plusieurs fois dans le rêve manifeste, une fois en propre personne et les autres fois caché derrière d’autres personnes. L’élaboration a de toute évidence déployé ses efforts pendant la formation du rêve pour en finir avec cette multiplication du moi qui ne rentre dans aucune situation scénique, mais par le travail d’interprétation elle est réinstaurée. Elle n’est pas, en soi, plus remarquable que l’occurrence du moi sous plusieurs formes dans une pensée éveillée, notamment lorsque le moi s’y décompose en sujet et objet, s’oppose comme instance observante et critique à l’autre part, ou compare son être présent à un être remémoré, passé, qui fut aussi un jour moi (...) Mais que toutes les personnes qui surviennent dans le rêve doivent avoir valeur de parties clivées et de représentances du moi propre, c’est ce que je voudrais repousser comme une spéculation sans contenu ni justification. Il nous suffit de maintenir que la séparation du moi d’avec une instance observante, critiquante, punissante (idéal du moi) entre aussi en ligne de compte pour l’interprétation du rêve »
[25].
Dès
L’interprétation du rêve, la part prise par la conscience critique dans la fabrication du rêve était relevée par Freud. Une part qui se manifeste justement sous les traits formels de la cohérence, par effacement des contradictions, fabrication de relations d’apparence logique et refonte de tous les éléments en un ensemble répondant à l’exigence d’intelligibilité. Cet aspect de cohésion compréhensible, qui fait croire soudain que le rêve a le sens de son scénario, laisse présumer que l’activité perceptive de la conscience joue là sa partie, entrant en action dès le début de la formation du rêve pour poser ses conditions et sélectionner le matériel apte à la figuration. Mais que « l’œil de la conscience » participe ainsi à la déformation du rêve, traduit aussi le fait que la conscience est effectivement « excitée » par le rêve. Davantage, la fonction centrale du rêve – présenter comme accompli un désir refoulé – ne peut être comprise en dehors de cette « attention à l’excitant », toujours maintenue durant le sommeil. Le rêve n’est un moyen détourné de contourner le refoulement, une méthode indirecte de présentation à la conscience de ce qu’elle repousse hors de son champ, que parce que « chaque fois le rêve éveille ». L’élaboration secondaire soumettant le contenu de perception du rêve aux mêmes « représentations d’attente » de la conscience que tout autre contenu perceptif, le désir inconscient peut ainsi pénétrer de force dans la conscience
[26].
Désarticulation de la surface
La notion de travail du rêve se révèle donc en appui sur tous les aspects de la perception, reliée à la sensation. Parce que, tout d’abord, la méthode qui en permet l’invention s’appuie sur cet unique instrument. Ensuite, parce que, durant le sommeil, « nous savons assurément que nous dormons et nous savons que nous rêvons » : l’alerte calmante donnée par la censure au rêveur, lorsqu’elle se voit débordée par la présentation du désir interdit, n’en est-elle pas la meilleure preuve ? « Dors », lui dit-elle, « laisse donc, ce n’est qu’un rêve ». Enfin, parce que la conscience endormie non seulement perçoit les qualités visuelles et acoustiques fournies par la mise en forme du rêve, sa
Umformung, mais aussi les signaux de plaisir et de déplaisir qu’elle émet au contact de la présentation de ce qu’elle refuse. « Le pouvoir d’exciter la conscience grâce aux qualités acquises » élucide donc d’un seul tenant la conformation du rêve et sa fonction
[27]. Il ouvre l’accès de la représentation refoulée à la conscience, sans alerter celle-ci au point de la réveiller ; il réalise l’accomplissement et protège le sommeil.
Mais on voit comment c’est toujours à partir du destin des formes que s’invente la représentation des forces. La « force présentante » comme « la force censurante », qui concourent ensemble à la création de la forme déformée et sont supposées régler le cours de l’attention dans le développement des associations, ne sont inventées en tant que puissances qu’à partir des signes perceptifs qui affectent le sujet. Signes visuels du rêve remémoré, signes affectifs qui émanent de son oubli ou de son souvenir, signes de la résistance, que ceux-ci soient objectifs – « les idées incidentes manquent ou s’éloignent du sujet traité » – ou qu’ils soient subjectifs – « le patient éprouve de sensations pénibles quand il se rapproche du thème »
[28] –, c’est toujours à partir de la surface que se conçoivent ensemble les opérations de figuration et la constitution de l’appareil à figurer, les opérations de l’interprétation et la méthode qui permet l’interprétation.
Que la découverte de l’élaboration secondaire aboutisse à une ferme prescription technique – négliger la cohésion et traiter le rêve « en détail » et non « en masse » – n’indique pas qu’un fond serait à saisir au-delà de cette forme mais seulement que les représentations refoulées, qui à l’origine « avaient formé une charpente », ont été soumises à la pression d’un travail par lequel « les morceaux sont tordus, morcelés, réunis comme des glaces flottantes »
[29]. L’attention, flottante elle aussi et mobile, fragmentera à son tour ce conglomérat, déliant l’apparence illusoire de cette cohésion, empruntant les mêmes frayages, les mêmes lignes de force et de faiblesse que celles pratiquées par le travail. Mais travail, force, faiblesse décrivent d’abord les actions de désarticulation de cette surface dont on ne sait finalement quelle est l’instance créatrice.
Car, à y regarder de près, si l’action de la censure semble n’être nullement créatrice et n’avoir qu’une fonction inhibitrice, songeons seulement que les pensées latentes du rêve ne sont pas conscientes avant l’analyse. C’est grâce au contenu manifeste, c’est-à-dire grâce à ce produit de l’instance défensive, que nous entrons en contact avec elles. De sorte que l’interdiction peut être vue sous le jour de la permission, la censure étant cela même qui crée l’objet en même temps que le passage. La production de cet état formel, dont la particularité est son aptitude à « devenir conscient », exige par conséquent que l’on fasse encore retour vers la conscience. La considérer à même de percevoir un contenu « donné ailleurs » implique de prendre très au sérieux la dichotomie entre le processus du « devenir conscient » et la capacité représentative de la conscience. L’acte de devenir conscient grâce à une présentation n’est en rien similaire au processus du « être posé » ou « être représenté » par lequel la conscience pose devant l’esprit ce qui est son objet de pensée
[30]. Il faut donc tenir compte de l’écart – soutenu par les emplois parfaitement discriminatifs des termes
Vorstellung et
Darstellung sous la plume de Freud – par lequel sont distingués le contenu idéationnel et référentiel de la « représentation » et la « présentation » en mesure, elle, de se délier apparemment de tout système de référence
[31].
L’écart entre l’être-là de la présentation, immédiateté perceptible, et la représentation en appui sur la médiation de la reproduction réflexive, cet écart qui s’ordonne dans la seule surface perceptive ne correspond-il pas très exactement à ce que la notion de profondeur tente de visualiser ? Dégageant la surface du fond, celle-ci crée « l’espace » théorique des opérations qui vont de l’une à l’autre. Soutenu par la description de la conscience comme organe sensoriel capable de « sentir » ce que celle-ci tient à ses marges, cet écart me semble en tous cas émaner du tout premier modèle du refoulement. Un modèle qui figure dans
L’interprétation du rêve à côté de celui de l’évitement du souvenir douloureux par la répétition de la fuite initiale, mais que Freud a développé dès 1897 pour parvenir à se représenter le renversement de la sensation de plaisir en sensation de déplaisir. L’action du déplaisir y apparaît alors comme analogue au dégoût d’un objet. « Grossièrement dit, écrivait-il à Fliess le 14 novembre 1897, le souvenir pue maintenant comme dans le passé l’objet puait
[32], et, de même que nous détournons avec dégoût notre organe des sens (tête et nez), de même le préconscient et “les sens de la conscience” se détournent du souvenir. C’est cela, le refoulement. » Lequel refoulement, engendrant la scission entre la présentation et la représentation, place au centre de son action l’action même de la forme. Elle fait être en faisant méconnaître. On mesure alors combien le concept de « rejetons » met un terme à tout regret métaphysique concernant l’au-delà des apparences. Ce qui se présente n’est pas un leurre, c’est la chose même qui, se tenant sous nos yeux, entretient la méprise. La leçon d’
Œdipe Roi a été retenue. Leçon de la tragédie, qui n’est pas leçon du mythe. Leçon d’un effet, d’une action sur l’attention au-delà de la force des contenus, leçon d’un traitement de l’effroi, qui nous dit comment la condition de la vision est que l’œil ait perdu la vue.
Fractionnement de l’intensité
Remarquons enfin ceci : dans L’interprétation du rêve, le développement des deux modèles du refoulement s’insère dans la distinction que Freud opère entre le processus primaire et le processus secondaire. Si le modèle de la fuite devant le souvenir pénible engage la discussion sur le moyen par lequel le processus secondaire peut malgré tout parvenir à investir le souvenir déplaisant pour le soumettre à la pensée, le modèle du dégoût, lui, fait du renversement de l’affect, lié à l’accomplissement des désirs infantiles, « l’essence même de ce que nous décrivons comme “refoulement” » . De sorte que le problème de savoir comment le processus secondaire passe outre le réglage automatique de l’appareil par l’évitement du déplaisir, lève inévitablement une question : quel est le destin de cet « affect » – qui est sur le versant perceptif une qualité mais, en tant que force refoulante, une quantité –, quel est son destin lorsque intervient le deuxième réglage plus fin, opéré par le surinvestissement en attention de ce qui dégage du déplaisir ?
Cette question, Freud ne la pose pas explicitement mais, en faisant de ce réglage le privilège de l’homme sur l’animal et en introduisant à cet endroit le rôle majeur des souvenirs qualitatifs des mots dans l’élaboration par la conscience de ce qu’elle veut rejeter, il indique la voie. Le passage d’une forme de qualité à l’autre crée « une nouvelle série qualitative », nouvelle parce que les traces mnésiques verbales permettent un fractionnement en plus petites quantités de l’excitation, et nouvelle parce que les restes de qualité verbale suffisent néanmoins à appeler l’attention de la conscience. « La censure ne s’exerçant qu’à partir d’une certaine valeur quantitative, les formations de pensée peu intenses lui échappent ». En somme la surface du langage désintensifie ce qui se présente à la surface de la perception, l’organe des sens de la conscience étant tout à la fois l’opérateur de la réception et l’opérateur de la transcription.
Au premier plan se trouve donc placée la dimension sensorielle qui entre en jeu dans le mouvement allant de ce qui se présente sans être représenté à ce qui parvient à se représenter avec les mots. Que ce soit le discours du patient qui procède à cette élaboration dit beaucoup sur le rôle dévolu au langage dans la cure mais peu de ce qui, dans ce discours, reste marqué au sceau de la distribution des intensités. La parole dans l’analyse est avant tout acte d’énonciation. Ce qui signifie qu’il y a toute une dimension du discours qui vient s’y actualiser et qui défie l’articulation sémantique même la plus subtile de la langue. La défie ou l’outrepasse ou l’entretisse : son rythme, sa respiration, sa prosodie, dont l’analyste rend toujours compte avec difficulté mais dont, pourtant, il est certain qu’ils participent de la figuration. Qu’ils participent, ce faisant, au rythme de notre écoute, à ses flexions, aux valeurs d’intensité qu’elle enregistre et transforme à son tour, à la perception d’étonnants désaccordements. Si le discours ne marche que rarement à l’unisson de son sens, les discordes rythmiques de l’énonciation sont nécessairement partie prenante dans la figurabilité.
III – LA PRÉSENTATION NE REPRÉSENTE PAS
Rupture avec le romantisme
La
Darstellbarkeit comprend deux ingrédients : d’une part la notion de
Darstellung (présentation), d’autre part l’idée d’une capacité. Que Freud précise le terme
Darstellbarkeit par celui de
Darstellungsfähigkeit indique que cette possibilité tient à une aptitude
[33]. Il n’y a donc dans le mot allemand aucune trace de la racine latine
figura, bien que le terme de
Figur existe dans la langue, désignant aussi bien le sens « figuré » d’une expression que l’aspect physique ou la figure représentée dans l’art, portrait ou statuaire. Dans
Darstellbarkeit n’apparaît pas davantage ce qui pourrait évoquer directement une figuration à partir de l’image
(Bild), tel que
verbildlichen
[34], encore moins le
sich einbilden de l’imagination. La
Darstellbarkeit renvoie aux conditions de possibilité d’un acte, celui de poser en faisant être-là, de présenter de manière sensible, intuitivement, par le moyen approprié. Les pages portant sur l’aptitude à la présentation dans
L’interprétation du rêve font d’ailleurs immédiatement suite à celles concernant les « moyens de la présentation ». Je sais que j’encours ici le reproche de me montrer tatillonne. Je m’y résous, l’ambigu ïté du terme « figurabilité » ne devant pas, me semble-t-il, être méconnu. Parce que la figure dans notre culture comprend toujours à bas bruit la référence au mystère. Parce que, entre allégorie et présence, elle a été le signe efficace de l’affirmation de l’invisible dans le visible, du divin dans le terrestre. Parce que le statut sacramentel de la « figura » et des translations dont elle était le support a engagé l’une des plus vives querelles de l’Occident, appelée Querelle des images
[35].
La présentabilité freudienne a rompu toutes les amarres avec la théologie, qu’on l’envisage sous l’aspect de l’idolâtrie ou du dépouillement extrême de la négativité. Elle s’arrache conceptuellement sur fond de romantisme, fait éclater une dernière fois tout espoir d’épiphanie, disloque la « force po ïétique » comme magie réflexive de l’âme universelle et inconsciente du monde dans la création humaine. Si l’aptitude à la présentation est bien aux prises avec le transfert sous toutes ses formes, ce transfert ne sera jamais transfiguration. En ce sens, la présentabilité prend littéralement à contre-pied l’esthétique du
Phantasieren, son orientation vers l’Absolu et l’harmonie, sa fonction de traduction, telle que la conçoivent Novalis ou Schlegel. Et le
Choix de rêves de Jean-Paul est encore là pour nous en convaincre : le rêve est sous sa plume le médiateur de l’inconnu, la « petite lumière » dans la nuit de la conscience barrée à elle-même, le territoire merveilleux où l’appel intérieur de l’Infini s’incarne, ouvrant l’invisible et ses forces obscures à la clarté
[36]. Les deux rêves du
Heinrich von Offterdingen de Novalis sont porteurs de la même espérance. Au mysticisme qui a découlé du romantisme, Freud oppose la stricte règle des physicalistes comme il oppose la critique d’un sur-rendement ainsi consenti au rêve, tout aussi discutable à ses yeux que le « mépris » dans lequel le tiennent les physiologistes et les psychiatres. La rupture d’avec l’exégèse est irréversible. À l’inspiration, celle qui anime encore la mystique des « miracles » et des « apparitions » du ça de Groddeck, a fait place le processus, c’est-à-dire le conflit.
Dans le travail psychique, présenter est le mouvement engendré par la poussée vers le haut du refoulé qui cherche à trouver une expression. Peu importe la forme, « l’inconscient parle plus d’un dialecte ». Peu importe la langue : « Ce qu’une hystérique présente par le fait de vomir, cela s’exprimera chez le névrosé obsessionnel par de minutieuses mesures de protection contre l’infection et amènera le paraphrène à la plainte ou au soupçon qu’il puisse être empoisonné. Ce qui trouve ici une expression si différente, c’est le désir, refoulé dans l’inconscient, d’engrossement avec, respectivement, la défense de la personne malade contre celui-ci. »
[37] La présentation n’est donc nullement le propre du rêve. Elle est le produit remanié et défiguré sous lequel apparaît une représentation de désir maintenue refoulée. L’acte manqué
darstellt, le symptôme
darstellt, le lapsus
darstellt. À propos de l’attaque hystérique, Freud souligne que la présentation pantomimique du fantasme subit sous l’influence de la censure des déformations absolument analogues à la présentation hallucinatoire du rêve et que, souvent, l’attaque « porte à la présentation »
[38] plusieurs fantasmes en un seul matériel grâce à la condensation. Compromis dans la présentation qui n’existe pas dans les actes obsessionnels, lesquels se déroulent fréquemment en deux temps et « présentent » successivement l’une puis l’autre motion en conflit
[39]. Mais dans tous les cas, les patients ignorent tout des « contenus de représentation » en jeu dans ces actions.
L’original n’existe pas
Pourquoi insister sur l’opposition entre présentation et représentation ? Parce qu’elle donne la mesure du déroutement du principe même de la figuration : si le travail du rêve transforme les pensées en images, celles-ci ne sont pas les images des pensées. La figure cesse d’être le tenant lieu d’un objet, et l’image d’être une « copie », une reproduction intérieure, de ce qui fut souvenir ou impression. Le « rébus » du rêve ne fait pas seulement voler en éclats le langage du rêve tel que les interprètes de la tradition se sont employés à le traduire. Ce
Bilderrätsel nous apprend que notre activité de pensée peut se développer hors le soutènement de la représentation, dans sa désagrégation, lorsque le « travail de représentation »
[40] est rendu impossible par le relâchement de l’activité volontaire. Et sa
Bilderschrift nous apprend qu’il n’est ici à proprement parler question ni de
Bild, ni de
Schrift, ni d’image, ni d’écriture, mais du produit d’un traitement affolant des mots et des choses. Avec le travail du rêve, c’est tout le système des représentations qui retourne à l’état de matière, malléable, plastique, et ce quelle qu’ait pu être la consistance représentative qui fut leur source. Car les représentations de mot sont traitées comme des choses et les représentations de chose sont aussi traitées comme des choses
[41]. « On se trompera évidemment si on veut lire ces signes d’après leur valeur d’images. » On se trompera évidemment puisque l’image n’est plus le signe de la chose représentée. Mais si on veut les lire d’après « leur rapport de signe », il faut alors renoncer au présupposé cardinal de la traduction, qui prête à la langue d’accueil des systèmes sémantique et syntaxique analogues bien que non identiques à la langue de départ, et qui considère aussi que les mots de la langue renvoient aux choses du monde. Lorsque, à la suite de la phrase inaugurale du chapitre VI de
L’interprétation du rêve : « Pensées du rêve et contenu du rêve se trouvent devant nous comme deux présentations du même contenu dans deux langues différentes », Freud se reprend et ajoute : « Ou, mieux dit, le contenu du rêve nous apparaît comme le transfert des pensées du rêve dans un autre mode d’expression », c’est pour insister sur le fait que, dans cette étrange situation, nous devons apprendre à connaître en même temps « les signes et leurs règles d’assemblage en comparant l’original à la traduction
[42]. »
Donc ni une transcription, ni une traduction, ni une sélection obéissant à une règle déterminée, pas davantage une représentance par délégation, quelque chose d’autre et de bien plus compliqué. Qui commence par une émigration, certes, mais celle-ci se révèle une émigration sur place. Car la scène du rêve est virtuelle, comme est virtuel tout ce qui peut devenir objet de perception interne
[43], de sorte que l’on cherchera en vain les coulisses. Si la métaphore topique a le mérite de sa concrétude, les représentations d’aide issues de la proposition de Fechner prêtent à confusion. La présentation spatiale distord la théorie elle-même puisqu’elle peut donner à penser qu’existent côte à côte deux ensembles dans deux localités. Or, « lorsque nous disons qu’une pensée inconsciente tend à la traduction dans le préconscient pour pouvoir ensuite pénétrer dans la conscience, nous n’entendons pas par là que doit se former une seconde pensée, située dans un nouveau lieu, analogue à une transcription à côté de laquelle l’original continue d’exister »
[44]. En fait, l’original n’existe pas et la formation psychique ne bouge pas. C’est le mode d’innervation qui bouge, autrement dit son mode d’effectuation qui change, l’essentiel étant qu’à des modes d’effectuation différents correspondent des visées différentes. Si la finalité du processus secondaire, par le ralentissement, le détour et la mise à l’épreuve auxquels se soumet la pensée, est bien de rencontrer le monde, la finalité du processus primaire, lui qui fait fi des obstacles de la réalité et ne sait rien que désirer, est de présenter la satisfaction comme réalisée, comme accomplie.
L’écart n’est donc pas que d’aspect. Le lien est organique entre la conformation et ce qu’elle permet d’exécuter. Seule la représentation d’un contenu en permet la pensée ; la présentation, elle, permet la réalisation. Car la présentation est immédiate, déliée des contraintes du temps, de l’espoir, de l’attente. Affranchie de l’absence aussi bien, et des doutes qui affectent la présence. Elle ne construit, ni ne débat, ni ne cherche. Dans l’instant, elle fait être parce qu’elle fait percevoir. Le paradoxe du désir réalisé par le rêve est précisément que ce désir, dès lors qu’il est présenté, cesse d’en être un. Ce que Freud souligne lorsqu’il insiste sur le fait que le rêve ne sait rien des modalités verbales et qu’il ignore tout particulièrement l’optatif
[45]. Le fantasme diurne, lui, qui ne perd pas le contact avec la réalité et demeure assorti du sentiment d’illusion, nous fait connaître l’expérience consciente de ce présent de la présentation. Tandis que le symptôme, dans son irruption inintelligible, nous laisse aux prises avec ce qui n’est pas une figuration mais est la « présentation-réalisation » d’un désir refoulé, d’un fantasme inconscient, sous la forme de l’ersatz. Là encore, c’est la forme qui est l’opérateur de la satisfaction substitutive, parce que c’est elle qui obtient de force l’attention de la conscience. Un acte réel incompréhensible, donc, pour un acte psychique « qui n’a pas eu lieu »
[46], une forme déformée pour une forme refusée.
Le pouvoir de la forme : le conflit des vouloirs
Mais il faut être plus précis encore. Si l’accomplissement de désir est le but du rêve, sa fonction est aussi de protéger le sommeil du dormeur. Si la réalisation du fantasme inconscient est la visée du symptôme, sa fonction est de préserver la personne du déplaisir qu’entraînerait la connaissance de son contenu. L’acte manqué ou le lapsus réalisent un souhait hostile mais la façon dont celui-ci s’exprime permet d’en ignorer la teneur. Dans l’écart entre la visée et la fonction, s’inscrit la déchirure d’une division. Division des sujets que nous sommes, et nous parlerons de désir et de censure, d’inconscient et de conscience ou bien de ça et de surmoi. Mais sans doute serait-il plus juste de parler de la division des volontés, non seulement parce qu’ainsi place est pleinement faite à la notion d’acte psychique – terme constamment employé par Freud –, mais surtout parce que, comme Freud le mentionne à propos du transfert, les motions pulsionnelles, elles aussi, « veulent » et font : l’
Agierenwollen transférentiel est l’effet de ce vouloir agir qui, dans son intemporalité et son indestructibilité, réclame sans répit de s’actualiser, c’est-à-dire de faire
[47].
La scission s’opère donc entre ce qui veut accomplir et ce qui veut cacher, entre ce qui veut réaliser et ce qui veut dissimuler, et c’est le conflit entre ces vouloirs parfaitement antagonistes qui aboutit à la création de ces formes. Ou plus exactement la forme agit les deux vouloirs, d’un même mouvement, d’un seul tenant. La forme réalise le but et elle assure la fonction. De sorte que la forme, répondant par son façonnage à cette double requête, semble être le territoire sur lequel s’expriment les actions des instances. Mais, en vérité, ce que nous rencontrons, c’est l’action de la forme elle-même. Forme qui doit être déliée de son double arrimage si l’on veut qu’elle cesse d’exercer son emprise répétitive, forme qui doit être interprétée sous plusieurs angles pour qu’elle donne accès à ce qui la rend si efficace, forme qui n’en finit pas de se transformer, et ses métamorphoses sont cela même qui donne consistance à notre perception du processus. Mais admettons que son contenu n’a pas d’autre séjour qu’elle-même. L’effectuation est toujours en elle et par elle, et ceci est vrai tant pour les productions psychiques du patient que pour celles de l’analyste.
Il est un cas où Freud fait explicitement appel à un rêve non déformé, dont il précise qu’il ne requiert pas d’autre explication que celle de son contenu. De ce point de vue, ce rêve est un hapax dans
L’interprétation du rêve. Mais il est remarquable que Freud recourt à cet exemple précisément pour tenter de dégager l’action de la forme. Un père qui s’est brièvement endormi dans la chambre située à côté de la pièce où repose le corps de son enfant mort, rêve que l’ « enfant est près de son lit, lui prend le bras et murmure d’un ton plein de reproches : “Ne vois-tu donc pas que je brûle ?” » . Le père s’éveille, aperçoit une vive lumière venant de la chambre mortuaire et trouve dans celle-ci le linceul et un bras du petit cadavre brûlés par un cierge. La perception du stimulus réel de la vive lumière inspire donc au père, en rêve, la conclusion qu’il en aurait tiré à l’état de veille. L’élucidation de la formation onirique semble donc apparemment simple. Mais c’est précisément cette simplicité qui permet de dégager le caractère efficace de sa forme. Car, quand bien même celle-ci semble n’être pas déguisée, elle est néanmoins surdéterminée, le discours de l’enfant étant probablement composé de propos qu’il a tenus alors qu’il était en vie, peut-être même lorsqu’il brûlait de fièvre. Ce que révèle ici le rêve, c’est son pouvoir de faire littéralement vivre au père la vie prolongée de son fils
[48].
Parce que, dans ce cas, la visée du rêve s’accomplit directement dans sa forme manifeste, l’exemple permet à Freud de mettre en lumière la fonction hallucinatoire de la présentation onirique : c’est la croyance dans la vie du fils qui est entière, et cette croyance est assurée par la présentation sensorielle qui, à elle seule, dès lors que l’épreuve de réalité est réduite au silence, équivaut à une réalisation. Mais cette concordance si révélatrice ne tient pas au seul fait que le trajet de l’excitation – qui, dans son cours normal, aurait abouti à l’innervation du pôle moteur et provoqué le réveil du père et son lever –, est régrédient et déclenche l’investissement du pôle perceptif jusqu’à une vivacité sensorielle complète
[49]. La concordance résulte aussi du fait qu’à ce pôle sensoriel qui est le pôle mnésique, la mémoire et le désir de l’enfant vivant ne sont tombés sous le coup d’aucune autre censure que celle de la réalité du deuil, ignorée par le solipsisme et l’égo ïsme du rêve. La forme du rêve parvient donc ici sans aucune déformation tout à la fois à accomplir le but de la réalisation de désir et à remplir brièvement sa fonction de gardien du sommeil. Dans ce cas, l’action de la forme s’effectue par la présentation même de l’objet perdu. Cas particulier, qui le rend si propice à la démonstration, puisque l’image du rêve y est effectivement le tenant lieu de l’objet et que, l’efficacité de la présentation étant en appui direct sur la représentation, l’action de la forme se resserre sur l’effet même de la figure : la figure de l’enfant qui se lève, en évoquant, console. Mais rares sont les cas où le travail du rêve se réduit à un si petit nombre d’opérations.
Dislocation de la référence
Lorsque Freud insiste sur le fait que le mot « rêve » ne peut s’appliquer qu’au résultat de ce travail, c’est-à-dire à la « forme » dans laquelle les pensées ont été transposées, que c’est même là que réside son « essence »
[50], il place au premier plan non pas les représentations mais leur destin. Un destin qui renvoie à un dessein, lequel s’exprime dans des choix. Ceux-ci, toujours guidés par la contrainte de forcer l’accès à la conscience, obéissent à deux commandements : une présentation apte à la saisie perceptive, une présentation qui déroute l’attention. Parce que la plasticité de l’image se prête parfaitement à ses deux réquisits, elle est le moyen préféré du rêve, mais elle n’est pas le seul
[51]. En vérité, tout ce qui se prête à l’allusion, au contact, au remplacement sans que la voie qui mène de ce qui remplace à ce qui est remplacé puisse être identifiée, est utilisé par le rêve. Tout ce qui est inoffensif et peut s’associer à ce qui ne l’est pas, devient sa matière. Si le rêve met en scène, dramatise, peu lui importe donc les acteurs. Dans ce
Zwischenarbeit, dans ce « travail entre-deux », le plus tourmenté du désir et de l’infantile, le plus conflictuel des pulsions qui s’y rattachent doivent trouver l’expression la plus anodine.
C’est donc la plasticité des éléments formels, leur capacité à créer des éléments médians, leur aptitude à se mêler, leur possible soumission à la contrainte d’élaborer l’ensemble des impressions en un tout, qui règle la sélection des éléments. À propos du rêve de la monographie botanique, lorsque Freud montre comment deux impressions récentes – l’une peu chargée affectivement (un livre en devanture), l’autre plongeant ses ramifications dans une multitude de souvenirs et de désirs actuels et anciens (la conversation avec Königstein) –, se prêtent au transport du plus émouvant dans le plus indifférent, ce sur quoi il insiste est la création des maillons intermédiaires qui, par la voie des associations les plus variées, les rattachent l’une à l’autre
[52]. Mais, ajoute-t.il, s’il n’avait pas été possible de fabriquer suffisamment de relations intermédiaires entre ces deux impressions, d’autres auraient été retenues, et le rêve aurait eu un autre aspect. Ce n’est donc pas même la valeur de l’impression elle-même qui est déterminante. C’est son aptitude à se morceler, à défaire ses amarres de toute référence réelle, à se décomposer pour se recomposer qui décide du choix. Le
Zweck des Entgegenkommen
[53], le « dessein » que les éléments « aillent à la rencontre les uns des autres » pour multiplier « les points nodaux » du rêve, pour en faire des lieux de compression, de condensation, de concentration, pour que ces points où se conjoignent le plus grand nombre de ramifications apparaissent comme « les centres visibles du rêve » du seul fait qu’ils focalisent la plus forte surdétermination, ce
Zweck, cette intentionnalité, est une visée d’ « ajustement » et la forme l’effectue.
Mais la condition de son action est que la sphère référentielle des représentations, de toutes les représentations, vole en éclat. Ce que Freud développe avec la plus extrême clarté à propos du rêve de « l’Injection faite à Irma », parce qu’il veut cette fois parvenir à se représenter plastiquement, dans l’espace et en volume, les opérations en jeu. On voit alors se détacher sous sa plume l’ « Irma » du rêve de l’Irma réelle et l’ « Otto » du rêve de l’ami Otto. Parce que, entre guillemets, « Irma » n’est pas Irma mais elle-même et la fille de Freud et la malade morte d’intoxication et l’ami Fleischl qui a succombé à l’abus de coca ïne et la propre femme de Freud. Et « Otto » est peut-être l’ami qui a offert la liqueur nauséabonde, mais il est aussi « un groupe de représentations » dans lequel s’insèrent avec l’amylène le propylène, avec le propylène les Propylées de Münich, avec Münich le souvenir d’un ami très malade, et aboutit de contacts en métamorphoses à la triméthylamine inscrite en caractères gras. Une présentation qui se construit de la déconstruction d’une multitude de représentations (et l’ensemble de la démonstration oppose les groupes de représentations aux formes de présentation), lesquelles sont entrées en contact avec d’autres représentations, celles appartenant au « groupe Wilhelm » qui, là encore, ne se réfère pas au seul ami berlinois mais comprime en une forme l’amour de transfert, la solution sexuelle, le drame d’une négligence opératoire, le déchirement du rêveur entre le reproche et la disculpation, et finalement se noue à l’impression d’un reproche adressé par l’ami Otto pour mieux le contrecarrer.
Tous les « éléments » du rêve sont de couverture, tous sont des
Sammelbilder – des images qui rassemblent en un une multitude –, tous renvoient à des personnes « couvertes »
[54]. Ce que Freud a développé partiellement dans le souvenir-écran, à proprement parler « souvenir de couverture », où les impressions mnésiques offraient des points de contact plastiques-visuels aux translations d’intensité. Mais, cette fois, c’est l’aptitude plastique de tous les mots et de toutes les choses, de la manière la plus éloignée qu’il soit de toute référence mémorielle, qui concourt à la création des chaînes intermédiaires. Comme dans un scrutin de liste, ne sont retenus que les éléments le mieux et le plus fortement soutenus, qui peuvent être des images, tant il est aisé par elles de rassembler et de superposer, tant elles se prêtent bien au compromis et à la fusion, mais qui peuvent être aussi des mots et des noms, et dans ce cas le procédé est mieux saisissable
[55]. Et d’ailleurs comment distinguer exactement le mot de la chose, si le mot est devenu une
plastische Wortdarstellung, s’il a perdu sa fonction représentative et si sa potentialité présentative se met au seul service de l’action de la forme ?
De ce point de vue, le Witz, le trait d’esprit, lui dont « tout le domaine peut servir au travail du rêve », fonctionne ici non comme organisateur mais comme désorganisateur. « Sa sphère de pouvoir est illimitée » dans l’exacte mesure où, brisant les repérages sémantiques, il déroute le langage de la signification. Alors que dans la pensée vigile le mot d’esprit doit demeurer compréhensible et que le substitut qu’il utilise doit être « dans une relation de contenu avec ce à quoi il se rapporte », sans quoi il se priverait de tout effet, le Witz du rêve se libère de ces restrictions, au point que l’allusion une fois interprétée donne le sentiment d’un trait d’esprit raté ou d’une exégèse violente et contrainte
[56]. Et, effectivement, c’est bien sous la contrainte que « tous les rêveurs sont insupportablement
witzig ; ils le sont par nécessité parce qu’ils sont dans l’embarras, la voie directe leur étant barrée ». Embarras que résout le mot d’esprit non pas grâce à l’analogie mais grâce aux « accrochages » qu’il permet, faisant feu de tout bois, retournant dans le mot vers la chose, remplaçant l’expression abstraite et décolorée par sa forme concrète, utilisant le marchand d’étoffe Popovic pour le seul intérêt d’un tel « popo » dans un fantasme d’exhibition, sectionnant les mots, n’en prélevant que l’utilisable, ne respectant pas même le nom de l’ami perdu, si cher, Brücke, pour en faire un « mot-pont », guettant sans relâche dans la langue ce qui servira au mieux l’action de transformation : transformation acoustique dont la résonance phonétique, le
Wortlaut, est le support dans le rêve « Norekdal », transformation imagée dans la mesure où l’image est non seulement tout particulièrement « apte à la présentation » mais parce que les intérêts de la condensation et de la censure gagnent toujours à cet échange
[57].
Ce que Freud montre de la même manière à propos de la création de la forme déguisée du fantasme lorsque, par exemple, le petit Hans « présente » la possession de l’objet de son amour par le fait de s’asseoir dessus, et la mère est une girafe, celle de Schönbrunn, celle dessinée par le père, celle qui possède un grand cou
[58]. Et lorsque Freud détaille l’empilement des strates qui ont fait perdurer l’aphonie de Dora, n’est-ce pas en soulignant l’
Entgegenkommen qui fait aller à la rencontre l’un de l’autre l’investissement de la zone érogène primaire et le fantasme de fellation, rencontre qui est « accueil » plus que « complaisance », accueil propice c’est-à-dire « propre à donner expression » à la libido éveillée, laquelle se fixe avec le catarrhe, et la convenance est cette fois verbale, affaire d’aiguillage, tandis que la même forme, apte à présenter les relations avec M. K... gagne finalement son ultime signification en présentant le commerce sexuel avec le père
[59].
Reviviscence hallucinatoire
Le pouvoir de la forme est de ramasser en une unique présentation une masse de pensées inconscientes. Mais, disant cela, sans doute omet-on l’essentiel. L’essentiel, c’est-à-dire le tournant théorique emprunté par Freud au centre du chapitre VII de
L’interprétation du rêve lorsque, soudain, à l’expression « pensées de désir inconscientes » il substitue l’expression « motions de désir inconscientes »
[60]. Remplacement capital puisqu’il intervient dans le débat concernant le rôle des restes diurnes dans la formation du rêve et qu’il correspond très exactement au moment où Freud avance que les pensées inconscientes sont dans l’inconscient déqualifiées, que seule la qualification sensible procurée par les images mnésiques préconscientes et conscientes leur permettra d’accéder à une expression. Dans l’inconscient, la motion de désir est une pensée de désir sans qualité. Au centre de ce basculement qui transforme ce qui fut une « représentation » en une force, se situe le débat concernant l’attraction et son fonctionnement. Ce que permet de concevoir « la force de la motion », c’est comment dans le sommeil, une fois fermé l’accès à la conscience, une fois verrouillé le pôle moteur, le rebroussement du cours de l’excitation à l’extrémité sensorielle ne rencontre pas le souvenir correspondant à l’image de l’objet du désir.
Le pourquoi de cette question relève de la théorie de la censure, mais c’est au comment que répond l’hypothèse de l’attraction. Car celle-ci ne se limite pas à un transfert d’énergie, comparable à un transfert de fonds, sur une image inoffensive qui, acquérant une intensité disproportionnée, « couvrira » le désir inconscient en lui donnant cette présentation-là
[61]. Certes, la réduction de l’inconscient à sa seule force pulsionnelle explique la transvaluation de toutes les valeurs affectant les éléments dont le rêve fait usage. Mais le comment doit aussi rendre compte de la forme sensible du rêve. Ce que tente d’expliquer le processus d’attraction en supposant que perdure, au sein même de la déqualification inconsciente, un « état » – Freud dit : « un état d’excitation » – seul capable de justifier la qualité du rêve, sa vivacité sensorielle. Autrement dit un état d’excitation qui se rapporte à une forme, la forme visuelle, « jadis actuelle », du souvenir aujourd’hui refoulé ; mais à une forme qui n’en est pas à proprement parler une, puisqu’elle n’est que propriété de l’excitation. Propriété assurément déterminante puisqu’elle confère au souvenir en principe déqualifié la capacité, dans la régression, d’attirer la pensée qui est en liaison avec lui mais interdite d’expression, « de l’attirer dans cette forme-là de présentation, qui est celle dans laquelle il se trouve lui-même psychiquement »
[62]. La force d’attraction se trouve donc à une charnière : elle œuvre en tant que force sans qualification, ce dont témoigne le vocable de « motion inconsciente » qui décrit le mouvement qu’elle engendre. Mais cette force conserve du souvenir, qui a pourtant perdu ses qualités, le pouvoir d’entraîner à nouveau vers la qualification sensorielle. C’est à sa tendance à la reviviscence qu’il faudrait attribuer, écrit Freud, la transformation en images visuelles des motions refoulées. En somme, le souvenir a cessé d’en être un, mais il reste de lui la propension à cette forme, de sorte que la force porte en elle la détermination qui la met au service de l’action de la forme. Toute l’attraction tombe sous le coup de ce paradoxe : une forme est déjà là, sans pourtant en être une.
La force formante
La difficulté de la reviviscence hallucinatoire tient dans ces quelques lignes. C’est la difficulté contenue dans la conception même de la régression. Non pas celle, civilisée, qui impulse le symbole, nous y reviendrons. Mais celle qui permet à ce qui a perdu toute qualité d’en retrouver une mais qui n’est pas la sienne propre. C’est là que l’entrelacs théorique est le plus tourmenté, que se creuse l’écart maximal entre la présentation et la représentation, que nous n’en finissons pas de scruter la profondeur pour nous saisir de ce qui, avant toute sémantisation rétrospective de l’action pulsionnelle, pousse à la forme. Et que Freud s’appuie sur la
darstellende Kraft
[63] de l’accomplissement de désir pour élucider la forme du rêve n’apaise guère la tension. Certes, cette « force présentante » est celle-là même qui, à l’aurore de notre vie, permettait de restaurer hallucinatoirement la situation de satisfaction, seule capable d’abaisser la tension de déplaisir. Mais cette action primitive de l’appareil est une « fiction », fiction théorique ô combien nécessaire puisqu’elle seule est en mesure d’expliquer l’orientation du mouvement et que, par elle, s’énonce le fondement même de l’action de la forme.
Ainsi « la force présentante » reconduit la difficulté qui parcourt l’ensemble de l’œuvre, non pas tant lorsqu’il faut ajointer la motion pulsionnelle avec l’acte psychique inconscient, mais lorsqu’il faut rendre compte finalement de ce qu’est une trace mnésique. Or la définition de celle-ci est déterminante quand, affronté au problème de la figurabilité, on se trouve saisi dans un mouvement où langage et image s’échangent, en faisant fi de la référence au seul profit de l’actualisation figurée. Que dans la régression les représentations de mots soient ramenées aux représentations de choses, que, dans l’ensemble, l’aptitude à la présentation semble dominer le processus, à la mesure du dessein d’obtenir la perception sensorielle, ne nous dit rien de l’écart majeur qui sépare l’image mnésique de la trace mnésique. Car la trace, dérivée de la représentation de chose, n’a plus rien d’une représentation. Elle n’est plus que la marque du passage de l’excitation, la voie frayée par un quantum d’énergie, le tracé du travail lui-même, au sens où « rien d’autre que le désir ne peut pousser notre appareil au travail ». Et même dans l’assomption économique de sa valence, elle se trouve arrachée aux valeurs de l’intensité, que celle-ci soit entendue comme quantum d’excitation ou quantum d’affect. Le travail du rêve se charge de brouiller toutes les cartes, y compris celle qui, sous cette forme quantitative, pourrait donner le fil qualitatif d’une référence émotionnelle ou affective.
IV – LA VALEUR, L’INTENSITÉ, L’EXPRESSION
Que reste-t-il, demande Freud à propos du rêve de « la Monographie botanique », du plaidoyer passionné pour sa propre liberté, des désirs infantiles, des espoirs ambitieux et des blessures de l’échec dans l’exemplaire d’un livre sur l’espèce Cyclamen ? « C’est comme le silence sur le champ des morts. On ne soupçonne plus rien de la frénésie du combat. »
[64] Preuve que le travail du rêve amène « au niveau de l’indifférent » non seulement le contenu mais aussi le ton affectif des pensées. L’indifférent : ce mot revient tout au long des pages de
L’interprétation du rêve et décrit tout à la fois l’ « hypocrisie » du rêve et l’un des aspects majeurs de la déformation. Parce que l’indifférent est « inoffensif », dans les choix du rêve prévaut toujours cette donnée qualitative : est attirée comme représentation préconsciente ou consciente apte à présenter la motion interdite celle qui, du point de vue de l’expression, paraîtra le plus neutre, car elle seule, du fait de sa moindre « charge », sera capable de forcer l’accès à la conscience sans alerter excessivement l’attention. Avec l’ « indifférent », valeur et intensité jouent leur partie dans l’action de la forme. Mais sous quel aspect ?
Fourvoiement par l’affect
Il est remarquable que Freud introduise l’étude de la déformation du rêve par l’analyse du rêve de « l’Oncle à barbe jaune » : parce que, dans l’ordre de la démonstration du livre, le rêve de « l’Injection faite à Irma », exemple princeps de la méthode et paradigme théorique de son résultat, comprenait tous les ingrédients qui permettaient de saisir les processus de déformation mis en œuvre