Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130519067
352 pages

p. 1657 à 1673
doi: en cours

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Volume 65 2001/5

2001 Revue française de psychanalyse

Les notes d’or de sa voix tendre.

Oralité et chant

Marie-France Castarède 41, rue Copernic 75116 Paris
Les plaisirs de bouche sont multiples et la vocalité, qui mène au chant, en fait partie. L’oralité inclut toutes les sensorialités dont les modalités sont relatives à l’incorporation. La pulsion sexuelle orale s’étaye conjointement sur les fonctions alimentaire et respiratoire. Le sensoriel est le premier organisateur du monde de l’enfant. L’expression vocale du bébé participe de cet ancrage libidinal. Les diverses pathologies l’explicitent clairement.Mots-clés : Incorporation, Pulsion vocale, Babillage, Chant. The pleasures of the mouth are numerous, and vocality, that leads to song, is a part of them. Orality includes all sensorialities whose modalities relate to incorporation. The sexual oral drive is jointly supported by the feeding and respiratory functions. Sensoriality is the first organiser of the child’s world. The baby’s vocal expression reveals this libidinal anchoring. The different pathologies express this clearly.Keywords : Incorporation, Vocal drive, Babbling, Song. Die Lüste des Mundes sind vielfach und die Vokalität, welche zum Gesang führt, gehört dazu. Die Oralität bezieht alle Sensorialitäten mitein, deren Modalitäten sich auf die Einverleibung beziehen. Der sexuelle orale Trieb stützt sich sowohl auf die Nahrungs- als auch auf die Atmungsfunktionen. Das Sensorische ist der erste Oganisator der Welt des Kindes. Der vokale Ausdruck des Babys nimmt an dieser libidinalen Verankerung teil. Die verschiedenen Pathologien weisen klar darauf hin.Schlagwörter : Einverleibung, Vokaler Trieb, Plappern, Gesang. Los placeres de la boca son múltiples y la vocalidad, que conduce al canto, forma parte. La oralidad incluye todas las sensorialidades cuyas modalidades está n en relación con la incorporación. La pulsión sexual oral se apoya al mismo tiempo en las funciones alimenticias y respiratorias. Lo sensorial es el primer organizador del mundo del niño. La expresión vocal del bebé está presente en el anclaje libidinal. Lo explicitan claramente las diversas patologías.Palabras claves : Incorporación, Pulsión vocal, Parloteo, Canto. Molteplici sono i piaceri della bocca e la vocalizzazionee che porta al canto, ne fa parte. L’oralità include tutte le sensorialità le cui modalità sono relative all’incorporazione. La pulsione libidinale orale si poggia congiuntamente sulle funzioni alimentari e respiratorie. Il sensoriale è il primo organizzatore del mondo del bambino. L’espressione vocale del bebé partecipa a quest’ancoraggio libidinale. Le varie patologie si spiegano chiaramente.Parole chiave : Incorporazione, Pulsione vocale, Balbettio, Canto.
“ Mon oreille avide d’entendre
Les notes d’or de sa voix tendre,
Tout mon être et tout mon amour
Acclament le bienheureux jour
Où, seul rêve et seule pensée,
Me reviendra la fiancée ! »
P. Verlaine, La Bonne Chanson.
C’est le poète, parmi les plus sensibles à la musique, qui ouvre à la compréhension de notre sujet : Qu’est-ce que son oreille est si avide d’entendre ? L’oreille serait-elle avide comme une bouche ? Il s’agit bien d’une nourriture psychique : la voix, tendre naturellement. Ce même poète a célébré : « De la musique avant toute chose », après nous avoir livré son Rêve familier :
« Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L’inflexion des voix chères qui se sont tues. »
Hymne à l’aimée, celle qui aime et comprend,
Sortie des songes et de l’exil de l’inconscient...
L’oralité, qui se rapporte au plaisir de la bouche, n’est pas seulement liée à la fonction alimentaire. Son champ pulsionnel est beaucoup plus vaste. Comme nous le montrerons, il passe par l’écoute et l’émission de la voix, tributaire elle-même du souffle qui la porte et en assure la mélodicité.
 
LA VOIX MATERNELLE : L’ORALITÉ PRÉNATALE
 
 
Le poète nous invite à penser l’avidité de l’oreille, avant celle de la bouche. Son intuition est devenue vérité scientifique : avant la naissance, le plaisir oral est lié à l’écoute d’une voix devenue familière, celle de la mère.
Chacun sait aujourd’hui que la vie fœtale est peuplée de bruits, appelés parfois de fond : battements cardiaques, vacarmes du transit digestif, tressautements de la machine corporelle, etc. De ces bruits émerge une voix qu’entend le fœtus : la voix maternelle. Il est reconnu que l’écoute de cette voix va procurer du plaisir, symboliquement représenté par la succion non nutritive, expression des psychologues expérimentalistes pour traduire une conduite qui ne repose sur aucune satisfaction physiologique. Le fœtus fait des mouvements de succion avec sa bouche qui traduisent son contentement.
Avant même la naissance, on remarque donc que la bouche n’est pas seulement dévolue à l’ingurgitation du lait maternel, condition expresse de la vie du bébé. L’oralité est bien un mode d’organisation psychique, une première expression de la relation d’objet.
 
APRÈS LA NAISSANCE
 
 
Jean Laplanche [1] nous rappelle que l’ « incorporation », mode de relation d’objet du stade oral, généralise l’ingestion en toute une série de relations possibles. Il s’agit, par exemple, de l’inspiration de l’air par le nez ou par la bouche dans la respiration, si importante pour toute les activités vocaliques, et de la pénétration des sons dans l’oreille : la boucle audiophonique est établie à partir de ces orifices. C’est ainsi que l’ « enveloppe vocale » va se constituer pour le bébé, grâce aux toutes premières communications sonores [2]. Quant à l’ « introjection », elle reste marquée par son prototype corporel et se traduit dans des fantasmes portant sur des objets, partiels ou totaux.
Nous avons une confirmation de cette véritable « pulsion vocale » (invocante, disent certains) dans les cas où le bébé, pour des raisons liées à une anomalie embryonnaire précoce du rhombencéphale (région du tronc cérébral, siège de l’ontogenèse de l’organisation de l’oralité dès le début du 3e mois fœtal), ne peut s’alimenter que de manière artificielle. Ces nourrissons, « privés de toute expérience alimentaire naturelle durant les premiers mois de leur vie, trouveraient à réaliser d’abord l’incorporation, ensuite les processus d’introjection, exclusivement au moyen d’autres centres récepteurs, peut-être surinvestis dans leur cas, tels que la préhension manuelle, l’inspiration de l’air dans la respiration, la pénétration des sons dans l’audition, l’absorption cutanée ou le regard ? » [3]. Le langage métaphorique le rappelle puisque aussi bien « on dévore des yeux », on « boit des paroles » ou « du petit lait », « on mâche ses mots » ou « on les avale » et l’on « pompe l’air » !
 
LE JEU DES INTERACTIONS SONORES
 
 
À peine poussé, le cri du nourrisson est reçu par l’entourage comme la première manifestation vitale de l’enfant. D’emblée, il n’est plus seulement un acte corporel et physiologique, propre à l’expiration au seuil de la vie : il est repris par l’environnement qui va le transformer en appel et en demande. Simple expression vocale d’une souffrance respiratoire, le premier cri du bébé va devenir, grâce à la préoccupation maternelle, une demande d’amour et de reconnaissance.
Dès le second cri, rien n’est plus comme avant, car il s’insère alors dans un réseau de significations et d’interactions. Le premier répons de la voix maternelle prend pour l’enfant valeur de jouissance : cet objet irrémédiablement perdu devient objet de nostalgie. C’est la mère qui va instaurer la « compréhension mutuelle ». Freud écrit dans son Esquisse d’une psychologie scientifique : « La voie de décharge (le cri) acquiert ainsi une fonction secondaire d’une extrême importance : celle de la compréhension mutuelle. L’impuissance originelle de l’être humain devient ainsi la source première de tous les motifs moraux. » [4] La compréhension mutuelle n’est évidemment pas d’ordre intellectuel : il s’agit d’une identification de la mère à l’enfant au niveau de son vécu corporel. C’est le sens que ce mot a dans le poème de Verlaine : « Et m’aime et me comprend. » M. Klein a bien montré que l’aspiration de tout être humain est d’être compris sans avoir besoin de recourir à la parole, dans la nostalgie de la toute première relation à la mère (Envie et gratitude). L’enfant ne connaît pas seulement l’objet dans la perception : il ne peut lui donner sa vraie place qu’en s’éprouvant lui-même. Postuler l’ancrage de la pulsion et du psychisme dans le corps, c’est lier le sort du psychisme aux vicissitudes du corps dont il va accompagner le développement dans la dépendance aux parents. Freud reconnaît la place centrale de l’objet, dès lors qu’Éros, pulsion de vie et d’amour, nous porte vers le lien avec lui.
Un peu plus loin dans l’Esquisse, Freud poursuit son propos : « Il convient de considérer le développement biologique de ces très importantes associations verbales... Cette voie acquiert une fonction secondaire, elle doit attirer l’attention d’une personne secourable (qui est ordinairement l’objet désiré) sur les besoins et la détresse de l’enfant. Par ce moyen, qui va s’intégrer dans l’action spécifique, l’entente avec autrui se trouve assurée. » [5] La pulsion orale implique l’autre et baigne dès le commencement dans la relation d’objet.
Freud, à la fin de sa vie, écrit dans l’Abrégé (1938) : « Le premier organe qui se manifeste en tant que zone érogène et qui émette envers le psychisme une revendication libidinale, est, dès la naissance, la bouche. Toute l’activité psychique est d’abord agencée pour procurer satisfaction aux besoins de cette zone. Il s’agit évidemment en premier lieu d’agir pour l’autoconservation au moyen de l’alimentation. Toutefois, gardons-nous de confondre quand même physiologie et psychologie. Très tôt, l’enfant en suçotant obstinément montre qu’il existe un besoin de satisfaction qui, bien qu’il tire son origine de l’alimentation et soit excité par elle, cherche son gain de plaisir, indépendamment de celle-ci. De ce fait, ce besoin peut et doit être qualifié de sexuel. » [6] En nous référant à son texte sur la pulsion (1915), nous pouvons rajouter « pulsionnel ». Aux premiers et derniers temps de son élaboration théorique, Freud montre l’importance de la bouche, non seulement pour satisfaire la faim, mais pour appeler et communiquer avec la personne secourable, premier objet d’amour.
Lacan a eu raison d’isoler comme objets pulsionnels, à côté des objets freudiens, oral et anal, la « voix » et le « regard ». Ces deux objets, qui ne sont pas ceux de la satisfaction d’un quelconque besoin physiologique, sont centraux dans la clinique du nourrisson. Lacan écrit dans le Séminaire XI : « La pulsion saisissant son objet apprend que ce n’est pas par là qu’elle est satisfaite, parce que aucun objet du besoin ne peut satisfaire la pulsion. La bouche qui s’ouvre dans le registre de la pulsion, ce n’est pas de nourriture qu’elle se satisfait » (p. 150). Une de mes collègues du Centre Alfred-Binet, Marie-Christine Laznik, intitule un de ses articles : « La voix comme premier objet de la pulsion orale. » Elle aurait, écrit-elle, préféré cette formule : « Les pics prosodiques comme premiers objets de la pulsion orale. »
 
LES PREMIERS OBJETS SONORES
 
 
A. Fernald et M. et H. Papousek (1989), deux éminents représentants de la psycholinguistique, constatent chez les nourrissons une appétence orale exacerbée pour une forme particulière de parole maternelle, appelée motherese (mamanais). Avant même la montée de lait, un nourrisson, qui n’a pas encore fait l’expérience de la satisfaction alimentaire, en entendant une forme prosodique particulière de la voix de sa mère adressée à lui, devient très attentif et se met à sucer intensément une tétine non nutritive. Parler des « pics prosodiques » est une manière d’insister sur la mélodicité et les contours chantants de la voix maternelle. Ces modalités sont universelles et suscitent dans toutes les cultures et les modes d’élevage la dilection des bébés.
Ce motherese, appelé aussi baby-talk (« parler bébé » des adultes), présente une série de caractéristiques spécifiques :
  • 1 / la mère parle avec un timbre de voix plus élevé qu’à l’ordinaire ;
  • 2 / la structure, la syntaxe sont plus simples, souvent répétées en rythme, prolongées par des pauses. Ainsi, l’enfant détecte la régularité et devient familier avec les modèles répétés ;
  • 3 / le schéma intonatif des phrases comporte fréquemment une montée de la voix. L’intonation un peu exagérée favorise la communication agréable, soit grâce au staccato et au crescendo, qui mobilisent l’état de veille du bébé, soit grâce au ritardando et au decrescendo, qui favorisent le calme et l’endormissement (les berceuses sont bien sûr de ce 2e type). Ainsi, la courbe mélodique présente plus de variations que dans le parler normal, prenant un aspect chantant. De même, l’accentuation est souvent amplifiée et le rythme de la parole ralenti ;
  • 4 / les parents s’adaptent aux vocalises et aux mimiques de l’enfant dans le baby-talk. Les « areu-areu » sont familiers à tous ceux qui ont parlé aux bébés. Ainsi l’enfant a l’opportunité d’apprendre que de ses vocalisations peuvent jaillir des réponses dans l’entourage en tout point similaires ;
  • 5 / ces activités vocales en écho sont source de plaisir comme dans l’échange des regards et des sourires. Il y a une créativité et un amusement réciproques qui constituent des interactions, d’où les partenaires tirent un plaisir partagé dans une atmosphère de jeu. Winnicott fera des vocalises un des prototypes des phénomènes transitionnels [7].
Les éléments du baby-talk sont donc très proches par leurs caractéristiques acoustiques des éléments musicaux. En ce qui concerne le babillage du bébé, on remarque des intervalles réguliers de ton. Tous les intervalles apparaissent entre un et seize mois dans l’ordre suivant : unissons, secondes, quartes, tierces mineures, quintes parfaites et octaves. À partir du 4e mois, le bébé peut émettre des mélodies qui montent et descendent sur plus de deux octaves. Jusqu’à seize mois, les contours intonatifs sont à la fois parlés et chantés. Puis, peu à peu, après seize mois, en dehors de l’apprentissage des chansons, le langage du bébé va perdre ses qualités musicales [8]. Ainsi, du côté de la mère comme de l’enfant, à l’aube de la vie, l’expressivité musicale et chantante domine.
Les interactions sonores vont revêtir, jusqu’à l’acquisition du langage, une importance toute particulière. Par sa voix et ses intonations, la mère communique à son enfant, non pas la signification linguistique des mots qu’il ne peut pas comprendre, mais ses sentiments, ses émotions, ses affects. En retour, le bébé lui communique par son gazouillis, ses vocalises, ses pleurs, ses cris, ce qu’il ressent et ce qu’il veut exprimer : bonheur, quiétude, colère, rage, angoisse, tendresse, haine, indignation, amour.... : « Le nourrisson s’approprie les traits acoustiques de la langue de la mère grâce à ses compétences perceptivo-langagières de la naissance et les restitue dans son babillage. L’activité de phonation devient une sorte de fête narcissique sui generis. Le baby-talk de l’adulte fait son apparition et la mère imite avec une grande application les productions sonores du bébé. » [9] Dans certaines situations de la vie adulte, on retrouve ces pics prosodiques, comme dans la conversation amoureuse. Ils sont au cœur du chant et des plaisirs qu’il nous donne dans tous les registres émotionnels.
 
LE BABILLAGE
 
 
Cette période d’expressivité vocale et musicale s’articule au stade oral : elle se déploie pendant toute la première année de la vie de l’enfant et fournit les présupposés du chant. En période de babillage, ce sont les consonnes doucereuses qui apparaissent le plus fréquemment ; elles sont synonymes de l’état de satisfaction du bébé. Dans la palatalisation des sons, la langue reprend la position de succion, comme l’adulte le fait spontanément dans le baby-talk et le langage amoureux.
On arrive ainsi, du point de vue de la psycho-phonétique, à une classification des sons, liant les sons doucereux à l’érotisme oral : L, M, I, A. Ces quatre sons sont liés à la succion. La nasale labiale – M – est liée à l’objet mère. Le son mm s’accompagne d’une sensation évoquant le plaisir de la nourriture lié à celui du contact de la bouche avec le sein. C’est ainsi que, dans beaucoup de langues, on retrouve ce son dans le mot signifiant « mère », mother en anglais, mutter en allemand, madre en espagnol et en italien, meter en grec, mater en latin, ama en albanais, ummu en assyrien et ima en hébreu.
Ivan Fonagy écrit : « La voix chantée, qui se distingue par la régularité de la courbe mélodique – c’est-à-dire par un niveau tonal relativement constant dans l’intervalle d’une syllabe – produit une sensation particulièrement plaisante. » [10] Le langage amoureux, caressant et tendre, évoque l’union qui ramène au paradis perdu de l’enfant bercé par sa mère. Il y a, dans la musique comme dans la parole, prédominance, d’une part, de la mélodie et de la voyelle (la voyelle est un son harmonique) dans l’expression de l’amour tendre et, d’autre part, prédominance du rythme et de la consonne (la consonne est un bruit) dans celle de l’agressivité. La joie combinerait les traits sonores des deux. Mais là où la joie reste organisée bien qu’irrégulière, celle de la colère se manifeste par une anarchie complète.
Certains enfants autistes, qui se démutisent tardivement, entre 7 et 10 ans, ont tendance à utiliser d’abord un langage purement vocalique, sans consonne : « Le langage vocalique permettrait de vivre une certaine continuité d’être. (...) L’articulation consonantique semblerait représenter dans ce cas une expérience coupante / écartelante assimilée aux éléments de la filière masculine paternelle. » [11] Les pathologies graves de l’enfant montrent que la voix maternelle, dans sa fluidité aimante, est une étape indispensable du développement, plaisir du legato (lié) que nous retrouvons dans le chant.
Les premières émissions vocales peuvent être pour le bébé une occasion de se donner des sensations agréables, cénesthésiques ou kinesthésiques, au niveau du diaphragme, des poumons, du larynx, du palais, de la langue, des dents, des lèvres, par l’expulsion ou la rétention d’une colonne d’air. Elles constituent pour lui la possibilité d’exercer ses perceptions auditives et de développer cette synergie fine entre les mouvements phonatoires et leur image sonore : ces plaisirs sont ceux du chanteur.
Ainsi, après le cri de la naissance, suit le babil des premières semaines où l’enfant claque, mais aussi remue, la langue et les lèvres, émet des bruits de succion dans une activité qui s’apparente à des « gesticulations sonores » doublant ses gesticulations motrices. Au babil succèdent bientôt d’autres bruits buccaux, puis des vocalises qui permettent à l’enfant d’explorer et de tester son appareil articulatoire. Ces vocalises sont autant de jeux, à la fois autoérotiques quand l’enfant s’y exerce seul, et de communication lorsqu’elles s’exercent entre l’adulte et l’enfant. Cette communication sonore précède nécessairement le langage. Les lallations sont bien des « plaisirs de bouche ».
Le plaisir vocal est dans la lignée du plaisir de la succion, lorsque l’enfant entend la voix d’un autrui secourable et qu’ils essaient tous les deux de s’imiter réciproquement. Le baby-talk (parler bébé adulte) est la manière dont les adultes vont procurer des plaisirs acoustiques au bébé dans un interminable redéploiement, ce que Cabrera appelle « la fête narcissique du langage ». On parle pour rien à un bébé, lorsque à la cantonade on s’esclaffe et s’exclame autour de son berceau. Dans les cas heureux où la communication s’est établie dans la reconnaissance mutuelle, la voix de l’enfant se sera épanouie sous le signe de l’expressivité entendue, c’est-à-dire comprise : ses sentiments auront pu être communiqués par sa vocalité. Il y aura même des moments intenses de partage et d’harmonie, où se crée ce que Freud a appelé la « compréhension mutuelle » et que Daniel Stern reprend sous le terme d’ « accordage affectif ».
« La relation orale primitive est la matrice symbolique des processus intellectuels. (...) L’activité symbolique débute avec le premier objet susceptible de remplacer le sein. Objet qui sera et ne sera pas le sein, autrement dit, objet transitionnel... », écrit A. Green [12]. Les vocalises font partie, en tant que jeu primordial du bébé, de l’espace transitionnel, avec leur prolongement culturel dans la voix chantée. Entendue et émise, la voix concrétise un état d’équilibre entre la relation d’objet et l’auto-érotisme. À partir de son plaisir d’écoute, le bébé s’approprie les inflexions et les intonations maternelles, les transformant en phénomènes transitionnels [13], qui s’épanouiront plus tard à l’âge adulte dans « l’aire de l’expérience culturelle ».
 
LA LEÇON DE CHANT
 
 
Ce sont tous ces « plaisirs de bouche » que l’on retrouve dans la leçon de chant puis dans son accomplissement, à travers l’interprétation des œuvres vocales, par un chanteur qui met son talent au service de leur beauté. Pour nous, le chant est la transposition artistique et sublimée de ces premiers échanges sonores et le bébé heureux est un modèle pour le chanteur, notamment pour sa respiration naturelle, circulant du bas vers le haut, sans palier ni blocage. Dans cette perspective, la leçon de chant conduit à une reviviscence des expériences premières de communication sonore. Bien chanter, ce sera réussir le plus harmonieusement à les retrouver. Ainsi, les dispositions techniques et esthétiques requises sont la réplique des dispositions psychologiques qui se rapportent aux qualités émotionnelles des premiers échanges [14].
Évidemment, nous parlons ici de l’origine du plaisir de chanter, au cœur de sa racine maternelle et prélangagière. Les vocalisations du chanteur adulte gardent l’attrait de cette nostalgie et de ce retour à l’origine. Mais elles s’enrichissent de toute la longue histoire de son affectivité et de sa psycho-sexualité. Le chanteur va nous toucher par son Éros « aux mille et un visages »... Dans l’art lyrique, la voix bascule du côté du corps. Elle nous ramène au langage des affects, c’est-à-dire à celui du bonheur et du malheur, du côté du rire et des larmes, langage « performatif » dont parle le linguiste Austin, pour l’opposer au langage « constatif », celui du réel et de l’objectif. Chanter, c’est apprendre à jouer avec ses vocalisations, à les maîtriser, à les affiner et à les colorer de toute la palette des émotions humaines. André Green disait de Maria Callas : « Je crois que Callas devait avoir une douleur immense et des possibilités de convertir, de faire quelque chose de cette douleur. » [15]
Ce jeu avec la voix s’initie auprès d’un adulte qui, il faut le souhaiter pour l’élève chanteur, est parvenu lui-même à cette maîtrise, technique et psychologique. Il y a bien deux versants indissolublement liés dans l’apprentissage : la technique, qui s’articule sur des données physiologiques (souffle), rythmiques (mesure), musicales (lecture de la partition) et la conduite psychologique qui détermine et conditionne les progrès techniques. « Les difficultés essentielles à trouver sa voix sont psychologiques », écrit L.-J. Rondeleux [16].
 
PATHOLOGIES DE LA VOIX MATERNELLE
 
 
Ce qui se construit dans le dialogue vocal autour de la compréhension mutuelle entre une mère et son bébé peut échouer dans les cas où l’enveloppe vocale maternelle n’a pas été de qualité suffisante. On peut analyser le rôle déterminant de la voix maternelle à l’origine de certaines psychopathologies et décrire des miroirs sonores pathogènes :
  • la discordance : la mère intervient à contretemps de ce que ressent ou exprime le bébé ;
  • la brusquerie : la voix de la mère « tantôt suffisante, tantôt excessive, passe d’un extrême à l’autre d’une façon arbitraire et incompréhensible pour le bébé, multiplie les microtraumatismes sur le pare-excitation naissant » [17] ;
  • l’impersonnalité : la voix de la mère n’informe pas le bébé sur ce qu’elle ressent, ni sur ce qu’il ressent lui-même : « Le bébé est mal assuré de son soi. » [18]
Au moment des premières interactions sonores, il peut y avoir injonctions paradoxales (double bind), sur le plan de l’intonation comme de la langue. Seule la conjonction sévère des deux perturbations, phonématique et sémantique, produit la schizophrénie, comme le montre D. Anzieu [19]. Si les deux perturbations ont été légères, une personnalité de type narcissique se constitue. Si la première a lieu sans la seconde, la prédisposition aux maladies psychosomatiques peut advenir.
À l’opposé de cette pulsion orale où la voix est source de plaisir, parce que le bon objet a été introjecté, comme nous l’avons explicité plus haut, on trouve celle liée au mauvais objet, que la voix maternelle soit discordante, brusque ou froide. Le schizophrène, Louis Wolfson, nous donne un exemple de sons vocaux maternels, comme les bruits effrayants d’un corps éclaté. Il ne supporte pas d’entendre la voix de sa mère : chaque mot qu’elle prononce le blesse, le pénètre et résonne intrusivement. Dès que sa mère approche, il mémorise dans sa tête une phrase d’une langue étrangère. La relation d’altérité est niée ; la mère recherche l’écholalie. Louis Wolfson ne peut donc qu’apprendre des langues pour convertir les mots anglais en mots étrangers : il vise à neutraliser la voix et la langue maternelles [20].
 
LE SOUFFLE
 
 
Nos considérations sur le chant et le plaisir vocal amènent à inclure aussi la fonction respiratoire dans le stade oral. Lacan a établi deux objets partiels, la voix et le regard. On pourrait parler avec J.-L. Tristani [21] d’un autre objet partiel, l’air. Avant de téter, le bébé inspire et expire de l’air avec lequel il entre pour la première fois en contact : il crie. La respiration est indispensable à la vie, plus encore que la nutrition. L’homme adulte peut jeûner assez longtemps, ce qui favorisera son hygiène de vie ; il ne peut s’interrompre de respirer plus de quelques minutes sans être frappé d’asphyxie, ce qui entraîne des lésions irréversibles, puis la mort. Respirer est une activité qui devient indépendante de la mère, dès la rupture du cordon ombilical. Ainsi, l’on respire pour vivre, mais on respire aussi pour émettre des sons. Car que serait la vie sans la parole ? De même qu’il y a un érotisme lié à la nourriture, de même il y a un érotisme lié à la vocalité, nous l’avons montré. La mère, par sa respiration loin de tout affolement et de toute tension, va littéralement insuffler son calme intérieur au bébé. Celui-ci a du plaisir à entendre une voix maternelle, flexible et douce grâce à sa respiration régulière, fiable dans ses intonations, mélodieuse dans ses inflexions, partageant avec lui ses propres affects et les siens. En retour, il a du plaisir à vocaliser, avec une aisance respiratoire qui permet des raffinements sonores lui donnant la satisfaction de communiquer avec son entourage et d’enrichir son auto-érotisme. La qualité vocale est dans la dépendance de la détente respiratoire.
Ainsi, l’importance de la fonction respiratoire participe à l’enracinement libidinal de la voix dans l’oralité. On peut dire que les pulsions sexuelles du nourrisson s’étayent conjointement sur la fonction nutritive et sur la fonction respiratoire, qui comporte trois zones érogènes : la muqueuse olfactive, la bouche et l’ou ïe. La respiration est une fonction d’autoconservation au même titre que la faim. Nous sommes ramenés à l’incorporation, généralisation de l’ingestion en toute une série de relations possibles, comme le soulignait J. Laplanche, cité plus haut.
 
LES PATHOLOGIES DU SOUFFLE
 
 
Nous avons parlé des miroirs pathogènes maternels de la petite enfance avant d’en venir aux pathologies hystériques.
Les hystériques, sujets du premier livre de Freud écrit en collaboration avec Breuer en 1895, livrent à la sagacité du père de la psychanalyse quelques symptômes qui intéressent directement notre sujet. Les composantes orales de l’hystérie lui apparaîtront notoires. De fait, ses patientes ont souvent des difficultés avec le souffle et la voix. Anna O... présente des quintes de toux, des phases de mutisme ; Katharina manque d’air et s’étouffe ; Dora a eu des crises d’asthme à huit ans et manifeste des symptômes tels que l’aphonie, la toux nerveuse, l’oppression thoracique.
Dans cette étonnante galerie de portraits qui jalonnent les Études sur l’hystérie, il est une jeune fille qui illustre encore plus précisément notre propos sur le chant : Fr. Rosalie H..., 23 ans, ou la cantatrice interdite de carrière. Freud raconte : « Elle apprend le chant pendant plusieurs années afin de devenir cantatrice, mais se plaint de ce que pour certains sons, sa belle voix ne lui obéisse plus. Elle a la gorge serrée, éprouve une sensation d’étranglement, de sorte que le son paraît sourd, et c’est pourquoi son professeur ne lui a pas encore permis de se produire en public. » [22] Rosalie a vécu dans un milieu familial dominé par la personnalité du père despote et tyrannique (Freud disait l’ « oncle » en 1895, mais il rectifie en 1924, précisant qu’il s’agissait du père, cf. note p. 136), qui montrait sa préférence sexuelle pour le personnel domestique en humiliant sa femme devant sa nombreuse progéniture. Il revient à Rosalie, l’aînée, le rôle de témoin muet, puis d’avocat protecteur de la fratrie après la mort de la mère : elle avait « le plus grand mal à étouffer la haine et le mépris que lui inspirait son père. C’est alors qu’apparut la sensation de constriction de la gorge ; chaque fois qu’elle se voyait forcée de ne pas répondre, de supporter sans réagir quelque accusation révoltante, elle ressentait des grattements dans la gorge, un étranglement, de l’aphonie, bref, toutes les sensations localisées dans le larynx et le pharynx qui l’empêchaient maintenant de chanter » [23].
Providentiellement, elle rencontre un excellent professeur de chant qui s’occupe d’elle « avec désintéressement » et de sa future carrière. Elle peut fuir le domicile familial et ses scènes violentes pour rencontrer un homme qui l’aide à trouver sa voix et à en faire un instrument de plaisir. Mais, passant de la cacophonique dictature paternelle à l’envoûtement de la voix devenue séductrice, elle s’enroue et la revoilà interdite de chant.
La catharsis freudienne va lui permettre plus tard de cracher sa haine : « Je la laissai parler, discourir, jeter ses vérités à la face de son père, etc. » [24] Après cet exutoire vocal thérapeutique, la jeune fille quitte le domicile familial et trouve refuge chez un oncle et une tante où sa voix est de nouveau « empêchée ». Elle charme l’oncle mélomane en chantant, tout en s’accompagnant au piano, lorsque surgit la tante dans l’encadrement de la pièce qui interrompt par sa jalousie cette scène de séduction musicale. C’est sa voix qui enclenche la fureur de la tante, elle-même frustrée de « vocation artistique ».
Tous ces avatars de l’histoire immédiate sont, pour Freud, déterminés par la rencontre incestueuse originaire : une scène de nudité paternelle. Conviée à masser le dos de son père rhumatisant, Rosalie se voit exposée à la séduction agie : « Il était au lit et, tout à coup, rejetant ses couvertures, se lève et tente de la saisir et la renverser. Naturellement, interrompant le massage, elle s’enfuit aussitôt et alla se réfugier dans sa chambre. » [25] Le pianotage interrompu sur le dos du père a enclenché les picotements de doigts dont se plaint aujourd’hui Rosalie, de même que ses imprécations rentrées empêchent librement la voix de s’écouler au travers du larynx. Il est clair que le larynx, caractère sexuel secondaire, est l’objet d’une « conversion » : « La conversion s’était partagée entre l’affect nouveau et l’affect ancien revenu à la mémoire. » [26]
Ce qui revient titiller les doigts, comme ce qui enroue le larynx, c’est bien cette scène obscène du père séducteur. Si l’amour de la fille pour le père dans la fantasmatique œdipienne reste silencieux, en revanche la fille séduite peut devenir aphone et empêchée de chanter.
Un autre cas, non prénommé, est raconté succinctement par Freud [27] : « La contracture des masséters rendait impossible à une cantatrice l’exercice de son art. À Rome, pendant une répétition, très émue elle eut soudain l’impression de ne plus pouvoir refermer la bouche et tomba évanouie. Le médecin appelé lui remit, sans douceur, la mâchoire en place, mais à partir de ce moment-là, la malade devint incapable d’ouvrir la bouche de plus d’un doigt et dut abandonner la carrière qu’elle venait d’embrasser. » Quelques années plus tard, cette patiente vint consulter Freud qui malheureusement ne nous donne aucun détail sur son histoire familiale, mais affirme qu’ « une légère hypnose » lui permit d’ouvrir largement la bouche et de recommencer de chanter en public.
Tous les chanteurs savent que le beau chant est à l’opposé de l’articulation du savoir : du haut de sa chaire, un conférencier martèle ses dires, les masséters serrés (muscles élévateurs du maxillaire inférieur). Dans le chant, il faut avoir le maxillaire inférieur dans la position dite de l’ « idiot du village »... Ivan Fonagy écrit : « Un autre trait distinctif, qui caractérise les émotions agressives, est la forte tension musculaire, la contraction des organes articulatoires (le degré de tension peut être quantifié). En même temps, les mouvements de la langue sont abrupts, saccadés. Ceci contraste avec l’absence de contraction et le caractère délié des mouvements de la langue dans l’expression de la tendresse, de la joie ou de la tristesse. » [28] Le chant déclame des sentiments, mais n’expose, ni ne démontre des idées.
 
LE CAS DORA
 
 
Les troubles du souffle et de la voix se manifestent à nouveau dans ce cas, inscrit au frontispice de la psychanalyse [29]. Parmi les symptômes recensés chez cette jeune fille de 18 ans, que Freud regroupe sous l’appellation « petite hystérie », on trouve : « La toux nerveuse, la dyspnée et l’aphonie, à côté des migraines, de la dépression, de l’humeur insociable hystérique et du dégoût probablement peu sincère de la vie. » [30] Freud veut comprendre ce « mutisme » et « ces attaques de toux avec perte de voix ». Tousser est une autre façon de donner de la voix, ce qui atteste que les cordes vocales sont détournées de leur but naturel : « Tousser au lieu de parler. »
Comprendre pourquoi Dora reste sans voix, c’est d’abord remarquer quand survient ce mutisme momentané. Or, co ïncidence troublante, cela arrive quand M. K... est en voyage. Cette aphonie serait-elle liée à l’absence d’un objet important pour elle ? Bien sûr, consciemment, Dora se plaint et dit fort peu de bien de M. K... Pourtant son larynx et ses difficultés fonctionnelles ne laissent-elles pas penser qu’il aurait inconsciemment le statut d’un aimé dont on déplore l’absence ? M. K..., lors de ses voyages, envoie de ses nouvelles à Dora par cartes postales interposées qu’elle laisse sans réponse. En revanche, sa perte de voix ne trahit-elle pas les traces inconscientes que cette disparition laisse en elle, sans qu’elle se l’avoue. Il se pourrait qu’il y ait, au creux de cette extinction vocale, une véritable adresse amoureuse : « Tu me manques, lui dit-elle, en restant sans voix. »
Freud peut alors traduire : « L’aphonie de Dora permettait ainsi l’interprétation symbolique suivante : pendant que l’aimé était loin, elle renonçait à la parole qui perdait toute sa valeur, puisqu’elle ne pouvait pas lui parler, à lui. L’écriture, par contre, acquérait de l’importance comme étant le seul moyen de correspondre avec l’absent. Faut-il en conclure que, dans tous les cas d’aphonie périodique, il faille faire le diagnostic de l’absence momentanée d’un être aimé ? » [31] Si Freud écarte une généralisation hâtive, il nous lègue pourtant une compréhension précieuse : « Là où l’on reste sans voix, il faut sans doute chercher celui (ou celle) qui manque à l’appel. » Nous voilà revenus au chant : le chant est un appel à l’autre, à l’aimé qui existe à l’extérieur aussi bien qu’en chacun de nous, à condition d’avoir introjecté avec suffisamment de confiance et de sécurité le tout premier objet d’amour : la mère. Chanter, c’est toujours appeler pour que l’Autre soit interpellé et réponde.
Par-delà les histoires œdipiennes des hystériques, il y a chez ces patientes des traces sensorielles prélangagières très intenses, notamment du côté de la respiration, qui concernent aussi le lien avec la mère. Tous ces cas illustrent le lien entre la sexualité et le souffle, nous ramenant à l’importance de la respiration dans l’expression vocale, instaurée dans les premiers temps de la vie.
 
UNE HISTOIRE D’AUJOURD’HUI
 
 
Dominique, une de mes patientes, me raconte ses difficultés à chanter en public. Un trac paralysant l’envahit. Au lieu d’être un plaisir, le chant devient souffrance, ce que son entourage remarque : « Ton visage, en chantant, s’altère. On sent que tu es envahie par l’angoisse. » « Ce qui me manque dans ces moments, me raconte-t-elle, c’est le souffle. Il y a un “affolement” qui me prend, lorsque je chante devant les autres. »
Au cœur de l’histoire de ma patiente, il y a la mort de sa mère, lorsqu’elle venait d’avoir cinq ans : mère musicienne, violoniste, pianiste, chanteuse amateur. Dominique a des souvenirs de sa mère, lui chantant : « L’amour de moy, qui est enclos... » Tout un programme : elle a oublié les paroles mais s’est procuré dans un magasin de musique la partition qu’elle décrypte aujourd’hui. Dominique se souvient aussi de ce que sa mère lui enjoignait de chanter, debout sur une chaise (elle n’avait pas cinq ans), devant une tribu de cousins et cousines, oncles et tantes, père (il devait être là !), réunis pour les vacances dans la grande maison familiale. Elle était la dernière de toute une génération : « À la claire fontaine, m’en allant promener... Il y a longtemps que je t’aime, jamais je ne t’oublierai » était un de ses tubes.
Sa mère meurt brutalement d’une scarlatine, en soignant à Paris sa grande sœur qui avait contracté cette maladie dans un camp de guides. On imagine le désarroi de toute une famille, privée de cette femme encore jeune, dont personne ne pouvait imaginer la mort soudaine à 40 ans. Dominique, vivant dès lors avec son père veuf, mènera une existence plutôt austère : ses deux sœurs aînées sont mariées, avec beaucoup d’enfants ; ses frères se jalousent la petite sœur et se la disputent, dans un contexte de rivalité œdipienne.
Orpheline de son père à 20 ans, Dominique échappe à ses frères, se marie et termine des études de philosophie qui la mènent vers une brillante carrière dans l’édition. Mère de quatre enfants, elle veut renouer avec le chant, c’est-à-dire avec l’identification maternelle. Elle décide de s’engager dans un ensemble vocal. Tout va bien lorsqu’elle chante en groupe, dans un anonymat qui la rassure. Ce dont elle est empêchée, comme Rosalie H..., c’est de chanter seule devant un public. Le travail de l’analyse consistera à comprendre pourquoi Dominique doit finalement renoncer à la séduction par la voix chantée (elle me dira à plusieurs reprises combien elle admire les divas, pour leur capacité à « enchanter »... les hommes). Elle s’est tournée vers des études intellectuelles, qui correspondaient à son identification au père, scientifique rigoureux, et se trouve « empêchée de chanter en public », car l’angoisse de la séduction par le chant est reliée au plaisir infantile de séduire les grands cousins, les oncles et son père, lorsque, toute petite, du vivant de sa mère, elle jouait les divas. Sa mère n’est-elle pas morte de cette place qu’elle cherchait à lui prendre ? « Maman est montée au ciel », avait-elle conclu de cet événement tragique qui lui avait échappé. Le chant fait aussi monter au septième ciel (mais on reste sur terre...), selon une métaphore qui l’apparente à l’orgasme. « Il y a longtemps que je t’aime, jamais je ne t’oublierai... » Le trouble hystérique renvoie à la mère et à la mélancolie du deuil.
 
EN GUISE DE CONCLUSION
 
 
À partir du moment où l’expression sonore, du premier cri du nouveau-né au chant sophistiqué de l’adulte, est une expression libidinale, toute la sexualité va se trouver progressivement impliquée. Nous pourrions parcourir tout le développement sexuel pour en montrer l’implication dans le chant [32], mais nous nous sommes limitée, dans le cadre de cet article, aux liens avec l’oralité proprement dite.
De fait, la voix résume notre sexualité : elle est totalité psycho-sexuelle. Le chanteur se sert de tout son corps comme instrument sonore, avec un pouvoir érotique évident : on remarque les comportements véritablement amoureux des amateurs de chant et d’opéra, autour des divas et des divos. Le pouvoir du chanteur réside dans sa capacité à montrer, à exprimer et à adresser son désir à l’autre. L’auditeur est comblé par cette force affective qu’il déploie pour l’entraîner dans ce monde de la communication réussie.
Le chant témoigne, à l’intérieur du domaine de la parole humaine, de ce qui est de l’ordre de l’appel. Toutes nos activités phonatoires gardent une valeur d’adresse à l’autre, car nous voulons toujours être reconnus et aimés, à l’instar de l’enfant en nous. C’est à travers le chant que cette adresse se fait la plus incantatoire, comme aux premiers temps de la vie. Dans le lied (ou la mélodie), qui est ce soliloque chanté constitué d’une voix qui se parle à elle-même, il y a la présence introjectée de la mère, qui a fondé le narcissisme heureux. Il représente la nostalgie du retour à l’objet primordial féminin, à cet état fusionnel hors du temps, nostalgie qui persiste dans le fonds et le tréfonds de l’homme. Le lied est une ballade amoureuse, composée de petits tableaux, en forme de souvenirs, de paysages, de marches ou d’humeurs : voyage narcissique, s’il en est. Dans l’opéra, au contraire, c’est l’intersubjectivité qui est reconstituée, à travers les quatre registres vocaux, basse, contralto, soprano et ténor, qui chantent les relations familiales, à travers la différence des sexes et des générations.
Le chant, quel qu’il soit, invite à l’échange affectif. Le souffle sert à irriguer le corps pour qu’à travers la voix, il chante et communique avec l’Autre.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Anzieu D., Le Moi-peau, Paris, Dunod, 1985.
·  Castarède M.-F. (1987), La voix et ses sortilèges, Paris, Les Belles Lettres, 4e éd., 2000.
·  Fonagy I., La vive voix, Paris, Payot, 1983.
·  Freud S. et Breuer J. (1895), Études sur l’hystérie, Paris, PUF, 1956.
·  Freud S., La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1969.
·  Freud S., Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1967.
·  Freud S. (1938), Abrégé de psychanalyse, Paris, PUF, 1978.
·  Green A., Cannibalisme : Réalité ou fantasme agi ?, Nouvelle revue de psychanalyse, 1972, 6.
·  Haag G., Réflexions sur certains aspects du langage d’enfants autistes en cours de démutisation, Neuropsychiatrie de l’enfance, 1984, 32.
·  Laplanche J. (1970), Vie et mort en psychanalyse, Paris, Flammarion, 1989.
·  Mercier A., Oralité : Le concept d’étayage est-il toujours pertinent ?, La Psychiatrie de l’enfant, 1999, 42, no 1.
 
NOTES
 
[1] 1970, Vie et mort en psychanalyse, Paris, Flammarion, 1989, éd. augmentée.
[2] M.-F. Castarède, L’enveloppe vocale, Revue de psychologie clinique et projective, no 7, 2001.
[3] A. Mercier (1999), Oralité : Questions à propos de nourrissons en nutrition artificielle. Le concept freudien d’étayage est-il toujours pertinent ?, La Psychiatrie de l’enfant, vol. 42, no 1, p. 71.105.
[4] S. Freud, La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1969, p. 336.
[5] Ibid., p. 376.
[6] Abrégé de psychanalyse, Paris, PUF, 1970, p. 14.
[7] Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1975, p. 8.
[8] M. et H. Papousek, Musical elements in the infant’s vocalization, in L.-P. Lipsitt, Advances in Infancy Research, Ablex Publishing Corporation, Norwood, New Jersey, 1981.
[9] E. Cabrejo-Parra, Fête narcissique des premières syllabes, Nouvelle revue de psychanalyse, no 49, 1994, p. 192.
[10] La vive voix, Paris, Payot, 1983, p. 117.
[11] G. Haag, Neuropsychiatrie de l’enfance, 1984, 32, p. 544.
[12] Cannibalisme : réalité ou fantasme agi ?, Nouvelle revue de psychanalyse, 1972, no 6, p. 47 et 50.
[13] Winnicott, Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1975, p. 8 et 9.
[14] M.-F. Castarède, La leçon de chant, La voix et ses sortilèges, Paris, Les Belles Lettres, 4e éd., 2000, p. 101-124.
[15] A. Green, Maria Callas, Lyrica, 38, novembre 1977, p. 32.
[16] Trouver sa voix, Paris, Le Seuil, 1977, p. 9.
[17] D. Anzieu, Le Moi-peau, Paris, Dunod, 1985, p. 171-172.
[18] Ibid., p. 172.
[19] Ibid., p. 171.
[20] Le schizo et les langues, Paris, Gallimard, 1970.
[21] Le stade du respir, Paris, Éd. de Minuit, 1978.
[22] S. Freud et J. Breuer (1895), Études sur l’hystérie, Paris, PUF, 1956, p. 135.
[23] Ibid., p. 136.
[24] Ibid.
[25] Ibid., p. 137.
[26] Ibid., p. 138.
[27] Ibid., p. 135.
[28] Les langages de la voix, L’esprit des voix, Grenoble, La pensée sauvage (éd.), 1990, p. 70.
[29] S. Freud (1905), Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora), Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1967, p. 1-91.
[30] Ibid., p. 14.
[31] Ibid., p. 27.
[32] M.-F. Castarède, Voix et sexualité, La voix et ses sortilèges, Paris, Les Belles Lettres, 4e éd., 2000, p. 154-167.
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S. Freud, La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 196...
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[6]
Abrégé de psychanalyse, Paris, PUF, 1970, p. 14. Suite de la note...
[7]
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E. Cabrejo-Parra, Fête narcissique des premières syllabes,...
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La vive voix, Paris, Payot, 1983, p. 117. Suite de la note...
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[13]
Winnicott, Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1975, p. 8 et...
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A. Green, Maria Callas, Lyrica, 38, novembre 1977, p. 32. Suite de la note...
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Trouver sa voix, Paris, Le Seuil, 1977, p. 9. Suite de la note...
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D. Anzieu, Le Moi-peau, Paris, Dunod, 1985, p. 171-172. Suite de la note...
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Le schizo et les langues, Paris, Gallimard, 1970. Suite de la note...
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Le stade du respir, Paris, Éd. de Minuit, 1978. Suite de la note...
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S. Freud et J. Breuer (1895), Études sur l’hystérie, Paris...
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Les langages de la voix, L’esprit des voix, Grenoble, La p...
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S. Freud (1905), Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora),...
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Ibid., p. 27. Suite de la note...
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M.-F. Castarède, Voix et sexualité, La voix et ses sortilè...
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