2001
Revue française de psychanalyse
“ De la pratique analytique ” de Thierry Bokanowski
[1]
Colette Combe
9, rue Georges-Mélies
69100 Villeurbanne
Quelle est l’essence même de la pratique analytique ? Est-elle immuable ou – avec l’évolution de sa théorisation – a-t-elle subi des transformations ? Voici le propos de l’ouvrage de Thierry Bokanowski. Il commence par un exposé rigoureux des fondements de la pratique analytique : méthode, règles, concepts. La méthode analytique repose sur l’utilisation du transfert sur l’analyste, transfert des relations d’objet du passé oublié. Dès lors que le cadre spatio-temporel (divan-fauteuil, rythme et durée des séances) est installé, l’exercice de l’association libre et des récits de rêve de l’analysant enclenche un processus d’actualisation du transfert que l’interprétation mettra en travail.
Thierry Bokanowski engage aussitôt le débat central : Y a-t-il adéquation entre la méthode et les buts de l’analyse ? Il résume les visées de l’entreprise analytique par l’intermédiaire d’une phrase de René Diatkine : « Prendre du recul, avoir acquis de l’insight, devrait avoir libéré suffisamment d’humour envers soi-même et de tendresse envers son prochain pour permettre une existence agréable pour soi et pour les autres. » Et d’entrée de jeu, il rappelle l’historique de la discussion sur la méthode – ses effets, ses limites –, telle qu’elle est magistralement exposée dans le texte princeps d’ “ analyse avec fin et analyse sans fin », véritable testament de Freud relatif à la pratique analytique. Freud y interroge les échecs de la méthode aux prises avec des répétitions de transfert qui ne permettent pas de retrouver un passé remémorable. Analysant et analyste se heurtent à des résistances féroces, à des réactions négativistes que Freud rattache au refus de vivre une position de passivité réceptive ; car cette position d’accueil à la relation analytique demanderait au patient d’avoir déjà intégré la dimension féminine de son fonctionnement psychique. Or, justement c’est l’échec de cette intégration du féminin qui est le roc contre lequel l’analyse est battue en brèche. L’intérêt majeur du livre de Thierry Bokanowski est de rendre visible l’art d’une pratique analytique qui vise la mutation de cet échec. On ne sera donc pas étonné de retrouver ici l’axe de recherche qui est le sien propre depuis longtemps, à savoir celui de l’homosexualité psychique.
D’ailleurs Thierry Bokanowski reviendra à « Analyse avec fin, analyse sans fin » au terme de son livre. Il démontrera alors l’importance de ce texte pour l’avancée de la réflexion des analystes sur la pratique analytique, rappelant la qualité des échanges toujours renouvelés et renouvelables de la communauté analytique autour de la pensée de Ferenczi, et à propos du récit de l’analyse de l’Homme aux loups et de ses après-coups.
La première partie de son livre propose une théorie de la pratique ; l’auteur définit les concepts de base de la pratique analytique tels qu’ils se présentent dans une logique en première topique : l’inconscient, la poussée constante de la pulsion, l’existence d’une sexualité chez l’enfant et le refoulement. Puis il définit le travail analytique : analyser est un travail de transformation à deux. Côté analysant, le travail analytique repose sur le déploiement de la névrose de transfert qui permet l’analyse des résistances ; côté analyste, l’écoute du contre-transfert est l’instrument de travail privilégié, surtout quand son attention doit aller au-delà du principe de plaisir ; c’est alors l’élaboration des perturbations contre-transférentielles qui donne sa portée au travail interprétatif.
Aussi Thierry Bokanowski va-t-il nous entraîner à sa suite entre première et deuxième topique, pour interroger l’adéquation de la méthode et du travail analytique. À ce point de notre lecture, nous sommes prêts à saisir comment la notion de travail analytique justifie le passage à l’écoute en deuxième topique pour faire travailler des répétitions transférentielles issues de traumatismes passés ayant gravement modifié les relations entre les instances psychiques. Ces perturbations des relations entre les instances se définissent en première topique comme des défaillances du préconscient, en deuxième topique comme des carences du travail d’introjection du ça dans le moi. Freinant l’association libre de l’analysant et l’attention flottante de l’analyste, elles semblent empêcher le bon déroulement du travail analytique : répétition, remémoration, élaboration.
Après cet exposé des données du problème de la pratique analytique contemporaine qui accueille sur le divan des patients autrefois considérés comme non analysables – non analysables si on ne travaille pas simultanément avec les deux lectures de la première et de la seconde topique –, Thierry Bokanowski se propose, dans une seconde partie, de nous mener au cœur de la clinique de la pratique. Il nous fait part de l’expérience du travail de séance, y repérant les traces des obstacles au processus analytique. Il décrit au lecteur des situations d’analyse dans lesquelles le déploiement de la névrose de transfert est entravée par des défaillances de l’associativité – elles-mêmes conséquences d’un collapsus topique. Cependant, il nous fait découvrir que des transformations peuvent advenir si une analyse vigilante du contre-transfert identifie les mouvements de transfert et rétablit ainsi l’alliance de travail entre analysant et analyste. Dans les situations analytiques décrites, l’interprétation de transfert est l’aboutissement d’un long ajustement contre-transférentiel. Car la question du féminin, de la réceptivité, de la passivité est d’abord traitée côté analyste. L’analyste accueille au cœur du sexuel psychique l’intense douleur contre laquelle l’analysant lutte à tout prix pour éviter d’en retrouver la détresse. En séance, l’écoute attentive du transfert sur le langage est un levier de changement extrêmement précieux ; le choix du mot juste réanime l’étoffe du préconscient. En cas de collapsus topique chez l’analysant, ne pourrait-on pas dire que le mot juste de l’interprétation serait le résultat du jeu d’un déplacement des représentations dans la psyché de l’analyste, jeu issu de l’élaboration des perturbations de contre-transfert ? Je formulerais ainsi ce que la lecture des récits cliniques de Thierry Bokanowski rend tangible.
L’auteur a situé au cœur de l’ouvrage (le chapitre 4) trois figures extrêmement prenantes des difficultés de la clinique au quotidien. Nous suivons pas à pas la décondensation progressive des enjeux de la résistance au changement. En même temps, au fur et à mesure que s’éclaire la dynamique du transfert, nous avons le sentiment d’une rencontre de plus en plus profonde de Patrick, Jeanne et Samuel, et de leur humanité à laquelle le lecteur peut s’identifier. Car Thierry Bokanowski – dans ces trois récits comme dans ceux du chapitre suivant, « le sexuel et le travail psychique dans la cure » – sait donner à son écriture clinique la dimension conjuguée du plus singulier – le plus subjectif –, et du plus universel – le plus commun. Il nous semble que parler de tendresse du récit serait le mot exact pour qualifier cette pertinence du récit. Il argumente ainsi avec la plus grande finesse les raisons des fondements de la pratique, auparavant exposés dans toute leur rigueur (chap. 1 à 3).
Ainsi, aux deux tiers du livre, nous avons de l’auteur deux visions contrastées : dans sa volonté de systématiser la pratique analytique le théoricien était peut-être insuffisamment convaincant par excès de rigueur ; le ton abstrait rendait peut-être la lecture ingrate. Cependant le clinicien a renversé cette impression et prouvé le contraire ; et cette inversion nous engage à reprendre la lecture des prolégomènes initiaux.
Le style du cinquième chapitre, le sexuel et le travail psychique dans la cure réunit la clinique du praticien et la théorie qui la fonde ; l’auteur y appréhende la spécificité du travail de l’analyste en séance et entre les séances : aller d’un champ à l’autre, tour à tour clinicien, tour à tour théoricien. Est-ce sans jamais pouvoir réduire l’écart entre théorie et pratique ? Cette énigme fondamentale de la psychanalyse est un levain de l’écriture. Les nouveaux récits de cure en sont encore plus pédagogiques, tout en parvenant à restituer l’intimité de la situation d’analyse, sa discussion et sa transmission. Alors, la psychanalyse peut-elle, doit-elle s’envisager comme une démarche scientifique ? Nous sommes devant cette question. Thierry Bokanowski nous offre une réponse affirmative, tout en soulignant aussitôt la composante humaine essentielle de l’expérience de l’analyste. Il fait sentir que la qualité des affects et de la réponse de l’analyste détermine tout autant la réussite de l’entreprise analytique. Alors est-ce avant tout la qualité de circulation des affects qui prime ? Ce débat nous mène à la correspondance Freud-Ferenczi. L’auteur montre comment la qualité de circulation des affects dépend de l’élaboration du contre-transfert, et donc utilise la réflexion systématique, et comment elle s’appuie pour ce faire sur des repères métapsychologiques. Le terme de science humaine rend-il compte alors de la pratique analytique ? Discuter ainsi de ce livre ouvre le débat sur la formation des analystes. Il semble qu’on peut vivement en recommander la lecture durant le temps de formation des analystes. Rappelons qu’on trouve dans ce chapitre une réécriture d’une des publications fondamentales de l’auteur sur l’homosexualité psychique, parue dans l’International Journal of Psycho-analysis.
Le terrain est maintenant prêt pour aborder le dernier tiers de l’ouvrage et retrouver les figures historiques les plus illustratrices des interrogations de Freud au début de la psychanalyse. Thierry Bokanowski rencontre à nouveau « Analyse avec fin, analyse sans fin » et les figures essentielles à la psychanalyse contemporaine que sont Ferenczi, et de l’Homme aux loups. Il a longuement tourné sa réflexion et son enseignement dans ces directions ; rappelons ses écrits sur Ferenczi, et son séminaire avec Catherine Couvreur sur l’Homme aux loups. Freud dialogue avec Ferenczi, avec les innovations de sa pratique, avec les critiques relatives à son analyse avec lui ; l’ombre perpétuelle de l’Homme aux loups, de sa vie après l’analyse, des reprises de celle-ci par une de ses élèves, Ruth Mac Brunschwick et de son autobiographie. Donc si nous nous étonnions précédemment du début abrupt du livre par l’énoncé des bases qui règlent la pratique analytique, à relire à leur lumière les récits d’analyse le lecteur pourra voir ce qui organise, à la manière d’une grammaire profonde, la créativité du travail analytique, ce creuset où se forgent les transformations psychiques. Ces pages témoignent de l’émotion qui étreint l’analyste quand la douleur et la ténacité de la parole, jour après jour en gestation dans son cabinet, donne un jour naissance à une métamorphose des modalités de fonctionnement psychique. Nous suivrons ce qu’est la relation transférentielle, comment la bisexualité psychique – et même « l’homosexualité psychique », selon l’expression de l’auteur – sont les leviers des mutations et changements de la vie psychique de l’analysant.
Nous nous attarderons donc encore plus précisément sur la narration d’analyses, une part essentielle des apports de ce livre. Elle souligne l’importance de la relation à l’écriture clinique, comme partie prenante de l’analyse, non seulement dans une intention de transmission, mais comme un des moyens de lier les intenses affects de douleur et d’épuisement auxquels nous confrontent certaines analyses particulièrement délicates à mener. Nous ne pouvons pas toutes les reprendre ici, bien que toutes ont leur importance dans le propos de l’auteur. Nous évoquerons cependant de façon détaillée deux récits d’analyse, celles de Patrick et de Samuel, parce qu’ils illustrent bien cette dimension du projet d’ensemble de ce livre : la résistance au découragement est essentielle au travail de l’analyste, pour ne pas laisser disparaître le processus analytique, pour maintenir l’investissement de la relation d’objet et de la relation pulsionnelle entre analysant et analyste.
Le texte de l’analyse de Patrick suit les répercutions de deux traumatismes infantiles sur sa vie actuelle et sur la relation analytique – à 11 mois, la naissance d’une sœur et la vue des soins maternels dont il se sent trop précocement exclu ; à 4 ans, la peur éprouvée et suscitée en chutant dans une bassine d’eau bouillante (il jouait avec un cousin) et ses conséquences, brûlure au troisième degré et hospitalisation mère/enfant qui le répare, en fait, de la perte antérieure de l’attention maternelle. Derrière le caractère obsessionnel, l’analyste atteint une hystérie cachée, puis il s’attache à repérer l’organisation clivée au-delà de l’organisation névrotique, car une déchirure entre le souvenir vif de la chute, itérativement remémoré – un film au ralenti –, et l’absence de souvenir de la douleur en était l’indice. L’analyste progresse par dégagement d’angles de vue successifs, du transfert latéral – tant que la peur de la régression induite par l’analyse domine l’économie des mouvements – au transfert direct – dès que le travail d’interprétation de transfert organise une circulation suffisante de petites quantités d’énergie remaniant l’économie, pour que l’alternance de mouvements d’investissement et de désinvestissement des transferts devienne possible.
Par un conflit névrotique d’obéissance/insoumission, d’orgueil/humilité, Patrick a contre-investi la régression de transfert, opérant une emprise sadique anale. Écorché vif, il a érotisé le souvenir de la chute – attitude de défi, rouler très vite pour venir à l’heure en séance en risquant l’accident (comme avec le cousin, suicidaire et/ou ludique ?). Derrière le transfert manifeste, paternel, négatif, obsessionnel, l’analyste a alors interprété un transfert latent, paternel, positif, hystérique. « Il cherchait à me montrer quels immenses efforts il faisait pour moi et à me faire sentir, par là, combien il était attaché à moi. » Une mutation s’est opérée alors. L’interprétation visera ensuite à réunir transfert maternel et transfert paternel, mettant en perspective les perturbations de la scène primitive en après-coup de l’accident. La chute devenant « faire peur », l’hospitalisation « récupérer l’attention maternelle et exclure le père », Patrick se répare ainsi de sa propre exclusion des soins maternels réservés à sa sœur.
L’analyste a investi avec une égale attention tout ce qui s’est présenté durant le temps de la cure, y compris les agirs, afin qu’analyse il y ait, là où les représentations et les souvenirs remémorables n’existaient pas. Les rencontres sexuelles passagères avec deux femmes qu’il paye, par exemple, sont entendues dans les deux registres de l’hystérie et du clivage. La technique analytique des espaces psychiques du clivage (le dénié, l’évacué) est précisée : il s’agit de parvenir à entendre la réalité du processus analytique là où il se situe, alors qu’il semble inexistant – parce qu’il y a défaut de l’associativité, de la mise en suspens et du travail de retour du refoulé comme du travail du refoulement après coup –, là où une extrême fragilité du cadre établi fait de l’analyse un espace toujours menacé de disparition.
Avec l’analyse de Samuel, Thierry Bokanowski nous montre comment la réalité du processus analytique se tisse au plus près du symptôme qui a motivé sa demande, une éjaculation précoce, alors que de façon « normale » à l’excès, tout va bien par ailleurs dans la vie de Samuel. Il s’agit pour l’analyste de pouvoir entendre les problématiques du symptôme en pensant au traumatisme majeur de son passé psychique, un accident du père, mort noyé, sa voiture tombée dans le ravin, quand il a 13 ans.
Comprenant l’importance significative des attaques répétitives du processus analytique, T. Bokanowski repère à partir d’elles et de leur vécu contre-transférentiel, deux thématiques du transfert : Samuel utilise le vide et la fuite dans la relation analytique. T. Bokanowski les réunit par un mot : Samuel est « flottant ». Ce mot lui sert à établir des ressemblances médiatrices entre trauma, symptôme et répétition de transfert. Il opère donc tout un travail de transformation par sa propre activité représentative pour créer une jonction entre névrose de transfert, névrose actuelle et névrose infantile, alors que l’associativité du patient est en grande partie défaillante. À partir de ce mot « flottant » dont il fait part dans une interprétation, le patient fait un rêve qui permet à l’analyste de faire l’hypothèse d’une énurésie infantile oubliée.
On voit donc à travers quel réseau d’indices – faits de bribes représentatives qui établissent des circuits en boucle, en après coup du travail de séance – l’analyste reconstruit ce qui pourrait peut-être se transférer des liens de Samuel à ses objets premiers au travers de l’éjaculation précoce dans sa vie et au travers du récit peu affecté de la mort du père, adressé à l’analyste. Il établit une correspondance entre vie et analyse ; dans les deux cas la douleur manque et à la place s’installe le vide, la fuite, être flottant. De façon étonnante, cette ressaisie devient l’activateur d’une retrouvaille de la névrose et de l’énurésie infantiles.
Mais cela a nécessité un long travail de dissection, qui rappelle le rêve de Freud de dissection de son propre bassin ; à l’évidence l’analyste, pour y parvenir, est passé par l’examen minutieux de son contre-transfert : l’épuisement. Car la mort du père pèse après coup sur les relations transférentielles aux objets premiers, le deuil du père par la mère est aussi un poids. L’interprétation décrit l’éjaculation et son expression transférentielle – l’excitabilité excessive en séance – comme des modes de réponse en transfert maternel, tout autant au deuil qu’à ses conséquences de proximité excitante et culpabilisante avec la mère. Elle parvient à lever le symptôme et l’excitabilité. L’accident mortel du père, survenu durant l’adolescence de Samuel, avait donc réactivé les fantasmes infantiles accompagnant l’énurésie. L’analyste utilise un rêve de Samuel pour lui en rendre compte : la mère vampire du manifeste du rêve cache la mère vamp du latent. Cette trouvaille interprétative « vamp vampire » condense les enjeux psychiques serrés de l’éjaculation précoce, du deuil pathologique et de l’excitabilité en analyse, enjeux de la relation aux femmes et au féminin que la perlaboration ultérieure pourra justement distinguer.
Ainsi les récits d’analyse approfondissent ce qui fait la valeur démonstrative de l’ouvrage : l’analyse vise à créer des transformations profondes du fonctionnement psychique en élargissant l’intégration des transferts successifs pour rétablir le jeu entre les instances ; pour la psychanalyse, la psyché est donc transformation.
[1]
aris, PUF, coll. « Épître », 1998.