2002
Revue française de psychanalyse
La famille et les aléas de l’Œdipe “ Couper-coller ” ou “ copier-coller ” ?
Jean Bergeret
47, rue de la Garde
69006 Lyon
Marcel Houser
6, rue d’Ypres
01000 Bourg-en-Bresse
Le psychanalyste est souvent conduit à entendre un sujet lui exposer des souffrances que ce sujet rattache à l’échec de la famille qu’il avait espéré fonder. On conçoit aisément que l’élaboration des conflits les plus profonds en cause ne manque pas de ramener à l’étude des conditions relationnelles ayant joué pendant l’enfance au sein même de la famille d’origine du patient. Mais il demeure parfois moins facile de distinguer l’importance des fixations opérées à des représentations parentales narcissiques insatisfaisantes ayant entravé la constitution de l’identité primaire du sujet, et barrer l’accès à une identité secondaire, donc vraiment objectale et sexuelle. Une observation clinique est destinée à illustrer le propos.Mots-clés :
Famille, Relation intergénérationnelle, Narcissisme, Sexualité, Identifications, Œdipe, Prégénital, Cure type.
Psychoanalysts are often confronted with a subject expressing suffering that this subject links to the failure of a family that he had hoped to found. We can easily conceive that the working over of the deepest conflicts in question here cannot but bring back as matter for consideration the relational conditions at play during his childhood at the very heart of the patient’s original family. It is sometimes less easy, however, to distinguish the importance of fixations to unsatisfying narcissistic parental representations that have hindered the constitution of the subject’s primary identity and barred access to a secondary identity that would be truly objectal and sexual. A clinical observation is given to illustrate this consideration.Keywords :
Family, Intergenerational relation, Narcissism, Sexuality, Identifications, Oedipus complex, Pregenital, Standard treatment.
Der Psychoanalytiker wird oft dazu geführt, ein Subjekt anzuhören, welches ihm sein Leiden mitteilt, Leiden, das mit dem Scheitern der Familie, die er hoffte, gründen zu können, in Zusammenhang gebracht wird. Es ist leicht, zu ersehen, dass die Ausarbeitung der tiefsten Konflikte zum Studium der Beziehungsbedingungen in der Kindheit innerhalb der Familie des Patienten führen. Jedoch, manchmal ist es weniger leicht, die Wichtigkeit der Fixierungen an elterliche narzisstische unbefriedigende Vorstellungen zu erkennen, welche den Aufbau der primären Identität des Subjekts gestört und den Zugang zu einer sekundären Identität, also objektal und sexuell, verhindert haben. Ein klinisches Beispiel illustriert diesen Vorschlag.Schlagwörter :
Familie, Intergenerationelle Beziehung, Narzissmus, Sexualität, Identifizierungen, Öedipus, Pregenital, Typische Kur.
El psicoaná lisis está a menudo confrontado a oír a un sujeto exponerle sufrimientos que él mismo vincula al fracaso de la familia que había querido formar. Concebimos fá cilmente que la elaboración de los conflictos má s profundos no deja de conducirnos al estudio de las condiciones relacionales presentes en la niñez en el seno de la familia de origen del paciente. Pero a veces acontece que no es fá cil distinguir la importancia de las fijaciones operadas a representaciones parentales narcisistas insatisfactorias que traban la constitución de la identidad primaria del sujeto, y obstruyen el acceso a una identidad secundaria, verdaderamente objetal y sexual. Una observación clínica sirve como ilustración.Palabras claves :
Familia, Relación intergeneracional, Narcisismo, Sexualidad, Identificaciones, Edipo, Pregenital, Cura-tipo.
Spesso lo psicoanalista è portato ad ascoltare un paziente che gli espone delle sofferenze che il soggetto imputa al fallimento della famiglia che aveva sperato di fondare. Si concepisce facilmente che l’elaborazione dei conflitti più profondi non manchi di riconndurre allo studio dei conflitti relazionali intervenuti durante l’infanzia nella famiglia d’origine del paziente. Ma a volte resta meno facile di distinguere l’importanza delle fissazioni a rappresentazioni genitoriali narcisistiche insoddisfacenti che hanno ostacolato la costituzione dell’identità primaria del soggetto e ostruito l’accesso ad una identità secondaria, dunque veramente oggettuale e sessuata. Un’osservazione clinica è destinata ad illustrare il tema.Parole chiave :
Famiglia, Relazione intergenerazionale, Narcisismo, Sessualità, Identificazioni, Edipo, Pregenitale, Cura-tipo.
“ L’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme. ”
(Genèse, 2, 24).
Il semble vraiment heureux que la RFP puisse proposer quelques réflexions sur la façon dont un psychanalyste peut prendre en compte, au registre qui est le sien, et dans les contextes qui sont ceux de nos jours, l’ensemble fort complexe des problèmes posés, à ces deux registres, par ce qu’on appelle « la famille », quelle que soit la forme particulière que celle-ci se donne, ou qu’on lui donne, dans notre société dite « post-moderne ».
Pour demeurer dans un cadre strictement psychanalytique, nous ne pouvons, au sujet de la famille, nous placer dans la même position qu’un sociologue, un philosophe, un économiste ou un juriste, bien que nous ayons sans aucun doute un grand intérêt à dialoguer avec chacun d’eux. Tout en gardant, de part et d’autre, nos identités propres. Donc sans mélanger les problématiques ou les méthodologies.
Nous pouvons remarquer la prudence dont Freud a fait preuve à l’égard de ce qui concerne la « famille » en général. Alors qu’il n’a pas hésité, à certains moments de son œuvre, à s’aventurer dans des hypothèses assez audacieuses parfois, aux registres anthropologique ou sociologique, et portant sur les rapports du sujet avec ses contextes actuels comme à son histoire personnelle ou collective. Mais, en plus d’une prudence scientifique tout à fait objective, nous pouvons aussi nous demander, en tant que psychanalystes, quelle serait éventuellement la part revenant à l’affectivité personnelle de tout auteur (fut-il psychanalyste) hésitant à disserter sur « la famille ». Un psychanalyste, plus que tout autre sans doute, se sent conduit, plus ou moins consciemment, à la prudence, étant donné sa connaissance des implications relationnelles familiales et infantiles qui risquent toujours de guider ou d’infléchir le propos développé dans des sens débordant la simple objectivité.
La méthodologie psychanalytique, comme nous l’a montré Freud, correspond à « un procédé d’investigation des processus mentaux à peu près inaccessibles autrement et fondé sur une telle investigation au cours du traitement des désordres psychiques » (1922). Cette spécificité méthodologique avantage donc le psychanalyste dans l’approche et la compréhension des modes de relation noués entre humains, mais risque de limiter ses sources directes d’information aux dysfonctionnements affectifs pour lesquels il se trouve sollicité. Des problèmes généraux concernant la « famille », le psychanalyste n’est amené à ne bien connaître, dans sa pratique propre, que les difficultés ou les échecs que lui rapportent ses patients. Dans une démarche secondairement déductive, il lui est possible de dialoguer, de sa place, avec ses collègues des sciences humaines de voisinage pour envisager une approche plus exhaustive de la psychologie familiale. Mais il lui est difficile de le faire seul.
Il semble certain que les conditions de vie familiale rencontrées par les patients que nous recevons de nos jours ne sont pas celles que connaissaient les patients de Freud et que celui-ci, par voie de conséquence, devait prendre en considération comme à la fois source de conflits et espace de projection de l’imaginaire de tels patients. Mais il n’en reste pas moins certain également que, pour les patients de Freud comme pour les nôtres, le cadre familial (quelle que soit la forme qu’on puisse lui donner) demeure toujours un lieu d’échanges privilégiés permettant l’étude et des causalités et des projections opérant dans les deux sens interactionnels : celui qui va de la famille au sujet qui nous consulte, comme celui qui va de ce sujet à sa famille. Notons, en plus, que du point de vue psychanalytique, notre intérêt se porte en général davantage sur les relations à la famille d’origine du patient (dans ce qu’il nous dit de ses vécus, de ses constructions fantasmatiques, et de tous les « après-coups » qui y sont liés) que sur ce qu’il ne manque pas de nous décrire (et souvent dans une abondance de détails visiblement défensive) comme se rapportant à la famille, quelle qu’en soit la forme, qu’il a été amené à constituer dans le présent, selon des conditions qu’il nous appartient, à nous analystes, de l’aider à élaborer.
L’écoute psychanalytique quotidienne se spécifie par la prise en compte des plaintes et des angoisses actuelles présentées dans le discours du patient, puis par l’invitation qui lui est faite à associer son présent aux conflits du passé, puis au retour à la situation présente ( « coller »), mais cette fois sous le couvert du transfert, seule voie d’accès à une vision vraiment nouvelle, et pas simplement répétitive ( « couper » ), de ce qui se passe pour lui dans le présent. C’est ce genre de démarche qui va guider notre présente offre de réflexion.
Un psychanalyste entend ses patients lui parler de leur « famille » dans des sens fort divers. Il s’agit le plus souvent du petit noyau (quelle qu’en soit la forme) qu’ils ont cherché à constituer avec leur conjoint ou leur partenaire (ou leurs conjoints ou leurs partenaires successifs) ainsi qu’avec leurs enfants éventuels. Mais nous savons que l’intérêt de ces patients est avant tout de faire remonter leur réflexion aux souvenirs et aux émois portant sur ce qui s’est passé au sein de la famille à laquelle ils participaient au cours de leur enfance. Parfois de ce qui s’est passé en l’absence d’une telle famille ou bien devant certaines formes familiales substitutives selon des modalités très variées. Un tel discours peut englober également, et de façon plus ou moins privilégiée, tantôt des grands-parents, tantôt des frères ou des sœurs, tout autant que des oncles ou des tantes, des cousins ou des cousines, également des alliés ou des amis plus ou moins proches de leurs parents, etc. Nous sortons donc très vite d’un cadre strictement sexuel et œdipien sans cesser cependant de considérer qu’un tel cadre constitue de façon asymptotique le support imaginaire triangulaire essentiel que nous avons en fin de compte, dans la cure, à aider à libérer et à élaborer.
Or, notre expérience clinique nous a montré que toute situation familiale trop sévèrement conflictualisée à l’âge adulte repose à son origine beaucoup plus souvent sur des carences du registre fondamental (c’est-à-dire narcissique) que sur ce qui devrait constituer de véritables conflits essentiels (donc sexuels), c’est-à-dire d’ordre objectal et œdipien solidement installé après l’adolescence.
Nous mettons en effet l’accent sur la nécessaire positivité de l’articulation diachronique à réaliser, au moment de l’adolescence, dans l’intégration des composantes narcissiques au sein de la problématique œdipienne, génitale et objectale. Nous pensons que la situation relationnelle familiale représente un très bon champ d’observation des difficultés de l’intégration du fondamental au sein de l’essentiel. Et nous allons nous employer, à partir de notre expérience clinique et des réflexions théoriques qui s’en trouvent déduites, à explorer une partie assez précise de l’univers familial courant, en nous attardant plus spécialement sur certaines situations qui se présentent à nous comme très fréquentes quand on se trouve derrière un divan. Nous voulons parler de ces patients qui nous apportent leurs plaintes et leurs quémandes après un deuxième ou un troisième divorce, ou la n-ième rupture d’une liaison qui avait été engagée pour être, à leur avis, enfin durable, et qui n’ont fait que répéter un passé familial personnel fort insatisfaisant, non seulement au registre œdipien essentiel mais d’abord au registre narcissique qui demeure fondamental.
Il nous a semblé opportun de placer en exergue au début de notre étude le tout premier message attribué à Dieu et succédant dans la Genèse à la représentation faite de la création de l’homme et de la femme. Un tel message est destiné à préciser les deux obligations considérées comme devant être respectées pour que soit vraiment établie une famille : rompre d’abord la dépendance narcissique ancienne vis-à-vis de la famille d’origine puis nouer des liens affectifs, maintenant sexuels et objectaux, dans un cadre familial nouveau. Autrement dit, en termes d’informatique : « couper-coller ». C’est-à-dire s’employer à couper avec le passé d’assisté auto-centré pour parvenir à coller à une situation objectale d’échange entre partenaires, égaux, différents et complémentaires, dans un climat d’amour et de créativité.
Parmi les patients qui ont exposé leurs déboires familiaux au psychanalyste, bien peu lui ont semblé être parvenus, non pas à dénier ou à refouler, mais à couper vraiment le lien relationnel trop sommairement répétitif qui les attachait trop étroitement (et au registre narcissique d’abord) à leurs représentations familiales anciennes. On peut considérer que ces patients se contentaient d’un « copier-coller ». C’est-à-dire qu’ils cherchaient tout simplement à retirer à nouveau des avantages narcissiques de leur partenaire, puis éventuellement de leurs enfants.
Le « couper » avec la situation familiale infantile ne consiste pas à dénier, ni à refouler, encore moins à prétendre annuler le passé mais à cesser de faire du système relationnel ancien le moteur principal du fonctionnement affectif, tout en intégrant les aspects narcissiques avantageux retirés d’une suffisante complétude narcissique-phallique (apportée tant par la mère que par le père) dans le courant de la satisfaction libidinale objectale, créatrice de liens nouveaux et de capacités nouvelles. Or, nous nous apercevons que la référence psychogénétique essentielle proposée par Freud, c’est-à-dire la référence au mythe d’Œdipe, prend une allure d’emblée dramatique qui ne conçoit aucun « couper », même relatif, puisqu’il ne s’agit dans ce mythe que d’un « copier » par la simple répétition du passé, sans rupture et sans intégration. Freud semble partager le pessimisme foncier manifeste du mythe traditionnel. Ce qui justifierait l’injonction préventive biblique citée plus haut. Mais les effets des vécus infantiles sont-ils d’un ordre sensible à la simple injonction ? Et les prises en compte traditionnelles, par un psychanalyste, du mythe d’Œdipe ne doivent-elles pas se voir sensiblement étendues à tout ce qu’évoque vraiment ce mythe, au-delà de ce qu’il met clairement en représentation ?
Les psychanalystes, et Freud en premier certes, ont toujours eu tendance à limiter leur lecture de la tragédie de Sophocle au niveau manifeste, superficiel et évident : il s’agit d’un enfant (un garçon sélectivement) qui, après avoir été éloigné de sa famille d’origine pour éviter le risque de réalisation de l’inceste et du parricide (effort de « couper » limité à un agi), ne pourrait faire autrement que de finalement réaliser et le parricide et l’inceste. C’est-à-dire « copier » ce qu’il va chercher à « coller » par la suite sur le couple et la famille qu’il entend fonder. Cette lecture du texte semble un peu rapide et assez réductrice car elle ne tient compte que du second temps, le temps initialement présenté comme sexuel, du mythe, celui qui retient le plus l’attention du psychanalyste attaché à permettre une meilleure élaboration par son patient du fonctionnement imaginaire essentiel (sexuel et objectal), élaboration nécessaire à la complète réussite de toute psychogenèse. Cette lecture trop sélective risque de laisser de côté le premier temps, narcissique, du mythe. Celui qui concerne l’action infanticide de Jocaste devant l’indifférence évidente de La ïos. Autrement dit l’absence de tendresse et d’apports narcissiques-phalliques suffisants à un petit enfant qu’on destine au contraire à l’élimination en tant que rival potentiel. Ce premier temps est figuré de façon tout à fait explicite dans le texte de Sophocle. Mais il nous faut le reconstituer car il apparaît moins clairement que le second puisqu’il semble plus dérangeant pour le lecteur. Il s’agit pourtant de l’apport fondamental que les « grands », les « forts », les « puissants » de la famille « triadique » initiale sont à même (ou non) d’apporter dans un premier temps à l’enfant pour lui permettre d’affronter d’abord (ou non) tout simplement la vie au sein de sa famille, puis sa sexualité dans un second temps, dans le monde extérieur.
Œdipe envoyé à la mort sur le mont Cithéron a beau être sauvé physiquement par une famille d’accueil à Corinthe, il ne pourra qu’échouer dans sa destinée sexuelle en tuant, au carrefour de deux routes qu’il rencontre, un père qui n’est pas encore pour lui un rival sexuel mais représente simplement un obstacle à sa trajectoire narcissique. Puis en mettant à mort la figuration phallique de la mère narcissique (la Sphinge qui tue les jeunes, tout comme Jocaste au premier acte du drame) avant de finalement mettre fin à la vie de la mère qui s’affiche comme génitale et dont il avait accepté de partager la couche. La scène ultime du drame est décrite par Sophocle en termes tellement ambigus que le lecteur n’est pas obligé de reconnaître qu’il a parfaitement compris qu’il s’agissait d’un ultime règlement de compte narcissique et violent dont Œdipe est en réalité l’auteur. Jocaste ayant d’ailleurs accueilli Œdipe dans sa couche pour éviter de céder le pouvoir phallique du royaume thébain à Créon.
Le drame d’Œdipe ne correspond peut-être pas forcément au destin de tous les humains (filles ou garçons), même s’il entend dénoncer les risques encourus par les enfants issus d’une famille qui ne s’avère pas capable, la mère au registre narcissique dyadique d’abord, puis le père et la mère ensuite au registre narcissique-phallique triadique, d’assumer leur rôle tendrement gratifiant et rassurant fondamental pour permettre l’accès de leur progéniture à une authentique triangulation sexuelle et objectale, téléologiquement essentielle. C’est pourquoi il nous semble nécessaire de situer le plus clairement possible les trois étapes proposées à toute structure familiale, avant de terminer notre réflexion par un regard porté sur certaines formes d’échecs si souvent rencontrées chez certains de nos patients pour couper avec la répétition d’une relation principalement narcissique avant d’être en mesure de coller à une situation objectale et sexuelle nouvelle.
Béla Grunberger a montré, dès 1960, que « si le contenu du début [d’une cure analytique] est œdipien, son mode d’émergence est narcissique ». Il ajoute que nous connaissons « le bénéfice économique qu’une interprétation œdipienne, en diminuant la blessure narcissique, peut valoir au sujet ». Puis l’auteur nous met en garde contre les inconvénients rencontrés au niveau de la solution du conflit lui-même : « Nous savons qu’insister sur les interprétations œdipiennes à ce moment de l’analyse (c’est-à-dire au début d’une analyse) se traduit rarement par des résultats tangibles et peut, dans certains cas, au contraire, renforcer les résistances. » Il recommande à l’analyste de ne pas s’abandonner au mirage du matériel œdipien qui apparaît à ce stade : « L’Œdipe authentique, celui dont le mode co ïncide avec le contenu et dont l’abréaction est valable et efficace, ne se présente en général comme tel qu’à la fin de la cure, c’est-à-dire après être passé par l’intégration préalable des différentes phases prégénitales. »
Cela nous conduit à bien préciser quelles sont ces différentes phases induisant de façon intergénérationnelle l’évolution relationnelle d’un sujet au sein de sa famille d’origine d’abord, pour préparer ce qui se passera ensuite (soit « couper-coller », soit « copier-coller » ) au sein du couple puis de la famille qu’il entendra fonder.
B. Grunberger, cherchant à définir une formation psychique matricielle réunissant les potentialités prénatales et la « préoccupation maternelle primaire », proche des vues de Winnicott, parle d’abord de « monade ». Il s’agit d’une véritable conjonction psychique entre la mère et son nourrisson, destinée d’une part à prolonger chez ce dernier, et au moins pendant le temps nécessaire, son état narcissique prénatal ; d’autre part à ménager graduellement pour lui une possibilité d’intégration objectale dans un univers pulsionnel a priori angoissant.
M. Mahler de son côté, avec la notion de phase « symbiotique » mère-enfant, se rapproche de la définition de la monade de B. Grunberger. « L’enfant se forme, écrit-elle, et se développe dans la matrice de l’unité duelle mère-enfant. » Or, l’expression « unité duelle » qui, malgré le terme « unité », implique l’idée d’une dualité sujet-objet, apparaît peut-être comme assez ambiguë, en ce qu’elle semble contredire la notion de « monade ». D’où par la suite l’utilisation plus appropriée de l’expression « dyade mère-enfant », ou tout simplement « dyade », dont l’usage semble aujourd’hui consacré. Et encore nous resterait-il à déterminer la place tenue à ce moment-là tant par le père de la mère que par le conjoint de celle-ci.
Sans nous attarder outre mesure à décrire cette dyade, sur laquelle les psychanalystes d’enfants se sont longuement penchés, précisons seulement qu’elle caractérise l’état postnatal décrit par certains auteurs comme « anobjectal », terme qui lui aussi a été contesté. Elle correspond au « narcissisme primaire » de Freud, au « stade pré-objectal » de R. Spitz, à l’ « autisme primaire normal » de M. Mahler. En tout cas la dyade, qui « assure la continuité entre l’existence néonatale et un dérivé psychique des conditions prénatales du fœtus » (Grunberger) est un état de nature narcissique et « pré-sexuel », terme qui paraît mieux convenir ici que « asexué ». Le nourrisson vit alors avec sa mère dans une situation plus ou moins fusionnelle. Il ne peut encore distinguer totalement son Soi du non-Soi, il dépend entièrement de la personne qui le materne et il existe entre celle-ci et lui une unité circulaire faite d’échanges dans les deux sens. Ce qui rapproche la dyade des psychanalystes du début de l’ « épigenèse interactionnelle » telle qu’elle est décrite par les éthologistes.
Bien entendu, une telle « étape » devrait normalement se montrer en toute logique courte, et seulement transitoire dans sa fonction protectrice, de même que pare-excitatrice au sens banal et premier du terme. Il n’est cependant pas rare d’observer en clinique des états psychopathologiques évoquant à première vue la dyade, encore que ces états puissent se présenter comme plus ou moins constitutionnels. En fait, à un examen plus attentif, ceux-ci semblent bien relever de notre première intuition, c’est-à-dire être de nature acquise le plus souvent, et relever de fixations ou de régressions à un niveau « dyadique » dont il n’est pas toujours aisé d’objectiver de façon précise la juste reconnaissance.
À ce propos, nous devons nous garder de la tentation, toujours renaissante, de confondre réalité matérielle objectivable et réalité psychique subjective. Ainsi ce n’est nullement parce que, dans une famille dite monoparentale, manque réellement l’un des deux parents, que le parent manquant peut se voir forcément absent au registre des représentations. Il semble être admis que le Moi se constitue à partir d’une imago parentale double ayant, dès l’origine, sa représentation dans l’inconscient. Et cela, sans même que la « présentification » du tiers manquant, mettons le père, soit effectivement explicitée dans le discours de la mère. C’est en effet avec son propre inconscient bien entendu, où sont efficientes ses propres imagos parentales spécifiques, qu’une mère vit naturellement sa relation avec son bébé.
Qu’en sera-t-il par ailleurs, chez les enfants des familles dites « homoparentales », c’est-à-dire au sein desquelles les deux parents sont du même sexe ? Il est sans aucun doute encore trop tôt pour répondre à cette question.
L’évolution de la dyade originelle vers la triade narcissique, étape naturelle dans toute psychogenèse familiale ouvrant sur le développement de l’imaginaire œdipien, ne s’effectue pas aussi logiquement chez les sujets prépsychotiques, c’est-à-dire chez ceux qui évolueront vers des modes de structuration psychotiques, et éventuellement vers des psychoses. P. C. Racamier a insisté sur l’impossibilité de faire le deuil de la position dyadique (considérée comme « couple narcissique exemplaire ») et l’incapacité de concevoir un univers même passagèrement triadique ouvrant secondairement sur la triangulation œdipienne. Ce serait ainsi une sorte d’ “ antŒdipe » ouvrant la voie à l’imaginaire « incestuel » et non pas à la logique fantasmatisation d’ordre incestueux. L’ « incestuel » correspondant à une sorte de perversisation de la relation objectale primitive par une érotisation et même une élation « réussie » du narcissisme primitif. Ce qui entretient une insupportable tension agressive au sein d’un cadre familial où évoluent des sujets psychotiques.
Un tel concept paraît fondamental dans tous les sens du terme. Fondamental encore que demeurant relativement méconnu, sinon dans la réception plutôt favorable dont il a bénéficié d’un point de vue intellectuel, du moins dans sa prise en compte effective tant dans le domaine des évaluations cliniques qu’au cours, sur le plan technique, de la conduite des cures.
Il s’agit d’une relation à trois, mais encore d’un mode relationnel d’ordre narcissique ; et sa mise en évidence a été et reste aussi originale que démonstrative sous l’angle théorico-clinique. Insistons d’entrée de jeu sur le caractère exclusivement narcissique de cette position, très bien décrite par B. Grunberger, qui va jusqu’à la considérer non seulement comme anœdipienne, mais comme anti-œdipienne, dans la mesure où elle peut servir de défense contre la situation conflictuelle œdipienne elle-même.
Dans cette position triadique, antérieure à l’Œdipe, il ne s’agit pas pour le sujet de privilégier l’amour ou la haine pour l’un ou l’autre des parents, mais d’être reconnu et valorisé par les deux à la fois selon « un mode narcissique, absolu et aconflictuel » (B. Grunberger). C’est-à-dire sans conflictualisation œdipienne efficiente encore. On pourrait ajouter : d’être rempli de leur tendresse rassurante, source primaire de l’estime de soi. La prépondérance maternelle, du fait de son rôle de maternage, n’éclipse plus ici, dans le fantasme archa ïque de l’enfant, la présence et le rôle du père.
Mais il nous faut, en plus, envisager une seconde forme de fonctionnement triadique, celui qu’implique chez l’enfant l’action, séparée ou conjuguée, de deux « grands » et « puissants », qui agissent avec violence, voire sadisme, à l’égard d’un enfant qui, se vivant comme persécuté par eux, et menacé dans son propre narcissisme, ne risque pas de parvenir à un fonctionnement imaginaire œdipien.
Nous nous trouvons dans les deux cas face à une structure « familiale » de forme ternaire à allure « triangulaire ». Mais il ne s’agit pas encore, tant s’en faut, de la conflictualité génitale spécifiant l’Œdipe. Les personnages en présence jouent, si l’on peut dire, une scène qui est fort loin d’être déjà une « scène de ménage », mais qui met en action un « petit » face à deux « grands », deux forts et puissants dont le premier attend d’être confirmé dans son existence et sa valeur, d’être littéralement « adoubé », comme a pu l’écrire ailleurs l’un de nous, par un véritable remplissage de second mode anal et de contenu phallique. Situation qui ne saurait être d’autre statut que narcissique. L’arrêt évolutif de la relation objectale sur des réclamations incessantes adressées aux parents pour obtenir d’eux un comblement narcissique total, tout à fait impossible sous la forme où il est demandé, va à l’encontre du dépassement de la relation de dépendance narcissique que Freud, à plusieurs reprises, a évoqué sous le couvert de la citation de la phrase de Goethe : « Si tu entends hériter de ce que t’ont apporté tes parents, gagne-le ! » Ajoutons simplement que la valorisation est la condition d’une intégration adéquate du narcissisme ; et que l’évolution normale de la triade va vers la conflictualisation sexuelle pour, peu à peu, atteindre l’Œdipe.
L’observation d’une patiente, montrant les aléas successifs et répétitifs de constitutions familiales vouées à l’échec, et (ou parce que) établies comme « copies » des ratés historiques survenus au niveau de la structure triadique infantile du sujet, tentera plus loin d’apporter une illustration clinique qui nous paraît parlante à cet égard.
Les fixations trop notables, dans l’évolution d’un sujet, à la triade narcissique, génèrent, ainsi que nous l’avons souvent montré, des traces pathologiques d’ordre dépressif, entrant, pour une bonne part, dans le cadre de ce qu’on appelle habituellement « les états-limites » .
3) LA TRIANGULATION ŒDIPIENNE
Les multiples et habituels écrits qui ont été consacrés à cette phase mise en avant par Freud, peuvent à notre sens nous dispenser ici de longs développements.
Nous nous contenterons de répéter que cette nouvelle et essentielle situation à trois marque l’accès du sujet à la génitalité et à l’objectalité, selon les termes consacrés qui demandent, aujourd’hui encore, une exégèse des plus rigoureuse.
Un sujet parvenu à ce stade évolutif, et l’ayant intégré, donc dépassé sans le nier, peut être considéré au moins comme « névrotico-normal », ainsi qu’on a cru pouvoir le décrire parfois non sans un certain humour.
Emmanuel Mounier a naguère écrit que lorsque deux êtres s’aiment assez pour ne faire plus qu’un, c’est alors qu’ils sont trois. Raccourci assurément subtil, dont la pensée latente ne peut que stimuler la réflexion de psychanalystes.
Suggérant donc le caractère ternaire, ou triangulaire, de tout système relationnel humain, une telle formulation renvoie au biologisme fondamental originel, fondateur quant à lui de ce qu’il faut bien appeler la matrice brute, ou l’ébauche à la fois matérielle et paradigmatique de la « famille nucléaire basale ». Il est clair en effet que tout être vivant, qu’il soit humain ou animal, est le résultat biologique de l’union de deux êtres, mâle et femelle. Autrement dit, tout sujet vivant du règne animal est d’abord un objet « fabriqué » par deux autres sujets ; il provient donc d’un géniteur et d’une génitrice, que ceux-ci soient ou non connus et même identifiables (on pense aux bébés-éprouvettes), et il peut être regardé à juste titre comme l’un des pôles de fait, objectivable du point de vue de la réalité matérielle, du « triangle » familial ainsi formé.
C’est peut-être à partir d’un décryptage largement spéculatif – plus que clinique, du moins à première vue – et de toute façon en fonction d’une interprétation déductive de sa figuration dans l’inconscient individuel et collectif, que certains psychanalystes en sont venus non seulement à « psychologiser », mais encore à « sexualiser » d’emblée, sous la dénomination d’ « Œdipe précoce », voire « précocissime », cette très primitive et fondamentale situation à trois.
Or, dans la mesure où le conflit œdipien, vécu et si possible heureusement dépassé, signe chez l’enfant l’accession historique à la génitalité, c’est-à-dire à l’objectalité relationnelle, affective et authentiquement sexuelle d’un mouvement pulsionnel réellement tourné vers un « autre » que le Soi du sujet, il devient à notre sens inadéquat d’employer semblable terminologie. Parler d’ « Œdipe précoce » risque de conduire à un préjudiciable manque de rigueur théorique. Et sur le plan pratique il n’est pas impossible, comme nous en avons déjà suggéré l’hypothèse ailleurs, que certaines cures dites « interminables » ne doivent en fait leur supposée « interminabilité » qu’à l’analyste limitant ses interprétations, sinon son intérêt, à l’analyse de l’Œdipe, au détriment de la prise en compte des défaillances du courant narcissique et d’un prégénital trop méconnu. Ce sont des analyses qui ne se termineraient pas, parce qu’en fait elles n’auraient encore jamais vraiment commencé.
Pour illustrer le second modèle de fonctionnement familial qui, dans le cas d’une fixation à l’étape triadique de la psychogenèse relationnelle, peut entraver l’évolution logiquement œdipienne du sujet et de ses conséquences au sein d’une famille, nous nous référerons au cas de Marianne, traitée, il y a quelques années, par l’un de nous. Quel psychanalyste ne s’est pas trouvé, un jour ou un autre, sollicité par des patients ou des patientes enfermés dans leur besoin de « copier » seulement leurs situations conflictuelles infantiles (d’ordre essentiellement narcissique) et de les « coller » aux conditions contextuelles du moment ? En cherchant à leur donner une apparence seulement actuelle et déjà œdipienne.
Après avoir d’abord hésité, Marianne cède à la pression du psychiatre de la ville où elle réside et vient consulter car une prise en charge psychanalytique aurait paru tout à fait nécessaire du point de vue de ce confrère qui vient de la suivre pendant quelques mois, après une tentative de suicide par absorption d’une importante quantité de comprimés tirés de l’armoire à pharmacie paternelle. D’évidentes associations apparaissent donc d’emblée et pourront se voir reprises par la suite. Une profonde dépression succéda à cet épisode dramatique et le psychiatre ne considéra ni comme suffisant ni comme souhaitable de se satisfaire des seules prescriptions médicamenteuses.
Dès la première consultation, Marianne, esthéticienne de 32 ans, se présente pourtant de façon plutôt négligée dans sa coiffure ou ses habits. Elle se décrit elle-même comme déprimée, désolée de ce qui lui arrive. Elle se sent seule, isolée, sans appui, sans désir, sans but dans la vie depuis son divorce, suivi d’un abandon par l’homme avec lequel elle avait pensé pouvoir refonder une nouvelle et plus heureuse famille. Dans un premier temps, elle se limite à ce genre d’explication en apparence des plus raisonnables. Mais au cours des consultations suivantes, il devient peu à peu possible de discerner le registre véritable et les racines plus profondes et plus anciennes de ses souffrances et de ses conflits. Avant même d’avoir déjà engagé la cure qui nous éclairera davantage.
Quand elle se trouve allongée sur le divan, Marianne nous explique qu’elle avait épousé, il y a dix ans, Bernard, un architecte de 35 ans dont elle n’était pas vraiment amoureuse. Leurs relations sexuelles ne l’ont jamais satisfaite et parfois même elle s’y refusait. Leur vie de couple était assez banale, assez fonctionnelle, très pauvre affectivement. Bernard s’en plaignait mais ceci la laissait pour le moins indifférente. Parfois même elle prenait plaisir à savourer la déception de son mari. C’était comme une sorte de revanche prise sur ce qu’elle appelait d’une façon globale et pleine de sens (au registre narcissique beaucoup plus que sexuel) : « les hommes ». Deux enfants survinrent : un garçon alors âgé de 8 ans et une fille qui venait d’avoir 4 ans.
Les premiers mois de cure sont émaillés de silences visiblement marqués d’une grande tension affective et suivis de plaintes, de colères, de réclamations dirigées, au registre manifeste, contre son ex-mari dont elle aurait eu toutes les raisons de se séparer car il aurait consacré tous ses intérêts et toutes ses énergies à son métier, à ses clients, à ses associés, à ses parents à lui. Elle l’a vécu d’autre part comme étant beaucoup trop exigeant, beaucoup trop directif à son égard à elle. Marianne reconnaît cependant qu’il aime beaucoup leurs enfants et qu’il s’en occupait pratiquement davantage qu’elle-même. C’est d’ailleurs lui qui, avec son accord à elle, en a reçu la charge lors de leur divorce, ce qui avait d’ailleurs semblé surprendre le juge conduit à statuer en ce sens.
L’analyste demeure longuement silencieux pendant toute la période de début de la cure. Marianne interprète un jour ce silence comme une insatisfaction de l’analyste devant le peu d’affectivité de son discours. Elle rapproche cette idée des reproches d’insensibilité que lui adressait son ex-mari. Mais dès lors elle avance peu à peu dans son évocation de vécus assez spécifiques ayant émaillé sa vie de jeune femme après avoir lourdement marqué son enfance.
Marianne se présente comme née au sein d’une famille de commerçants de style ancien et typiquement provincial. Son père est d’origine suisse et une partie de sa famille réside dans le Valais. Fils cadet d’un boulanger de village, et laissé par ses propres parents, dès sa naissance, aux soins de sa grand-mère maternelle, il aurait dû abandonner le commerce familial à son frère aîné et chercher une meilleure fortune en France dans la sous-préfecture où, engagé comme premier commis dans une boulangerie déjà ancienne, il ne tarda pas à prendre l’affaire à son compte. Décrit comme gros travailleur, il aurait fait beaucoup prospérer l’entreprise artisanale initiale. Il se trouverait actuellement le boulanger-pâtissier-traiteur le plus apprécié dans sa région. Marianne le décrit comme un homme autoritaire, peu sensible, têtu et tenace dans ses incessants projets d’extension. Il serait devenu l’ami de la plupart des notables locaux, ce qui lui apporterait en retour de précieux avantages.
La patiente n’est guère plus tendre pour sa mère, qu’elle présente comme effacée devant son père en matière commerciale, mais très autoritaire dans la gestion du ménage. Ayant rencontré son futur mari au cours d’une fête dans son propre village, elle devint rapidement sa caissière et sa maîtresse. Mais cet homme s’était déjà marié avant son départ pour la France avec une valaisanne qui continuait d’ailleurs à vivre une bonne partie de l’année chez ses propres parents, en Suisse. La procédure de divorce aurait été assez longue et Marianne serait née sans que son père l’ait encore reconnue et elle fut mise aussitôt en nourrice dans une famille suisse recommandée à son père par un de ses cousins. Elle porta donc trois identités patronymiques successives : celles de son grand-père maternel, puis de son père, puis de son mari... puis à nouveau le nom de ce père qui ne l’avait pas reconnue à sa naissance... avant de désirer en changer encore... Ce qui semble en évidente relation avec les difficultés que Marianne a rencontrées pour parvenir à se constituer un Self suffisamment stable, et en relation aussi avec son besoin incessant de changement d’objet pour tenter de se donner le cadre familial personnel et original qu’elle pense malgré tout rechercher.
Marianne, revenue en France à l’âge de 7 ans, et laissée alors aux soins de domestiques, reproche à sa mère et à son père de s’être très peu et très mal occupés d’elle lorsqu’elle était enfant. Malgré les appels à l’aide qu’elle leur formulait par de mauvais résultats scolaires ou de multiples ennuis de santé auxquels les seules réponses parentales se limitaient également à des agis, c’est-à-dire un changement d’établissement scolaire ou de multiples visites médicales débouchant sur des « cures de bon air ». Dans les deux cas, elle était tenue encore en dehors de la famille bien sûr. C’est à la suite d’une scolarité très décousue que Marianne obtint finalement un diplôme d’esthéticienne et son père, craignant sans doute de la voir venir perturber l’entreprise familiale, lui acheta des parts dans le salon de beauté d’une ville voisine. Elle y excellerait dans l’art de permettre à des femmes de changer facilement de « faux self », ainsi qu’elle l’expérimente régulièrement sur elle-même, faute d’être en mesure de s’accorder le droit à un self authentique et relationnellement satisfaisant pour sa libido tant narcissique que sexuelle.
C’est là que vint la voir, un jour, Hubert, un étudiant suisse en vacances dans la région et qui lui apportait des nouvelles de sa famille d’accueil d’autrefois. Dans un besoin à la fois et de transgression et d’expérience affective nouvelle, Marianne se serait précipitée, sans passion mais non sans dépit à l’égard de ses parents, dans une liaison avec ce jeune homme qui lui promettait de l’emmener vivre avec lui à Lausanne où il désirait obtenir un poste d’enseignant. Elle feignait de ne pas s’apercevoir qu’Hubert buvait. Ultérieurement elle ne considéra plus qu’elle aurait été vraiment surprise quand, à la fin des vacances, il mit fin à leur aventure sous un prétexte équivoque.
Marianne se sentit blessée de cet échec dans une entreprise analysée par la suite comme un essai de rapprochement avec la Suisse paternelle en même temps qu’une mise en accusation du père pour déloyauté. Elle mit longtemps avant de pouvoir d’elle-même reconnaître qu’elle avait habilement « pipé » les dés.
Quelques semaines après son abandon par le jeune suisse, Marianne alla confier ses inquiétudes à une cousine plus âgée, dont la mésentente avec sa mère était connue. Celle-ci accompagna Marianne chez un gynécologue qui confirma l’existence d’une grossesse relativement avancée. Marianne aurait eu alors une violente discussion avec sa mère qui alerta son père. La première réaction de celui-ci fut de prendre rapidement des renseignements sur le compte d’Hubert. Ceux-ci s’avérant décevants, le père exigea que Marianne se taise et aille avorter sans attendre dans une clinique assez éloignée. Marianne acceptait ainsi de s’offrir « en sacrifice » à la sauvegarde du narcissisme d’un père qui ne voulait pas, une fois de plus, reconnaître son enfant (c’est-à-dire sous la forme d’un enfant qu’il aurait eu de sa fille), et du narcissisme d’une mère qui ne voulait pas se voir gênée par son existence même. Sacrifice manifeste qui ne faisait, en profondeur, qu’attiser la violence latente et bien ancienne, basée sur un très vif sentiment d’abandon.
La réputation sur laquelle l’entreprise familiale entendait s’appuyer pour prospérer encore davantage avait bien failli se voir compromise. Mais le secret fut bien gardé. Et comme « la fille du boulanger Morand » restait potentiellement « un beau parti », ledit maître-boulanger usa de son autorité et de sa sécheresse affective pour obtenir de Marianne, qu’afin d’éviter tout nouvel éclat, elle épouse Bernard, jeune architecte qui venait de s’associer à un cabinet local prospère. Et surtout, il était le fils du notaire avec lequel Morand père espérait continuer à faire de juteuses affaires.
Réticente dans un premier temps, Marianne avait fini, une fois de plus, par céder aux injonctions paternelles. Non sans trouver, au fond de cette soumission, une satisfaction érotisée selon un mode beaucoup plus « contre-sadique » que masochiste ou autopunitif.
Marianne et Bernard se seraient très vite installés dans une vie bien morose. Bientôt Marianne tomba enceinte à nouveau malgré toutes les précautions qu’elle affirme avoir prises. Cette grossesse se passa difficilement. Puis, au cours des deux journées qui suivirent l’accouchement, Marianne se trouva torturée, dit-elle, par la crainte de tuer son enfant. Elle n’en parla à personne, mais chercha par la suite, et surtout sur le divan, à comprendre le sens de cette panique. On doit attendre un certain temps avant de pouvoir relier le récit de cet épisode à son fantasme d’avoir eu un enfant de son père, dans le climat, brutal narcissiquement et nullement amoureux, où son père, avec la complicité de sa mère, dit-elle, lui imposa l’avortement, puis le mariage de son choix à lui, après lui avoir refusé l’enfant de l’amour qu’elle aurait pu espérer recevoir d’un partenaire plus librement choisi, avec enfin une chance d’élaborer un fantasme vraiment œdipien.
Marianne estime que la naissance de sa fille, deux ans plus tard, lui posa moins de problèmes. Sans doute, pense-t-elle, parce qu’elle se sentait de plus en plus indifférente à ce qui se passait dans son couple ainsi que dans sa vie quotidienne en général. Sous des prétextes professionnels, elle s’absentait d’ailleurs le plus souvent possible, laissant (selon l’exemple maternel) le soin de s’occuper de ses enfants aux servantes qui se succédaient dans la maison. Par ailleurs elle acceptait facilement, dans un premier mouvement, les avances d’hommes rencontrés au cours de ces déplacements. De tels comportements lui permettaient un instant de se sentir d’une plus grande valeur narcissique. Mais très vite ensuite elle s’arrangeait pour tenir ces hommes à distance puis les oublier : « Ah, si mon père me voyait échapper à son autorité, quel scandale ne ferait-il pas ? » Pour l’analyste qui entend son propos, il ne paraît pas s’agir ici de culpabilité surmo ïque ni d’Œdipe, mais plutôt d’une crainte de la perte de l’estime et du soutien qu’elle cherche désespérément encore à recevoir des autres après le désintérêt narcissique évident dont elle accuse son père et, en seconde ligne, sa mère. Autrement dit, cette attitude anxieuse relève de l’idéal de soi narcissique toujours aussi puissant au sein d’une famille triadique comme celle à laquelle Marianne demeure surtout attachée, avec pour conséquence l’extrême faiblesse de son surmoi et de son potentiel libidinal d’ordre sexuel et objectal.
Après plusieurs séances au cours desquelles elle restait longuement silencieuse, Marianne avoue qu’elle est très gênée pour parler de son aventure avec Georges. Non pas qu’elle se sente moralement coupable, mais parce qu’elle craint que l’analyste, comme elle le fait elle-même maintenant, la considère comme stupide de s’être comportée ainsi. Ce récit, devenu pénible pour elle (mais certainement pas seulement pénible) commence par la rencontre avec Georges au cours d’un de ses déplacements. Georges lui rappelle un garçon, Gilles, dont elle n’avait jamais parlé jusque-là, et qu’elle avait connu pendant des vacances passées autrefois chez sa grand-mère. Elle pense que Gilles l’admirait beaucoup ; il la couvrait de compliments et de petits cadeaux ; il se tenait toujours prêt à répondre à ses moindres désirs, ce qu’elle reproche à son père de ne pas lui avoir apporté. Elle le reconnaît elle-même, mais cherche à dénier le même reproche adressé à la mère. De plus, la grand-mère, de son côté, estimait ce garçon pour ses qualités personnelles et sa grande délicatesse. Mais dès la fin de l’été, Gilles regagnait la ville où résidaient ses parents et il ne donna par la suite aucune nouvelle, contrairement à ses promesses.
Marianne ne se rendit pas compte tout de suite de sa projection sur Gilles de sa quémande narcissique infantile qui se trouvait ainsi répétée faute d’avoir pu jusque-là être satisfaite. Mais elle reconnaît plus facilement maintenant la nouvelle répétition projective réalisée sur Georges. Il restait encore, avec l’aide apportée par l’élaboration des aléas du transfert, à revenir aux relations primitives décevantes que l’enfant avait entretenues avec son père, ou bien avec lui à travers aussi le discours de la mère prétendant seulement traduire la volonté du père.
À la vue de Georges, Marianne se déclare avoir été vraiment envoûtée : « Mon sang ne fit qu’un tour », dit-elle. Une nouvelle contre-image idéalisée de son père se présente à elle tout de suite dans les faits, sans que cela passe d’abord dans une quelconque rêverie imaginaire. Le soir même elle rejoint Georges à son hôtel. Ils se revoient ensuite le plus souvent possible. Georges paraît lui-même très épris. Mais les amants doivent se cacher car Georges est marié lui aussi. Ils semblent tellement confiants dans leur entente qu’ils décident l’un et l’autre d’entamer une procédure de divorce pour refonder ensemble une famille plus heureuse que celles au milieu desquelles ils se débattraient actuellement. Marianne reconnaît maintenant qu’il s’agissait pour l’essentiel de fuir la répétition avec son mari de la soumission au père narcissiquement frustrant. Mais elle ne se rendait surtout pas compte encore qu’elle allait répéter une troisième fois et son échec pour séduire narcissiquement son père et son échec pour séduire Gilles, puis Hubert. Le rejet de Bernard (son mari, imposé par l’autorité phallique du père) complétait, certes, le même genre d’attitude relationnelle beaucoup plus narcissique qu’objectale.
C’est avec l’accord même de Bernard que Marianne a pu bénéficier d’une procédure simplifiée la rendant assez vite libre de rejoindre Georges. En échange, elle avait volontiers accepté de laisser la garde de ses enfants à son ex-mari. Mais Marianne a dû prendre alors conscience que, de son côté à lui, Georges avait fait traîner les démarches nécessaires à son propre divorce. Il finit par rompre leur liaison. Puis à se faire muter avec son épouse dans le sud de la France après avoir avoué à Marianne qu’il n’était pas à même d’assumer ses incessantes quémandes affectives et ses violents reproches dès que ces quémandes ne se voyaient pas totalement ni sur le champ satisfaites. L’intensité de la douleur causée par cette perte d’un objet conçu comme réparateur (et tellement valorisé dans sa potentialité défensive devant un profond sentiment d’abandon donc de non-valeur personnelle) entraîna une sérieuse dépression et la tentative de suicide qui conduisirent Marianne à l’analyse. La cure, longue et émaillée d’incidents de parcours, ne se termina certes pas sur la reconstruction d’une « famille heureuse ayant beaucoup d’enfants » mais simplement sur une meilleure confiance de Marianne en elle-même, et la liberté ainsi acquise de faire enfin des choix objectaux valables et en cela durables. À la fin de son analyse, Marianne parvint à accepter les compromis, mais surtout les adaptations nécessaires à une situation objectale, nouvelle pour elle, au sein d’une « famille recomposée ». Elle y réalisait la plus grande partie de ses aspirations vraiment profondes, sans honte et sans angoisse, en acceptant d’affronter les mêmes difficultés que bien des femmes de son âge et de son époque. Elle avait pu « couper » avec son ancienne tendance à répéter les situations héritées de sa famille ancienne et il lui avait été alors possible de « coller » enfin à des réalités ambiantes qui n’étaient plus déformées par les représentations pénibles portées en elles et sans cesse projetées sur ces réalités. Pour la première fois, elle se disait tout simplement satisfaite de sa position et de ses relations dans sa famille nouvelle ainsi créée.
Dans la conduite du début de cette cure, deux erreurs étaient à éviter : tout d’abord nous laisser prendre par l’aspect dramatique du contexte actuel et factuel mis en avant et que Marianne ne cessait de « copier » sans cesse pour essayer de le « coller » défensivement à la situation transférentielle. Puis ensuite, ce qui semble si fréquent, de céder à la facilité qui aurait consisté à pointer directement les aspects conflictuels œdipiens obligatoirement présents dans le fonctionnement imaginaire de tout patient, mais ne jouant pas ici, à l’origine des difficultés décrites, un rôle organisateur déjà assez déterminant.
Notre but dans ce travail n’était pas de présenter une conduite de cure, ni la totalité de cette cure. Nous avons tenu en effet à abréger les références à ce qui se rapportait plus spécifiquement à l’aspect thérapeutique. Nous n’avons pas estimé utile de nous étendre sur la dernière phase de la cure, phase fort importante aussi bien sûr, d’élaboration, dans des conditions assez classiques, de l’imaginaire œdipien. Ce qui pour nous, comme pour tout psychanalyste, demeure essentiel. Nous voulions surtout chercher à montrer ici ce qui correspondait à des fixations et à des régressions sur une économie familiale du second type plus haut décrit. C’est-à-dire une économie familiale de modèle « triadique » constituée par un triangle mettant en jeu, d’un côté deux parents dont seule l’identité narcissique et individuelle et globale semble prise en compte et, d’un autre côté, un enfant qui cherche, dans son ambivalence narcissique naturelle, tout autant à tout recevoir, passivement mais avidement et avec volupté (second sous-stade anal) de parents représentables comme tout-puissants, qu’à tout redouter aussi de leur toute-puissance, c’est-à-dire pour le moins un abandon égo ïste de leur part, ou pire encore, une attitude persécutrice.
Dans le cas de Marianne, le don phallique parental généreux manquait de toute évidence sans qu’on détecte cependant une attitude vraiment sadique à son égard. Les parents de Marianne semblaient simplement bien s’entendre pour faire prospérer pour le mieux leurs propres intérêts narcissiques sans se préoccuper des besoins narcissiques de leur fille. C’est probablement dans une telle optique qu’avaient été élevés eux-mêmes de tels parents. C’est aussi ce qui se préparait pour les enfants de Marianne et Bernard. La transmission intergénérationnelle d’une angoisse, vite socialisable, d’insuffisance narcissique conduit l’enfant à répéter la même angoisse dans sa vie relationnelle ultérieure... puis à la faire répéter encore dans la vie de ses propres enfants. Les conditions dans lesquelles ses parents avaient constitué leur famille, et tout d’abord les conditions de la naissance de Marianne (l’identité primaire de référence paternelle étant absente sur son état-civil initial), tout cela orientait l’auditeur du discours de Marianne surtout du côté de l’insuffisance de vigueur de la représentation paternelle. Mais une écoute plus prudente et plus attentive permettait de déceler aussi la faiblesse de la cible identificatoire narcissique maternelle. Nous étions loin encore des conflits pouvant survenir au sein d’une famille permettant la mise en jeu chez l’enfant d’un imaginaire triangulaire et œdipien. Tout en ayant sans aucun doute dépassé assez largement l’espace étroit de la relation dyadique initiale à l’imago maternelle. Notons, en plus, que dans le cas de Marianne, cette première étape dyadique s’était déjà vue singulièrement perturbée, non pas par une franche toxicité affective, mais plutôt par le rejet précoce opéré par la mère.
Il est facile de comprendre, à partir de l’observation de « la fille du boulanger » qui avait si peu reçu de « bonne » nourriture, et qui ne pouvait parvenir à assumer (d’abord narcissiquement) son identité primaire de base, combien il serait vain de rechercher, dans de tels cas, dès le début d’une cure, d’éventuels conflits sexuels et œdipiens. Si nous nous étions arrêtés au seul examen, même attentif, des aléas factuels et actuels de la situation douloureuse dans laquelle se débattait Marianne au moment de ses premières consultations, nous n’aurions pas agi en psychanalyste, c’est-à-dire en investigateur d’abord des racines premières et les plus profondes des conflits et des angoisses mises en cause dans l’enfance de Marianne.
C’est pourquoi nous nous demandons souvent si certaines psychothérapies plus ou moins considérées comme « de soutien », même si elles s’avèrent parfois utiles, voire indispensables, ont par contre vraiment droit au qualificatif de « psychanalytiques ». À commencer par certaines psychothérapies dites « familiales » trop figées sur l’instantanéité et les aspects comportementaux des troubles qui se trouvent mis en avant.