Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130526489
344 pages

p. 9 à 20
doi: 10.3917/rfp.661.0009

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Volume 66 2002/1

2002 Revue française de psychanalyse

La capacité d’être seul en présence du couple

René Roussillon 12, quai de Serbie 69006 Lyon
En s’interrogeant sur le dispositif des consultations familiales psychanalytiques et des consultations familiales à l’occasion des demandes de soins pour les enfants, l’auteur propose de considérer que la problématique de la “ capacité d’être seul face au couple ” en est l’organisateur privilégié. Ceci l’amène à reprendre la fonction de l’ “ objet-couple ” et de sa représentation interne dans l’organisation pulsionnelle de la sexualité infantile comme issue aux impasses et paradoxes de la crise œdipienne. Le fantasme de la scène primitive trouve ainsi l’une de ses correspondances dans le quotidien de la vie familiale. Enfin, l’auteur situe la “ capacité d’être seul en présence du couple ” au sein d’une série d’expériences intermédiaires dans lesquelles peut se mettre au travail la différenciation perception/représentation tellement essentielle au fonctionnement psychique.Mots-clés : Consultation familiale, Constellation et stratégie œdipienne, Fantasme de la scène primitive, Capacité d’être seul. On considering the context of psychoanalytical family consultations and family consultations concerning requests for child care, the author proposes that we consider that the problematics of the “ capacity to be alone in the face of a couple ” constitute their supreme organising function. This leads him to envisage the function of the “ object couple ” and its internal representation in the drive organisation of infantile sexuality as a way out for the impasses and paradoxes of the Oedipal crisis. The primal scene phantasy thereby has one of its equivalents in everyday family life. Finally the author situates the “ capacity to be alone in the presence of the couple ” at the heart of a series of intermediary experiences in which perception-representation differentiation, which is so essential to psychic functioning, can get started.Keywords : Family consultation, Oedipal constellation and strategy, Fantasy of the primal scene phantasy, Capacity to be alone. Indem er sich Fragen stellt über das Dispositiv der psychoanalytischen Familienkonsultationen, in welchen eine Behandlung der Kinder gewünscht wird, schlägt der Autor vor, dass die Problematik der “ Fähigkeit, allein zu sein in Präsenz des Paares ” der privilegierte Organisator sei. Dies bringt ihn dazu, die Funktion des “ Objekts Paar ” wieder aufzunehmen, sowie auch dessen innere Vorstellung in der Trieborganisation der infantilen Sexualität als Ausgang der Sackgassen und Paradoxe der Ödipuskrise. Das Fantasma der Urszene findet somit eine seiner Korrespondenzen im täglichen Familienleben. Schlussendlich legt der Autor die “ Fähigkeit, allein zu sein in Präsenz des Paares ” in eine Serie von dazwischenliegenden Erfahrungen ein, in welchen sich die Differenzierung Perzeption/Vorstellung, für das psychische Geschehen so wesentlich, an die Arbeit machen kann.Schlagwörter : Familienkonsultation, Ödipale Konstellation und Strategie, Fantasma der Urszene, Fähigkeit, allein zu sein. Interrogá ndose sobre el dispositivo de las consultas familiares psicoanalíticas y de las consultas familiares en función de pedidos de tratamientos para niños, el autor plantea considerar la problemá tica “ capacidad de estar solo frente a la pareja ” como organizador privilegiado. Esto lo lleva a retomar la función del “ objeto pareja ” y su representación interna en la organización pulsional de la sexualidad infantil como salida de impases y paradojas de la crisis edípica. La fantasía de la escena primitiva halla así uno de sus enlaces en la cotidianidad de la vida familiar. Finalmente el autor ubica la “ capacidad de estar solo en presencia de la pareja ” en el centro de un conjunto de experiencias intermedias “ dentro de las cuales puede activarse la diferenciación percepción / representación, tan esencial para el funcionamiento psíquico.Palabras claves : Consulta familiar, Constelación y estrategia edípica, Fantasía de la escena primitiva, Capacidades de estar solo. L’autore interrogandosi sul dispositivo delle consultazioni psicoanalitiche delle famiglie e di quelle di famiglie all’occasione delle richieste di cure di bambini, propone di considerare che la problematica della “ capacità d’essere solo di fronte ad una coppia ” ne è l’organizzatore centrale. Cio’ lo porta a riprendere la funzione dello “ oggetto coppia ” e della sua rappresentazione interna nell’organizzazione sessuale infantile come via d’uscita agli impasse ed ai paradossi della crisi edipica. Il fantasma della scena primaria trova allora una delle sue corrispondenze nel quotidiano della vita famigliare. L’autore pone infine la “ capacità d’essere solo in presenza della coppia ” al centro di una serie d’esperienze intermedie nella quale si puo’ mettere al lavoro la differenza percezione/rappresentazione, cosi’ essenziale per il funzionamento psichico.Parole chiave : Consultazione della famiglia, Costellazione e strategia edipica, Fantasma della scena primaria, Capacità d’essere solo.
 
CONSULTATION FAMILIALE
 
 
Ces quelques remarques sont issues d’une réflexion née de la pratique de supervision-recherche des consultations familiales thérapeutiques [1] (M. Berger, 1986, 1987) et de leur dispositif. Assez « typiquement » lorsque les familles qui consultent, soit à propos d’une demande concernant l’un des enfants de la famille, soit d’emblée avec une demande de prise en charge familiale, ne sont pas trop désorganisées, la situation tend à se structurer, d’emblée ou progressivement, en délimitant deux espaces au sein du dispositif.
D’un côté, sur un premier plan, le couple s’adresse au consultant et évoque l’objet de sa demande de consultation ou, si la relation thérapeutique est déjà engagée, expose l’état des questions au travail.
D’un autre côté, sur un autre plan, le ou les enfants – typiquement ils ont entre deux et sept/huit ans – s’installent où finissent par installer une « autre scène » pour jouer, dessiner, se retirer ou se prostrer.
Parfois l’enfant rejoint la scène parentale pour « montrer » un dessin, dire quelque chose à l’un de ses parents, venir se blottir ou se nicher près de l’un ou de l’autre, il arrive aussi que l’un des parents interrompt ce qu’il est en train de dire au consultant pour faire une remarque à l’enfant ou aux enfants, intervenir sur un début de bagarre, un chahut, une conduite interdite, etc.
Tout consultant familial de formation psychanalytique un peu expérimenté sait que la difficulté principale de sa tâche et de son écoute tient dans la nécessité d’être simultanément attentif à ce qui se joue sur les deux scènes, à la manière dont se répondent et s’associent, s’articulent ou se contredisent, se rejoignent ou se dissocient, la parole des adultes et le jeu de l’enfant.
S’il est un peu féru de métapsychologie, il sera en plus sensible à la manière dont la double scène qui se déploie devant lui, reproduit, comme si la topique était alors « projetée » (D. Anzieu, 1975) [2] ou « transférée » dans le dispositif de consultation, la double scène de la représentance psychique. D’un côté la problématique psychique se déploie dans l’espace de langage, elle tente de se dire à l’aide de l’appareil de parole, d’un autre côté la même problématique psychique ou une problématique qui lui est articulée, tente de se mettre en forme dans l’espace du jeu ou du dessin à l’aide de représentations (de)-chose. L’écart ou le degré de congruence des représentations et processus présents sur les deux scènes mesurant l’exigence de travail psychique, de travail de transformation, imposés aux processus tertiaires (A. Green) de chacun, mais sans doute tout particulièrement de ceux de l’analyste qui est alors « porteur » de la question de l’organisation d’ensemble. Il ne peut « choisir » son camp, il doit écouter comment les mises en signe, en scène et en sens, de l’un et l’autre plan se correspondent, se co-répondent ou semblent s’ignorer.
Ce dispositif à deux plans me paraît être l’une des caractéristiques centrales des consultations thérapeutiques familiales, comme j’essaierai de le développer dans la réflexion qui va suivre, ce dispositif ouvre la question majeure de la « capacité d’être seul en présence du couple » considérée comme organisateur essentiel du déploiement familial de la constellation œdipienne. C’est cette question qui configure fondamentalement le transfert spécifique que les familles tentent d’adresser aux consultants familiaux, c’est son organisation progressive qui représente l’horizon élaboratif du travail analytique qui peut alors être entrepris.
En d’autres termes, quand des familles consultent pour elles-mêmes, comme telles, ou pour l’un de leurs membres, il s’agit alors le plus souvent d’un enfant, c’est toujours que quelque chose de cette correspondance, du dialogue à deux voies que met en place la « capacité d’être seul en présence du couple », et de l’articulation sexuel adulte/sexuel infantile qui se trame à travers leurs échos mutuels, est en souffrance d’intégration. L’espoir, celui qui motive la consultation, est alors que le consultant, ce « supplément familial » momentané, ce « suppléant familial » transitoire, aide à une relance plus « transitionnelle » et plus économique de la circulation et de l’articulation des formes et manifestations du sexuel adulte à celles du sexuel infantile.
Quand les familles ne consultent pas, ce qui est quand même la plus fréquente des conjonctures, elles organisent ou manquent à pouvoir organiser, des équivalents dans la vie familiale quotidienne.
 
SCÈNE DE LA VIE FAMILIALE : AU SALON
 
 
On pourrait faire une typologie des lieux familiaux à partir desquels se dramatisent et prennent forme les grandes problématiques de la vie pulsionnelle, du moins quand les familles ont les moyens de distribuer ainsi, « topiquement », entre différents lieux, les enjeux principaux de l’organisation pulsionnelle [3]. La chambre des parents est ainsi classiquement le lieu où s’incarne pour l’enfant, mais aussi pour les adultes, le rapport aux énigmes et passions de la sexualité adulte, le rapport à l’intime, la salle de bain celui où la question des autoérotismes et de l’articulation autoconservation/autoérotisme se déploie le plus aisément, la cuisine ou la salle à manger celui où l’organisation du « partage pulsionnel » trouve son essor le plus fréquent, le chevet du lit des chambres d’enfant celui où tente de s’aménager la dramatique de l’inclusion/exclusion qui, au moment du coucher, active et menace de perturber la zone de l’endormissement, etc. Le salon est souvent l’espace intermédiaire entre l’intime de la vie familiale et celui de son partage socialisé, l’espace où l’on s’invite à partager une part d’intimité, avec les étrangers, des amis étrangers, mais aussi les familiers.
C’est samedi en début d’après-midi, l’heure du café, pris au salon, le seul moment de la semaine où le travail n’appelle pas les parents, où l’urgence d’un départ de l’un ou l’autre ne fait pas sentir sa pression. On a le temps. Les enfants, œdipiens, latents, ne boivent pas, bien évidemment, de café, mais ils sont là présents. Présents physiquement, mais présents aussi dans les projets d’organisation de l’après-midi qui sont au centre de la conversation qui s’ébauche entre les deux membres du couple parental : il faut acheter un vêtement, des chaussures par exemple, en plus du bahut repéré chez le marchand. Les enfants sont installés sur le fauteuil, répartis comme il se doit entre père et mère, avec père et mère, souvent dans le fauteuil partagé avec l’un ou l’autre. Ils ne sont pas exclus, pas inclus non plus, la conversation se déroule entre parents mais elle peut aussi inclure l’avis particulier de tel ou tel membre de la famille. Conversation ordinaire en somme, pour paraphraser le titre du livre de Winnicott, quotidien commun.
Un peu plus tard la conversation a, petit à petit, associativement, glissé, la question des achats a entraîné le thème de l’argent, mobilisé une certaine valence pulsionnelle, les enfants ont quitté les fauteuils parentaux, ils sont maintenant assis sur le tapis, légos, poupées, petites voitures et autres jouets ont été diligentés des chambres et ont fait leur apparition auprès d’eux, là sur le tapis. Les enfants se font oublier, ils sont à leurs jeux, les parents commencent le leur. Timidement tout d’abord, les enfants sont là présents et l’on ne parle pas des affaires des adultes en leur présence. Mais plus le temps passe et plus le couple se « retrouve », le couple se retrouve « seul », en présence de l’enfant, la conversation s’échauffe, se pulsionnalise un peu plus, on oublie la présence discrète des enfants, le sexuel adulte infiltre de plus en plus l’échange, le marque de son empreinte spécifique, la fantasmatique centrale et idiosyncrasique du couple, de ce couple là, se met en scène et commence à se dramatiser, les parents « s’oublient » ou plutôt ils oublient qu’ils sont en présence des enfants, ils oublient qu’ils sont là comme parents, ils se retrouvent dans leurs particularités de « couple », de couple sexué, de couple sexuel.
La scène est dressée, le couple d’un côté, les enfants qui jouent de l’autre, les paramètres du sexuel adulte d’un côté, d’une pulsionnalité marquée par la traversée de l’adolescence et de la mise en crise de la pulsionnalité par celle-ci et la potentialité orgasmique qui la caractérise [4], les paramètres du sexuel infantile de l’autre, son insuffisance à trouver une voie spécifique pour l’éconduction du sexuel, sa nécessité de trouver dans la représentation une voie « sublimatoire » de satisfaction partielle. Si la scène « chauffe » trop, si les enfants ne sont pas capables de rester « seuls en présence du couple », une « dispute » entre enfants, une « bêtise » faite par l’un d’eux, ou quelque autre événement disrupteur viendra rappeler la menace de débordement qui se profile et interrompre l’échange du couple, ou le faire bifurquer en une forme de rapport parent/enfant.
La question essentielle, la paradoxalité spécifique, de l’économie du groupe-famille est là présente : Comment articuler le sexuel adulte et ses caractéristiques intrinsèques avec le sexuel infantile ? Il ferait beau ne voir le sexuel adulte ne s’exprimer que dans la « chambre des parents », à l’abri du regard et de la présence de l’enfant, dans un lieu qui exclut l’enfant de l’excitation liée aux conditions de la rencontre du couple comme couple sexué. La vie familiale fourmille de situations, qui, bien que « socialisées », laissent filtrer des fragments plus ou moins importants de représentations investies ou même d’agir directement issus et dérivés de la relation sexuée et sexuelle du couple. La question de la scène primitive et de l’organisation de son concept ne se pose pas seulement dans les termes d’une scène dans laquelle l’enfant est exclu, même si elle se pose « typiquement » comme cela. Elle se pose aussi dans les termes de scènes où l’enfant est présent et confronté aux effets sur lui des particularités de la relation pulsionnellement investie du couple de ses parents, c’est-à-dire de scènes dans lesquelles, sans être formellement inclus et impliqué (il ne s’agit pas de la question des « parents combinés »), il est néanmoins le témoin privilégié.
Entre l’exclusion vécue par rapport aux relations typiques de la chambre des parents et l’inclusion au sein des « scènes de ménages » ou des différentes formes dramatisées dans la vie familiale de la « passion pulsionnelle » du couple, doivent être insérées des formations intermédiaires, qui prennent corps dans la vie familiale et qui ont une importance tout à fait considérable dans l’élaboration et la construction de la représentation interne du couple sexué et du fantasme de la relation qui l’organise.
 
LA CAPACITÉ D’ÊTRE SEUL EN PRÉSENCE DU COUPLE
 
 
La famille est une institution destinée à traiter et organiser les effets de la générativité de la sexualité adulte. La famille est l’organisation sociale destinée à permettre que se dramatise, se mette en jeu et en scène, voire en sens, la matrice de la question de l’engendrement, qui, ramenée à sa forme la plus aride et abstraite s’énoncerait ainsi : la différence des sexes produit une différence de génération qui produit une différence dans le sexuel.
Quand le sexuel ouvre sur la reproduction, quand l’amour engendre une descendance, il engendre aussi une différence dans le sexuel, il interroge les fondements et énigmes de la création. Le couple sexué est au cœur de la famille, au centre de son organisation, le couple sexué « produit » la famille, mais il rencontre en permanence la question de l’effet du sexuel sur la différence de génération, c’est-à-dire la question de la différence entre le sexuel infantile et le sexuel adulte. Bien sûr cette question, celle de la différence entre le sexuel et la sexualité infantile et le sexuel et la sexualité adulte, différence qui est sans doute le parent pauvre de la théorisation psychanalytique toujours plus prompte à s’emparer de la question dite de la « double » différence – différence des sexes et différence des générations –, bien sûr cette différence est aussi interne à chacun des acteurs de la vie familiale. Mais dans le vif des scènes qui s’y trament, elle tend à se mettre en scène et à déployer ses effets entre les sujets en présence tout autant qu’à l’intérieur de leur intimité psychique.
S. Ferenczi (1932) [5] a essayé de cerner l’essentiel de cette différence autour de l’opposition « langage de la passion » adulte, « langage de la tendresse » infantile. La différence ne passe peut-être pas entre tendresse et passion comme S. Freud, qui a plutôt quant à lui mis l’accent sur les voies spécifiques de décharges et liaisons pulsionnelles, et en particulier sur l’absence de système d’éconduction spécifique dans la sexualité infantile, invite à le penser.
Il existe une « passion » infantile comme il existe une tendresse au sein de la sexualité adulte, mais il ne s’agit peut-être pas tout à fait de la même tendresse ni de la même passion. La potentialité orgasmique qui caractérise l’accession à la maturité sexuelle de l’adolescent, modifie profondément le rapport à la tendresse tout autant qu’à celui de la passion, il en modifie le sens dans l’économie pulsionnelle d’ensemble.
 
L’OBJET-COUPLE
 
 
Les théoriciens français du groupe (J.-B. Pontalis [6] puis D. Anzieu [7] et R. Kaës) [8] ont mis en évidence l’existence d’un « objet » spécifiquement investi comme tel dans les situations groupales : « l’objet-groupe ». Ils ont habitué la pensée à l’idée que l’objet pouvait être composé d’un ensemble, d’une pluralité de sujet rassemblés et relié par un mode de lien et de rapport spécifique. Parallèlement, R. Lang et plus tard les théoriciens psychanalytiques de la famille ont aussi insisté sur l’investissement et l’introjection d’une famille, d’un « objet-famille », conteneur et articulateur des principaux protagonistes et acteurs de la trame et de la configuration œdipienne de chacun. A. Green a souligné à son tour cette particularité des « objets » dans la théorie psychanalytique et a étendu aux processus psychiques l’utilisation de la catégorie de l’ « objet ».
Le « couple » aussi est un « objet » dont la construction et l’investissement ont aussi une histoire dans l’économie libidinale infantile et adulte. Quand l’enfant est confronté, à l’orée de la crise œdipienne, aux impasses de l’organisation de sa vie pulsionnelle « autoérotique », solipsiste, quand il est confronté à l’impasse de la mise en acte du projet d’une économie pulsionnelle qui instaurerait le « tout, tout de suite, tout seul, tout ensemble, tout en un » comme forme idéale, il transfère sur la représentation du couple de ses parents réunis la réalisation de son idéal.
Classiquement, on situe dans l’organisation du fantasme originaire de la scène primitive le moment pivot de ce transfert et de la constellation relationnelle qu’il configure. Cependant les cliniciens de la première enfance mettent en évidence l’existence précoce de schèmes relationnels « d’être avec » qui, sans doute, sont des précurseurs de la configuration libidinale dans laquelle le couple sexué devient l’objet même de la visée pulsionnelle.
Le couple est cet objet idéal, « tout en un », dans lequel les deux sexes peuvent être réunis, dans lequel décharge et plaisir de la décharge se combinent avec lien et plaisir de la liaison, dans lequel la décharge s’accompagne de liaison, évitant la perte, la castration. Pris séparément le père, la mère peuvent avoir dévoilé leurs limites, réunis en couple ils forment une entité sans manque, une « solution » aux impasses narcissiques des organisations antérieures. Dans l’acmé de la crise œdipienne, c’est le couple sexué et sa construction qui est au centre des mouvements pulsionnels.
La vie familiale va alors être la scène où la conquête du couple va déployer ses formes. L’enfant qui entre dans cette problématique, qui vient « d’inventer » l’objet-couple, projeté sur le couple de ses parents comme « solution » à l’impasse narcissique de son économie libidinale, va partir à la conquête paradoxale d’une place au sein d’un objet qui se construit dans et par son exclusion. Avant d’être une problématique intrapsychique, une problématique fantasmatique qui déploie ses formes dans l’univers représentatif, c’est souvent en acte, dans les rapports familiaux, que vont se dramatiser ses configurations. La famille, « l’objet-famille », se construira dans la rencontre entre ce projet œdipien de construction et conquête du couple et les différentes stratégies de sa mise en œuvre, et les réactions relationnelles et fantasmatiques que les parents, comme couple parental sexué, vont apporter ou fournir en réponse.
La première stratégie classiquement mise en place va être de tenter « d’exclure l’exclusion », tout moment, toute situation où le couple parental risque de se retrouver « seul », excluant l’enfant, va être « attaqué » ou entravé, l’enfant cherchant à se retrouver « au milieu » du couple, en son centre [9]. Les enfants répugneront à se coucher et à laisser les parents seuls, souhaiteront à l’inverse ne s’endormir que si les parents sont tous deux réunis au chevet de leur lit, ou alors ils tenteront de rejoindre les parents réunis dans le lit conjugal et de s’installer entre eux, autant pour entraver tout commerce sexuel éventuel qui ferait resurgir l’exclusion, « entre les parents » signifiant alors les séparer, que pour les tenir unis et réunis autour de soi, « entre les parents » signifiant alors être le lien qui les unis. Cette stratégie qui ne marche généralement que très partiellement, se combine et se conflictualise avec la stratégie qui consiste à tenter de créer un conflit entre eux et pouvoir tenter une alliance avec l’un ou l’autre à cette occasion. Séparer le couple pour faire lien et couple avec l’un ou l’autre des deux parents, former un couple adverse à son tour, un couple différent. Je n’insiste pas, tout cela est classiquement décrit dans l’analyse de la constellation œdipienne. On souligne moins par contre que, si le fantasme de la scène primitive est un fantasme dans lequel l’enfant assiste « à la scène de sa propre conception » (S. Freud, 1916), quand il tente de créer un couple avec l’un ou l’autre de ses parents, il tente du même coup de participer à sa propre conception, avec les avantages, il se crée lui-même, et les inconvénients, il s’auto-engendre, d’une telle « solution ». Et le souhait de s’approprier l’un des deux objets parentaux menace toujours ainsi d’être retourné dans la crainte de tomber à la merci du désir de celui-ci. Exclure le tiers pour faire couple engendre les effets dissolvants de la menace de perte du tiers.
Les psychanalystes l’ont souligné depuis longtemps, la situation œdipienne n’a pas d’issue comportementale ou interactionnelle, même si celles-ci ne peuvent éviter d’être mises en œuvre. Le « jeu » relationnel de la constellation œdipienne ne peut éviter de se déployer, et ceci pour plusieurs raisons aussi essentielles les unes que les autres.
Tout d’abord, la dramatisation dans la vie familiale du « jeu » de l’œdipe et de l’exclusion du tiers, son transfert sur les scènes de la vie familiale, vont seuls rendre possibles son élaboration progressive et sa maturation. C’est dans et grâce à cette mise en jeu effective que l’enfant va éprouver et laisser se déployer en lui l’effet des différentes positions subjectives qu’il permet d’occuper, c’est là qu’il va puiser la matière psychique de ses configurations fantasmatiques, qu’il va puiser l’expérience intersubjective grâce à laquelle s’alimenteront ses fantaisies autoérotiques et leur déploiement dans les jeux et rêves autosubjectivants.
Mais pour cela il faut, bien entendu, que le couple parental « survive » aux attaques portées à son endroit, qu’il soit atteint et qu’il « survive », qu’il soit « détruit » et qu’il se reconstitue, se reconstruise. Il faut que l’enfant puisse expérimenter aussi bien l’ensemble du jeu pulsionnel qu’il peut engager, sans désorganisation excessive, dans l’entreprise et en même temps que l’objet-couple tienne malgré tout « suffisamment bien ».
Enfin dans la mesure où le couple représente le potentiel créatif, celui qui incarne l’engendrement, la « solution » aux impasses du narcissisme premier, il est nécessaire non seulement qu’il « survive » mais qu’il se transforme, s’ajuste, face aux déploiements œdipiens de l’enfant. Il sera aussi « trouvé » dans sa réalité et sa valeur organisatrice dans la mesure même de sa survivance et de son ajustement, dans cette dialectique se construira ainsi, pour l’enfant, la possibilité de trouver-créer une place symbolique dans sa configuration.
C’est aussi dans la mesure où l’enfant aura pu, à l’occasion des déploiements du jeu de l’œdipe, mesurer à la fois ses « pouvoirs » et leurs limites que la reprise de la constellation œdipienne au sein des auto-érotismes et des représentations fantasmatiques pourra prendre forme et valeur. Ce qui peut se « construire » dans la vie fantasmatique permet l’épargne d’un engagement passionnel dans l’interaction et le comportement. L’organisation progressive et la secondarisation des formes dites de la scène primitive soulagent la vie relationnelle d’une partie du poids du caractère passionnel de ses enjeux. À la place des mises en acte intersubjectifs et interactifs, un « jeu » relationnel peut prendre le relais.
Nous pouvons maintenant revenir dans le salon du début de notre réflexion, dans le salon ou dans la salle de consultation familiale. La régulation de la question de « la capacité à être seul face au couple » témoigne de l’état de l’organisation interne de la fantasmatique liée au couple et à l’objet-couple, elle témoigne de la transitionnalisation du couple interne et du couple externe. En d’autres termes, quand la représentation interne de l’objet-couple a pu suffisamment s’organiser, commencer à s’organiser, l’enfant dispose d’un « couple » interne qui lui permet de réguler une partie de son organisation pulsionnelle, qui lui permet de s’auto-créer et de se « produire » dans le jeu représentatif et auto-représentatif. Il acquiert ainsi une certaine indépendance par rapport au couple effectif de ses parents, une certaine « dissolution » de l’œdipe est envisageable dans la mesure où c’est dans l’espace interne et non plus dans la dramatisation intersubjective qu’une certaine régulation peut être trouvée. La dissolution de l’œdipe n’est pas une disparition du complexe d’Œdipe, c’est la distribution, sur deux scènes différentes de la relation au couple actuel et de la relation à la représentation interne de l’objet-couple, comme telle transférable sur différents objets. C’est l’organisation de la crise œdipienne sur la scène interne, l’organisation des représentations, leur « production » et leur « organisation », qui hérite de la constellation familiale intersubjective de la famille de l’origine, et se rend ainsi relativement indépendante de celle-ci.
Confronté à la réalité et à l’actualité d’une relation du couple parental qui engage des enjeux liés à leur sexualité adulte, l’enfant peut différencier, ou commencer dans une certaine mesure à différencier, sa représentation interne de l’objet-couple, indispensable à son organisation psychique, et la perception du couple « actuel ». Une double scène se trame alors qui relie et sépare l’actualité perceptive de la relation du couple et la représentation que l’enfant peut en tramer dans son for intérieur. Il est capable « d’être seul en présence du couple », pour autant, bien sûr, que les enjeux pulsionnels engagés dans l’actualité de la relation du couple ne débordent pas ses capacités de liaisons représentatives internes. Il va de soi, en effet, que cette capacité reste relative à l’intensité des affects et motions pulsionnelles engagées.
Les consultants familiaux qui sont régulièrement confrontés à cette problématique savent bien comment leur capacité de continuer à penser ce qui se trame lors des consultations familiales, peut être mise à mal quand l’intensité des mouvements passionnels engagés atteint un certain seuil. Ils sont mis à la place fantasmatique des enfants confrontés à un excès d’excitation qui ne peut être lié par les seules ressources représentatives habituelles et entraîne l’urgence de « solutions » complémentaires, exacerbation de l’activité « théorique sexuelle infantile », intervention médiatrice ou séparatrice, déchirement interne, etc.
Les thérapeutes familiaux systémiques ont créé un dispositif, avec vitre sans teint et cothérapeute extérieur, pour tenter de maintenir ou de rétablir les écarts topiques nécessaires pour le maintien d’une certaine capacité représentative, les thérapeutes psychanalytiques n’ont eux comme seul recours que leur capacité d’élaboration contre-transférentielle et intertransférentielle s’ils sont en couple thérapeutique, pour continuer de contenir ce qui se décharge et se délie en leur présence.
 
CAPACITÉS D’ÊTRE SEUL
 
 
Dans toutes les phases intermédiaires du processus d’élaboration et de symbolisation, la problématique de la capacité d’être seul face à sa pulsion en présence de l’objet déploie l’une ou l’autre de ses formes.
D’abord rencontrée dans la relation à l’autre, comme un moment clé de l’accession à l’individuation, c’est la forme princeps que Winnicott (1958) [10] a décrite, elle prend ensuite la forme de la capacité d’être seul en présence du couple, elle organise alors, comme nous venons de le voir, une issue fondamentale à la question des relations triangulées et de l’exclusion du tiers qui les caractérisent, elle prend enfin, à l’adolescence, la forme d’une capacité à paraître seul face au groupe [11], dont j’ai proposé, à la suite de Freud, de faire le point-pivot de l’accession à la psychologie individuelle véritable.
Au-delà de l’opposition présence/absence, au-delà de l’opposition de l’être avec et de la solitude, les expériences subjectives de la lignée « capacité d’être seul en présence » ont une fonction essentielle dans le jeu de la différenciation de la perception et de la représentation psychique, jeu dans lequel l’appropriation subjective trouve l’un de ses ressorts les plus fondamentaux et la symbolisation l’une des occasions les plus fécondes de ses déploiements.
En effet, le premier travail de différenciation entre perception investie – l’investissement perceptif peut aller jusqu’à l’hallucination – et la représentation psychique, suppose à l’origine un va-et-vient possible entre représentation, et alors l’objet doit pouvoir être oublié, halluciné négativement, absenté, et perception, et alors l’objet doit être perceptivement présent. Ce va-et-vient n’est possible que si l’objet est à la fois absent, il peut être représenté, et présent, il peut être perçu, que s’il peut être successivement, quasi simultanément, représenté puis perçu. Il n’est possible que si l’objet peut être absenté, que s’il se laisse absenter, ce qui suppose un objet discret, c’est-à-dire un objet qui ne présente pas d’exigences pulsionnelles personnelles. Mais cela n’est possible aussi que si le commerce interne avec la représentation de chose de l’objet hérite suffisamment des satisfactions prises avec l’objet, que si celles-ci ont été suffisamment effectives, que si le développement de l’activité représentative de reprise auto-érotique, bien différente des auto-sensualités et autres procédés auto-calmants qui n’impliquent pas d’activité représentative complexe et créative ni d’introjection, fournit un succédané efficace à la réalisation effective du désir. Ces conditions [12] sont celles qui président aux premiers temps de l’organisation de l’autoérotisme, ceux qui prennent la forme « capacité d’être seul en présence de l’autre ».
La capacité d’être seul en présence du couple suppose d’autres capacités que seule une traversée suffisamment organisatrice de la crise œdipienne rend possible. Elle suppose en effet que la représentation ait pu prendre la valeur d’un véritable but pulsionnel, opposable, au sein de la sexualité infantile, aux réalisations effectives du désir, ou aux actualisations perceptives. Autrement dit, il faut que l’activité représentative propose un degré de satisfaction au moi tel que, plutôt qu’encourir une menace de castration ou de désorganisation, il puisse préférer la représentation à l’aventure de la conquête d’un accomplissement pulsionnel hasardeux face au couple présent. Il faut donc aussi que le surmoi post-œdipien puisse différencier ce qui peut être réalisé en pensée, et en pensée seulement, en parole et en parole seulement, ce qui déjà implique un mode de réalisation intersubjectivement engagé, et en acte enfin, c’est-à-dire, au fond, que la différence entre les divers modes d’accomplissement des motions pulsionnelles puisse être effectivement acquise.
Il faudrait peut-être, pour finir, compléter la série en spécifiant que l’orée de l’âge adulte, repliant la capacité d’être seul face au groupe sur le premier groupe connu et le couple qui l’organise et le met en tension, se caractérise peut-être par la « capacité à être seul face à sa famille d’origine ». Quand l’adolescent, devenu jeune adulte et suffisamment « séparé » de l’univers familial, par un voyage, des études qui l’éloignent de la maison familiale, la construction d’un couple, la prise d’indépendance d’un habitat séparé ou toute autre séparation temporelle et/ou géographique significative, c’est-à-dire quand la famille concrète a perdu son caractère de formation transitionnelle vers le socius, quand un deuil suffisant de l’encadrement familial a dû être accompli, et que l’adolescent alors devenu jeune adulte revient et retrouve, fort de ses expériences acquises au loin, l’univers familial, il lui reste encore à faire reconnaître la réalité de la maturité acquise loin des siens. La capacité d’être seul face à sa famille va se jouer fondamentalement dans la capacité acquise de faire valoir, sans violence ni véhémence, sans révolte ni agression, sans arrogance ni angoisse, avec la suffisante tranquillité de ceux qui peuvent se laisser simplement être comme ils se sentent, des différences significatives d’idéologie, de mentalité, d’opinion, ou de style de vie. Elle va aussi se mesurer dans la manière dont ses parents, chacun séparément mais aussi en couple, « survivent » à leur tour en présence du couple génératif qu’il peut maintenant former et de la troisième génération qui se profile alors.
Le meurtre de l’univers familial, dans l’essentiel de ses caractéristiques infantiles ou adolescentes, est alors accompli, le jeune adulte peut, à son tour, être en couple face à sa famille d’origine, fonder sa propre famille avec la liberté nécessaire pour que celle-ci reproduise l’histoire mais ne la répète pas à l’identique.
 
NOTES
 
[1] M. Berger, 1986, Entretiens familiaux et champ transitionnel, PUF, et M. Berger, 1987, Pratique des entretiens familiaux, PUF.
[2] D. Anzieu, 1975, Le groupe et l’inconscient, Paris, Dunod.
[3] Il n’en va pas en effet toujours ainsi, j’ai pu évoquer (R. Roussillon, 1999) les effets de confusion sur le fonctionnement psychique d’un analysant, de l’existence d’une pièce unique, d’une pièce « à tout faire » dans laquelle nourrissage, lavage, évacuation, sommeil... étaient intriqués et confusés dans le même lieu.
[4] R. Roussillon, 2000, Les enjeux de la symbolisation à l’adolescence, in Adolescence, numéro spécial Congrès de l’ISAP.
[5] Confusion des langues entre adulte et enfant, in Œuvres complètes, t. VI.
[6] 1965, L’objet-groupe, in Après Freud, Gallimard, Paris.
[7] 1975, op. cit.
[8] 1976, L’appareil psychique groupal, Paris, Dunod.
[9] J.-L. Donnet a pu souligner cette forme dans laquelle, l’enfant bien qu’exclu de fait dans la scène, est néanmoins « au centre » de l’intérêt et des conversations des parents. J.-L. Donnet, « On parle d’un enfant », Revue française de psychanalyse, 1976, no 4, tome XL.
[10] In De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969.
[11] R. Roussillon, 1999, Revue française de psychanalyse, LXIII, 3, 785-801.
[12] Cf. R. Roussillon, 1991, Paradoxes et situations limites de la psychanalyse, Paris, PUF.
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[5]
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[6]
1965, L’objet-groupe, in Après Freud, Gallimard, Paris. Suite de la note...
[7]
1975, op. cit. Suite de la note...
[8]
1976, L’appareil psychique groupal, Paris, Dunod. Suite de la note...
[9]
J.-L. Donnet a pu souligner cette forme dans laquelle, l’e...
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[10]
In De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969. Suite de la note...
[11]
R. Roussillon, 1999, Revue française de psychanalyse, LXII...
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[12]
Cf. R. Roussillon, 1991, Paradoxes et situations limites d...
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