Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130526500
352 pages

p. 729 à 743
doi: 10.3917/rfp.663.0729

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Le trauma aujourd'hui et ses conséquences

Volume 66 2002/3

2002 Revue française de psychanalyse Le trauma aujourd’hui et ses conséquences

Le risque somatique à l’adolescence : révélation d’une potentialité traumatique  [1]

Christine Jean-strochlic 133, boulevard Montparnasse 75006 Paris
La psychothérapie d’une adolescente atteinte depuis son enfance d’un diabète insulino-dépendant, est l’occasion d’évoquer la potentialité traumatique de la puberté avec un questionnement autour de la névrose de comportement et du traumatisme narcissique. Le devenir du masochisme devient central. La contrainte révélatrice de la déliaison pulsionnelle se traduit dans la relation analytique.Mots-clés : Dépression, Puberté, Narcissisme, Comportement, Masochisme. The psychotherapy of an adolescent suffering since childhood from insulin-dependent diabetes, is an opportunity to evoke the traumatic potential of puberty and question behavioural neurosis and narcissistic trauma. The outcome of masochism is a central issue. The revealing constraint of drive defusion is transferred into the analytic relation.Keywords : Depression, Puberty, Narcissism, Behaviour, Masochism. Die Psychotherapie einer Adoleszentin, welche seit ihrer Kindheit an einer insolino-abhängigen Diabetes litt, gibt uns die Gelegenheit, die traumatische Potentialität der Pubertät zu erwähnen, mit Fragen über die Verhaltensneurose und das narzisstische Trauma. Die Entwicklung des Masochismus wird zentral. Der aufschlussreiche Zwang der Triebentbindung wird in der analytischen Beziehung übersetzt.Schlagwörter : Depression, Pubertät, Narzissmus, Verhalten, Masochismus. La psicoterapia de una adolescente aquejada desde su infancia por un diabetes insulino-dependiente, propicia la evocación de la potencialidad traumá tica de la pubertad y el cuestionamiento en torno a la neurosis de comportamiento y del traumatismo narcisista. La suerte del masoquismo se vuelve central. La obligación reveladora de la desligazón pulsional se traduce en la relación analítica.Palabras claves : Depresión, Pubertad, Narcisismo, Comportamiento, Masoquismo. La psicoterapia di un adolescente affetto fin dall’infanzia da un diabete insulino-dipendente, è l’occasione di evocare la potenzialità traomatica della pubertà con un’interrogazione sulla nevrosi di comportamento e del traoma narcisistico. Diventa centrale il destino del masochismo. La coercizione rivelatrice dello slegamento pulsionale si traduce nella relazione analitica.Parole chiave : Depressione, Pubertà, Narcisismo, Comportamento, Masochismo.
“ Sentir profondément quelque chose, c’était créer un abîme entre soi-même et les autres qui, eux aussi, sentent profondément peut-être, mais différemment. ”
V. Woolf, La traversée des apparences.
Si on admet que le risque somatique existe chez tout individu, il est à mettre en relation avec la possibilité ou non de liaison des excès d’excitation. À partir d’un exemple clinique qui conjugue une maladie somatique chronique et une décompensation à l’adolescence, je voudrais réfléchir aux effets sur l’économie psychosomatique d’une éclosion pubertaire vécue selon un mode traumatique.
Avant d’évoquer Anna, je vous rappelle, pour mémoire ce que Freud nous dit des traumatismes dans Mo ïse et le monothéisme : « Les traumatismes ont deux sortes d’effets, des effets positifs et des effets négatifs. Les premiers constituent des tentatives pour remettre le traumatisme en valeur, c’est-à-dire pour ranimer le souvenir de l’incident oublié ou plus exactement pour le rendre réel, le faire revivre... Les réactions négatives tendent vers un but diamétralement opposé... Tous ces phénomènes, les symptômes comme les rétrécissements du moi et les modifications permanentes du caractère ont un caractère compulsionnel... Ils constituent, pour ainsi dire un état dans l’État. »
Nous verrons que tous ces effets vont se retrouver chez cette jeune patiente.
Lorsque je rencontre Anna pour la première fois, je suis frappée par sa stature imposante, plutôt désarticulée et gauche et par son visage extrêmement infantile de « gros bébé joufflu ». Une épaisse frange cache ses yeux et des vêtements amples laissent percevoir un corps rond et boudiné dont aucune forme ne se différencie. Ni homme, ni femme, j’ai le sentiment d’un bébé qui aurait grandi trop vite. Anna a 17 ans et vient me voir sur les conseils de la psychothérapeute de sa mère. Auparavant, elle voyait un thérapeute qui l’a beaucoup aidée dans l’élaboration d’une tentative de suicide liée à des échecs scolaires répétitifs. Anna a deux ans de retard et n’arrive pas à combler ses trous : « Ma tête est vide, ne retient rien. J’ai peur d’être bête. » Elle associe sur son désir de changer de thérapeute parce qu’il voulait modifier le cadre habituel de leurs rencontres : alors qu’elle le voyait une fois par semaine en face à face, il souhaitait qu’Anna vienne deux fois et s’allonge sur le divan. Le fait d’être privée de son regard terrorisait Anna et lui semblait insupportable et dangereux : cela voulait dire qu’elle était folle. Je remarque à ce moment-là qu’elle est rivée à mon regard. Alors qu’elle va continuer à me parler, je me dis que folle et bête, c’est beaucoup mais elle ajoute : « Je suis diabétique. » Anna développe alors sa biographie dans un langage pauvre, cherchant souvent le mot juste qu’elle pourrait utiliser.
Elle est malade depuis l’âge de 4 ans, elle a la même maladie que sa mère mais celle-ci s’est déclarée alors qu’elle avait 25 ou 30 ans, ce qu’Anna trouve très injuste. Elles ont toutes deux un diabète insulino-dépendant qui oblige Anna à se faire trois injections d’insuline par jour. Fille unique, ses parents l’ont beaucoup chouchoutée à cause de son diabète. Son père lui faisait les injections et sa mère lui offrait beaucoup de cadeaux. Elle était plutôt tyrannique et capricieuse, mais cela marchait à chaque fois. Elle pense avoir eu une enfance très heureuse. Tout va basculer lors de l’entrée au collège : Anna a 10 ans et commence sa puberté. Elle part en colonie de vacances avec « L’Aide aux jeunes diabétiques » alors qu’elle n’a jusqu’à présent jamais quitté ses parents. Les vacances sont ressenties péniblement, elle pleurait beaucoup et était constamment humiliée car on exigeait d’elle qu’elle prenne en charge sa maladie et son traitement. D’ailleurs, les médecins vont interdire au père de continuer les piqûres et lui conseillent de favoriser l’autonomie d’Anna, jouant ainsi le rôle d’un tiers qui disqualifie les parents. Ces derniers vont alors obéir et Anna se sent lâchée et abandonnée, elle est seule face à sa maladie et devant elle son passage en sixième. Je remarque, pour ma part, qu’elle met sur le même plan les contrôles médicaux et scolaires. être bête et folle. La folie c’est le diabète...
Pour elle, très rapidement tout va se précipiter : elle devient nulle au collège et se soigne d’une façon anarchique et chaotique. Elle se pique à sa guise sans faire les tests préalables et passe son temps à grignoter tout ce qui lui est interdit. En fait, elle attend désespérément le regard et l’intervention de ses parents et ne peut en aucune façon leur parler de ce qu’elle vit. Vers l’âge de 14-15 ans, elle est devenue obèse mais, fait remarquable, elle n’a jamais présenté un épisode aigu somatique en relation avec son diabète. Elle va alors faire une tentative de suicide, ce qui lui permet d’expérimenter un état comateux qu’elle attendait depuis longtemps, état qu’elle relie à sa maladie sous la forme d’un « accident » hypo- ou hyperglycémique qu’elle a vainement cherché à provoquer dans l’incohérence de ses soins. À sa sortie de l’hôpital, elle est scolarisée dans un institut médical qui prend en charge ses études et son diabète ; c’est ainsi qu’elle va rencontrer sa première psychothérapeute qui lui permettra, dit-elle, de retrouver une estime d’elle mais les soins médicaux restent incohérents. Si on s’occupe d’elle, comme lorsqu’elle était enfant, tout va bien, mais dès qu’on lui attribue cette fonction elle refuse et « s’amuse à faire n’importe quoi ». Lorsque je la rencontre, elle est en fin de seconde avec un projet de réintégration d’une scolarité normale. Elle souhaite apprendre à se prendre en charge, mais ne s’en sent pas la possibilité. Elle passe des heures devant la télévision en mangeant et se plaint d’avoir grandi trop vite. Son seul et unique désir serait de redevenir la petite fille qu’elle était, sachant que ce n’est pas possible mais peut-être... Elle déteste ses parents pour l’abandon qu’elle a ressenti et qui, d’après elle, perdure. Elle ne pourra jamais leur pardonner d’avoir agi comme cela. Elle est triste et rumine des pensées noires. Elle ne peut pas se projeter dans l’avenir car pour elle, il n’y a rien, étant donné qu’elle ne veut pas devenir une femme comme sa mère : « Je ne guérirai jamais de mon diabète, ce que je ne peux pas accepter, enfin, si, s’il n’y avait pas de contrainte. » Elle veut bien venir me voir à la condition que je lui aménage une séance par semaine en face à face. C’est donc à ce rythme que je la recevrai. J’accepte et lui parle de la confidentialité de nos séances par rapport à ses parents. Elle est ravie et me demande de ne pas les rencontrer. Lorsque je lui demande pourquoi elle m’explique que je serais horrifiée par sa mère ; puis d’un air mutin « Je suis grande, n’est-ce pas ? »
Je lui dirai seulement qu’elle souhaite décider à ma place et qu’elle ne me laisse pas libre. Elle sourit.
Pendant les trois premiers mois, Anna ne fait que reprendre sa biographie d’une façon monotone et répétitive. Elle vient à sa séance, mais n’est pas très intéressée par sa cure, d’ailleurs elle ne s’intéresse à rien : elle grignote en permanence dès qu’elle n’est pas à l’école. De nombreux silences émaillent un discours profondément ancré dans la réalité extérieure et le factuel. Elle m’apparaît enfermée dans un discours opératoire : aucun affect, aucune pensée ne semblent exister. De mon côté, je m’ennuie et m’aperçois progressivement que je la désinvestis mais je remarque aussi que je dois faire un effort considérable pour soutenir son regard. S’il n’y a pas de rencontre psychique apparente, le collage corporel visuel est évident, un peu comme si nous étions toutes les deux happées par notre regard ; puis à la fin de la séance il n’y a plus rien et je l’oublie jusqu’à la séance suivante.
Cependant, deux comportements extérieurs vont apparaître dans le plus grand secret. Anna décide de partir faire des fouilles archéologiques pendant ses vacances et se met à fumer, bravant l’interdit médical et parental. Elle ne m’en parlera qu’à la dernière séance avant les vacances et juste à la fin, de façon à m’empêcher d’intervenir. Je garderai le sentiment d’une ébauche de relation psychique sous l’angle de la maîtrise. À la rentrée, Anna est contente. Elle a passé d’excellentes vacances et loin de ses parents a réussi à maintenir son diabète en équilibre. Elle est en première et redoute l’épreuve de français de fin d’année. Une ombre au tableau : son médecin l’a adressée à un collègue qui s’occupe d’adultes. Elle se sent lâchée une fois de plus. Je suis frappée par l’absence totale de liens psychiques. Aucun affect, aucune représentation, c’est une succession d’actes qu’elle rapporte un peu à la façon d’un automate. Mes interprétations resteront toutes plus vaines les unes que les autres. Accrochée à mon regard, elle semble ne rien entendre.
Fait nouveau : je suis, moi, très inquiète, je la sens dévitalisée.
Nous allons rester comme cela pendant six mois, engluées dans une répétition dans laquelle le seul élément qui me fait espérer est son état physique : Anna n’a jamais présenté une quelconque complication aiguë de son diabète malgré l’anarchie de ses soins. Je m’accroche alors à son corps, cherchant la trace d’une vitalité forcément présente, en miroir de son propre accrochage visuel.
Elle me raconte dans ce contexte un rêve qui est le premier de la thérapie, ajoutant même que c’est le premier de sa vie et témoignant du peu d’intérêt qu’elle accorde à sa vie psychique.
« Je suis convoquée à l’hôpital en urgence, j’arrive dans une chambre blanche dont les murs sont vides et les fenêtres ont des barreaux. Au milieu se dresse un lit avec une femme dedans. Il s’agit d’un corps dont la peau est transparente mais l’intérieur est vide. Des tuyaux sortent de la bouche, de la trachée et du bas du ventre, ils sont remplis de liquide. Une perfusion fait entrer un liquide rouge. La femme se retourne en entendant Anna qui constate alors que cette femme n’a pas d’yeux, mais qu’elle lui sourit. »
Anna est interloquée par ce rêve. Elle ne pensait pas pouvoir imaginer des choses pareilles, c’est un peu comme si se révélait à elle quelque chose qu’elle n’envisageait pas. Dans la mesure où une telle femme ne peut pas exister dans la réalité, elle est obligée d’admettre l’existence de quelque chose en elle à l’origine de ce rêve. Je suis frappée par l’emploi de mots comme « étonnement », « découverte », « révélation », un peu comme une naissance à un monde interne.
Pendant plusieurs mois, les séances vont être guidées par l’impact de ce rêve sur elle. Très curieuse, elle ne le lâchera pas, parce qu’elle veut le décortiquer. Nous évoquerons beaucoup le corps de sa mère qui lui apparaît comme dégoûtant et monstrueux ; un peu comme le corps vide de cette femme dont les organes ont progressivement pourri à cause du diabète. Lorsqu’elle regarde sa mère, elle ne peut que contempler ce qu’elle risque de devenir. Les affects sont rares, mais son discours reste le plus souvent assez désarticulé, comme une dissertation sur un sujet précis. Je ferai tout mon possible pour envelopper ses phrases, m’opposer à ce sentiment d’enveloppe vide et pour que nous soyons ensemble. Une peau pour deux, une parole, un regard pour deux.
Après un temps assez long de régression partagée, Anna développe des pensées autour de la découverte de la maladie de sa mère :
Rappelons que dans l’enfance d’Anna les soins, en particulier les piqûres, lui étaient dévolus. Elle commence à se raconter des histoires qui ont toutes lieu dans un avion. Le père prend les commandes pour faire atterrir l’avion car sa femme est dans le coma. Sa mère est la seule survivante d’un accident car le coma l’a sauvée. Son père fait sortir tous les passagers pour transformer l’avion en un hôpital dont il est le médecin-chef. La maladie s’origine dans une scène primitive où le père serait responsable de la maladie de sa femme.
Lorsque j’interrogerai Anna sur le rôle de l’avion, elle me dira qu’elle n’en sait rien, livrant un élément qui me semble aujourd’hui très important. Anna ressent ses pensées comme contraignantes, elle ne peut pas les arrêter. C’est toujours l’avion qui apparaît en premier, tout part de là. Elle s’interroge beaucoup sur la convocation en urgence de son rêve. C’est la temporalité qui intervient et elle associe sur la convocation qu’elle aura à la fin de l’année pour son examen. Elle est très inquiète à l’idée de cette convocation qu’elle relie à la proximité de ses 18 ans. Il s’agit pour elle d’échéances auxquelles elle voudrait échapper. Le temps l’enferme et l’isole. Elle est en classe avec des ami(e)s de 16 ans alors qu’elle se sent très différente, elle a perdu ses anciennes amies qui sont en faculté et elle s’ennuie beaucoup. L’échec scolaire reprend le dessus et un marasme total se réinstalle. Je reste la seule personne à qui elle peut parler de son découragement qui envahit progressivement tous les domaines. Cependant, dans le transfert nous allons découvrir dans des moments de silence prolongé qu’Anna protège une relation à son père qui s’est un peu réinstallée. Si ce dernier est seul avec elle, elle peut discuter avec lui, mais se sent murée face à sa mère ou au couple de ses parents. Elle évoque souvent un autre personnage : son médecin apparaît compréhensif devant son attitude face au diabète ; elle est très étonnée et reconnaît qu’elle aimait bien les conflits avec l’équipe pédiatrique qu’elle adorait provoquer. Un lien s’établit ici entre ses souvenirs d’enfance et la tyrannie qu’elle exerçait face à ses parents et son comportement avec l’équipe médicale. L’idée d’un refus de « nourrir » sa tête se fait jour dans une tentative de rapprocher l’échec scolaire et son traitement : « Je ne donne pas d’insuline à ma tête, dit-elle, je m’empêche de réussir. » Ici l’évocation de son père, lui-même en difficulté dans ses études, est un moment très important de notre travail. Anna se demande si elle ne lui ressemble pas, puis évoque avec nostalgie les soins paternels à propos de sa maladie dans un contexte de vigilance extrême. Elle a souvent pensé qu’elle n’aurait jamais été malade si elle n’avait pas été une fille : être un garçon comme son père. Dans cette perspective, elle demande à son père de l’aider et leur collaboration excluant la mère sera très précieuse à Anna. Ayant le projet de changer le cadre de sa chambre, Anna décide de jeter tous les objets qu’elle avait conservés de son enfance. Elle va alors découvrir de nombreux dessins d’elle petite, et qui lui plaisent beaucoup. Elle se souvient que de 5 ans à 10 ans, dès qu’elle avait cinq minutes de liberté elle dessinait. C’était son occupation favorite. Il y a, me dit-elle, beaucoup de paysages et des avions qui « piquent » du nez, non pour rejoindre la terre mais aller le plus près possible du soleil. Elle décide de se remettre à dessiner et s’inscrit même à un cours du soir. Elle me dira un jour que son professeur, à qui elle a montré ses dessins d’enfant, lui a parlé d’un décalage entre un côté très infantile actuel et un côté hypermature de son enfance. Elle s’interroge alors sur ce qu’elle est : adulte dans une enveloppe d’enfant ou enfant dans une enveloppe d’adulte ? J’emploie à dessein le mot enveloppe car c’est le sien. Alors que ses dessins sont en noir et blanc, Anna découvre la couleur et se met à peindre avec frénésie. Mais elle a besoin d’envelopper ce qu’elle fait. Elle me décrira longuement que chaque personnage, chaque objet est entouré d’un cercle qui le finit. Sans l’avoir remarqué, elle retrouve lorsqu’elle m’en parle les mêmes expressions que pour ses histoires : C’est contraignant, je ne peux pas faire autrement. Si ce trait n’est pas fait, ce n’est pas fini.
Enfin des succès se profilent dans l’univers d’Anna. Elle réussit son permis de conduire et a d’excellentes notes à son examen. Pendant les vacances, elle connaît sa première relation amoureuse et tout se passe très bien à condition de ne jamais parler de son diabète et d’aller faire ses piqûres dans les toilettes. En fait, cela fait longtemps qu’elle se pique dans ce lieu. L’idée de faire sortir et entrer quelque chose dans son corps lui plaît. Tout est merdique de toute façon. Pour ma part, j’essaie de mettre ensemble l’espace clos et petit des W.-C., l’enveloppe des dessins, le rêve et l’idée d’avion, mais je n’en dirai rien, privilégiant la reprise du processus évolutif en cours. En effet, Anna me décrit alors la qualité de ses relations sexuelles qui sont très agréables mais soumises à une contrainte : le noir de la chambre, son ami ne doit en aucun cas voir la peau de son ventre qui lui semble trop abîmée : craquelée comme une orange ou ridée comme une sorcière ou encore trouée comme une pomme contenant des vers.
Mais la dépression reprend vite le dessus. Anna a de nouveau des notes catastrophiques et « oublie » une injection sur deux. Si elle mange moins et a arrêté de fumer, elle n’est satisfaite de rien. Elle a remplacé les heures passées devant la télévision par la peinture qu’elle travaille enfermée dans sa chambre. J’ai le sentiment que de nouveau elle me « file entre les doigts » et ce pendant de longs mois. Mais trois événements vont se profiler et me permettre de maintenir mon investissement : Anna se met à manquer des séances : elle avait trop de travail ; en fait elle reconnaît très vite qu’elle cherche à me provoquer et à me faire réagir, répétant ici son comportement avec les médecins ou ses parents. Si elle n’est pas là, je parle au vide, je ne peux la soigner, donc je ressens ce qu’elle vit dans son incapacité à s’occuper d’elle. Elle m’abandonne comme ses parents l’ont fait pour elle. Une idée va dominer ce tableau : c’est la contrainte. Elle ne peut pas venir, comme elle ne peut pas se piquer et enfin comme elle ne peut pas travailler. C’est comme un rituel en négatif qu’elle oppose aux rythmes de son enfance ponctués par les soins paternels. Elle imagine que ce devait être très contraignant pour son père mais négative la contrainte. C’est dans ce contexte que son médecin lui parle d’un autre type d’insuline qui lui permettrait de n’avoir que deux injections par jour, mais ce changement nécessite une surveillance très étroite. Anna décide alors de prendre son traitement en main mais s’absente de plus en plus. Il s’opère alors une internalisation du diabète qui était jusqu’à présent projeté sous la forme d’un double extérieur dont elle ne s’occupait pas mais un clivage apparaît entre sa tête et son corps ; si elle se soigne au sens de placer le double diabétique en elle, elle ne peut plus ou rarement me voir. Elle me dira que je suis devenue l’insuline qu’elle refuse à sa tête. Je suis assez inquiète, mais je m’apercevrai que notre relation est toujours très présente, même dans l’absence. Quand je suis découragée et que je me dis que le mieux serait peut-être d’arrêter, Anna revient et vérifie que je suis toujours là pour elle. Autrement dit, elle s’identifie à sa présence en moi alors qu’elle est absente. Dans le même mouvement elle se décolle de mon regard, établissant un objet interne dont la stabilité la rassure et la protège de toute sa destructivité. Elle a avec son ami une relation dont la dimension sadomasochiste est très présente, ce qui l’amuse beaucoup. Elle provoque, humilie avec plaisir puis console et vérifie là encore que l’objet n’est pas détruit. C’est un peu comme une corde qui ne cède pas et qu’elle oppose à la corde de ses parents qui a cédé. Je m’aperçois en l’écoutant qu’elle est devenue très féminine et même plus agréable à regarder.
Enfin, dernier événement dans cette mutation : la peinture la mobilise énormément, mais ses travaux restent très infantiles, ce qui surprend beaucoup son professeur qui parle d’arrêt de son développement. L’imitation l’occupe beaucoup avec un grand souci de reproduire à l’identique et beaucoup de perfectionnisme ; elle découvrira qu’elle a arrêté de tracer un trait autour de ses dessins sans qu’elle s’en soit rendu compte ; elle a remplacé le trait par une angoisse de perte : elle craint de ne pouvoir reproduire stricto sensu ce qu’elle voit et qu’il manque toujours quelque chose. Elle ne peut penser à autre chose.
Parallèlement, sa créativité devient rituelle. Lorsqu’elle a une œuvre à réaliser, elle occupe tout un temps de l’épreuve à se représenter dans sa tête ce qu’elle va faire afin de pouvoir imiter les représentations qu’elle en a. Ensuite, elle construit un mur autour d’elle pour que personne ne puisse voir son travail. Enfin, quand elle commence à peindre ou dessiner, elle est très excitée en raison du temps qui va lui manquer et remet toujours un travail qui semble inachevé et qu’elle a du mal à rendre.
Peu de temps avant son examen, Anna revient régulièrement à ses séances car l’angoisse de l’échec a pris le dessus et elle rêve beaucoup de cet échec, ce qui la met dans l’obligation de ne plus manquer ses séances.
Ses rêves sont à mon sens un excellent reflet de tout le travail psychique qu’Anna a réussi à accomplir :
— Elle doit montrer son travail à un homme et s’aperçoit alors qu’elle a apporté les dessins de son enfance.
— Elle doit passer une épreuve et part avec un carton contenant ses dessins. En route, elle s’aperçoit qu’elle est en retard et se met à courir. Elle prend le métro et descend très vite les escaliers. Elle se casse la figure et tous ses dessins sont à terre. Il pleut et des gens les piétinent sans les voir.
— Elle doit montrer ses œuvres à un peintre célèbre. Elle arrive essoufflée avec une valise. À chaque fois qu’elle lui montre quelque chose, il veut autre chose et cela n’a pas de fin. Anna est épuisée.
Pour conclure, avant de réfléchir à ce matériel, je dirai juste qu’Anna est partie en vacances retrouver son ami après avoir échoué à son examen et qu’elle s’est remise à faire n’importe quoi avec son traitement. Lorsque je la retrouve en septembre elle a beaucoup maigri, a développé une apparence féminine avec beaucoup de soins mais sort d’une hospitalisation pour un problème rénal et se trouve confrontée à un risque majeur sur le plan visuel.
La phase pubertaire, précoce (10 ans) semble avoir enclenché un état dépressif profond dont Anna ne se sort pas sept ans après. D’emblée, la raison donnée à son état est un traumatisme externe : l’abandon tant physique que psychique de ses parents, ce qui lui permet de rester dans le déni de sa propre vie psychique. Or, nous savons que la crise pubertaire remet en question les acquis du refoulement sous la forme du pulsionnel antérieur dont l’excès doit être négativé. Pour A. Green, l’Œdipe revisité est un fantôme, « un Œdipe fétiche qui se montre en dissimulant la régression véritable, à savoir la régression à un niveau prégénital ».
Anna refuse de s’occuper d’elle-même et proteste contre la charge matérielle que représente la contrainte des soins liés à sa maladie. La perte objectale représentée par l’abandon parental, tant sur le plan médical que scolaire alors que l’excitation pubertaire frappe à la porte, renvoie à la notion de « conjonction explosive » décrite par R. Debray, véritable traumatisme qu’Anna tente de résoudre par un mouvement régressif, une dépression dont la composante narcissique est au premier plan, une inhibition scolaire majeure et une activité de refus du traitement médical. Nous verrons au cours de l’évolution que deux éléments resteront très présents, la dépression et l’attitude active de maîtrise narcissique et d’emprise.
Essayons ici de formuler des hypothèses quant au rôle joué par la maladie dans la structure d’Anna.
Le diabète apparaît alors qu’Anna a 4 ans, c’est-à-dire à la période où se joue la résolution du complexe d’Œdipe. Son père devient le soignant durant toute son enfance et la mère fait des cadeaux pour apaiser les exigences tyranniques de sa fille : l’idée d’une réparation liée à la culpabilité de lui avoir offert le diabète comme premier cadeau apparaît. On peut supposer le maintien d’un lien érotique avec le père et la perdurabilité de l’illusion de toute-puissance que l’entrée dans la phase pubertaire vient détruire.
Dans un travail que R. Debray a fait sur les enfants diabétiques, elle formule l’hypothèse d’une sorte de fixation au niveau d’un Moi corporel en relation au narcissisme primaire du sujet et à l’environnement qui aura été le sien : cette fixation entraverait la construction du Moi psychique.
Or, il semble qu’on puisse parler d’une pathologie du narcissisme primaire et de ce que M. Fain appelle « un narcissisme de comportement ». On pourrait dans cette perspective envisager une décompensation à l’adolescence sous la forme d’une névrose de comportement avec mise en scène d’une valence négative : le refus du travail et la non-soumission au traitement devenant prioritaire.
Ici, il faut reprendre ce que les psychosomaticiens élaborent sur ces notions :
Marilia Aisenstein pose la question « de la mise en place primitive d’un système qui est plutôt de l’ordre du déni » et elle poursuit en évoquant « la valorisation de l’activité et la mise en place “d’un narcissisme de comportement” où la dépression, baisse du tonus vital, se substitue à une passivité inélaborable ». En d’autres termes, elle postule « une défaillance du masochisme primaire intricateur » comme origine possible de ces états rencontrés sous le terme de névrose de comportement.
Claude Smadja envisage l’évolution d’une façon assez proche lorsqu’il propose deux lignées quant au développement pulsionnel d’un sujet. Une lignée hallucinatoire et une lignée traumatique engagée par « défauts majeurs au niveau du narcissisme primaire ». Dans cette lignée, l’hypothèse de Freud concernant « la compulsion de répétition comme obstacle au principe de plaisir » se retrouve très présente. Pour lui, « le fonctionnement opératoire a pour sens de neutraliser une réalité primaire désobjectalisante. Cette réalité contient le projet de la destruction du désir propre du sujet, de sa subjectivité. Elle engage le sujet à devenir étranger à lui-même, à renoncer à son projet pulsionnel ».
J’ai cité cette dernière phrase car les mots employés, pris dans leur versant positif sont significatifs des objectifs mis en jeu à l’adolescence : projet pulsionnel individuel et processus de subjectivation tant au niveau narcissique qu’objectal.
Mais revenons à Anna. Elle va développer un état dépressif avec des comportements autodestructeurs ; c’est-à-dire que la solution psychique est privilégiée devant la menace tant interne qu’externe de la perte d’objet. Anna doit se désimprégner de l’objet parental pour parvenir à la distinction entre ce qui lui appartient en propre et ce qui relève de l’autre ; devant la nécessité de ce travail psychique, elle n’a d’autre choix que d’aller vers la régression, transposant un conflit objectal en un conflit narcissique. Il s’agit d’un état mélancolique avec identification à l’objet perdu. Je n’ai pu ici m’empêcher de penser à la version mélancolique du fantasme de séduction tel que C. Chabert le décrit : « L’impossible confrontation à la passivité engage la version mélancolique des fantasmes de séduction : la fille coupable de séduire le père devient la cible privilégiée de l’accusation de transgression et du châtiment auquel elle s’expose, châtiment que l’accusée se charge d’assurer elle-même. Au-delà de l’expiation mortifiante à laquelle elle se soumet, c’est sa mère qui est visée et atteinte du fait de la prévalence narcissique des identifications. » Mais, arrêtons-nous un peu sur le comportement d’Anna. Devant la maladie de sa fille, le père décide de prendre en charge les soins et va rythmer les journées d’Anna de trois injections d’insuline par jour. Il me semble que cet échange est important dans le sens d’une contrainte externe qui vient rythmer la vie d’Anna, reprenant les soins corporels avec l’objet maternel. Ici, nous avons un gauchissement de la fonction maternelle reprise par le père dans un registre de père - non-mère. Une confusion des sexes parentaux est ainsi mise en place, la mère malade confie sa fille au père qui devient alors un objet maternel excitant sexuellement, comme s’il était un père devenu incestueux sous le regard de la mère. À l’adolescence, Anna est obligée de prendre en charge son traitement ayant ainsi la nécessité de s’autonomiser alors qu’elle n’en ressent aucunement la capacité ; c’est comme si elle était soumise à un impératif de prématurité du Moi. Elle « décide » de répéter les gestes de son père avec une valence autodestructrice : la non-soumission au traitement devient anarchie des soins. Ce comportement va poser de nombreuses questions : sa maintenance, malgré l’évolution psychique, traduit une résistance très inquiétante entre autres par son retentissement sur l’état somatique. Dans une étude sur les adolescents atteints d’un diabète insulino-dépendant, B. Cramer parle de « corporalisation psychique ». Je serais, pour ma part tentée d’envisager une véritable perversion de l’autoconservation, permettant l’expression d’une haine comme agent principal. Cette conduite sous-tendue possiblement par une relation fétichique à l’objet telle que E. Kestemberg la définit, pose la question de la survenue d’une psychose froide ou plutôt d’un noyau enclavé : « un état dans l’État », pour reprendre Freud.
Rappelons que l’adolescence rend incontournable la confrontation à la haine et supposons, qu’ici, elle se fixe sur la partie malade du corps, conduisant ainsi la patiente à s’attaquer pour se débarrasser de ce corps dont les changements sont rattachés à la maladie et non à la vie psychique. La dépression d’Anna serait alors à comprendre dans le sens du breakdown des Laufer comme arrêt du développement sous l’égide de la haine du corps devenu objet sexuel : sexualité et maladie sont ici confondues en relation avec la confusion dans l’enfance entre les soins du père et l’intrusion sous forme de piqûres, empêchant ainsi l’intégration du fantasme masturbatoire central à la génitalité naissante.
L’inhibition scolaire pourrait s’intégrer comme la traduction d’Anna de son refus de grandir.
Envisageons la place qu’occupe la fantasmatisation dans la vie psychique, autrement dit quelle est la qualité du préconscient d’Anna. Elle semble assez pauvre et plutôt dirigée vers le comportement et l’agir. Si la tentative de suicide peut être envisagée comme la mise en acte d’une élation narcissique de fusion maternelle et d’inceste réalisé avec le père, ou comme la réalisation du fantasme de séduction dans sa version mélancolique, il n’en reste pas moins qu’elle cherche à vivre l’expérience d’un coma pour « décoller » jusqu’à son père, mais cette expérience doit passer par le réel ne pouvant se représenter comme coma psychique, ce qu’on peut référer à la privation précoce d’un Éros parental (A. Denis). La crainte de perdre de vue son thérapeute a la même valeur que la non-introjection de l’absence de l’objet comme fonction, ce qui confirme la pathologie du narcissisme primaire évoqué plus haut. Lorsque je rencontre Anna, il m’apparaît que son état dépressif s’apparente, dans de nombreux aspects, à la dépression essentielle décrite par P. Marty. Si son discours pouvait à plusieurs reprises évoquer ce que P. Mâle appelait « la morosité de l’adolescent », il présentait du moins au début de notre travail une tonalité opératoire incontestable : Anna est épuisée, sans projets, sans avenir et ses comportements sont repris dans une contrainte répétitive, mécanique et automatique. L’absence de sentiments de culpabilité pourrait renvoyer à la disparition du surmoi au profit du moi idéal dont la toute-puissance supposée permettrait de contre-investir la faille narcissique engendrée entre autres par le diabète : ici, j’ouvre une parenthèse pour rappeler que sa mère a la même maladie autrement dit, comment savoir si le « responsable » de cette faille est le diabète de la mère ou de la fille. La question sera posée plus loin d’un seul et même diabète pour deux.
À l’opposé de cet état dépressif et même plutôt paradoxalement les comportements d’Anna apparaissent comme une contrainte active « au-delà du principe de plaisir ». Cette entité, qui est me semble-t-il très différente de la compulsion obsessionnelle, envahit toute la vie psychique d’Anna. C’est une contrainte interne qui vient contre-investir le sentiment d’un destin d’enfant malade auquel elle ne peut échapper et qui envahit toute la pensée et les actes. Même si elle exprime une provocation, son envahissement de tous les domaines traduit la déliaison pulsionnelle. Sous-tendue par « un travail du négatif » (A. Green) qui ne se conçoit pas sans destruction et qui est réactualisé par le fait même du processus d’adolescence en tant que trauma, elle est au service d’une maîtrise absolue de la relation permettant la permanence d’un lien de possession avec les objets, dont l’analyste dans le transfert. Elle est l’expression directe de la désintrication pulsionnelle avec transformation du masochisme primaire devenu ici mortifère. Anna est devenue dépendante de ces comportements masochiques : la « satisfaction d’emprise » décrite par P. Denis est devenue « triomphe masochique » qui transforme la passivité en activité.
Je propose de mettre en relation cette contrainte avec la possible existence d’une enclave autistique chez cette patiente : cette enclave à l’origine d’une attraction traumatique rendrait compte de plusieurs éléments qui vont apparaître au cours de la psychothérapie. Fantasme d’un corps pour deux, absence des limites du corps, accrochage visuel et collage peau à peau (mot à mot), limitation obligatoire des dessins inscrits dans un cercle clos, enfermement par un mur, soins dans l’espace clos des W.-C., identification négative à la mère et figuration folle et forclose de son propre corps...
En fait, une question se pose : la mise en relation de cette contrainte à agir avec le devenir des auto-érotismes à l’adolescence. Pour P. Jeammet, la privation des appuis objectaux à l’adolescence peut être à l’origine « de mécanismes de renversement en son contraire et de retournement contre soi, organisateurs de conduites masochiques et de comportements d’autosabotage ».
Anna semble évoquer une jouissance à l’anarchie de ses soins, jouissance qui vient confirmer la répétition renvoyant à une dimension auto-érotique probable. La question du développement psychique très précoce d’Anna et surtout de sa qualité se pose en particulier en référence à l’article de M. Fain et D. Braunschweig sur les néobesoins. C’est une question qui reste ouverte. J’ajouterai qu’une évolution vers la désobjectalisation est à craindre et que ce serait alors le triomphe du narcissisme de mort.
L’hypothèse de C. Dejours pourrait rendre compte d’un tel tableau quand il évoque « l’instauration par la mère du primat de la satisfaction par la perception en lieu et en place de la frustration et de l’activité mentale propre de l’enfant ». Seule la privation du besoin est ici privilégiée. Dans un autre registre il est possible d’envisager la contrainte comme destinée à empêcher le retour de ce qui serait de l’ordre de la terreur sans nom ou de l’agonie primitive. Ici, je pense à ce que développe M. Neyraut des logiques primitives antitraumatiques dans une liaison du masochisme et du narcissisme. Il s’agit pour le moment de questions ouvertes à la discussion.
Mais examinons d’un peu plus près les changements liés à la psychothérapie.
Pendant le début du traitement, le côté opératoire prend nettement le dessus. La psychothérapie devient alors un enjeu important dans la remise en jeu du mouvement pulsionnel. Le premier rêve prend alors toute sa valeur quant à cette revitalisation car il condense toute l’histoire infantile d’Anna reprise dans la relation transférentielle qui oscillait entre un désinvestissement et un réinvestissement : il apparaît que l’échange visuel, plutôt l’accrochage devait permettre de contre-investir l’image de la mère aveugle, ce qui renvoie à la mère malade comme une horreur irreprésentable de son corps pourrissant. Dans le même registre, l’enveloppe vide et transparente traduit la tentative active de privilégier le contenant dans la perspective de renoncer au contenu. La proposition du divan obligeait Anna à se confronter à l’horreur de l’intérieur de son corps et à le faire apparaître. Le sourire de son rêve traduit un sourire dans l’analyse un peu comme une renaissance d’un espoir.
La névrose infantile peut alors se déployer autour d’une première levée du refoulement où le père apparaît comme responsable de l’état de la mère. Nous retrouvons ici la scène primitive et le vécu traumatique de la tentative de suicide d’Anna. Il est intéressant de remarquer la modification qu’Anna fera subir à la relation à son père, traduisant une évolution de ses identifications. L’échec scolaire sera repris dans un vécu de castration où se joue la différence des sexes et des générations. C’est un moment important car Anna reconnaît ici sa propre vie pulsionnelle et sa possibilité d’en devenir responsable. Sa tête lui appartient et elle se désengage en partie de ses objets infantiles. La sexualité reprend ses droits et Anna va vivre sa première relation amoureuse. L’interdit du regard sur son corps nu la protège du lien fusionnel dangereux avec la mère et elle peut alors satisfaire aux excitations sexuelles. La maladie est reléguée aux W.-C., c’est-à-dire circonscrite à un espace clos intime en relation avec la fixation anale. C’est l’univers maternel qu’elle tente de limiter pour empêcher la contamination à l’infini, c’est le revers du « tu n’y échapperas pas ».
Pour terminer, j’évoquerais les deux aspects que sont l’insuline et la peinture.
L’insuline devient un enjeu transférentiel dans la mesure où la séance se transforme en insuline qu’elle se refuse ; mais Anna montre dans ce mouvement la permanence d’un objet interne. Elle évoque ici la personnification de sa maladie comme un double d’elle-même qui a des liens étroits avec l’analyse ; c’est dans un second temps qu’elle pourra réintégrer ce double dans un mouvement d’appropriation subjective de sa maladie ; mais maladie désincarnée du corps maternel. Ici, Anna se démarque en partie de l’image maternelle ; elle crée sa propre histoire.
Enfin, la question du dessin se pose sous l’angle de la sublimation. Anna redécouvre la fonction du dessin dans son enfance avec un élément de plus représenté par la peinture. Cette profusion de couleurs me semble une traduction directe de l’excitation introduite par le processus d’adolescence à mettre en relation avec l’affect. Il m’apparaît aujourd’hui qu’Anna, prenant appui sur la relation transférentielle, transforme et ritualise ces œuvres dans un mouvement psychique de relibidinisation avec mobilisation au niveau fantasmatique, ce qui permet d’envisager un destin authentiquement sublimatoire à son travail avec apparition du point de vue structurel d’un accès à la position dépressive permettant peut-être l’élaboration définitive de la dépression d’Anna.
« Ce processus qui vise à conserver les expériences peut certainement être décrit comme l’effort inconscient de préserver, re-créer, restaurer l’objet perdu, ou plutôt la relation perdue à l’objet conçue en termes d’objet » (M. Milner). Mais à côté de cet aspect résolument optimiste, il faut tenir compte de l’aspect plutôt perverti avec lequel elle utilise la fonction du regard. Remarquons en effet qu’Anna imite la représentation qu’elle a de son dessin, supprimant ainsi la perception dans un détournement de la vocation naturelle de cette fonction. C’est alors toute la question de la perversion de l’autoconservation avec un recours à la valence négative de la connaissance (– K de Bion) qui va de pair avec l’évolution silencieuse et souterraine de la rétinopathie diabétique.
Ceci conduit à souligner chez Anna l’existence de modes de fonctionnement très différents. Un niveau névrotique est atteint, réanimé par la relation transférentielle, comme en témoignent les rêves d’examen. Ces rêves traduisent un mode hallucinatoire avec l’existence d’un noyau hystérique comme l’ont montré M. Fain et D. Brauschweig dans leur étude sur les rêves typiques. Mais la persistance du déni de la réalité extérieure avec des clivages plutôt rigides reste préoccupante.
Dans un article sur le narcissisme à l’adolescence, P. Aulagnier concluait en opposant au projet des adultes résumé, dans cette formule « construis ton futur », une autre formulation qui traduisait le souhait du psychanalyste à l’égard du même adolescent : « Construis ton passé. » J’ajouterai aujourd’hui à ce projet l’idée que cette construction s’accompagne de la possibilité nouvelle, étrange mais créative, de réorganiser le jeu pulsionnel. La régression induite par la crise pubertaire permet de favoriser une reprise au niveau de l’hallucinatoire, donc de réactualiser ce destin pulsionnel et de permettre ainsi une réorganisation. La nécessité de négativer « l’infantile » favorise la reprise du mouvement représentatif, ce qui rend compte du peu d’éclosions somatiques à cette période, mais c’est une corde raide et l’échec de ce processus favorise dans toute son expression la poursuite du développement dans la perspective traumatique. Dans ce contexte, les comportements si fréquents seraient une dernière tentative d’éviter un effondrement somatique. Dernier rempart ?
 
NOTES
 
[1] La conférence présentée au Colloque René Diatkine n’ayant pu être éditée, nous publions, ici, une conférence sur la question du traumatisme exposée à la SEPEA en septembre 2001.
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