Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130526500
352 pages

p. 759 à 779
doi: 10.3917/rfp.663.0759

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Le trauma aujourd'hui et ses conséquences

Volume 66 2002/3

2002 Revue française de psychanalyse Le trauma aujourd’hui et ses conséquences

Quelques considérations sur la dimension traumatique

Bernard Chervet 39, rue du Professeur Florence 69003 Lyon
La dimension traumatique, impliquée dans toute la psychopathologie, est approchée par Freud par étapes successives sur la voie régrédiente. Les trois situations cliniques proposées pendant le colloque permettent aussi de faire un tel retour vers le temps 1, traumatique. S’y trouvent impliqués la régressivité pulsionnelle, une recherche de perceptions à tracer, un déni de la perception sensorielle, déni favorable avec la mise en latence à un travail régressif réalisé à partir des traces mnésiques, et un impératif à réaliser un tel travail. Sont examinés le rôle salutaire de ce déni, son indispensable oscillation avec un traçage mnésique, ainsi que la fonction du travail régressif quant à réaliser une falsification eu égard à la réalité perçue sensoriellement, falsification productrice de vraisemblance.Mots-clés : Traumatisme, Régressivité pulsionnelle, Impératif processuel, Transposition, Traçage mnésique, Déni perceptif, Falsification, Vraisemblance. The traumatic dimension, which is implied in all psychopathology, is considered by Freud, in successive stages, in a regressive capacity. The three clinical situations presented in the colloquium also allow us to undertake such a journey backwards to the traumatic moment 1. A drive-motivated capacity for regression, the search for perceptions that can be set down, a denial of sensory perception, a denial in accordance with a setting into latency of regressive work conducted on the basis of memory traces, and the imperative to conduct such work, are all present here. The salutary role of this denial, its indispensable oscillation with memory tracing, and the function of regressive work in obtaining a falsification with regard to sensorially perceived reality, the falsification that produces verisimilitude, are all examined.Keywords : Trauma, Drive motivated capacity for regression, Imperative to process, Transposition, Memory tracing, Denial of perception, Falsification, Verisimilitude. Die in allen Psychopathologien implizierte traumatische Dimension wird von Freud in aufeinanderfolgenden Etapen auf dem regressiven Weg angegangen. Die während des Kolloquiums vorgeschlagenen drei klinischen Situationen erlauben ebenfalls eine solche Rückkehr in die Zeit 1, die traumatische. Sind impliziert die Regressivität der Triebe, die Suche nach Spuren von Wahrnehmungen, eine Verleugnung der sensoriellen Wahrnehmung, Verleugnung, welche mit der Latenzbewegung einer regressiven Arbeit günstig ist, welche anhand von Gedächtnisspuren realisiert wird, und ein Imperativ, eine solche Arbeit zu realisieren. Die rettende Rolle dieser Verleugnung wird untersucht, ihre unerlässliche Oszillation mit einer Gedächtnisspur, sowie auch die Funktion der regressiven Arbeit, um eine Verfälschung zu realisieren, was die sensorisch wahrgenommene Realität anbetrift, Verfälschung, welche Wahrscheinlichkeit produziert.Schlagwörter : Trauma, Regressivität der Triebe, Prozessueller Imperativ, Transposition, Gedächtnisspur, Verleugnung der Wahrnehmung, Verfälschung, Wahrscheinlichkeit. La dimensión traumá tica, implicada en toda la psicopatología, ha sido tratada por Freud en étapas sucesivas a través de la vía regrediente. Las tres situaciones clínicas propuestas en el coloquio, también brindan la posibîlidad de efectuar ese tipo de retorno hacia el tiempo 1, traumá tico. Está n implicadas la regresividad pulsional, la búsqueda de percepciones huellas, una renegación de la percepción sensorial, renegación favorable con la puesta en latencia de un trabajo regresivo realizado a partir de huellas mnésicas, y la imperatividad de desarrollar ese trabajo. Se examinan el papel saludable de la renegación, la indispensable oscilación con un trazado mnésico, como así también la función del trabajo regresivo al concernir una falsificación dependiente de la realidad percibida sensorialmente, falsificación productora de verosimilitud.Palabras claves : Traumatismo, Regresividad pulsional, Imperativo del proceso, Transposición, Trazado mnésico, Denegación perceptiva, Falsificación, Verosimilitud. La dimensione traumatica implicata in ogni psicopatologia viene affrontata da Freud per tappe successive, sulla via regrediente. Le tre situazioni cliniche presentate permettono anche di fare un simile ritorno ad un tempo 1, traumatico. Vi si trovano implicate la regressione pulsionale, una ricerca di percezioni da tracciare, un diniego della percezione sensoriale che favorisce, con la messa in latenza, un lavoro regressivo realizzato su base di tracce mnestiche, ed un imperativo a realizzare questo lavoro. Vengono esaminati il ruolo salutale di tale diniego, la sua indispensabile oscillazione con un tracciato mnenstico, ed anche la funzione del lavoro regressivo per realizzare una falsificazione rispetto alla realtà percepita sensorialmente ; falsificazione produttrice di verosomiglianza.Parole chiave : Trauma, Regressione pulsionale, Imperativo processuale, Trasposizione, Tracciato mnestico, Diniego percettivo, Falsificazione, Verosomiglianza.
La part de réalité désignée par le thème retenu pour le colloque de Deauville d’octobre 2001 favorisa logiquement l’apport de récits cliniques chargés de matériaux à fortes sollicitations perceptives. Une telle situation a comme conséquence pour les auditeurs, la naissance d’un conflit ; entre une dynamique psychique qui consiste à mettre en latence les pensées verbales les plus attirées par ces perceptions traumatiques et à maintenir ainsi les surinvestissements nécessaires à la réflexion monosémique en contact avec lesdites perceptions ; et une autre dynamique mue par la propension à quitter plus ou moins subrepticement, par le biais d’un déni, de telles perceptions traumatiques, et à privilégier d’autres aspects présents dans la clinique proposée, abordables par une part de métapsychologie différenciée auprès d’une modalité de fonctionnement psychique ayant lieu justement sous l’égide d’un tel déni (par exemple par la théorie du rêve et le système sommeil-rêve).
L’art des présentateurs, pour atténuer cette violence perceptive, violence articulant l’attrait régressif pour le traumatique et le déni de cette réalité perceptive qualifiée de traumatique, se trouve confronté dans le contexte d’un tel colloque scientifique au devoir de transmettre une clinique suffisamment fidèle à celle qu’ils ont pu percevoir – recevoir [1] – pendant leur travail.
Ce conflit engageant le couple déni - mise en latence concerne l’appel à réaliser plus ou moins rapidement un travail psychique régressif, généralement différé à la nuit suivante et réalisé alors par le travail de rêve. Un tel conflit se trouve d’autant plus exacerbé chez les participants que les patients donnant lieu à de telles présentations cliniques semblent justement en être dépourvus. L’esprit alors tend à se faire d’escalier ; tant individuellement que par étayage mutuel entre les participants.
À ce véritable renâclement à rester en contact avec une réalité perceptible ressentie comme traumatique s’adjoint le besoin d’un temps de régression animiste. Celle-ci a valeur de vérification et de réassurance. Elle tente d’affirmer que le traumatique se résume bien à un trauma, une réalité précise, perceptible, circonscrite, extérieure à la psyché, conséquente à une cause définie, éventuellement réversible ou évitable. Ce besoin de se réassurer quant à sa propre intégrité libidinale évoque bien sûr le rêve typique no 2 concernant la douleur liée à la mort d’une personne aimée ; et le conflit souligné précédemment rappelle la réflexion de Freud à propos de la naissance de la psychologie, naissance qui a eu lieu dans une situation typique, traumatique, lors de la mort de personnes aimées [2]. Et Freud de préciser le conflit en question, conflit entre la tendance à mourir en même temps que meurent ceux que nous aimons, à « goûter » dans la douleur ressentie pour le défunt l’existence de la mort et à refuser de l’admettre pour soi-même parce que l’homme ne peut « se représenter lui-même mort ». C’est que la « mort-propre » est irreprésentable et « personne au fond ne croit à sa propre mort » ; ce que Freud formule aussi par : « Dans l’inconscient, chacun de nous est convaincu de son immortalité. » Autant de propos qui, en se contredisant apparemment, laissent entendre que le même mot, mort, condense des réalités distinctes.
Cette polysémie allie étroitement une reconnaissance de l’horreur du trauma ; une aspiration extensive de nature pulsionnelle à revivre ce qui est imaginé avoir été vécu lors de l’événement, et à poursuivre plus avant un tel destin pulsionnel [3] ; et un déni de sa propre vulnérabilité s’accompagnant de l’affirmation de son intégrité par des actes mentaux producteurs d’idéalisations, et parfois par des actes agis ayant valeur de vérification. Un comportement fréquent dans les thérapies d’enfants, justement présent dans un cas clinique travaillé pendant ce colloque, est le pressant besoin qu’a l’enfant d’aller faire un détour aux W.-C. pendant la séance de thérapie. La vérification manuelle agie, la scène de coexcitation sphinctérienne et l’objectivation par la cuvette et la trombe-chasse, participent ensemble à soutenir animiquement cette réassurance. Certes, les mêmes thérapeutes d’enfant connaissent aussi l’occurrence en laquelle de telles manœuvres échouent, la perception prolongeant parfois au contraire la diffuse sensation traumatique qui l’avait fait rechercher.
Les remarques précédentes soulignent donc l’attrait qui accompagne de telles réalités perceptives dites traumatiques, même quand elles sont transmises par leur récit ; les faits divers resteront toujours une part importante des matériaux distribués par les médias ; la demande est insondable.
Lors du colloque, cet attrait avait à subir une mutation dans un réexamen de ce qu’il est convenu d’appeler, déjà avant Freud, depuis Charcot, le temps 1. Il s’agissait donc de faire un véritable retour au temps 1 d’un autre. Et cela selon une méthode spécifiquement psychanalytique qui scanda le cheminement théorique même de Freud.
Certes, la profession de médecin place-t-elle celui qui l’exerce en contact perceptif direct avec les atteintes corporelles ; et le psychanalyste n’échappe pas à ce fait, même si les altérations qu’il perçoit concernent le fonctionnement mental. Le protocole inventé par Freud, protocole issu de l’intimité, répond totalement à un besoin d’atténuation. Dès la rencontre avec les symptômes hystériques, S. Freud fut confronté à ce qui, pour lui, avait effet de temps 1 quand ses patients se plaignaient et présentaient une « maladie manifeste » aux multiples expressions somatiques ayant valeur pour eux de temps 2, selon la conception de Charcot. Pour ce dernier, le temps 1 constituait le temps traumatique envisagé alors selon une conception du choc, et le temps 2, le temps symptomatique, celui des expressions corporelles, les futures conversions de S. Freud. Les deux temps étaient séparés par un entre-temps nommé par Charcot « temps d’élaboration psychique » ou d’ « incubation » [4], temps d’ « incubation latente » de Breuer [5] (Mademoiselle Anna O.).
Cette organisation en plusieurs moments, en « trois phases temporelles » distribuées selon deux temps et un entre-temps, structure le texte même des Études sur l’hystérie [6]. Le Rêve de l’Injection faite à Irma fait trois mois après avoir terminé les Études sur l’hystérie illustre parfaitement la démarche de Freud conjuguant un temps traumatique (le sentiment d’échec), une perlaboration régressive (le travail de rêve et le travail d’auto-analyse) menant à l’interprétation et à une élaboration après coup se faisant par degrés et se poursuivant dans l’élaboration théorique de Freud. Et ce rêve est en même temps un après-coup du contact traumatique direct avec les patientes hystériques des Études, et un après-coup du traumatique infantile propre à l’intimité de S. Freud.
Cette logique diphasique, celle des deux temps, des régressions par effet cumulatif et des productions par degrés successifs, est repérable dans toute l’œuvre de Freud. Mais de plus, tout son travail jusqu’en 1920 peut être lu selon un cheminement régrédient donnant régulièrement l’occasion à des élaborations progrédientes ayant valeur d’après-coup successifs mais selon un agencement à rebours, donc toutes situées sur la voie régrédiente. L’attrait régressif par un élément qualifié de traumatique reste à l’horizon. Et Freud de marcher à reculons tout en soutenant en même temps un lien avec le surinvestissement langagier et le surinvestissement de la matérialité sensoriellement perçue. La reconnaissance d’un noyau traumatique régressivement attracteur à travers « trois sortes de stratifications » des matériaux mnésiques laissera place à ses conceptions concernant la régression, et se redupliquera dans sa théorisation d’ensemble, sa théorie des pulsions, en trois « pas » successifs ; le premier étant l’élargissement de la sexualité à une objectalité infantile ; le second l’introduction de l’origine libidinale sexuelle des investissements narcissiques ; le troisième la reconnaissance de la qualité essentiellement régressive jusqu’à un état antérieur, de la pulsion ; ce que je nomme ici régressivité pulsionnelle, régressivité extinctive de la pulsion. Cette élaboration théorique en trois « pas » suit ce cheminement à rebours et discontinu. Tout comme la remémoration, dans l’hystérie, suivait un ordre chronologique inversé [7], selon la conception des symptômes-réminiscence, la logique dominant la pensée psychanalytique va être une logique récurrente, une inférence inductive. Celle déductive se réinscrira dans la théorisation freudienne en 1937 par la construction, certes après un regret émis dès 1900 de ne pouvoir l’utiliser plus vite. Cette recherche d’une inférence déductive au service de la synthèse sera tentée en 1905 dans le texte sur Dora, à partir des deux rêves de celle-ci. Mais c’est surtout dans le texte de l’Homme aux loups que Freud entreprend, à partir de la scène originaire traumatique, de construire pas à pas une chronologie dont il va se faire un devoir de la réaffiner avec la méticulosité de la datation archéologique. La chronologie répond à l’attrait traumatique, la logique inductive l’exploite.
Cet attrait pour le temps 1 va d’abord, dans le premier volet de la théorie des pulsions de Freud, prendre l’aspect d’une séduction traumatique ; Freud va en effet remplacer le choc traumatique événementiel de Charcot et de Breuer par le choc psychologique d’une séduction choquante. L’on sait tous les remaniements qu’il opérera quant au contenu de ce temps 1, pensé comme étant la cause pathogène [8].
C’est après l’introduction du narcissisme qu’un nouveau modèle de causalité traumatique est proposé. Mais seulement après avoir soutenu l’existence d’une régression à un narcissisme absolu, renvoyant radicalement l’origine du traumatique à un extérieur venant troubler « du dehors » le système mère-infans, système alors idéal [9]. C’est donc après avoir examiné les restrictions venant faire de cette conception d’un tel système la réalisation d’un désir [10], qu’il propose un nouveau modèle qui va ouvrir de nombreuses recherches. La formule selon laquelle l’ombre de l’objet tombe sur le moi [11] va certes réinterroger la tendance à faire revivre les morts en soi, c’est-à-dire à renverser les processus de désexualisation responsables du narcissisme secondaire ; mais va surtout réintroduire par l’ombre portée la psychopathologie des personnages de l’enfance, censés servir à l’instauration des identifications les plus structurantes, mais prenant alors valeur d’implants internes, comme ombres hantant le descendant et imposant cette inversion. La porte est ainsi ouverte, par l’Inquiétante étrangeté, aux importants travaux sur le transgénérationnel. Désormais les murs se mettent à parler, en fait ils s’emparent de la parole. La séduction dite traumatique peut alors être complétée par une identification aliénante traumatique (plus tard nommée séduction narcissique) s’installant en place d’une identification instituante.
C’est seulement avec le troisième pas de la théorie des pulsions que Freud va reprendre ce qu’il avait perçu dès les Études sur l’hystérie et dans l’Esquisse concernant la perception traumatique. Ce long détour vers la réalité intrapsychique peut être pensé comme une réaction eu égard à la précipitation ressentie lors de son écriture de l’Esquisse, précipitation vers le noyau traumatique et ce qu’il appellera en 1920 les « choses premières ». Cette précipitation, Freud en avait rappelé, chemin faisant, l’existence et perçu le rôle, en 1914, par le vers de W. Busch comme quoi l’âme « se resserre au trou étroit de la molaire » (Pour introduire le narcissisme). Ce long détour affirme et témoigne de l’importance accordée par Freud au travail à rebours, à cette traversée sur un mode inversé des frayages ayant eu lieu pendant le temps d’élaboration psychique, travail régressif qu’il avait nommé très tôt perlaboration (1895) et dont il va nous donner une démonstration princeps en 1898 dans son article Sur le mécanisme psychique de l’oubli. Dans cet article, il explore toutes les ramifications, les frayages et concaténations du travail de substitution, travail ayant abouti aux noms de Botticelli et de Boltraffio. Cette démonstration laissait à cette époque de côté la fonction de l’oubli, même si Freud signale sans donner de précision : « À ce propos je me souviens maintenant que ces pensées refoulées ne m’ont à aucune époque davantage occupé que quelques semaines auparavant, après que j’eus reçu une certaine nouvelle. » Les pensées dont parle Freud alors, et qu’il qualifie de refoulées, il les place dans la série mort-sexualité. Et c’est seulement dans un second temps, en 1901 [12], que se dessine, sans que Freud ne la théorise alors complètement, la différenciation entre motion refoulée, pensée mise en latence et déni de réalité ; ce dernier portant sur un événement perceptif précis : le suicide d’un ancien patient [13]. La perception concrète du suicide d’un patient n’est certes pas une mince affaire pour un médecin, trauma appelant la remémoration de la difficulté du traitement prodigué. Cette précision de Freud en 1901 accroît la valeur d’une note de bas de page que contenait déjà la fin du premier article de 1898. Freud signalait alors que son oubli de Signorelli s’était répliqué en un second oubli, survenu alors qu’il racontait à un collègue sa première mésaventure. Ce second oubli portait sur « Herz » qui signifie cœur ; et il écrit : « Le cœur en tant qu’organe malade joue lui-même un rôle dans les pensées qualifiées par moi de refoulées » (OCF.P, III, p. 250). L’attrait traumatique inscrit dans le manifeste du symptôme lui-même (le « trou » de mémoire) va traverser au-delà du narcissisme secondaire, d’origine objectale, le narcissisme primaire, d’origine corporelle.
La sensation de la réalité traumatique active en le corps propre, sensation à la base des nosophobies, des préoccupations hypocondriaques, et des dysmorphophobies, est donc sous-jacente à cet oubli. Ces sensations, Freud les avait déjà envisagées dans l’Interprétation des rêves (chap. V) comme l’une des quatre sources du rêve, et les avait impliquées dans le pouvoir diagnostique du rêve [14]. Le travail de rêve, ses effets de déformation peuvent alors se restreindre au seul déplacement sur le corps d’un autre, déplacement producteur d’une castration « vue » sur cet autre, assurant ainsi le détournement de l’ « entendu » concernant le corps propre ; une dissociation des deux temps. En 1927, dans l’Avenir d’une illusion, Freud revient sur le fait que le rêve se réalise sous l’impact du « sentiment vague et désagréable » lié à « la détresse et au désemparement de l’être humain ». Le travail de rêve opère une transvaluation de l’affect traumatique, l’effroi.
Les retours de la réalité traumatique, de tels retours du temps 1 en séance, plus ou moins brutaux et plus ou moins directs, ne cessent d’avoir lieu par la libre association elle-même, par toutes les barbaries de ses contenus ou de ses modalités, par exemple par certains récits de rêve crus ou par des aspects agressifs et sexuels bruts, meurtriers et incestueux, pouvant être agis plus ou moins ouvertement dans le transfert ; voire aussi par des moments de névrose traumatique où dominent détresse et appel direct à la perception en cours des séances, ou encore par des moments de névrose actuelle laissant transparaître des mésusages engageant le corps somatique lui-même ; et bien sûr, de façon quasi générale, par tous les avatars du fonctionnement psychique lui-même, avatars apparaissant d’autant plus que la cure s’avère suffisamment longue, sous forme de persévérations symptomatiques liées aux fixations, de distorsions dominées par la compulsion de répétition ; voire aussi de défections, les rétrécissements démissionnaires et les tendances à la détérioration, témoignant de la prégnance efficace d’une compulsion de réduction. Ce sont bien ces aspects que Freud a progressivement ressentis en lui et perçus chez ses patients en séance et qu’il a abordés en passant par la clinique des moments de névrose traumatique exacerbés dans les tableaux conjoncturaux des névroses de guerre [15], situations dans lesquelles il remarquait ne pouvoir détecter de correspondance entre l’événement-trauma et quelque élément infantile engagé dans la production des troubles, situations qui venaient donc contrarier sa conception du rêve et du principe de plaisir censé jusque-là dominer les fonctionnements psychiques régressifs. Cette absence de représentations de choses et de participation du principe de plaisir donnait lieu à un lien étroit entre le trauma événementiel et les troubles le répétant, lien engageant la perception et faisant perdre à celle-ci sa discontinuité. C’est là que Freud, fidèle à une épistémologie réouvrant les fausses liaisons, renonça encore à cette causalité directe excluant tout intermédiaire infantile, au profit d’une dynamique impliquant une qualité essentielle de la pulsion, dynamique d’accrochage utilisant le tangible de la perception comme recours envers cette qualité. Ce faisant, Freud s’ouvrait les découvertes de 1923 sur lesquelles nous reviendrons plus loin, concernant un besoin engageant la perception, pouvant devenir une appétence de perceptions, un besoin de matériaux à tracer par l’appareil psychique, besoin fondateur de mémoire.
À partir de 1920, c’est à l’intérieur du ça qu’il va placer les raisons de l’attraction traumatique, dans l’essence même de la libido pulsionnelle. Cette attraction sera agissante par le biais des prototypes inconscients ; c’est elle qui expliquera la nécessité d’un si long travail de perlaboration et qui sera aussi impliquée dans la résistance du ça lui-même (Inhibition, symptôme et angoisse, 1926). Séduction infantile et aliénation identificatoire indexées successivement de la valeur traumatique se retrouveront alors subsumées par cette qualité essentielle, la régressivité pulsionnelle traumatique reconnue active alors au niveau de la perception elle-même et ainsi à l’origine de toutes les conceptions d’une perception traumatique.
Le complexe trauma-perception-extériorité est alors à revisiter ainsi que le lien de causalité l’occupant. Ce lien perception-traumatisme peut être retenu comme une phénoménologie, une modalité particulière d’expression de la dimension traumatique dont une des composantes sous-jacentes est dorénavant la régressivité extinctive de la pulsion. Le qualificatif de traumatique n’est donc octroyable à la perception que lors de certains avatars du processus répondant à la régressivité pulsionnelle, et spécifiquement lorsque celle-ci se manifeste au niveau du traçage mnésique. La défense se reporte alors sur la perception.
En fait, lors de celle-ci se fait une connexion entre cette régressivité extinctive et la part de réalité perceptible nommable « castration », et dont le prototype est l’absence de pénis sur le bas-ventre de la petite fille. C’est cette correspondance qui va expliquer la causalité traumatique établie jusque-là avec la perception et certaines réalités matérielles perceptibles. À l’examen, ces réalités matérielles s’avèrent toutes reliées à la castration. Ce sont alors soit des dérivés de celle-ci par le biais de la formule quelque chose manque là où quelque chose devrait exister, soit des causes impliquant une relation de conséquence, logiques causales fabriquées par les théories sexuelles infantiles.
La troisième lignée théorique de Freud articule à la régressivité extinctive jusqu’à l’inorganicité, les sensations déplaisantes endopsychiques, la recherche de perceptions externes aptes à éveiller par la sensorialité de telles sensations, un travail psychique de répétition et l’existence de perceptions externes particulièrement aptes à éveiller le déplaisir lié à l’attraction de la régressivité pulsionnelle, perceptions ayant toutes un lien avec celle de la castration. C’est cet ensemble qui constitue l’événement-trauma. Un tel complexe pourrait laisser penser à l’existence d’un pôle traumatique situé au niveau de la perception, complétant les pôles hallucinatoires et langagiers. Mais le démontage du postulat causal oblige le réinvestissement de la perspective intrapsychique. Après l’apport d’une troisième qualité pulsionnelle, et le maintien d’une conception aristotélicienne de la perception s’imposant sensoriellement par les quatre états de la matière, tous transmis à la perception par l’être humain corporel, il fallut reconnaître un impératif responsable de toutes les modalités du travail psychique, un impératif processuel atteignant sa maturité d’efficience dans le surmoi de 1923. Cet impératif est impliqué dans un travail ayant à se faire au contact de la perception et débouchant sur le traçage mnésique, ainsi que sur les opérations sollicitées par la perception de la castration, celle-ci n’étant pas traçable.
La causalité infantile levée, l’intérêt peut alors se déplacer sur la perception et le traçage des traces mnésiques ; mais surtout sur l’utilisation et sur le rôle de cette perception et du traçage dans l’instauration des processus psychiques, élémentaires, primordiaux, rôle qui se complète de la nécessité de pouvoir supprimer régulièrement, temporairement, réversiblement, la perception au profit d’un travail psychique régressif se déplaçant vers les appels issus de la régressivité pulsionnelle, travail régressif témoignant de sa prise en compte et de son traitement.
Une dimension traumatique de la condition humaine se dessine alors, conjuguant cette régressivité extinctive, qualité essentielle de la pulsion, et le rapport de cette dernière à un impératif de travail réalisé par diverses opérations processuelles, la plupart régressives mais reliées à celles permettant l’achèvement progrédiant du travail psychique. Cette dimension traumatique peut ainsi se manifester à chacun des trois pôles élaborés lors des trois « pas » successifs de la théorie des pulsions, le pôle objectal langagier, le pôle narcissique hallucinatoire et le pôle perceptif mnésique, pôle générateur d’inscriptions, graveur des traces mnésiques. Ce travail complexe, constitué de diverses modalités hétérogènes de processus, traduit le degré de reconnaissance, de prise en compte, ainsi que le niveau de transformation de cette régressivité extinctive. C’est ce qui a amené Freud à signaler que tous les êtres humains sont égaux eu égard à la nécessité et que leur différence se traduit par leurs réalisations.
La troisième lignée théorique de Freud va encore rejaillir sur l’ensemble des deux premières, de façon rétroactive, certes en les complétant mais surtout en les éclairant d’une intelligibilité. Deviennent alors pensables les phénomènes d’oscillation ; celle, infantile-mature, qui avait été repérée au niveau de l’objectalité (œdipienne-postœdipienne) ; et aussi celle entre objectalité et narcissisme et celle intra-narcissique (primaire-secondaire). Les nécessités liées à la dimension traumatique en laquelle est impliquée la régressivité pulsionnelle s’avèrent être à l’origine de ces oscillations rythmiques, entre un besoin de traçage et un déni de perception. La rythmicité temporelle des séances et l’oscillation des régimes fonctionnels de la psyché sont des paramètres essentiels dans la méthode thérapeutique psychanalytique, paramètres qui structurent le dispositif de séance.
Il faut en effet, pour pouvoir s’intéresser au temps 1 du patient, pouvoir tenir à l’écart, se protéger de l’impact traumatique lié à la perception directe des symptômes du patient et se rapprocher de la dimension traumatique dorénavant différenciée d’une perception-causalité. Le protocole doit donc soutenir un déni provisoire, réversible, temporaire et bénéfique, déni des perceptions directes ayant valeur de castration vue sur le corps et le fonctionnement mental du patient. Il libère ainsi l’attention et l’intérêt pour la réalité psychique régressive de l’autre. Le protocole installe ainsi une atténuation de l’attraction propre au noyau traumatique, à la régressivité pulsionnelle à l’œuvre chez le psychanalyste. Cet attrait peut alors être entendu à travers les remémorations du patient en même temps que sera reconnue et prise en compte, par le qualificatif « flottante » associé à attention, la régressivité pulsionnelle personnelle au psychanalyste. L’impératif à réaliser un travail psychique se séparant des perceptions vues au profit d’un glissement vers des modalités régressives oriente l’intérêt vers les modalités intermédiaires, transitionnelles, de travail régressif, le rêve en étant le prototype, et en séance l’attention flottante et la libre association. Comme dans le schéma de la régression élaboré par Freud dans le chapitre VII de l’Interprétation des rêves, la réalité de ce vu, réalité de la castration, va pouvoir être reconnue, mais déduite de ce cheminement à rebours vers un entendu-ressenti, et non plus retrouvée telle quelle comme Freud l’avait proposé dans le respect du postulat d’une perception originaire causale. Cette causalité directe, il l’avait encore maintenue en enroulant son schéma sur lui-même, enroulement frappé donc de la logique de la névrose traumatique, de l’accrochage à ladite perception traumatique.
Cette fixation au « traumatique », qui fait suite au vacillement du déni de la castration et se manifeste par l’exacerbation de la causalité et de la répétition hallucinatoire « excessivement nette » d’éléments perceptifs adjacents, peut alors être reconnue dans sa valeur eu égard à la régressivité pulsionnelle qu’elle enraye ainsi sans lui faire subir d’authentique mutation économique. Le refus de prendre en compte une régressivité pulsionnelle tendant à l’extinction domine ces tableaux. Le schéma d’une régression menant à retrouver les traumatismes précoces inscrits en traces, est dominé par la conservation pré-1920, la conservation jusqu’à l’inorganique de 1920 le bouleverse radicalement.
Certes dans le contexte de séance, marqué par un tel protocole dit cadré, l’attention portée aux désirs inconscients à inférer confère à ces derniers une valeur positive pendant la séance, faisant oublier leur participation pathogène première et sous-jacente. Un mouvement idéalisant peut s’ensuivre, conférant à l’inconscient une seule valence positive, en fait celle de la quête de l’objet perdu par la reconstruction d’un passé amnésié et recomposé. Dans une telle visée, la règle elle-même, certes utile pour perlaborer les différents frayages, peut être considérée comme assurant à l’analyste mais aussi au patient un continuum perceptif, les associations devenant un apport de perceptions sonores apte à éliminer tout indice de l’attrait issu de la régressivité pulsionnelle. Un accordement se crée là entre les pôles hallucinatoire et langagier dans leur rôle quant à offrir à la perception-conscience un fonctionnement mental excluant tout indice de castration. Certains patients s’y emploient particulièrement bien, devenant alors les gardiens de l’enclos analytique. Toutefois le réveil n’est pas seulement lié à la scansion horaire. Telle fut probablement l’illusion freudienne de parfaire le puzzle de l’amnésie infantile grâce à la règle fondamentale, et l’illusion lacanienne de réintroduire du « dehors » la dimension traumatique.
La pratique quotidienne a prouvé à Freud et à ses successeurs que la situation analytique, même si le protocole qui la rend possible tend à orienter l’ensemble attention flottante-libre association vers un système narcissique, à l’image du système narcissique de référence, celui du système sommeil-rêve, que cette situation reste un lieu de perceptions vivaces du sentiment de manque, sensations endopsychiques, pouvant certes être éveillées par les multiples avatars de la libre association désignés plus haut, mais aussi issues tout particulièrement de ce conflit existant chez tout psychanalyste quant à se laisser aller au fonctionnement mental particulier, et spécifique de sa profession, cette attention flottante qui le met au contact du refoulé et cela grâce à une sensibilisation de ses contre-investissements rendant son refoulement plus vulnérable. L’aspect artificiel de ce fonctionnement, que Freud ne craignait pas d’envisager quasiment « contre nature », avait été repéré très tôt par lui-même et ouvertement considéré comme objet de phobie ; ainsi s’exprime-t-il, le 28 mai 1911, dans une lettre à Binswanger : « En vérité, il n’y a rien à quoi l’homme, par son organisation, serait moins apte qu’à la psa. »
En suivant les propos précédents, les trois présentations cliniques du colloque sont ordonnançables selon le degré d’attraction lié à la régressivité pulsionnelle s’y manifestant, degré engageant le type de réponse processuelle œuvrant au tableau de séance, type de réponse inférable une fois que la fixation au traumatisme comme scène perçue causale a été levée, selon le cheminement même de la pensée de Freud.
Des modalités d’expression plus banales, plus discrètes, fondent la psychopathologie quotidienne de l’associativité de séance. L’inscription de la dimension traumatique participe à déterminer le choix et l’agencement des mots, le style langagier composant la suite associative ; une efficience sur le Pré-Cs. Par exemple, une patiente évoque, au fil de ses associations, la présence, la veille chez des amis, d’un chat qui avait eu lors d’un accident deux pattes sectionnées ; elle poursuit immédiatement en signalant qu’elle s’en est trouvée toute patraque ; puis elle continue avec des pensées apparemment tout à fait éloignées de celles liées à l’incident en question. Dans ce contexte de séance, le mot utilisé pour désigner la sensation de son état interne retient l’attention : « patraque », mot qui réussit alors à dire et l’effet affectif produit par la perception traumatique, et la réalisation de désir restauratrice à travers l’anagramme : « quatre pattes ». L’attention clinique remarque alors l’immédiateté [16] de ce qui apparaît être un simple retournement engageant des éléments historiques de cette femme, en particulier un incendie ayant nécessité, enfant, un saut par une fenêtre.
Dans les trois situations cliniques du colloque, les difficultés sont bien plus patentes. Dans l’un des trois cas présentés, la fonction onirique est marquée par une difficulté à profiter longuement d’une réalisation hallucinatoire de désir, difficulté s’exprimant par une propension des rêves à se muer en cauchemars, et par une récurrence des rêves de chute dans le vide. Ainsi, malgré les variations des figurations, la fragilité du contre-investissement de la scène primitive reste évidente ; et ceci d’autant plus que le rêve met en scène des éléments directement issus d’une identification narcissique au père, donc nés d’une désexualisation de l’homosexualité infantile du patient. Les joies de « la petite reine » le long de chemins boisés de sapins environnant un gracieux lac de montagne, lac jouxtant la capitale gastronomique de la quenelle, ne résistent pas à une revendication pulsionnelle féminine qui s’avère pour le patient difficilement représentable ; la chute inquiétante l’exprime. À cette difficulté répond une mère historique et une fonction maternelle intrapsychique menaçant de sauter d’une voiture en marche. La réalisation hallucinatoire de désir du patient « saute en route ». À la rupture de la fonction onirique répond donc la revendication pulsionnelle d’une mère envers son fils renforcée par la labilité de l’accordement du couple parental. Le patient trouve un compromis en devenant gardien de but ; ce qui le rattache identificatoirement à son père sportif et le maintient engagé dans sa fonction de gardien de défenses envers sa mère.
Dans l’une des autres situations cliniques présentées, la fonction onirique apparaît encore plus en difficulté. Là le travail de rêve échoue à promouvoir une liberté de réalisation hallucinatoire de désir et les figurations apparaissent toutes occupées à figurer la fonction même de gardien du sommeil. Néanmoins ces images de contenance (piscine, vase, etc.) ne résistent pas et laissent la place à d’autres plus régressives, de morcellement, de détérioration, d’effondrement, de destructions corporelles. Cette difficulté va se prolonger très directement dans l’analyse en actualisant une rupture du traitement. À un tel passage à l’acte réifiant une rupture en lieu et place d’une censure maternelle constitutive du narcissisme répond l’horreur toujours actuelle d’un souvenir perceptif : sa mère enceinte, saignée par un éclat d’obus, pendant un bombardement, alors qu’elle couvrait de son corps ses enfants, excepté la patiente spectatrice de la scène ; la mère et le bébé ne survécurent pas. La rupture du traitement fait écho à la rupture de la fémorale et du cadre familial. La compulsion de répétition s’actualise. Le mécanisme de censure au service du sommeil, une mère couvrant ses enfants, s’avère étroitement associé à une sexualisation de la mère aux prises avec les bombes jusqu’à sa disparition. Les deux mécanismes mentaux du déni de la perception sensorielle et de la mise en latence des surinvestissements du penser verbal, tous deux favorables au travail régressif de la censure, doivent être renforcés par un acte agi, une redistribution non seulement de la répartition des investissements, mais de leur attribution. En isolant, au moment où la sœur de la patiente met au monde un bébé, le lieu de sa cure analytique, en soustrayant celle-ci aux fluctuations de ses investissements, elle lui assure une continuité d’absence qui a comme valeur de fournir en continu à la mère une « couverture », de la retenir ainsi ; la disparition de la mère signifiant pour la psyché de la fillette que sa mère en a manqué. C’est en s’absentant chroniquement qu’elle recouvre tout aussi chroniquement la scène en laquelle sa mère a disparu, et qu’elle maintient chroniquement en latence toutes ses pensées haineuses envers cette mère, tout souhait de la faire disparaître. La censure maternelle d’une telle patiente se réduit à la seule répétition du dernier geste de sa mère, geste qui a été utile aux enfants protégés : recouvrir. Mais ce faisant, la patiente répète pour elle-même la scène qu’a vécu sa mère, et elle reste fixée à ce que dans son regard d’enfant sa mère est censée avoir vécu : l’extinction de toute l’érogénéité de son corps. En partant elle évite de se penser bombe. Où l’on perçoit que les événements dits traumatiques affectant les personnages parentaux, supports de la mise en place des processus psychiques de l’enfant, sont intégrés par ce dernier comme des avatars des processus mentaux de ces supports parentaux eux-mêmes.
La troisième situation clinique [17] apporte des complications supplémentaires. Elle invite à une réflexion plus générale sur les dysmorphies et les transformations corporelles.
La crudité des rêves s’accompagne dans ce cas d’une compulsion de répétition agie en un comportement diurne, sexuel pervers, mais aussi d’une compulsion de réduction avec détérioration du corps somatique nécessitant le recours au chirurgien ; un « trou » sur le devant du corps, créé par ce dernier, peut devenir le lieu de fixation du patient, de son auto-retenue par le regard. À un tel tableau clinique va correspondre une mère atteinte d’une dysmorphie s’exprimant à la puberté, d’origine génétique, transmise à son fils. À la pluralité des signes cliniques soulignée précédemment répond l’anomalie perceptible, dont la valeur traumatique tient à l’écart avec un développement harmonieux qui lui, se formule dans l’enfance grâce à des expressions génériques et métaphoriques telles que « grandir », « pousser », etc. Cette correspondance intrigante entre les troubles du fils et ceux de la mère implique un rapport de déni aux perceptions de manques. Un tel déni diurne semble être réclamé chroniquement par la mère. C’est ce que laisse deviner le comportement sexuel pervers du fils, totalement déterminé par et au service de la modification de la réalité corporelle de la mère. La friabilité de ce déni exige un renfort qui, dans le cas présent, consiste en une compulsion de répétition à agir le comportement d’attouchements portant sur des jeunes filles ayant l’âge de la puberté, c’est-à-dire ayant l’âge où la dysmorphie est apparue pleinement chez la mère, âge où les modifications corporelles résonnent avec les théories sexuelles infantiles, âge où « ça pousse ».
Dans ce cas, ce n’est plus seulement la capacité à réaliser hallucinatoirement un désir, ni celle à être gardien de la mise en latence qui se trouve affectée. Il s’agit directement des opérations psychiques rendant possibles les processus régressifs ; celles qui sont engagées dans la rencontre directe avec la perception sensorielle d’une castration et qui participe régulièrement à la mise en place d’un temps de déni indispensable à la réalisation d’un travail économique au plus près de la régressivité pulsionnelle, travail de régénération libidinale de la psyché. Leur indigence nécessite alors un renforcement chronique du mécanisme de déni ; de là va naître la scène marquée de la compulsion de répétition ayant valeur de créer une néoréalité, et cela en repartant de la réalité historique, du moment précis où est apparue la dysmorphie. La compulsion de répétition déploie une théorie délirante comme quoi en touchant des petites filles pubères, il est possible de modifier cette anomalie. Ce patient devient ainsi responsable de leur évolution normale. Sur un plan processuel, la correspondance existant entre la régressivité pulsionnelle et la dysmorphie irréversible de la mère semble active dans cette identité délirante du fils. Il est identifié à ce qui permet le développement harmonieux ; en fait ainsi, à la part processuelle manquant à sa mère. À la perception de la castration doit répondre cette néocréation de réalité. Cette théorie délirante agie est au service du déni de la mère, et la fonction maternelle interne du patient dépend totalement des preuves qu’il peut fournir comme quoi il est pourvoyeur de ce qui lui manque, de ce qui peut éliminer le manque. L’analyste souriante et nue dans son rêve semble lui donner crédit de cette réussite. Mais la compulsion à en fournir la preuve est d’autant plus « folle » qu’elle est désavouée, dans la même envolée, par le fait que le patient est lui-même porteur de la même dysmorphie. Dans le rêve, la nudité est la contre-preuve. S’ouvrent là les perturbations somatiques et la « retenue » chirurgicale.
Cette situation clinique permet d’aborder une fonction du rêve que Freud a signalée tardivement sans jamais la développer totalement, celle de la falsification du perceptif diurne grâce à l’hallucination.
Dans les trois situations retracées ici succinctement, nous retrouvons étroitement liés la régressivité pulsionnelle, une scène d’effroi affectant le personnage maternel et le type de réponse intégrative dont dispose le patient. Cette articulation de la régressivité extinctive à l’impératif processuel par le biais de matériaux historiquement utilisés à la mise en place des processus psychiques, détermine les solutions psychiques élaborables jusqu’au destin de ces patients.
Notons encore que si les fonctions maternelles apparaissent particulièrement affectées dans chacun des cas et d’une façon s’amplifiant de l’un à l’autre, les possibilités de recours à la fonction paternelle, au narcissisme secondaire et aux surinvestissements qui en découlent, apparaissent aussi très hypothéquées dans les récits cliniques. Nous avons évoqué la présence d’un père par l’étayage sur le sport pour le premier cas ; dans le second, le père apparaît de façon tangentielle, sans que son rapport à sa première femme défunte soit explicité ; enfin dans le troisième cas, le père est inexistant ; et l’on peut supposer que le chirurgien en devient alors une forme régressive, un succédané quasi ultime.
Ce sont ces logiques de concordance, ces corrélations et correspondances créatrices d’analogies, mais aussi ces effets de résonance et d’atténuation entre certaines perceptions sensorielles et les différents constituants de la psyché (motion, fonction, processus, tendance) que Freud va retrouver après avoir levé, en 1920, la trop simple relation causale et traumatique entre eux.
L’examen, en 1923, du devenir conscient des processus de pensée inconscients et des sensations liées à ces processus internes va amener une complexification et la mise en exergue d’une notion déjà reconnue active dans la figurabilité du rêve, puis dans la pensée animique, la transposition. Il s’agit de la transposition d’éléments inconscients sur les perceptions sensorielles directement conscientes, seul cheminement pouvant permettre aux processus de pensée d’accéder à la conscience, d’abord par la perception directe elle-même puis le truchement de représentations différenciées à partir de la perception de la réalité matérielle, mais aussi par le biais de cet autre extérieur que deviennent alors le langage et les représentations de mots.
Ces transpositions topiques s’accompagnent de façon concomitante de mutations économiques essentielles pour le devenir conscient, et essentielles pour ce qui nous préoccupe, c’est-à-dire l’intégration de la régressivité pulsionnelle constituante de la dimension traumatique de la condition humaine.
Freud va faire de la transposition un mécanisme très général pouvant être affecté de certains avatars lui donnant alors les traits cliniques de la projection. Dès 1920, il envisage le mécanisme de transposition comme indispensable pour pouvoir traiter les excitations ayant leur origine à l’intérieur de l’appareil psychique, et particulièrement celles susceptibles de produire le maximum de déplaisir [18]. Mais en 1923, il élargit encore l’utilisation et le rôle de ce mécanisme en proposant une véritable théorie de l’avènement à la conscience, théorie dans laquelle la perception se trouve doublement impliquée puisque à la fois il lui conserve sa définition classique, aristotélicienne, de s’imposer passivement à la perception-conscience, par la sensorialité, tout en envisageant qu’un véritable travail de la psyché se doit de l’utiliser nécessairement, comme un extérieur de transposition pour que l’advenue à la conscience des processus de pensée inconscients puisse se réaliser [19]. Toutefois il n’échappe pas à Freud que les sensations endopsychiques accompagnant ces processus, et rendant compte de l’état de leur réalisation, n’ont pas besoin de cette transposition pour devenir conscients, mais qu’ils le deviennent directement. Toutefois ces sensations peuvent profiter de la transposition que suivent les contenus de pensée et l’utiliser pour pouvoir détourner les effets déplaisants, pour réaliser leur transvaluation. Ceci amène la création de liaisons, tout particulièrement de nature causale entre les matériaux de transposition et ces sensations endopsychiques, les premiers pouvant alors être considérés responsables des secondes. Tel est le mécanisme qui préside à la création des théories sexuelles infantiles, des fausses liaisons et des phobies.
L’éveil de la dimension traumatique par des perceptions extérieures porteuses d’un vu de la castration n’est plus la seule dynamique possible ; une tendance à rechercher et trouver des matériaux externes perceptibles sur lesquels la régressivité pulsionnelle pourra être transposée est également à l’œuvre. La première conception d’un principe de plaisir cherchant à éliminer purement et simplement toutes les occasions de déplaisir nécessite une modification. Le principe de plaisir peut être amené à rechercher des perceptions déplaisantes tangibles pour parer à un déplaisir plus diffus, plus élémentaire, d’origine endopsychique et traduisant les menaces pesant sur son hégémonie. L’élaboration de théories, les théories sexuelles infantiles, soutenant une causalité externe sera alors la solution. La cooptation du rêve trouve là aussi sa dynamique. Mais un fait paradoxal signalé plus haut et présent dans un cas exposé ci-dessus peut aussi trouver là quelque éclairage. Ce fait, déjà souligné, consiste à ce que le travail de rêve, pour se réaliser, peut être amené à recourir à des figures de destruction, voire d’automutilation alors qu’à première vue le but du rêve quant à la réalisation hallucinatoire de désirs et à son rôle de gardien du sommeil semble devoir plutôt écarter de telles figures. De telles utilisations des figures de castration dans le rêve, et ceci sans que le rêve ne devienne un cauchemar, libèrent ces figures de leur seule portée traumatique. L’examen de tels rêves [20], associé au fait que les diverses religions ont toutes déployé une iconographie riche de telles images avec pour finalité de rendre compte des aspirations mystiques, permet d’envisager qu’une réalisation hallucinatoire de désirs peut réussir par de telles figures produites par le travail de rêve. Les désirs inconscients réalisés alors sont des désirs d’idéalité, trouvant satisfaction sous couvert de telles figures de castration, voire par la mise en acte sacrificielle chez les martyrs religieux, de telles automutilations. C’est le souhait d’une sublimation absolue de soi-même qui cherche ainsi à se réaliser ; une identification à une matière idéale, à une essence libidinale ; le désir de faire partie, d’être source d’une essence vitale, d’une libido germen d’âme, pur Éros ; une générativité non endeuillée, idéalisée.
De telles idéalisations s’avèrent tout particulièrement être au service du déni de la réalité perceptive de la castration, déni de la mortalité de toute matière organique, même du germen. En termes corporels, il s’agit de réaliser le désir de générer le pénis de la mère, et de vénérer, de rendre immortel celui existant du père. C’est par cet aspect que nous retrouvons le rapport aux dysmorphies et aux transformations corporelles présent dans la troisième situation clinique ; le jeune patient a la conviction délirante d’être l’objet transformateur du corps de sa mère, et d’être l’auteur génératif de ce qui manque à cette dernière.
Cette prise en compte de la régressivité pulsionnelle et du mécanisme de transposition amène donc à reconsidérer la théorie du rêve et à envisager un rôle du travail de rêve passant par les hallucinations qu’il produit et projette sur l’écran perceptif de la conscience endopsychique, rôle envers la perception sensorielle diurne et le déni nocturne de cette dernière. En effet, le sommeil exige un retrait des investissements de la perception mais aussi la mise en place d’un dispositif rendant la psyché plus ou moins imperméable à la perception sensorielle, perception qui n’a pas besoin d’être investie pour avoir lieu. Ce dispositif nocturne est donc un pare-excitation reconstitué à chaque endormissement. Le système sommeil-rêve inclut donc un déni qui lui est indispensable, déni augurant le cycle de la latence avec mise en latence du surinvestissement langagier, régression des investissements libidinaux vers des pôles de travail psychique régressifs sous l’influence de la régressivité pulsionnelle, et élaboration de divers produits psychiques manifestes porteurs de toutes les étapes de ce cycle. Ces modalités de travail régressif se doivent en effet de rester en contact tant avec les surinvestissements langagiers mis en latence qu’avec le surinvestissement du pôle perceptif et par ce dernier avec les objets déniés. Un lien doit donc être impérativement maintenu par le travail régressif avec la mise en latence et le déni, lien discontinu œuvré par le travail de rêve.
Ce dernier va donc non seulement avoir pour but de réaliser hallucinatoirement un désir, d’être le gardien de la mise en latence des pensées verbales, il va aussi devoir soutenir le déni de la perception sensorielle. L’introduction de contenus perceptifs évoquant la castration signe une difficulté de ce travail, alors que des figures de castration, elles, peuvent être la production d’un tel travail. Le travail de rêve se centre alors par le biais des désirs idéaux sur la fonction de soutenir le déni perceptif.
La troisième lignée théorique de Freud inclut en effet bien logiquement une conceptualisation de ce mécanisme actif au niveau de la perception qu’est le déni. En effet avant 1920, seul le verbe dénier est utilisé par Freud et le mécanisme de déni n’est individualisé nettement qu’en 1925 dans Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes. Auparavant, dénier est synonyme de refuser, rejeter, désavouer. Le substantif le stabilise dans une fonction envers la perception sensorielle et oblige à reconsidérer sa place dans le système sommeil-rêve, et bien sûr en séance. C’est en 1932 [21], puis en 1933 (29e conférence) [22], que Freud va en déduire que le rêve est « une psychose normale de l’humanité », ce qu’il réaffirmera en 1938 quand il commencera le chapitre VI de l’Abrégé de psychanalyse : « Ainsi le rêve est une psychose, avec toutes les extravagances, toutes les formations délirantes, toutes les erreurs sensorielles inhérentes à celle-ci, une psychose de courte durée, il est vrai, inoffensive et même utile, acceptée par le sujet qui peut, à son gré, y mettre un point final, mais cependant une psychose qui nous enseigne qu’une modification, même aussi poussée, de la vie psychique peut disparaître et faire place à un fonctionnement normal. » Ce propos laisse poindre une conception positive du déni, ce mécanisme devenant, quand il est réversible, utile et indispensable à certaines modalités de travail psychique, celles régressives consistant à prendre en compte et intégrer la régressivité pulsionnelle. La valeur d’un tel dispositif de déni tient surtout à son oscillation dynamique avec la transposition réalisée particulièrement sur les perceptions sensorielles de la matérialité externe. Et Freud de souligner une différence avec celle qui peut s’effectuer sur cet autre extérieur à la réalité psychique, le langage. La transposition sur le langage et son surinvestissement spécifique est particulièrement apte à soutenir le déni perceptif par la création de toutes sortes de croyances et de pensées systématiques : « À l’occasion d’un surinvestissement du penser, les pensées sont perçues effectivement – comme de l’extérieur – et de ce fait tenues pour vraies » (Le moi et le ça, OCF.P, p. 267). Ainsi par un jeu de mots allemand repris aux philosophes entre prendre vrai et tenir pour vrai, Freud reconnaît la possibilité de créer encore avec les mots une réalité perceptive externe à la réalité psychique à laquelle est conférée une croyance : la création d’une « parole vraie ». Une telle remarque est une véritable invitation à reprendre les quelques réflexions faites précédemment sur la libre association de séance.
Dès lors, parmi les fonctions du rêve, il faut reconnaître celle de soutenir le déni de la castration, et de façon générale le déni de toute perception sensorielle, déni qui permet les opérations nécessaires à la modification économique de la régressivité extinctive. Pour remplir ce rôle, le rêve se trouve dans le devoir de saturer la conscience endoperceptive, avec les hallucinations qu’il produit. Il réalise ainsi une falsification de la réalité perceptive diurne, et le lien maintenu avec la réalité perceptive sensorielle va œuvrer à la vraisemblance ; une falsification vraisemblable.
Cette dynamique complexe permet aussi d’examiner comment la dimension traumatique de la condition humaine se mute en traumatisme pour la psyché. Pour qu’une telle mutation négative se fasse, il faut que l’articulation entre la régressivité pulsionnelle et l’impératif processuel responsable des modalités de travail régressif soit menacée de rupture, ou soit le lieu d’une authentique fracture. Cette menace et cette fracture possible, respectivement reconnues dans le entendu et le vu du complexe de castration, sont heureusement le plus souvent partielles et momentanées, et accessibles alors à une reprise thérapeutique ; mais l’irréversibilité se laisse malheureusement deviner dans nombre de tableaux cliniques. De telles fractures peuvent en effet exister de façon définitive, grevant à tout jamais plus ou moins extensivement le devenir psychique du sujet. Cette articulation où peuvent avoir lieu de telles menaces ou de telles fractures est idéalement le lieu d’une oscillation entre la transposition perceptive et le déni perceptif, oscillation se faisant en fonction d’une tension, celle que nous abordons comme masochisme originaire. Ainsi la gestion idéale de la dimension traumatique comme tension de rupture se fait grâce à un travail psychique discontinu bien connu, celui de l’après-coup, en deux temps avec un entre-temps régressif ayant lieu au contact de la régressivité pulsionnelle, et conservant un lien avec une finalité d’achèvement, efficiente en latence. L’occurrence des fractures appelle à réfléchir le destin tant de la régressivité pulsionnelle laissée à elle-même, que celui de la libido qui aurait dû être fournie par l’impératif et utilisée à la réalisation du travail psychique. Si de telles fractures peuvent être appelées traumatiques, ces destins constitueraient les traumatismes psychiques patents [23].
Un problème majeur au niveau clinique est la chronicisation du déni, chronicisation d’autant plus stable qu’elle aura été imposée au sujet par les besoins du fonctionnement psychique de l’un des parents, donc très précocement. Nous arrivons là aux traumatismes précoces et précocissimes, quasi congénitaux, hérités, imposés d’office, ceux que Freud désigne dans son Mo ïse en 1938. Cette chronicité va empêcher toute oscillation, au moins pour une partie du travail psychique, et la falsification repérée plus haut dans le rêve va devoir se poursuivre au service du déni diurne par l’élaboration et l’adhésion à toutes sortes de croyances, de systèmes de vie (les Weltanschauung, 1933), de convictions délirantes consistant à fournir en continu un détournement de la valeur, une transvaluation des sensations et des perceptions sensorielles auxquelles ces dernières ont été rattachées, perceptions qui ne cessent pour autant d’assaillir du dehors la perception-conscience sensorielle.
Comme cela était déjà le cas au sein du rêve, les falsifications diurnes, pour être acceptables et donc efficaces, auront à remplir la condition du vraisemblable. Le langage devra alors compléter la part réalisée par visualisation dans le rêve. Le conflit au niveau de la perception-conscience se fera dès lors entre la vérité perceptive sensorielle et le vraisemblable sous-tendu par la vérité du dénié. Ce conflit entre vrai et vraisemblable appelle la reprise de la notion d’identité de perception telle qu’elle est présentée dans le chapitre VII de L’interprétation des rêves. La présence d’un travail de vraisemblance permet de soulever une hypothèse, l’existence d’une falsification inhérente à une différence de nature qualitative, existant entre hallucination et perception sensorielle. Alors l’hallucination n’arriverait jamais à être une totale équivalence de la perception ; cet écart participe à empêcher que la science ne devienne totalement un système. L’identité de perception semble alors contenir une illusion au service du soutien du déni.
C’est une telle différence que semble viser Freud quand il répond le 18 décembre 1923 à Wittels [24], après avoir reçu et lu la biographie que ce dernier a écrite sur lui. À Wittels qui envisage la conjecture de l’instinct de mort comme un rejeton à mettre en corrélation avec le décès de la fille de Freud, ce dernier répond en rappelant que le Au-delà a été rédigé en 1919 « alors que ma fille était d’une santé florissante ». Et Freud terminera ses remarques par les mots suivants : « Le vraisemblable n’est pas toujours le vrai. »
Au moment d’arrêter ce travail d’écriture sur la dimension traumatique s’impose ainsi la certitude qu’il faudra y revenir, rectifier et poursuivre.
 
NOTES
 
[1] Francis Pasche disait, en utilisant une métaphore atomiste pour les associations libres, que le psychanalyste est quotidiennement bombardé dans le cadre de sa pratique.
[2] « Ce n’est ni l’énigme intellectuelle, ni chaque décès, mais le conflit de sentiments, à la mort de personnes aimées et pourtant en même temps étrangères et ha ïes, qui a délié la recherche chez les hommes. De ce conflit de sentiments naquit en premier lieu la psychologie » (S. Freud (1915 b), Actuelles sur la guerre et la mort, OCF.P, t. XIII, PUF, 1988.
[3] Nietzsche remarquait que, quand nous venons d’assister à un accident fâcheux survenu à un autre, il faut porter attention à la tendance à le reproduire pour soi-même. Il reliait ainsi la contagion à un attrait du traumatique, à sa sexualisation.
[4] Études sur l’hystérie, p. 106 et 170.
[5] Ibid., p. 15.
[6] La séduction traumatique vécue par Breuer auprès d’Anna O. constitue le temps 1 ; le temps d’élaboration psychique est réalisé par Freud présentant ses quatre observations, donc grâce à une répétition ; la Communication préliminaire commune puis leurs prolongements respectifs sont les étapes du temps 2.
[7] Ibid., p. 233.
[8] Après avoir remplacé l’événement choc par celui choquant, puis par son souvenir, Freud souligna l’importance du fantasme ; puis plus particulièrement de la qualité inconsciente, tant du souvenir que de ce dernier ; et il ouvrit ensuite cette qualité traumatique à une dimension universelle, tant événementielle que structurelle, par le biais des fantasmes originaires et de la phylogenèse.
[9] Cf. S. Freud (1911), Formulations sur les deux principes du cours psychique, n. 2, p. 14-15, OCF.P., PUF, 1998.
[10] En 1915, dans le Complément métapsychologique à la doctrine du rêve.
[11] En 1915, dans Deuil et mélancolie.
[12] S. Freud (1901) Psychopathologie de la vie quotidienne, chap. 1 : Oubli des noms propres.
[13] « J’étais alors sous l’impression d’un événement dont j’avais appris la nouvelle quelques semaines auparavant durant un bref séjour à Trafo ï : un malade, qui m’avait donné beaucoup de mal, s’était suicidé, parce qu’il souffrait d’un trouble sexuel incurable. »
[14] B. Chervet (2001) Les veines de l’onyx ou les contraintes imposées au ça, RFP, t. LXV, no 5, Spécial congrès, p. 1091-1100.
[15] S. Freud (1919 d), Introduction sur la psychanalyse des névroses de guerre ; S. Freud (1920), Rapport d’expertise sur le traitement électrique des névrosés de guerre.
[16] Michel Neyraut a attiré l’attention sur cet aspect de la vitesse variable des processus psychiques.
[17] Pour des raisons de discrétion, cette situation n’est pas exposée dans ce numéro.
[18] « De là une tendance à les traiter comme si elles n’agissaient pas de l’intérieur, mais bien de l’extérieur pour pouvoir utiliser contre elles le moyen de défense du pare-excitation. Telle est l’origine de la projection qui joue un si grand rôle dans le déterminisme des processus pathologiques » (S. Freud (1920), Au-delà du principe de plaisir).
[19] « Ne peut devenir Cs que ce qui a été déjà un jour perception Cs et, en dehors des sentiments, ce qui provenant de l’intérieur veut devenir conscient doit tenter de se transposer en perceptions externes. »
[20] B. Chervet (1991) Deuil nocturne et gradation de la castration dans la figurabilité du rêve, Bulletin du Groupe lyonnais de psychanalyse, no 20, p. 47-73.
[21] S. Freud (1932) Ma rencontre avec Josef Popper-Lynkeus, Résultats, idées, problèmes, vol. 2, PUF, 1985.
[22] S. Freud (1933) Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Gallimard, 1989.
[23] La conception de C. Janin d’un « noyau chaud » et d’un « noyau froid » rejoint par cette métaphore thermique la question ici soulevée des deux destins. Elle est aussi pensable en rapport avec la transposition, possible et favorable dans les cas dits « chauds », au contraire intensifiant la fracture dans le cas du traumatisme dit « froid ».
[24] S. Freud (1924 g), Lettre à Fritz Wittels, OCF.P, t. XVI, Paris, PUF, 1991.
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Francis Pasche disait, en utilisant une métaphore atomiste...
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Nietzsche remarquait que, quand nous venons d’assister à u...
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Études sur l’hystérie, p. 106 et 170. Suite de la note...
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Ibid., p. 15. Suite de la note...
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La séduction traumatique vécue par Breuer auprès d’Anna O....
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Ibid., p. 233. Suite de la note...
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Après avoir remplacé l’événement choc par celui choquant, ...
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En 1915, dans Deuil et mélancolie. Suite de la note...
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S. Freud (1901) Psychopathologie de la vie quotidienne, ch...
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« J’étais alors sous l’impression d’un événement dont j’av...
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B. Chervet (2001) Les veines de l’onyx ou les contraintes ...
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S. Freud (1919 d), Introduction sur la psychanalyse des né...
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Michel Neyraut a attiré l’attention sur cet aspect de la v...
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Pour des raisons de discrétion, cette situation n’est pas ...
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« De là une tendance à les traiter comme si elles n’agissa...
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« Ne peut devenir Cs que ce qui a été déjà un jour percept...
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B. Chervet (1991) Deuil nocturne et gradation de la castra...
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S. Freud (1932) Ma rencontre avec Josef Popper-Lynkeus, Ré...
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S. Freud (1933) Nouvelles conférences d’introduction à la ...
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La conception de C. Janin d’un « noyau chaud » et d’un « n...
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S. Freud (1924 g), Lettre à Fritz Wittels, OCF.P, t. XVI, ...
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