Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130526500
352 pages

p. 781 à 790
doi: 10.3917/rfp.663.0781

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L'élaboration de la séduction traumatique

Volume 66 2002/3

2002 Revue française de psychanalyse L’élaboration de la séduction traumatique

Rouge baiser (une mise en couleur de la séduction traumatique) ... celui qui ne laisse pas de traces

La Publicité (mensongère).

Marc Babonneau 116, boulevard Deltour 31500 Toulouse
Le support de cette illustration clinico-théorique sur le thème de la “ Séduction traumatique ” est, au point de départ, le symptôme d’une jeune patiente de dix-huit ans, venue demander des entretiens pour une phobie d’impulsion qui la terrifie au point de l’invalider.
Sur la toile de fond de personnalité hystérique que cela suppose d’emblée, ce symptôme est l’ultime protection contre la levée du refoulement et le risque de ré-émergence de représentations dérangeantes.
La grande scène traumatique de violences familiales qui, un an auparavant a déclenché la flambée phobique, s’avérera répéter, dans le même lieu géographique du foyer, des scènes clastiques dont elle était, dans son enfance, témoin puis protagoniste. Le trio œdipien y fonctionnait, dans l’acte, à plein régime et l’enfant qu’elle était s’y trouvait prise au piège d’une séduction paternelle devenant traumatique, comme ne l’était pas moins sa disposition d’alors à venir au secours du père, à l’encontre d’une mère dénigrée.Mots-clés : Phobie d’impulsion, Excitation, Œdipe, Répétition, SubjectivationKey-Words — Impulsion phobia, Excitation, Œdipus complex, Repetition, Subjectivisation.
The material for this clinical-theoretical illustration of the theme of “ traumatic seduction ” is, initially, the symptom of a young eighteen-years-old patient, who had asked to consult about an impulsion phobia that terrified her to the point of incapacitating her.
Against the backcloth of the hysterical personality that this a priori suggests, this symptom was an ultimate means of protection against the lifting of repression and the risk of the reemergence of disturbing representations.
The major traumatic scene of family violence that, one year previously, had triggered this outburst of the phobia, reproduced in the same geographical location of the home, classical scenes of which she was as a child first the witness and then an actor. The Œdipal trio was fully active in the act and she as a child was ensnared within it by a paternal seduction that became traumatic, as was also her disposition at the time to come to the aid of the father, in the face of a despised mother.
Die Unterlage dieser klinisch-theoretischen Illustration des Themas der “ traumatischen Verführung ” ist, am Anfang, das Symptom einer jungen, achtzehn Jahre alten Patientin, die eine Unterredung wünschte aufgrund einer Impulsionsphobie, welche sie terrorisiert und quasi invalid werden lässt.
Auf der Basis einer hysterischen Persönlichkeit, ist dieses Symptom der letzte Schutz gegen die Aufhebung der Verdrängun und das Risiko vom Wiederaufkommen von störenden Vorstellungen. Es stellt sich heraus, dass die grosse traumatische Szene der Gewalt in der Familie, welche ein Jahr vorher die Phobie entflammt hatte, eine Repetition, am gleichen geographischen Ort des Hauses, der klastischen Szenen von denen sie als Kind Zeugin und dann Protagonistin war. Das œdipale Trio funktionierte, im Akt, und das Kind, das sie war, ging in die Falle einer väterlichen Verführung, welche traumatisch wurde, sowie auch seine damalige Disposition, dem Vater zu Hilfe zu kommen, gegen eine herabgewürdigte Mutter.Schlagwörter : Impulsionsphobie, Reiz, Œdipus, Wiederholung, Subjektivation.
El soporte de esta ilustación clínico-teórica sobre el tema de la “ Seducción traumá tica ” lo abre el síntoma de una joven paciente de 18 años, que acude a la consulta a causa de un fobia de impulsión que la aterroriza hasta el limite de paralizarla. Bajo el fondo de personalidad histérica que supone de entrada, el síntoma es la última protección contra la suspensión de la represión y el riesgo de reemergencia de representaciones desestabilizadoras. La gran escena traumá tica de violencias familiares que, un año antes provocaron la llamarada fóbica, verá reproducirse, en el mismo núcleo familiar, escenas clá sticas en las que ella estaba impregnada en su infancia, primero como testigo y luego como protagonista. El trío edípico funcionaba, intensamente en el acto, y la niña que ella era estaba fuertemente ligada a la trampa de una seducción paterna que se volverá traumá tica, de la misma manera que su disposición de entonces a ir en ayuda del padre, en oposición a una madre denigrada.Palabras claves : Fobia de impulsión, Excîtación, Edipo, Repetición, Subjetivación. All’inizio di questa illustrazione clinico-teorica sul tema della “ Seduzione traumatica ” c’è il sintomo di una giovane paziente di diciotto anni che aveva chiesto dei colloqui per una fobia d’impulsione terrificante che l’invalidava. Sulla tela di fondo di una personalità isterica che cio’ suppone, questo sintomo è l’ultima protezione al argine della rimozione ed al rischio del ritorno di rappresentazioni fastidiose. La grande scena traumatica di violenze famigliari che l’anno prima ha scatenato la fiammata fobica, si avvererà ripetere nello stesso luogo geografico del focolare, scene clastiche di cui nell’infanzia era testimone poi protagonista. Il trio edipico nell’agire vi funzionava a pieno regine e lei bambina, vi si trovana intrappolata in una seduzione paterna traumatica, tanto quanto era la sua disposizione d’allora a venire in soccorso al padre contro una madre denigrata.Parole chiave : Fobia d’impulsione, Eccitazione, Edipo, Ripetizione, Soggettivazione.
Elle court, éperdue, dans ce couloir qui lui paraît immense. Elle veut fuir, elle veut partir, elle veut tout quitter. Comme dans un cauchemar, il lui semble qu’elle se meut avec difficulté, que son corps ne lui obéit plus. Elle sait qu’il se rapproche d’elle, qu’il va la rattraper. Elle sait maintenant qu’elle n’y parviendra pas. Elle sent alors ses deux mains, à lui, se poser sur son cou, à elle. Dans un trouble inexprimable, elle se sent fléchir et tomber avec une lenteur horrible, tandis que la tenant toujours fermement par le cou, il la ploie et la couche sous lui... son père.
Garance est blonde, élancée, plutôt jolie, gracieuse dans ses mouvements, apprêtée avec goût dans sa mise.
Garance a 18 ans.
Garance vient me voir pour « des entretiens », car elle a souffert et souffre encore, « jusqu’au supplice » me dira-t-elle, de phobies d’impulsion qui l’ont terrifiée et qui ont alerté sa famille.
L’idée d’agresser physiquement l’autre, toujours de l’autre sexe, peut surgir, à l’improviste, dans une gamme allant du simple geste impulsif (lancer quelque objet, un verre, un cendrier, un couteau, même, sur son interlocuteur) à la fureur meurtrière (déchiqueter l’autre, le réduire en petits morceaux, l’anéantir).
En séance, pendant les entretiens, Garance me dira qu’elle peut avoir ce type de pensées à mon égard, qu’il peut se faire qu’elle soit brusquement envahie par l’envie de me jeter quelque chose à la figure.
Mais Garance déploie aussi un autre mécanisme de défense : elle peut, avec une rougeur subite, se mettre à rire – irrésistiblement ; le rire ravageur qui la secoue de façon spasmodique est un autre détour par quoi elle vient rompre brutalement le fil associatif, à certains moments.
Immanquablement, elle se reprend avec une gêne où la honte vis-à-vis de l’interlocuteur analyste le dispute au soulagement de la patiente (qui me donne alors le sentiment de l’avoir encore échappé... belle !).
« Excusez-moi, Docteur, excusez-moi, je vous prie. Je sais que ce n’est pas drôle, ce que nous venons de dire, mais je ne sais pas ce qui m’a pris ; c’est vraiment plus fort que moi. »
On ne saurait mieux dire pour porter sur la scène de la séance, la démonstration du refoulement à l’œuvre.
Ainsi, comme son symptôme avoué, avéré, la phobie d’impulsion, surgissant à l’improviste, le rire irrépressible vient, lui aussi, « tout casser », pour mieux la protéger.
Phobie d’impulsion envers l’autre, vécu comme une menace. Rire plus fort qu’elle, qui vient, dans sa cascade inopinée, noyer ce qui pourrait émerger d’elle-même.
Tour à tour, amazone belliqueuse (impulsion agressive) ou ondine fuyante (vagues de rire inextinguible qui la dérobent entre deux eaux), Garance, massivement, se trouve prise entre séduction et traumatisme.
Garance est toujours sur la brèche.
« L’autre soir, j’étais en boîte de nuit, avec des amies. Trois garçons, à la table voisine, ont fini par se joindre à nous. L’un d’eux me plaisait. Je lui plaisais aussi. Au bout d’un moment, nous nous sommes isolés dans le groupe et ne parlions qu’entre nous. Il me fixait intensément et moi je regardais bouger ses lèvres, dans la pénombre. Hypnotisée par cette bouche, je pensais à “baiser”. Alors, brusquement, ça a été terrible. Je me retenais de lui envoyer mon verre à la figure. Je ne savais plus ce qu’il disait. Je ne pensais qu’à me retenir. J’étais perdue, là, tout à coup. »
De même :
« Je fais du jogging, parfois. Un ami d’amis m’a proposé de m’accompagner. Il ne m’attirait pas comme garçon, mais il était sympathique. Il peut être utile d’avoir un garçon qui court avec vous, parfois... Puis, je me suis demandé ce qu’il voulait vraiment. Il avait l’air fiable, mais, au fond, qu’est-ce qui le poussait ? Qu’est-ce qu’il voulait en me demandant s’il pouvait courir avec moi ? »
Moi : « Vous craigniez peut-être que ce soit un coureur ? »
Elle : « Oh ! Vous aussi, alors, vous vous y mettez ! »
Elle a alors un de ces rires inextinguibles que j’ai décrits. Puis elle se reprend.
« Je ne sais comment faire. J’ai passé une heure, au jogging, terrible ! Je le surveillais, sans cesse, sur la défensive. J’avais envie de le pousser dans le fossé et de me tirer toute seule. »
Sous le sens, à un premier niveau, banal, des mots, les signifiants argotiques porteurs d’un sens sexuel précis affleurent, à tout moment, porteurs de menace car rallumant la vie fantasmatique et son remue-ménage, porté au vif par les réaménagements de l’adolescence.
  • « Un baiser » – « Baiser » – « La Baise » ;
  • « Courir » –  « Faire courir » – « Un coureur » ;
  • « Se tirer » – « Se faire tirer ».
Garance, attaquée en son préconscient par des signifiants trop chauds, convoque à sa rescousse la peur et le dégoût, dont on sait combien ils sont, dans l’arsenal névrotique, les deux pare-excitations les plus usuels pour esquiver l’arène de la rencontre sexuelle. Mais, si Garance, alors, voit rouge, la « muleta » qu’elle croit voir agitée par l’autre, est, elle ne le sait pas clairement, par défaut de subjectivation, agitée d’abord (ou aussi) en elle-même.
Ainsi, le symptôme, signal d’alerte, vient-il à la fois signifier ce qui ne peut l’être autrement et ce que sa tentative de refoulement, toujours à l’œuvre, ne l’autorise pas à se dire à elle-même. Quand la menace d’émergence d’une représentation sexuelle commence à s’infiltrer dans son préconscient, Garance, sur le mode du « Qui va là ? », bombarde préventivement le terrain d’un rire ravageur ou s’interroge sur l’opportunité imminente d’un déclenchement d’hostilités qui la terrifie, mais autrement...
Nous allons, avec elle, remonter le courant de sa jeune vie, pour tenter de démontrer les difficultés ou les impasses de sa subjectivation, du moment où l’explosion de ses symptômes a provoqué la demande de soins, jusqu’aux temps plus anciens où sa névrose infantile s’est constituée, sur fond de séduction traumatique.
Garance décrit l’enchaînement des circonstances qui l’ont amenée à me rencontrer, un an après le début – manifeste – de ses troubles actuels.
« À la rentrée en fac, l’an dernier, je me sentais déjà très mal. Jusque-là, tout avait à peu près bien marché (elle a effectivement accompli une scolarité plutôt bonne au lycée, obtenu son baccalauréat à 17 ans et s’est engagée dans des études de droit, pas vraiment par goût ou vocation, mais dans une situation d’exploration de la vie d’étudiante, comme c’est le cas pour beaucoup de jeunes de son âge qui n’ont pas de projet bien défini). Mais j’ai perdu le goût de travailler, j’étais fatiguée, démobilisée. Je traînais... Mes parents ont bien vu que je ne faisais pas grand-chose. Ils m’ont secouée. L’atmosphère est devenue intolérable, très tendue. Comme quand j’étais petite, sauf que là, l’irritabilité de ma mère et le harcèlement de mon père convergeaient sur moi. »
Garance décrit le mouvement dépressif qui, à la faveur de l’entrée en faculté, vient dans le remous d’une adolescence dont elle ne peut émerger, à la fois masquer et marquer une dysharmonie de sa position subjective.
« C’était devenu tel, tellement irrespirable, tellement dur à la maison que, pour Noël, j’avais dit à mes parents que je ne voulais aucun cadeau. Pas de faux-semblants à cause du rituel, ce jour-là, alors que tous les autres jours, c’était de continuelles disputes entre nous. Pour moi, ça n’aurait eu aucun sens ! Bien sûr, ils n’en ont pas tenu compte ! Et c’est là que tout a éclaté.
« Le jour de Noël, au moment de la remise des cadeaux, précisément, mon père m’a offert un flacon de parfum. Et ma mère, une ligne de produits de beauté, une trousse de crèmes et de gels divers qui, d’ailleurs, n’avait rien à voir avec le cadeau de mon père. Bien sûr, ils étaient, encore une fois, incapables de se dire quelques mots pour faire quelque chose de cohérent vis-à-vis de moi.
« J’ai dit à ma mère que je ne voulais pas de son cadeau. Je n’ai rien dit à mon père. J’ai rendu son cadeau à ma mère. Elle a évidemment piqué sa crise, une belle crise de nerfs ! Mon père m’a dit que ce n’était pas quelque chose à faire, le jour de Noël. Alors, j’ai explosé, moi aussi, et j’ai dit que j’étais à bout. »
Sans aucun esprit critique sur la part qu’elle a pu prendre à l’éclatement de cette scène familiale, Garance fait la démonstration de son ancrage dans une problématique œdipienne presque caricaturale : alliance tacite initiale avec le père, opposition marquée à la mère, crise attendue de celle-ci, soutien moins attendu du père envers la mère, entrée en fureur consécutive de Garance. La dynamique du trio est clairement orchestrée, presque « surjouée ».
« Alors, je me suis dirigée vers le placard au fond du couloir, et j’ai sorti ma valise. Mon père a essayé de me l’arracher, ma mère hurlait. J’ai couru dans le couloir et c’est alors qu’il m’a attrapé avec ses deux mains et qu’il m’a couchée au sol. J’ai dû perdre connaissance car je ne sais pas très bien ce qui s’est passé ensuite. »
L’excitation à son comble ne peut, c’est l’habitude, se résoudre dans cette famille qu’après un « crescendo » de passages à l’acte.
Garance, prise au piège de la répétition, vit la scène dont nous allons voir l’emboîtement avec ses souvenirs d’enfance, dans une atmosphère d’hallucinose hystérique : la réminiscence de scènes de l’enfance se télescope avec un scénario fantasmatique dont le père est le protagoniste. La perte de connaissance, voire la syncope, est un énième détour par lequel la jeune hystérique tente de se « soustraire » à « ce qui l’étreint ».
Mais le couloir de la scène traumatisante récente, le couloir où, le jour du Noël de ses 18 ans, Garance « se fait la malle », fuyant la charge excitative d’un père séducteur trop agissant (père « au parfum », puis père brutal) et le vague pressentiment de sa propre participation séductrice aux scènes qui l’ « étourdissent », ce couloir renvoie à des souvenirs d’enfance, lointains et pourtant fixés.
« Ma mère et mon père se disputaient violemment, quand j’étais petite. Je ne saurais dire pourquoi, mais c’était fréquent. C’était, je crois des scènes de jalousie que ma mère faisait à mon père. Ils en venaient aux mains, ça hurlait, et puis ma mère finissait par avoir le dessous et elle tombait en syncope (sic). »
Je me souviens avec précision de deux scènes.
La première, c’est après une de ces disputes. Elle se passe dans la chambre de mes parents. Ma mère a fini par s’évanouir. Est-elle tombée sur le lit ou bien est-ce mon père qui l’y a allongée ? Je ne sais pas... Ce dont je me souviens, c’est de mon père criant : « Garance, Garance, va vite chercher un verre d’eau » et de ma mère, sur le lit, apparemment inconsciente mais agitée de vagues soubresauts. Cela finissait souvent ainsi : mon père lui envoyait un verre d’eau froide au visage, pour la ranimer, ... ou la calmer.
Dès ce premier souvenir « traumatique », on voit bien comment Garance est soumise très tôt à un quantum d’excitation beaucoup trop fort par le climat fréquent de disputes, d’éclats et de vociférations dans lequel les parents semblent évoluer, sinon se complaire. On peut évoquer, à ce propos, les « esclaves de la quantité » dont parle Michel de M’Uzan au sujet des enfants victimes dans leur plus jeune âge d’une dose massive d’excitation, non résorbable et ingérable pour eux, qu’elle soit dans l’ordre de la violence ou dans l’ordre sexuel. La description de la scène pourrait, d’ailleurs voiler, derrière ce souvenir-écran, une autre scène, à caractère plus franchement érotique, à laquelle Garance eût pu assister autrefois, antérieurement...
Par ailleurs, le point d’orgue de la scène : verre d’eau lancé à la figure, n’est pas sans rappeler l’impulsion dont justement Garance a la crainte phobique. N’y a-t-il pas là un nouage identificatoire lointain, combinant, dans le langage secret du symptôme apparu plus tard, l’envie et la peur de faire mal au partenaire de l’autre sexe (identification croisée au père) et, plus sournoise et sans doute beaucoup plus angoissante, celle de faire mal à la mère (réalisation d’un vœu œdipien).
Le second souvenir renoue avec ce genre de scénario, introduit quelques variantes et se passe dans le couloir qui prend décidément valeur symbolique de « lieu du crime ».
« Une autre fois, c’était dans le couloir. Ils se battaient comme des chiffonniers. Mon père m’appelle. Ma mère le griffait de toutes ses forces. Il avait sur le visage des écorchures qui saignaient. Il essayait de la tenir en respect, les bras tendus, en la repoussant et en la tenant par le cou. Il criait : “Garance, Garance, va vite à la salle de bains chercher un verre d’eau.” »
Le trio en action est à nouveau recomposé. La violence est là, sous les yeux de Garance (cris, coups, saignements). Mais une autre violence s’exerce, plus souterraine : comme précédemment, le père fait appel à Garance, lui demande de s’associer à lui et d’être, en quelque sorte, sa complice, pour parvenir, à eux deux, à contenir la mère, à la réduire. L’enjeu œdipien est poussé à l’incandescence, le jeu devient trop vif, voire insupportable.
On voit alors, avec l’évocation de ces moments troubles du passé, d’une part, l’articulation avec le symptôme de Garance, et, d’autre part, la mise en place de la grande scène d’ouverture de son efflorescence actuelle, la scène récente du couloir à Noël, celle vécue à l’âge adolescent, dans cette série comme mise en abyme : des mouvements intra-psychiques se succèdent à vive allure, chez Garance, dans un trop plein d’émois, ne permettant pas une mentalisation « à mesure », ordonnatrice ; mais, entraînant, au contraire, une cascade d’actes réponses :
  • séduction envers le père : acceptation du cadeau du père ;
  • identification au père et agression envers la mère : refus du cadeau de la mère ;
  • rage narcissique quand le père prend parti pour celle-ci : passage à l’acte ( « Je fais la valise » ) ;
  • mise en place de l’affrontement (répétition du passé, scène rejouée où Garance est à la place de la mère, qu’elle récupère ainsi, dans la violence, après l’avoir perdue dans son fantasme œdipien) : début de corps à corps, autour du placard à bagages ;
  • irrésolution de Garance. Résolution de la scène par la syncope : Garance, identifiée à la mère attaquée par le père, mais en proie à d’intenses mouvements émotionnels, ne sait plus, ne sait pas si elle est une gamine menacée d’une raclée ou une proie pour père déchaîné incestueusement. Le contact physique avec le père (mains autour de son cou) porte l’excitation et la question à leur comble ; soumise à cette question, Garance la fuit en s’évanouissant.
Tout ceci sera confirmé, des séances et des séances plus tard. Temps nécessaire à Garance pour faire l’aveu le plus difficile, celui de la véritable conclusion de ces scènes de l’enfance qui avaient un autre dénominateur commun que la violence agie entre les parents et le verre d’eau « balancé » par le père sur la mère.
« Tout le monde était très mal, après. Ma mère était muette, absente, pendant des heures. Mon père semblait très malheureux. Il me prenait contre lui et me serrait très fort, en me disant qu’il était triste. Il m’embrassait, en me retenant sur ses genoux. Cela me mettait très mal à l’aise. J’aurais bien voulu lui échapper. Je me tortillais ; mais, il me tenait fermement, m’embrassant avec emportement, au point que ces baisers laissaient des marques rouges sur mon visage, dont j’avais une honte inexprimable. Tout ça me rendait folle ! »
Ainsi se closent ces évocations, où l’on assiste à la circulation des émotions dans cette famille « agitée », encline aux « actings » et débordements impulsifs, dans un rapproché qui s’il n’est pas pédophile au sens propre du terme, reste cependant bien trop vif. L’alliance voulue par le père, au sortir de ces scènes de conflit avec la mère, rencontre de façon très séductrice le fantasme personnel de Garance. Le télescopage de l’un et de l’autre crée le traumatisme.
Ainsi vérifie-t-on, très clairement, la question de la séduction, d’abord, et l’articulation de la réalité et du fantasme, toujours présente, même après abandon de la « neurotica », ensuite.
Le vœu interdit de Garance que j’énoncerai ici, à cause de sa double acception, active et passive, comme étant : « J’attire mon père » rend bien compte des positions subjectives en jeu dans le désir œdipien de la fillette. Comme tout fantasme freudien, on pourrait s’essayer à décliner celui-ci en trois temps :
  • je suis séduite par mon père ;
  • mon père fait réponse à cette séduction ;
  • mon père me séduit.
Entre le désir œdipien (temps 1) et la constatation proclamée de la séduction par l’autre (temps 3) c’est dans le temps 2, intercalé entre l’expression du désir œdipien et la conscience de l’interdit des générations, que se tient la charge traumatique.
C’est elle que, de toutes ses forces, Garance vise à désamorcer (phobie, rire, syncope) en se soustrayant à son émergence, dès que s’allument dans son préconscient les « clignotants » allumés par les représentations explosives.
Il n’est pas inutile de souligner qu’elle est puissamment aidée dans son allégeance à ce système par le fonctionnement ambiant de ses objets primordiaux, ses parents qui, dans des histoires sans paroles, aux court-circuits rapides, ont fait, par ailleurs, vivre à Garance la préjudiciable économie d’une mentalisation mieux « organisée ».
Nous voyons bien, avec Garance, combien nous sommes dans le climat de la sexualité traumatique, dont nous savons à quel point elle a une fonction désorganisatrice pour la psyché de l’enfant séduit(e).
La réalisation, pour Garance, d’un vœu œdipien sous-jacent (lors de ces moments trop affectueux, ponctués d’embrassades sur les genoux de son père, qui suivent les règlements de compte entre les parents auxquels Garance, d’abord témoin, est ensuite invitée par le père à prendre part) agite en elle, et ses symptômes nous le prouvent, des quantités d’énergie massives. L’enfant Garance n’a guère de moyens de se défendre contre de telles quantités d’excitation. Déployant toute son énergie pour parvenir à annuler tout ce qu’elle a ressenti lors de la scène de séduction traumatique, Garance, aux aguets, surveille sans cesse l’apparition des affects liés à cette représentation impossible. Sa phobie, notamment, a alors pour sens de les pulvériser au seuil de cette émergence qui la plonge dans ce climat d’hystérie d’angoisse que, depuis plus d’un siècle, la psychanalyse nous a appris à connaître et à reconnaître.
Le « noyau chaud » du traumatisme, pour reprendre l’expression de Claude Janin (c’est-à-dire celui qui est sur le versant de l’excitation au pôle opposé du « noyau froid » qui est au pôle dépressif) est, chez Garance, incandescent.
À l’écouter, au fil des séances, sur la margelle où elle se tient du puits sans fond qu’est, pour elle, la séduction traumatique exercée par son père, on voit combien celle-ci affecte ses processus de pensée. Nul doute que ses possibilités de subjectivation, très faibles autour de la zone traumatique et de ses reliquats mnésiques, sans cesse soumis au mécanisme du refoulement, se sont trouvés chamboulés par les remaniements psychiques de l’adolescence. Dérangée de sa latence, Garance a donc produit de massifs symptômes, en proportion de la réactivation du « noyau chaud » que nous venons d’évoquer plus haut.
Paul Denis [2] nous apporte de précieux éléments de compréhension sur les mécanismes qui découlent de la réalité de la séduction traumatique (et non du fantasme de séduction).
« Les instances psychiques élaborées sont mises en échec et affaiblies, puisque le représentant extérieur du Surmoi, le soutien au développement du Moi, manque à sa fonction pour exciter et désorganiser activement. On peut parler ainsi d’une véritable disqualification des instances, aussi bien le Moi que le Surmoi et l’Idéal du Moi. Il n’y a pas d’autre ressource pour le sujet que l’identification à l’agresseur. »
Je le cite encore :
« Le sujet doit s’organiser dans la haine et dans l’excitation, s’organiser “vipère au poing”... »
Ainsi, le verre d’eau froide de l’enfance que le père réclame pour le jeter à la face anéantie de la mère, scintille-t-il à nouveau dans la pénombre de la boîte de nuit, mais au poing de Garance, maintenant.
La bousculade, la bagarre du couloir d’antan, scène de cavalcades effrénées, pourrait se rejouer sur le trajet du « jogging » où Garance rêve, agitée de mouvements violents, de renverser son accompagnateur et de le pousser à terre, au fossé.
Enfin, les arrêtes vives du cendrier ou du vase de cristal qu’elle a repérées, dans le cadre de ses séances, comme « armes de poing », potentiellement utilisables contre moi, viennent, au plus aigu de leurs facettes, tenir en respect la possibilité de retour de la trace d’antan et sa permanence dans le présent. Garance tremble d’excitation et de terreur mêlées, sur le créneau de son identification à l’agresseur, alternative qui la déloge (mal) de son passé d’agressée qu’elle fût et qu’elle refuse d’avoir été, dans un travail d’approche de ses souvenirs qui en modifierait la teneur implicite. Victime proclamée d’une séduction effective, et donc de sa composante traumatique, Garance a été prise au piège de son occultation de la part secrète d’elle incluse dans ces évènements.
Ainsi, chassée très tôt du Paradis, Garance, encore enfant mais déjà femme, saura-t-elle ramener son couloir-boulevard du crime, lieu traumatique torturant où la culpabilité œdipienne l’a longuement promenée, aux proportions d’une voie devenue maintenant banalisée (misère hystérique devenue malheur banal) ? Elle doit, pour cela, admettre que le passage (obligé ?) par le traquenard œdipien – modélisé par le mythe, puis par la psychanalyse – est une des machinations les plus courantes de l’existence, ce qui n’exclut pas sa « complexité ». À ce carrefour, les modalités fantasmatiques qui s’y sont développées n’ont pu, dans son cas, se résoudre clairement et sa fonction organisatrice souhaitable n’a pas pu jouer.
C’est le souhait – conscient – de réparer cela et le vœu – inconscient – de trouver un terme à sa répétition qui ont amené Garance, au bout du couloir de ma salle d’attente, à venir me rencontrer pour, après la confrontation aux vrais motifs de son trouble sur la scène du transfert, faire advenir ce qui n’en peut plus d’attendre de l’être.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Cahn R., L’adolescent dans la psychanalyse, PUF, coll. « Le fil rouge », 1998.
·  Denis P., Séduction et emprise, Bulletin du Groupe toulousain de la Société psychanalytique de Paris, no 2 (« La Séduction », Journée annuelle du Groupe toulousain, 10 mars 1990).
·  Denis P., Emprise et satisfaction, les deux formants de la pulsion, PUF, 1997.
·  Freud S., L’hérédité et l’étiologie des névroses (1896), in La naissance de la psychanalyse, PUF, 3e éd. revue et corrigée, 1973.
·  Freud S., Trois essais sur la théorie de la sexualité (1905), Paris, Gallimard, 1962.
·  Freud S., Observations sur l’amour de transfert (1915), in La technique psychanalytique, PUF, 4e éd., 1972.
·  Janin C., Le chaud et le froid ; les logiques du traumatisme et leur gestion dans la cure psychanalytique, Revue française de psychanalyse, 1985, vol. 49, no 2, p. 667-678.
·  De M’Uzan M., La bouche de l’inconscient, Gallimard, coll. « Connaissance de l’inconscient », 1994.
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