Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130526500
352 pages

p. 791 à 808
doi: 10.3917/rfp.663.0791

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L'élaboration de la séduction traumatique

Volume 66 2002/3

2002 Revue française de psychanalyse L’élaboration de la séduction traumatique

Traumatiser et/ou séduire

Dominique Bourdin 21, rue Guynemer 93700 Drancy
L’auteur part de la dimension traumatique de toute séduction pour s’interroger sur les conditions d’élaboration des séductions traumatiques. Elle montre que même les traumatismes qui ne relèvent pas d’une séduction ont besoin pour s’élaborer d’une sexualisation secondaire et d’une réappropriation pulsionnelle impliquant des fantasmes de séduction. Elle indique à partir de là sa préférence pour une conception pulsionnelle du psychisme par rapport à la théorie de la séduction généralisée développée par Jean Laplanche, en dégageant quelques enjeux théoriques de ce débat. Elle montre aussi la séduction traumatique à l’œuvre dans la rencontre avec l’analyste et s’interroge sur la différence entre réparation et interprétation, c’est-à-dire sur les techniques analytiques anglaise et française dans l’élaboration du traumatisme et de la séduction traumatique.Mots-clés : Entretien préliminaire, Pensée magique, Philosophie, Rencontre, Réparation, Séduction généralisée, Séduction traumatique. The author refers to the traumatic dimension of any act of seduction in order to question the conditions for the working over of traumatic seductions. She shows that even traumas that do not stem from an act of seduction require, in order to be worked over, a secondary sexualisation and drive reappropriation implying fantasies of seduction. She reveals, on this basis, her preference for a drive-based conception of the psyche in contrast to the generalised theory of seduction developed by Jean Laplanche and extracts a number of theoretical points for discussion from this comparison. She also indicates the traumatic seduction at work in the encounter with the analyst, and considers the difference between reparation and interpretation, that is to say, between French and English analytic techniques in the working over of traumas and traumatic seduction.Keywords : Preliminary encounters, Magic thought, Philosophy, Encounter, Reparation, Generalised seduction, Traumatic seduction. Der Autorin geht von der traumatischen Dimension jeglicher Verführung aus, um sich über die Ausarbeitungsbedingungen der traumatischen Verführungen Fragen zu stellen. Sie zeigt auf, dass sogar die Traumen, welche nicht an eine Verführung gebunden sind, für ihre Ausarbeitung eine sekundäre Sexualisierung benötigen sowie auch eine Wiederaneignung der Triebe, welche Verführungsphantasien enthalten. Sie zeigt von da aus ihre Vorliebe für eine Triebkonzeption der Psyche in Bezug auf die Verführungstheorie, so wie Jean Laplanche sie entwickelt hat ; sie hebt einige theoretische Probleme dieser Diskussion hervor. Sie zeigt auch die traumatische Verführung, welche in der Begegnung mit dem Analytiker mitspielt ; sie stellt sich auch Fragen über den Unterschied zwischen Reparation und Deutung, d.h. über die englischen und französischen analytischen Techniken in der Ausarbeitung des Traumas und der traumatischen Verführung.Schlagwörter : Vorbesprechungen, Magisches Denken, Philosophie, Begegnung, Reparation, Allgemeine Verführung, Traumatische Verführung. La autora parte de la dimensión traumá tica de toda seducción para interrogarse sobre las condiciones de elaboración de las seducciones traumá ticas. Muestra que incluso los traumatismos no vinculados con la seducción, también necesitan para ser elaborados una sexualidad secundaria y una reapropiación pulsional que implique a las fantasías de seducción. A partir de ahí, la autora indica su preferencia por una concepción pulsional del psiquismo en relación con la teoría de la seducción generalizada desarrollada por Jean Laplanche, planteando algunas apuestas teóricas del debate. También muestra la seducción traumá tica que actúa en el encuentro con el analista, y se interroga sobre la diferencia entre reparación e interpretación, o sea sobre las técnicas analíticas inglesas y francesas en la elaboración del traumatismo y de la seducción traumá tica.Palabras claves : Entrevista preliminar, Pensamiento má gico, Filosofía, Encuentro, Reparación, Seducción generalizada, Seducción traumá tica. L’autore parte dalla dimensione traumatica di ogni seduzione per interrogarsi sulle condizioni d’elaborazione delle seduzioni traumatiche. Mostra che anche i trumatismi che non riguardano una seduzione hanno bisogno, per elaborarsi, di una sessualizzazione secondaria e di una riappropriazione pulsionale che implica fantasmi di seduzione. Partendo da questo, l’autore indica la sua preferenza per una concezione pulsionale della psiche rispetto alla teoria della seduzione generalizzata sviluppata da Jean Laplanche, evidenziandone alcune poste in gioco teoriche di tale dibattito. Presenta anche la seduzione traumatica operante nell’incontro con l’analista e si interroga sulla differenza tra riparazione ed interpretazione, cioè sulle tecniche analitiche inglese e francese nell’elaborazione del trauma e della seduzione traumatica.Parole chiave : Colloquio preliminare, Pensiero magico, Filosofia, Incontro, Riparazione, Seduzione generalizzata, Seduzione traumatica.
Parler de séduction traumatique, c’est déjà construire une alliance de mots à potentialité paradoxale. Son aire de signification s’organise entre deux pôles.
 
DE LA SÉDUCTION
 
 
À l’un des pôles, on pourrait dire que toute séduction est traumatique : c’est bien pour cela qu’elle trouble et détourne (se-ducere). Par définition, la séduction entraîne là où l’on n’était pas prêt à aller, impose avec insistance une personne comme incontournable, crée une potentialité passionnelle dans le choc – même a minima – qu’elle suscite.
La scène du coup de foudre entre Colin et Chloé dans L’Écume des jours de Boris Vian en donne une version caricaturale qui met cet élément dans une particulière évidence :
« — Vous la connaissez ?... dit Colin. Je lui ai dit une stupidité et c’est pour ça que je m’en allais.
Il n’ajouta pas qu’à l’intérieur du thorax, ça lui faisait comme une musique militaire allemande, où l’on n’entend que la grosse caisse.
— N’est-ce pas qu’elle est jolie ? demanda Alise.
Chloé avait les lèvres rouges, les cheveux bruns, l’air heureux et sa robe n’y était pour rien.
— Je n’oserai pas ! dit Colin.
Et puis, il lâcha Alise et alla inviter Chloé. Elle le regarda. Elle riait et mit sa main droite sur son épaule. Il sentait ses doigts frais sur son cou. [...] Chloé le regarda encore [...] et appliqua, d’un geste ferme et déterminé, sa tempe sur la joue de Colin.
Il se fit un abondant silence alentour, et la majeure partie du reste du monde se mit à compter pour du beurre. » [1]
Les impressions de Frédéric Moreau, dans L’Éducation sentimentale de Flaubert, témoignent également du choc de la rencontre, de son caractère unique – rien d’autre n’existe plus –, et de sa résonance illimitée.
« Ce fut comme une apparition.
Elle était assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins, il ne distingua personne dans l’éblouissement que lui renvoyèrent ses yeux. En même temps qu’il passait, elle leva la tête ; il fléchit involontairement les épaules ; et quand il se fut mis plus loin, du même côté, il la regarda.
[...] Jamais il n’avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait. Il considérait son panier à ouvrages avec ébahissement. Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé ? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes qu’elle avait portées, les gens qu’elle fréquentait ; et le désir de la possession physique même disparaissait sous une envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n’avait pas de limites. » [2]
À l’autre pôle, que reste-t-il de la séduction, même inauguralement avérée, lorsque le traumatisme est si massif qu’il a durablement débordé les défenses du sujet, qu’il produit de la répétition non métabolisable et de la désorganisation psychique ? Ce second pôle n’est pas réversible avec le premier : tout traumatisme psychique n’implique pas la mise en œuvre d’une séduction. Encore que le psychisme effracté tente souvent de reconstruire comme séduction, grâce à un masochisme primaire qui permet alors de survivre et de sauvegarder les potentialités de plaisir, ce qui a été infligé du fait d’un pur rejet, ou avec indifférence, ou du fait de circonstances qui débordaient elles aussi les capacités de liaison de l’agresseur.
Pour illustrer la massivité du traumatisme dans un registre qui reste encore celui d’une séduction opérée par celui qui subit le choc traumatique sur celui qui en observe les effets (situation qui n’est pas rare dans le cadre de notre travail d’analyste), on peut penser au Ravissement de Lol. V. Stein. Quant à la réorganisation des ressources psychiques, Boris Cyrulnik décrit à l’envi les capacités des Vilains petits canards et la possibilité de réinscrire le traumatisme comme Un merveilleux malheur. Mais c’est, me semble-t-il, la théorisation d’un noyau masochique primaire par Benno Rosenberg, qui nous permet de rendre compte du type de réintrication pulsionnelle qui se met en œuvre dans de tels devenirs psychiques.
Nous parcourrons par quelques vignettes cliniques l’aire de signification de la séduction traumatique, avant de reprendre la discussion théorique : quelle différence dans la compréhension de la séduction traumatique selon que nous avons la représentation d’un psychisme qui s’éveille et s’organise sous le primat de l’autre (théorie de la séduction généralisée selon Jean Laplanche), ou que nous laissons place à une pulsionnalité initiale et toujours fondamentale. Ceci nous amènera également à quelques questionnements sur la séduction traumatique dans la rencontre entre l’analyste et l’analysant, ainsi que dans les modalités et les effets de l’interprétation. Cette fois, ce sont les orientations de la psychanalyse anglaise, interprétant le hic et nunc, par rapport à une psychanalyse française, organisée autour du sexuel et de la structuration du sexuel œdipien, même lorsque l’organisation narcissique est au premier plan, que nous serons amenés à interroger.
 
ÉLABORER DES SÉDUCTIONS TRAUMATIQUES ?
 
 
B... a fait l’objet d’une séduction homosexuelle, à l’époque de sa puberté, par un jeune plus âgé. Jusqu’au moment de sa thérapie, vers 45 ans, il n’en a jamais parlé. Le récit s’effectue chaque fois (il y revient souvent) de façon très allusive, avec une grande honte, et aussi une certaine colère. La honte est, sur le plan manifeste, liée au fait d’avoir continué à aller longtemps chez ce voisin, parce qu’il avait la télévision (à la différence des parents de B...). Il y a donc un fantasme actif de prostitution qui est attaché à cet épisode. B... lui attribue un effet décisif sur sa sexualité chaste et son caractère renfermé de jeune adulte : il n’a pas connu d’autre aventure homosexuelle, et l’idée même le révulse (pour qui l’écoute, l’horreur porte ici la marque d’une jouissance non reconnue). Il n’a rencontré de jeunes femmes qu’après trente ans, sur l’initiative insistante de celle qui est devenue ensuite sa femme. Même aujourd’hui, il parle difficilement de sexualité, et après trois ans de thérapie, le récit de cette séduction reste stéréotypé : plusieurs deuils traumatiques ont pu être élaborés, le cancer du sein de sa femme a suscité angoisses et émois profonds, eux aussi objet du travail en séance. Mais ce noyau qu’il perçoit comme fondateur de ses mutismes et de sa souffrance est intouchable, préservé. L’impossibilité d’y reconnaître la jouissance éprouvée, ou du moins la honte de cette jouissance, en reportant l’épisode sur le seul versant traumatique (agression sexuelle), appose un déni de la séduction mutuelle qui ferme la voie de l’élaboration possible. La question du mutisme est sous-jacente ; ne pas parler de sexualité, ne pas parler de ce qui a traumatisé ou blessé, prend une portée accrue du fait du handicap des parents de B. : dans la famille, on se parlait d’autant moins que les parents étaient sourds-muets. Le reproche adressé à ses parents est de n’avoir su ni comprendre ni deviner : sourds-muets, ils n’ont pas été de bons protecteurs de la sexualité de leur enfant ; derrière le traumatisme sexuel difficile à élaborer se profile un autre traumatisme source de rancœur. Par leur handicap, mais par beaucoup d’autres choses aussi, les parents ont laissé leur enfant vulnérable à la séduction, et ils l’ont abandonné psychiquement en le laissant se débrouiller seul avec cette expérience. L’analyste lui aussi est laissé comme à l’écart, impuissant, voyeur après coup mais soumis à une sorte d’interdit de l’interprétation, comme s’il fallait laisser le couple adolescent dans la nostalgie de sa rencontre coupable.
R... fulmine beaucoup contre son père, agressivement diabolisé, responsable de la vie difficile de sa mère et surtout d’attouchements incestueux sur ses sœurs. R... s’est instauré par ses symptômes (rituels obsessionnels envahissants, peur des contaminations même à distance, désocialisation radicale et ruminations schizo ïdes), de façon très christique, le témoin de la faute et du malheur de la famille, celui qui empêche qu’on oublie – et à qui tout le monde, à commencer par la mère et les sœurs, sans parler de ses frères, tient rigueur de dénoncer de fait leur déni par sa maladie. L’un de ses rituels essentiels, prononcé silencieusement des dizaines de fois par jour depuis plus de dix ans, est une prière demandant la protection de sa famille (lui, sa mère, ses sœurs) et surtout suppliant d’écarter l’ « abomination suprême » à savoir l’homosexualité. Inutile sans doute de préciser que sa fixation au traumatisme indirect de savoir son père incestueux et de n’en avoir rien dit se nourrit d’une nostalgie éperdue, d’un regret inconscient fondamental : ne pas avoir été, lui, le garçon, objet du désir du père. Il traque en lui tout ce qui peut le faire ressembler à son père, pour le rejeter avec horreur ; il prête au père, constamment, des intentions de provocation agressive à son égard – du moins quand celui-ci habite à la maison, ce qui peut ne pas être le cas pendant de longs mois (périodes où le déchaînement d’une relation sadomasochique mère-fils occupe tout l’espace, le fils se faisant alors très exactement le double narcissique du père). Ainsi, si le père invite un voisin à prendre le café, c’est nécessairement, de l’avis de R..., pour provoquer le fils qui ne peut supporter les miasmes de peinture dont est porteur ce voisin, peintre en bâtiment de son métier. Là encore, le noyau traumatique reste inabordable, car il faudrait pouvoir supporter de changer les signes de l’affect, de déplacer l’horreur et la dénonciation en reconnaissance d’un désir inacceptable. Restent la fuite, l’errance et les déambulations, longues randonnées imaginaires en suivant des heures à l’adolescence le trajet de telle ou telle route sur la carte, randonnées bien réelles aujourd’hui, où toute approche trop précise dans la thérapie de ce qui est en jeu, toute mise en instabilité des défenses déclenche le besoin incoercible de partir, d’aller marcher, de voyager à l’autre bout de l’Europe et de préférence au pays d’origine de la famille, inlassablement arpenté. Au retour, il est difficile de se réadapter à la réalité (ne serait-ce que celle des rendez-vous avec l’analyste), mais le soulagement est manifeste : on peut parler d’autre chose.
A.-M... a une cinquantaine d’années. Grand-mère de deux petits enfants, elle a, sur décision du juge, la garde de l’aîné, un garçon de trois ans dont le comportement s’avère difficile et elle vit douloureusement le regard des gens qui excluent ou critiquent son petit-fils (et celui des institutions, car l’école le trouvant trop agité, résiste fermement à le scolariser vraiment et ne l’accueille, avec réticences, qu’une demi-journée par semaine !). Enfant, elle a subi une relation incestueuse de la part de son père, qu’elle ne veut plus voir. À 14 ans, elle a fait une fugue, dont elle espérait l’attention de sa mère et la possibilité de lui parler. Mais celle-ci, refusant tout dialogue, l’a aussitôt placée dans un foyer où elle n’est jamais venue la voir, et où A.-M... est restée jusqu’à sa majorité. Aujourd’hui, depuis peu, elle se demande dans quelle mesure l’éloignement par sa mère et le refus de celle-ci de parler avec sa fille ne sont pas l’indice que la mère savait l’attitude de son mari et ne voulait absolument pas que cela puisse se dire. Elle voit sa mère régulièrement, lui reste très soumise car elle ne sait pas lui dire non, et ne peut absolument pas parler avec elle de son enfance et de son adolescence, ni de ses inquiétudes actuelles pour sa fille ou son petit-fils. Au sortir du foyer, A.-M... a vécu une très brève relation avec un homme, qui fut le père de sa fille. Mais elle a refusé de vivre avec lui, comme elle a découragé un garçon qui l’aimait sincèrement et venait souvent de province pour la voir à Paris : elle ne voulait plus qu’un homme la touche. Elle supporte d’ailleurs difficilement tout contact physique, même la bise amicale de ses collègues (avec qui elle entretient des relations fortes et chaleureuses). Elle a reporté toute son affection sur sa fille, très entourée mais élevée de façon assez chaotique, car A.-M... ne supportait pas de la gronder et la couvrait alors de cadeaux et de baisers (processus qui se reproduit avec le petit-fils). Elle a eu du mal à supporter le départ précoce de sa fille (à 18 ans, avec un garçon plus jeune qu’elle), mais elle commence à accepter son gendre, malgré l’irresponsabilité de celui-ci. Le jeune couple n’a pu assumer, ni financièrement ni affectivement (indices de maltraitance) son premier enfant, d’où la décision de placement auprès de la grand-mère : elle-même fait preuve d’une soumission d’allure très masochique envers les différents services sociaux, tandis que le jeune couple se montre désinvolte et parfois très agressif. Par ailleurs, A.-M... souffre d’une claustrophobie assez envahissante, qui lui interdit le métro, les ascenseurs (même pour monter au dixième étage), et pour l’essentiel les voyages en train, à cause des tunnels insupportables. C’est sur le conseil (vécu comme un ordre, à cause de l’angoisse d’être privé de la garde de son petit-fils sans pour autant que celui-ci soit rendu à ses parents...) de l’éducatrice de son petit-fils qu’elle s’est décidée à consulter.
Apparaissent aujourd’hui quelques signes de révolte : parler à sa mère, dénoncer telle incohérence des services sociaux par rapport au petit-fils, refuser la nourrice que la PMI lui a imposée, manquer délibérément une séance, etc. Parallèlement reparaît la question de la séduction : un voisin l’aime bien, lui marque de l’attention et de la considération, voudrait visiblement plus que de l’amitié. Au Nouvel An elle a accepté de danser avec lui, ou plutôt n’a pas pu refuser ; elle s’est alors sentie très mal, angoissée de ce qu’il veut engager avec elle, même si elle ne lui reproche aucun geste ou comportement déplacé. Depuis, elle l’évite tout en ne pensant qu’à lui. Elle reconnaît qu’elle aimerait bien, parfois, cesser d’être seule, mais elle ne transigera pas (dit-elle aujourd’hui) sur le refus de toute relation sexuelle et de tout contact physique trop proche ; or elle sait impossible de lui demander une relation de « frère et sœur ». Quelque chose du traumatisme lié à l’inceste est en train de céder, et elle peut reconnaître son désir : non seulement celui d’un compagnon dans la vie quotidienne, et celui d’un dialogue qui la soutienne, mais aussi celui d’une intimité, voire d’un désir sexuel ; mais l’affect en est inversé, et ce qui devrait être – et d’une certaine manière est déjà – source de plaisir et de désir est ressenti incoerciblement, malgré elle, comme déplaisir, angoisse et répulsion. Mais ce n’est plus de l’horreur, comme ce fut le cas pendant près de 30 ans.
A.-M... et R... sont d’ailleurs pour moi une source d’interrogations, corroborées par d’autres patient(e)s, sur les rapports entre vécus incestueux et troubles phobiques graves : Quelle prise peut-on alors avoir sur de tels symptômes ? Par quelles voies l’élaboration en est-elle possible ? Certes, la causalité psychique en semble assez manifeste, mais elle est probablement moins simple qu’elle ne le paraît. D’autant que les patients eux-mêmes témoignent d’une étonnante incapacité à établir tout lien entre leurs phobies et le traumatisme qu’ils ont vécu. Toute situation d’enfermement (pour A.-M...) ou de proximité (pour R...), les met en situation inconsciente de revivre les scènes traumatisantes vécues (A.-M...) ou fantasmées (R...) ; mais le symptôme est en même temps radicalement désubjectivé, privé de tout sens reconnaissable, et isolé, mis hors champ de toute interrogation et de toute relation avec leur histoire : c’est un fait, ils sont ainsi « depuis toujours ». En parler suscite d’ailleurs presque la même angoisse que de se trouver effectivement dans l’ascenseur (A.-M...), ou d’avoir frôlé un ballon qui avait traîné par terre (R...). Peut-on appliquer à de telles situations ce que Gérard Bayle dit du « trésor des phobies » : S’agirait-il ici aussi d’éléments psychiques en attente d’élaboration ? Est-ce à la manière dont Jean-Michel Porret parle d’une « consignation du sublimable » lors de la phase de latence ? Faut-il alors penser à une remise en latence du sexuel du fait du traumatisme ?
Ces patients manifestent en effet également tous deux que l’élaboration du traumatisme suppose que le déni de son propre désir (même gravement abusé) puisse céder : autrement dit, la reconnaissance de la séduction (avec ce qu’elle éveille de trouble et d’ambigu) doit cesser d’être occultée par la dénonciation nécessaire de l’agression subie et du traumatisme éprouvé ; mais comment tenir tout cela ensemble ? Comment éviter le passage par une identification à l’agresseur non seulement défensive, mais acceptée ? Qu’est-ce qui dans la relation à l’analyste permet de faire l’expérience d’une séduction non destructrice et d’un désir non coupable – sans pour autant nier que toute séduction a un effet traumatique et que tout désir éveille ou suscite des culpabilités possibles ?
 
DU TRAUMATISME À LA SÉDUCTION
 
 
C’est l’autre pôle, où le traumatisme est brutal et non relié à un quelconque désir sexuel ni à une quelconque manœuvre de séduction, qui peut venir éclairer quelque peu cette question.
Y..., qui a été sous-officier dans la Marine, se décrit lui-même, à un moment de son analyse comme « un rapace blessé ». La blessure fait alors référence au départ de sa femme, qui ne supportait plus ses violences, mais il existe une autre blessure, physique, événement dont il m’avait annoncé d’emblée qu’il ne pouvait pas en parler. Il y vient au bout de quelques mois d’analyse.
« Quand j’ai pris cette bombe en Afrique, j’étais assis contre un arbre, la jambe arrachée, mon copain blessé dans mes bras. Et il est mort dans mes bras, je lui ai fermé les yeux. Et quand il est mort comme ça, j’ai senti une haine contre tous qui m’a envahi. J’ai jamais été le même depuis.
C’est encore cette haine que je ressens aujourd’hui.
Mais vous pouvez m’en parler, à moi qui suis derrière vous, et vous, vous étiez derrière votre ami.
Pourquoi je me sens toujours agressé, même par les gens qui m’aiment ?
Aujourd’hui, j’en ai pris plein la tête.
Mais comment faire pour que ma violence se transforme, devienne grâce, bonheur ? Je ne suis pas un homme violent ; après l’armée, j’ai fait des centres aérés, j’ai aussi été chef scout, y avait trois bandes dont je m’occupais. C’est pas le comportement d’un homme violent, d’aimer faire des choses comme ça avec des gosses.
J’ai mal partout. Comment faire pour que ma violence devienne grâce, bonté ? »
D’avoir rapporté cet événement, et sans doute plus encore d’avoir revécu la « même haine », mais dans une situation transférentielle, le laisse vidé, douloureux, « en vrac ». L’expression reviendra plusieurs fois dans les séances qui suivent, et je la prends très au sérieux.
« C’est surtout quand je me retrouve ici que ma carapace fond, je n’ai plus rien pour me raccrocher, je ne sais pas ce qui va se passer. J’aimais bien mes positions macho, ma maîtrise, mes idées, être toujours sûr de moi, savoir ce que je veux, dominer. D’ailleurs, vous avez raison de vouloir que les rendez-vous ne soient pas trop espacés, là, c’était un peu trop, les derniers jours, je sens que la carapace commence à se reformer, que je retrouverai mes anciennes façons de réagir, de me protéger.
Mais ça me fait peur de changer comme ça. Je suis au seuil, j’ai pas encore franchi la porte, elle est simplement entrouverte. Et je me dis que le passage, ça va être encore plus dur.
— Pas forcément.
J’ai peur que ce soit plus dur, je sais pas si je le supporterai. C’est comme un passage pour une renaissance, mais ça me fait peur. C’est une appréhension que j’ai jamais eue avant. »
Pendant plusieurs séances, je sens très fort le risque d’installation dans une position masochiste où il recherche que les séances lui fassent mal, voire le plus mal possible, et une sorte de jouissance de l’effondrement, en partie corrigée par mes interventions, mais plus encore par ses collègues de travail : il ne peut pas ne pas voir le changement de ses relations avec eux – le « petit surnom » « Gueule d’amour » qu’on lui a donné et qu’il a du mal à me révéler ; les invitations pour les fêtes ; le fait que plusieurs personnes lui disent bonjour en premier ; que des subordonnés l’appellent par son prénom. Tout cela est nouveau pour lui, l’émeut, l’effraie aussi :
« Depuis quinze jours, je suis bouleversé complètement chaque fois que je sors d’ici, et puis ça au boulot. C’est trop pour moi. Je vous ai dit, j’ai des malaises ; au boulot, j’ai failli m’écrouler. Ça ne me ressemble pas, cela. Et ça me fait peur. Les sentiments des autres, ça me fait peur.
Les sentiments, c’est plus terrible que la force...
Oh, ça oui, la force, c’est pas difficile, il suffit de faire face, de se mettre le dos au mur de se méfier, de jamais reculer. Mais les sentiments, ça vous fait fondre de l’intérieur, et l’on se retrouve en vrac, comme moi en ce moment. La gentillesse des femmes au boulot, quand j’ai failli me trouver mal, deux fois déjà, ça m’a bouleversé. Avant, je les aurais envoyées paître, j’aurais pas supporté de montrer ma faiblesse, ça m’aurait mis en colère. Maintenant, je ne sais plus où j’en suis. Je ne sais plus ce qui se passe, je ne sais plus où j’en suis.
C’est de venir vous voir et de vous parler comme ça depuis combien maintenant, trois mois, quatre mois ? [en fait, il vient depuis plus de six mois]. Cette psychanalyse, ça change plein de choses, et moi, j’ai du mal à suivre, je prends peur.
Mais pourquoi j’ai peur de l’amour des gens ?
Pourquoi donc j’ai si peur d’être aimé ?...
S’être senti au bord de l’évanouissement au travail l’a beaucoup marqué ; il n’a pas complètement perdu conscience, mais c’est bien la destruction d’une certaine image de lui, de sa force, et son autosuffisance a volé en éclats. Au contraire, à l’hôpital, après l’accident (la bombe, à l’armée), il refusait de pleurer, d’être plaint, c’est lui qui mettait de l’ambiance. Maintenant, il a tout le temps envie de pleurer, sans pouvoir le faire. Apparaît alors combien ça a été difficile pour lui quand il s’est senti « chassé de l’armée », après cet accident qui l’empêchait de continuer à naviguer.
« La psychanalyse, elle vient m’aider à faire tomber les frontières entre les deux parties de moi, mais je le supporte pas bien, ça me rend malade, je me retrouve faible. Ma carapace est tombée, il n’y a plus de barrières, et tout m’atteint, me blesse.
— Faire tomber une frontière, ce n’est pas détruire l’une des deux régions... Il n’y a pas seulement une face vraie, vulnérable, et une autre forte mais fausse !
Vous voulez dire que ma partie sociale, elle peut exister quand même ? Qu’il y a quelque chose qui peut se reconstruire ? Mais elle a tellement étouffé l’autre partie, moi je la vois qui s’écroule, et il n’y a plus rien, des pierres éparses dont on ne peut rien faire.
La perlaboration se poursuit au fil des séances :
« Je connais plein de gens autour de moi qui ne se prennent pas la tête comme ça, qui vivent de façon simple, qui sont eux-mêmes, même avec les autres. ils n’ont pas de carapace, et n’ont pas besoin de faire une psychanalyse. Moi, la partie profonde de moi-même, je l’ai étouffée, enfermée...
Pour vous protéger
Oui, pour me protéger. Mais des années comme ça, ça peut pas se modifier facilement. De me sentir comme ça, ça fait surgir plein d’angoisse, et j’ai peur de pas le supporter. Y a des gens, quand ils sont angoissés, ils le font supporter aux autres, il faut que l’angoisse soit avalée, que d’autres la prennent sur eux.
— Vous voudriez déposer votre angoisse sur moi, que je puisse l’absorber.
Ah non ! Vous, vous êtes seulement un catalyseur, quelqu’un qui me permet de retrouver la partie enfouie de moi-même, à faire le passage. Mais je ne vous fais pas porter mon angoisse, c’est à moi de réussir à tenir le choc.
— Parce que vous avez peur de me détruire ?
... C’est pas ça, mais moi, j’ai toujours tout assumé seul, depuis que j’ai 13 ans, c’est peut-être de pas avoir eu d’adolescence. J’aurais pas dû me marier quand j’ai quitté l’armée, j’aurais dû vivre pour moi, rattraper mon adolescence.
/.../ Vous avez raison, détruire une frontière, ça laisse des pierres, il faut en faire quelque chose. Mais j’ai toujours été avec ces deux parties de moi, et je ne peux rien en faire. je me sens angoissé, ça me rend malade, et je n’ai rien pour me raccrocher.
Le désarroi va céder et c’est alors que le traumatisme révèle sa dimension de séduction. Un jour, Y. C... réévoque cette mort comme lieu d’une promesse, d’un don :
« Moi non plus, j’en avais rien à foutre des autres.
Et puis il y a eu la mort de ce gamin, là dans mes bras.
Une espèce de promesse que je lui ai faite.
Oui, un gamin. De le voir mourir, là, dans mes bras, je ne sais pas ce que ça m’a fait. Un gosse.
— Que vous connaissiez bien...
Pas du tout. Un parfait inconnu. Enfin, pas tout à fait, on se connaissait tous plus ou moins, on était 35 ou 40 dans l’unité. Mais seulement comme ça, bonjour, bonsoir. Simplement un camarade. mais quand il est mort, je l’ai senti très proche. Moi aussi j’étais blessé.
/.../ Il était dans mes bras. Je le berçais, je lui ai fait comme une promesse /.../
Lui, il est toujours là, des fois, je lui parle.
Lors d’une séance où il rapporte un rêve, il précise ce qu’il ressent : « J’ai fait un rêve aussi, cette nuit, ou la nuit dernière. Je dors beaucoup, très bien, et ça me fait énormément de bien. C’est vrai que je travaille beaucoup aussi /.../ J’ai rêvé de mon petit camarade mort dans mes bras en Somalie.
— La scène telle qu’elle s’est passée ?
Oui. C’était un rêve, pas un cauchemar, un cauchemar on se réveille en sueur, mal à l’aise, et là c’était un rêve ; la scène comme elle s’est passée.
On change au cours de sa vie. Avant, je ne pouvais pas y repenser sans colère, sans haine, la bombe, la violence, tout ça... Là, c’est différent, c’est plutôt la douceur, l’échange. »
Au fil des mois et des années qui vont suivre se profileront derrière le camarade mort, les hommes qui l’ont attiré, en particulier son amitié homosexuelle avec celui qui est devenu l’amant de sa première femme, et l’ami qui est en train de se séparer de sa femme et avec qui il envisage un moment de vivre. Lui-même fait le lien entre le souvenir de son camarade et les désirs homosexuels dont il ne se défend plus de la même façon, sans pour autant passer à l’acte. Il peut aussi pour la première fois évoquer la nostalgie de ne pas avoir connu son père : « J’aurais voulu que mon père fasse du vélo avec moi, qu’il m’emmène à la piscine, qu’on aille se promener dans les bois. J’aurais voulu qu’il soit avec moi, quoi, comme veulent les gamins, qu’il me prenne par la main ; personne n’a jamais pris ma main. »
Par ailleurs, il devient capable de parler de sa blessure à ses enfants qui l’interrogent et me révèle à cette occasion que son pied avait été arraché et qu’il porte une prothèse, ce qu’il ne m’avait jamais précisé. « Je pense à mon plus jeune. Avec eux, je n’ai pas de gêne, j’avais ôté ma prothèse pour prendre une douche. Et il m’a demandé ce qui m’était arrivé, ce qui s’était passé. Je lui en ai parlé, puis je lui ai dit que j’en avais assez de parler de ça, que ce n’était pas la peine. Il m’a dit que si, que c’était lui, ça, et qu’il fallait que je lui en parle. Ça m’a fait tout drôle à l’intérieur, qu’il me dise que ma jambe, ce qui m’était arrivé, c’était aussi lui... »
Par rapport à nos vignettes précédentes, ces quelques séquences de cure sont éloquentes : même lorsque le traumatisme n’a pas été une séduction volontaire – ni par ceux qui ont largué la bombe, ni par le camarade qui en est mort ! –, c’est en le réinterprétant, voire presque en le revivant comme tendresse et séduction qu’il devient possible à ce patient de l’élaborer et de le réintégrer dans le mouvement des chaînes associatives. Si l’autre est décisif dans ce que l’on est soi-même, c’est en retrouvant le mouvement pulsionnel significatif qui lie le sujet à cet autre que l’événement prend sens, alors même qu’il n’en avait pas par lui-même.
D’autre part, dans cette histoire analytique, la séduction par l’analyste, qui fait tomber les défenses, se superpose à la transformation du sens donné au traumatisme en expérience de séduction et d’amour en même temps que blessure radicale. Nous consacrerons en conséquence quelques lignes à la séduction dans l’analyse.
 
LA SÉDUCTION TRAUMATIQUE DANS LA RENCONTRE AVEC L’ANALYSTE
 
 
Les entretiens préliminaires, vécus par l’éventuel analysant avec plus ou moins d’attente ou d’appréhension, sont susceptibles de comporter des éléments et des moments traumatiques.
Ils peuvent être, il sont souvent de l’ordre d’une dénudation, ou d’une impression de trahir des secrets. Dans cette ligne, une patiente venue me consulter – en donnant d’emblée dès sa première phrase quelqu’un d’autre qu’elle comme motif à sa démarche : « Je viens vous voir parce que ma mère est folle » a été sa première phrase –, éprouvait une grande difficulté à parler d’elle-même. Pendant les premiers mois d’analyse, elle se mit, entre autres agirs, à accepter de poser pour des photos de nus, m’expliquant que c’était tout à fait semblable à ce qui se passait dans l’analyse, où elle se dévoilait psychiquement.
Mais la précédence du contre-transfert sur le transfert, telle que l’a montrée Michel Neyraut, implique aussi que l’offre d’analyse ait par elle-même des effets de séduction traumatique.
Parfois, l’analyste lui-même insiste sur cet aspect, et les effets n’en sont pas négligeables. Une patiente rapporte ainsi, lors des entretiens préliminaires, des rêves d’accidents de voiture assez spectaculaires, mais dont elle sort indemne, elle et sa famille. Elle-même appréhende donc l’analyse peut-être comme un traumatisme, en tout cas comme une épreuve. Elle évoque son histoire analytique : six ans d’analyse, seize ans auparavant, en deux temps successifs, avec deux analystes hommes différents. Cette fois elle consulte une femme, et se montre particulièrement sensible, y compris consciemment, au rapprochement homosexuel, qui l’angoisse. Le premier entretien a été vécu avec intensité, marqué par ce que l’analyste entend et formule d’un « désespoir » de la patiente, qui se sent particulièrement accueillie, dans une compassion compréhensive. Or, peut-être devant la force des défenses et un certain déferlement du récit et du besoin de parler de soi, suscité par cette compassion explicite, l’analyste (qui est d’une autre école que l’analyste antérieur, qui appartenait à la SPP), en vient à dire à sa patiente, lors du second entretien préliminaire, qu’elle n’a pas jusqu’à présent vraiment fait l’expérience d’une analyse, même s’il y a eu un travail analytique antérieur. Le propos provoque une sidération, puis l’affleurement de larmes. À la séance suivante, la patiente dit qu’elle a craint de se sentir très mal en partant, la fois précédente, mais que ça n’a pas été le cas, parce qu’elle n’a pas pu croire ce qui lui a été dit. Même si elle avait eu conscience, il y a dix ans, d’arrêter son analyse sans que celle-ci soit achevée, surtout parce qu’elle ne pouvait plus la payer, même s’il a fallu dix ans pour qu’elle se décide à nouveau à refaire une démarche, ce qu’elle a vécu avec ses analystes précédents relève bien à ses yeux d’une analyse. Penser le contraire serait disqualifier et ses analystes, et elle-même (qui est devenue elle aussi analyste). L’analyste, qui s’est rendu compte de l’effet traumatique de son intervention, l’explique ou s’en justifie en indiquant son intention consciente : inviter l’analysante à l’expérience de se laisser aller à associer bien davantage ou autrement qu’elle ne l’a déjà fait, attendre de son analyse quelque chose d’inédit. Même si l’analysante attendait bien de cette analyse la possibilité, floue, d’aller « plus loin », l’explication ne fait que renforcer le malaise : elle est ressentie comme séduction homosexuelle directe, d’autant qu’il est très difficile à cette femme de parler à une autre femme, parce que cela ravive une profonde difficulté de relation avec sa mère à qui, même enfant, elle n’a jamais pu parler d’elle-même.
Le travail analytique engagé ensuite, sur de telles prémisses, fourmille tout au long de la première année de malentendus, d’un excès d’accrochage au moindre geste de l’analyste, de moments passionnels manifestés plutôt sur un versant agressif, d’étalage d’une position masochiste extrême, de moments où la relation est de part et d’autre agressive et même violente. En fait, d’abord refusée dans un mouvement défensif de protection, l’interprétation à la fois séductrice et disqualifiante ne cesse d’être l’objet avec lequel se débat l’analysante, ravivant le caractère extrêmement traumatique de la relation à une mère chaotique, elle-même disqualifiée aux yeux de sa famille du fait de la naissance hors mariage de sa fille aînée (qui est l’analysante). L’interprétation traumatique et séductrice initiale semble avoir contribué à la fois à accentuer et accélérer un accrochage transférentiel déjà très intense, et à rendre extrêmement difficile la relation analytique aussi bien pour l’analyste que pour sa patiente. En même temps, la force du lien sadomasochiste ainsi renforcé s’est avérée indéniable et a permis la poursuite du travail tout en l’entravant considérablement.
C’est en reconnaissant ses propres fonctionnements passionnels et surtout ses mouvements pervers, et en retrouvant sa culpabilité d’avoir rejeté elle-même sa mère pour s’en protéger, que l’analysante a pu passer à une étape moins rude de son travail analytique.
 
À PROPOS DE LA SÉDUCTION GÉNÉRALISÉE
 
 
Comprendre la psyché à partir de la relation entre un mouvement pulsionnel, à la fois aveugle et en quête d’élaborations et de transformations, atteint par la séduction de l’autre qui oriente et interprète ce mouvement pulsionnel, ce qui permet de nouvelles relations, complexes, entre la pulsion et ses objets, nous paraît un modèle possible pour penser ces situations de séduction traumatique. Il est difficile de penser que peut être séduit ce qui n’est pas encore du tout sexuel. Même si le mouvement initial (et certains mouvements régressifs profonds) relèvent d’un « sexuel pré-sexuel », selon le mot d’André Green, la séduction suppose deux partenaires capables d’éprouver du désir et de s’en défendre.
L’implantation du sexuel à partir d’une séduction généralisée, où ce qui est non symbolisable dans les messages énigmatiques provenant de la sexualité adulte sert de support au refoulement originaire, selon le modèle proposé par Jean Laplanche, suscite d’autres énigmes : Pourquoi ce non-symbolisé donnerait-il lieu à du sexuel, et à l’attraction exercée par le refoulement originaire sur les contenus psychiques ultérieurs, plutôt qu’à du non-sens, comme cette bombe qui explose, tue l’un et arrache le pied de l’autre ? C’est bien en resexualisant l’événement, par une interprétation où se donne à voir un mouvement pulsionnel interne, qu’il prend sens et valeur de séduction.
Certes, l’exemple n’est pas directement concluant pour reconstituer l’originaire, car le mouvement pulsionnel du patient s’enracine dans l’absence traumatique de son père, dans sa position de seul garçon parmi trois sœurs, dans une relation complexe à une mère fantasmée comme prostituée (elle est serveuse dans les bars et laisse les petites sœurs à la garde de l’aîné quand elle part travailler), dans la camaraderie explicitement virile et désexualisée, en fait très chargée de pulsions homosexuelles et d’affects, de la vie au prytanée militaire à partir de l’âge de quatorze ans, puis sur les bateaux de la marine nationale : les autres peuvent bien être l’origine de tout. Mais il n’est pas indifférent de noter le fait que c’est en se mettant soi-même non pas en position d’origine (ce serait le fantasme d’auto-engendrement que décrit P.-C. Racamier) mais en position d’attente sexualisée de ce qui vient de l’autre que le traumatisme s’élabore, au lieu de seulement se commémorer selon une « logique primitive » (cf. M. Neyraut, Les raisons de l’irrationnel). Un modèle de l’originaire qui fait de l’enfant un être actif plutôt que quelqu’un qui est sexuellement créé par le « primat de l’autre » semble plus riche et plus conforme à ce que l’élaboration du traumatisme tend à reconstruire.
La thèse que nous soutenons, assez classique d’ailleurs, est que la séduction traumatique ne peut s’élaborer que si le traumatisme, même gravement effractant, est réinterprété de l’intérieur du mouvement psychique comme ayant un sens subjectif que le patient puisse assumer. C’est en quelque sorte en se revivant par projection comme sujet du traumatisme qui l’a atteint que l’on peut s’en détacher, ou plutôt en faire un contenu psychique vivable, susceptible de déplacements et de liaisons.
Cela ne tranche pas directement la question de savoir s’il y a un primat de l’autre et si le sexuel est l’effet d’une implantation de ce qui vient de l’autre. Autrement dit, cela ne nous amène pas à trancher totalement en faveur de Freud contre Ferenczi, car il demeure une forte pertinence à montrer la portée des « messages énigmatiques » de la sexualité adulte, et à tenir compte de « la confusion des langues entre les adultes et l’enfant » (ou entre l’analyste et son patient). Mais cette confusion n’implique pas qu’il n’y ait pas aussi passion, et donc pulsion, chez l’enfant. La reconstruction de l’origine est de toute manière, on le sait, indécidable. Nos modèles sont davantage révélateurs de nos options d’ensemble, de nature finalement philosophique, sur l’homme et sur la vie.
De ce point de vue, il faut bien dire que la question de l’origine du sexuel et la place donnée à la séduction par l’autre sont des modulations des grandes options philosophiques : matérialisme (ici il s’agit de la place faite au corps comme source du sexuel, mais Jean Laplanche y craint le retour à un positivisme moniste) ou primat de l’autre, c’est-à-dire de la relation. Mais l’insistance justifiée sur un relationnel réellement psychanalytique, chez J. Laplanche – à la différence de l’intersubjectivité où un relationnel psychologique assez plat suffirait, dans une réciprocité indifférenciée et illusoire –, n’exclut pas tout à fait que ceci ne revienne à ne trouver de sens qu’à partir d’un sens déjà là, fût-il en mal de symbolisation ; c’est ce qui nous amène à penser qu’en définitive, nous sommes dans un modèle philosophique de type idéaliste : c’est l’idée, la pensée, ce qui est déjà psychisé, qui est la seule origine. Cette thèse, Jean Laplanche la récuserait sans doute, au nom de l’idée d’ailleurs forte que la relation de séduction originaire a bien sa réalité, et qu’elle est donc tout à fait « matérielle » au sens philosophique du terme.
Mais plus généralement, le besoin théorique de réduire à un seul principe les sources du sens relève de tendances idéalisantes. Il est de même nature qu’une narrativité religieuse.
Pourquoi ce besoin fréquent de réduire à un seul principe la compréhension d’un champ théorique ou problématique, sinon par nostalgie de retrouver un sens univoque, clairement défini ? D’avoir en quelque sorte une maîtrise sur le réel, ce réel fût-il le sexuel. Et peut-être, assez souvent, de pouvoir se poser ainsi en maître à penser et en arbitre du champ de savoir. Plus le réel en question est problématique, plus la tentation d’une explication dirimante peut être forte : certains sociologismes en sont un indice éloquent...
Autrement dit cette tendance de la pensée théorique correspond à la tentation de prendre la place des grands récits, religieux ou idéologiques. Cela revient à construire une narrativité ou une théorisation qui fasse sens, et qui serve de repérage et de moyens de maîtrise, plutôt que de travailler à des élaborations théoriques qui soient des programmes de recherche et manifestent surtout la complexité et l’opacité du réel. Bien sûr, les pensées les plus sérieuses et les plus fortes relèvent souvent de compromis entre les deux options.
Sans doute faut-il rapporter ce besoin d’unité et de maîtrise dans la théorie aux mouvements psychiques qui à partir de l’hallucination de la satisfaction et de la capacité à élaborer des fantasmes éliminent ou atténuent, voire expulsent, ce qui fait obstacle au principe de plaisir, le plus souvent au prix d’une idéalisation (notamment par « excorporation ») : l’horreur du sexuel ou de la destructivité s’y prêtent particulièrement, que ce soit dans les fonctionnements psychiques individuels ou dans les élaborations culturelles.
De même, les syncrétismes qui fusionnent entre elles des théorisations hétérogènes, permettant ainsi d’éviter la radicalité des conflits et de masquer les enjeux. Le syncrétisme est une autre voie que la réduction simplificatrice pour maîtriser un sens qui écarte les ambigu ïtés ou contradictions gênantes. C’était bien pour cela que, pour éviter la critique d’un réductionnisme psychologique, J. Laplanche a un moment tenté de considérer la position d’André Green, qui ne renonce ni à la pulsion, ni à l’importance des objets, comme une conciliation molle ou un syncrétisme. À ce moment chacun serait renvoyé à une alternative inévitable : on ne peut pas éviter dans la théorie de choisir entre réduction rigoureuse ou conciliation approximative et finalement arbitraire. Mais s’oppose aux réductions et aux conciliations syncrétiques l’effort pour tenir ensemble en les articulant – dialectiquement, y compris dans des dialectiques non linéaires qui se cherchent aujourd’hui –, des aspects hétérogènes de la réalité (ou des positions théoriques incontournables) même si elles ne rendent pas compte de tout de façon unifiée. Il me semble que les livres d’A. Green, Les chaînes d’Éros et, plus encore, Le temps éclaté, vont dans ce sens : ne pas tricher avec la complexité du réel tout en tentant de le penser autrement que comme une mosa ïque d’éléments juxtaposés.
Ces remarques aboutissent d’ailleurs à mettre en évidence des paradoxes : l’idéalisme pose un dualisme initial (matière / esprit ; corps / psychisme) pour pouvoir penser le sens comme unifié, c’est-à-dire comme ne procédant que de l’esprit. Inversement, le matérialisme pose l’unité du réel, ce qui l’amène à reconnaître et à tenter de penser des différenciations : dualismes pulsionnels chez Freud ; hétérogénéité du psychisme, du temps et des représentants pulsionnels (force et sens) dans la pensée d’A. Green, etc. Il y en aurait d’autres. Ces logiques de pensée peuvent en partie être mises en évidence par le travail philosophique, qui peut ainsi servir d’instrument critique, en proposant (après-coup bien sûr) des catégories pertinentes pour situer les logiques de recherche, et parfois les dérives. À la condition de ne pas prétendre disposer soi-même, comme philosophe, du monopole du sens.
 
RÉPARATION SYMBOLIQUE OU INTERPRÉTATION ?
 
 
Pour revenir en conclusion sur la compréhension psychanalytique de la séduction traumatique, nous pouvons en tout cas saisir les enjeux de nos options interprétatives. Illustrons-le rapidement en opposant de manière caricaturale psychanalyse de tradition anglaise et psychanalyse française. Si dans l’héritage ferenczien, je considère le traumatisme précoce comme une atteinte portée à un enfant innocent, comme un manque qui a privé l’enfant de quelque chose d’essentiel, ou encore comme l’absence d’un contenant pour les angoisses archa ïques et l’élaboration de la position dépressive, la cure relève d’un travail fondamentalement réparateur : il faut y rejouer quelque chose d’essentiel qui n’a pas eu lieu. Le hic et nunc est alors l’essentiel, et la remémoration vient seulement le soutenir. Nous sommes dans un mouvement de réparation magique : l’expression n’est pas péjorative en soi, elle indique seulement que l’efficacité thérapeutique tient à l’ « efficacité symbolique », au sens où l’emploie Claude Lévi-Strauss dans son Anthropologie structurale : la symbolisation magique est susceptible de recréer une réalité absente, détruite ou déchirée. On comprend alors que la « régression à la dépendance », qui permet de revenir au moment logique et ontologique où doit se (re)constituer ce qui a fait défaut ou ce qui a été destructeur, soit décisif chez Winnicott ; la cure de Margaret Little illustre bien cette option.
Si au contraire, il ne s’agit pas de rattraper le manque, ou de guérir la blessure en faisant comme si l’on pouvait revenir avant la blessure, en vivant cette fois, par exemple, une relation maternelle satisfaisante avec l’analyste, parce qu’il ou elle ne réagit pas comme la mère le fit autrefois, c’est sur le mouvement pulsionnel lui-même que l’on mise (ou encore sur le signifiant). Il s’agit que ce qui a manqué ou blessé soit reconnu comme à jamais manquant, mais en même temps comme force qui peut prendre sens et donner du sens. Non plus combler ou réparer le manque, mais créer les conditions pour que le manque ou la blessure, reconnus, puissent être pulsionnellement assumés. Chercher comment la séduction avait déjà subjectivement du sens, ou comment la force du traumatisme peut faire sens.
Au risque de tomber moi-même sous le coup de mes propres critiques du syncrétisme, je dirais que néanmoins, notre travail ne se réfère pas seulement à nos préférences théoriques. C’est le plus souvent l’analysant qui nous guide en fonction de ce qu’il a vécu, de ce qu’il cherche, et du moment où il est de son histoire. Un certain nombre d’analysants, du fait de la profondeur de leur atteinte narcissique, et aussi du fait des voies explorées jusque-là pour s’en dégager, sont effectivement dans une recherche de régression réparatrice, sous-tendue par une pensée animique ou magique. Travail en double (cf. César et Sá ra Botella), capacité de se montrer un « medium malléable », de travailler la paradoxalité et de constituer la symbolisation qui permet la représentation de l’absence (René Roussillon), attention portée au « travail du négatif » (André Green) sont des voies pour répondre à ces attentes régressives, sans pour autant enfermer sa réponse dans l’efficacité symbolique réparatrice. Car interpréter directement en termes plus sexuels, au nom d’un idéal analytique exigeant, voire d’une analyse plus radicale ou plus pure, c’est comme nous l’avons montré dans notre exemple de séduction traumatique dans l’analyse, ajouter un nouveau traumatisme à l’expérience antérieure de l’analysant, sans pour autant (si toutefois, il peut supporter la poursuite de la relation), qu’il puisse épargner à l’analyste et à lui-même, au contraire, ses mouvements régressifs les plus archa ïques et son besoin de réparation magique.
 
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·  Winnicott D. W. (textes rassemblés en 1969), De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969, 372 p.
·  Winnicott D. W. (1939-1971), La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, Paris, NRF - Gallimard, 2000, 373 p.
·  Études freudiennes no 27, De la séduction en psychanalyse, 1986.
 
NOTES
 
[1] Boris Vian, L’Écume des jours, Paris, J.-J. Pauvert / UGE, coll. « 10/18 », 1963, chap. 11, p. 32.
[2] Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, Paris, Garnier Frères, 1964, p. 4-5.
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