2002
Revue française de psychanalyse
L’élaboration de la séduction traumatique
Mais la suggestion peut-elle être traumatique ?
Giuseppe Fiorentini
Via S. Siro 25
20149 Milano
Italie
Après un bref aperçu historique de l’évolution des problématiques liées à la suggestion dans le traitement psychanalytique, l’auteur passe en revue quelques éléments transférentiels et contre-transférentiels concernant spécifiquement ce thème. Il en analyse ensuite les effets ayant un caractère traumatique à l’intérieur de la relation analytique, en tenant compte aussi d’événements précédents de ce genre dans la vie des patients. Le point d’interrogation du titre renvoie à la complexité de la question, dans le sens de l’extrême variabilité de l’intensité et de la gravité de ces phénomènes et des possibilités de transformation réalisables par le biais du travail en séance.Mots-clés :
Contagion psychique, Crédibilité, Hypnose, Sourcier, Suggestion, Vocation thérapeutique.
After a brief consideration of the development of issues linked to suggestion in psychoanalytic treatment, the author discusses a number of transferential and counter-transferential elements specifically related to this theme. He then analyses the effects of a traumatic nature within the analytic relation, also considering earlier events of this type in the patients’ lives. The question mark in the title alludes to the complexity of the question, in the sense of the extreme variability of intensity and gravity of these phenomena and the possibilities for transformation rendered possible via work in the session.Keywords :
Psychic contagion, Credibility, Hypnosis, Water diviner, Suggestion, Therapeutic vocation.
Nach einer kurzen historischen Betrachtung der an die Suggestion gebundenen Problematiken in der psychoanalytischen Behandlung, betrachtet der Autor einige Übertragungs-und Gegenübertragungselemente, welche sich spezifisch auf dieses Thema beziehen. Danach analysiert er die Wirkungen, welche in der analytischen Beziehung einen traumatischen Charakter haben, in Beziehung auf vorgehende Ereignisse dieser Art im Leben der Patienten. Das Fragezeichen im Titel zeigt die Komlexität der Frage, im Sinn einer extremen Variabilität der Intensität und der Gravität dieser Phänomene und der Veränderungsmöglichkeiten durch die Arbeit in der Sitzung.Schlagwörter :
Psychische Ansteckung, Glaubwürdigkeit, Hypnose, Rutengänger, Suggestion, Therapeutische Vokation.
Resumen — Luego de una síntesis histórica sobre la evolución de las problemá ticas vinculadas con la sugestión en el tratamiento psicoanalítico, el autor da un repaso sobre algunos elementos transferenciales y contratransferenciales específicos del tema. Seguidamente analiza los efectos que tienen un cará cter traumá tico en el interior de la relación analítica, teniendo en cuenta igualemente acontecimientos de este tipo, precedentes en la vida de los pacientes. El cuestionamiento del título reenvía a lo complejo del tema, en el sentido de la extrema variabilidad de la intensidad y de la gravedad de estos fenómenos y de las posibilidades de transformación realizables mediante el trabajo en la cura.Palabras claves :
Contagio psíquico, Credibilidad, Hipnosis, Zahorí, Sugestión, Vocación terapéutica.
Dopo aver tracciato brevemente da un punto di vista storico l’evoluzione dei problemi legati alla suggestione nel trattamento spicoanalitico, l’autore passa in rivista alcuni elementi transferenziali e controtransferenziali che più specificatamente riguardano questo tema. Ne analizza poi gli effetti di carattere traumatico all’interno della relazione analitica tenendo conto anche di precedenti eventi di questo genere nella vita dei pazienti. Il punto interrogativo del tiitolo rinvia alla complessità della questione, nel senso dell’estrema variabilità dell’intensità e della gravità di questi fenomeni e delle possibili trasformazioni che si possono realizzare con il lavoro della seduta.Parole chiave :
Contagio psichico, Credibilità, Ipnosi, Stregare, Suggestione, Vocazione terapeutica.
Dans ce texte, après une brève parenthèse historique concernant l’évolution des problématiques liées à la suggestion dans le cadre de notre discipline, je passerai en revue quelques éléments transférentiels et contre-transférentiels en corrélation avec ce thème, pour examiner ensuite les possibles effets traumatiques à l’intérieur de la relation analytique.
La psychanalyse plonge ses racines dans l’hypnose et en recueille « l’héritage » (Freud, 1923). Freud chercha à approfondir et utiliser cette méthode de cure basée sur la suggestion, au cours des années 1887-1892, à la suite des expériences réalisées à Paris, à l’hôpital de la Salpêtrière, avec Charcot et à l’école de Nancy, avec Liébeault et Bernheim.
Après une période de pratique hypnotique, Freud commença, avec le cas de Emmy von N., à expérimenter celle qu’on appelle méthode cathartique de Breuer, cherchant ainsi à transformer les patients d’objets passifs de ses investigations en sujets capables de « parler ». Bien évidemment, même si Freud continuait à maintenir son autorité, dans le sens que c’était lui qui décidait quel était le sens des histoires qu’il recueillait, un pas décisif avait été fait en déstructurant en quelque sorte la relation autoritaire traditionnelle médecin-patient. Et c’est dans l’utilisation de la méthode cathartique, que Freud va situer l’origine de la psychanalyse (Freud, 1903, 1914).
Le traitement du cas de Lucy, à la fin de l’année 1892, marqua un tournant crucial dans la pratique clinique de Freud, lorsqu’il passa à une technique rudimentaire basée sur l’usage des libres associations, considéré comme une alternative fondamentale, à l’altération de l’état de conscience provoqué par l’hypnose (Freud, 1923). Je ne vais pas m’arrêter sur les raisons bien connues, comme par exemple les avances érotiques « traumatiques » (Rouart, 1976) de Lucy à son réveil de la transe, qui amenèrent Freud à délaisser ce procédé pour évaluer l’importance du « facteur subjectif » pour une méthode scientifique « pénible mais tout à fait sûre » (Freud, 1896), empruntée à la pratique de la « chirurgie » et opposée à la « cosmétologie » de l’hypnose (Freud, 1916-1917). Je désire seulement rappeler que la nouvelle technique aurait aussi bien dû combattre d’éventuelles accusations d’immoralité de la part des adversaires de la psychanalyse, que protéger les analystes eux-mêmes des effets « traumatiques » potentiels, inhérents aux cures basées sur la suggestion. D’après Chertok (1968), cet épisode serait à l’origine de la découverte du transfert, dans le sens de l’interposition défensive d’une troisième figure entre l’analyste et la patiente : Freud se refusait en effet à croire qu’il exerçait lui-même une « attraction irrésistible », mais en même temps il niait avoir pu, inconsciemment peut-être, participer affectivement à l’événement. Mais l’asepsie de la neutralité rigoureuse allait stériliser pendant bien des années, même dans le mouvement psychanalytique, tout germe de conscience critique du versant contre-transférentiel de la relation, avant l’effondrement du mythe ingénument perfectionniste de l’analyste exempt de contre-transfert.
Au cours des années, Freud n’a pas déchiffré l’ « énigme » de la suggestion, et a manifesté envers elle une attitude ambivalente et contradictoire. D’une part, il refusait cette pratique et mettait en garde les analystes contre la tentation de jouer « le rôle du prophète, du sauveur d’âmes, du rédempteur » (1922), « du démiurge ou du pygmalion » (1918), et affirmait qu’il ne s’était jamais servi de la suggestion (1937). D’autre part, il jugeait bon d’ « exploiter » (1919) le pouvoir que lui conférait sa position d’analyste, dépositaire de l’autorité des parents, pour exercer une sorte de « post-éducation », grâce à la suggestion (1916-1917) en jouant le rôle d’un précepteur sur le plan moral
[1]. Nous pouvons observer ici que la suggestion réapparaît sous les apparences du transfert soi-disant positif (1912), porteur de succès en fonction du rôle charismatique attribué à l’analyste, un transfert qu’il ne faut pas analyser, contrairement au transfert positif, porteur d’impulsions érotiques refoulées et au transfert négatif porteur de sentiments hostiles. Il semblait ainsi que l’analyste pût, en tant que médecin-savant-chirurgien, jouir d’un laissez-passer spécial pour exercer une suggestion légitime (mais sans doute intrinsèquement « traumatique » [Fenichel, 1941]) propre à fonctionner comme le moteur de la cure ; il aurait au contraire dû s’opposer, en l’analysant, à cet attachement passionnel et menaçant latent, catalyseur d’agirs traumatiques de la part des deux membres du couple au travail. Mais la tentative des analystes de faire confluer les facteurs suggestifs dans le concept générique de transfert (Kluzer et Usuelli Kluzer, 1983) a amené à une négation essentielle de l’existence de ces facteurs (McLaughlin, 1996), comme si une attitude « phobique » s’était développée à leur égard (Hoffmann, 1996).
Ce n’est que plus récemment qu’une partie des psychanalystes a commencé à accepter la suggestion comme un élément quasiment non éliminable de la relation entre patient et analyste. Malgré cela, les effets produits par cette composante de l’interaction (Gill, 1994) sont toujours peu connus, comme si la suggestion était restée coincée dans l’obscurité de l’hypnose (Fornari, 1976), dans le monde tout-puissant de l’animisme et dans les mystérieuses pratiques des anciens magnétiseurs, en continuant fondamentalement les pratiques ancestrales de cure des guérisseurs qui se servaient de l’induction du sommeil comme partie intégrale des techniques d’intervention. Autrefois, la psyché était un domaine réservé à la religion et à la magie et la psychiatrie et la psychopathologie sont les dernières branches qui, dans le domaine de la médecine, ont été soustraites à l’empire de l’irrationnel. Mais les tentatives accomplies avant la découverte de la psychanalyse étaient plutôt orientées vers une psychologie expérimentale, limitée à l’étude de fonctions, bien loin de la vie réelle, et ce n’est qu’avec l’avènement de notre discipline que l’on a commencé à explorer le « pays étranger » intérieur et que l’on a essayé de soigner par la connaissance toute une série de problèmes psychologiques qui étaient toujours restés au-delà de toute possibilité de compréhension. Elle est cependant toujours là, la confiance magique en un thérapeute ressemblant à une divinité et par conséquent pourvu du pouvoir de contrôler les forces de la nature et de vaincre la mort.
Les patients placent souvent leur confiance en la personne du « guérisseur » plutôt que dans les techniques de traitement et l’attente (peut-être en bonne partie inconsciente) est encore répandue d’une rencontre avec un thaumaturge à même de « libérer » le malade des profondes terreurs primitives, bien présentes dans la vie mentale (Bion, 1961), qui poussent les individus aussi bien que les groupes à croire en des objets idéalisés et à se fondre avec une image de force.
SUGGESTION ET CRÉDIBILITÉ
Je veux tout d’abord dire que la suggestion
[2] peut être considérée comme une expression partielle de l’hypnose, parce que l’hypnose n’est qu’une forme de suggestion (Bernheim, en Ellenberger, 1970, 804-805) où la suggestion est réduite à sa plus simple expression (Roussillon, 1987) et que les différences entre les deux phénomènes sont surtout d’ordre quantitatif. C’est pourquoi, au cours de mon exposé, je vais me servir aussi des apports provenant de l’étude de l’hypnose pour chercher à connaître les thèmes dont j’ai l’intention de m’occuper
[3].
Dans une lecture relationnelle du traitement psychanalytique, le binôme transfert/contre-transfert est estimé indissociable : la rencontre entre les deux participants doit être imaginée dans le contexte de l’échange émotif réciproque (bien que dans une perspective asymétrique en ce qui concerne une prise de responsabilité [Fiorentini et al., 1995]), et en tenant compte du transfert de l’analyste lui-même ainsi que – selon une conception plus ample du contre-transfert – de nos particularités spécifiques, c’est-à-dire notre Weltanschauung, la technique et les modèles théoriques que nous utilisons, le milieu culturel où se déroule notre travail et les raisons qui sont à la base du choix de la profession. Dans cette perspective, suggestion et crédibilité semblent étroitement liées entre elles ( « qui suggestionne qui ? » ) et nous allons voir que le développement séparé, que je vais essayer d’entreprendre, ne sera pas toujours possible.
a) La suggestibilité
Bernheim avait appelé « suggestibilité » la tendance du sujet à être influencé sans un fondement rationnel adéquat, terme qui semble implicitement évoquer une condition toute particulière de passivité, de dépendance et de vulnérabilité potentielle du sujet. Freud avait utilisé le terme Gläubigkeit pour traduire la « crédibilité » de Bernheim, en signifiant par là, la Gläubige Erwartung, l’attente croyante ou confiante. Il s’agirait d’un état d’adhésion fidéiste, caractéristique de l’exaltation amoureuse du sujet magnétisé, qui ressemble assez à la passion que l’on éprouve vis-à-vis d’un guérisseur, d’un gourou, etc. (Rosolato, 1994), des personnes qui soignent (Freud, 1921 ; Halpert, 1994) ou comparable à cette folie à deux (Mason, 1994) dont parle aussi Meltzer (Harris, 1983) à propos de l’ « amour hypnotique ». En réalité, c’est Freud lui-même qui compara l’hypnose à l’amour en définissant la condition hypnotique comme « un dévouement amoureux illimité » en mesure de stimuler le narcissisme de l’analyste et, dans certaines circonstances, de provoquer même sa crédibilité ! Il est donc possible que les rôles s’inversent et que le patient soit à même d’influencer à son tour son propre thérapeute moyennant une sorte de « duperie » (Ferenczi, 1909) en lui faisant croire qu’il est tout-puissant à travers la projection d’attributs magiques. Ferenczi était aussi d’avis qu’il valait mieux distinguer une hypnose agréable liée à une relation de nature plus archa ïque et fusionnelle avec la mère, d’une hypnose caractérisée par des sentiments de crainte pouvant se rapporter à la relation avec un père sévère. Freud (1921) aussi, suivant les conjectures de Darwin sur la horde primitive, évoquait la présence d’un père primordial très sévère, dangereux et violent dans les relations présentes à l’intérieur de la famille humaine préhistorique. Vis-à-vis de ce père « on ne peut avoir qu’une attitude passive et masochiste » (Freud, 1921) et son pouvoir obscur et « perturbant » pourrait être évoqué par les procédés de l’hypnotiseur ou revécu en un transfert avec un analyste perçu comme ressemblant à un père autoritaire et tout-puissant. Une relation basée sur le chantage et soutenue par la peur, qui, pour fonctionner, implique une acceptation totale du pouvoir de l’objet, aussi bien que de l’apport complice des deux participants pour une négation des composantes négatives du transfert (Stewart, 1963). On relèverait des conditions encore plus marquées de « crédibilité » dans ces organisations de pensée primitives que Freud a imaginées dans les composants d’une masse. Ces individus auraient mis un seul et unique objet à la place de leur idéal du Moi (Freud, 1921), et « en s’identifiant les uns aux autres dans leur Moi », ils seraient en mesure de se suggestionner réciproquement, comme s’ils pouvaient penser directement les pensées de l’autre et vivre directement son état d’âme. Je voudrais ici mettre en évidence le fait que Freud, en comparant l’hypnose à une « formation collective à deux », met implicitement sur le même plan les deux membres du couple et suppose un fonctionnement mental caractérisé par des conditions d’indifférenciation, où les limites avec l’objet tendraient à devenir floues et il se produirait une sorte de transmission psychique directe, « une contagion mentale ». En ce qui concerne le problème constitué par l’identité de perceptions entre patient et analyste, à une époque plus récente, Emilio Rodrigue (1966) a décrit des situations que l’on ne trouverait pas seulement dans les processus hypnotiques mais aussi – occasionnellement – dans chaque analyse et qui sont caractérisées par un « transfert virtuel » ou une suspension du transfert. Il s’agirait d’une condition dans laquelle d’importants phénomènes d’identification projective (dans le sens d’un événement interpersonnel réel plutôt que d’un fantasme) transformeraient l’analyste en l’objet primaire, en effaçant la capacité de différencier le présent du passé et en empêchant en réalité que l’illusion transférentielle s’établisse. Et je voudrais encore rappeler comment, après cinquante ans environ, Madeleine et Willy Baranger (1969) ont situé et mis au point dans le détail les expériences complices et bidirectionnelles décrites par Ferenczi en 1909, au sujet de la condition hypnotique. En décrivant la situation analytique comme un champ bipersonnel où se déclencherait chaque fois un fantasme inconscient, soutenu par les identifications projectives croisées entre les deux membres du couple, les deux auteurs argentins affirment que dans certaines conditions, des zones particulières de résistance dites « bastions » se structureraient de façon complice. Et dans le cas d’intenses phénomènes de créditivité, il se peut que l’analyste soit attiré de façon contre-identificatoire par « l’illusion d’être le dépositaire d’une figure idéalisée et omnipotente de la personne qui est en analyse » et qu’il se crée une zone aveugle, un « bastion » justement, centré par exemple autour d’un fantasme de guérison magique.
b) La suggestion
Le terme « suggestion » dériverait de l’étymon latin subgerere, verbe qui signifie bien « mettre (ou poser) quelque chose sous (ou plus bas) », mais qui contient en même temps l’acception positive de communiquer, enseigner, conseiller et aussi l’acception négative d’insinuer, chuchoter quelque chose à l’oreille de quelqu’un ou même d’induction de forces surnaturelles.
À mon avis, les deux versants sémantiques opposés et ambivalents mettent bien en évidence la position ambiguë et problématique de ce phénomène et ils évoquent implicitement la présence d’un objet sadique et tout-puissant mystérieux. En effet, autrefois la suggestion était synonyme d’un enchantement diabolique engendrant la folie, et c’est toujours un concept quelque peu troublant et caractérisé par un halo négatif. Pour une étude de ce phénomène, je commencerai par prendre en considération quelques-unes des caractéristiques contre-transférencielles (au sens large que j’ai mentionné plus haut) qui sont liées au choix de notre « impossible » métier de nous charger de la souffrance psychique de nos patients.
Pendant le congrès des psychanalystes de langues romanes de 1962, à Barcelone, le rapport récapitulatif de Bofill et Folch Mateu (1963) sur le narcissisme dans le contre-transfert de l’analyste, mettait surtout en évidence trois motivations inconscientes principales : les sentiments parentaux (le désir de se voir « reproduits » dans le patient-enfant), la curiosité à caractère scientifique et les tendances de réparation vis-à-vis d’un sentiment de culpabilité inconscient à l’égard des patients.
J’ai l’intention de m’arrêter tout particulièrement sur ce dernier point et pour en éclaircir le sens, je me servirai d’un récit, d’une nouvelle pleine de finesse, qui s’intitule Belfagor, écrite par Nicolò Machiavelli (mais il en existe plusieurs versions écrites par des auteurs différents), dont le héros est un diable envoyé sur la terre par Lucifer. Je passe une longue série de détails, même amusants et curieux, mais peu importants quant au thème dont je m’occupe, pour en arriver au point qui m’intéresse : le diable promet à un paysan qui l’avait aidé, de le faire devenir riche en le transformant en un médecin important et célèbre. Belfagor entrera dans le corps de dames très aisées et le paysan, grâce au « pacte établi avec le diable », sera capable de délivrer les possédées de leur mal. En d’autres termes, ce que l’histoire veut démontrer, c’est que l’on « tombe malade » parce que paradoxalement c’est le médecin qui veut que nous soyons malades, pour pouvoir nous délivrer de la maladie : il soigne ce qu’il a provoqué. La « maladie » serait une sorte de corps étranger, d’objet vexatoire, secrètement installé de l’extérieur qu’il faut éliminer pour recouvrer la santé. Celui qui soigne est donc tout-puissant parce qu’il est en mesure de nous faire tomber malade aussi bien que de nous guérir : médecine et magie ont une racine commune. Dans cette optique, la « maladie » reconnaîtrait une origine relationnelle maligne car elle est liée à des opérations manipulatrices à caractère de suggestion ayant pour but le contrôle et l’exploitation narcissique de l’objet.
Glauco Carloni, un analyste italien qui a fait des recherches approfondies au sujet de la soi-disant vocation thérapeutique, a bien mis en évidence qu’il n’existe aucune différence fondamentale entre celle-ci et la vocation psychanalytique, étant donné que les deux naîtraient d’événements analogues de l’enfance. Et de même il n’existerait aucune différence fondamentale entre la vocation pour la médecine et la vocation pour la sorcellerie. C’est à l’analyse personnelle de transformer les toutes-puissantes motivations à soigner en se donnant des airs de sorcier et en niant de façon maniaque l’existence de la maladie et de la mort et en considérant le patient comme un « instrument qu’on peut manier », « ou un enfant à forger à son image plutôt qu’un “enfant mortifié qu’il faut ranimer” » (Carloni, 1979, 14). C’est-à-dire la tâche d’élaborer et de moduler la faute liée aux investissements agressifs et à la volonté de dominer, pour aboutir à une responsabilisation et à une protection contre la projection « diabolique » dans les patients de nos objets internes sadiques
[4]. Dans le même congrès, Alice Miller (1979), dans une perspective winnicottienne, localisait l’origine de notre choix professionnel dans l’élaboration adéquate d’une blessure narcissique de base bien particulière. Les futurs analystes seraient presque tous d’anciens enfants « doués », que leur sensibilité rendait tout à fait aptes à être utilisés par la mère comme support d’un équilibre narcissique précaire et qui auraient renoncé à écouter leurs propres besoins pour s’harmoniser avec ceux de l’objet. La vocation à soigner reconnaîtrait donc une origine « traumatique » dans des phases précoces de l’existence suivies du développement d’une hypersensibilité des capacités perceptives et donc d’une capacité d’écoute empathique.
On pourrait donc affirmer que si la souffrance du malade et le désir de guérison qui en dérive constituent le premier moteur de la cure (Freud, 1913), le « premier moteur de la vocation thérapeutique fut sans doute la souffrance du thérapeute et le désir de guérison qui en dérivèrent » (Carloni, 1979, 42).
D’après ce que je viens d’exposer, j’estime pouvoir affirmer qu’elle n’est pas toujours si nette, la ligne de frontière entre la tentation de se prendre pour un sourcier et la responsabilisation pour mettre le patient à l’abri de buts narcissiques, comme si les aspects omnipotents constituaient une sorte d’ombre mystérieuse, de négatif d’une organisation plus intégrée. Il se peut que nous aussi, tout comme Freud, nous nous retrouvions à gérer l’héritage hypno-suggestif de l’ère prépsychanalytique (Fiorentini, 2000) ou que nous soyons les dépositaires, en notre for intérieur, de « cryptes » (Abraham, Torok, 1987) transmises au cours des générations, par les analyses personnelles contenant des objets provenant de la matrice occulte et irrationnelle de notre discipline. Dans une perspective qui tient compte, même dans les analyses les mieux réussies, aussi bien de la persistance et de l’influence des facteurs profonds que des effets des sollicitations narcissiques incessantes auxquelles nous sommes soumis quotidiennement par la toute-puissance et l’idéalisation que nos patients souvent nous attribuent (B. Grunberger et J. Chasseguet-Smirgel, 1978), je crois que c’est une tâche stimulante et je dirais même passionnante que d’entretenir toujours vive une curiosité pour la préhistoire de notre discipline aussi bien que pour nos origines personnelles ; voilà une étude qui peut amener à nous interroger de façon critique et profitable sur les frontières de nos ambitions thérapeutiques.
Pour conclure ce compte rendu, court et évidemment incomplet, des éléments pouvant contribuer à déclencher des phénomènes de suggestion, je voudrais mentionner encore une fois le choix des modèles théoriques de référence, car je suis de l’avis que les options théoriques dont nous nous servons sont étroitement liées à notre Weltanschauung et aux buts que nous attribuons à la cure. Par exemple, l’utilisation d’une technique, dérivée de la première topique, qui se base sur une assertion d’autorité de la part de l’analyste : un usage du transfert positif dans le but d’influencer la participation de la personne qui se soumet à l’analyse et de la persuader des contenus présumés de son inconscient (« l’analyste est un expert de langages secrets et de sentiments inconnus » [Paniagua, 2001, 674]) ou de l’amener à régresser à la recherche des souvenirs refoulés comme cela se faisait autrefois par l’hypnose. Les remarques contradictoires de Freud concernant le rôle (Freud, 1916-1917) et les tâches de l’analyste nous reviennent à l’esprit. Nous devrions corriger de façon presque superégo ïque l’usage déformé des fantasmes du patient, en nous mettant au niveau de celui qui possède des vérités incontestables et qui joue le rôle d’un précepteur sur le plan moral ou nous pouvons au contraire nous servir du transfert pour aider le patient à retrouver un sens et partager avec lui les difficultés qu’il rencontre tout au long du parcours de sa croissance psychologique.
SITUATIONS TRAUMATOGÈNES DANS L’ANALYSE RELIÉES À LA SUGGESTION
Au moment de son apparition, le concept de trauma en psychanalyse est lié à des événements extérieurs qui « blessent » un sujet, qui se trouve dans une situation d’impuissance élaborative, jusqu’au point de l’amener à une désorganisation de la pensée et à un arrêt du développement. Il s’agit d’une conception voisine du « trauma ferroviaire » (Balint, 1969) héritée de Charcot et utilisée par Freud et Breuer pour émettre les premières hypothèses à propos de l’origine traumatique sexuelle de l’hystérie. Il est sans doute utile de rappeler comment le maître parisien, au cours de ses « leçons », parvenait à stimuler, par la suggestion hypnotique, les symptômes typiques de l’hystérie traumatique chez les patientes hystériques. Une irréprochable relation médecin-patient, mais qui en quelque sorte renvoie indirectement aux « soins diaboliques », où les éléments de la suggestion joueraient un rôle ambigu et problématique : la « maladie » devrait être réactivée « de façon traumatique » avant que l’on puisse éventuellement la « guérir ». Même si plus tard Freud diminua considérablement l’importance des facteurs traumatiques dans la formation des symptômes névrotiques (Freud, 1923), il n’abandonna jamais ce paradigme, en soulignant à côté du rôle pathogène exercé par une présence agressive et intrusive aussi celui qui est dû à une perte, un manque (Freud, 1926) ; c’est un concept que Green (1983) va reprendre cinquante ans plus tard, à travers la description du « traumatisme négatif ». Le développement exhaustif du concept de trauma chez Freud et le compte rendu de ses développements dans la métapsychologie psychanalytique ne rentrent pas dans les objectifs de ce texte et sont amplement traités dans ce numéro de la Revue. Étant donné l’intérêt particulier de notre thème, je me borne à rappeler – et je vais revenir à ce sujet au cours de mon exposé – une violence particulière dans la forme de schémas, qui se répètent, de relations mises en œuvre par des parents visant à dominer narcissiquement et à freiner le développement et l’indépendance du Soi de l’enfant.
La description que fait Ferenczi des situations traumatiques (Ferenczi, 1932) est, elle aussi, digne d’attention : selon lui ces situations peuvent déclencher des processus de clivage de la personnalité qui conduiraient à sa « fragmentation » et à son « atomisation ». Face aux méprises des adultes vis-à-vis des demandes de l’enfant, celui-ci se met dans un état de confusion, n’arrivant pas à décider s’il doit croire à ses perceptions ou à l’indifférence de l’adulte. Le résultat, c’est qu’il se soumet à la volonté du plus fort en s’identifiant à l’agresseur : l’événement devient intrapsychique et, par la suite, des processus de clivage se mettent en marche avec le résultat que quelques-uns des aspects clivés de la personnalité finissent par jouer le rôle du père ou de la mère vis-à-vis des autres fragments de la personnalité. Il faut remarquer, en passant, que selon Ferenczi, ces enfants seraient obligés de devenir thérapeutes pour soigner les adultes, les parents qui les avaient autrefois terrorisés de façon traumatique.
Je tenterai maintenant de condenser ma façon de considérer quelques situations traumatogènes dans l’analyse, reliées à l’apparition de phénomènes de suggestion, en précisant qu’au niveau clinique, nous nous retrouvons face à un continuum de conditions et que les distinctions que je vais opérer, schématiques bien sûr, sont exclusivement dictées par l’exigence d’une clarté dans l’exposé et ne prétendent aucunement décrire de façon exhaustive le champ tout entier des phénomènes.
Je situerais dans une première catégorie les situations régressives, où apparaissent d’énormes processus – souvent inconscients – d’une influence pseudo-hypnotique massive, au service de la non-connaissance (moins K de Bion) et de la négation de la réalité psychique. Je dirai tout de suite qu’il s’agit – de façon tout à fait souhaitable – de contingences de courte durée dans la pratique commune et qui se rapportent plutôt à des moments particuliers de la thérapie, où la réponse autoritaire et omnipotente de l’analyste est une tentative de faire face à de massives contre-identifications projectives, à d’ « impossibles » demandes de défense contre une terreur sans nom, souvent liée à des angoisses de mort, à la manifestation d’une souffrance psychique intolérable (de la part des deux participants). Parfois ces réponses sont l’expression d’aires aveugles, non analysées, de l’analyste lui-même, qui font irruption dans la psyché du patient, semblables à un objet étranger tout-puissant « voué à susciter de l’identique » (Jean-Luc Donnet, 1995, 182). Il me paraît nécessaire de décrire ces situations en détail, car je suis d’avis qu’elles se prêtent admirablement à nous montrer, de façon paradigmatique et amplifiée, quelques thèmes qui font l’objet de ce travail. Il s’agit de cas où le cadre serait silencieusement envahi par l’hypnose (tandis que d’habitude la suggestion fait partie du processus thérapeutique [Roussillon, 1987]) et l’apparition d’un projet taumaturgique omnipotent de type collusoire ferait disparaître la possibilité d’effectuer des opérations symboliques et annulerait de fait la situation « comme si » de l’analyse, en faisant participer les deux participants à une sorte d’expérience simili-onirique temporaire. Une sorte de « folie à deux » produite par la transmission directe des affects à l’intérieur d’un espace commun, dépourvu des limites des intériorités réciproques. Au cours de ces états, la perte du registre symbolique priverait nos interprétations de la possibilité de transmettre un sens et les mots tendraient à véhiculer un « langage » inconnu et confondant, étant donné que signe et point de repère confluent l’un dans l’autre et que le verbe sert à contrôler et à suggestionner. J’émets l’hypothèse qu’au-delà d’états de soulagement de courte durée dus à la délivrance des symptômes, ces aspects traumatiques de la relation prennent une importance et une gravité toutes particulières dans les cas où le patient a fait l’objet, dans le passé, de mortifications narcissiques de la part d’un des parents ou des deux, sous forme de présence envahissante et prévaricatrice, accompagnée de malentendus, d’ambigu ïtés et de mensonges. Une condition traumatique, dans laquelle le sujet vit une relation, où il fait l’expérience de ne pas être considéré en tant que tel et doit faire face à une sévérité ou à une absence émotive des objets primaires. Il s’agit des tentatives des parents de s’approprier l’activité de pensée de l’enfant en transmettant le message implicite qu’il est seulement permis de penser la pensée de l’autre (Goretti, 1997), ou qu’il n’y a aucune autre alternative si ce n’est l’identification aux désirs de l’objet arrogant et autoritaire. Un « abus mental » (Goretti, 1997, 641) qui aurait laissé des « cicatrices traumatiques », pouvant s’ouvrir à nouveau à la suite des événements déjà indiqués. Pour que ces conjectures tiennent, il faut que le sujet se trouve dans une situation de dépendance psychologique telle qu’il ne puisse compter sur une perception de soi suffisamment individualisée : par exemple, dans un état de sujétion vis-à-vis de l’analyste par crainte de perdre sa protection et son affection ou en proie à un lien archa ïque d’identification primaire de fusion avec l’objet pour en incorporer le pouvoir.
Je voudrais mettre en évidence comment, pour d’autres raisons, cette situation pourrait aussi se révéler « traumatique » pour l’analyste, d’une façon pour ainsi dire spéculaire à celle du patient écrasé par une présence excessive. Je veux dire que le thérapeute, qui dénie de façon maniaque une situation d’impuissance douloureuse et angoissante, se laissant réciproquement et trompeusement suggestionner jusqu’à croire qu’il possède la toute-puissance que le patient lui attribue, est susceptible de s’exposer à une absence. Il va en effet faire l’expérience, tôt ou tard, d’une condition de perte de son objet psychanalytique interne dans la mesure où il régresse à des modalités ancestrales de cure en devenant « sorcier » et en réalisant des projets de cure ayant pour but la colonisation de l’esprit de l’autre. Il est peut-être superflu de rappeler combien il est important dans de telles situations d’élaborer le contre-transfert pour sortir « de la folie en solitude avec le patient » (Russo, 1998, 293) et réactiver une fonction de rêverie et d’accueil.
La clinique nous enseigne qu’il faut aborder l’aire occupée par les « anciennes cicatrices » avec grande précaution et prudence. Toutefois, une reconnaissance de nous, accompagnée d’une élaboration des expériences traumatiques qui se réalisent dans le hic et nunc de la séance (et donc à l’opposé de graves dénégations ayant eu lieu dans des époques précédentes de la vie du patient) peut amener à commencer, dans quelques cas, un travail de resignification qui insère ces événements dans une continuité temporelle assurant l’intégrité du Moi (Kluzer, 1996, 418) : un corps étranger « diabolique » qu’il ne faut plus exorciser ni refouler, mais qu’il faut plutôt utiliser et « métaboliser » psychiquement.
En résumé et avec les limites que comporte cette position, je situerais dans une autre catégorie les situations plus nuancées et plus difficilement définissables, où l’analyste se retrouve à prendre la courte « via di porre », caractéristique, selon Freud, d’une thérapie fondée sur la suggestion et sur la supposition narcissique d’être omniscient. Et dans ce contexte, je situerais aussi les interventions exprimées par une attitude de « type » maternel, qui seraient sans doute en mesure d’exercer un pouvoir de suggestion plus grand que celles qui sont exprimées de façon autoritaire, parce qu’elles mobiliseraient moins sensiblement des contre-mesures destinées à protéger l’estime de soi (Paniagua, 2001).
L’éventail de réponses que nous pouvons attendre du patient est très vaste et peut varier d’une apparente indifférence à un retrait narcissique, d’une conciliante identification avec l’objet à une franche complaisance masochiste. Il faudrait aussi considérer d’une façon un peu spéciale ces situations où les patients à analyser perçoivent une influence suggestive comme l’équivalent d’une séduction séductrice avec des buts érotiques : dans ces cas-là, les deux phénomènes sont très proches l’un de l’autre, comme si les premiers faisaient implicitement allusion aux seconds
[5]. Un trauma dû à la suggestion pourrait peut-être correspondre à un trauma séducteur sexuel, ce qui, dans certaines constellations pathologiques, finirait par prendre une importance considérable à travers un processus de réélaboration fantasmatique d’événements du passé, apparemment neutres. Des situations caractérisées par un taux de vulnérabilité narcissique très élevé et non seulement pour les patients, comme Freud nous a démontré !
Mais seulement une évaluation empathique du matériel qui suit nos interventions, accompagnée de la connaissance de l’histoire du patient et de la qualité du lien avec l’analyste existant en ce moment, est à même de nous faire savoir comment le patient peut effectivement avoir fait l’expérience de suggestions inaperçues de notre part. Nous allons par exemple comprendre si nous avons encore une fois refait « l’erreur des parents qui anéantirent l’indépendance de l’enfant par leur influence » (Freud, 1940, 145), en imposant au sujet quelque chose que celui-ci n’est pas à même d’élaborer par la suite, ou si nous avons méconnu quelques-unes de ses demandes ou encore si nous n’avons pas tenu compte de sa « susceptibilité » d’une façon adéquate. Ou, au contraire, « l’écoute de l’écoute » (Faimberg, 1996) sera en mesure de nous signaler que la suggestion éventuellement présente au cours de la séance est temporairement vécue comme moteur de la cure, surtout dans les phases initiales du traitement (Kluzer et Usuelli Kluzer, 1983), ou que le patient utilise des facteurs suggestifs communiqués par mégarde comme une aire illusoire transitionnelle, ouverte aux fantasmes et protégée par un bienveillant gardien. En d’autres termes, il s’agit d’une suggestion « en suspens », pour reprendre la définition de Julien Rouart (1976, 431) à propos du rôle propulsif joué par la séduction dans la cure, justement quand elle est tenue en suspens. Personnellement, je suis de l’avis qu’une bonne « écoute » du patient nous amène aussi à tenir compte des « conseils » que celui-ci nous fournira fort probablement au sujet de la température et de la distance de nos interventions et sur les temps et sur les modalités de nos interprétations.
Dans une dernière catégorie, je prendrai en considération cette présence fragmentée de conditions évocatrices et coercitives minimales que nous pouvons apercevoir, ponctuant à l’arrière-plan et de façon discontinue nos relations avec les patients, si nous sommes disposés à libérer l’analyse d’idéaux impossibles d’anonymat et d’abstinence. Je parle de ces phénomènes qui, à mon avis, se trouvent parfois au-delà de notre seuil d’attention et de nos plus diligentes élaborations transférentielles et contre-transférentielles et qui dépendent du charisme et de l’autorité de l’analyste, de quelques caractéristiques du cadre (par exemple l’usage du divan berceau, le caractère répétitif, etc.), de la situation même de la cure, etc. Pour approfondir ces événements, je rappellerai une remarque de Freud (1933) à propos d’une liaison entre psychologie individuelle et psychologie de groupe, selon laquelle une transmission immédiate des affects pourrait « être le moyen originaire, archa ïque, de communication entre les individus “resté peut-être à l’arrière-plan” de nos rapports plus structurés ». Comme si elle était toujours virtuellement là, ce caractère de groupe préhistorique constituant la forme originaire des premières communautés humaines et des liens affectifs entre les individus : une « horde primitive » qu’il faut imaginer comme une construction mythologique apte à décrire les niveaux primitifs de fonctionnement de l’esprit. Pour revenir à la question qui nous intéresse, un « pays étranger » situé à l’intérieur des situations caractérisées, comme par exemple l’analyse, par des transactions d’affects (Di Chiara, 1985), et qui s’étend probablement jusqu’à des aires ou psyché et soma semblent se lier (Chertok, 1984). Un « pays » où les échanges ne s’effectueraient pas suivant les moyens de communication verbale habituels, mais parcourraient des voies de liaison (formes ancestrales d’identification projective, connexions inconscient/inconscient [Boschan, 1989] ou d’autres moyens qui demeurent inconnus), grâce auxquelles une pensée, une émotion ou un état d’âme d’autrui, intuitivement compris, se transformeraient en un état d’âme personnel correspondant, comme s’il se produisait une sorte de contagion psychique. Il semble que ce terme ne se réfère pas seulement à une transmission directe, mais qu’il suggère aussi l’idée d’une menace potentielle liée à ces situations ayant une grande valeur affective, où les frontières de séparation qui nous entourent normalement, s’aminciraient pour donner lieu à un échange simili-osmotique (Rosenfeld, 1987) à un niveau profond. Un événement Unheimliche, l’adjectif que Freud employait pour décrire un fait caractérisé par une faible démarcation entre réalité et imagination, qui apparaît à nos yeux comme quelque chose que nous aurions toujours jugé extraordinaire s’il ne s’imposait de façon irréfutable, en nous laissant étonnés, interdits et intimidés. Il n’est pas facile d’étudier à fond des phénomènes de ce genre, car nous ne disposons toujours pas d’un système théorique adéquat, qui nous aide à comprendre et à situer ces conditions, présentes en filigrane dans nos rapports. Des conditions suggestives minimales peuvent-elles revêtir une signification traumatique pour les sujets concernés ? Voilà une question complexe. Sur la base de mon expérience, je ne suis pas à même de répondre de façon univoque, mais je dirais qu’il faut tenir compte de la qualité des expériences originaires qui sont toujours présentes à l’arrière-plan. Dans mon interprétation personnelle, cet envahissement suggestif nuancé, ces dimensions, ne constituant souvent qu’une présence virtuelle dans la trame de nos relations, pourraient se développer au point d’éveiller chez le patient des sentiments d’alarme, de désarroi, d’égarement, quand l’expérience de la fascination, mais aussi de l’assujettissement du patient-enfant, due à une captativité directe de l’esprit et des affects de l’objet primaire, a eu un caractère énigmatique pour avoir été caractérisée par une unidirectionnalité excessive. C’est-à-dire dans les cas où cette expérience n’aurait pas été suffisamment compensée de la part de l’objet lui-même, par une attitude « réceptive rêveuse » (Riolo, 1983), dont le but est de contenir et « traduire » dans des modalités plus familières et compréhensibles les vécus Unheimlichkeit, d’une étrangeté inquiétante, dûs à ce contact rapproché. À ce moment-là, il faut dire que, dans les relations fondamentales et dans l’analyse, être à l’unisson est tout autre chose : notamment savoir être ensemble, tout en étant capables d’exercer autant que possible une condition de proximité et en même temps de séparation (Di Chiara, 1985) dans une atmosphère d’échange et de partage. Voilà notre tâche : ne pas ignorer ni sous-estimer, dans la séance, ces micro-influences (qui se traduisent parfois en de courts moments de sommeil, semblables sans doute à ces états de « petite hypnose » décrits par Charcot), et fournir des réponses adéquates, qui aident le patient à s’orienter dans ces aires subtilement confondantes et à retrouver le sens de sa propre identité séparée.
D’après ce que je viens d’exposer, je crois que le fait de laisser de l’espace à l’idée d’une liaison entre trauma et suggestion peut nous amener à diminuer l’importance qu’il faut attribuer à la projection et, en même temps, il nous suggère de prêter une attention toute particulière à cette nouvelle « maladie » (Sandler et Dreher, 1996) que nous créons avec le transfert et que nous pouvons amplifier de façon iatrogène par des suggestions inaperçues (Gill, 1984), si elles tendent à réduire ou même à oblitérer un espace, une « place à l’autre » (Di Chiara, 1985). Mais la question concerne aussi une « place » qu’il faut donner à l’esprit de l’analyste pour qu’il puisse remplir au mieux sa fonction. Voilà donc l’importance de toutes ces opérations (du dialogue avec son objet psychanalytique interne à la confrontation avec le groupe des confrères, etc.) visant à conserver, maintenir et affiner de spécifiques compétences de rencontre et de reconnaissance de l’altérité. Une organisation intérieure que nous pouvons aussi entendre comme un « tiers qui différencie » (Russo, 1998), dont la présence et la bonne qualité devrait chercher à nous empêcher d’accomplir des opérations collusoires et primordiales.
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[1]
Un rôle un peu « caricaturalement paternel », qui pourrait être « l’aveu de la vieille réticence de Freud devant le transfert maternel », pour reprendre la phrase de Jean-Luc Donnet (1995, 165).
[2]
La description des thèmes suggestifs de ce texte résume en partie la plus ample description que j’ai faite dans un précédent travail (Fiorentini, 2000).
[3]
L’hypnose est ici prise en considération exclusivement sous l’aspect relationnel ; par conséquent, dans ce texte, je ne vais pas m’occuper des orientations tendant à situer l’hypnose dans le contexte plus ample des phénomènes dissociatifs de la conscience et visant à exploiter des « ouvertures » dissociatives, dans le but d’entraîner une transe thérapeutique, comme Milton Erickson et son école ont théorisé.
[4]
Geza Roheim a étudié les phénomènes liés à la vocation, qui sont à la base des pratiques thérapeutiques, chez les primitifs et a formulé l’hypothèse selon laquelle le premier névrosé obsessionnel est aussi le premier médecin, du fait qu’aussi bien la science médicale que la névrose obsessionnelle proviennent du refoulement de pulsions sadiques-anales partielles et que les pratiques des guérisseurs sont toutes de nature sadique. Ce n’est pas le lieu ici pour approfondir ultérieurement ce sujet ; par conséquent, pour un développement plus exhaustif je renvoie à quelques travaux de Roheim lui-même (1972, 1945).
[5]
Même si je m’occupe ici surtout des phénomènes de suggestion, en réalité, suggestion et séduction sont des phénomènes souvent très proches et pas toujours faciles à distinguer. Tout comme la suggestion, la séduction peut être un des moteurs de la poursuite de l’analyse, si elle est basée sur l’empathie et elle a comme prototype une relation mère/enfant « suffisamment bonne » (Saraval, 1989). Pour un développement plus exhaustif de ce sujet, je renvoie au volume sur la Séduction (Saraval, 1989) et à un texte de Rouart (1976).