2002
Revue française de psychanalyse
Faits de guerre
Après le 11 septembre 2001 à New York
Christine Anzieu-Premmereur
200, East 94th Street #3012
New York, NY 10128, USA.
La ville de New York a souffert le 11 septembre 2001 d’une attaque terroriste qui a détruit le World Trade Center en entraînant la mort de 2 870 personnes. Cet article est un témoignage des réactions individuelles et collectives à ce traumatisme. En particulier, les modalités de soutien aux victimes, la recherche de symboles et l’organisation des soins psychiques manifestent combien l’action en groupe a permis de faire face au choc sans fuir dans le déni. Les réactions d’enfants reçus en consultation montrent la variété clinique des réponses au trauma.Mots-clés :
Traumatisme, Terrorisme, Violence, Deuil, New York.
The city of New York suffered on the 11th September a terrorist attack that destroyed the World Trade Center resulting in the death of 2,870 people. This article is an account of individual and collective reactions to this trauma. In particular, the modalities of support given to the victims, the search for symbols and the organisation of psychic aid show the extent to which group action enabled them to face the shock without fleeing into denial. The reactions of children taken into consultation show the clinical variety of responses to trauma.Keywords :
Trauma, Terrorism, Violence, Mourning, New York.
Die Stadt New York hat am 11. September 2001 gelitten, nach dem Terroristenanschlag, welcher das World Trade Center zerstört und 2 870 Personen getötet hat. Dieser Artikel ist ein Zeugnis der individuellen und kollektiven Reaktionen auf dieses Trauma. Besonders die Unterstützungsmodalitäten der Opfer, die Suche nach Symbolen und die Organisation der psychischen Hilfe zeigen, wie sehr die Gruppenaktion erlaubt hat, mit dem Schock fertig zu werden, ohne in die Verleugnung zu flüchten. Die Reaktionen der in der Konsultation empfangenen Kinder zeigen die klinische Mannigfaltigkeit der Reaktionen auf das Trauma.Schlagwörter :
Trauma, Terrorismus, Gewalt, Trauer, New York.
La ciudad de Nueva York padeció el 11 de septiembre de 2001 un ataque terrorista que destruyó el Word Trade Center y provocó la muerte de 2 870 personas. El artículo es un testimonio de las reacciones individuales y colectivas ante el traumatismo. Particularmente, las modalidades de apoyo a las víctimas, la búsqueda de símbolos y la organización de cuidados psíquicos ponen de manifiesto de qué manera la acción grupal permitió enfrentarse al shock sin huir a la renegación. Las reacciones de niños en las consultas muestran la variedad clínica de las respuestas al trauma.Palabras claves :
Traumatismo, Terrorismo, Violencia, Duelo, Nueva York.
La città di New York a subito l’11 settembre 2001 un attacco terroristico che ha distrutto il World Trade Center in cui sono morte 2870 persone. Quest’articolo è una testimonianza delle reazioni individuali e collettive ad un tale trauma. Le modalità di sostegno delle vittime, la ricerca di simboli e l’organizzzazione delle cure psichiche manifestano in particolare come l’azione in gruppo abbia permesso di fronteggiare lo choc senza fuggire nella denegazione. Le reazioni dei bambini ricevuti in consultazione presentano la varietà clinica delle risposte al trauma.Parole chiave :
Trauma, Terrorismo, Violenza, Lutto, New York.
“ La bête humaine a quand même grand besoin d’être domptée. ”
Sigmund Freud, Lettre à Lou Andreas-Salomé, 1918.
Cet article a pu être écrit grâce au travail du groupe du Parent-Infant Program de l’Université de Columbia à New York. Qu’il en soit remercié.
Le Mardi 11 Septembre 2001 à New York, deux avions transformés en bombes humaines ont détruit les deux tours du World Trade Center, tuant 2 870 personnes. Le même jour, le Pentagone à Washington était attaqué, laissant 184 morts, et un avion détourné pour commettre un autre attentat s’écrasait en Pennsylvanie, faisant périr 40 passagers.
On estime à environ 15 000 ceux qui ont pu échapper à la mort dans le World Trade Center, survivants parce qu’ils ont décidé de fuir à temps, parce qu’ils ont été sauvés par les pompiers ou qu’ils ont tout simplement eu de la chance.
Habitant Manhattan, j’ai été témoin de cette destruction, de la mort, de la peur et des conséquences de ce choc.
L’impact émotionnel a été tel qu’il a été impossible pendant longtemps de trouver la possibilité de penser, de contenir les débordements affectifs, de construire des éléments d’analyse. La population américaine est passée immédiatement à l’action pour offrir tous les services nécessaires. Les psychanalystes ont participé à ce mouvement de solidarité. Le groupe dans son action collective a permis de partager des émotions si désorganisées et de contenir la violence des réactions. Agir, soutenir, aider, participer à l’intensité du mouvement d’ensemble de la société new-yorkaise, ont formé les premiers soutiens à la pensée défaillante.
Associée à l’horreur ressentie devant l’ampleur du massacre, des deuils, de la désolation, c’est la peur et le besoin d’information qui ont dominé pendant des semaines. Soudain, l’Amérique n’était plus ce pays invincible et toujours protégé. Le symbole de la prospérité occidentale avait été abattu avec les deux tours du World Trade Center ; la continuité de la menace n’en était que plus présente. Les alertes aux attaques aériennes, la peur des bombes dans les lieux publics, les annonces répétées de l’imminence d’une seconde attaque ont créé une tension constante qui a désorganisé de nombreux habitants de New York et de sa région.
L’insécurité est devenue intolérable avec la découverte de l’anthrax dans le courrier, et la menace diffuse d’un mal indétectable. Au deuil s’est ajoutée la persécution.
Pouvait-on ouvrir son courrier, aller à la poste, après avoir tellement souffert de ne pas pouvoir joindre les siens ou des proches du fait des arrêts de fonctionnement du téléphone et des communications coupées ? Oserait-on prendre le métro, les tunnels, les souterrains sans craindre une attaque bactériologique, ou boire l’eau du robinet sans être empoisonné, respirer l’air extérieur sans danger ?
La fumée de la destruction du World Trade Center a mis des semaines à s’éteindre, traînant vapeur de métaux, d’amiante, et les souvenirs flottant dans l’air de la torture subie par ceux qui sont morts brûlés vifs ; une odeur insupportable, source elle aussi de terreur. La vision catastrophique du Ground Zero, le trou envahi de décombres gigantesques et l’absence accablante des tours créaient angoisse et tristesse. On ne pouvait ni oublier, ni penser à autre chose : L’angoisse délabrante des familles de disparus faisant la queue à la morgue pour trouver un indice de ce qu’était devenu celui où celle qui n’était pas rentré, l’état de choc des confédérations de pompiers et de leurs familles impuissantes à absorber l’ampleur du nombre des disparus en plein travail héro ïque, l’accablement des récents immigrés totalement démunis après la perte du soutien de famille qui n’avait pas encore de papiers en règle et les laissait sans droit ni argent, enfin tous les enfants brutalement orphelins d’au moins un de leurs parents – on en annonçait à peu près 10 000.
Quelques réactions extrêmes, persécutives ou délirantes, ont donné lieu à des vengeances violentes à l’égard de ceux qui pouvaient ressembler à des talibans. On a vu des réactions maniaques et des bouffées délirantes à thème mystique ou messianique. Mais c’est surtout l’impossibilité de se séparer des êtres chers qui a marqué les premières réactions ; la détresse, l’affliction et surtout la panique rendaient impossible la moindre distance avec les autres. Les enfants ont dormi dans le lit de leurs parents, et n’ont plus été conduits à l’école ; il a été très difficile de partir de chez eux et de retourner au travail pour certains.
Les transports en commun fonctionnaient mal, les routes étaient noires d’embouteillages de voitures filtrées par la police pour vérifier l’identité des passagers, les téléphones n’étaient plus fiables tant les réseaux avaient été endommagés, pouvait-on alors risquer à nouveau de perdre la trace des siens ? Plus on était voisin du lieu de la tragédie, moins on pouvait reprendre une vie normale.
Les personnes gravement traumatisées n’étaient pas seulement les survivants miraculés qui rapportaient tous des récits extraordinaires de fuite, de chance et de culpabilité, ni ceux qui avaient été spectateurs de la mort et du désastre, pris eux-mêmes dans la panique de la course effrénée dans la poussière, les débris et l’impossibilité de comprendre. Ceux qui n’avaient plus de domicile, de travail, d’école pour leurs enfants, qui étaient hébergés chez des amis ou à l’hôtel avec leur vie familiale et sociale totalement désorganisée ne pouvaient pas non plus faire face à l’expérience traumatique.
Dans ce chaos de détresse humaine, la solidarité des groupes a été remarquable. À travers des dons de sang, d’argent, de nourriture, de soins. Des conseils bénévoles juridiques, éducatifs, psychologiques ou religieux ; des interventions dans les entreprises, les écoles, les casernes de pompiers. Il s’agissait à la fois de fournir des réponses concrètes aux besoins et d’offrir une possibilité de contenir les émotions éparses et les représentations délabrées. L’effet en a été rapidement visible à travers la presse qui a relaté les propos de tous ces intervenants, montrant combien on passait du langage descriptif pour parler du choc éprouvé à une langue métaphorique.
Ceux qui avaient gardé la possibilité de se sentir en sécurité pouvaient nommer les émotions et sentiments ressentis, commencer à construire un discours sur l’événement.
La difficulté ne venait pas seulement de l’effroi et de la violence éprouvés, mais des réactions ambivalentes ou paradoxales face à une mort intentionnellement donnée. La réponse guerrière ou vengeresse pouvait aider certains à se sentir protégés en devenant acteurs et non plus victimes, et à maintenir un clivage actif entre les bons et les mauvais, mais d’autres restaient pris dans les doutes identificatoires.
La recherche de symboles a été une réaction presque immédiate : en donnant le sentiment de la force de la solidarité du groupe, le symbole national du drapeau américain a été investi de façon intense et massive. Très rapidement, on ne pouvait plus acheter le moindre drapeau à New York, les fournisseurs étaient en rupture de stock. Drapeaux suspendus aux fenêtres, aux entrées des immeubles, recouvrant les gigantesques bâtiments du quartier de la bourse, accrochés aux vitres de voitures, ou en broches sur les revers des vêtements, les drapeaux honoraient les morts et offraient la possibilité de construire des représentations unifiantes face au risque de désorganisation psychique.
Les photos des disparus sur le mur de l’hôpital de New York University, immense allée du souvenir, toujours fleurie, ou le long de l’emplacement du World Trade Center, les hommages écrits à leur vie passée, les poèmes offerts au regard des passants dans les squares où des sortes d’autels se montaient, couverts de fleurs et de bougies, ont été des lieux de commémoration où la pensée pouvait renaître.
En réaction à la destruction, des cérémonies silencieuses ont réuni des centaines de personnes, à Central Park, à Washington Square, recueillies autour de la lumière des bougies, symbole de paix et d’unité. Les différentes congrégations religieuses, en dehors des cérémonies de deuil, offraient des temps de réflexion et de discussion.
Face au déferlement répétitif des images télévisuelles montrant à l’infini l’attaque et la destruction, les artistes ont offert leur capacité de saisir la force symbolique des images. Des expositions ont offert des photos choisies pour des qualités formelles comme le style, l’esthétique ou le respect, ce qui allait à l’encontre de la valeur « pornographique » des images de reportage exhibant la destruction. Des dessins, des tableaux, des sculptures ont réuni des foules recueillies en mal de représentations acceptables, dont la force expressive tentait de donner un sens à l’événement subi.
Cependant, c’est la croyance dans l’efficacité de l’action qui a primé. Devant l’ampleur des dégâts et le travail de Titan à réaliser pour fouiller les décombres dans la poussière et la fumée (des mois de travail jour et nuit), la force de l’optimisme américain a montré son ampleur. Une façon d’éviter de rester dans le déni en agissant. Avec le sentiment d’avoir la maîtrise sur les monuments détruits comme sur les sentiments humains, tout devant se résoudre par l’action.
C’était l’action des sauveteurs recherchant les débris des corps pour pouvoir identifier les disparus, des équipes de secours et de travaux publics pour le déblayage colossal à réaliser, des pompiers entre deux enterrements de leurs collègues, et des centaines de milliers de volontaires venus de tous les États-Unis et de tous les pays, pour porter vivres, soins, conseils d’experts et attention à ceux qui souffraient. Le bénévolat et l’agir comme antidépresseurs : l’enthousiasme est revenu ! Mais comment savoir si cette urgence à entreprendre et cette efficacité ont entraîné parallèlement un travail psychique d’élaboration ? Certains de nos collègues en ont douté, et ont craint d’y voir au contraire un évitement.
LE TRAVAIL PSYCHIQUE COMMUN, UNE LUTTE CONTRE LE CHAOS
En effet, cette énergie a emporté aussi le monde des psychiatres, des psychologues et des psychanalystes qui se sont vu proposer des réunions spécialisées sur l’aide aux victimes d’attentat, sur les traumas et leurs conséquences, sur les modalités d’action à l’égard des divers types de populations, femmes, enfants, récents immigrés. Des conférences sur la complexité de l’Islam et sur les origines des terroristes offraient des lieux de rencontres et de parole.
Les thérapeutes ont été invités à participer à des campagnes d’intervention dans tous les lieux possibles de soins. Des formules accélérées de formation aux « catastrophes » ont fleuri dans les universités, avec la participation des spécialistes des situations de guerre, venus du Kosovo, d’Afrique, et des différents continents régulièrement sinistrés.
Il était important de se représenter comment une tragédie de cette ampleur pouvait affecter le tissu social et économique et de savoir repérer les zones de vulnérabilité et de solidité des différents individus impliqués dans le drame. Surtout, il fallait apprendre rapidement à ne pas aggraver les effets pathologiques du traumatisme par des interventions inappropriées. Les groupes de debriefing étaient en question. Répéter le récit des événements dramatiques pouvait redoubler le traumatisme et faire courir le risque aux survivants de décompenser.
Ce temps du sauvetage organisé a offert une sorte de protection aux professionnels du soin psychique, les mettant ensemble à l’abri de bien des désarrois. C’est dans un second temps que les réactions au désastre ont tourné à la dépression et au doute. À quoi avait-on servi ? L’action immédiate pouvait-elle être thérapeutique, ou dérisoire ? Enfin comment prévenir des troubles chroniques sur une population de cette ampleur, aussi dispersée géographiquement ?
De nombreux projets de soins et de recherches ont été mis en place.
La ville de New York a demandé à des psychanalystes experts des traumatismes et du deuil de réfléchir à comment aider ceux qui pleuraient un disparu dont on ne retrouverait pas de trace. L’autorisation de donner des certificats de décès avait déjà été donnée, en l’absence de cadavre. Mais comment aider les familles des disparus ? Des analystes ont accompagné ces familles regroupées, réunies dans des bateaux qui les conduisaient sur le lieu du World Trade Center où des cérémonies de témoignage et de commémoration offraient un rituel et une reconnaissance à la fois du décès et de son aspect collectif. être ensemble, avec des représentants officiels de la ville, des pompiers, des secouristes, et avec un soutien psychologique actif, devait permettre au processus de deuil d’avoir lieu. À cette occasion, chaque famille recevait une urne funéraire « vide », symbole de la trace du disparu, qui avait été conçue et dessinée par une psychanalyste.
Un symposium électronique s’est tenu sur Internet, regroupant des analystes essentiellement américains, avec des invités étrangers, discutant de l’apport de nos connaissances sur le monde intrapsychique pour comprendre cette situation impensable. Des échanges sur l’incertitude et la désillusion, des interrogations partagées sur les conséquences de la politique américaine, des craintes sur l’intensité des réactions de culpabilité et en même temps sur la difficulté d’analyser objectivement l’extrémisme musulman, tout ce courrier électronique a permis surtout de réaliser qu’avec la perte de la sécurité et de la toute-puissance, c’était la perte de l’assurance d’avoir raison qui nous affectait tous. Malgré les tentatives de partager le monde entre bons et mauvais, la question de comment intégrer la haine et le désir de destruction est demeurée essentielle. Ces discussions entre collègues, parfois très polémiques, ont organisé le chaos et servi de contenant aux émotions éparses et aux réactions passionnelles.
En effet, la souffrance et le vécu d’impuissance essentielle déclenchés par l’événement traumatique ont été le lot de tous. Réagir en déclarant la force d’un idéal, en s’identifiant à l’agresseur ou en le traitant de diable, ou en organisant une situation de déni avec tout l’entourage sont des mouvements assez banals que les thérapeutes ont souvent partagé avec les individus les plus atteints par la catastrophe. New York est une ville d’immigrants, pris dans les difficultés ambivalentes de la mémoire de leurs origines perdues, idéalisées, désavouées... C’est un lieu d’intense remémoration des traumas du passé. Les psychanalystes devaient se trouver prêts à entendre le cumul des traumas actuels et passés, et à faire le travail de figurabilité nécessaire.
C’est dans la peur rétroactive, dans les « retours de l’éprouvé » avec leur lot de surprise, et l’auto-analyse nécessaire pour prendre le recul suffisant, que les analystes ont pu servir de miroir aux états internes des patients traumatisés. C’est dans l’éprouver en commun que le travail d’élaboration a souvent pu commencer. La fonction du groupe de collègues et des échanges entre eux a alors été essentielle.
Le désenchantement, la désillusion engendrée par l’expérience de détresse peuvent précipiter des mouvements mélancoliques. C’est pourquoi les idéaux partagés en groupe ont si bien rempli leur fonction protectrice. « La satisfaction narcissique engendrée par l’idéal culturel est une des forces qui contrebalancent le plus efficacement l’hostilité contre la civilisation à l’intérieur même du groupe culturel », écrit Freud dans « L’Avenir d’une illusion ».
Si l’effraction traumatique a pour première conséquence la rupture de la temporalité interne, c’est la restauration d’un espace psychique qui est la condition d’un changement salvateur. Le traitement du vécu traumatique des psychanalystes de New York a consisté à échanger en groupes, oralement, par écrit, et à donner ainsi forme et figuration à l’impensable.
Ensuite, pour certains, travailler et théoriser sur le traumatisme avec un groupe qui pouvait être à distance de l’événement a été une forme de thérapie, non seulement du vécu personnel lié au 11 septembre, mais aussi de la violence reçue face aux patients traumatisés.
La sidération psychique qui accompagne le traumatisme fige la temporalité et l’activité de liaison du processus secondaire. L’excitation qui déborde ne se laisse plus associer et réorganiser en représentations symbolisables. La douleur reste immuable et sans figure. Sans une intervention de l’extérieur, de l’environnement, il n’y a pas de maîtrise possible de l’effondrement interne.
Selon la vulnérabilité de chacun, la violence du trauma a été plus ou moins catastrophique. La rencontre brutale avec une réalité que l’on ne peut mettre en sens réveille les traumas anciens et les aventures défaillantes avec le premier objet. Pour parer au risque d’effondrement, il a été important que l’environnement échappe au déni, reconnaisse la force destructrice et la violence de l’événement et offre des possibilités d’élaboration. À travers ses actions, ses réactions, ses réunions de réflexion, la majorité de la société new-yorkaise a tenté de fournir cette protection.
Mais la tragédie a aussi soudain ramené les hommes à penser « le mal » en eux comme chez les autres. Le tragique tend un miroir à nos propres violences. Le traumatisme renvoie à la problématique de la mort et de la haine. Et une violence de cette dimension, tout comme la guerre, a suscité l’incertitude sur le futur, sur le sens de l’histoire. Comme l’a montré Freud, la force de l’idéal culturel tient sa fonction de liaison de l’agressivité au prix de l’exclusion de l’étranger. On connaît le pessimisme de Freud concernant la destructivité de l’être humain, certes contenue par le Sur Moi et la culture, mais jamais éliminée. La politique a engagé les États-Unis dans la guerre. Mais la grande partie des habitants de New York a tout fait pour limiter les réactions de vengeance. Il est trop tôt pour connaître les effets de l’hostilité et de la haine déclenchés par cette tragédie. Pour citer encore Freud et sa crainte de la force de la pulsion de mort : « Si je doute que l’humanité soit destinée à progresser vers une plus grande perfection sur le chemin de la culture, si je vois dans cette vie une lutte continuelle entre Éros et pulsion de mort, lutte dont l’issue me paraît impossible à déterminer... », écrit-il au pasteur Pfister en 1930.
QUELQUES HISTOIRES D’ENFANTS
Les besoins d’aide et de soutien ont été tels que la ville de New York assistée de la Croix-Rouge, a mis sur pied un centre spécifique pour fournir à tous ceux qui le demandaient les interventions nécessaires. Les familles en deuil ou en mal d’attendre des nouvelles d’un disparu, à la recherche d’informations et de documents de police, celles qui avaient besoin de conseils juridiques ou religieux après un deuil, les individus isolés dans les démarches administratives ou légales après la perte de domicile ou de travail, ceux dont la détresse était économique, enfin tous ceux qui relevaient d’un soutien psychologique pouvaient se rendre dans cet immense espace très organisé et protégé, le Pier 94, un ponton aménagé sur le fleuve Hudson.
C’est là que les familles en désarroi venaient apporter des objets appartenant au disparu, afin de faire un test d’ADN qui permette de chercher des traces identifiables de son corps dans les décombres du World Trade Center. Des services de traducteurs en plus de 20 langues étaient présents, des accès au téléphone et à Internet permettaient de joindre des membres de la famille partout dans le monde. De la nourriture était distribuée. Et des consultations psychiatriques étaient offertes aux adultes comme aux enfants. Tous ces services étaient offerts gratuitement.
Un très long mur a servi de lieu de commémoration, couvert des photos des disparus et des lettres de ceux qui pensaient à eux, un lieu rempli d’ours en peluche offerts par différentes entreprises américaines, et surtout par les enfants qui avaient souffert de perdre les leurs dans l’attentat d’Oklahoma City qui avait détruit en 1998 un bâtiment public avec des centaines d’employés et leurs enfants. Des messages de solidarité du monde entier étaient affichés là. Ce fut le lieu de passage et de « promenade » de centaines de personnes désorganisées et désœuvrées dans les jours qui ont suivi l’attentat ; un lieu qui contenait les pleurs et les douleurs.
Un Kids Corner, coin pour les enfants, avait été installé au centre du bâtiment, où les membres d’une famille pouvaient se rendre pour être soutenus dans leur désarroi, et où les enfants pouvaient être confiés le temps de faire les démarches nécessaires. Coin confortable, fourni abondamment en jouets et jeux, matériel de dessin et nourriture. Un lieu plus calme était à la disposition des thérapeutes pour des entretiens organisés soit du fait des besoins d’aide manifestés par tel ou tel, soit directement à la suite d’une demande de consultation par des parents.
Enfants sidérés, petits débordés d’excitation et d’agitation, adultes dans l’effondrement le plus dramatique, les visiteurs des premiers jours étaient en état de choc.
C’est la réaction de déni qui dominait, sauf pour les parents qui venaient de perdre un enfant (les victimes de la destruction du World Trade Center sont pour la plupart des gens jeunes). Parents et grands-parents pouvaient évoquer la disparition du père, de la mère de l’enfant devant lui tout en affirmant que l’enfant en question ne savait rien. Et l’enfant de dessiner les tours en feu entourées de tombes... Déni de la mort des disparus, parfois un mois plus tard, avec l’espoir éperdu de voir réapparaître de sous les décombres celui ou celle qui avait été « vaporisé » dans les flammes. Car les dessins de certains enfants montraient ce que d’autres réprimaient, les corps des victimes partis en fumée dans le ciel au-dessus des tours, ou les chutes de ceux qui avaient sauté dans le vide, transformés en oiseaux de feu.
Les premières semaines, il fallait contenir et traiter des réactions extrêmes :
Le déni farouche de cette adolescente dont le père, pompier, avait disparu en faisant son travail de sauveteur, au moment de l’effondrement des tours. Pensant le soutenir en s’identifiant a lui, elle avait arrêté de se laver, de boire et de se nourrir.
La réaction de compassion de cette femme dont l’appartement fait face au World Trade Center. Assistant directement au drame, tandis que son mari fait les valises et prépare les enfants pour s’enfuir, elle décide de rester sur la terrasse dans la fumée et la poussière, pour « assister » ceux qui se jetaient par les fenêtres et tombaient dans le vide. Certaine de leur total abandon et de leur terreur, elle est restée ainsi à prier pour chacun d’entre eux, persuadée de sa fonction d’être la seule qui pouvait penser à eux et ne pas les abandonner dans leur geste de désespoir.
Le silence obstiné et le retrait d’enfants figés dans la douleur et la peur, que seule la présence des therapy dogs a pu sortir de leur incommunicabilité. Ces grands chiens dressés pour être patients et tendres avec les êtres humains avaient été envoyés des quatre coins des États-Unis avec leurs maîtres pour se mettre à la disposition des victimes traumatisées. Ils ont rasséréné les pompiers devenus fous de douleur, et certains se promenaient dans les couloirs du Pier 94 offrant leur affection. Pour les enfants, ce fut la possibilité d’être en contact avec un être vivant, d’être consolés par ce toucher câlin et tendre, mais solide en même temps. Les dresseurs leur montraient combien le chien était capable de relation étroite et d’obéir. Personne ne demandait aux enfants de parler. Ils pouvaient rester immobiles à leur place ou jouer avec le chien, mais la plupart d’entre eux se sont déridés très vite en présence de l’animal et ont créé une atmosphère de plaisir qui a convaincu les autres.
C’est ainsi que souvent les enfants les plus murés dans le silence, ou au contraire les plus agités, ont pu retrouver la possibilité de communiquer avec un adulte. Il s’agissait alors de jouer avec eux, d’inventer des histoires, de construire des tours en lego pour avoir ensuite accès à leur histoire.
C’est après un long jeu tendre avec deux chiens que deux garçons d’une dizaine d’années, impossibles à calmer, en agitation physique constante malgré mes tentatives d’organiser une partie de football, se sont enfin assis, retrouvant le contact verbal et les échanges de regard. Nous avons construit ensemble des tours, les plus grandes possible... Jusqu’à ce qu’ils racontent leur histoire de fuite éperdue avec leurs pères devenus fous, car en allant à l’école prés du World Trade Center, ils ont été pris dans la fumée, le vacarme, la foule paniquée. Ils n’ont plus accès à leur appartement, ni à leur école. Ils sont dans le regret constant de ce qu’ils ont perdu, leurs amis, leur vie quotidienne, leur sentiment de sécurité. Car le spectacle de leurs pères (il s’agit de deux familles amies) angoissés, incapables de prendre une décision cohérente, hurlant et courant de tous côtés, les ont tellement effrayés ! Le souvenir traumatique est celui de la perte du soutien narcissique de la figure paternelle. Un père qui confirmera plus tard son vécu non maîtrisable de mort psychique et d’effondrement qui continue de le poursuivre la nuit.
L’un des garçons trouvait des défenses dans le décompte obsessionnel des poutres à reconstruire pour remettre en place les tours, et dans des calculs répétitifs des sommes à dépenser pour cette œuvre réparatrice ; l’autre manifestait une violence à l’égard des images parentales, destituées de leur autorité. Deux modalités de défense par rapport à l’agressivité, différentes face au même événement.
Deux sœurs, préadolescentes, se tenaient prostrées et attendaient. Elles voulaient consulter un analyste, sur la suggestion de leur mère, qui venait de perdre son frère, décédé dans l’attaque des tours ; il était serveur dans le restaurant qui surplombait une des tours. Les jeunes filles avaient été très choquées d’apprendre la mort de leur oncle, et ne dormaient plus. Il a fallu un long temps de jeu avec ces enfants qui régressaient pour les amener à pouvoir parler. Nous avons fait des bulles ensemble, et j’ai raconté la façon dont les bulles venaient près de chacune d’elles pour écouter leurs pensées tristes.
L’aînée m’a alors demandé un entretien particulier, et a évoqué le deuil déjà en route, mais tellement douloureux dans lequel elle était prise. Ambivalence, haines, sentiments de malheur, remémorisation des bons moments, idéalisation de cette figure d’identification, nous avons évoqué bien des aspects de son deuil. Au terme de l’entretien, elle avait retrouvé le sourire.
Mais sa sœur était prise dans une autre complexité. Elle a voulu très vite me dire son secret, le fantasme de scène primitive qu’elle avait construit dans sa petite enfance quand ses parents ont divorcé et qu’elle n’a plus vu son père assez souvent : elle a imaginé que son oncle, le frère de sa mère, était son vrai père ! Elle pouvait alors partir dans des rêveries sur la vie qu’ils seraient amenés à passer tous ensemble, sans doute loin des conflits œdipiens... Et cette tragédie la laissait totalement désemparée. Son fantasme l’avait aidée à faire face à la première perte, celle de son père. Le deuil actuel, impossible à tenir, réveillait trop intensément les émotions passionnées enfouies depuis des années. Nous avons regardé ensemble des photos de la famille, tandis qu’elle laissait aller son intense chagrin. En tissant progressivement des liens avec les figures paternelles absentes, elle a pu se calmer. Mais un travail psychothérapique semblait nécessaire, ce que sa mère a accepté quand je lui ai proposé des adresses.
Une autre petite fille, âgée de trois ans, a elle aussi manifesté combien le traumatisme pouvait être élaboré à l’intérieur d’une même famille. Deux collègues américains ont fait l’entretien en espagnol avec cette famille originaire du Honduras.
L’enfant avait commencé à dessiner les tours en feu, expliquant qu’elle avait vu l’attaque à la télévision qui avait fonctionné sans cesse à la maison. Elle raconte alors que sa mère et elle ont pensé qu’elles assistaient en direct au meurtre du père, cuisinier au World Trade Center, puis qu’elles ont appris qu’il s’était enfui juste à temps avant la chute des tours. Elle insiste pour décrire combien les poumons de son père ont été tellement emplis de fumée qu’il ne peut plus respirer ! Tandis qu’il fuyait de la tour en feu, des pièces de métal en fusion sont tombées sur lui et ont brûlé ses bras, laissant des marques terribles. Elle dessine alors la fumée, les tours noires et brûlées.
Le père de cette petite fille revenant la chercher, les thérapeutes lui parlent de l’expérience qu’il a vécue et que sa fille vient de rapporter. Il est très surpris, il est venu au Pier 94 car il n’a plus de travail, il était en effet cuisinier dans le World Trade Center. Mais ce jour-là, il ne travaillait pas, il avait demandé à un collègue de le remplacer. Il faisait des démarches administratives loin de chez lui et a dû rentrer à pied à travers un pont fermé à la circulation, en marchant pendant des heures tandis que sa famille l’attendait. Petit à petit, il parle de sa profonde détresse d’avoir perdu tous ses camarades de travail, et de la culpabilité infernale qui l’agite d’avoir envoyé à la mort celui qui le remplaçait ce jour-là.
Il passe ses nuits à faire des cauchemars où ses compagnons perdent leur souffle dans la fumée et le feu, et à imaginer les tortures qu’ils ont subies. Le psychanalyste s’exclame alors que la fille dessine les rêves de son père ! Tous deux découvrent leur proximité et le père l’interprète comme une solidarité qui le sécurise, tandis que l’enfant dessine sa maison pour montrer à l’analyste qu’elle est maintenant en sécurité chez elle avec ses deux parents. Une famille qui est ensuite revenue plusieurs fois rencontrer ceux à qui avaient été confiés les fantasmes insupportables, pour dire que les cauchemars disparaissaient et demander des entretiens réguliers.
Ces quelques vignettes racontent brièvement la variété des réactions immédiates à l’événement. Quelques mois plus tard, ce sont les pathologies dépressives qui dominent. Et dans quelques années ? Une telle violence laissera ses traces sur des générations.
En s’inspirant du poème d’Aragon, on peut prédire : « C’est ainsi que les hommes vivent, et leurs chagrins au loin les suivent. »
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Andreas-Salome L., Correspondance avec Sigmund Freud, 1912-1936, Gallimard, 1970.
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Coates S. W., Schechter D. S., First E., Anzieu-Premmereur C., Steinberg Z., The Parent-Infant Program, Columbia University Center for Psychoanalytic Training and Research / Thoughts on Crisis Intervention with New York City Children after the World Trade Center Bombing [in Press, Infanzia E Adolescenza], New York.
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Freud S. (1927), L’avenir d’une illusion, PUF, 1971.
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Freud S. (1929), Malaise dans la civilisation, PUF, 1971.
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Freud S., Correspondance avec le Pasteur Pfister, 1909-1939, Gallimard, 1966.