Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130526500
352 pages

p. 877 à 895
doi: 10.3917/rfp.663.0877

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Faits de guerre

Volume 66 2002/3

2002 Revue française de psychanalyse Faits de guerre

Sables mouvants ou des morts en sursis

Yolande Gueutchérian 1, rue Tiron 75004 Paris
Pour avoir vécu dans un pays où la guerre a sévi plus de quinze ans, pour avoir côtoyé la mort de très près, pour avoir écouté dans mon cabinet des personnes souffrant dans leur chair et dans leur psychisme, la question du traumatisme ne pouvait me laisser indifférente. Dans la vignette clinique que je propose, j’essaie de montrer la résurgence de traumatismes précoces lorsque tous les repères volent en éclats.Mots-clés : Guerre, Trauma, Abri, Séparation, Angoisse, Enclave autistique, Crainte de l’effondrement. Having lived in a country where war raged for fifteen years, having seen death close on, having heard in my practice people suffering in their bodies and in their psyches, the question of trauma could hardly leave me cold. In the clinical vignette I present, I have tried to show the recurrence of early traumas when all references are shattered.Keywords : War, Trauma, Shelter, Separation, Anxiety, Autistic enclave, Fear of collapse. Da ich in einem Land gelebt habe, in welchem der Krieg während mehr als fünfzehn Jahren gewütet hat, da ich dem Tod sehr nahe gekommen bin, da ich in meiner Praxis Menschen angehört habe, welche in ihrem Körper und ihrer Psyche litten, konnte mich die Frage des Traumas nicht gleichgültig lassen. Im klinischen Beispiel, welches ich vorschlage, versuche ich, das Wiederaufkommen von frühen Traumen aufzuzeigen, insofern alle Bezugspunkte verloren gegangen sind.Schlagwörter : Krieg, Trauma, Schutzraum, Trennung, Angst, Autistische Enklave, Angst vor dem Zusammenbruch. Por haber vivido en un país en el que la guerra hizo estragos durante 15 años, por haber estado muy cerca de la muerte, por haber escuchado en mi consulta seres humanos que sufrían en su piel y en su psiquis ; el tema del traumatismo no podía dejarme indiferente. En la ilustración clínica que propongo, intento mostrar el resurgimiento de traumatismos precoces cuando las referencias se hacen añicos.Palabras claves : Guerra, Trauma, Abrigo, Separación, Angustia, Enclave autista, Temor al desmoronamiento. Avendo vissuto in un paese dove la guerra ha infuriato per quindici anni e avendo sfiorato la morte da vicino, avendo ascoltato nel mio studio persone che soffrivano nella loro carne e nella loro psiche, non potevo restare indifferente alla questione del trauma. Nell’esempio clinico che propongo, cerco di mostrare il risorgere di traumi precoci quando tutti i riferimenti saltano in aria.Parole chiave : Guerra, Trauma, Rifugio, Separazione, Angoscia, Sacche autistiche, Paura del crollo.
“ Il ne me fallut pas longtemps pour perdre intérêt à la vie. Je me retrouvai bientôt quasi désespéré. (...) Je me surpris souhaiter être tué car au moins alors je me serais débarrassé de cette intolérable détresse. (...) Je n’étais qu’une insignifiante parcelle d’humanité persécutée au-delà de tout seuil de tolérance... ”
Wilfrid R. Bion (Mémoires de guerre, 1999).
 
ET PUIS, UN JOUR, TOUT BASCULE...
 
 
 
Avril 1975
 
 
Nul ne se doutait que cette belle journée de printemps s’achèverait dans les larmes et le sang, prélude à l’horreur : une guerre de plus d’une quinzaine d’années dont aucun survivant ne sortirait indemne.
Je n’évoquerai pas cette guerre d’un point de vue politique, historique. D’autres l’ont fait bien mieux que je ne le ferais. Les dates, les faits ne m’intéressent guère ici. Dans cet écrit, j’interpelle ma mémoire, mes souvenirs, certains encore intacts, d’autres probablement altérés par le temps. J’interpelle des « moments » qui m’ont marquée, étonnée et fait réfléchir depuis. Des moments où vie et mort se confondaient, se croisaient, se séparaient ; où les pulsions de vie prenaient le pas sur les pulsions de mort pour leur céder ensuite la place. Une vie pavée de sables mouvants, faisant de nous des morts en sursis. Cette vie souvent communautaire – les bombardements nous jetant dans des abris de fortune des journées et des nuits entières, parfois même durant des semaines, sans discontinuer – est celle que je tenterai de décrire. Sur le plan clinique, je m’intéresserai spécifiquement à la crainte de l’effondrement accompagnée d’agoraphobie, crainte retrouvée dans le tableau clinique de plusieurs patients. Résultat de traumatismes de guerre répétés éclatant brutalement après une sourde période de gestation, réactivant des expériences infantiles de grande détresse. Une vignette clinique en donnera une illustration.
Comment dépeindre cette guerre qui fit de nous des bagnards sans gardiens ni barreaux ? Où puiser les mots et les qualificatifs pour décrire les affres dans lesquelles elle a jeté toute une population pendant plus de quinze ans ? Pénurie d’eau, d’essence, d’électricité, parfois même de nourriture faute de pouvoir se déplacer pour s’en procurer. Des acquis : un vocabulaire militaire technique qui s’enrichit de jour en jour. Nous reconnaissons au bruit que font les projectiles la nature des armes qui les lancent : les orgues de Staline de fabrication russe – lance-roquettes multitube d’artillerie – déversent à la file 12, 30 ou 40 roquettes ; les mortiers de 240 mm transpercent plusieurs plafonds et leur déflagration assourdissante à l’impact fait pâlir plus d’un ; les DCA – mitrailleuses lourdes pour la lutte anti-aérienne – utilisées d’une ruelle à l’autre, qui crèvent les tympans ; le sifflement bien particulier de certaines fusées... Nous gagnons aussi en débrouillardise : les batteries des voitures servent à faire fonctionner des téléviseurs ou une ampoule blafarde pour ne pas rester dans le noir absolu... Nous sommes aussi des marathoniens d’un genre nouveau : un semblant de bain entre deux bombardements (si l’eau ne fait pas défaut) en cinq minutes, l’enfilage des vêtements le matin (si l’on n’a pas « dormi » avec ses habits la veille) à la vitesse du son. Vélocité hors pair. Il y en a qui traînent – les vieux et les malades –, retardant la ruée vers les abris de fortune. Ceux-là sont face à un choix cornélien : rester quoi qu’il arrive dans l’appartement, souvent dans une salle de bain, « il y a au moins deux murs », s’asseoir des heures durant dans l’entrée, devant la cage d’ascenseur ou se terrer sans bouger dans ce qu’on appelle pompeusement l’abri. Parfois, on décide pour eux compte tenu de leur état : pour un vieillard prostatique, on optera pour les toilettes ; nécessité oblige ! On l’embrassera avant de l’abandonner à son sort, le cœur très gros, sans savoir quand on le reverra et si on le reverra vivant.
 
L’ABRI
 
 
L’abri ! Sont appelées ainsi toutes les pièces qui se trouvent au premier sous-sol, même si l’immeuble est construit sur un terrain en pente, avec au moins un mur de soutènement à découvert. Paroi en carton pour les obus de gros calibre. Plus rassurant malgré tout que les escaliers, je me suis retrouvée dans ce genre d’abri durant des années, avec en prime, dans l’annexe, des réservoirs de fioul destiné au chauffage, et de surcroît, juste à côté, un petit cagibi comprenant toutes les installations électriques de l’immeuble. Dans l’éventualité d’une fuite, l’unique issue consistait à passer devant ces locaux ; et si ceux-ci, touchés de plein fouet, venaient à prendre feu, des torches vivantes se consumeraient en esquissant une ultime danse macabre. C’était la hantise de tous ceux qui se terraient là pendant les bombardements. Certains exprimaient leur angoisse alors que d’autres les rassuraient, feignant de croire en la sécurité des lieux : « Rien ne peut nous atteindre ici. » Au fond, personne n’était dupe. Nous étions nombreux dans ce sous-sol, parfois une cinquantaine au plus fort des combats. Chaque famille avait son secteur géographique, très réduit certes mais c’était le sien. Elle y entreposait quelques denrées non périssables, des couvertures, des matelas, des bougies, des médicaments de première nécessité, l’inévitable radio, une torche électrique... et surtout les passeports. Certaines rumeurs des plus pessimistes – on y croyait souvent dur comme fer parce qu’elles se réalisaient la plupart du temps – prévoyaient un génocide des chrétiens jusque dans leur enclave. On disait que l’ennemi avançait, que les lignes de démarcation allaient tomber, même à Beyrouth, et que nous attendrait le même sort que celui des habitants de certains villages de la montagne : tués, parfois à l’arme blanche, mutilés... Des atrocités que la télévision ne manquait pas de diffuser plusieurs fois par jour. Le génocide, l’exode, je pouvais me les représenter : mes oreilles étaient pleines d’histoires de massacres que les enseignants nous racontaient durant ma scolarité, et dans mes yeux, restaient gravées les photos des déportés, les corps sans vie, mutilés, des Arméniens... Les passeports seraient très utiles si nous devions déserter nos abris, nos maisons, pour prendre le premier bateau qui nous sauverait peut-être de la mort physique, s’il n’était pas bombardé. Cette fuite ferait de nous des réfugiés vivants certes, mais avec de nouvelles blessures psychiques. Nous pensions souvent avec terreur à ce scénario catastrophe. À ces moments-là, chacun savait que pour défendre sa vie et celle de sa famille, il pouvait lui aussi tuer. L’être humain a en lui une graine qui peut le transformer en meurtrier ; j’ai senti sa présence, je n’ai pas eu besoin d’y avoir recours. Freud ne disait-il pas en 1915 : « La guerre fait réapparaître en nous l’homme des origines » [1], se référant aux vœux de mort que l’inconscient meurtrier héberge contre l’ennemi, ainsi que contre les personnes aimées.
Dans l’abri, nous nous sentions à la fois en sécurité et en danger. En sécurité, parce que les familles étaient réunies ; en danger, la mort rôdant tout autour et pouvant nous atteindre. Dans nos prières, nous demandions une seule chose : mourir plutôt qu’être blessés, mutilés. Impossible d’atteindre un hôpital sous une pluie d’obus, même celui le plus proche. Notre désarroi semblait à la mesure de celui décrit par Bion : « Je me surpris souhaiter être tué car au moins alors je me serais débarrassé de cette intolérable détresse. » [2] Parfois, au moment où une série de projectiles atteignait de plein fouet le quartier, le fracas des vitres se brisant s’accompagnait de cris et des hurlements. Nous n’osions nous regarder, totalement impuissants, figés, presque sidérés. Alors, les membres de chaque famille se rapprochaient davantage ; les adultes couvaient physiquement les jeunes enfants, dont plusieurs bébés, les protégeant de leur corps, se transformant en boucliers humains lorsque tout se déchaînait à l’extérieur. À ces moments, on pouvait palper l’angoisse et la peur qui régnaient dans la pièce : à la fureur extérieure répondait un silence à couper au couteau, à l’intérieur. Parfois, des nerfs lâchaient et quelqu’un hurlait : « Nous allons tous mourir. » Tous les autres, comme un seul homme, le faisaient taire, comme si dire tout haut ce que chacun redoutait allait modifier le cours de nos vies. Nous ne pouvions nous permettre d’exprimer notre panique même si nous la ressentions très fort, nous contrôler et rester soudés pour pouvoir résister étant un accord tacite. Nous savions tous que la fin de cette horreur que nous subissions n’était pas proche. L’espoir éphémère d’un arrêt des combats avait fondu comme neige au soleil depuis longtemps ; il était indispensable de garder la maîtrise de nous-mêmes. La singularité de notre situation où nous ne pouvions ni fuir, ni combattre la menace extérieure, nous plaçait dans l’impuissance ; l’unique réaction adéquate était de nous cacher, avec une trilogie d’émotions qui nous quittait rarement : l’angoisse, la peur et l’effroi. L’angoisse, caractérisée par l’attente du danger et nous mettant de par notre incapacité à réagir dans une situation de détresse non seulement matérielle mais psychique, les dangers réel et pulsionnel étant liés ; la peur des francs-tireurs quand nous avions à nous déplacer ; l’effroi, en réaction à un danger « surprise » : l’explosion de voitures piégées, la reprise inattendue des bombardements.
Sachant que c’est l’effroi qui génère la névrose traumatique, peut-on envisager que des traumatismes de guerre soient le facteur déterminant dans le déclenchement d’une névrose ? Question non élucidée par Freud : « La névrose infantile se manifeste quelquefois pendant un temps assez court ou peut même passer inaperçue. La névrose ultérieure a, en tout cas, son prologue dans l’enfance. Il est possible que ce qu’on appelle névroses traumatiques (...) constituent une exception, toutefois leurs relations avec le facteur infantile se sont jusqu’ici soustraites à nos investigations. » [3] Pour A. Potamianou, par le biais des « vœux anciens ressentis alors par tout un chacun (durant la guerre) comme s’ils se réalisaient, et à cause de la culpabilité qu’ils suscitent, le registre de l’histoire et du sexuel ne manquent pas toujours à s’insérer dans le vécu traumatique. (...) Ce point de vue nous permet de penser des connexions possibles entre les sensations et les perceptions traumatisantes de l’actuel et les expériences anciennes, en référant ces perceptions à un contexte historique et à des circonstances affectives spécifiques » [4].
Quelles que soient les explications métapsychologiques de nos affects et de leur devenir, notre vocabulaire d’alors se réduisait à « J’ai peur », « Qu’allons-nous faire ? », « Ils se sont tus »...
Lorsque l’orage des bombes se calmait, nous étions heureux de croiser le regard des autres. Les langues se déliaient, les corps se mettaient en mouvement, qui pour fumer une cigarette, qui pour boire de l’eau ou une boisson alcoolisée, parfois à même la bouteille. (La consommation de cigarettes et d’alcool était très importante dans l’abri, celle des tranquillisants, moindre.) Les enfants étaient eux aussi libérés : ils recommençaient à courir dans tous les sens, avaient faim, voulaient faire pipi... Grand dilemme : Oserions-nous les conduire aux étages où se trouvaient les toilettes ? Et si les bombardements reprenaient ? Décidant que les artilleurs se reposaient, nous prenions un risque calculé : un adulte courageux et un enfant piquaient un sprint vite, vite, vite. À tour de rôle, tous passaient, les adultes aussi. Au retour, essoufflement général et un grand sourire de soulagement. De fierté aussi. Nous avions défié l’ennemi.
Lorsque l’accalmie se prolongeait, les hommes vérifiaient l’état des appartements, constataient les dégâts ; les femmes se ruaient vers les cuisines pour préparer des collations. C’étaient aussi des moments pour donner un bain rapide aux jeunes enfants ou pour faire une petite lessive. Un répit que chacun utilisait selon ses besoins.
Le besoin de certains – de plus en plus nombreux dans le pays – était de ne plus bouger de l’abri. Ils y avaient élu domicile. Impossible de les déloger de leur « couveuse », le dehors leur paraissant trop dangereux. La graine de la crainte de l’effondrement se mit à se développer, en silence, chez les plus fragiles d’entre eux ; sa manifestation bruyante, avec agoraphobie et attaques de panique, n’apparut qu’ultérieurement.
L’enclave-abri, symboliquement « objet mère-sein », était de ce fait très chargée affectivement. Bon sein protecteur et rassurant lorsqu’on s’y « lovait » au cours des combats ; mauvais sein persécuteur lorsque même dans ses entrailles, la mort semblait possible. Oscillation de sentiments opposés à l’égard de cette enclave, à la fois aimée et ha ïe. Abri fragile, indispensable et précaire à la fois. Les squatters de ce lieu ne manquaient pas en effet de passer de la relative sérénité à des angoisses persécutoires, puis à la dépression. Grande satisfaction lorsque la foudre les épargnait, détresse lorsque les murs tremblaient sous l’impact des obus et faisaient craindre le pire. À ces moments, chacun, insécurisé, détestait l’abri, comme l’enfant qui ne veut plus d’une mère qui n’assure plus sa protection. Cependant, une fois le calme revenu, les services qu’il avait rendus resurgissaient dans les mémoires ; c’était le temps de la « réparation ».
Par rapport aux agresseurs de l’extérieur, j’ai pu observer, comme le décrivent les travaux d’E. Jaque relatifs aux « systèmes sociaux en tant que défense contre l’anxiété » [5], comment, en temps de guerre, le groupe utilise des défenses contre l’anxiété parano ïde en déposant ses mauvais objets et ses pulsions sadiques dans le psychisme de l’ennemi extérieur, projetant sur ses propres combattants ses pulsions hostiles, pour les détourner ensuite contre l’ennemi. Comme la peur est accréditée par une réalité objective, la persécution fantasmatique semble très réduite, la réalité venant supporter les mécanismes projectifs. Concernant l’anxiété dépressive, selon Jaque, les haines inconscientes et les pulsions agressives pouvant être « rationalisées » par la noblesse de la cause – défendre son pays, sa vie –, la culpabilité et la dépression sont proprement évitées pour les acteurs de la guerre. À mon avis, cette dernière affirmation n’est vraie que dans le feu de l’action. Une fois sortis de leur « logique de guerre » où tout était permis, même l’innommable, beaucoup de combattants présentèrent de sérieux troubles psychologiques où la culpabilité occupait une place centrale. Des cauchemars où ils revoyaient les atrocités qu’ils avaient commises les hantaient, nuit après nuit. Certains n’osaient même plus s’endormir pour échapper à eux-mêmes. Peut-on, dans ces cas-là, semer une culpabilité qui colle à vous comme votre ombre ?
Par ailleurs, du point de vue groupal, il était possible d’observer ce que Bion a qualifié d’ « hypothèses de base » liées à la « valence », c’est-à-dire à toute la sphère affective qui entoure le niveau rationnel : la dépendance par rapport à un leader, celui-ci variant selon les circonstances et les tâches, était nettement perceptible lorsqu’il s’agissait de prendre des décisions relatives à la sécurité du groupe ; le couplage se concrétisait par des rapprochements entre des familles ou des individus ; concernant l’attaque-fuite, plus facilement repérable, le groupe se soudait pour lutter contre le danger (les bombes) ou contre de nouveaux « locataires », absents lors de la première constitution du groupe « abri ». Ces trois schèmes, organisateurs du comportement du groupe, alternaient les unes avec les autres.
Et comme dans tout groupe, le nouveau était difficilement intégré, sauf si sa présence apportait du réconfort (des contacts avec des miliciens qui pourraient soulager le quotidien, assurer le ravitaillement par exemple) ; le battu d’avance – « nous allons tous périr » – était réduit au silence ainsi que celui qui ne se nourrissait que de mauvaises nouvelles. Par contre, celui qui encourageait et dynamisait les autres était apprécié, même si son optimisme paraissait déplacé. On voulait le croire. Les pulsions de vie ne demandaient qu’à se manifester : les anniversaires des enfants étaient célébrés avec les moyens du bord : une bougie plantée dans une tomate qui faisait office de gâteau, quelques petits cadeaux repêchés au fond des tiroirs... Ils étaient heureux, les enfants ; tous les présents aussi. Nous faisions la fête. Une fois, au nouvel an, suite à une journée plutôt calme, nous décidâmes de dresser une jolie table, dans un appartement du second étage. Au moment des douze coups de minuit, les artilleurs se déchaînèrent. À la queue leu leu, au pas de course, nous rejoignîmes l’abri, certains légèrement éméchés.
Nous n’étions pas toujours tristes dans l’abri. Lorsque le sourd grondement des combats indiquait qu’ils se déroulaient au loin, certains jouaient aux cartes, au scrabble, au tric-trac ; d’autres plongeaient dans des romans à l’eau de rose ou feuilletaient des revues de cuisine et de mode, surtout les femmes qui y choisissaient les plats qu’elles mijoteraient, les tenues qu’elles achèteraient, la guerre terminée. Les enfants avaient plus d’espace pour dépenser leur énergie, ils avaient l’autorisation de courir dans les escaliers, ce qu’ils ne manquaient pas de faire en poussant des cris de sioux. À ces moments-là, nous tolérions leur bruit, eux à qui nous demandions le calme durant les bombardements.
 
LA CRAINTE DES SÉPARATIONS
 
 
Envisager la mort d’un des siens durant cette guerre, imaginer la détresse des survivants, étaient des idées intolérables dont nous devions pourtant admettre l’éventualité ; les gens tombaient comme des mouches, livrés aux bons soins des artilleurs, des francs-tireurs et des artificiers qui concoctaient les puissants explosifs des voitures piégées. Un jour, ce serait notre tour. Comme l’écrivait Freud, avec la guerre, « la mort ne se laisse plus dénier ; on est forcé de croire en elle » [6], même si dans l’inconscient, chacun de nous est persuadé de son immortalité. Consciemment, nous ne nous sentions nullement immortels et à l’instar de tous ceux qui subissaient cette orgie de violence et d’agressivité, nous commencions à ressentir très fort la peur de mourir, si peur qu’au fil du temps, nous modifiâmes certains comportements : celle qui, certains jours, à l’aube, lorsque les artilleurs sommeillaient, faisait une dizaine de kilomètres en voiture pour arroser les plantes de son appartement qu’elle avait dû quitter pour des raisons de sécurité – voulant préserver la vie coûte que coûte –, n’osait plus bouger même si un cessez-le-feu était proclamé ; celui qui faisait régulièrement le tour des parents et amis pour se rassurer sur leur état de santé, sortait plus rarement. Nos ressources psychiques s’épuisaient surtout que l’ordre d’arrêt des combats n’était jamais respecté. Que de fois, durant ces quinze années, au moment où nous vaquions à nos occupations quotidiennes, les bombes ont recommencé à pleuvoir. Que de fois, les voitures piégées ont transformé en bouillie humaine des dizaines de personnes innocentes. La mort pouvait nous faucher n’importe où, n’importe quand, même lors d’une accalmie.
Le spectre d’une séparation brutale avec les personnes qu’on aimait était toujours présent. Le matin, lorsque les adultes se rendaient à leur travail et les enfants à l’école – lors des cessez-le-feu prolongés, toutes les activités reprenaient –, nul ne savait s’il allait revoir les êtres aimés. L’angoisse se lisait sur les visages mais il fallait mener un semblant de vie normale. Maintes fois, la reprise des bombardements nous a surpris au travail ou pire, dans la rue. être en voiture sur l’autoroute, les projectiles sifflant de toutes parts, quoi de plus effrayant ! Où se cacher ? La seule solution consistait à tenter de garder son sang froid, à contrôler vaille que vaille la danse de Saint-Guy des pieds sur les pédales et à foncer, dégoulinant d’angoisse. Objectif rêvé : arriver chez soi. Pas toujours possible. S’abriter alors n’importe où en attendant que le déluge de feu cesse. Avec toujours en pensée les autres. Où sont-ils ? Que font-ils ? Pas de téléphone pour être rassuré ; rien que l’inquiétude, la peur.
Les reprises imprévisibles des combats donnèrent lieu à des situations parfois cocasses. Je me suis retrouvée à deux reprises dans le même abri avec une patiente : la première fois, nous avons été surprises par une avalanche d’obus lors d’une séance. Direction l’abri. Situation difficile pour nous deux, peut-être davantage pour moi, subitement déshabillée de ma peau d’analyste calme et sereine. Heureusement, c’était juste ce qu’on appelait une « bavure » et le bombardement cessa assez vite. La chance ne me fut pas favorable la deuxième fois : plusieurs jours dans un autre abri avec une patiente – nous habitions cette année-là le même quartier – et nos familles respectives. Le cadre analytique ne pouvait résister aux assauts guerriers. Néanmoins, nous essayions toutes les deux de maintenir une certaine neutralité mais l’environnement ne nous aidait guère : sa mère, qui avait eu la présence d’esprit d’emporter quelques vivres, tenait à les partager avec nous ; son père, plus jeune que le mien, s’occupait de lui trouver un siège... ; une voisine qui me connaissait bien, racontait de petites histoires me concernant... Un cauchemar ! Plus tard, nous reprîmes les séances après avoir longuement discuté de l’opportunité de les interrompre. Décision fut prise de les poursuivre, nullement orthodoxe, je l’admets, mais que je ne regrette pas aujourd’hui. Nous avons pu toutes les deux reconstruire aussi bien un cadre externe qu’interne et la suite du travail analytique se déroula sans encombre, avec des résultats satisfaisants pour la patiente.
 
LES « ENCLAVÉS DU FEU »
 
 
À ce régime-là durant plus d’une décennie, pouvait-on échapper à un ébranlement de l’équilibre psychique et psychosomatique ? À la perte de personnes chères s’ajoutait l’anéantissement de toute une vie de travail : maisons, usines, magasins, tous démolis, brûlés, pillés. Nombreux étaient ceux qui avaient tout perdu. Comme des châteaux de cartes, tout s’écroulait. Les assises psychologiques et physiques pouvaient-elles supporter autant d’agressions ? Certains y ont laissé leur peau en développant des maladies cardio-vasculaires, des cancers... ; d’autres, confrontés à des perturbations psychiques s’adonnèrent à différents médicaments sans prescription médicale, devenant phrarmacodépendants. Nul n’avait pensé mettre en place des cellules d’assistance psychologique fixes ou itinérantes pour soutenir la population. Elles auraient pu être très utiles lors des cessez-le-feu prolongés mais probablement inefficaces lors des bombardements étalés sur plusieurs semaines, tout déplacement présentant d’énormes risques. Les pharmacies des quartiers ne désemplissaient donc pas de clients à l’affût de tranquillisants, de somnifères, d’antidépresseurs, tous en vente libre, la législation concernant ces médicaments n’ayant été modifiée que très récemment. Les troubles psychologiques se manifestèrent plus particulièrement lorsque la guerre cessa, lorsque les « enclavés du feu » s’autorisèrent à « lâcher prise » et s’éparpillèrent à cause de la reprise de la vie ordinaire. J’appelle « enclavés du feu » les groupes qui s’étaient formés spontanément, par la force des choses, dans les abris. Un rassemblement artificiel, les gens vivant ensemble sans s’être choisis, dans la durée. Ce qui m’intéresse ici est que lorsque la fin des combats rompit inévitablement la cohésion et la solidarité du groupe, chacun devant vaquer à ses occupations, lorsque le groupe cessa effectivement d’exister, que les « membres d’un même corps » devinrent des « individus », des éléments dépressifs apparurent chez certains. Il est bien évident que le deuil du groupe à accomplir (ils avaient vécu ensemble des moments de grande intensité : peurs, peines, joies et espoir aussi), bien qu’important, était peu de chose face à la réalité sordide qui les attendait à la sortie définitive de l’abri-mère. La perte d’êtres chers, des idéaux, l’émigration massive de proches, la crise économique, l’avenir incertain, autant de facteurs qui contribuèrent directement à déstabiliser l’organisation psychique et somatique de beaucoup de personnes.
Il existait pourtant des bienheureux qui affirmaient haut et fort qu’ils n’en gardaient aucune séquelle. Protégés par les dieux ! Parmi eux, ceux qui à la première rumeur de reprise des combats avaient les moyens de quitter le pays, ceux qui avaient choisi de vivre à l’étranger durant quelques années (on les appelait les réfugiés de luxe) et ceux qui avaient un pied à terre dans certains villages huppés, très loin des zones de combat. Tous les soirs, réunis autour d’un verre, ils regardaient avec des jumelles les régions bombardées en pensant aux pauvres bougres qui s’y trouvaient. Lorsqu’ils nous revoyaient, ils nous disaient à quel point ils s’étaient inquiétés pour nous !
 
VIGNETTE CLINIQUE
 
 
Rébecca, personne cultivée, active professionnellement au prix de grands efforts. Agoraphobe craignant par moments l’effondrement.
« Depuis quelques jours, un tableau s’impose à moi. Volé à des réalisateurs de film ? Plagiat ? Et pourtant il représente mon monde interne : le désert, une étendue sans limites, le sable ocre presque blanc sous un soleil de plomb. Seule dans cette immensité, j’avance péniblement, pieds nus, vêtue d’habits amples, couleur sable. Une tempête : le sirocco. Les yeux me brûlent, tout mon corps tangue comme un bateau ivre. Je titube de fatigue. Autour de moi, rien que le désert, à perte de vue. J’avance toujours.
« Un cauchemar a lacéré ce tableau. C’est vrai qu’il n’était pas beau : la tempête, la solitude, une étendue sans fin, l’absence de repères... mais il était vivant et j’y étais libre. Mon cauchemar : encadrée de deux personnes qui me serrent de très près – je nous vois de dos –, je suis ramenée vers ce que je sais être une prison. Tout autour, personne ; c’est la même étendue désertique que celle du tableau. Je ne peux me dégager de ces geôliers qui me tiennent fermement. Est-ce que je m’étais fait la belle ? Avais-je voulu prolonger une “perm’ » comme le disent les taulards ?
« J’ai fait un autre cauchemar la nuit dernière : il s’agissait d’un grand hall totalement vide, de couleur sable, identique aux teintes du tableau. Apparaissait alors une femme qui se dirigeait vers la porte. Au moment de la franchir, elle s’écroulait, touchée d’une balle dans le dos.
« À chaque fois, réveil en sursaut, angoisse. J’ai toujours pensé que les mots étaient parfois impuissants à exprimer un état émotionnel. Angoisse ! La mienne me renvoie à Apollinaire qui écrivait : “La maison des morts l’encadrait comme un cloître.”
« Tout bascula progressivement pour moi après la guerre que je vécus dans une totale insécurité, ma famille se trouvant à l’étranger, et moi ballottée d’un lieu à l’autre, selon les circonstances. Depuis, je ne me reconnais plus : dominée par mes peurs, je me replie dans une carapace de protection qui à la fois me rassure et m’étouffe.
« Elle est finalement bien particulière, ma coquille. Je peux en sortir, me promener un peu, goûter aux joies de la vie, et puis, je suis contrainte à y retourner, comme dans le tableau, comme dans le rêve. La sortie est une fête ; le retour, un enterrement. Une image : celle d’un enfant qui arrive à s’éloigner de sa mère, joue, saute, fait des galipettes et puis tout à coup apeuré, vient se cacher sous ses jupons. Terrifié de la perdre, de se perdre. Tout au long de ma vie, j’ai fait l’aller-retour à plusieurs reprises, je le réalise maintenant, au cours de mon analyse. Ces va-et-vient se faisaient en douceur, de manière subreptice, sans déranger le cours de ma vie. Aujourd’hui, j’ai des sueurs froides à l’idée de sortir. Souvent, hors de chez moi, je me sens mieux, comme si tout se passait à la lisière du dedans et du dehors, sur cette ligne de démarcation “porte”, comme dans mon cauchemar. Parfois, à l’extérieur, je suis sujette à une attaque de panique que je tente de contrôler ; je ne réussis pas toujours. Comme si un danger me guettait, sans trop savoir lequel. Par contre, je sais ce dont j’ai besoin : de murs, d’espaces réduits et clos, d’abri, comme durant la guerre. J’ai surtout besoin de bras solides qui me tiennent fort pour m’empêcher de tomber. »
La psychanalyse a permis à cette patiente d’élaborer son histoire, pavée de traumatismes multiples : d’abord des parents dépressifs ayant particulièrement échoué dans leur fonction de pare-excitation. Tout enfant immature et dépendant a besoin d’une mère qui assure une fonction de moi auxiliaire, d’une mère « suffisamment bonne » pour le protéger des excitations excessives « par un travail de filtrage et de liaison et qui donne un sens » [7] à ce qui est vécu. « L’appareil psychique de la mère devrait assurer un rôle organisateur et suppléer à l’immaturité de l’enfant, tout en lui concédant une autonomie de plus en plus grande. » [8] Lorsque cette fonction fait défaut, il est difficile à l’enfant d’investir ses limites corporelles et sa surface cutanée. L’insuffisance de la fonction de pare-excitation, associée au déficit d’autres fonctions importantes de l’environnement décrites par Winnicott – le maintien (holding), le maniement (handling) et la présentation d’objet (object-presenting) – avait livré Rébecca au danger permanent d’une possible effraction, à la crainte sous-jacente d’une rupture désorganisatrice. Ensuite, à l’âge de 3 ans, la mort de sa nourrice, affectivement fortement investie : elle venait de perdre sa mère de remplacement. Elle s’était alors davantage collée à sa mère, par besoin d’elle mais aussi pour réparer l’agressivité qu’elle ressentait à son égard, dans l’Œdipe. À l’adolescence, lors de ses premières règles, non informée, elle s’était crue atteinte d’une grave maladie. Elle n’avait pas osé parler de sa terreur à sa mère, pour la protéger. D’ailleurs, elle avait toujours senti qu’elle devait s’en occuper, en étant très gentille, pour ne pas la fâcher, pour la maintenir en vie. Ses aînés, un frère et une sœur, ainsi que son père, tenaient apparemment peu de place dans sa vie. L’important était que maman aille bien. Sa mère, partenaire de cette relation fusionnelle, lui rendait bien cet amour mais était incapable de lui insuffler la vie, elle-même étant dans la souffrance. Elle mourut lorsque Rébecca eut 15 ans, la livrant à un grand désarroi. Malgré l’immense vide qu’elle ressentait, Rébecca poursuivit courageusement ses études secondaires puis universitaires et s’engagea dans la vie professionnelle. Plus tard, elle entreprit une analyse durant presque trois ans. Le transfert positif, immédiat, fut d’emblée fulgurant ; la dépendance, absolue. Les choses se gâtèrent cependant durant les derniers mois de la seconde année et Rébecca cessa de faire des progrès en analyse. Tout en appréciant beaucoup son analyste, ses séances ne la nourrissaient plus comme avant : elle sentait que celle-ci avait l’esprit ailleurs quand elle lui parlait. Ailleurs ! Auprès des autres bébés, du père ? L’analyste lui demandait de répéter à plusieurs reprises la même chose, présentait différentes formes d’oubli, paraissait souvent souffrante... Tel était le vécu de Rébecca qui se mit à s’inquiéter pour elle, à craindre de la perdre, comme elle avait perdu sa nounou et sa mère. Elle qui avait fondé tant d’espoir dans cette entreprise analytique se sentait dégringoler. Elle ne manquait pas de communiquer ce qu’elle ressentait, mais rien ne changeait. C’est alors que la crainte de l’effondrement et les attaques de panique apparurent pour la première fois dans sa vie. « À la longue, la dépendance prend une position centrale, et les fautes et les échecs de l’analyste deviennent alors des causes directes de phobies localisées. Ainsi en va-t-il de l’éruption de la crainte de l’effondrement. » [9] Rébecca était brutalement plongée dans quelque chose qu’elle connaissait bien : la défaillance de l’environnement maternel mais aussi la perception d’une « mère sexuelle » occupée ailleurs. Le scénario se répétait. Les séances ultérieures durant lesquelles elle continuait d’exprimer son mal-être lui semblant résolument inefficaces, se voyant décliner dangereusement, elle interrompit son travail, d’un commun accord avec son analyste. Je la reçus quelques mois plus tard.
L’environnement extérieur, dangereux à cause de la guerre, conjugué à cette expérience analytique « défaillante », greffés aux différents traumatismes de sa vie, eurent raison de sa résistance, altérant le mouvement même de son psychisme.
Des « angoisses impensables » dont elle essayait de parler en séance suggèrent le caractère d’immense détresse dans laquelle elle se trouvait et qui mettait en danger sa survie psychique. Elle était dans l’incapacité de mettre des mots ou de se représenter ce qui l’angoissait. Elle ne parvenait ni à fantasmer ni à se souvenir de ses rêves. Parfois, elle me disait qu’elle se sentait pauvre, totalement démunie. Pendant les arrêts de l’analyse, lors des vacances, elle était submergée par l’angoisse, ne pouvant supporter la séparation. L’organisation défensive qu’elle mettait en place durant son enfance et son adolescence et qui consistait à s’extraire de l’environnement familial, notamment par le biais de la lecture, n’étant plus efficace dans cette phase de sa vie, elle se trouvait dans une grande détresse, se sentant totalement impuissante face à ses « démons intérieurs », comme elle les appelait. Parfois, prise de vertige, elle craignait l’effondrement physique. Très courageuse et souhaitant très fort s’en sortir, elle mit toutes ses ressources en œuvre pour poursuivre sa lutte contre « ses fantômes internes ».
Accompagner Rébecca dans les résurgences de son infantile traumatique me permit de constater qu’elle fonctionnait en identification projective massive et qu’elle utilisait des défenses de type autistique. Il me semblait aussi que l’effondrement qu’elle craignait avait déjà eu lieu et que c’était la crainte de cette agonie originelle qui avait causé l’organisation défensive qu’elle manifestait dans ses troubles. Il me fallait l’aider à trouver puis à « éprouver » dans l’analyse, l’expérience originelle de l’agonie primitive ; « l’épreuve initiale de l’angoisse disséquante primitive ne peut se mettre au passé si le moi n’a pu d’abord la recueillir dans l’expérience temporelle de son propre présent, et sous le contrôle omnipotent actuel (qui prend la fonction de soutien du moi auxiliaire de la mère [l’analyste]) » [10]. Je me permis de dire à Rébecca que ce qu’elle redoutait avait eu lieu durant sa prime enfance et que ce qu’elle avait vécu dans son analyse précédente était une répétition des défaillances et des erreurs de sa propre mère à son égard. Lors de notre travail, se manifestèrent bien entendu le même type de transfert, les mêmes angoisses. Particulièrement vigilante et ayant toujours à l’esprit son histoire et sa première expérience analytique, je ne manquais pas d’analyser avec elle ce qu’elle me reprochait, à savoir mes défaillances. « Le patient peut se débrouiller avec ces erreurs, quand elles sont à dose raisonnable ; quant à chaque faille technique, le patient peut la mettre au compte du contre-transfert. » [11]
L’angoisse de séparation était particulièrement intense. Sa dépendance fondamentale à mon égard était telle qu’il me semblait qu’elle ne pouvait concevoir son intégrité sans moi. Emprisonnée dans ses douloureux cauchemars, Rébecca vivait l’absence comme rupture, comme cassure : sentiment de perte à la base de ses états de détresse. Progressivement, elle commença à réagir à la séparation de manière différente. Aux silencieux déchirements des fins de séances, lors de la première année d’analyse, succédèrent des séparations moins éprouvantes, puis des « à bientôt » d’un ton plus léger. L’équation séparation - perte - détresse, put avec le temps, être remplacée par une autre : séparation - tristesse - promesse de nous revoir. L’objet analyste que j’étais ne « disparaissait » plus lorsque je n’étais plus dans son champ visuel, et donc affectif, mais se trouvait intériorisé, comme un bon objet interne. D’autres changements eurent lieu parallèlement, dont une capacité de plus en plus grande de distinguer son propre moi d’avec ses identifications à une mère interne « morte », et la réduction des attaques de ses mauvais objets. En perdant progressivement ses protections autistiques, elle vécut une période de vulnérabilité physique, développant des troubles somatiques heureusement circonscrits dans le temps, incontournables semble-t-il durant cette phase.
Je ne développerai pas davantage les suites de ce travail éprouvant et de longue haleine pour nous deux, ne voulant pas déborder les limites de cet article. Je profiterai néanmoins de cette présentation succincte de l’analyse de Rébecca pour aborder la question des enclaves autistiques et leur rapport avec le trauma.
Selon Jean Bergeret, « le patient état-limite a subi, enfant, un traumatisme réel dont les effets ont été désorganisants. (...) L’événement est traumatisant du fait d’une excitation survenant dans un état du moi tel qu’il ne pouvait pas être intégré. Dans cette perspective, le traumatisme n’est pas fantasmatique, mais réel. Ce traumatisme affectif désorganisant a empêché l’accès à l’Œdipe » [12] et va susciter un aménagement défensif – « une pseudo-latence prolongée » – pour limiter les effets désorganisateurs du traumatisme précoce. Pour Bernard Brusset, le traumatisme serait à chercher surtout du côté « des avatars de la relation mère-enfant. Tout semble s’être passé comme si la mère n’avait pas attribué à l’enfant une individualité propre, déniant sa sexualité aussi bien que sa différence d’avec elle : rejet, appropriation, intrusion par la mère seraient à la source des angoisses d’abandon, de vide, d’effraction » [13]. Brusset insiste sur l’importance à accorder aux projections et élaborations du sujet face à ces vécus précoces et sur leur effet après-coup dans l’organisation pulsionnelle et la constitution de soi et des objets internes.
Rébecca fait partie de ces névrosés qui manifestent au cours de la cure analytique des modes de fonctionnement de type psychotique. Plus précisément, on peut parler chez elle d’une partie clivée de sa personnalité au moyen de défenses autistiques. Enfermée dans un claustrum (Meltzer), cette partie de la vie psychique de Rébecca fonctionnait de façon autonome et non accessible à la relation transférentielle. Chez de tels patients, écrit Tustin, « un développement relativement normal s’est enroulé autour d’un “trou noir” de dépression psychotique clivé » [14]. Paralysés et comme au bord de la mort, ils essaient de réagir à ce mortel arrêt de leur « persistance dans leur être ».
À l’origine, avec la naissance – prototype de toutes les situations de danger –, Rébecca vit sa première expérience d’angoisse ; suit un vécu catastrophique de grande Chute lors de la prise de conscience traumatisante de la séparation corporelle d’avec sa mère, après l’état de bienheureuse unité avec elle et avant que « le noyau du moi » ne se soit développé, c’est-à-dire « avant que la mère donnant le sein – et tout ce que cela implique – ait été solidement intégrée en tant qu’expérience psychique interne, et avant qu’un sentiment sécurisant de sa propre “persistance dans son être” ait pu se développer chez le nourrisson » [15].
Double trauma provoquant les réactions autistiques d’enfermement et de blocage, trauma qui tend à être répété « dans des situations ultérieures de la vie où les grandes espérances qu’on avait échafaudées s’écroulent de fond en comble au contact de la réalité » [16]. Rappelons que la guerre avait, outre son cortège de traumatismes, réduit à néant les nombreux projets de vie de Rébecca, et sa malheureuse expérience analytique avait détruit ses espoirs de mieux-être, réactivant ainsi l’expérience de la désillusion dévastatrice de l’enfance. Se présente alors à nous le processus suivant, construit en partie à partir de la mère déprimée et « absent-minded ». Double trauma, « originaire » et « originel » [17] – constitution d’une enclave et de défenses autistiques masquées – perte de la nourrice (trauma) – repli dans les livres – mort de la mère (trauma) – succession de traumatismes liés à la guerre – répétition du trauma « originaire » pendant la première analyse – résurgence en force de l’infantile (Guignard) traumatique : l’enclave autistique devenue apparente et active explose alors avec force, donnant libre accès à la névrose phobique, l’agoraphobie.
Rébecca reconstitue en cours d’analyse le processus à l’origine de sa phobie. Après avoir découvert que sa mère n’est pas elle, elle tente éperdument, dans un mouvement d’identification projective, de rattraper l’objet perdu. Illusion à laquelle elle doit renoncer. Elle essaie alors de s’identifier à cette mère « différente », « étrangère », « sexuelle », mais elle est très vite rattrapée par les avatars de la découverte de cette nouvelle mère. Refusant la différenciation et l’excitation sexuelle due à ses propres pulsions, elle se réfugie finalement dans un retrait phobique.
« L’agoraphobe impose à son moi une limitation afin d’échapper à un danger pulsionnel », écrit Freud en 1926 ; il ajoute : « Le moi ne se borne pas à renoncer à quelque chose ; pour ôter à la situation son caractère dangereux, il fait davantage ; en effet, il se livre, en plus, à une régression temporelle vers l’enfance (...) et ce supplément à la renonciation apparaît comme la condition à laquelle on peut s’épargner la renonciation elle-même. Ainsi, l’agoraphobe peut aller dans la rue s’il est accompagné, comme un petit enfant, par une personne en qui il a confiance. » [18]
Peut-on dire que le compagnon contra-phobique rassure la partie « malade », « enclavée », « autistique » du sujet ? On sait que ce compagnon ne peut être n’importe quelle personne. Il doit être fortement investi par le phobique et posséder à ses yeux les attributs d’une « bonne mère », comme le serait l’analyste qui, grâce à la relation établie avec son patient, renforcerait la partie saine et tenterait de réduire les attaques des mauvais objets, internes et externes. La peur de « sortir » dans certaines formes d’agoraphobie serait alors étroitement liée à celle de faire une brèche dans la « barrière autistique » vécue comme protectrice. Barrière avec le monde extérieur, construite lorsque « enfants particulièrement sensibles, ils ont eu le sentiment, pour diverses raisons, que la mère nourricière de leur enfance repoussait leurs avances. Ce qui a provoqué chez eux le supplice de la prise de conscience de la séparation entre eux et cette mère qui était la première représentante du monde extérieur. Leur réaction a été d’éviter toute répétition ultérieure de cette prise de conscience » [19]. Dans l’analyse, et après un long temps, le patient, rassuré par la solidité de l’alliance thérapeutique et à ses doutes concernant l’analyste, peut lentement ouvrir sa capsule autistique, en s’y prenant à plusieurs fois certes, les retraites, comme le dit Tustin, pouvant offrir « un temps de repos utile jusqu’au moment où l’individu est assez fort pour réussir le bon saut [20] ». Une fois la porte entrouverte, ils peuvent exprimer à travers le transfert infantile leur sentiment de perte traumatique. Phase délicate dans l’analyse où la prudence est de rigueur, les patients ressentant des vagues de désespoir lorsqu’ils rencontrent « la part de leur personnalité qui a été un postiche creux » [21]. Derrière la capsule autistique, se trouvent des pleurs et un cœur brisé, souffrance que l’analyste doit se préparer à supporter. Plus tard, il faudra, lorsque le moment sera venu, pousser fermement ces patients « à s’engager dans une communication coopérative et réciproque avec les autres êtres vivants. Si nous voulons pouvoir les aider avec compassion à opérer ce passage de l’autisme [22] à la réciprocité, il nous faut être en contact avec les peines et les terreurs qui se sont emparées d’eux et les ont enfermés dans les limites de leur peau » [23]. Si nous voulons les aider à sortir de leur claustrum, nous devons espérer de la cure analytique « qu’elle parvienne à modifier suffisamment les relations qu’entretient le Moi avec ses objets internes pour que celles-ci procurent un gain de bonheur à l’analysant » [24], écrit F. Guignard ; nous devons aussi espérer lever les barrières bloquant la sortie vers le monde des relations d’objet et des liens émotionnels.
 
CONCLUSION
 
 
Au terme d’un article « Notre relation à la mort » [25], Freud rappelle un vieil adage : « Si vis pacem, para bellum. Si tu veux maintenir la paix, arme-toi pour la guerre. Il serait d’actualité de le modifier, ajoute-t-il : Si vis vitam, para mortem. Si tu veux supporter la vie, organise-toi pour la mort. »
Révisé ou entendu tel quel, ce vieil adage ne peut que nous interpeller.
Tant qu’il y aura des hommes, il y aura des guerres, des souffrances, la mort. Les événements historiques passés et actuels nous en donnent de multiples illustrations. Pour l’avoir subie, en avoir été les témoins impuissants ou l’avoir exercée, nul ne peut être épargné par la violence de la guerre. Il existe néanmoins des personnes moins vulnérables au trauma que d’autres. Leur psychisme a une capacité – la résilience [26] – « à supporter un événement potentiellement traumatisant sans le vivre comme un trauma, ou du moins à gérer son trauma sans développer de séquelles psychotraumatiques » [27]. A. Potamianou se référant aux travaux de H. Krystal – selon lesquels la différence individuelle face aux expériences angoissantes dépendrait de l’utilisation par l’organisation psychique de lignes de contre-investissements suffisamment bien établies – explique la différence d’impact des facteurs traumatisants sur le fonctionnement mental de chaque individu en évoquant « une libido qui ne se qualifie pas par son blocage sur l’événement traumatique. (...) L’intensité d’un traumatisme suppose une évaluation des liens entre les facteurs externes et les potentialités internes. Trop souvent, le refoulement est absolument incapable de fournir des solutions apaisantes et ce sont d’autres défenses, tels le clivage ou le déni, qui se constituent en guise de contre-investissements » [28].
Tant qu’il y aura la vie, il y aura des traumatismes. Qu’ils soient dus à des facteurs externes, internes ou associant les deux, ils laisseront des stigmates, immanquablement.
« La mort n’est pas une chose que nous aurions frôlée, côtoyée, dont nous aurions réchappé, comme d’un accident dont on serait sorti indemne. Nous l’avons vécue... Nous ne sommes pas des rescapés, mais des revenants... Rien ne m’était encore acquis. Ce livre que j’avais mis près de vingt ans à pouvoir écrire, s’évanouissait à nouveau, à peine terminé... tâche interminable, sans doute, que la transcription de l’expérience de la mort » (Jorge Semprun).
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Chabert C., Brusset B., Brelet-Foulard F., Névroses et fonctionnements limites, Paris, Dunod, 1999.
·  Crocq L., Les traumatismes psychiques de guerre, Paris, Éd. Odile Jacob, 1999.
·  Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, PUF, 1981.
·  Freud S., Abrégé de psychanalyse, Paris, PUF, 1992.
·  Freud S., Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort, in Essais de psychanalyse, Paris, PBP, 1981.
·  Guignard F., Épître à l’objet, Paris, PUF, 1997.
·  Jaque E., in A. Lévy, Psychologie sociale. Textes fondamentaux anglais et américains, Paris, Dunod, 1965.
·  Hanus A., La résilience. À quel prix ? Survivre et rebondir, Paris, Maloine, 2001.
·  Jeammet Ph., Reynaud M., Consoli S., Psychologie médicale, Paris, Éd. Masson, 1980.
·  Mac Farlane, A. C., Resilience, vulnerability and the course of posttraumatic reactions, in B. Van der Kolk, A. C. Mac Farlane, L. Weisaeth ed., Traumatic Stress. The effects of Overwhelming Experience on Mind, Body and Society, New York, Guilford Press, III, 8, 1996.
·  Potamianou A., Le Traumatique. Répétition et élaboration, Paris, Dunod, 2001.
·  Semprun J., L’écriture ou la vie, Paris, Gallimard, 1994.
·  Tustin F., Autisme et protection, Paris, Éd. du Seuil, 1990.
·  Tustin F., Le trou noir de la psyché. Barrières autistiques chez les névrosés, Paris, Éd. du Seuil, coll. « La couleur des idées », 1989.
·  Winnicott D. W., La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, France, Éd. Gallimard, 2000.
 
NOTES
 
[1] S. Freud, Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort, in Essais de psychanalyse, Paris, PBP, 1981, p. 39.
[2] W. R. Bion, Mémoires de guerre, juin 1917 - janvier 1919, sous la direction de Francesca Bion, France, Éd. du Hublot, 1999, p. 105.
[3] S. Freud, Abrégé de psychanalyse, Paris, PUF, 1992, p. 54.
[4] A. Potamianou, Le Traumatique. Répétition et élaboration, Paris, Dunod, 2001, p. 5.
[5] E. Jacque, in A. Lévy, Psychologie sociale. Textes fondamentaux anglais et américains, Paris, Dunod, 1965, p. 546-565.
[6] S. Freud, Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort, in Essais de psychanalyse, Paris, PBP, 1981, p. 29.
[7] Ph. Jeammet, M. Reynaud, S. Consoli, Psychologie médicale, Paris, Masson, 1980, p. 126.
[8] Ibid., p. 119. Les auteurs reprennent le concept de « capacité de rêverie de la mère » de Bion.
[9] D. W. Winnicott, La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, Paris, Gallimard, 2000, p. 206.
[10] Ibid., p. 210.
[11] Ibid.
[12] B. Brusset, C. Chabert, F. Brelet-Foulard, Névroses et fonctionnements limites, Paris, Dunod, 1999, p. 24.
[13] Ibid., p. 46.
[14] F. Tustin, Autisme et protection, Paris, Éd. du Seuil, 1990, p. 106.
[15] F. Tustin, Le trou noir de la psyché. Barrières autistiques chez les névrosés, Paris, Éd. du Seuil, coll. « La couleur des idées », 1989, p. 24.
[16] Ibid., p. 26.
[17] Trauma « originel », selon l’acception de Winnicott, correspondant à l’ « agonie primitive ».
[18] S. Freud, Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, PUF, 1981, p. 50-51.
[19] F. Tustin, Le trou noir de la psyché. Barrières autistiques chez les névrosés, Paris, Éd. du Seuil, coll. « La couleur des idées », 1989, p. 238.
[20] Ibid., p. 235.
[21] Ibid.
[22] Dans ce passage, lorsque F. Tustin parle d’autisme, elle y inclut les « barrières autistiques chez les névrosés ».
[23] F. Tustin, Autisme et protection, Paris, Éd. du Seuil, 1990, p. 253-254.
[24] F. Guignard, Épître à l’objet, Paris, PUF, 1997, p. 173.
[25] S. Freud, Essais de psychanalyse, Paris, PBP, 1981, p. 40.
[26] A. C. Mac Farlane, Resilience, vulnerability and the course of posttraumatic reactions, in B. Van der Kolk, A. C. Mac Farlane, L. Weisaeth ed., Traumatic Stress. The Effects of Overewhelming Experience on Mind, Body and Society, New York, Guilford Press, III, 8, 1996, p. 155-181. Consulter aussi A. Hanus, La résilience. À quel prix ? Survivre et rebondir, Paris, Maloine, 2001.
[27] L. Crocq, Les traumatismes psychiques de guerre, Paris, Éd. Odile Jacob, 1999, p. 199.
[28] A. Potamianou, Le Traumatique. Répétition et élaboration, Paris, Dunod, 2001, p. 9.
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F. Guignard, Épître à l’objet, Paris, PUF, 1997, p. 173. Suite de la note...
[25]
S. Freud, Essais de psychanalyse, Paris, PBP, 1981, p. 40. Suite de la note...
[26]
A. C. Mac Farlane, Resilience, vulnerability and the cours...
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[27]
L. Crocq, Les traumatismes psychiques de guerre, Paris, Éd...
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[28]
A. Potamianou, Le Traumatique. Répétition et élaboration, ...
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