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Revue française de psychanalyse

2002/3 (Vol. 66)


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“ ... la fin du monde a été la conséquence du conflit qui avait éclaté entre Fleschig et lui (Schreber)... elle découlait de son alliance désormais indissoluble avec Dieu. ”

Freud, 1911.

« C’est à mes yeux une grande surprise que ces problèmes de la vie d’âme des peuples soient susceptibles d’êtres résolus eux aussi à partir d’un seul point concret, comme celui du rapport au père. »

Freud, 1913, p. 377.

SUR LE THÈME DU MAL

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La lettre aux pirates de l’air, qui se trouvait dans le bagage de Mohammed Atta, dans la voiture laissée à l’aéroport Logan avant l’attentat contre le World Trade Center, est un document saisissant [1][1]  Reuters l’a traduite et publiée dans la presse am.... En tant que témoignage très révélateur, elle peut nous aider à comprendre ce qui se passe dans l’esprit d’un meurtrier kamikaze. La psychanalyse, et en fait la société, étant confrontée à l’émergence de nouvelles sortes d’attentats massivement destructeurs contre des êtres humains, nous devons chercher à développer notre connaissance des états d’esprit qui conduisent à de tels actes. Je pense en particulier que nous devrions appréhender l’expérience qui consiste à accomplir authentiquement un devoir très religieux d’abnégation. Nous voudrions en savoir davantage sur les questions psychodynamiques impliquées dans une décision qui a entraîné (et continuera peut-être à entraîner) d’horribles souffrances et malheurs pour des masses de gens. Notre propos est ici d’examiner les thèmes liés à ce type de mal et qui permettent de l’expliquer [2][2]  L’analyse proposée dans cet article n’implique en....

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La psychanalyse n’a que très peu traité le thème du mal du fait d’une prudence (justifiée) dans l’emploi de termes provenant de la théologie et qui se prêtent à la réification et à l’ « hypostatisation » de leur designatum (consistant, par exemple, à voir le mal comme un pouvoir de la nature, de Satan, ou du Diable). Je pense que la plupart d’entre nous ne voient pas le mal comme existant en lui-même, mais plutôt comme un processus dont les débuts convergent vers de nombreuses sources, qui se développe le plus souvent de façon progressive et qui, de plus, exige qu’un jugement minutieux et objectivé soit porté sur la signification d’un acte humain. Le terme de « mal » semble trop allégorique ou concret, trop essentialiste ou objectif pour les modes de pensée psychanalytiques orientés vers l’étude de la subjectivité individuelle.

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À cet égard, Melanie Klein, qui a beaucoup travaillé sur les penchants destructeurs, est un bon exemple puisqu’elle n’a pas employé le terme de mal dans ses écrits. Elle a, comme on le sait, employé l’expression de « mauvais objet » pour désigner un ensemble d’expériences et de croyances créées à partir de certains affects (voir aussi Stein, 1990). Cet ensemble sert de véhicule et d’entité évocatrice d’expériences de frustration, d’abandon, de persécution, ou à endiguer des projections d’affect violent. Le mauvais objet est subjectivement (et intérieurement) vécu comme mauvais, mais peut objectivement ne pas l’être du tout. Plus précisément, il peut ne pas avoir fait intentionnellement quoi que ce soit de mal à la personne qui l’abrite (c’est-à-dire qu’il ne peut être jugé de l’extérieur comme ayant eu l’intention de faire du mal). Contrairement à la notion kleinienne subjectiviste du mauvais objet, le mal est par définition quelque chose de mauvais et de blâmable qui a été commis à l’encontre de quelqu’un (ou de soi-même). Par opposition à cette notion subjectiviste de mauvais objet, seul un jugement objectivé peut qualifier un acte de malfaisant. De façon complémentaire à ce point de vue, les penseurs de la psychologie du mal s’accordent généralement pour dire que la plupart de ceux qui font le mal ne considèrent pas eux-mêmes leurs actes comme mauvais (Khan, 1983 ; Bollas, 1995 ; Oppenheimer, 1996 ; Baumeister, 1997 ; Grand, 2000).

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Il n’est donc pas surprenant que très peu de psychanalystes aient traité le sujet du mal, et très rares sont ceux qui ont écrit sur la conjonction de la religiosité et du mal – en fait, presque personne n’a traité cette question. Parmi les premiers, deux auteurs, Christopher Bollas et Sue Grand, ont apporté des contributions importantes à la compréhension du mal. Bollas (1995) parle avec profondeur du tueur en série comme d’un « soi tué », d’un enfant qui a été dérobé à la continuité de son être par des parents qui le maltraitaient de façon sadique ou masochiste ou l’ont abandonné de façon meurtrière. Un individu comme celui-là continue à « vivre » en transformant d’autres soi en ce qu’il est lui-même, un soi tué, et en se retrouvant ainsi en compagnie du mort. Bollas établit également une distinction entre le meurtrier passionné poussé par la rage et celui auquel il « manque un lien émotionnel logique [émotionnellement, pas nécessairement sur le plan physique, R. S.] à sa victime et se trouve éloigné d’elle » (p. 189) ; il mentionne Stuart Hampshire (1959), qui suggère que les tueurs nazis travaillaient dans un vide moral, dans lequel « l’individu, auteur du génocide, ne s’identifie pas à l’acte du meurtre passionné mais au vide moral dans lequel le meurtre a lieu, un acte dénué de sens, horrifiant et inutile ».

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Sue Grand (2000) parle d’expériences traumatiques qui, pour l’auteur d’un crime, sont des actes de « viol, d’inceste, de violences physiques subies dans l’enfance », souvent infligés par des membres de la famille proche. Celui qui fait le mal est ici un survivant d’un traumatisme indicible qui a entraîné une « solitude catastrophique » non formulée, incommunicable (p. 5). À propos de ce qu’elle appelle un non-soi vide, Grand remarque que « chez le criminel comme chez le spectateur, il n’y a ni le désir ni l’illusion de “comprendre” le non-soi » ; au contraire, « le non-soi est dans la présence des autres qui confirment la vérité de la solitude catastrophique, même si ces autres ne connaissent pas cette solitude » (p. 6). Grand voit le mal comme ce qui procure à certaines personnes le seul contexte rendant « possible un contact radical avec un autre individu au sommet de la solitude et à pic du précipice de la mort » (p. 6).

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Ces deux auteurs ont apporté des études profondément touchantes et pénétrantes du mal. Mais la psychanalyse ne s’est pas intéressée au phénomène du mal commis plus particulièrement au nom de la religion. Le mal peut être commis de façon privée, ou collectivement, à des fins de toute évidence égo ïstes, ou parce que l’on croit véritablement en un idéal. Le mal fait pour des raisons idéalistes a parfois une dynamique qui lui est propre, et dont je traite en partie dans cet article.

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Penser le mal exige non seulement un effort d’imagination considérable, mais aussi d’être prêt à inclure ce phénomène dans sa propre pensée. Et il n’est pas facile d’accéder en profondeur à ce que cela peut représenter d’être dans un état d’esprit violemment désinhibé – au-delà du droit humain, ou radicalement méprisant et haineux, ou tout à fait désespéré, ou encore paralysé dans l’extase –, sans essayer de le rejeter, de s’en séparer, ni s’identifier complètement à celui-ci. Un tel état d’esprit peut sembler étranger et perturbant pour nos états habituels ; poursuivre une investigation de ce type en profondeur devient effrayant. L’absence choquante de compassion dans le méfait grave paraît trop incompatible avec les idéaux et les valeurs humanistes de moralité et de compassion de notre culture occidentale. (C’est par son manque de compassion que le mal religieux, ou ce que l’on peut appeler le fondamentalisme coercitif, se distingue de la pensée généralement religieuse, car toutes les religions prêchent la compassion (Armstrong, 2001). Face à l’impératif psychanalytique selon lequel rien d’humain ne devrait rester étranger pour nous, il y a la tentative de comprendre quelque chose qui vise précisément à anéantir toute compréhension ainsi que toute existence physique (ou normale). Malgré tous ces avertissements, il semble néanmoins que les psychanalystes aient besoin sans délai de chercher à comprendre davantage les phénomènes rassemblés sous le concept de mal et de l’intégrer dans leur vocabulaire [3][3]  Paul Oppenheimer (1996) remarque que le mot de « mal »....

LA LETTRE – UN PREMIER EXAMEN

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La lettre trouvée dans le bagage de Mohammed Atta était destinée à une diffusion interne (bien que nous ne puissions exclure la possibilité qu’elle ait été, consciemment ou inconsciemment, laissée là où des témoins la trouveraient après l’attentat). Elle constituait manifestement un moyen d’être en relation avec les esprits des terroristes sur le point de commettre un acte de destruction massive et de les rendre plus forts. On s’attendrait à ce que ce document soit une exhortation incitatrice, un discours de haine déchaîné, un cri de destruction et d’anéantissement. Au lieu de cela, nous entendons une voix qui rassure, calme, appelle à la retenue et au contrôle réfléchi, et demande d’atteindre une conscience élevée. On pourrait dire qu’il s’agit là de la voix d’un père plein de sagesse indiquant à ses fils quelles dispositions ils doivent prendre dans une mission de grande importance, et leur rappelant l’attitude appropriée pour l’accomplir. La lettre demande aux terroristes de se laver, de se parfumer, de nettoyer et faire briller leurs couteaux, d’être sereins, confiants, patients, souriants, de se rappeler leurs intentions, et de les renouveler. Elle leur rappelle que le devoir qui les attend exige d’eux qu’ils gardent toute leur présence d’esprit et tout autant, sinon plus, leur fervente adhésion à Dieu.

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La lettre mentionne fréquemment l’amour de Dieu et sa satisfaction à l’égard de l’acte qu’il s’agit d’accomplir. Fondamentalement, ce document expose de façon détaillée certaines choses que les terroristes doivent faire afin d’entrer dans le paradis éternel de Dieu. Nous savons que ces actes impliquent l’anéantissement d’êtres humains, non seulement de ceux considérés comme les ennemis de Dieu, mais aussi des terroristes eux-mêmes qui vont être à la fois les instruments de cet anéantissement et l’objet de celui-ci. Ce n’est toutefois pas ce que la lettre dit. Tout le temps qu’il consacre à son œuvre meurtrière et destructrice, l’auteur de tels actes, fidèle serviteur de Dieu, doit se rappeler d’implorer Dieu, où qu’il se trouve et quoi qu’il fasse.

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Fondamentalement, la lettre décrit un rituel à la fin duquel celui qui implore recevra l’approbation de Dieu car il aura fait ce qui plaît à Dieu – il aura purifié le monde des infidèles qui le souillent. Là encore, cela n’est pas mentionné dans la lettre qui souligne en revanche que pour se joindre à Dieu, l’être le plus élevé qui se puisse concevoir, l’acte doit être accompli avec précision et attention.

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Comment pouvons-nous expliquer le ton de la lettre ? Peut-elle nous apprendre quelque chose sur l’état d’esprit dans lequel les terroristes étaient plongés, ou plutôt dans lequel ils se trouvaient avoir été plongés, ou bien par eux-mêmes ou par d’autres (par un « entraînement » spécial, notamment à travers la formulation et la lecture du document que nous étudions maintenant) ? Dans quelle atmosphère mentale prévoit-on et prépare-t-on une telle destruction, y compris la sienne propre ? Quelle place et quel rôle peut avoir un état d’esprit souriant, calme et confiant, dans lequel il s’agit de passer de la vie à la mort, et si diamétralement opposé au bouleversement, à la terreur et à la rage dont on s’attendrait à ce qu’ils accompagnent de tels actes de destruction ?

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J’ai toujours été profondément impressionnée par le discours intime et aimant qu’un croyant tient à Dieu quand il prie et implore. Je trouve particulièrement poignant le thème du fils priant son Dieu et père. On peut entendre de façon palpable le murmure plaintif du psalmiste : « Ô Eternel, que mes ennemis sont nombreux ! Quelle multitude se lève contre moi ! Combien disent à mon sujet : Plus de salut pour lui auprès de Dieu ! Mais toi, Ô Eternel ! tu es mon bouclier, tu es ma gloire, et tu relèves ma tête. » (Psaume 3). Et l’on est rivé non seulement à la musique mais aussi aux paroles des chants d’amour de Jésus-Christ à Dieu dans la Passion selon saint Matthieu de J..S. Bach, Dein Mund hat mich gelabet mit Milch und süer Kost... ( « Ta bouche m’a délecté de lait et de la nourriture la plus douce... » ) À la fois le psaume et ces paroles sont des œuvres d’une grande beauté et inspiration, où se mêlent la joie et la douleur.

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La lettre aux terroristes ne parle pas de haine. Elle se situe au-delà de ce sentiment. De façon absurde et perverse, elle parle d’amour. On peut clairement sentir l’intimité confiante d’un fils auprès de son père et la recherche d’un amour donné comme promis, et qui n’est plus retenu. Dès lors que l’on maintient ce sentiment à l’intérieur de soi, il n’a plus besoin d’être extériorisé. La lettre le rappelle : « Où que vous alliez, dites cette prière, souriez et soyez calme, car Dieu est avec les croyants. Et les anges vous protègent sans que vous ne sentiez rien », et « sentez-vous parfaitement tranquille car le temps qui vous sépare de votre mariage... est très court ». Rien de plus n’étant dit sur ce mariage – on ne sait en particulier à qui il s’agit de se marier (les célèbres vierges du paradis ne sont pas mentionnées ici) – l’idée que le mariage est dans ce cas celui d’un fils (ou des fils) à Dieu ne semble pas absurde du tout [4][4]  Dans ses entretiens avec des porteurs de bombe kamikazes....

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La pensée qu’il pourrait y avoir une affinité profonde entre le thème de l’amour d’un fils pour son divin père et celui évoqué de façon sous-jacente dans la lettre est tout à fait déplaisante. Ces motifs de dévotion religieuse et de communion intime alliés à l’idée de se servir de « Dieu » pour tuer et détruire de façon massive découlent-ils d’une même source psychique ? Et reposent-ils sur l’image du père en tant que celui qui ouvre la fenêtre vers le monde extérieur et qui offre – à sa fille comme à son fils – la possibilité de se libérer de la vie de famille et du pouvoir absolu de la mère (Benjamin, 1995) ? Y a-t-il quelque similitude entre le père de la liberté et de la créativité et celui qui tue ses ennemis et reconnaît ces tueurs comme ses fils ? Dans les deux cas, le « père » n’octroie pas seulement des droits et donne de l’inspiration, il communique également un sentiment de joie et d’accomplissement, la joie de la délivrance d’une vie trop fermée et l’occasion de s’identifier à des idéaux. Les mots de Benjamin prennent alors une résonance accrue :

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L’amour identificatoire est le contexte relationnel dans lequel, pour les hommes, la séparation et l’identification à un sexe se produit. La forte attraction mutuelle entre père et fils permet la reconnaissance à travers l’identification, une relation érotique particulière... le garçon est amoureux de son idéal. Cet amour homo-érotique identificatoire est le moyen par lequel le garçon établit son identité masculine et confirme le sentiment qu’il a de lui-même en tant que sujet de désir (p. 124).

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On sait que l’état extatique résultant de l’obéissance à la volonté de Dieu et le ravissement de la fusion avec Lui est une expérience joyeuse. « Ceux qui écartent les “cultes du mal” n’ont pas idée de l’enchantement que cet état peut être », disait un disciple du groupe Rajneesh en décrivant « la vraie béatitude et la joie abondante ». (Bhagwan Shree Rajneesh était un gourou indien qui prêchait la libération sexuelle au début des années 1980 ; cité par Lifton, 2000). William James (1905) parlait de l’extase trouvée dans l’obéissance à la volonté de Dieu comme de la « joie qui peut résulter... du fait de s’abandonner de façon absolue » (p. 32). Une expérience de transcendance religieuse comme celle-là plonge un individu dans un sentiment de vérité absolument convaincant et sublime. Et cela implique habituellement à la fois un disciple et un guide (que Charles Lindhom, spécialiste en sciences sociales, appelle la « fusion extatique du chef et du disciple » ; cité par Lifton, 2000, p. 113). Manifestement, l’ombre d’un guide et chef anonyme qui donne des injonctions paternelles et aimantes plane sur la lettre et fait de toute évidence partie de l’état liminal de transcendance dont nous traitons ici. D’être plongé dans tel état d’attention et de réceptivité modifié engendre un sentiment profond d’unité psychique et d’indicible inspiration. Un tel état peut être tellement intense et inclure à ce point tout qu’il fait disparaître le temps et la mort [5][5]  Les êtres humains ont toujours recherché des états.... Nous savons que dans des états de ce type, le soi se sent exceptionnellement vivant, unifié et en rapport avec des forces cosmiques. Nous savons également que quelqu’un qui crée des rituels pour fabriquer des expériences de transcendance peut par là même créer un lien qui amène à commettre avec tranquillité, voire avec joie, des actes approuvés par le groupe, notamment des actes violents et même des meurtres.

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Un passage aussi paisible de la vie à la mort s’associe obscurément dans notre esprit à une mutation, à un adoucissement de ce passage, ou bien par la perte de soi ou par un meurtre « bien intentionné » (une combinaison mentionnée dans ce que rapportent certains tueurs en série et meurtriers). Quant un tel état d’esprit prévaut, l’amour peut facilement déraper vers le meurtre. Nous sommes confrontés à un acte extrêmement haineux alors accompli dans un esprit de dévotion et d’amour, une sorte de béatitude qui culmine dans le meurtre, au sens littéral du terme, non pas seulement des autres, mais aussi de soi. Il ne s’agit manifestement pas là du malheur d’être tué dans un combat ou une crise de rage meurtrière. Ce n’est pas non plus le choix que fait un martyr de sacrifier sa vie au moment où il est assailli par de sauvages tortionnaires (Boyarin, 1999). Nous sommes ici en présence du martyr meurtrier, du militantisme sacralisé, d’un acte symbiotique où l’on tue et meurt simultanément, où de s’approcher de l’intimité de Dieu le Père exige de ne faire qu’un avec ses victimes, de se « marier » avec elles dans la mort et la destruction. Le langage de la lettre dément les explications faisant des actes terroristes des actions politiques profanes et indique clairement une expérience transcendante mystique d’une nature particulière. Je pense que cette expérience mystique anime la transformation de la haine de soi et l’envie en amour de Dieu, un Amour-de-Dieu qui favorise l’effacement de ces parties du soi qui sont contraires au sentiment de pureté forcée.

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Dans son étude éclairée sur l’ « imagerie de la mort », Lifton (1979) parle de symboles universels de profanation et de souillure en tant qu’ils signifient que l’on est contaminé et sali par une « séparation infectée de mort et totale ». La pureté, d’autre part, signifie la « continuité de la vie et un lien intact ». Le processus de purification représenterait alors la transformation de la mort en vie (p. 97). Paradoxalement, dans les cas où purification veut dire tuer, purifier les éléments profanateurs de façon à arracher la vie à la mort mène de nouveau à la mort. Le détachement de la vie humaine et son mépris que montrent les terroristes, associé à un amour fervent et extrême de Dieu, sont différents de l’ « amour » que certains tueurs en série affirment avoir pour leurs victimes : ces tueurs vivent un désir diffus et naissant de pénétrer leurs victimes après leur mort (Bollas, 1995). Sheikh Ahmed Yassin, le chef du Hamas qui inspire la dynamique des kamikazes contre Israël, dit que « l’amour du martyr est quelque chose de profondément ancré dans le cœur. Mais ces récompenses ne sont pas elles-mêmes le but du martyr. Le seul objectif est qu’Allah soit satisfait. Cela peut se faire de la façon la plus simple et rapide qui consiste à mourir pour la cause d’Allah » (Hassan, 2001).

LE PÈRE, L’HYPERMASCULINITÉ ET LA FEMME QUI DISPARAÎT

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Revenons maintenant sur la transformation de la haine (de soi) en amour de Dieu. Comme beaucoup l’ont noté (par exemple, dans PsyBC, un forum de discussion entre psychanalystes, sur Internet, octobre 2001), nous savons (par la presse) que Mohammed Atta avait un père autoritaire, plein d’assurance, qui avait réussi, était très religieux et qui, en apprenant ce dans quoi son fils était impliqué, a exprimé une parfaite incrédulité à l’idée que celui qu’il avait l’habitude de mépriser pour son manque de virilité ait pu commettre un tel acte. D’après la presse, ceux qui le connaissaient disent qu’Atta était terriblement timide avec les femmes, et il demande dans son testament, écrit en 1996, qu’aucune femme enceinte ou aucune autre personne impure n’approche de son corps, et que ses organes génitaux soient lavés avec des mains gantées [6][6]  Un après-midi à Trafalgar Square, à Londres en novembre 2000,.... Les femmes n’existent manifestement pas dans cette lettre « masculine » (même les célèbres vierges sont mentionnées dans une phrase annexe qui parle de leur attente des héros dans leurs beaux vêtements, une description à peine sexuelle ou intime). La culture de l’hypermasculinité et l’idéal des combattants qui purifient le monde de ceux qui le souillent (auxquels Ben Laden assimile avec mépris les femmes) déchargent ces hommes du besoin d’exprimer la désirabilité et le pouvoir potentiel des femmes [7][7]  Mark Juergensmeyer (2000) souligne la marginalité....

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Si le besoin émotionnel et reconnu d’une femme n’existe pas, il n’y a ni dépendance ni envie. Il n’y a que la libération de la peur primordiale d’être tenté de s’appuyer sur une femme et, de ce fait, de s’adoucir, d’être englouti et émasculé. Les femmes fortes modernes caractérisent un monde déréglé et menacent la sécurité sexuelle de ces hommes (Juergensmeyer, 2000). Le bannissement des femmes renforce le regroupement homo-érotique envahissant, où la perte désirée d’individuation, crainte avec les femmes, peut alors prévaloir librement et trouver sa place dans une soumission pieuse à Dieu. Ce passage (des femmes aux liens affectifs paternels homo-érotiques) indique une trajectoire spécifique régressive et transcendante tout à fait différente du fait de tomber dans un utérus maternel où l’on est englouti. Le glissement effrayant et descendant vers le féminin et le maternel peut être remplacé, ou même, devrions-nous dire, supplanté par un envol extatique vers le Père céleste, imaginé en train d’attendre de pouvoir sauver les âmes troublées de ses fils et balayer les doutes de leur soi précédent. Il semblerait que le Père originaire de la horde primitive de Freud soit ressuscité ou, mieux encore, soit toujours vivant et vienne embrasser ses fils – à condition qu’ils s’unissent contre les « femmes », c’est-à-dire contre le principe féminin de plaisir et de douceur (qui se trouve tant chez les femmes musulmanes que dans la société occidentale considérée comme « féminisée »). Au lieu de se rebeller non seulement contre le Père tyrannique, mais aussi contre la mort qu’il exige, il s’agit alors de s’abandonner à Lui, de se soumettre (Ghent, 1990).

LA LETTRE – UN SECOND EXAMEN

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Notre première tentative d’appréhender l’atmosphère de la lettre nous a amené à discerner une humeur généralisée de vénération aimante de Dieu et un désir qui embrasse tout de s’unir à Lui (en prière, dans l’action juste pendant que l’on vit ses dernières heures, et dans une union concrète avec Lui au Paradis). Dans notre second examen de ce document, nous nous attacherons aux détails. Nous observons que la lettre est un mélange de détails techniques précis et de préparations méticuleuses (bien que, de toute évidence, le plan détaillé ait été établi et appris précédemment et soit à ce stade supposé maîtrisé et intériorisé). Les préparations techniques devaient être associées à des rituels spirituels, auxquels la lettre ajoute des paroles de réconfort et des promesses. Le texte semble être un message de dernière minute, un rappel pour fortifier l’esprit et répéter une fois encore la séquence d’actes religieux qui doivent être accomplis à chaque étape, du soir avant l’attentat jusqu’au moment de prendre le contrôle de l’avion et de ses passagers. Nous y trouvons ainsi mêlés un rituel sacré d’autoconsécration et de préparation du corps, formulé avec des accents de réjouissances et de dévotion grave, et des détails précis alternant avec un langage ayant une portée métaphysique, suivis à leur tour par de nouveaux détails. Les petits détails (par exemple, comment porter ses chaussures, comment ajuster ses vêtements) sont beaucoup plus que de simples indications comportementales : ils sont tous empruntés à d’anciennes lois [8][8]  Certaines rappellent les lois mentionnées dans l’Ancien... et très chargés de signification religieuse. De façon plus importante, il est constamment rappelé aux destinataires de la lettre (toujours mentionnés au pluriel, comme un groupe de pairs fraternels) un type de connaissance très particulier qu’ils possèdent exclusivement et de manière toute-puissante ; il leur est également demandé de renouveler leur « intention » [9][9]  Si le terme d’ « intention » est ici similaire à ce... et d’élever leur esprit à un niveau supérieur.

EXTASE AIMANTE OU PARALYSIE PSYCHIQUE ?

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Nous avons noté dans la lettre l’absence remarquable d’expressions haineuses ou de toute rage ou violence manifestes ; elle contient au contraire une imagerie d’expectative et même d’amour. Toutefois, peu à peu, nous prenons conscience d’un état d’esprit différent, qui n’est pas simplement une humeur joyeuse baignée du désir de s’affilier à Dieu. Du fait qu’il leur est demandé de prier sans cesse, d’occuper leur esprit avec des mantras répétitifs évoquant le Seul et Unique Dieu, et de lui adresser intérieurement d’innombrables supplications, il apparaît que les terroristes doivent se transporter dans un état d’auto-hypnose et de fusion, dans une transe permanente et un mode de relation intense et dépersonnalisé à l’objet divin. Ils sont plongés dans un état de totale aliénation du monde extérieur qui est devenu une chose ; la lettre leur ordonne : « Oubliez complètement quelque chose appelé “ce monde” [ou “cette vie”] ». Cet état métamorphose le passage de la vie à la mort, normalement vécue comme fatalement définitive et irrévocable, en une étape paisible, un état d’apesanteur, comme s’il s’agissait de passer d’un wagon à un autre, ou d’une pièce à une autre. La modification que l’on ressent dans la signification de la mort est à la fois effrayante et enivrante. La mort – la cessation irréversible de la vie, l’ultime et sombre Inconnu qui nous inspire de l’horreur (ou un repli paisible, ou pas tellement paisible, en nous-mêmes, parfois associé à un sentiment de continuité avec l’humanité vivante) – cesse ainsi d’être la mort. Elle est un passage tranquille et léger par un seuil vers la lumière.

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Les mots qui décrivent cette transition vers une « vie réelle (immortelle) » dans le giron paradisiaque de Dieu communique le goût grisant et enivrant de la toute-puissance. Assurant les terroristes que ce n’est qu’une question de moments et de quelques actes qui restent à accomplir, la lettre les conjure : « Ce n’est plus le moment de jouer, mais d’être sérieux », indiquant par là que l’existence vraie est encore à venir ; elle est presque là, visitant le groupe. Un sentiment puissant de communion fraternelle ajoute au rayonnement joyeux de l’événement imminent. L’auteur argumente qu’ « il est de ce fait approprié que nous profitions de ces dernières heures pour offrir sacrifices et soumission » [10][10]  « Le temps est arrivé ; le royaume de Dieu est à vous ;.... Le futur proche étant visualisé, l’espoir augmente, offre une ouverture vers la renaissance : « Car le temps qui vous sépare de votre mariage (dans les cieux) est très court. Après, commence la vie heureuse, où Dieu est satisfait de vous, la béatitude éternelle. » Le passage de la vie inférieure, inutile, à la « vraie vie » désirée est décrit comme presque indolore. « Et soyez sûr que c’est une question d’instants qui vont passer, si Dieu le veut, tellement bienheureux sont ceux qui gagnent la grande récompense de Dieu. » Le passage entre les deux vies est également sans peur, car « les croyants n’ont pas peur de ces choses » [telles que « leur équipement et leur technologie » (ceux de leurs ennemis)]. Seuls « les autres » [ « les alliés de Satan » ] connaissent la peur.

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La peur est remarquablement absente et néanmoins partout présente dans cette lettre. Elle est presque inexistante dans l’état d’esprit décrit ici, ou plutôt, il n’y a pas d’inquiétude visible (le haut niveau de performance démontré dans le contrôle des avions et des individus à New York et Washington le montre clairement). La dynamique est ici [11][11]  Ici, comme dans d’autres formes de fondamentalisme... celle d’un processus par lequel toutes les inquiétudes – passées et présentes, et même celles qui prévoient un futur réellement difficile – se transmuent en une peur ensuite dirigée vers Dieu [12][12]  « J’ai posé la question du problème de la peur »,.... On peut dire qu’un tel processus présente des ressemblances avec celui de la parano ïa, en cela que l’inquiétude, un affect plus vague, complexe et subjectif est extériorisé et simplifié en peur (concrète). La peur est un affect ayant un objet précis et souvent amplifié. On relève ce point important dans le texte : « La peur est une grande forme d’adoration, et Dieu seul en est digne. Lui seul la mérite. » La possibilité de parvenir à se libérer de l’anxiété en la transformant en une peur de Dieu unitaire et qui homogénéise se trouve traduite, dans un discours religieux et terroriste, en une notion selon laquelle il ne faut pas gâcher la peur dans des questions terrestres insignifiantes. Élevée à un rang très important, la peur crée dans un individu une différence de catégorie entre, d’une part, lui-même en tant que celui qui a peur et, d’autre part, celui dont il a peur, entre ceux qui ont peur et ceux dont on a peur. La peur et la transformation en idole ne sont pas très éloignées l’une de l’autre et la peur devient une forme d’adoration [13][13]  Dans un texte adressé à sa communauté, un chef quaker....

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En faisant pénétrer la peur et la terreur dans l’esprit de leurs ennemis, les terroristes les diminuent et essaient ainsi de les transformer en leurs propres adorateurs potentiels, d’une façon analogue à celle dont les terroristes eux-mêmes adorent Dieu. Les sentiments d’impuissance et de confusion – à l’égard de l’acte effroyable qu’ils sont sur le point de commettre, mais aussi de l’identité qu’ils ont choisie, superposés sur des peurs d’une phase antérieure de leur vie où ils avaient probablement essayé d’assimiler le monde moderne impie et « sans peur » – ont tous été submergés. Sous les auspices de ce Dieu à la fois aimé et craint, toute peur de conscience disparaît (Freud, 1921). Un surmoi corrompu, haineux et persécuteur (Klein, 1958) est représenté comme exemple dans l’image du « seul Dieu ». En projetant sur la figure de Dieu leur propre volonté corrompue (vaincue et ressuscitée), les terroristes se libèrent de toutes les contraintes morales et se sentent autorisés à détruire des vies humaines et à semer la terreur dans la vie de ceux qu’ils ne détruisent pas. Lifton (1979) dit ceci : « On peut tout autant et facilement rechercher le sentiment de transcendance et d’infinité au moyen du meurtre et de la terreur qu’à travers l’amour et le travail créatif » (p. 35).

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L’acte consistant à légitimer et pardonner la boucherie en fabriquant un Dieu particulier, un Père à la fois craint et aimé qui ne commande pas « Tu ne tueras point » et ne dit pas « non » (Lacan, 1953-1954, p. 259) à la débauche et au crime (qui, dans les termes de Lacan, est devenu un père imaginaire) [14][14]  La théorie lacanienne conçoit la réduction du père..., doit être complété par l’acte mental qui tend à dérober son humanité à une large catégorie d’êtres humains et à la considérer comme non humaine. Toutefois, avant de traiter ce sujet, je voudrais d’abord parler de l’état d’esprit modifié dans lequel une peur hypnotique est offerte à Dieu. Nous avons noté dans la lettre l’élément remarquable sur le comportement à adopter à l’égard du corps et la façon de le soigner. Nous avons une connaissance empirique du fait que des pratiques ascétiques sévères intensifient la ferveur religieuse (ou politique, ou sexuelle) (Bataille, 1957 ; Sargent, 1957 ; Lifton, 2000). La lettre parle de faire du corps un instrument propre, rasé, parfumé, esthétisé qui se déplace dans un monde dont la signification immédiate et humaine est devenue éloignée et voilée par d’incessantes incantations et la prononciation répétitive de doubles syllabes.

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On peut comparer cette immersion dans un état d’intense concentration sur Dieu, tant par la parole que par la pensée, cette façon de ne pas cesser une minute d’être présent à Lui, d’entretenir une espèce d’adhésion figée, mêlée de crainte et respect – bien qu’il s’agisse en même temps de garder une extraordinaire vigilance et compétence –, à la psychose parano ïaque développée à son maximum. Le sujet adhère à l’objet intérieur idéalisé et persécuteur, alors que le monde, devenu sans importance et méprisable, disparaît dans la déréalisation. Nous avons tendance à souligner ce qui, dans l’expérience parano ïaque, est du côté de la persécution, de la référence à soi, de l’attribution de l’hostilité, mais nous oublions souvent une autre dimension qui définit cet état d’esprit : la vénération solennelle et l’adoration grandiose. Kohut (1971) semble en parler. La considérant comme une étape dans la régression vers la psychose, il parle de « sentiments religieux et mystiques décousus, d’un vague respect mêlé de crainte » (p. 9).

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La séparation du monde extérieur d’avec la signification humaine, rendue possible par un mépris ancien et cultivé pour celui-ci, permet aux terroristes de se concentrer sur le contrôle des tâches instrumentales immédiates tout en restant plongé dans un état d’esprit intensément religieux et qui, par son intensité même, exclut tous les affects et pensées indésirables. Selon Lifton (1979), il s’agit d’ « un processus d’engourdissement... similaire à celui que cultivaient les soldats japonais pendant la Deuxième Guerre mondiale au service de l’Empereur », ainsi que les nazis. « ... Le soldat devait blinder son esprit contre tous les scrupules ou sentiments de compassion, pour atteindre... une version de l’ “esprit de diamant” qui contribue à la fois à la lutte fanatique et à des actes d’une atrocité monstrueuse » (p. 206). Outre sa capacité à favoriser le fonctionnement, un esprit hypnotisé, mécanisé nourrit probablement la haine transformée en mépris dédaigneux. Il utilise le pouvoir que possède le mépris de refroidir tout sentiment passionné, toute émotion qui affilie, ou compatissante. Mais pour les terroristes religieux, le processus psychanalytique ne s’arrête pas ici. Une autre phase est introduite quand le dégoût et le dédain, les pierres angulaires du mépris, sont transformées en un état de passion et d’amour profond et total pour la puissance divine supérieure. Le processus fascinant par lequel le mépris devient de l’amour et de l’adoration nous met face au défi d’essayer d’imaginer la nature d’un tel amour.

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La nature totalisante, sans demi-mesure d’un tel amour a amené Karl Abraham (1924) à le qualifier de pré-ambivalent et à le situer dans une phase préœdipienne de développement. Nous avons aussi le sentiment que ce type d’amour, plutôt que de s’exprimer sur l’axe horizontal d’une affiliation imaginée (compassion, attachement, etc.), se situe sur l’axe « vertical » de la conscience de sa propre valeur (ou manque de valeur), qui englobe des affects allant de la honte, à l’humiliation, à la déchéance, à la pitié, au respect mêlé de crainte et à la vénération. Un premier pas dans la compréhension de cette grammaire affective consiste à examiner ce mélange de mépris et d’ « amour » que l’on trouve dans la phrase la plus terrible de la lettre : « Vous ne devez pas mettre vos animaux mal à l’aise pendant le massacre », qui se situe bien au-delà de la colère ou de la haine, du côté de la dépréciation extrême. Qu’est-ce qui se trouve transformé là en pitié magnanime pour des animaux, des créatures qui vivent et respirent, mais sont dépourvus d’âme et d’esprit humains ? Est-ce le sentiment humain fondamental de solidarité, ou bien du mépris ? On a un devoir à l’égard de ses animaux (l’expression « vos animaux » contient non seulement l’image d’animaux sauvages, lascifs, qui ont été domptés, que l’on a soumis au point d’avoir sur eux tout pouvoir de vie et de mort, mais aussi d’animaux sacrificiels) [15][15]  La loi islamique, comme la loi juive, ordonne de tuer.... En ayant de la miséricorde pour ses animaux, on imite Dieu qui a pouvoir de vie et de mort sur ses créatures et a pitié d’elles. La vertu de ceux qui agissent est ainsi mis en place. Bien qu’ils possèdent leurs animaux, leur « magnanimité » et leur « moralité » ne permettront pas qu’il leur soit fait du mal inutilement, même au moment où il faut les tuer.

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Assise à la fenêtre d’un restaurant new-yorkais, regardant les visages des passants, je me suis trouvée en train de m’efforcer de réconcilier deux attitudes complètement opposées et discordantes. Nous semblons tous adhérer à l’idée fondamentale que ce sont les visages d’êtres humains qui, de la manière la plus évidente et incontestée qui soit, imposent que nous les respections, et qui, nous le pensons – bien que nous n’en ayons pas toujours conscience – sont intrinsèquement dignes et même sacrés. Comment pouvons-nous placer à ce même plan les efforts des terroristes pour détruire et effacer ces visages, pour anéantir le corps qui les portent ? Je me suis trouvée faire un effort mental considérable pour passer de ce point de vue profondément ancré qui nous porte à considérer les êtres humains comme des entités absolues, à celui selon lequel ils sont des tissus à détruire. Je me suis rendu compte que ce dernier point de vue est absolument nécessaire pour atteindre l’état dans lequel tous les sentiments de crime, de péché et de mal sont éliminés.

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Comment légitime-t-on le comportement hyper-criminel ? Comme passe-t-on de l’horreur de tuer des vies humaines à l’expérience de tuer en tant qu’acte bon et magnanime et, de ce fait, sanctifié ? Il semble qu’un processus extrêmement pervers soit à l’œuvre et finisse par produire une perception et une description des êtres humains radicalement modifiées, ceux-ci devant être transformés de façon à paraître différents de ce que l’on perçoit d’eux normalement. Comme Oppenheimer (1996) l’écrit, les yeux de ceux qui font le mal et de leurs adeptes doivent

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« apprendre à voir l’ordinaire comme bizarre et (par conséquent) à considérer le bizarre comme horrible et méritant d’être éliminé comme des insectes ou des maladies. Toute sorte de violence... devient intelligible et nécessaire dès lors que l’on a affaire à des créatures, précédemment considérées comme humaines, et soudain montrées comme ignobles » (p. 95).

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Les explications d’auteurs comme Baumeister (1997) qui parle du mal comme résultant souvent d’une accumulation progressive de pressions, de récompenses, du besoin d’être accepté, et d’un processus qui mène à perdre son identité dans un groupe nous font comprendre que certaines configurations sociales, politiques, historiques, de même que certaines situations de groupe favorisent en fait ce type d’expérience. Toutefois, nous nous intéressons ici à un registre plus particulier, à savoir, le processus psychanalytique par lequel un discours pervers de tueur se construit – un discours du mal qui transgresse la formation de liens affectifs humains, l’autoexistence, et la mort au même moment. On peut, d’une certaine façon, le décrire comme le passage de l’humain au surhumain : on peut s’imaginer la perception des êtres humains comme des petites tâches qu’il faut pour ainsi dire nettoyer sur son pare-brise, et se procurer ainsi la satisfaction d’avoir fait ce qu’il fallait, comme le point de vue de Dieu, pour reprendre les termes du philosophe Thomas Nagel. Cela doit apparaître clairement maintenant, nous nous intéressons plus particulièrement au processus qui mène de l’humain au « surhumain ».

AUX ORIGINES DU MASSACRE

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Ce que nous avons lu dans la presse sur le parcours de la vie de Mohammed Atta correspond à ce que Lifton (2001) écrit sur les adeptes de la secte Aum Shirinkyo, qui ont été conduits par leur chef, Shoko Asahara, à mettre à exécution des plans de meurtres en masse. La plupart de ces gens étaient intelligents, bien que pas brillants ; ils ne réussissaient que modérément dans leurs études et leur carrière [16][16]  Mohammed Atta, par exemple, n’avait pas tout à fait.... Pour différentes raisons, ils stagnaient dans des situations moyennes, où ils ne connaissaient pas une grande réussite (selon les critères occidentaux), et ils se trouvaient un temps en dehors de leur vie et de leurs familles traditionnelles, la plupart d’entre eux n’ayant pas fondé eux-mêmes une famille. Avec le temps, leurs problèmes d’identité, d’identification et de définition d’eux-mêmes étaient devenus aigus jusqu’à l’insupportable, de même que leur frustration, leur impuissance, leur échec en tant qu’homme, et finalement leur dégoût d’eux-mêmes étaient alors massifs. Dans de nombreux cas, la détresse qui accompagne un tel état émotionnel perdure pendant des années, jusqu’à ce qu’une solution magique soit trouvée et offre la merveilleuse cessation du conflit, en même temps qu’elle met fin au besoin de continuer à avancer avec difficulté sur le chemin lent et progressif qu’il faut nécessairement parcourir pour obtenir la réussite et la reconnaissance.

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Une solution qui contourne la réalité physique comme la réalité psychique n’a pas, par définition, « les pieds sur terre » et peut être qualifiée de maniaque. Elle propose l’abolition du besoin d’obéir aux règles du travail, ainsi que celui d’être dépendant du bon vouloir des autres ou de travailler durement – ce qui ne garantit pas d’être immédiatement soulagé et débarrassé des conflits pénibles ; elle promet la possibilité d’atteindre un état permanent de vertu et d’affirmation de soi. Au cours de ce processus psychique, les deux parties de la psyché qui s’opposent et sont entremêlées de façon insoluble se divisent et s’extériorisent de plus en plus. Dans cette division nette, les désirs et les attirances que le monde occidental a fait naître, qui sont devenues des sources de menace pour le sentiment de soi et de virilité, deviennent les « infidèles » ; alors que la part de l’individu qui découle de sa propre tradition religieuse – la part qui craint Dieu – se trouve renforcée et devient le seul et unique « Dieu ». À travers les processus de projection et d’identification projective, les deux parts sont confrontées l’une à l’autre dans le monde extérieur en guerre. Des images et des récits de guerre abondent et caractérisent même la pensée religieuse (Lifton, 2001 ; Juergensmeyer, 2000).

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Toutefois, la question décisive est de savoir si ces guerres restent à un niveau personnel et métaphorique et signifient des luttes intérieures contre le désespoir et la violence, ainsi qu’un effort dirigé vers la foi dans la valeur du bien, la recherche de la confiance et de la paix de l’esprit, ou si le thème de la guerre est pris au pied de la lettre, transposé dans la réalité extérieure, et considéré comme devant nécessairement être mis en application contre les ennemis de Dieu. Dans ce dernier cas, un certain « Dieu » a pris possession de la psyché et le monopolise, et Il commande désormais au prétendu terroriste de tuer la part « infidèle », de telle façon qu’Il, Dieu, soit satisfait. Le terroriste a le sentiment que Dieu est content quand ses fils-adeptes anéantissent ses ennemis. Mais c’est précisément la raison pour laquelle le terroriste aime Dieu : parce que Dieu non seulement autorise à tuer la « mauvaise part », mais il veut aussi cela et sanctifie un tel acte ; de plus, il autorise, désire et sanctifie le plaisir orgiaque du meurtre et de la destruction désinhibée. Dieu est aimé à la fois parce qu’Il permet le meurtre extatique et parce qu’Il offre une solution à la psyché déchirée par le conflit, en guerre avec elle-même et la complexité de la vie.

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Comme le note Benjamin (1988), en s’inspirant du modèle freudien (1921) de l’amour hypnotique des fils pour leur père et chef de leur groupe, dès lors que l’amour identificatoire du fils est contrarié, il se transforme en servitude et soumission masochiste. Quand le fils s’attire le mépris de son père en lui montrant ouvertement son adoration et son besoin d’être aimé de lui, il s’identifie alors à la figure méprisante, qui anéantit. En conséquence, il veut extérioriser et se débarrasser de cette part de lui-même pitoyablement misérable et manifestement dans le besoin [17][17]  Cet amour servile, qui mène au sacrifice de soi-même,.... Une partie de ce soi est l’amour du garçon pour sa mère – un sentiment qui devient honteux et méprisable. Les journaux ont écrit que « Mohammed Atta était terriblement timide avec les femmes ». Ils ont également noté que la mère d’Atta était infiniment proche de lui, ce qui, selon son père, l’avait rendu « mou ». Cette part devient ha ïssable et méprisable. Le fils se nettoie et se purifie de toutes les odeurs et souillures corporelles ; il se rase, se parfume et avec une froideur déterminée conçoit d’assassiner les parts « molles », « féminines » du monde qui ne croient pas au père (voir aussi Eigen, 2001, p. 38).

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Tuer la part de soi-même subversive et perturbante qui a été projetée à l’extérieur fera, espère-t-on, taire une bonne fois pour toutes le tumulte confus et les mauvais sentiments à l’égard du soi. Le ton calme et confiant de la lettre est la paix de l’esprit atteinte après que le massacre a été envisagé et mis à exécution en imagination. Il y a, je pense, en parallèle à cette division et extériorisation de la psyché, une autre division. Le plan des attentats du 11 septembre est, en un sens, le clivage et la transformation de la signification de la mort en un acte unique. Nous pouvons nous représenter la scène de l’attentat comme une tentative de redéfinir les limites autour de la mort et la signification de celle-ci. Ce « spectacle » meurtrier (un terme qu’emploie Juergensmeyer (2000) pour souligner le côté théâtral, cherchant à faire de l’effet, de la violence terroriste) se compose en partie d’une représentation des nombreuses œuvres d’art occidentales peintes au cours des siècles [18][18]  Parmi de nombreux exemples, mentionnons Bosch, Michel-Ange,..., qui décrivent la damnation des pécheurs, leurs corps sens dessus dessous, les membres entremêlés comme dans des spasmes, brûlant en enfer – ce à quoi les êtres humains prisonniers des Twin Towers ont peut-être ressemblés, brûlant dans une flambée d’acier en fusion. Du point de vue des auteurs des actes, il y a la partie opposée et totalement différente de la scène que constitue leur ascension au paradis dans un chariot de feu qui s’élance. Bien qu’en réalité les terroristes ont été anéantis avec leurs victimes et au même moment qu’elles, ils n’ont pas considéré la possibilité qu’ils n’allaient pas s’élever, souriants, vers leur Bon Père, mais plutôt connaître la même fin que leurs victimes, la même chute finale tout à fait humaine dans l’obscurité de la mort.

DIEU LE PÈRE

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J’ai suggéré que le processus par lequel la haine est transformée en une sorte d’amour pervers est en même temps un retour au père contrit et tout à fait heureux [19][19]  Anna-Maria Rizzuto, célèbre psychanalyste spécialiste.... Comme nous l’avons dit, « Dieu » représente ici la part qui sanctifie et assiste au massacre de la zone impure, perturbante, « infidèle » de la psyché – celle perçue comme s’étant écartée de la fidélité au passé et au père. D’un point de vue psychanalytique, c’est « régresser » – ou plutôt s’accrocher – à un père archa ïque. Nous voyons dans cette régression non pas le « massacre » symbolique rebelle et libérateur et la séparation d’avec le père (soit le père préhistorique de la horde primitive, soit le père originaire à l’intérieur) et l’identification à sa force, mais une conciliation rétrograde avec lui [20][20]  Freud (1900) mentionne Cronos, qui a dévoré ses enfants,.... Dans Totem et tabou, Freud (1913) élabore un récit sur la façon dont le meurtre d’un père avide, envieux, qui prend tout (toutes les femmes) pour lui permet à ses fils de construire des civilisations humaines, d’établir des valeurs et des interdits moraux qui seront retenus dans la mémoire historique. De plus, des expériences de compassion et d’attention humaine sont nées de la culpabilité créative que les fils ont forcément dû connaître à la suite de leur « meurtre ».

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Régresser au père, renoncer au « meurtre » de la tyrannie et au contraire y « régresser », ne ressemble pas à une « régression à la mère ». À quoi la régression paternelle ressemble-t-elle ? On ne peut certainement pas la saisir à travers la métaphore du retour à l’utérus, qui est devenue notre métaphore généralisée pour la régression tout court, dans laquelle le père est habituellement représenté comme celui qui empêche l’enfant de retourner à l’utérus de la mère. Janine Chasseguet-Smirgel (1986) [21][21]  Janine Chasseguet-Smirgel (1986) suggère que le « juif »... décrit les habitants de l’île enchantée d’Utopie comme une horde de frères qui ont été bannis par le père et ont pris possession de la mère. Elle assimile Utopie à un retour à une symbiose avec la mère nature et décrit les désirs utopistes comme des soifs de satisfaction immédiate des besoins de l’enfant dont le père est absent et qui, de ce fait, vit un retour à l’utérus et une nouvelle fusion avec la mère. Je pense que la forme de fantasme qui sous-tend l’attentat terroriste présente certains aspects d’un retour régressif au père et du bannissement de la mère. Nos images habituelles d’une régression à la mère sont celles d’une plénitude infinie et d’une satisfaction de tous les besoins, d’un dangereux apitoiement sur soi-même, d’une exubérance et d’un affaiblissement du caractère (avec le sombre fond de la mère phallique terrifiante). Au contraire, les images d’une régression au père seraient celles d’un ascétisme extrême, joyeux, tel que le martyr, le sacrifice et la renonciation à la sexualité qui mènent, à des stades ultérieurs, au martyr serein ou à une autodestruction explosive.

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Le processus de la soumission mentale présente des affinités avec celui par lequel la haine et la peur (soit provoquée artificiellement, soit accumulée au cours de la vie) sont transformées en « amour » perverti, passionné. Oppenheimer (1996) dit à ce propos : « Le mal se fait souvent passer pour de l’amour, que l’on doit en fait reconnaître comme l’une des formes d’amour les plus profondes, bien que horribles... le mal peut fasciner, hypnotiser... il peut enchanter avec extase et... permettre de se libérer du terrestre. Quand il est le plus vif, le mal... ouvre des portes sur d’effrayantes possibilités, celles qui vont au-delà des ignobles affronts finaux que sont la mort et l’oubli, sur l’idée qu’une bonne partie de la vie, même vécue avec les meilleures des intentions, renferme parfois dans son opacité quelque chose d’affreux, de chaotique, d’immonde qui, peut-être seulement un bref instant, a une belle apparence » (p. 2-3).

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C’est tout un groupe qui subit la transformation de la haine et de la peur en amour. La fraternité sur laquelle le texte de la lettre insiste suggère un contraste avec la « horde primitive » mythique de Freud (1913). La légende de la troupe de frères raconte leur rassemblement autour de leur père despotique et qui les prive jusqu’à ce qu’ils le vainquent, le tuent et le dévorent. Suite à cet acte meurtrier, ils développent envers lui une relation posthume, ambivalente et dialectiquement complexe de culpabilité et d’amour, d’hostilité et de remords. On pourrait dire que les terroristes ont contourné précisément ce processus évolutionniste qui mène à vaincre une autorité tyrannique tout en la transcendant et en la sauvegardant (ce que Hegel a appelé Aufhebung). Au lieu de cela, ils sont retournés à « leur père » dans une extase et un effacement de soi na ïfs, dans un acte d’amour double, en même temps soumis et meurtrier. Non seulement ils n’ont pas « tué leur père » et se sont épargnés la conscience d’avoir commis un crime contre autrui : mais en retournant à lui de façon régressive, ils lui ont demandé de tuer des parties d’eux-mêmes à travers la revendication d’une « connaissance » supérieure du Vrai et du Juste.

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L’état mental des « fils errants », qui retournent de façon masochiste à un père cruel, perverti, et fusionnent avec lui, qui, comme ils le « savent », sera content qu’ils soient froidement et avec sadisme au service de ses besoins homicides, dans une identification à Lui en tant que leur idéal de moi, est une fusion et servitude homo-érotiques. Les fils aiment leur père corrompu parce qu’Il les autorise à se débarrasser de la part impure, « infidèle », « molle », « féminine », « impie » d’eux-mêmes et à atteindre non seulement un sentiment de certitude, d’avoir le droit de commettre des actes, mais aussi l’auto-satisfaction qui les délivrent d’une confusion et d’une culpabilité douloureuse. Juergensmeyer (2000) a tenté d’expliquer ce phénomène d’un point de vue sociologique plutôt qu’intrapsychique, mais la similitude est indubitable :

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Ces actes sont souvent des moyens de s’octroyer symboliquement des droits dans des guerres qui ne peuvent être gagnées et des buts qui ne peuvent être atteints... certains groupes activistes ne désirent rien d’autre que la conscience de leur virilité... Ces mouvements de moines cow-boys ont en commun qu’ils se composent de jeunes types anti-institutions, nationalistes religieux, racistes, sexistes, qui se lient entre hommes, et lancent des bombes. Leur marginalité dans le monde moderne est vécue comme une sorte de désespoir sexuel qui mène à des actes violents à travers lesquels il s’agit de s’octroyer symboliquement des droits (p. 204-205 ; p. 206).

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En accord avec la façon dont je me sers de la légende de la horde primitive, Juergensmeyer affirme que

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« l’étroite communauté d’hommes crée une forme primitive d’ordre social. Contrairement à la formation de liens entre hétérosexuels, qui mène à la constitution de communautés privées – les familles – la formation de groupes composés d’individus du même sexe... représentent une tentative primitive de créer une forme personnalisée de société publique. Les individus ont une relation directe avec l’autorité et un sens partagé de la responsabilité dans des rôles sociaux clairement délimités. Les groupes religieux radicaux composés uniquement d’hommes essaient de ce fait de créer et de défendre un ordre moralement juste face au désordre social massif » (p. 199), « et la formation de liens entre hommes dans les groupes religieux radicaux... [est] courante dans les sociétés où les relations extra maritales hommes/femmes ne sont pas autorisées et où celles entre individus du même sexe peuvent se développer à des intensités considérables » (p. 203).

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La violence est nécessaire pour construire la civilisation ; selon le récit de Juergensmeyer, le parricide est le péché originel. Cette conception ressemble beaucoup à l’idée bien connue de Freud : celle de l’ordre paternel et du sujet (cf. Borch-Jakobsen, 1992). La violence suivie par le remords, la culpabilité (Freud [1913] parle à la fois de culpabilité « créative » et de coulpe « tragique » (p. 376), mais aussi d’affection et par conséquent des règles sociales et civilisatrices que les fils établissent pour réparer leur péché. Le fantasme de base des hommes qui n’ont pas encore de femmes (ou quittent les femmes parce qu’ils ne sont pas encore « devenus des hommes ») se fonde sur leur union dans une horde, un groupe, ou une cellule.

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Réunis, ils osèrent et accomplirent ce qui serait resté impossible à l’individu. [...] Le père primitif violent avait été certainement le modèle envié et redouté de tout un chacun dans la troupe des frères. Dès lors ils parvenaient, dans l’acte de consommer, à l’identification avec lui, tout un chacun s’appropriant une partie de sa force (p. 361).

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Tandis que la violence peut détruire des civilisations, que des paraboles religieuses et l’histoire religieuse sont très souvent (peut-être de façon caractéristique) associées au thème de la guerre, la violence peut également être sublimée. Associé de manière complexe à un approfondissement de la conscience intersubjective, à la culpabilité, au remords, au souci des autres et à l’amour bienveillant, la violence fait partie de la société civilisée et contribue même peut-être à la construire, car la vie civilisée est un mélange de violence, d’envie, de solidarité et de besoins réparateurs.

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Quand je parcours des textes sur les traditions religieuses et le symbolisme, je suis impressionnée par la façon dont la religion se préoccupe d’une guerre primordiale, éternelle et cosmique entre le Bien et le Mal, et décrit ses origines, vicissitudes et promesses à travers le langage de la guerre. Quand la légende et l’épopée symbolique de la guerre deviennent concrète, ou, en termes psychanalytiques, quand la guerre intérieure entre la bonté et la méchanceté est séparée et projetée sur des fidèles et des hérétiques, sur les enfants de Dieu et ses ennemis, la religion peut alors fonctionner comme « séparateur » d’affect. Un tel processus dégénératif de « littéralisation » permet à des hommes religieux, comme les terroristes de l’attentat du 11 septembre, de connaître des sommets d’exaltation dans leur amour de Dieu et d’être en même temps déterminés à tuer froidement et détruire des vies. L’anthropologue René Girard (1972) pense que la violence est au cœur du sacré et il parle de la religion comme de

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« cette obscurité qui enveloppe en définitive toutes les ressources de l’homme contre sa propre violence, curatives aussi bien que préventives [...] cette obscurité co ïncide avec la transcendance effective de la violence sainte, légale, légitime, face à l’immanence de la violence illégale » (p. 42).

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En d’autres termes, un système de violence approuvée ( « sainte » ) peut assurer la prévention contre – ou remédier à – la violence humaine omniprésente qui n’a ni début ni fin, une violence que l’être humain connaît face à ses peurs profondes de la nature, de la mort, et des autres dangers terrifiants et insondables qui entourent la vie. Cette concentration de violence légitimée se trouve réalisée dans le sacrifice que Girard, ainsi que d’autres penseurs, philosophes et écrivains (tels que Durkheim, Mauss, et Bataille) voient de façon positive comme l’acte religieux par excellence. Girard nous avertit toutefois qu’il est parfois extrêmement difficile de séparer la violence approuvée, ritualisée, pars pro toto, de la violence réelle, généralisée et très dangereuse ; finalement, il arrive que les deux fusionnent.

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Je pense à l’histoire biblique où Dieu demande à Abraham de sacrifier son fils, Isaac. En un sens plus profond, Dieu ne lui demande pas de sacrifier son fils mais lui-même, Isaac représentant la part la plus précieuse et désirable de lui-même, celle qui lui redonne de la vitalité à son grand âge. Isaac est ici un instrument au service de la demande de Dieu qui a besoin d’une preuve qu’Il est, Lui, aimé au-delà de la vie, et, bien entendu, au-delà de l’amour d’Abraham pour lui-même. Dieu a besoin qu’Abraham tue et immole ce qui lui est le plus précieux, et par là même, tue une part de lui-même. C’est un amour d’un type particulier : il demande à celui qui aime Dieu de se tuer dans un autre. Abraham « devait » tuer Isaac qui était une partie de lui-même ; les terroristes « devaient » tuer les « infidèles » qui, je l’affirme, sont une partie de leurs sois afin de donner du pouvoir à Dieu et faire en sorte que le pouvoir de Dieu (Son « royaume ») continue de briller. À la suite de leur massacre de la cruauté et de la privation arbitraires et autoritaires, les frères mythiques de la horde primitive ont appris et compris affectivement la signification du crime et, avec cela, l’existence de préceptes moraux. Ce n’est qu’en s’opposant à la tyrannie archa ïque qu’ils ont pu développer un sentiment de culpabilité et favoriser la pensée civilisée. Ils ont alors pu arriver à la compréhension nécessaire de l’affect comme à double tranchant ou de ce dont parle Freud (1913), qu’il voit comme paradigmatique des relations père/fils : l’ambivalence. Cette complexité affective est ce qui peut sauver l’humanité d’un asservissement aveugle et idolâtre au père mythique de Freud (1912), qu’il appelle le Führer, la figure qui, en hypnotisant le groupe des adeptes dans un culte désindividualisant, exploite leurs peurs serviles et leur pitoyable besoin d’amour.

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(Traduit de l’anglais par Anne-Lise Hacker.)


RÉFÉRENCES

  • Abraham K. (1924), A short study of the development of the libido, viewed in the light of mental disorders, in Selected Papers on Psychoanalysis, Londres, Hogarth, 1927.
  • Armstrong K. (2001), The Battle for God, New York, Ballatine Books.
  • Bataille G. (1954), L’expérience intérieure, Paris, Gallimard.
  • — (1957), L’érotisme, Paris, Éd. de Minuit.
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Notes

[1]

Reuters l’a traduite et publiée dans la presse américaine.

[2]

L’analyse proposée dans cet article n’implique en aucune façon que le mal ne se trouve que dans le fondamentalisme islamique (ou religieux). Michel Foucault et Hanna Arendt, parmi d’autres, ont traité de façon particulièrement éclairante des aspects du mal non personnalisés, non centralisés et banals. D’innombrables décisions politico-économiques de l’Occident devraient être considérées comme mauvaises. Donner la priorité aux considérations économiques sur les vies humaines et le bien-être, ainsi que sur les considérations écologiques, ou encore se servir d’une situation militaire ou de textes religieux pour opprimer un autre peuple sont autant de formes de mal. Les exemples en ce sens abondent.

[3]

Paul Oppenheimer (1996) remarque que le mot de « mal » réapparaît dans les journaux du fait de la « conscience croissante que c’est là le seul mot capable de faire entrer certains événements très impressionnants dans la sphère de notre pouvoir intellectuel, de diagnostic... » Il lui semble que « d’autres termes familiers, comme “criminel” et “sociopathique” ne décrivent pas de façon adéquate les actes monstrueux auxquels ils se réfèrent ». Il cite également William Pfaff qui, décrivant un viol collectif cruel, parle d’actes qui vont au-delà du criminel : « Le mal évoque une dimension d’expérience que la plupart des gens trouvent résolument inconfortable, suggérant que nous sommes impliqués dans quelque chose que l’on ne peut laisser aux experts, professeurs ou politiciens pour qu’ils le résolvent... » Oppenheimer rejette l’idée que le « mal » est une notion primitive qui ne peut servir d’explication et pense qu’une telle attitude vise à faire disparaître la réalité du mal (p. 204).

[4]

Dans ses entretiens avec des porteurs de bombe kamikazes de Gaza, Nasra Hassan (2001) confirme cette impression quand il cite leurs propos affirmant que la « béatitude n’est pas sensuelle » (p. 39). Je remercie Donald Moss qui m’a renvoyée à cet article.

[5]

Les êtres humains ont toujours recherché des états de ce type, que ce soit par mysticisme religieux ou profane, souvent à l’aide de rites culturels, de drogues, d’une insuffisance d’oxygène (obtenue au moyen d’une respiration rapide), de la privation de sommeil, ou de quelque autre forme de supplice. Ces états peuvent également être atteints dans des activités courantes comme le chant, la danse, la lutte, l’amour sexuel, l’accouchement, le vol mécanique, ou encore la création artistique et intellectuelle.

[6]

Un après-midi à Trafalgar Square, à Londres en novembre 2000, j’ai entendu un jeune Britannique converti à l’islam s’exprimer dans une grande manifestation de moudjahidines. Comme je m’y attendais, l’argument que cet homme avançait pour expliquer sa conversion à l’islam et son ralliement aux moudjahidines avait trait à la sexualité. Il fustigeait la pourriture de la société occidentale, qui est « empoisonnée par l’homosexualité, l’adultère, la fornication, la licence sexuelle ». Il hurlait avec rage et crainte que le péché sexuel devait finir car il détruisait le monde. La nouvelle lumière qu’il voyait, la Vérité qu’il avait trouvée dans l’islam, disait-il, l’aidait à trouver un remède aux maladies sexuelles de la société britannique. Son discours, centré sur la sexualité, était anti-sexuel, anti-hétérosexuel, et manifestement anti-homosexuel. Catherine Liu dit ceci : « La réaction phobique de Mohammed Atta face à une société sexuellement intégrée montre qu’il est à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de la modernité profane. C’est sa négation et son désir d’anéantir cette configuration complexe qui devient la mesure de la violence absolue... La mentalité meurtrière d’Atta est tout à fait liée au mépris des femmes. Le culte de la pureté est entretenu psychiquement au dépens des vraies femmes » (discussion sur PsyBC, 2001).

[7]

Mark Juergensmeyer (2000) souligne la marginalité sociale des jeunes hommes qui deviennent des terroristes religieux. Les sociétés traditionnelles sont construites autour d’unités familiales. Les grandes inquiétudes des jeunes hommes qui deviennent terroristes – préoccupés par leur carrière professionnelle, leur situation sociale, les relations sexuelles – se reflètent dans le fait que, sans travail, ils ne peuvent se marier, et sans mariage ils ne peuvent avoir de relations sexuelles. Les expériences d’humiliation dans ces domaines les ont rendus vulnérables aux voix des chefs puissants et aux images de gloire dans une guerre cosmique. « Les mouvements terroristes offrent une communauté qui procure une famille et une idéologie qui explique l’origine de leurs problèmes et leur donne de l’espoir » (p. 191).

[8]

Certaines rappellent les lois mentionnées dans l’Ancien Testament, qui s’appliquent au départ pour la guerre, comme celles qui demandent de garder ses vêtements bien fermés et d’être pudique dans l’hygiène corporelle.

[9]

Si le terme d’ « intention » est ici similaire à ce que la théologie juive appelle intention, il a alors la signification d’adhésion intime à – et de concentration sur – tout acte religieux (notamment la prière) que l’on accomplit ; (parfois, comme dans la Cabale, « intention » signifie méditation religieuse). L’idée est mystique et valorise l’intention comme élévation de la signification de tout acte à celle d’un rituel visant à investir les actions terrestres de divin. 

[10]

« Le temps est arrivé ; le royaume de Dieu est à vous ; repentissez-vous » (Évangile selon saint Marc).

[11]

Ici, comme dans d’autres formes de fondamentalisme particulièrement violent.

[12]

« J’ai posé la question du problème de la peur », écrit Hassan. « Le garçon a laissé ce stade loin derrière lui », dit [son interlocuteur]. « La peur n’est pas celle qu’il peut avoir pour sa sécurité ou sa mort imminente... C’est l’effroi mêlé de respect que produit la situation. Il n’a jamais fait cela et, si Dieu le veut, il ne recommencera jamais ! Cela vient de son ardent désir de réussir, qui va le propulser vers la présence de Dieu. C’est une inquiétude ayant trait à la possibilité que quelque chose ne marche pas et le prive de réaliser le désir de son cœur » (Hassan, 2000, p. 40).

[13]

Dans un texte adressé à sa communauté, un chef quaker dit ceci : « Dans la peur, nous amplifions ce dont nous avons peur et lui attribuons une grande importance » (Griswold, 2001).

[14]

La théorie lacanienne conçoit la réduction du père symbolique au père imaginaire (par ex., 1956-1957, p. 275-276) comme impliquée, de différentes manières, dans la psychose et la perversion.

[15]

La loi islamique, comme la loi juive, ordonne de tuer un animal avec miséricorde (cette miséricorde ayant toutefois été remise en question récemment). À la question de savoir quelle était son attitude à l’égard de ses collègues de travail, tous non religieux, un fondamentaliste (juif) a répondu en souriant : « Ce ne sont pas des personnes. Ils ne le sont qu’en apparence : en réalité ce sont des singes. » Il disait que la différence entre lui et eux (le fait qu’il soit différent et pas tout à fait intégré dans le groupe) ne le dérangeait pas du tout, puisque les autres n’étaient pas vraiment ses égaux humains.

[16]

Mohammed Atta, par exemple, n’avait pas tout à fait réussi sa carrière d’ingénieur et ne parvenait pas, comme il le voulait, à atteindre un échelon plus élevé.

[17]

Cet amour servile, qui mène au sacrifice de soi-même, a pu être ajouté aux transformations de l’homosexualité en parano ïa que Freud (1911) note dans son essai sur Schreber. En plus du « je l’aime » de Freud, qui se transforme en « il m’aime – il me persécute » ou « je ne l’aime pas, lui – je l’aime, elle », et ainsi de suite, nous pourrions dire : « Je l’aime, lui – je l’aime de plus en plus, et je vais m’asservir, et même m’anéantir moi-même et tout le reste pour finalement gagner son amour. »

[18]

Parmi de nombreux exemples, mentionnons Bosch, Michel-Ange, Rubens et une mémorable gravure du XIIIe siècle, de la British Library, qui décrit « La bouche de l’enfer avalant les damnés tourmentés par les démons alors que le Christ les enferme. »

[19]

Anna-Maria Rizzuto, célèbre psychanalyste spécialiste de la religion, n’est pas d’accord avec mon hypothèse et pense que, derrière le père se cache la mère primitive, plus terrifiante et devant de ce fait être dissimulée derrière l’apparence du père (communication personnelle). Tandis que j’ai l’intention de l’inviter à exposer les prémisses qui sous-tendent son affirmation, j’ai trouvé de récents écrits psychanalytiques féministes éclairants, en particulier ceux de Jessica Benjamin, sur le prétendu père préœdipien. Il semble donc plausible que « préœdipien » ne soit pas synonyme de « maternel ».

[20]

Freud (1900) mentionne Cronos, qui a dévoré ses enfants, comme un exemple du père meurtrier (p. 256). La fresque de Goya, Saturne dévorant un de ses fils (1819-1823), montre le titan grec Saturne en train de manger un de ses propres enfants divins, tentant ainsi vainement de braver la prophétie selon laquelle ils le tueraient et l’évinceraient. « Le Créateur » des Chants de Maldoror de Lautréamont est un autre exemple de la représentation de Dieu comme un mauvais cannibale. L’image du Dieu cannibale mangeant les êtres humains qu’il a créés, et qui nagent dans une mare de sang bouillonnante, est horrifiante. « Parfois, il criait : “Je vous ai créés, j’ai donc le droit de vous faire ce qui me plaît. Vous ne m’avez rien fait, je ne le nie pas, je vous fais souffrir pour mon propre plaisir”... » Les deux thèmes sont cités par Oppenheimer (1996, p. 11).

[21]

Janine Chasseguet-Smirgel (1986) suggère que le « juif » Freud a placé la barrière de la raison face aux forces maternelles chtoniennes dans la psychanalyse. Toutefois, alors qu’elle souligne le rôle du père comme séparateur de l’enfant (ou la séparation de Dieu des êtres humains), elle écrit également que « dans la religion juive, ce percept [séparer, diviser et isoler] concerne aussi la séparation entre Dieu et l’homme » (p. 137). On peut mettre cela en contraste avec notre hypothèse de l’absence, ou de l’annulation, de la séparation d’avec un père primitif, sévère, exigeant le sacrifice, comme le présage de la violence religieuse ou du mal.

Résumé

Français

L’auteur analyse la lettre trouvée sur les terroristes du 11 septembre et tente de comprendre l’état d’esprit d’un kamikaze religieux. La lettre en question est sereine et même joyeuse, imprégnée de l’amour de Dieu et du désir de lui plaire. L’auteur suggère que les incantations religieuses et les prières qui se polarisent sur Dieu ont dépersonnalisé les terroristes et leur ont permis d’assumer leur rôle dans un état euphorique. Sur le plan psychanalytique, le thème de l’amour père-fils peut expliquer la détermination extatique des terroristes à exécuter ce qu’ils considèrent être la volonté de Dieu et de comprendre comment ils sont passés de la haine (de soi) à l’amour (de Dieu), et de l’angoisse et du mécontentement bornés à la quasi-peur de Dieu.

Mots clés

  • Soumission
  • Amour
  • Sacrifice
  • Mort

English

The letter to the September 11 terrorists is analyzed in an effort to understand the state of mind of a religious suicide-killer. The letter has a solemn, serene, even joyful tone that is infused with love of God and a strong desire to please Him. The author suggests that incessant incantation of prayers and religious sayings while focusing attention on God led to a depersonalized, trancelike state of mind that enabled the terrorists to function competently, while dwelling in a euphoric state. On a psychodynamic level, the theme of father son love is used to explain the ecstatic willingness of the terrorists to do what they saw as God’s will and to follow transformations from (self) hate to love (of God), and from anxiety and discontent to the narrowly – focused fear of God.

Key-words

  • Primal Father
  • Submission
  • Love
  • Homoerotism
  • Sacrifice
  • Death

Deutsch

Die Autorin analysiert den auf den Terroristen des 11. September gefundenen Brief und versucht, den Geisteszustand eines religiösen Kamikaze zu verstehen. Der Brief ist ruhig, gelassen und sogar fröhlich, von der Liebe zu Gott und dem Wunsch, ihm zu gefallen, durchzogen. Die Autorin suggeriert, dass die religiösen Sprüche und die Gebete, die auf Gott polarisiert sind, die Terroristen ihrer Persönlichkeit beraubt haben und ihnen erlaubt haben, ihre Rolle in einem euphorischen Zustand auszuführen. Auf der psychoanalytischen Ebene, kann dal Thema der Liebe zwischen Vater und Sohn die extatische Entschlossenheit der Terroristen erklären, wenn sie das was sie als Wille Gottes ansehen, ausführen. Dieses Thema erlaubt auch, zu verstehen, wie sie vom Hass (ihrer selbst) zur Liebe (für Gott) übergegangen sind sowie auch von der engstirnigen Angst und Unzufriedenheit zur quasi-Angst vor Gott.

Schlüsselworte

  • Unterwerfung
  • Liebe
  • Opfer
  • Tod

Español

El autor analiza la carta encontrada en poder de los terroristas del 11 de septiembre e intenta comprender el estado de á nimo de un kamikaze religioso. La carta en cuestión es calma e incluso alegre, impregnada de amor a Dios y del deseo de serte grato. El autor sugiere que los encantamientos religiosos y las oraciones que se polarizan en Dios, han despersonalizado a los terroristas y les han permitido desempeñar su papel en un estado eufórico. Desde el punto de vista psicoanalítico, el tema del amor padrehijo puede explicar la determinación extá tica de los terroristas para ejecutar lo que ellos consideran ser la voluntad de Dios y poder comprender como han podido pasar del odio (a sí mismo) al amor (a Dios), y de la angustia y del descontento obtuso al prá cticamente miedo a Dios.

Palabras claves

  • Sumisión
  • Amor
  • Sacrificio
  • Muerte

Italiano

L’autore esamina la lettera trovata sui terroristi dell’11 settembre e cerca di capire lo spirito d’un kamikaze religioso. Questa lettera è serena, perfino gioiosa, imbevuta dell’amore di Dio e del desiderio di piacergli. L’autore suggerisce che le incantazioni religiose e le preghiere che si polarizzano su Dio hanno personalizzato i terroristi e gli hanno permesso d’assumere il loro ruolo in uno stato di euforia. Sul piano analitico, il tema dell’amore padre-figlio puo’ spiegare la dimensione estatica dei terroristi nell’ eseguire quello che considerano la volontà di Dio e di comprendere come siano passati dall’odio (di sè) all’arnore (di Dio), e dall’angoscia e dal chiuso scontento alla quasi-paura di Dio.

Parole chiave

  • Sottomissione
  • Amore
  • Sacrificio
  • Morte

Plan de l'article

  1. SUR LE THÈME DU MAL
  2. LA LETTRE – UN PREMIER EXAMEN
  3. LE PÈRE, L’HYPERMASCULINITÉ ET LA FEMME QUI DISPARAÎT
  4. LA LETTRE – UN SECOND EXAMEN
  5. EXTASE AIMANTE OU PARALYSIE PSYCHIQUE ?
  6. AUX ORIGINES DU MASSACRE
  7. DIEU LE PÈRE

Pour citer cet article

Stein Ruth, « Le mal comme amour et libération : l'état d'esprit d'un terroriste religieux kamikaze », Revue française de psychanalyse, 3/2002 (Vol. 66), p. 897-921.

URL : http://www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2002-3-page-897.htm
DOI : 10.3917/rfp.663.0897


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