Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130526500
352 pages

p. 935 à 953
doi: 10.3917/rfp.663.0935

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Séduction traumatique et espace social

Volume 66 2002/3

2002 Revue française de psychanalyse Séduction traumatique et espace social

La sexualité infantile mise sous séquestre

Évelyne Tysebaert 409, rue de Campine B4000 Liège Pascale Raes 17, avenue des Tilleuls B4802 Verviers-Heusy
Depuis quelques années, les scènes sociale, médico-psychologique et analytique sont infiltrées par une idéologie qui se rapporte aux questions d’inceste et de pédophilie et qui renvoie à des conceptions pré- ou antipsychanalytiques. En articulant les points de vue intrapsychiques et collectifs, il apparaît que le désir d’aide à l’enfant-victime, travestit une sollicitation tyrannique de maîtrise, sans cesse vouée à l’échec. Un symptôme collectif se constitue, qui fait du pédophile, du séducteur le nouvel objet phobique du corps social à notre époque, entre angoisse et fascination. Dans ce schéma, ce qui est mis en scène, est une haine de la pulsion sexuelle et de l’enfant qui la porte.Mots-clés : Pédophilie, Objet phobique, Résistances à l’analyse, Psychanalyse et psychothérapie. For several years now, the social, medical-psychological and analytic scenes have been infiltrated by an ideology relating to the question of incest and paedophilia and that refer to pre-analytic or anti-psychoanalytic conceptions. On considering both intrapsychic and collective points of view, it appears that the desire to help the child-victim disguises a tyrannical desire for mastery, constantly condemned to failure. A collective symptom is being constituted, that makes the paedophile, the seducer, into the new phobic object of the social body in our age, residing between anxiety and fascination. In this schema, what is highlighted is a hatred of the sexual drive and the child behind it.Keywords : Paedophilia, Phobic object, Resistances to analysis, Psychoanalysis and psychotherapy. Seit einigen Jahren sind die sozialen, medico-psychologischen und analytischen Szenen von einer Ideologie infiltriert, welche sich auf die Fragen des Inzests und der Pädophilie beziehen und sich auf vor-oder antipsychoanalytische Konzeptionen stützen. Insofern man intrapsychische und kollektive Gesichtspunkte artikuliert, stellt sich heraus, dass der Wunsch, dem Kind-Opfer zu Hilfe zu kommen, eine tyrannische Suche nach Beherrschung versteckt, ohne Aussicht auf Erfolg. Ein kollektives Symptom kommt auf, welches aus dem Pädophilen, aus dem Verführer das neue phobische Objekt des sozialen Körpers unserer Epoche macht, zwischen Angst und Faszination. In diesem Schema, wird ein Hass des sexuellen Triebs und des Kindes, das ihn trägt, in Szene gesetzt.Schlagwörter : Pädophilie, Phobisches Objekt, Widerstand gegen die Analyse, Psychoanalyse und Psychotherapie. Resumen — Desde hace algunos años, las escenas sociales, médico-psicológicas y analíticas está n infiltradas por una ideología relacionada con el incesto y la pedofilia y que reenvía a concepciones pre o antisicoanalíticas. Articulando puntos de vista intrasíquicos y colectivos, se desprende que el deseo de ayuda al niño-víctima, disfraza una solicitación tirá nica de control, incesantemente condenada al fracaso. Un síntoma colectivo se constituye, hace del pedófilo, del seductor el nuevo objeto fóbico del cuerpo social de nuestra época, entre angustia y fascinación. En este esquema, lo escenificado, es el odio a la pulsión sexual y al niño portador.Palabras claves : Pedofilia, Objeto fóbico, Resistencias al aná lisis, Psicoaná lisis y psicoterapia. La scena del sociale, del medico-psicologico e della psicoanalisi sono state infiltrate da alcuni anni da una ideologia legata alle questioni d’incesto e di pedofilia che rinviano a concezioni pre o anti psicoanalitiche. Articolando i punti di vista intrapsichico e colletivo, apparirebbe che il desiderio d’aiutare il bambino-vittima traveste una sollecitudine tirannica di controllo, destinanata continuamente al fallimento. Si costituisce un nuovo sintomo collettivo che fa del pedofilo, del seduttore, il nuovo oggetto fobico del corpo sociale del nostro tempo, fra angoscia e affascinazione. In un tale schema cio’che viene messo in scena è l’odio della pulsione sessuale e del bambino che la porta.Parole chiave : Pedofilia, Oggetto fobico, Resistenze all’analisi, Psicoanalisi e psicoterapia.
Sous ce titre quelque peu provocant, nous souhaitons faire part des réflexions suscitées autant par notre pratique d’analystes d’enfants que par l’observation de phénomènes collectifs qui se déploient dans notre société depuis quelques années, en rapport avec les questions d’inceste et de pédophilie. L’articulation des points de vue intrapsychique et collectif nous ont amenées à envisager quelques hypothèses de travail ; notre questionnement et notre angle de vue sur la question s’écartent des avenues balisées par l’idéologie en vigueur pour se décentrer vers ces zones obscures du psychisme dont les manifestations individuelles ou collectives sont les plus déconcertantes.
Un peu plus de cent ans après la naissance de la psychanalyse, l’idée de la sexualité infantile entraînerait-elle la sécrétion de nouvelles résistances dont les modalités d’expression propres à notre époque seraient à définir ? La diffusion et la vulgarisation de la pensée psychanalytique ont-elles contribué, comment et dans quelle mesure, au développement de ces nouveaux modes de résistance ?
L’institutionnalisation de ces questions a créé emplois, postes de recherche et un bourgeonnement d’associations en tous genres ; il s’en est suivi un phénomène de lobbying dont on connaît malheureusement certains effets : – défaillance, ou pire, absence d’une pensée rigoureuse sous-tendant l’action, – confusion possible entre les rôles : Est-ce l’institution qui se met au service de ceux qu’elle prétend secourir ou sont-ce ces derniers qui, en toute méconnaissance de part et d’autre, seraient chargés d’assurer la cohésion et la survie de l’institution ?
Nous envisagerons plus loin, du point de vue de l’analyse, les mécanismes inconscients qui nous paraissent ici à l’œuvre. Soulignons seulement pour l’instant les liens inconscients qui unissent désir d’aide et désir de maîtrise.
Les dérapages qui affectent régulièrement la sphère de la pédophilie mériteraient une analyse tenant compte des dimensions historique, sociologique, économique, politique, juridique. Avons-nous en tant qu’analystes un point de vue susceptible d’alimenter significativement le débat d’idées ?
Si la sexualité infantile, en tant que fait observable, n’est pas à proprement parler une découverte freudienne, elle est devenue, grâce à sa théorie, l’axe de notre constitution psychique, de ses accrocs et de ses dérangements. Cela nous a contraints d’affronter un ennemi interne, omniprésent et inescamotable, sauf peut-être au moyen de mécanismes de défense radicaux et pathologiques. Cela ne veut pas dire qu’avant Freud le sexuel ne suscitait pas de mesures défensives, on a certes brûlé des sorcières et enfermé des hystériques, mais que les effets de dévoilement de sa découverte n’ont pas été sans impact sur l’ensemble. Il serait na ïf de croire que le développement de la pensée psychanalytique et son implantation dans notre univers culturel ont amoindri les résistances qui s’opposent au sexuel, bien au contraire. Des résistances à l’analyse se sont épanouies en son sein en même temps qu’elles s’égayaient dans la nature ; celles du dedans et celles du dehors se relançant les unes les autres selon des modalités complexes. L’analyse, supposée déjouer les pièges de l’adhésion à tout système de pensée rigide ou de tout assujettissement idéologique, voit malheureusement l’arsenal de ses concepts se chosifier, se dévitaliser au gré de leur usage par l’ensemble de ceux qui s’en réclament. Cette violence silencieuse crée des sous-produits conceptuels qui ont perdu tout potentiel inventif et semblent se mettre au service d’une visée inconsciente de non-changement sans que l’on y prenne garde.
On peut observer un glissement significatif vers deux tendances qui s’expriment, soit séparément, soit simultanément chez des praticiens de la clinique infantile qui ne sont pas tous des néophytes. L’une consiste à privilégier « l’archa ïque » au détriment du sexuel (l’archa ïque est pourtant par essence sexué) ; dans le royaume de la relation maman-bébé, le sein nourricier, frustrant ou persécuteur mais surtout pas érotique, le traumatisme de la séparation ou le désir de retour au sein maternel sont les articles de foi d’une croyance difficile à entamer. L’autre tendance, de plus en plus répandue, inclut le sexuel mais pour le situer en dehors de l’enfant et l’affecter à l’adulte séducteur. On assiste alors à une recherche effrénée du traumatisme sexuel pour expliquer à peu près n’importe quelle pathologie infantile. Ce mouvement est appuyé par un grand nombre de publications sur le thème des abus sexuels, qui font de l’ensemble de la psychopathologie infantile un signe possible de l’existence d’abus. La pathologisation des jeux sexuels les plus anodins tend fâcheusement à devenir monnaie courante ; ils peuvent maintenant valoir pour seule preuve d’une séduction traumatique agie par un adulte.
Le cas exemplaire de cette fillette de 6 ans placée en institution car suspectée d’avoir été « abusée » n’est pas une exception ; ce qui avait alerté les psychologues scolaires, soutenus par des « spécialistes de l’abus » est qu’elle s’adonnait à des jeux sexuels avec ses camarades pendant la récréation. Le fait que cette enfant soit issue d’une famille marquée par la précarité et l’exclusion sociale n’avait certainement pas joué en sa faveur.
Une collègue a été mise en difficulté dans une équipe qui remettait en cause ses qualités éthiques, simplement parce qu’elle s’opposait à inscrire officiellement au dossier de la catégorie des délinquants sexuels deux adolescents surpris lors de jeux sexuels.
La traque obsessionnelle de « l’abus » ou la crainte de passer à côté, vont de pair avec une méconnaissance de la dynamique intrapsychique propre à l’enfant et favorisent l’installation de confusions qui tendent à prendre valeur d’idéologie. Le plus questionnant est que cette dérive idéologique, proche parfois de l’endoctrinement, soit relayée ou diffusée par des professionnels de l’enfance dont certains se réclament de l’orientation analytique.
Parmi ces confusions idéologiques, citons-en deux qui paraissent spécialement pernicieuses.
La première fait perdre la distinction entre danger interne et danger externe, voire entre fantasme et réalité. L’exemple de la phobie se prête bien à mettre en évidence le processus à l’œuvre. Ici s’efface ce qui différencie un objet phobique, désigné dans la réalité, et le processus psychique par lequel de la libido est libérée sous forme d’angoisse devant cet objet phobique, sans avoir été convertie. Lorsque cette discrimination n’est plus prise en compte, l’angoisse n’est plus interprétée comme émanant de la scène interne, mais comme un signal d’alarme, une peur devant un danger externe bien réel... toujours le même : l’abuseur ! Nous sommes ici dans l’univers de la défense par la réalité.
La deuxième confusion tend à faire co ïncider affect et représentation alors que dans le mécanisme de la phobie, le refoulement tend à les séparer ; c’est alors le déplacement qui n’existe plus. Si une petite fille se met à craindre son beau-père, c’est qu’il y a menace sexuelle. Parfois, le déplacement est bel et bien reconnu mais il ne peut se rapporter qu’à une représentation unique : encore et toujours l’homme pervers.
Les sources des confusions qui affectent cette distinction fantasme-réalité seront examinées plus loin.
L’une de nous a reçu un jour une petite fille de 7 ans qui présentait un grave épisode anxieux. Elle restait collée à sa mère, n’osant plus sortir de la maison que dans les bras de celle-ci et refusant tout contact avec ses frères et son père. Une consultation en urgence dans un service de psychologie infantile avait abouti à un désastre. La famille au complet avait été reçue par l’équipe psychologique qui s’était concentrée sur la recherche d’un traumatisme sexuel... et en avait débusqué un : le fils des voisins, âgé de 12 ans, s’était quelque temps auparavant, déculotté devant elle. La mise au point qui s’en était suivie avait amené la discorde entre les deux familles, sans que le problème de l’enfant soit entendu. La pensée, oh combien inconvenante, qui a surgi à l’écoute de ce récit était : qu’adviendrait-il de l’éducation sentimentale et sexuelle des filles et des garçons si cela n’arrivait plus ? En écoutant la maman, un détail attirait l’attention : le symptôme était apparu au retour d’une visite faite à l’hôpital à une amie de la mère. Dans le couloir du service de gynécologie, elles avaient été accidentellement les témoins d’une crise de grand mal épileptique chez une autre hospitalisée. Il est alors apparu que la dramaturgie de cette crise où s’exposaient cris, mouvements et chute d’une femme, véhiculaient, tant pour l’enfant que pour la mère, une forte charge d’angoisse dont les soubassements inconscients sont aisés à deviner. Alors pourquoi des cliniciens cherchent-ils avec opiniâtreté à épingler le crime du séducteur alors qu’ils restent aveugles et sourds aux traces et indices témoignant d’une angoisse d’identification féminine saturée par ces images quasi orgastiques de la crise épileptique ?
Les changements de perspective et les torsions imposées à la théorie analytique la rendent méconnaissable tant elle est infiltrée de fantasmes, noyautée par des stratégies défensives de contre-investissement. Sous ces mutations erratiques, peut-on déceler un fil rouge ? Plutôt que de vilipender ces pratiques dommageables et ceux qui en sont les propagateurs, nous nous sommes interrogées sur la fonction de ces dérapages et de ce mouvement de recul à des conceptions pré ou anti-psychanalytiques. Notre attention s’est portée sur les buts et les effets inconscients de telles pratiques.
Leur objectif allégué est en toute bonne foi la protection des enfants. Il est sans doute exact d’affirmer que grâce à l’évolution des lois, les enfants sont de nos jours, mieux protégés et reconnus comme sujets dignes de respect ; de cela nul ne se plaindra. Mais cette affirmation ne peut esquiver notre question : Qu’y a-t-il derrière cet activisme forcené à protéger les enfants jusqu’au blindage et à pourchasser la délinquance sexuelle réelle ou supposée avec une visée illusoire de domptage du mal ?
Tout comme une sollicitude exagérée peut recouvrir des penchants agressifs, ce zèle protecteur de l’enfant victime et innocent, cette diligence offensive et pourfendeuse de mâles pervers ne poursuivraient-ils pas d’autres desseins moins nobles que ceux de leur traduction manifeste ? Le désir d’aide comme travestissement d’une sollicitation tyrannique de maîtrise, sans cesse vouée à l’échec, en constituerait le noyau dur inconscient, auquel s’adjoindrait un symptôme : la constitution d’un objet phobique, à savoir le pédophile, le séducteur. Le pédophile accéderait donc ainsi au statut de nouvel objet phobique du corps social à notre époque. Comme objet phobique, il est tout à la fois redouté (combien de mères ne se méfient-elles pas de la plupart des hommes en contact avec leurs enfants), ha ï, poursuivi, jugé, tatoué de son infamie ; mais aussi, quelle fascination voyeuriste n’engendre-t-il pas ? Les médias l’ont bien compris qui tirent bénéfice des récits complaisants de ses méfaits. Cette ambivalence angoisse-fascination distingue l’objet phobique du mauvais objet qui lui, serait à expulser, à détruire radicalement. En retour, le phénomène de fascination induit une expérience de passivation psychique qui ne peut qu’alimenter la défense par la maîtrise et un enkystement obsessionnel qui nuit au développement libidinal.
Tout comme il serait absurde de prétendre que la phobie n’existerait plus s’il n’y avait plus d’araignées, de chiens et autres monstres phobogènes, il appartient à une certaine folie ambiante de laisser croire, de façon tout à fait implicite, que l’innocence régnerait à nouveau sur le continent de l’enfance si l’on parvenait à maîtriser, dompter ce corps étranger malfaisant. Et ce corps étranger malfaisant, c’est bien entendu la pulsion sexuelle, celle qui cause tant de difficultés au moi de l’être humain et au corps social. Nous sommes bien loin de la pureté d’un désir d’aide et de protection, c’est pourquoi l’expression de « mise sous séquestre » de la sexualité infantile nous a paru proche d’une certaine réalité psychique et sociale. Elle témoigne de la composante haineuse qui s’exerce contre la pulsion sexuelle et contre l’enfant qui la porte.
Stoller a montré que sexualité « normale » et sexualité perverse ne pouvaient être franchement opposées, car au cœur de toute excitation sexuelle se niche un désir de nuire.
Dans une époque qui a fait éclater en peu de temps les limites naturelles opposées à certains désirs (en matière de reproduction notamment, mais pas seulement), et où par ailleurs la quête autarcique de la réalisation de soi et de ses désirs est un des impératifs de l’air du temps, le pédophile viendrait incarner au plus près cette revendication pulsionnelle pointée par Stoller, ce qui le rendrait d’autant plus terrifiant. Un certain courant actuel tend à exploiter cette parenté inconsciente entre le névrosé et le pervers, les enjeux financiers sont ici d’importance ; qu’on se reporte par exemple aux affiches publicitaires « sado-maso-chic » dans la rue, les journaux ou les magazines et auxquelles nul regard ne peut se soustraire.
La précision introduite par Stoller, si elle oblige à réviser certains schémas théoriques, n’aboutit pas pour autant à l’oblitération des différences ; du père « frôleur » au criminel sexuel, en passant par le pédophile occasionnel ou récidiviste, le champ est vaste. Curieusement, défenseurs de « l’innocence enfantine » et « exploiteurs » en tous genres, s’ils ne visent pas les mêmes objectifs, se retrouvent pourtant à plaider pour un même présupposé : il n’y a après tout que des différences négligeables entre ces catégories, toutes seraient à mettre dans le même sac. L’amalgame et la pensée totalisante fonctionnent de tous les côtés.
Les interprétations qu’on pourrait donner du phénomène que nous tentons de cerner sont sans aucun doute multiples et s’il serait présomptueux d’en rendre compte sans envisager d’autres points de vue que celui de l’analyse, il n’est néanmoins pas à négliger. Nous pensons que « l’immaturité libidinale sociale » ne trouvant pas à se résoudre, s’engage dans la répétition d’un mouvement destructeur dirigé vers la sexualité et certaines de ses représentations, tout en autorisant de façon paradoxale une dissémination de sexualités les plus diverses.
On pourrait nous objecter que les observations que nous rapportons ne touchent qu’une frange du corps social et professionnel. La tendance est cependant assez remarquable par sa durée et sa force d’impact, nous en détaillerons plus loin les différentes conséquences.
Les sujets singuliers qui composent cette mouvance d’idées, non seulement en méconnaissent le sens inconscient, mais peuvent présenter des modes de fonctionnement psychique fort différents ; ce n’est que dans la globalité du système que nous en avons perçu la particularité, comme lorsqu’on regarde une mosa ïque dont aucun fragment n’est représentatif de l’ensemble. Si dans cette mosa ïque nous avons décelé une tendance à mettre en scène une haine de la pulsion sexuelle et de l’enfant qui la porte, tout en érigeant le pédophile comme objet phobique, n’oublions pas que ce qui tente de se résoudre du côté de la maîtrise et de la réparation, tend à former des abcès de fixation qui ne favorisent pas un mouvement d’ouverture et de croissance psychique, que ce soit au niveau individuel ou collectif.
L’insistance dans nos sociétés, à souligner ces questions de pédophilie, d’inceste, de viol doit bien être le révélateur de courants profonds dont il est compliqué de cerner les contours et le sens. Il ne nous paraît pas invraisemblable de penser que, loin de traiter le problème, cette focalisation lancinante ne fait que le solidifier, le perpétuer souterrainement.
Serge Leclaire écrivait en 1978 : « La violence – je pense au viol – est toujours la mise en acte d’une tentative de sortir de la relation incestueuse... Ce qui est interdit dans notre société, ce n’est pas l’inceste. En fait ce qui est interdit, c’est de sortir de l’inceste. Alors il ne reste plus que la violence. La représentation commune de la violence est celle d’une effraction du corps, effraction ou blessure, éventuellement mortelle. Si l’hypothèse que j’ai avancée, à savoir que notre société a une finalité, un but, qui est toujours de se rassurer, de rassurer l’homme en construisant, en reconstruisant le corps de la mère, tout ce qui va à l’encontre de cette idéologie dominante est dénoncé comme violence. Inconsciemment, c’est une violence contre le corps de la mère, pratiquement elle se vit comme violence contre n’importe quel corps... On dit également que celui qui réalise l’inceste devient fou. C’est une croyance, une dénégation, cela signifie que nous sommes tous fous parce que nous ne vivons que dans l’inceste. Quand je dis inceste, je dis bien relation “de faire” avec la mère. Si nous, les hommes, nous nous défendons contre cette angoisse “en faisant” la mère, en fabriquant de la mère, nécessairement toutes nos relations sont avec de la mère, puisque nous ne fabriquons que ça, même si c’est un enfant. Nous ne faisons donc que de l’inceste. Nous maintenons à tout prix un système incestueux. La violence n’est pas de se sortir de ce système ; la violence, le viol, c’est de la maintenir. Lorsque le psychanalyste essaie de dénouer ce système incestueux, ce n’est pas une violence, c’est l’analyse du système de la violence, si vous voulez, d’un système sado-masochique. » [1]
Même s’ils n’épuisent pas les débats, ces quelques propos paraissent d’une troublante actualité.
Les aspects les plus subversifs de la théorie analytique n’ont pas empêché que sa diffusion et sa vulgarisation s’assortissent de détournements conceptuels et de schématisations réductrices, on connaît le pouvoir de séduction de la simplification des idées ; mais ce n’est pas là le principal écueil sur sa route. La question du glissement de repères rigoureusement analytiques vers des repères psychothérapeutiques plus flous qui en ont émoussé imperceptiblement le tranchant et affadi la tonalité la plus forte, se pose, non pas dans le sens d’un accrochage obstiné à une stricte orthodoxie freudienne, mais plutôt dans celui de la sauvegarde de la matière première de ses concepts fondateurs. Et la sexualité infantile est de ceux-là qui lui confèrent son caractère unique.
Parmi ces repères centraux, l’un s’est particulièrement prêté à polémiques et confusions : c’est celui des places respectives du fantasme et de la réalité du trauma dans la théorie de la séduction, notions on ne peut plus sollicitées avec passion au sujet du traumatisme sexuel, et sources possibles des confusions que nous avons évoquées plus haut.
Les positions successives de Freud et celles de Ferenczi quant au poids à accorder aux faits réels et aux fantasmes ont été diversement comprises.
Dans un livre récent, D. Scarfone [2] précise avec clarté l’évolution théorique de Freud. « Il semble essentiel de noter le fait suivant : quand Freud explique à son ami Fliess qu’il abandonne la théorie de la séduction infantile, il ne dit pas qu’une telle séduction n’existe pas ou qu’elle est sans conséquences, il constate seulement qu’il n’y a pas dans l’inconscient de critère permettant de distinguer le fait réel du fantasme, et ceci dans le sens suivant : le fantasme peut emporter la conviction tout autant que le fait réellement advenu... il (le fantasme) peut être tout aussi pathogène. »
Ce qu’il y a de primordial dans la conception freudienne, c’est sa méfiance à l’égard des souvenirs (voir le souvenir-écran) ; il développe un point de vue fécond et pertinent sur la mémoire : celle-ci n’est pas un simple lieu d’archivage où seraient conservées des pièces intactes mais un système vivant et remaniable [3].
Des scénarios fantasmatiques qui s’édifient à partir de traces, de matériel refoulé, influencent la suite des souvenirs qui viennent s’inscrire. On perçoit donc combien une vérité historique peut être falsifiée : entre une perception et son souvenir se glisse le fantasme.
De son côté, Ferenczi s’est penché sur les conséquences psychiques des traumatismes divers subis dans l’enfance et a montré comment le sujet se soumet automatiquement à la volonté de son agresseur, devine le moindre de ses désirs et obéit en s’oubliant complètement ; le moi est sidéré et mutilé durablement [4].
Les tenants d’une conception de la séduction traumatique effective et omniprésente ont « abusivement », si l’on ose dire, exploité les données originales de Ferenczi sur la « confusion des langues », oubliant que l’autre avec son inconscient et sa sexualité refoulée est présent dans la réalité psychique du sujet et dans son corps érogène. Séduction généralisée [5] n’est pas synonyme de séduction perverse ; la séduction perverse ou le crime sexuel relèvent de configurations psychiques spécifiques dont les travaux remarquables de C. Balier [6] ont cerné les mécanismes.
L’aridité des notions que nous venons de survoler ne doit pas nous faire perdre de vue qu’une certaine « réalité » du sexuel infantile, dans sa crudité ou ses déguisements, se dévoile dans la clinique et dans le travail psychique qu’on y voit à l’œuvre. Les infinies variations de ses expressions ne finissent pas d’étonner et d’éveiller des questions. Au-delà de la simple narration clinique, se constitue un corps de données vivantes qui réinterroge sans cesse la théorie.
Deux petites filles du même âge, Violette et Grâce, ont consulté pour des raisons fort différentes : l’une pour des problèmes psychosomatiques sévères et l’autre pour une phobie ; elles sont venues mettre en évidence, avec quels accents retentissants, comment le sexuel inconscient, le leur et celui de leurs parents, ourdissait le tapage de leurs symptômes.
 
VIOLETTE OU L’IVRESSE DE L’ESCARPOLETTE
 
 
Violette est une fillette de 8 ans débordante de vitalité, aux gestes brusques et maladroits.
Aînée d’une fratrie de quatre enfants, dont trois garçons âgés de 3 mois à 6 ans, elle est adressée par un neurologue parce qu’elle souffre de crises migraineuses récurrentes. Les anti-douleurs s’avèrent totalement inefficaces et elle doit, des heures durant, rester allongée dans l’obscurité. Ce n’est pourtant pas de cela dont Violette se plaint, ses préoccupations sont d’ordre relationnel : attentes déçues et sentiments de solitude dans ses rapports avec les autres enfants.
Contrairement aux années précédentes, la rentrée scolaire pose problème et suscite angoisse et agressivité, elle éprouve des difficultés à quitter sa mère, tout entière absorbée par le bébé né durant les dernières vacances. Cette quatrième grossesse est compliquée et prive Violette de la présence et de l’attention maternelles dont elle semble avoir grand besoin. Durant toute cette période et dans un mouvement d’identification hystérique à sa mère, elle se plaint de nausées et de troubles respiratoires, « mais je ne suis pas jalouse ! », dit-elle.
Depuis sa plus tendre enfance, elle fréquente régulièrement les hôpitaux suite à de nombreuses chutes « inexplicables » qui lui ont valu trois commotions cérébrales ainsi que de multiples fractures et entorses (pied, cheville, épaule et poignet). La concomitance de ces accidents répétés avec les grossesses de sa mère et les naissances successives de ses frères est frappante. Lors de la consultation, Violette porte d’ailleurs une attelle au pied. Durant les mois qui ont précédé notre rencontre, la fréquence des chutes et des migraines s’est fortement accrue. Ainsi, l’accès à la balançoire du jardin lui est formellement interdit tant elle s’y balance violemment avant de lâcher la corde et de basculer en arrière pour tomber sur le sol. Laissée sans surveillance, elle se livre à ce jeu dangereux avec une excitation frénétique. Son hyperactivité et sa perpétuelle tension motrice (elle gesticule, chantonne..., sans discontinuer) révèlent un trop-plein d’excitation qui déborde ses capacités de contention psychique et qui se décharge dans le corps tout entier. Violette se plaint très souvent d’avoir trop chaud et, jusqu’il y a peu son jeu préféré consistait à faire, en toute innocence, un strip-tease intégral devant les invités ! Cette sollicitation trop charnelle place brutalement la mère face à sa propre sexualité : elle se sent embarrassée par le comportement exhibitionniste de sa fille et m’assure que Violette n’a jamais rien vu de tel à la maison ! Quant au père, j’en garde un souvenir moins précis, sans doute parce que malgré sa réelle présence et ses interventions, aussi structurantes soient-elles, il est mis en échec dans son rôle de tiers.
Quand je souligne à Violette la difficulté de composer avec une vie pulsionnelle aussi intense que la sienne, elle rétorque avec beaucoup d’à-propos : « Ça m’encombre ! »
Une première consultation psychologique chez une autre thérapeute, à l’âge de 15 mois, alors que la mère est enceinte de son deuxième enfant, met en évidence un spasme du sanglot. À cette époque, l’enfant surprend déjà par sa grande vivacité et la précocité de son développement langagier. Des insomnies nocturnes surviennent vers l’âge de 10 mois et se poursuivront jusqu’à l’âge de 4 ans, au retour d’un voyage au cours duquel Violette a pour la première fois dormi dans la chambre de ses parents. Contrairement à ses frères qui, lors d’épisodes anxieux sont venus s’endormir auprès d’eux (ils se montrent aujourd’hui capables de dormir seuls), elle n’a jamais pu, en dépit de ses cris et de ses pleurs nocturnes, trouver ce refuge. Depuis qu’elle ne partage plus la même chambre que son frère, elle connaît à nouveau d’importantes difficultés d’endormissement associées à une forte angoisse ( « mon cœur bat dans ma gorge » ) qui déclenche une hyper-agitation défensive : elle sort de son lit, chante à tue-tête, se ronge les ongles...
La mère expose ses principes éducatifs basés sur une méthode qui prône une liberté quasi totale de l’enfant dans ses expériences qui ne doivent être en aucun cas entravées par l’intervention de l’adulte, si ce n’est pour des raisons de sécurité. Les parents s’interrogent car elle seule continue d’exiger une attention permanente sur sa personne.
Avant d’entamer son premier dessin, Violette se questionne puis lance : « Je vais dessiner ma famille ! »
On y voit, tout d’abord, une petite fille en bikini ; elle vit seule sur une île tropicale : « Elle a perdu sa famille... » Les animaux marins l’aiment, s’occupent d’elle et constituent son seul environnement affectif. Ensuite, apparaît un petit garçon en maillot de bain sur un bateau à voiles ; il est également seul et dépourvu : « Il est parti en bateau... il s’est éloigné de ses parents... sa maman le cherche mais ne le trouve plus... » Très vite, la petite fille désire rejoindre le petit garçon ; ce que Violette symbolise par des flèches colorées agrémentées de petits cœurs rouges. En guise de cadeau pour le garçon, un panier de fruits est déposé sur le dos d’un dauphin. C’est l’exaltation : « Ils sont amoureux !... ils vont se marier ! » Puis : « Elle découvre que c’est son frère... non ! parce qu’ils ne pourront pas se marier... » Et enfin : « Ils auront beaucoup d’enfants ! » Ce dessin suscite un tel émoi qu’elle doit se rendre aux toilettes juste après l’avoir terminé.
La vie intérieure est intense et riche mais néanmoins inorganisée. Le dessin, très coloré, donne en effet une impression de mouvement et d’éparpillement qu’elle tente désespérément de contenir. Il évoque une tempête en mer, la dérive au cœur d’un tourbillon d’excitations qui excèdent les capacités de liaison psychique. L’énoncé d’un interdit est ébauché mais ne suffit pas à endiguer une poussée pulsionnelle par trop puissante. Au-delà (en deçà ?) de la reconnaissance de la différence des sexes et de la tension qu’elle crée, ce qui rapproche la petite fille et le petit garçon tient à une expérience commune de perte d’objet. On voit aussi combien, du côté de la bisexualité psychique, les identifications féminines et masculines fragilisées par cette expérience, sont mises en difficulté dans le travail de traitement de l’excitation sexuelle.
Tout comme le précédent, le deuxième dessin est censé représenter sa famille. Sa maison, construite autour du vide évoque un décor de théâtre sans véritable épaisseur ; ses différents éléments flottent sans arrimage. La boîte aux lettres, en forme de flèche rouge et pointue se dresse le long du sentier sinueux qui mène au jardin bordé de grilles.
Face à mon étonnement, Violette qui s’est une fois de plus représentée seule, dessine ses trois frères. Les deux aînés semblent glisser de haut en bas à l’intérieur du sentier. Elle « porte » le cadet entre ses bras écartés, de sorte que le bébé se tient suspendu dans les airs devant elle.
Pour marquer ce qui la différencie de ses frères, elle dessine en bleu le plâtre qu’elle porte au pied gauche tandis qu’elle colore de brun la chaussure de son pied droit. Est-ce une indication de la blessure narcissique ressentie face à la castration ?
La « boîte aux lettres-pénis » associée au « sentier-utérus » rempli d’enfants évoquent une représentation de la scène primitive. Mais, derrière le désir agressif de posséder et de laisser tomber tout à la fois les bébés de la mère, se figure peut-être aussi la façon dont elle s’est elle-même sentie lâchée par sa mère depuis sa plus tendre enfance. Cette fois encore, la confrontation à la problématique œdipienne ramène directement Violette aux carences de la relation maternelle primaire et à la représentation d’un objet insuffisamment fiable. Et l’on peut penser que le sentiment d’insécurité interne qui en découle va, à son tour, venir compliquer le travail d’élaboration psychique des pulsions.
Cette vignette clinique n’est pas sans évoquer les troubles psychosomatiques de la lignée tensionnelle et leur évolution par crises décrite par Kreisler [7]. Les qualités somatopsychiques propres à cette lignée se caractérisent par un surplus de tension et d’angoisse qui déborde la fonction de pare-excitation interne, une tension motrice importante qui peut aller jusqu’à l’agitation. On retrouve notamment ces caractéristiques dans les pathologies du sommeil, le spasme du sanglot et les céphalées fonctionnelles. Les enfants atteints de ces troubles – Violette les a présentés tous ! – sont très souvent animés de besoins pulsionnels intenses et ont une grande appétence d’interaction et de communication.
Ce modèle théorique qui tient compte de l’impact relationnel (qualités des échanges au sein de la relation primaire, du holding, de la fonction de pare-excitation maternelle) sur la constitution et le développement des troubles psychosomatiques ne prend cependant pas en considération la dimension psychodynamique du problème. Car si les difficultés d’adaptation d’une jeune mère inexpérimentée, face aux besoins d’une petite fille hypersensible jouent en faveur de la maladie, on peut également s’interroger sur la nature des mouvements intrapsychiques à l’œuvre chez chacune des partenaires de la relation. C’est aussi parce que ce premier bébé est une fille que l’attitude de la mère, infiltrée par sa propre sexualité, va prendre une forme particulière. Jacqueline Schaeffer explicite clairement les enjeux sous-jacents à l’investissement narcissique de l’enfant par sa mère selon qu’il s’agisse d’une fille ou d’un garçon : « ... le garçon satisfera davantage son narcissisme phallique blessé de petite fille (celui de la mère) et son érotisme envers le petit pénis qu’elle reconnaîtra comme instrument de plaisir. Tandis que la fille du même sexe qu’elle – et que sa propre mère – peut la renvoyer soit à la rivalité, soit à l’angoisse de castration féminine mais aussi à la représentation substitutive qu’elle contrinvestit à savoir : l’angoisse de la jouissance féminine et celle de l’inceste. C’est dans ce contexte d’homosexualité primaire que la mère, pour redevenir femme, pratique la censure de l’amante en endormant son enfant. » [8] C’est précisément ce que ne parvient pas à faire la mère de Violette. Bien au contraire, elle l’expose à un surplus d’excitation qui la laisse seule et démunie face à l’élaboration de ses pulsions, tant du côté de l’auto-érotisme que du fantasme. Que penser de la signification inconsciente de sa méthode éducative et en particulier de son attitude si imprudente et permissive envers sa fille unique ? Ne pourrait-on y voir le déplacement d’un conflit non résolu en rapport avec sa propre sexualité ?
Le traumatisme subi s’avère doublement préjudiciable :
  • par excès d’excitation et donc de détresse lorsque son psychisme immature devient le réceptacle de projections maternelles. À travers son strip-tease, Violette – sorte d’objet fétiche pour sa mère – mettrait en scène une part des fantasmes inconscients maternels. De la même manière, ses différents dessins pourraient figurer l’angoisse de castration féminine, la sienne et celle de sa mère (voir le commentaire à propos du petit garçon perdu : « sa mère le cherche mais ne le trouve plus »), et la nécessité en même temps que l’impossibilité d’y remédier. C’est avec son corps tout entier que Violette se défend au moyen de la décharge, contre une angoisse d’envahissement par des quantités d’excitation trop importantes : le jeu de la balançoire, conduite auto-érotique d’une violence inou ïe, en donne l’illustration saisissante ;
  • par défaut de satisfaction des besoins primaires : Violette a sans doute été soumise précocement et de façon répétée à des soins maternels trop frustrants, la laissant face à un profond désarroi intérieur. En témoignent : la thématique récurrente de l’abandon dans les dessins, les chutes à répétition qui touchent systématiquement des zones corporelles charnières de jonction et d’attache, ainsi que les interruptions prématurées et récurrentes des consultations.
En articulant de manière dynamique les courants autoconservatif et auto-érotique à l’œuvre dans le processus de régulation pulsionnelle, d’investissement de soi, J.-C. Stoloff montre combien « une carence de la satisfaction de type homéostasique pourra conduire à réactiver l’excitation directement érogène en tant que voie de suppléance. Cette voie de suppléance ne pouvant qu’échouer à rétablir l’homéostasie, peut s’organiser en cercle vicieux au cours duquel l’activité pulsionnelle s’oriente de façon excessive vers une forme de satisfaction gouvernée par la décharge de toute excitation » [9].
N’est-ce pas précisément cette voie que Violette, tel un moteur contraint de tourner en permanence à plein régime, emprunte depuis longtemps déjà de façon privilégiée ?
L’échec de cette solution défensive est attesté par la présence insistante de la somatisation ; l’alternance entre les extrêmes de la décharge et de l’immobilisation migraineuse, et leur potentialisation réciproque, font ressortir la spirale infernale dont elle est captive.
Le sexuel infantile est une question complexe à multiples entrées, Violette est là pour nous convaincre qu’il ne se laisse pas réduire à certains clichés théoriques ni à certaines grilles d’interprétation simplificatrices.
 
GRâCE OU L’éPOUVANTE DEVANT LE SéDUCTEUR [10]
 
 
À 8 ans, Grâce est une petite fille frêle, diaphane, d’allure très féminine et parée de petits bijoux d’or et d’argent ; elle a l’air grave et ne parle guère ou alors dans un chuchotement laconique. Elle semble triste et apeurée. « J’ai peur des monstres de films d’horreur et c’est tout ! » Sa pensée est figée sur cette phobie et elle n’a rien d’autre à me dire ou alors quelques banalités (elle travaille bien à l’école, sa grande sœur est gentille...).
Si la phobie est le seul problème mis en avant lors de la consultation, un autre se révèle puisque Grâce dort depuis un certain temps dans le lit de sa mère. Elle ne peut trouver le sommeil que lovée contre elle, lui caressant les cheveux d’une main et suçant son pouce de l’autre. La maman ne paraît guère incommodée par ce rituel, nous allons en entrevoir les raisons inconscientes.
Trois aînés précèdent Grâce. Elle a été conçue huit ans après les autres ; la mère l’a « faite toute seule » en préparant déjà la fin de son couple. Les parents se sont donc séparés dans un tumulte et des déchaînements passionnels qui ont duré plusieurs années et auxquels les enfants ont été mêlés de près.
Ainsi, c’est pour se prémunir de toute relation sexuelle avec le père que la maman a pris Grâce dans son lit, lui faisant tenir la place, aussi bien de petit pénis ( « elle est si douce et toute petite... comme un bébé » ), que celle de ceinture de chasteté, attisant en retour les colères et les représailles du père, connu par ailleurs comme un grand séducteur.
On devine sans peine de quels désirs inavouables, inassumables l’enfant a été l’enjeu et de quelles angoisses elle a protégé sa mère par ce retour à l’homosexualité primaire.
Une particularité paternelle mérite d’être pointée car elle vient saturer la scène familiale, déjà bien colorée de sexualité conflictuelle : j’ai appris par cet homme qu’il présentait fréquemment en famille des accès d’angoisse s’exprimant dans des crises de type hystérique.
La communication verbale était si pauvre et si laborieuse que j’ai proposé à Grâce de dessiner, et c’est au travers de ses productions graphiques que se sont déployées toute la richesse de son monde interne et la vivacité de ses pulsions, pourtant bien maintenues sous la ferme emprise du trait obsessionnel. En effet, elle prend à chaque fois toute la durée d’une séance pour exécuter un dessin tracé avec une règle et colorié minutieusement pour que ne subsiste aucun blanc ; ceci la rend terriblement ennuyeuse.
Son premier dessin est un modèle de rigidité et de dévitalisation. L’espace de la feuille est divisé horizontalement en deux parties égales : l’une en bleu pour le ciel où luit un pâle soleil, et l’autre en vert pour le sol. Ces deux espaces sont recouverts par une maison tracée elle aussi à la règle et dont la ligne qui sépare le bâtiment du toit co ïncide avec la ligne d’horizon. Le corps de la maison est muré, sans fenêtre, tandis qu’au bord du toit semblent se cramponner six fenêtres occultées (avant la séparation des parents, la famille comptait six personnes). Seule une porte laissée en blanc sur le côté, avec sa clenche bien en évidence, semble inviter à l’ouverture.
Au rythme où je la reçois (une fois au bout de trois semaines), on s’attendrait à ce que cette invitation à l’ouverture tarde à se manifester. Or, rapidement, malgré le rappel de cette séparation au cordeau entre ciel et terre, l’envolée se produit.
Et c’est bien l’envol de la sexualité qui sera le fil conducteur de tous les dessins suivants. La bipartition entre ciel et terre subsistera et ces deux espaces deviendront : l’un, le lieu où se concentre une imagerie phallique : avions, oiseaux ou nuages, tous de forme pénienne (le ciel), et l’autre, celui des ouvertures, des trous, des cavités, des papillons suggérant sans équivoque la forme de sexes féminins (la terre ou la mer). Progressivement, ces deux espaces seront moins rigidement scindés et s’interpénétreront même.
Toujours silencieuse, Grâce souhaite poursuivre les séances et ne commente ses dessins qu’à ma demande. Pendant plus d’un an, je soutiendrai, le plus souvent en silence moi aussi, ce travail d’élaboration car dans ce cas, des interprétations portant sur les contenus auraient eu un effet d’effraction traumatique. Il me semblait qu’au fil des séances, elle pouvait commencer à jouer de ces représentations sexuelles, sans être débordée par des angoisses prégénitales, et enfin épaulée par un « silence » autorisant un travail de refoulement salutaire, tout autant qu’une appropriation de l’investissement narcissique.
J’appendrai plus tard que pendant cette période, le symptôme phobique se dissout progressivement et se transforme en angoisse tandis que Grâce entreprend un difficile travail de séparation d’avec le corps de sa mère. Nous verrons successivement apparaître dans ses dessins :
  • des thèmes de rapt par des hommes venus du ciel (lieu privilégié des représentations phalliques) ; des affects intenses y sont associés ;
  • des thèmes de pénétration, fécondation, naissance (des dauphins font des petits dans la mer) ;
  • la représentation géographique des chambres de chacun dans la maison ;
  • la figuration d’un couple petit garçon - petite fille, avec apparition des différences sexuelles et de l’attrait suscité par ces différences. Pour celle qui m’avait un jour susurré qu’elle n’aimait pas les garçons, voilà un fameux revirement.
Le sexuel infantile, tel qu’il s’exprime ici, dévoile l’intrication de la problématique intrapsychique de l’enfant et celle des parents, en particulier de la mère ; Grâce est prise dans les rets des angoisses de féminin de cette dernière, qui en toute inconscience, met en actes sa propre régression à l’homosexualité primaire, de même qu’un fantasme d’enfant-pénis qui la comble et la rassure.
Je ne pourrais terminer ce bref aperçu clinique sans mentionner le surprenant « cri de l’inconscient » proféré par Grâce au cours d’un entretien à trois avec sa mère, quelques mois après le début de la prise en charge.
La mère me raconte comme à l’accoutumée les péripéties de sa relation avec le père : il cache sa voiture pour les épier sans se faire voir, puis il sonne à la porte et les scènes commencent. Grâce nous écoute attentivement et soudain s’écrie : « Ah mais moi si je voyais un homme au bord de la route qui voulait me séduire et me violer, j’aurais très peur et je ne me laisserais pas faire ! » – La mère : « Mais ma chérie, tu as mal compris, je parle de papa qui cache sa voiture et tu nous parles d’un violeur ? » – Grâce : « Ah bon ! je croyais que tu parlais vraiment d’un violeur ! » C’était la première fois qu’elle prenait la parole... et avec quelle énergie !
Voilà, le mot est lâché : le séducteur-violeur, le fauteur de trouble psychique, le grand méchant monstre social. Je n’ose imaginer ce que son cri du cœur aurait éveillé comme interprétation dans un contexte tel que celui décrit plus haut, quelle mèche prête à s’enflammer il aurait allumée, sous quelle bannière répressive elle-même et sa famille auraient pu être enrôlées.
Si jusqu’à présent nous avons envisagé un sens possible à donner à ces manifestations collectives « d’inflammation » qui entourent les traumatismes sexuels de l’enfant, nous n’avons pas encore porté notre attention sur leurs conséquences psychiques visibles ou latentes. Nous n’en recenserons que quelques-unes sans prétendre à l’exhaustivité car certains effets ne se dévoilent qu’à distance dans le temps. Le contrecoup premier de cette obnubilation fébrile est de porter atteinte aux mécanismes de refoulement, d’entraver leur fonctionnement naturel.
Cette vague d’effervescence assiège la psyché des enfants de représentations suggestives qui renvoient obstinément aux mêmes significations. Elles sont véhiculées par divers canaux : – des mises en garde maternelles ou d’adultes investis ( « même papa pourrait te toucher, te caresser » ) ; – des programmes pédagogiques à visée préventive en milieu scolaire [11], avec diffusion de films spécialement réalisés aux fins de sensibiliser les enfants aux risques d’abus ( « Mon corps est à moi » ) ; – des affiches nombreuses destinées à promouvoir les centres de crise pour enfants abusés ; – des émissions télévisées...
À une période de son évolution psychique où les données du conflit œdipien n’ont pas encore achevé leur maturation, il n’est pas indifférent d’encercler ainsi l’enfant d’un cordon sanitaire ; d’autant que le souci conscient de protection méconnaît le dommage inconscient : suggérer qu’un parent peut le désirer sexuellement ou détailler les modalités d’une sexualité adulte perverse rendent plus difficiles le refoulement ou la répression du désir infantile. Par ailleurs, pourquoi une suggestion aussi appuyée alors que d’autres dangers qui guettent l’enfant (le chauffard qui débouche sans crier gare par exemple), s’ils sont évoqués, le sont en général avec moins de persévérance, sans que la fonction pédagogique du message soit inefficiente.
« Laisser l’enfant tranquille, n’équivaut pas à renoncer à tout effort de prévention ; mais n’imposons pas à l’enfant la lourde responsabilité de sa propre protection » [12] ; ou, en d’autres termes : laissons la couverture du refoulement jouer son rôle.
Une autre retombée toxique se loge au niveau des fragilités identitaires d’un grand nombre de sujets pour qui la revendication du dommage subi ou de l’invalidité psychique qui en résulterait risque de devenir un emblème identificatoire qui contrarie le mouvement des remaniements évolutifs.
Puisque la société et des professionnels offrent du « traitement de traumatisme sexuel », leur demande inconsciente trouve là de quoi s’engouffrer dans un sillage qui garantit une identité reconnue. L’offre finit par précéder la demande et la susciter. Ainsi cette demande de psychothérapie adressée par une jeune femme et lui servant de déclinaison d’identité : « Je suis une enfant de l’abus sexuel et je devrai être soignée toute ma vie. »
On peut même se poser la question de la pertinence d’une position qui professe a priori l’absolue nécessité pour l’enfant de parler de son traumatisme. Est-ce thérapeutique dans tous les cas ? Le droit de se dire n’est-il pas assorti du droit inaliénable de se taire ? Ce n’est pas parce que notre discipline est fondée sur la parole, la mise en mots, que celles-ci doivent se soumettre à un protocole préétabli ; ce serait confondre désaliénation par la parole et dictature de l’aveu.
Nous avons enfin remarqué que tend à se répandre une vision aseptisée de l’éducation sentimentale et sexuelle des enfants et des adolescents, une sorte de safe sex na ïf et irréaliste qui coexiste par ailleurs, et dans ce contexte le clivage joue à plein, avec des représentations pornographiques et violentes d’une rare crudité, exposées un peu partout à tous les regards. L’angélisation de la sexualité infantile, dont nous faisons l’hypothèse qu’elle est un effet d’une tentative de maîtrise dont l’échec est attesté par la projection de l’angoisse sur l’objet phobique-pédophile, accompagne ou recouvre ce que Michel Foucault, lorsqu’il analyse la complexité des rapports qui unissent sexualité et pouvoir, nomme une « explosion des sexualités hérétiques » [13].
Notre vision des choses pourrait paraître exagérément alarmiste ou critique, mais elle nous a paru ponctuer une période de l’histoire de notre société, ainsi que celle du destin réservé aux notions empruntées à la psychanalyse.
Et pendant ce temps-là, des enfants continuent par bonheur de dessiner des nuages-pénis ou des bébés conçus par des boîtes aux lettres-pénis dans des sentiers-utérus.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  J. André (1995), Aux origines féminines de la sexualité, PUF, 1995.
·  C. Balier (1996), Psychanalyse des comportements sexuels violents, PUF, 1996.
·  S. Ferenczi (1933), Confusion de langue entre les adultes et l’enfant, Œuvres complètes IV, Payot, 1993.
·  M. Foucault (1984), Histoire de la sexualité, Gallimard, t. 1, 1984.
·  S. Freud (1896), Lettre no 52 du 6 décembre 1896, La naissance de la psychanalyse, PUF, 1991.
·  L. Kreisler (1981), Le nouvel enfant du désordre psychosomatique, Privat, 1992.
·  J. Laplanche (1994), Nouveaux fondements pour la psychanalyse, PUF, 1994.
·  S. Leclaire (1978), Écrits pour la psychanalyse, I, Seuil-Arcanes, 1998.
·  D. Scarfone (1999), Traumatisme, mémoire et fantasme : la réalité psychique, Us et abus de la mise en mots en matière d’abus sexuel, sous la direction de H. Van Gijsegem, Montréal, Méridien, 1999.
·  J. Schaeffer (1997), Le refus du féminin, PUF, 1997.
·  R. J. Stoller (1975), La perversion, forme érotique de la haine, Payot, 2000.
·  J.-C. Stoloff (2000), Interpréter le narcissisme, Dunod, 2000.
 
NOTES
 
[1] S. Leclaire (1978), Écrits pour la psychanalyse, I, Seuil-Arcanes, 1998, p. 245.
[2] D. Scarfone (1999), Traumatisme, mémoire et fantasme : la réalité psychique, Us et abus de la mise en mots en matière d’abus sexuel, sous la direction de H. Van Gijsegem, Montréal, Méridien, 1999, p. 145.
[3] S. Freud (1896), Lettre no 52 du 6 décembre 1896, La naissance de la psychanalyse, PUF, 1991.
[4] S. Ferenczi (1933), Confusion de langue entre les adultes et l’enfant, Œuvres complètes IV, Payot, 1993.
[5] J. Laplanche (1994), Nouveaux fondements pour la psychanalyse, PUF, 1994.
[6] C. Balier (1996), Psychanalyse des comportements sexuels violents, PUF, 1996.
[7] L. Kreisler (1981), Le nouvel enfant du désordre psychosomatique, Privat, 1992, p. 331.
[8] J. Schaeffer (1997), Le refus du féminin, PUF, 1997, p. 139.
[9] J.-C. Stoloff (2000), Interpréter le narcissisme, Dunod, 2000, p. 56.
[10] En ce qui concerne la féminité précoce et la « réhabilitation » de la séduction paternelle, voir J. André (1995), Aux origines féminines de la sexualité, PUF, 1995.
[11] Pour l’évaluation des dérapages des programmes de prévention, se reporter à Us et abus de la mise en mots en matière d’abus sexuel, op. cit.
[12] Op. cit., p. 97-119.
[13] M. Foucault (1984), Histoire de la sexualité, Gallimard, t. 1, 1984, p. 66 : « Cette implantation des perversions multiples n’est pas une moquerie de la sexualité se vengeant d’un pouvoir qui lui imposerait une loi répressive à l’excès. Il ne s’agit pas non plus de formes paradoxales de plaisir se retournant vers le pouvoir pour l’investir sous la forme d’un “plaisir à subir”. L’implantation des perversions est un effet-instrument : c’est par l’isolement, l’intensification et la consolidation des sexualités périphériques que les relations du pouvoir au sexe et au plaisir se ramifient, se multiplient, arpentent le corps et pénètrent les conduites. Et sur cette avancée des pouvoirs, se fixent des sexualités disséminées, épinglées à un âge, à un lieu, à un goût, à un type de pratiques. Prolifération des sexualités par l’extension du pouvoir ; majoration du pouvoir auquel chacune de ces sexualités régionales donne une surface d’intervention : cet enchaînement, depuis le XIXe siècle surtout, est assuré et relayé par les innombrables profits économiques qui, grâce à l’intermédiaire de la médecine, de la psychiatrie, de la prostitution, de la pornographie, se sont branchés à la fois sur cette démultiplication analytique du plaisir et cette majoration du pouvoir qui le contrôle. Plaisir et pouvoir ne s’annulent pas ; ils ne se retournent pas l’un contre l’autre ; ils se poursuivent, se chevauchent et se relancent. Ils s’enchaînent selon des mécanismes complexes et positifs d’excitation et d’incitation. »
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