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S'inscrire Alertes e-mail - Revue française de psychanalyse Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultez“ Lou Andréas-Salomé, l’alliée de la vie ”[1] [1] Éditions Calmann-Lévy, 2000. ...
suite de Stéphane Michaud
AuteurLiliane Abensour du même auteur
6, rue Toullier75005 Paris
1 “ La lune, disent les Orientaux, a plusieurs facettes. Lou, elle aussi, avait de multiples faces. Son image apparaît sous une étonnante variété de formes et de couleurs ”, déclare son biographe H. F. Peters, dans Ma sœur, mon épouse, paru à New York en 1962 et traduit de l’anglais en 1967.
2 Une des facettes serait-elle sa rencontre avec Freud et sa passion pour la psychanalyse ? Pourtant, dès cette première biographie qui permit de révéler Lou Andréas-Salomé au plus grand nombre, l’unité de sa personne et de sa quête est déjà décelable. Une quête qui, dans sa continuité et sa constance, la conduit jusqu’à Freud auprès duquel elle découvre tout à la fois la confirmation de ses intuitions premières et une ouverture à un nouveau mode de pensée : « Si je regarde en arrière, écrit-elle tardivement, j’ai le sentiment que ma vie était en attente de la psychanalyse depuis que j’ai quitté l’enfance. »
3 Parce qu’elle avait été l’amie de Nietzsche et qu’elle gardait toujours un lien solide avec Rilke, Lou Andréas-Salomé, par sa vie tumultueuse, fascine, et les biographes ne manquent pas de s’attarder sur cet aspect. Mais pour le lecteur psychanalyste, la relation avec Freud et avec la psychanalyse, trop rapidement évoquée dans le livre de H. F. Peters, n’en finit pas d’apporter son lot de réflexions et d’interrogations. Dans sa nouvelle biographie, Lou Andréas-Salomé, l’alliée de la vie, parue dans l’année 2000, Stéphane Michaud consacre une part importante de son livre à la rencontre et aux échanges avec Freud, et ses recherches d’archives et de documents, jusque-là inexplorés, lui permettent, outre l’intérêt historique qu’on y peut trouver, de dessiner des personnages plus nuancés, plus intimes, plus réels que les images aux contours flous et quelque peu figées transmises d’un livre à l’autre.
4 De la dizaine d’études biographiques recensées dans son ouvrage, on retiendra, accessible au public français, la traduction, en 1990, du livre d’Angela Livingston, Lou Andréas-Salomé, sa vie, ses écrits, paru en Grande-Bretagne en 1984.
5 Trois biographies donc au fil du temps qui pourraient en effet faire apparaître des facettes différentes de Lou Andréas-Salomé, mais qui offrent, au contraire, une même vision qui va en s’approfondissant et nous fait de mieux en mieux sentir, d’un ouvrage à l’autre, dans toute sa richesse, la vie de Lou Andréas-Salomé comme l’illustration de ce qu’elle écrivait dans ses Mémoires : « La vie humaine – la vie tout court – est poésie... Sans que nous en ayons conscience nous-mêmes, nous la vivons jour par jour, pour ainsi dire, élément par élément, mais dans sa plénitude inaccessible, elle nous vit, nous crée. Le phénomène est aux antipodes de la vieille phrase qui parle de “faire de sa vie une œuvre d’art”, car nous ne sommes pas notre objet d’art. »
6 Parti de la lecture de l’autobiographie de Lou Andréas-Salomé, publiée en Allemagne en 1951, H. F. Peters dit sa difficulté dans les années 60 à avoir accès aux manuscrits, aux lettres et au Journal que détenait le légataire testamentaire E. Pfeiffer qui, se réservant d’en assurer ultérieurement la publication, n’était pas alors disposé à les communiquer. C’est en interrogeant les personnes qui avaient connu Lou Andréas-Salomé – notamment Poul Bjerre, le psychothérapeute suédois qui l’avait présentée à Freud et l’avait fait inviter au Congrès de Weimar en 1911 – que H. F. Peters réussit à mettre au jour certains éléments tenus plus ou moins dans l’ombre. Ainsi, la partie du livre consacrée à la rencontre avec Freud donne-t-elle une première vision, limitée à quelques aperçus, le plus souvent anecdotiques ou tracés à grands traits, dont, par exemple, la relation avec Poul, qui lui-même très vite tombé en disgrâce, parle de Lou Andréas-Salomé comme d’une femme passionnée et froide qui alliait, chose rare selon lui, intuition et intellect, et la décrit comme une « femme non libérée », animée « d’une force de volonté peu commune qui aimait à triompher des hommes ». Ou encore, la relation avec Tausk qui attire Lou Andréas-Salomé par sa « force primitive ». Tausk, « le frère animal », qu’elle délaisse au nom d’une fidélité à elle-même, celle de ne suivre que sa propre passion, par définition de courte durée.
7 Dès cet ouvrage, H. F. Peters souligne combien l’accord de Freud, pourtant séduit par son enthousiasme, son indépendance d’esprit, mais aussi par la reconnaissance et l’affection qu’elle lui manifeste, est loin d’être total. Le livre qu’elle écrit sur Freud – à Freud – en 1931, montre assez combien la psychanalyse qu’elle pratique intensément – alors même que Freud s’attachait à en prouver le caractère scientifique – s’intègre dans sa vision de la vie comme un grand tout et la porte à comparer « l’attitude du psychanalyste vis-à-vis des analysés à celle du poète vis-à-vis des formes qu’il crée ».
8 Quelques vingt ans après H. F. Peters, A. Livingston, qui s’appuie cette fois essentiellement sur la lecture des écrits de Lou Andréas-Salomé et de la correspondance à laquelle elle a pu avoir accès, propose une vision plus complexe des échanges entre Freud et Lou Andréas-Salomé, avec leurs points de convergence et leurs dissensions. Se trouvent aussi développées les raisons qui amènent Lou Andréas-Salomé à se passionner pour la psychanalyse : une qualité qui lui serait innée, celle du peuple russe enclin à livrer sa vie intérieure, de même que des interrogations sur le « destin mental » de ceux qui ont compté dans sa vie, Rilke et Rée, devaient nécessairement la conduire à la psychanalyse comme aboutissement de ses expériences passées. De plus, ses développements sur l’érotisme et sur la féminité qui précédèrent la rencontre avec Freud, ou encore son intérêt pour la petite enfance et les rêves, trouvent dans la psychanalyse un ancrage, une manière de théoriser ce qui s’était manifesté en elle comme des intuitions fortes et personnelles, sans pour autant avoir, tout au long de sa confrontation avec Freud, à renoncer à son originalité de pensée. Ainsi se fait tout naturellement pour elle le passage de la notion d’érotisme à celle de libido, ou de sa conception de l’unité de la personne et du cosmos aux notions d’idéalisation et de narcissisme.
9 À travers une lecture serrée, à plusieurs entrées des textes, A. Livingston met en valeur, plus que ne l’avait fait H. F. Peters, les divergences, les dissensions qui placent délibérément Lou Andréas-Salomé du côté des femmes : « En certains points, je ne vous suis que par intuition, lui écrit Freud, là où vous entreprenez de décrire des choses que j’ai évitées comme n’étant pas encore soumises à la parole... »
10 Déjà, en 1980, avec la parution en français de L’amour du narcissisme, qui comporte les textes-clefs d’ « Anal et sexuel » et « Du type féminin », Marie Moscovici, dans un long texte introductif, montre combien Lou Andréas-Salomé a une compréhension précise, intime, de la pensée et de l’œuvre de Freud et souligne sa contribution toute féminine, que Freud à la fois recherche et tient en respect. Fidèle à la pensée de Freud, elle l’infléchit cependant dans le sens d’une unité à trouver, à retrouver, où le Narcissisme devient synonyme de féminin, alors que s’affirme le dualisme fondamental de l’homme. Au centre, le corps, dans sa qualité première, primordiale et dans sa différence sexuée qui occupe une position charnière entre le moi et la relation d’objet, et se situe au fondement même de toute création. Ainsi, M. Moscovici met en valeur une pensée en avance sur son temps qui n’hésite pas à aborder des sujets jusque-là insaisissables.
11 Dans sa nouvelle biographie de Lou Andréas-Salomé, de quel ordre est l’apport de S. Michaud qui reprend et resitue tous les éléments apparus dans les ouvrages précédents ? Il offre, grâce aux documents nouvellement révélés, un élargissement et un approfondissement de la vision jusque-là proposée au public.
12 Il faut signaler tout d’abord une bibliographie très complète figurant à la fin de l’ouvrage, véritable travail de chercheur, qui en confirme le caractère scientifique. À partir de la très riche correspondance, en grande partie inédite et enfin débarrassée des interdits de la censure, S. Michaud complète, développe, affine la vision de Lou Andréas-Salomé et fait mieux sentir, presque dans la quotidienneté, sa sensibilité, sa détermination et son intelligence peu commune. Une femme que nous percevons portée par une joie de vivre souvent évoquée, mais dont nous découvrons mieux les difficultés et les luttes. L’auteur, bénéficiant de l’accès, entre autres, au fonds de Dorothée Pfeiffer et aux archives de Göttingen ainsi que de l’ouverture des archives freudiennes, révèle le contenu de très nombreuses lettres inédites, dont la publication est en préparation, entre autres, celles entre Lou Andréas-Salomé et Anna Freud et entre Freud et sa fille concernant leur amie.
13 C’est sous les auspices du rire que S. Michaud place la rencontre de Lou Andréas-Salomé avec Freud, un rire inhabituel chez lui et qui, à trois reprises, le saisit. Un rire qui dit tout à la fois l’amusement et une certaine séduction, une liberté d’esprit et une mise en garde. Qui marque aussi le point de départ d’une relation chaleureuse, d’une familiarité, qui dura jusqu’à la mort de Lou Andréas-Salomé en 1937. Trois rires qui ponctuent trois moments et trois attitudes révélatrices de la manière d’être de Lou Andréas-Salomé : au Congrés de Weimar, lorsqu’elle exprime avec véhémence son désir de tout connaître de la psychanalyse, à Vienne lorsqu’elle fait part de son intention de travailler avec Freud et Adler, enfin lors d’une réunion, quand Freud s’étonne de sa réception émerveillée des choses les plus terrifiantes qui se disent en sa présence.
14 S. Michaud livre le cheminement qui conduit Lou Andréas-Salomé à cette rencontre et signale son amitié, dès 1896, avec des femmes artistes de Vienne, dont Rosa Mayreder, l’une des premières avec son amie berlinoise Helene Stöcker, également éditrices de revues féminines, à s’intéresser à Freud.
15 D’emblée, aux yeux de Freud, Lou Andréas-Salomé s’affirme comme femme, étrangère, non-juive. Elle n’en finit pas de l’étonner et de lui plaire, lorsqu’en octobre 1912, elle fait un séjour de quelques mois à Vienne et que se multiplient leurs promenades et leurs conversations, notamment sur le caractère énigmatique pour lui du monde féminin. Un temps où peut-être, S. Michaud avance avec prudence, selon la seule affirmation de E. Pfeiffer, que Lou Andréas-Salomé aurait été analysée par Freud, ce qui expliquerait la force des liens qui les unissent.
16 Prise entre Adler et un Freud, d’abord amusé puis émerveillé par elle, elle opte très vite pour Freud, convaincue, dans la ligne de son texte sur « L’érotisme », écrit avant même leur rencontre, que la « pulsion sexuelle, prise dans le sens le plus large, est le premier mobile des actions humaines et en réalité de la vie même ». Mais si cette affirmation n’est jamais remise en question et la situe sans faille du côté de Freud, son approche reste « poétique », avec toute l’ambigu ïté que le terme comporte. Une approche qui plonge ses racines dans le Narcissisme dont elle théorise, plus tard, en 1921, la double direction. Sa vision vitaliste, créatrice, du monde marque de son empreinte les liens intimes qu’elle établit entre le corps et l’âme, entre l’art et la sexualité ou encore entre la religion et la sexualité, comme en témoignent ses premiers articles parus dans la revue Imago. Elle intègre ainsi le dualisme de Freud pour le réinsérer dans une vision non pas tant moniste qu’unificatrice du monde.
17 À partir de nombreuses références, surtout épistolaires pendant le temps de guerre, S. Michaud fait vivre la relation complexe et nuancée qui lie Lou Andréas-Salomé non seulement à Freud mais à Anna. La question de la guerre n’apparaît plus sous le jour optimiste que les biographes précédents se plaisaient à lui prêter. Ébranlés l’un et l’autre par les horreurs de la guerre, Freud et Lou Andréas-Salomé s’écrivent et disent leurs souffrances et leurs deuils. Les difficultés économiques et financières de Lou Andréas-Salomé ne laissent pas non plus Freud indifférent qui continuera bien des années plus tard à l’aider, à lui faire des cadeaux.
18 Malgré leur différence d’âge – Lou Andréas-Salomé, est en fait contemporaine de Martha – s’établit la complicité de deux filles auprès d’un père, et grande est l’influence de Lou Andréas-Salomé sur Anna qu’elle pousse à s’affirmer davantage et surtout à écrire. Et, fruit de leur intérêt commun pour la fiction et la sexualité féminine, elle l’incite à établir un lien entre sexualité et écriture.
19 Dans ce trio, qu’une affection certaine unit en dépit des divergences de vue, se dessine, nettement chez Freud une double attitude faite d’attirance et de réticence selon qu’il voit en elle la « compreneuse par excellence », proche de lui, ou « le poète de la psychanalyse », plus lointaine, mais dont il reconnaît d’emblée la valeur, et l’on sait la fascination qu’exerçait sur lui la figure du poète à qui il prêtait une compréhension parfois supérieure à celle du psychanalyste. Après avoir contesté un temps son esprit de synthèse lorsqu’il lui écrit : « Je m’étonne de l’art que vous possédez d’aller au-delà de ce qui est dit, de compléter, de faire converger le tout... Ce qui m’intéresse, c’est la séparation et l’organisation de ce qui autrement se perdrait dans une bouillie originaire », n’énonce-t-il pas avec admiration, en 1931, en réponse à sa « Lettre ouverte à Freud » : « C’est une véritable synthèse, non pas l’extravagante, la thérapeutique de nos adversaires, mais l’authentique, la scientifique, de laquelle on pourrait croire qu’elle serait capable de reconvertir en un organisme vivant l’amas de nerfs, de muscles, de tendons et de vaisseaux auquel le bistouri analytique a réduit le corps » ?
20 C’est que Lou Andréas-Salomé, fidèle et hérétique à la fois ne peut s’empêcher de reformuler la psychanalyse dans son propre langage, dans une langue difficile qui n’est pas sa langue maternelle, et où fleurissent les images vitalistes, dans un registre surtout végétal. Son mode d’approche déroute Freud et l’intéresse, le bouscule aussi tant, sans jamais verser dans le mysticisme comme l’ennemi Jung, sans renoncer au corps et aux pulsions, Lou Andréas-Salomé va plus loin dans ce qui est de l’ordre de l’obscur, des ténèbres, de ce qu’il appelle « la bouillie primaire » qui parle à notre modernité.
21 Dans son livre, S. Michaud tisse remarquablement ce qui constitue la vie pleine de Lou Andréas-Salomé en ses différentes composantes indissociables, les entremêle, alliant sa pratique littéraire et sa pratique psychanalytique. Car, à cette étape de sa vie, elle ne se contente pas de théoriser, elle est à la fois écrivain et profondément psychanalyste et l’auteur de sa biographie en réussit la synthèse.
22 La mention de ses différents patients – ceux pour lesquels Freud la conseille, comme la petite fille aux peurs nocturnes ou Ilse Erdmann qui souffre d’une névrose obsessionnelle, ceux qu’il lui adresse, comme la femme d’un major à la sensualité débridée, ou la pittoresque Mme Eisner escortée de son avocat, ou encore Edith Rishavy que Freud n’hésite pas à qualifier de meshuge (folle), et d’autres encore – nous fait mieux comprendre les conditions dans lesquelles Lou Andréas-Salomé travaillait, ses difficultés et ses échecs qui nous la rendent plus proche, plus vivante. Autant d’expériences qui révèlent une maturité où les maîtres-mots sont en fait, malgré la foule de personnes associées à son nom, ceux de solitude et de courage, l’aboutissement d’une femme que la vie a créée, jour après jour. L’histoire d’une vie, construite sur quelques certitudes fondamentales, inséparable d’une réflexion où nous avons encore à puiser.
Notes
[ 1] Éditions Calmann-Lévy, 2000.
POUR CITER CET ARTICLE
Liliane Abensour « “ Lou Andréas-Salomé, l'alliée de la vie ? de Stéphane Michaud », Revue française de psychanalyse 3/2002 (Vol. 66), p. 955-960.
URL : www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2002-3-page-955.htm.
DOI : 10.3917/rfp.663.0955.




