2002
Revue française de psychanalyse
Critiques de livres
“ Les naufragés. Avec les clochards de Paris ”, de Patrick Declerck
[1]
Dominique Bourdin
21, rue Guynemer
93700 Drancy
“ Je pense en avoir soulagé plusieurs. Je sais n’en avoir guéri aucun. ”
Patrick Declerck, psychanalyste, philosophe de formation, docteur en anthropologie et membre de la Société psychanalytique de Paris, a passé quinze ans à rencontrer des clochards : ce livre reprend sa thèse ethnologique (atypique prend-il soin de préciser) pour laquelle il a vécu des expériences d’immersion, se faisant par exemple recueillir et amener parmi les SDF au CHAPSA de Nanterre (Centre d’Hébergement et d’Assistance aux Personnes Sans Abri). Il a également assuré une permanence d’écoute de Médecins du Monde (1986-1987) puis une consultation psychanalytique, de 1988 à 1997 au centre d’accueil et de soins hospitaliers de Nanterre, institution spécialisée dans l’accueil sanitaire de cette population. De 1993 à 1995, il a fait partie de l’équipe de Xavier Emmanuelli (successeur du Dr Patrick Henry), avant la nomination de celui-ci comme secrétaire d’État à l’action humanitaire.
Patrick Declerck retient le terme « clochard », faute de mieux, pour désigner le « noyau dur » des personnes les plus désocialisées pour qui la misère se double d’un total abandon de soi sans aucune attention au corps, au point parfois de déféquer sur eux, ou de ne pas soigner leurs blessures, voire de les aggraver.
L’ouvrage est composé de deux parties, intitulées « Routes » et « Cartes » : « Routes » propose des témoignages, des histoires de vie et des vignettes cliniques, qui tentent de rendre compte de la vie des clochards, de quelques profils habituels et de quelques individus remarquables. « Cartes » est une conceptualisation essentiellement psychanalytique, qui dégage et analyse le syndrome de la grande désocialisation, mais qui développe aussi une réflexion critique acérée sur les pratiques d’aide et sur la société des « normaux ».
Le ton de l’ouvrage est aux antipodes à la fois de la pure répulsion accompagnée de condamnation morale ou de pitié et de l’idéalisation du « clochard céleste », diogénique ou prophétique. Une personne revendiquant son diogénisme, même comme rationalisation a posteriori ou comme provocation (comme le faisait naguère Mouna au Quartier latin...), est de toute façon déjà « trop » structurée pour entrer dans la catégorie de « clochard » ici envisagée. Patrick Declerck distingue d’ailleurs de ces clochards les « compagnons de route », qui le deviennent un temps, s’en sortent parfois ou s’installent entre deux. De même certaines victimes de l’exclusion sociale, et certains miséreux qui utilisent délibérément les dispositifs d’aide pour en tirer le meilleur parti possible, ne sont-ils pas les clochards étudiés dans ce livre – qui est donc loin de décrire tous les SDF.
Le livre excelle à faire percevoir le style, les difficultés et les enjeux de la rencontre. Car il s’agit bien de la rencontre de personnes réelles – et l’auteur ne cache pas ses sentiments, pas toujours amicaux, envers elles ; mais il témoigne en revanche d’un profond respect de leur personne, de leur existence et de leur altérité. Declerck rend compte d’une pratique humaine – d’une praxis au sens de T. Negri : pratique ayant l’humain comme objet mais surtout comme fin. La rigueur éthique et épistémologique de l’ouvrage est irréprochable.
Comment évoquer en quelques lignes l’univers dont Patrick Declerck nous fait parcourir certaines voies au travers de rencontres qu’il évoque ? « Les clochards jouent à cache-cache. Toujours, ils se dérobent. Toujours, ils sont ailleurs ou à côté. » 10 000 à 15 000 d’entre eux vivent dans les rues de Paris, de façon habituelle. Autour de ce noyau dur gravite une population plus hétéroclite de jeunes en dérive, de toxicomanes, de sortants de prison et d’hôpitaux psychiatriques, êtres en crise et en rupture de liens sociaux.
La vie dans la rue ? On mendie, on boit, on s’engueule et on se bat, on se calme, on reboit, on dort (mal). Et surtout, on s’ennuie. Ramassages, heures de distribution de nourriture, rendez-vous répétés avec les travailleurs sociaux et soignants divers, quête de telle ou telle aide, ponctuent, en un carrousel épuisant « une vie qui par ailleurs se décline toute en carence ». Le plus souvent ivres et hagards, les clochards mendient quelques heures par jour. L’alcool, la malnutrition et la fatigue condamnent à vivre un état chronique de faiblesse et d’épuisement. Après quelques jours, tout se brouille, jours, nuits, heures, dates. « La confusion s’installe, qui sert aussi à protéger le sujet d’une lucidité qui ne pourrait être que terrifiante. »
Il est cependant des « moments décents », de courtoisie à bonne distance et à bas bruit, où par exemple, deux hommes lisent dans le regard de l’autre la pensée de leur mort ; où un réflexe de pudeur suscite la honte d’un ca ïd couturé devant l’odeur qu’exhale sa blessure ; où une vieille démente fait admirer sa poupée...
Le discours du clochard est largement stéréotypé : ce n’est jamais sa faute, des malheurs lui sont tombés dessus ou bien les gens sont méchants, et n’importe qui à sa place se serait retrouvé dans la même situation (c’est une femme, ou un patron, jamais l’alcool d’abord qui les a fait tomber : en réalité c’est souvent l’inverse). Le clochard s’affirme parfaitement normal, simplement en galère – les autres, eux, sont des vrais clochards, mais pas lui. Il est victime du destin, tout son désir est de trouver du travail mais le sort s’acharne contre lui, la mère et la famille ont manqué, la solitude est partout.
Ce discours a deux fonctions : conserver un minimum d’estime de soi, mais aussi « payer » symboliquement l’aide fournie par l’institution, qui ne fonctionne qu’avec la monnaie de singe de l’insertion. Mais de fait il y a malentendu entre le soignant et le soigné, qui oppose une résistance à la normalisation (pas forcément à tout mieux-être) et commet systématiquement le bon acte manqué au bon moment. Le clochard témoigne ainsi d’une résistance irrépressible à la normopathie totalitaire.
Il faut lire en détail et soutenir la représentation mentale parfois éprouvante des comptes rendus de consultation et des monographies (car certains récits de vie sont bien plus que de simples vignettes cliniques) qui composent cette première partie de l’ouvrage.
Il y a cet homme de 45 ans qui en paraît 70 et fait plusieurs crises comitiales par jour. Cet autre, raide et faible, hirsute, squelettique et plein de poux de tête et de corps, amené en hypothermie (28,5°) et qui meurt trois heures après son arrivée, après avoir murmuré : « c’est difficile ». Cette femme heureuse d’être enceinte et qui se voit déjà riche grâce aux allocations. Cette autre au sein troué d’un cancer non soigné. Ce sont les pansements arrachés pour retrouver le lendemain le maternage du soin. Mais aussi les chaussettes jamais ôtées et qui finissent par être enkystées dans la peau. C’est Raymond, hébergé à Nanterre et qui ne supportera pas sa « promotion » vers une réinsertion externe. Et bien d’autres.
L’auteur évalue au passage les améliorations – et les aberrations – liées à la reconstruction du centre de Nanterre. Et il donne plus longuement la parole, au-delà des défilés de patients, à quelques-uns d’entre eux : ainsi Michel, après son mariage kafka ïen et l’invraisemblance d’avoir égaré son enfant, malgré ses accidents répétés, pense encore pouvoir s’en sortir, puis constitue avec Gérard une sorte de couple, alliance de protection mutuelle, jusqu’à ce que l’ulcère ou la tuberculose le fasse hospitaliser. Paul est, lui, un vieil habitué des échanges du champ psychiatrique et entretient efficacement sa polytoxicomanie, rêvant de voyage astral et se décrivant comme une cocotte-minute qui explose parfois. Marc a assisté à 10 ans au meurtre de son père par sa mère ; à 19 ans, il est resté plusieurs semaines dans le coma, à la suite d’un accident de vélomoteur ; il écrit et peint, mais jette tout ce qu’il produit. Des extraits de ses textes sont reproduits, dans lesquels se côtoient le tragique et l’humour, alternance de grande finesse et de propos décousus et répétitifs. À propos d’un « trou noir » qui évoque pour lui la mort, il écrit : « J’ai envie de combler ce trou par un rêve “rêve ou cauchemar”, alors là j’en sais rien. Et je désire qu’en le lisant on y ressente une certaine angoisse, un certain suspense, de ce qui va se produire ou de ce qui s’est produit [...]. Une paraphrase irréelle, irrépressible, irréversible en ce qui me concerne, dans les toutes premières pages, et là, et le suspense durant une durée indéterminée, sans limite possible, toujours me concernant, “oui”, durant ma période de trou noir. Car voici là le terrible cauchemar que je vis et le vivais donc intérieurement, est je ne sais pour quelle raison, un cauchemar phénoménologique visionnaire intérieur. » En 1996, cet homme rencontre pour la dernière fois P. Declerck à Nanterre, à la consultation, et se pisse dessus ; en février 2001, il est toujours à la rue et se dégage lentement...
Francis B... a été suivi en consultation trois fois par semaine durant treize mois, à Nanterre par P. Declerck. Il souhaite « y voir plus clair ». Il se perçoit comme condamné par Dieu à la quête d’une illumination toujours promise et jamais atteinte, pour laquelle il lui faut accepter tous les sacrifices. Il partira de Nanterre au moment où une allocation d’adulte handicapé allait enfin lui échoir... Les commentaires cliniques de l’auteur sur les propos et les textes de ses patients sont discrets mais aigus et pertinents, jamais complaisants, toujours au service de la mise en évidence d’enjeux ou de stratégies qui pourraient échapper au lecteur.
LA GRANDE DÉSOCIALISATION
La seconde partie du livre dresse en deux chapitres les « Cartes » théorico-cliniques permettant de ne pas trop s’égarer : l’un est consacré au syndrome de grande désocialisation sous le titre « Une folle ataraxie ».
Car on ne saurait réduire l’errance et la dégradation des clochards aux seuls facteurs socio-économiques. On s’aperçoit d’ailleurs qu’il y a chez eux énormément de traumatismes graves de la petite enfance et des symptomatologies psychotiques ou borderline. Souvent la pathologie essentielle est la désocialisation elle-même, équivalent d’une psychose mais comportant des traits psychopathologiques propres, qu’on ne peut considérer comme cause ou conséquences d’autres troubles qui, eux, seraient spécifiquement mentaux. La tendance de la psychiatrie classique à réduire la clochardisation à un problème de société (outre qu’elle entraîne souvent des refus de prise en charge pourtant temporairement nécessaires) empêche de penser la spécificité du phénomène et n’en fait qu’un état négatif, par défaut, un concept en creux.
Patrick Declerck montre alors l’ambigu ïté des analyses de l’exclusion, qui crée une identité sociale générale regroupant des catégories de personnes très diverses. Le terme d’exclusion assigne un type de cause univoque à cette multiplicité, dénie toute possibilité d’une transgression des sujets qui se retrouvent exclus, victimes passives sans culpabilité ni désir autre que de normalité. La souffrance se trouve ainsi intrinsèquement liée à l’exclusion et le bonheur à la normalité, tandis que les enjeux de la faute et de la culpabilité sont transférés sur la société humaine en général, culpabilité diffuse et inassignable. L’identité de victime absout toute faute, mais réduit à la passivité, à la faiblesse et à l’humiliation.
C’est de « syndrome de désocialisation » qu’il faut parler, et la perte réitérée des papiers d’identité, source de paralysie sociale, en est un indice très clair. Patrick Declerck étudie notamment les conduites apragmatiques et leurs capacités de mise en échec de soi-même et des autres.
Quant au récit des malheurs, il doit se cantonner dans les limites de ce qui est audible au soignant ; mais, à cette condition, il joue le rôle d’une illusion bienfaisante, induisant chez le soignant le fantasme d’une identification à son patient, et permettant au patient de payer symboliquement l’attention et les aides reçues. L’illusion bénéfique permet la solidarité, mais pousse aussi à l’hémorragie discursive, parole vide qui n’est plus ponctuée de silences et ne dispose plus de la capacité de rétention... L’incontinence verbale rejoint ainsi la problématique anale, tandis que le soignant est d’autant plus avide de récits qu’il est pris de vertige et d’excitation devant la transgression de l’autre : cela pourrait-il m’arriver à moi ? L’interrogation étiologique est ainsi toujours plus ou moins le masque de la question identificatoire et projective, d’où la recherche illusoire du fait objectif qui a servi de déclencheur. Or l’étiologie est toujours multifactorielle et circulaire et la causalité linéaire n’est pas applicable ici.
Devant les fractures apparentes laissées en l’état, devant l’homme qui refuse l’amputation de son orteil gangrené, devant ces chaussettes ancrées dans la chair de patients qui ne sont pas des psychotiques, on ne peut que faire l’hypothèse d’un profond retrait psychique de l’espace corporel, désinvesti et comme abandonné à lui-même par le sujet. Ces hommes et ces femmes vides, dépossédés d’eux-mêmes et de leur histoire, qui ne demandent plus rien et semblent indifférents jusqu’au paroxysme à leurs douleurs corporelles posent la question d’une souffrance introuvable, une souffrance immanente, une souffrance de toujours qui occuperait toute la scène sans être perceptible au sujet. Une souffrance ne peut être ressentie que si elle émerge d’un fond dont elle se distingue. Mais dans la grande désocialisation, la souffrance-fond est « devenue le sujet même et constitue sa signature psychique ». Cette souffrance-là constitue le champ dans lequel sa vie psychique évolue par ailleurs et elle colore l’ensemble de sa conscience et de sa perception. Sans doute remonte-t-elle à la période prélangagière, en deçà du symbolisable.
Outre ce niveau primitif de la souffrance-fond, la clinique de la grande désocialisation est envahie du désordre des comportements masochiques divers, véritables mises en scène de l’autodestruction lente du sujet. Elles sont particulièrement liées, dans cette clinique de l’extrême, à l’analité si présente sur l’avant-scène sémiologique, depuis les troubles de la continence liés à l’abus d’alcool en passant par l’extrême saleté, la puanteur, la perte récurrente des papiers et des objets personnels, l’éparpillement des repères spatio-temporels. Les clochards étudiés par Patrick Declerck semblent donc bien souffrir d’un trouble spécifique de l’analité (tous ces gens se chient dessus, sont « dans la merde » ; quand ils retombent ils ont « merdé ») qu’il rattache aussi aux troubles de la parole et de la pensée.
L’auteur pose l’hypothèse d’une forclusion anale, par distinction avec la forclusion de l’angoisse de castration. Au-delà du contrôle physiologique des sphincters, les enjeux symboliques de l’apprentissage de la propreté sont ceux de la double nécessité de l’ouverture et de la fermeture, condition de possibilité de l’accès à une production fécale acceptable par la mère. L’ouverture/fermeture n’a de sens qu’inscrite dans une temporalité rythmée, et donc différenciée. L’analité vient briser le temps flou et indifférencié de la somnolence digestive et évacuatoire du nourrisson. L’ouvert et le fermé, comme l’alternative entre l’intérieur et l’extérieur, régit ainsi l’inscription du sujet dans l’espace et dans le temps, ce qui n’a généralement pas pu se construire pour le sujet gravement désocialisé. La perte anale est au premier plan : perte angoissante des matières, morceaux merdeux morts et sales du sujet qui disparaissent on ne sait où dans la nuit souterraine du monde. Cette perte véhicule tous les registres de l’angoisse, de la dépression et du morcellement. Certains comportements spectaculaires d’automutilation apparaissent alors comme de folles et ultimes tentatives de narcissisation, sur fond de narcissisme hallucinatoire mégalomane...
C’est bien de la mort, désirée et organisée, dont il est alors question. La réification du corps du clochard serait la tentative de se voir enfin, d’accéder à une image de soi, en devenant la statue morte et froide de soi-même. Les suicides actifs sont en revanche très rares, car ils supposent un diagnostic a minima du sujet sur sa propre situation et la capacité de se projeter dans le temps. C’est dire jusqu’où vont les formes abîmées de fonctionnement mental dans lesquelles vivent les clochards, quant aux rapports à soi et au temps.
ÉTUDE CRITIQUE DE LA RÉPONSE INSTITUTIONNELLE
Le second chapitre de cette élaboration théorique porte sur les stratégies soignantes. Il s’intitule « De la charité hystérique à la fonction asilaire » et mène une critique forte de la première pour prôner la seconde.
La réinsertion illusoire
La réinsertion, toujours mise en avant, relève du fantasme et de l’idéologie. Dans toute sa pratique de consultation médicale et de psychothérapie auprès de personnes gravement désocialisées, Patrick Declerck n’a vu aucun cas de réinsertion, « si l’on entend par là l’évolution d’un sujet qui, de gravement et chroniquement désocialisé, parviendrait à un rétablissement stable dans un fonctionnement socio-économique autonome au long cours. Bref, un sujet qui, de clochard, deviendrait ou redeviendrait comme vous et moi, il n’y a point ». L’état de désocialisation grave semble largement irréversible et l’on ne peut s’attendre, au mieux, qu’à des aménagements et des stabilisations plus ou moins durables à l’ombre asilaire des murs d’une institution. Ceci vaut naturellement pour ceux qui souffrent du syndrome de désocialisation décrit au chapitre précédent et non pour ceux qui sont simplement des victimes de l’exclusion sociale.
La réinsertion impossible se trouve au cœur des dispositifs d’aide et des discours du champ social et thérapeutique. Elle est mise en avant tantôt comme objectif immédiat, tantôt comme idéal asymptotique, et implique l’idée d’un retour au sein de la normalité sociale et économique. Or, l’examen des personnes gravement désocialisées manifeste que dans leur grande majorité, ces personnes n’ont jamais connu de fonctionnements psychiques, relationnels, économiques et sociaux « normaux ». Loin de l’idée de quelqu’un qui un jour s’effondre, la plupart ont toujours été effondrés, même si parfois un « cocon » familial, un couple symbiotique et anaclitique ou un autre dispositif a pu servir de succédané d’asile : dès que ces conditions d’étayage font défaut, la clochardisation intervient en quelques semaines, voire en quelques jours.
S’il n’y a jamais eu insertion, comment donc pourrait-il y avoir réinsertion subséquente ? Or l’idéologie de la réinsertion est la monnaie d’échange symbolique qui régit l’ensemble des rapports d’aide et joue un rôle analogue à celui des récits de vie qui ont pour triple fonction de normaliser, de désangoisser et de déculpabiliser les sujets à leurs propres yeux comme aux yeux des autres.
Le discours de la réinsertion scelle le pacte identificatoire entre soigné et soignant en réaffirmant le pacte identificatoire entre les individus et la société. Toute différence profonde entre les désirs des sujets, comme entre les logiques existentielles s’y trouve escamotée, à l’aune d’une normopathie inconsciemment totalitaire. La souffrance liée à la différence, et donc la dignité des sujets est perçue comme asociale, car elle est le dernier rempart de la subjectivité, l’ultime protestation contre l’ordre écœurant du monde.
Le RMI et les CLI
Il n’est pas question de nier les avantages du RMI et le progrès qu’il représente dans le champ de l’aide sociale. Néanmoins, la notion de revenu minimum universel distribué sans contrepartie continue de soulever d’immenses résistances et l’âge minimal pour le percevoir est fixé à 25 ans au mépris des jeunes sans ressources (ce qui est indiscutablement responsable de l’entrée en errance de nombreux jeunes). L’allocation du RMI est la contrepartie versée par la société à l’individu auquel elle ne parvient pas à proposer autre chose. Amende que la société s’impose à elle-même pour ne pas réussir à satisfaire le désir d’intégration de tous ses membres, elle est ainsi l’instauration officielle de l’espoir économique, du désir d’insertion, de la volonté de normalité.
Il faut donc évaluer le désir d’insertion du bénéficiaire potentiel, ce que font les Commissions sociales d’insertion (CLI). Composées de divers notables, elles ont pour rôle de statuer sur la recevabilité des demandes mais aussi de veiller à la bonne utilisation des aides versées. Dans ce contrôle du plaisir des pauvres par les riches demeure sournoisement la vieille distinction entre pauvres méritants et fainéants alcooliques et pervers. Ce n’est plus l’âpreté au labeur qui fait le bon pauvre, mais sa capacité à revendiquer le désir de travail. « Le paradoxe pervers du dispositif est que ce désir est rémunéré dans la mesure exacte de son insatisfaction » : les sujets les plus pathétiquement désirants, donc les plus systématiquement frustrés bénéficieront d’autant plus aisément de l’allocation que leur désir est impossible...
Tant pis si ce désir d’insertion économique et sociale tombe à côté des possibilités du réel et que l’on encourage ainsi des positions quasi délirantes chez certains sujets. Il faut que les bénéficiaires du RMI, nouveaux Sisyphes, luttent sans fin avec leur désir, impossible chez les plus écrasés des bénéficiaires. Le système devient ainsi pervers, puisqu’il faut sans cesse essayer de trouver du travail, au mépris du principe de réalité, et participer au projet sociétal commun. C’est la bonne volonté et l’effort qui sont récompensés, lors même qu’ils sont vains, et d’autant plus qu’ils sont vains.
Les compromis inévitables aboutissent alors à dissoudre le concept d’insertion, qui s’élargit à l’évaluation, la remobilisation, les stages d’insertion, la recherche de logement, les activités sociales de toute nature, les loisirs actifs, les soins médicaux. Le maître mot est participation et la remobilisation est la possibilité dernière : l’orthopédie du désir de normalité.
Or même cette insertion minimale se situe au-delà du possible pour la grande majorité des clochards qui, par incurie et apragmatisme, se laissent dériver hors du dispositif en abandonnant leurs allocations. Ce qui montre le flou et l’hypocrisie du système, ainsi que la persistance de la vieille peur des classes dangereuses, désordonnées, inintelligibles et sauvages. « Il est une na ïveté provinciale de la normalité qui n’est capable que de se concevoir elle-même, et ne peut s’imaginer d’alternatives. » Mais les conséquences sur les dispositifs de prise en charge des personnes gravement désocialisées sont profondes et souvent tragiques.
La charité hystérique
Il faut d’abord souligner le clivage entre le discours noble de l’insertion et le bricolage des pratiques. Le « cafouillage itératif » des pratiques, souvent largement inadaptées aux populations visées, est constant et se produit même pour des phénomènes aisément prévisibles comme les besoins d’hébergements supplémentaires lors des vagues de froid (même si l’on peut constater des améliorations notables). Et comment justifier l’arrêt de nombreux dispositifs de distribution de nourriture hors période hivernale ?
L’identification des soignants aux soignés – possible ou impossible – régit pour une part importante les logiques de l’aide sociale. Or cette identification, est par nature projective, c’est-à-dire basée sur un malentendu structurel, et donc intrinsèquement fragile ; elle induit d’une part la « charité hystérique » et d’autre part les ruptures de lien entre soignants et soignés.
La charité hystérique caractérise le style de l’aide apportée, très souvent inadaptée. Les besoins réels de la population semblent impossibles à penser concrètement. C’est cette désinvolture de l’esprit qui se satisfait de l’affect lié à la représentation qui est hystérique : la pensée s’y épuise dans l’émotion de l’identification douloureuse. Cette confusion identificatoire (caractéristique du christianisme, note Declerck) apparaît aussi bien dans le geste du passant, ému pour un instant, qui décharge son malaise par une aumône ponctuelle et retrouve ainsi la liberté psychique de poursuivre sa route, et les pratiques d’aide qui ne cherchent à remédier qu’au visible de la souffrance.
Les responsables s’interrogent sans fin sur les résistances de la population à s’abriter, même pour une nuit, dans les foyers d’urgence. Le problème est majeur, puisqu’il est responsable d’hypothermies mortelles. Les discussions insistent sur la cordialité de l’accueil, mais négligent de voir ce que supportent concrètement les hébergés : propreté des draps et des matelas par exemple lorsque ces derniers sont sans aucune étanchéité pour une population où l’incontinence est fréquente, lits superposés (l’urine de celui du haut tombe sur celui du bas), désinfection trop rare des couvertures et des oreillers alors que les parasites sont omniprésents, nombre insuffisant de douches, absence d’intimité (toilettes souvent sans portes), bruit ambiant, et surtout insécurité (vols et bagarres). Les équipes se soucient de la dangerosité des hébergés pour elle. Elles oublient le plus souvent que la première crainte des hébergés est celle du viol. « Les lieux d’hébergement portent en eux quelque chose du monde carcéral : ce mélange trouble des enjeux de la domination et de la sexualité. femmes et hommes ont peur. » Que va-t-il se passer une fois fermées les portes du dortoir ou de la chambrée ?
Les efforts faits pour éviter la déshumanisation des grands dortoirs méconnaissent la réalité du terrain et ont accru l’insécurité, à partir de mesures décidées selon des projections identificatoires (réellement soucieuses du bien-être des hébergés). Mais comment éviter, dans une chambrée de quatre ou cinq que quelques-uns ne se liguent contre un bouc émissaire ? Aucun centre étatique ou privé n’a adopté la seule mesure efficace : organiser une veille permanente de nuit par dortoir, par un ou deux préposés assis à une table éclairée.
L’alternative aux centres d’hébergement – dormir dans la rue – est également terrifiante surtout la nuit. Beaucoup préfèrent donc dormir le jour, exposés aux regards public, et ainsi surveillés par lui.
Le malentendu identificatoire
Tout transfert est illusoire, parce que projectif, et donc voué à une déception. Dans le champ de la grande désocialisation, ce phénomène se manifeste par un effondrement, à terme, de l’identification des soignants aux soignés. Ces derniers finissent toujours par se révéler trop pathologiques, trop inintelligibles. Ayant déçu, ils sont rejetés, abandonnés, désinvestis. Car il est devenu clair que l’accord axiologique sur la santé et la maladie, sur le normal et le pathologique, sur ce qui est souhaitable ou non, ne peut se soutenir. Il est un hiatus structurel entre les besoins, désirs et valeurs des soignants, et ceux des soignés, ne serait-ce qu’à cause des bénéfices primaires et secondaires qu’ils tirent de leurs pathologies.
Ce hiatus axiologique et transférentiel entraîne l’arrêt de programmes d’aide pourtant utiles. Ainsi des contrats de travail sur une journée ou deux (proposés par la SNCF, la RATP et Manpower) eurent du succès ; la réinsertion semblait se profiler. Alors on étendit les propositions sur des durées plus longues, ce qui s’est soldé par des échecs répétés, jusqu’à l’abandon du projet. L’exemple est paradigmatique : était ignorée la profondeur de la pathologie, comme la na ïveté de la projection linéaire de l’amélioration possible. On est là au cœur de la confusion identificatoire et projective (à sa place, je voudrais échapper à ce dénuement...). Or la pathologie de l’autre est précisément que son désir inconscient (et parfois conscient) n’est pas le même que le mien. Ce qui est pour le soignant possibilité de guérison est pour le sujet aidé aménagement de son état – ce qui est perçu comme un détournement indu de la logique de l’aide. De même la notion de contrat (effort de normalisation contre hébergement), importée du champ juridique, implique une liberté des contractants qui est ici (plus qu’ailleurs) non seulement illusoire mais cynique.
La rupture cyclique des liens
Du fait du malentendu identificatoire, la rupture cyclique des liens thérapeutiques et sociaux est la règle de fait, selon un scénario répétitif bien identifié. Elle naît inévitablement des illusions de la lune de miel initiale, qui a toujours peu ou prou comme fonction de réparer des échecs antérieurs.
L’élaboration du projet thérapeutique s’effectue en effet dans une double collusion anxiolytique entre soignant et soigné : celle du malentendu identificatoire et celle de la prévalence du faire, en un ensemble de projets opératoires (faire un stage, faire une cure de sevrage, etc.). Cette perspective opératoire fixe de plus l’identité du soigné dans des cadres préfabriqués (« malade alcoolique » par exemple) en évitant de forcer soignant et soigné à se confronter à une problématique plus incertaine, compliquée, voire inintelligible. La réduction de la demande au champ de l’opératoire et du conscient dicible a pour effet de négliger les aspects inconscients, régressifs et symboliques tels que la demande de maternage à l’occasion du soin d’une plaie. La demande pseudo-objective sera ainsi très éloignée de la demande réelle, ce qui ne pourra manquer de se manifester lors de la deuxième phase du projet, sa mise en œuvre, qui se trouvera régulièrement mise tôt ou tard en échec. Alors le soignant déçu ne pourra que rejeter le soigné, ou déléguer ce soin à telle ou telle instance administrative (par exemple, exclusion de l’hébergé, etc.).
L’espace transitionnel de soins
C’est à l’espace transitionnel élaboré par Winnicott que l’auteur recourt pour penser l’adéquation nécessaire aux besoins des patients gravement désocialisés. La fonction asilaire nécessaire retrouve alors sa noblesse, sans illusion destructrice sur une illusoire réinsertion. Il s’agit d’assurer un « suivi » plutôt qu’une « prise en charge » et d’accepter sans stigmatisation les moments inévitables de régression.
La neutralité bienveillante
La fin du chapitre développe notamment un éloge bien tempéré de la neutralité bienveillante, position stratégique idéale du contre-transfert du soignant. Elle aménage une distance viable entre les intérêts et investissements structurellement divergents des soignés et des soignants. Le soignant veut du bien au soigné, mais ce bien est indéfini et appartient aux logiques, désirs, besoins et possibilités du patient. La finalité thérapeutique est laissée à l’inconnu de ses possibilités à lui et se dégagera peu à peu au cours du temps, avec ses caractéristiques et ses limites. La bonne distance qui permet la liberté psychique réciproque et le respect des logiques de l’autre est à ce prix. La neutralité bienveillante n’est pas sa caricature, l’immutabilité insensible, car l’objet doit garder la chaleur et la vitalité qui lui sont propres, évitant ainsi d’être réduit à la projection hallucinatoire du patient – qui doit lui aussi « faire avec » un autre et coexister avec lui et parfois contre lui.
Au terme de ce déploiement de tentatives sociales de soulagement mais aussi de normalisation, peut-être faut-il rappeler le mot d’un SDF : l’abstinence en soi, « c’est beau, mais c’est triste ». Il importe que dans les programmes d’aide, le bénéficiaire trouve son compte, c’est-à-dire aussi sa part de plaisir. C’est par son attention à cette dimension du goût à vivre malgré tout que Patrick Declerck enracine son attention respectueuse envers l’altérité de ses patients, si démunis et abîmés soient-ils. « Sachons veiller sur ces splendeurs détruites que nous avons l’honneur de soigner. »
Bien des pages de l’ouvrage font place à l’humour, un humour parfois grinçant il est vrai. Ainsi en est-il en finale de la recherche dans les labyrinthes administratifs de ce qu’il est advenu du corps de Raymond, l’hébergé qui servait à la salle de garde du service médical et qui est décédé devant l’hôpital après ses échecs à assumer la « véritable » réinsertion qu’on lui avait proposée. Le livre s’achève sur une visite de l’auteur au cimetière du CHAPSA de Nanterre à la recherche – vaine – de sa tombe. Patrick Declerck s’arrête devant la tombe récente d’un enfant mort-né nommé Horn. Pour les clochards qu’il a évoqués, à la différence de ce bébé, y a-t-il une vie avant la mort ?
UNE ŒUVRE ÉTHIQUE ET POLITIQUE
Outre les index et quelques annexes factuelles fort utiles (informations sur le centre d’accueil et de soins hospitaliers de Nanterre, statistiques sur la grande pauvreté, données épidémiologiques), la fin de l’ouvrage comporte un échange de lettres entre Jean Malaurie, l’explorateur des Inuit et directeur de la collection « Terre humaine », et Patrick Declerck.
C’est J. Malaurie qui, après quelques interrogations prêtées au lecteur, souligne la portée politique de l’œuvre : ces anonymes de la rue ont peut-être le pouvoir « de nous contraindre à nous interroger sur le cynisme d’une société républicaine prônant depuis deux siècles la justice sociale. Le temps de l’euthanasie n’est pas loin... Réagir en citoyen ; l’exclusion s’institutionnalise souterrainement dans nos mouroirs et votre livre doit être reçu comme un avertissement ».
Quant à Patrick Declerck, il accepte de dresser de lui-même le portrait qu’on lui demande, soulignant son amour de la mer. Il décrit son travail comme « les tentatives fragmentaires et contradictoires d’un homme qui, refusant les béquilles de l’illusion, s’efforce de penser sa vie avec pour horizon l’angoissante interrogation de Tolsto ï : Que devons-nous faire ? Comment devons-nous vivre ? ». Il faut en effet lutter pour s’élever et refuser les distractions d’un monde bavard qui conduit à l’éparpillement et à l’abandon de ce qu’il y a d’essentiel. Le monde conspire à détourner le sujet de lui-même, et à ce qu’il brade l’aventure de sa vie contre quelques pièces de monnaie de singe. La psychanalyse permet à Declerck d’être « un soignant particulier, à une distance qui me convient. Le paradoxe de la position de l’analyste est que ce dernier est d’autant plus efficace qu’il souhaite l’être moins, et que, s’il doit pouvoir se soucier profondément de son patient, il lui faut aussi pouvoir en être non moins l’observateur détaché, l’entomologiste attentif ». Entomologiste, il veut l’être aussi à l’égard de lui-même. S’il trouve plaisir à côtoyer la grande psychopathologie, c’est que le malade mental « est toujours en définitive, une sorte de protestataire qui, d’une manière ou d’une autre, s’érige contre l’ordre du monde [...] Je ne crois pas à la fausse quiétude de la normalité. J’ai plaisir à en débusquer les faux-semblants ».
C’est pourquoi cette enquête sur les clochards, réflexion sur le syndrome de la grande désocialisation – entremêlée de quelques vignettes biographiques de l’auteur, qui, très attachantes, témoignent de son mode d’implication –, est non seulement une étude remarquable, mais le démasquage radical d’un certain nombre de faux-semblants qui gangrènent notre société et tuent certains de ses membres. La lumière radicale et crue portée sur les plus miséreux des SDF ébranle nombre de nos évidences et indique par quelles voies peut-être il serait possible de reconnaître l’altérité de l’autre, y compris dans des situations de psychopathologie et d’exclusion sociale moins radicales, mais où la normopathie s’exerce également avec fermeté.
Par la médiation de Patrick Declerck, nous pressentons quelque chose de l’univers des clochards de Paris, et nous apprenons à contempler avec lui leur détresse et leur grandeur. Dans ce livre, nous rencontrons également l’auteur qui a su les voir et les entendre. Un psychanalyste, et, quoi qu’il en ait, un maître au sens philosophique du terme (devenu maître d’avoir durement appris...). La contemplation esthétique de l’autre, dans ce qu’il a de différent, regard sensible et effort inlassable de pensée, entomologie humaine conduite selon la neutralité bienveillante de l’analyste, telle est l’attitude dont il nous fait sentir la justesse éthique. Le refus résolu du déni marque tout l’ouvrage. Les naufragés, de Patrick Declerck, voilà indubitablement un très grand livre.
[1]
Paris, Plon, coll. « Terre humaine », 2001. L’ouvrage a obtenu le prix Psychè.