Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130526500
352 pages

p. 975 à 981
doi: 10.3917/rfp.663.0975

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Critiques de livres

Volume 66 2002/3

2002 Revue française de psychanalyse Critiques de livres

“ Adolescence et désenchantement ” de Jean Guillaumin  [1]

Sabina Lambertucci-Mann 58, avenue des Gobelins 75013 Paris
Adolescence et désenchantement n’est pas seulement le titre de cet ouvrage, mais surtout le fil conducteur, toujours visible, de la pensée de Jean Guillaumin qui nous propose un ensemble dense et composite d’essais sur la période adolescente et ses différentes problématiques. Mais, si le sujet est avant tout l’adolescence, l’auteur élargit également son champ d’étude à cet autre moment de la vie tout à fait particulier qu’est la postadolescence.
Comme l’annonce clairement Jean Guillaumin dans son introduction, il s’agit d’un livre qui rassemble une série d’articles, déjà publiés dans la revue Adolescence, et que l’auteur revisite à nouveau, lui apportant des remaniements et des changements liés à l’évolution de son expérience clinique et de ses réflexions métapsychologiques dont il a approfondi son élaboration au fil de ces dernières années.
Désenchantement : ce mot est emprunté par l’auteur à Marcel Gauchet (1995) qui l’utilise pour définir la perte de valeurs et de croyances caractéristiques de nos sociétés post-industrielles.
Guillaumin évoque le désenchantement de l’adolescent qui doit faire face à deux types de désillusion : d’une part, la perte « physiologique » des objets d’amour infantiles (c’est-à-dire le processus naturel de séparation-individuation) et, d’autre part, la perte, ou mieux l’absence, de valeurs collectives et de cérémonies symboliques à valeur d’initiation sociale, sur lesquelles l’adolescent aurait pu s’étayer pour affronter la dépression inévitable à cette époque de la vie.
Le livre est composé de huit chapitres dont chacun peut être lu séparément. Certainement l’ordre de lecture que l’auteur a choisi nous permet de suivre avec une plus grande aisance ses différentes conceptions métapsychologiques et d’en saisir davantage la complexité. La densité et l’épaisseur théorique de ces textes donnent le sentiment d’une lecture par moments ardue ; mais en même temps l’auteur illustre sa pensée en nous proposant des exemples cliniques d’adolescents et de « post-adolescents » qui ont été suivis en psychothérapie psychanalytique individuelle. Son matériel clinique s’étaye également sur le travail de supervision qu’il a partagé avec plusieurs équipes, notamment auprès des hôpitaux de jour de Grenoble et de Lyon.
L’auteur développe plusieurs sujets qu’on pourrait schématiquement résumer :
1 / Le besoin « physiologique » de traumatisme au cours de l’adolescence et sa « fonction vitalisante », exprimée par le besoin de ces jeunes personnes de réaliser, parfois très rapidement, des mouvements mutatifs. Le développement métapsychologique du concept de traumatisme est davantage explicité dans un deuxième chapitre qui nous permet aussi de lire trois observations cliniques très illustratives de cette problématique au cours de la post-adolescence.
2 / La « position amoureuse » comme défense contre la dépression et son échec éventuel, représenté par les tentatives de suicide, fréquentes à cet âge.
3 / La « position psychotique » que l’auteur appelle « la haine de la psyché », ou « mise à mort de la psyché ».
4 / Un chapitre est dédié à la « solution addictive » visible dans la problématique toxicomaniaque qui nous oblige à réinterroger le difficile parcours identitaire à l’adolescence.
5 / La « position sublimatoire » est un thème développé par l’auteur pour confronter l’économie de l’expérience esthétique à la problématique identitaire. C’est au cours de ce chapitre qu’il reprend et élabore les différents chemins intellectuels parcourus par deux écrivains français contemporains : Georges Perec et Marguerite Duras.
6 / Dans un autre chapitre, Guillaumin nous offre un essai, qu’il définit lui-même « provocant », sur le personnage d’Arthur Rimbaud, autour duquel on a déjà beaucoup écrit. L’interprétation qu’il nous propose ici est tout à fait originale et à contre-courant par rapport à d’autres interprétations psychopathologiques.
7 / Le dernier chapitre, « Y a-t-il une post-adolescence ? », constitue, à lui seul, un essai passionnant et dense sur un sujet tant discuté actuellement de la période post-adolescente. Une très riche bibliographie nous permet aussi de suivre avec plaisir les débats contemporains auxquels l’auteur nous fait indirectement participer.
L’appétence de l’adolescent pour le traumatisme est un des pivots de la théorie de Jean Guillaumin qui reprend, en le développant et en l’étoffant d’exemples cliniques, un concept qu’il avait déjà décrit en 1985 (dans son article publié dans la revue Adolescence, « Besoin de traumatisme et adolescence », Ruptures, 1985, t. 3, no 1).
Pour grandir et devenir sujet, l’adolescent se trouve dans la nécessité (dans le « besoin », écrit-il) d’expérimenter des situations de violence activement recherchées, qui souvent le conduisent à détruire, parfois de façon douloureuse, certaines de ses relations. Il s’agirait, selon l’auteur, d’un « besoin traumatophilique » indispensable pour « devenir soi-même ». Ce besoin traumatophilique est utilisé souvent par l’adolescent pour gérer, à sa manière, le sentiment de dépendance auquel son traitement psychothérapeutique l’oblige à se confronter (on parle ici de psychothérapies psychanalytiques et non de cures classiques, rares et souvent difficiles à l’adolescence). Ces ruptures ne devraient pas être lues comme de simples passages à l’acte, mais comme « un procès d’expulsion inexorable de ce thérapeute, ressenti comme en voie de devenir (ou déjà devenu ?) partie prenante aux objets internes du sujet ».
Expulsion du thérapeute ou « auto-expulsion » ?, se demande Guillaumin qui interprète ces interruptions de psychothérapies comme une nouvelle naissance pour l’adolescent. Mais celle-ci est inévitablement marquée par l’urgence, par une sorte de violence positive qui sollicite en même temps, avec autant de puissance, le vécu contre-transférentiel de l’analyste qui ne peut pas faire l’économie d’un fort sentiment d’ambivalence. Il semble nécessaire et indispensable que l’analyste puisse, à ce moment-là du traitement, accompagner le jeune dans ce chemin urgent qui le conduit vers la séparation : il s’agit d’une « séparation thérapeutique ». Paradoxalement ce type d’interruption du traitement est un passage positif, une sorte de « maturation endogène ». L’adolescent arrive à conserver à l’intérieur de lui, malgré son apparent refus, des traces positives de son parcours analytique. La séparation par rapport au thérapeute devient pour l’adolescent une nécessité vitale pour lutter contre le risque d’une « intoxication naturelle » (l’auteur fait référence ici à la pensée de Bion). Ces comportements « traumatopiques » peuvent être définis comme une « réaction thérapeutique négativement positive ». Dans ces cas, la rupture traumatique n’est pas un passage à l’acte mais elle joue un rôle structurant.
L’adolescent s’étaye sur l’analyste tout en le disqualifiant (l’auteur parle d’ « anaclitisme négatif »). Ce dernier devrait se montrer capable d’accueillir les vécus du jeune patient, tout en montrant une grande prudence interprétative et une sorte d’écoute partielle ou sélective : l’analyste devrait arriver parfois à fermer son « oreille », écrit Guillaumin, « (...) la meilleure façon (...) d’assurer le cadre adéquat à un changement qui a autant besoin d’être méconnu que de se méconnaître pour arriver à terme (...) ». Ce besoin de maîtrise de la situation analytique de la part de l’adolescent serait une défense contre la crainte d’une dépendance excessivement érotisée à une imago maternelle toute-puissante et intrusive. Utiliser la solution traumatique, exprimée par l’interruption brutale du traitement, pourrait servir à l’adolescent pour se réapproprier de la réalité : « du réel, représentant le “père”, qui risquerait de se laisser exclure... d’une néo-relation maternelle archa ïque, infiltrant peu à peu, paradoxalement, le travail lui-même de différenciation psychique... qu’effectue le sujet ». Mais en miroir de cette appétence traumatophilique, Guillaumin évoque des exemples cliniques d’adolescents qui n’ont pas pu vivre ce vécu de violence et de rupture. Ces jeunes en « manque d’excitation » rentreraient dans une sorte de « syndrome excito-déficitaire », représenté par le typique adolescent « sans problèmes ». C’est parfois dans un deuxième temps que ces jeunes pourront être confrontés à une situation traumatique et expérimenter les seuils de tolérance de leur Moi.
Après avoir souligné l’importance des concepts de traumatisme et d’après-coup dans la théorie freudienne, l’auteur envisage l’analyse de l’adolescent « comme une sorte de traumatothérapie, qui ne réussit souvent, par après-coups successifs, qu’à sa limite de rupture » (p. 20). La fin de la période adolescente serait alors liée, d’une part, à la capacité du sujet de se confronter positivement au traumatisme, élaborant ainsi la problématique de la séparation et, d’autre part, aux réponses venant du monde des adultes. L’état amoureux est aussi un moyen qu’exploite l’adolescent pour s’éloigner de ses étayages infantiles et aussi pour éviter la confrontation à la position dépressive, parfois inévitable et parfois tragique (les tentatives de suicide représentent ainsi l’échec de cette expérience de la séparation). Selon Guillaumin, le falling in love des adolescents joue le rôle « d’une conduite principalement active de devancement de la perte et d’économie du deuil » ; c’est-à-dire que la séparation induite par la relation amoureuse ne peut pas être confondue avec les états de perte ou le deuil.
Dans un autre chapitre, l’auteur nous fait part de la fascination, du « flirt », que tout adolescent exprime à l’égard du « traitement psychotique de la réalité », il s’agit de la « position psychotique ». Mais pour quelles raisons l’adolescent serait-il attiré par cette position psychotique ?, se demande Guillaumin. Loin de reprendre des tableaux de la nosographie psychiatrique, l’auteur souligne son souci de repréciser ce qu’il entend par « expérience psychotique ». Cette dimension psychique est constamment sous-tendue par la crainte intolérable du vide intérieur, susceptible d’induire des sensations d’extrême violence dirigée contre soi-même et également contre les objets. Le sujet est obligé de mettre en place une panoplie de défenses pour « épargner au Soi toute trace représentative d’un manque à pouvoir représenter ». La question qui est, et reste, insupportable pour le psychotique est d’imaginer l’objet séparé de soi-même ; l’altérité est violemment déniée. La représentation de la séparation est, dans l’expérience psychotique, une mission impossible. Mais c’est bien ce point-là qui rapproche la problématique psychotique de l’expérience adolescente. En effet, pour tout adolescent les remaniements pubertaires s’accompagnent d’une reviviscence de la problématique œdipienne et de la remise en question de l’organisation psychique qui s’était mise en place à l’âge de latence. Comme dans l’expérience psychotique, l’objet est persécutant pour l’adolescent. Il s’agirait d’une « tentative de refus de la réalité interne », une tentative d’expulsion des objets vers l’extérieur ; mais l’auteur souligne comment cette tentative est plus ou moins ratée chez l’adolescent, restant par contre au premier plan dans la problématique psychotique. Mais tout l’effort de l’adolescent va dans le sens d’une « autoguérison de cette sorte d’état psychotiforme d’inadmission (et même d’annulation rétroactive) de l’organisation du monde objectal interne dans un appareil psychique différencié ». C’est ainsi que, si l’expérience adolescente se poursuit dans un mouvement de maturation, le sujet trouvera dans des « doubles de Soi » des étayages réciproques, indispensables pour se dégager de la fascination pour l’expérience psychotique, vraie menace de mort psychique. Et Guillaumin conclut : « (...) la fascination par la solution psychotique est, à mon sens, un moment désorganisateur-organisateur absolument nécessaire du devenir adulte, de l’individuation vraie, avec deuil de l’enfance » (p. 66).
Une autre problématique adolescente que Guillaumin étudie dans un de ses essais est l’appétence toxicomaniaque, très fréquente et parfois durable à cet âge. Son souci est d’essayer de comprendre quels mécanismes psychiques sont mis en œuvre par l’adolescent qui vit une plus ou moins longue expérience avec la drogue, qui « n’est pas une solution comme les autres », nous dit-il.
Il évoque certains fonctionnements psychiques typiques de l’adolescent qui seraient mis à mal quand le comportement toxicomaniaque s’installe plus durablement. Guillaumin, faisant référence aux idées d’A. Freud, souligne, d’une part, l’importance de l’expérience de deuil auquel tout adolescent est confronté par rapport à ses objets infantiles et, d’autre part, l’explosion de la poussée pubertaire avec la résurgence et la résexualisation de l’ancien conflit œdipien. L’expérience de la drogue confronte l’adolescent à une relation particulière à son corps-propre, privilégiant le registre des sensations-perceptions et des besoins plutôt que des capacités de représentations des affects et d’expression des désirs. Les stimuli externes apportés par les substances toxiques auraient comme effet de « supprimer le deuil », car la drogue devient l’objet, toujours là, prêt à être introjecté à l’intérieur du corps. Le deuil ne peut pas être élaboré, la réalité psychique est court-circuitée, l’ « organisateur anal » manque. Les capacités de symbolisation sont abrasées et on assiste souvent à une dramatique déliaison de la pensée. Un autre facteur, invoqué par l’auteur, pour décrire le fonctionnement psychique de l’adolescent en contact avec la drogue réside dans la « fugitivité des défenses pubertaires », selon ce que P. Blos a également fait remarquer. Les défenses adolescentes sont rapidement changeantes et plastiques, mais, au cours de l’expérience addictive, elles peuvent se rigidifier ; l’adolescent vit alors une « sorte de mise en latence », par régression massive, d’un système pulsionnel auquel il manque encore des appuis internes pour se déployer dans l’œdipe. La chronicisation du comportement toxicomaniaque conduit à un « second échec des relations d’objet » qui sont bloquées. Le dernier point discuté par l’auteur, au sujet des adolescents présentant des conduites addictives concerne l’aggravation des dynamiques identitaires. Guillaumin appuie cette partie de sa réflexion sur la pensée d’E. Kestemberg, qui a souligné les aspects archa ïques du fonctionnement adolescent. L’expérience de la drogue « pourrait bien être (...) une expérience de désidentification, non seulement à l’égard de la sexualité (...), mais à l’égard de la différenciation primaire et de l’individuation ». À travers la drogue, l’adolescent ne recherche-t-il pas une nouvelle identification terrifiante ? ou une identification qui voudrait retrouver l’ancienne relation anaclitique ?
La problématique identitaire est également reprise et rediscutée à la lumière de « l’expérience esthétique ». Guillaumin attribue une place particulière à la sublimation dans l’économie psychique de l’adolescent. Ce dernier utiliserait tout acte sublimatoire (peinture, musique, écriture) comme un étayage, une sorte de double de soi sur lequel pouvoir s’appuyer. « Ils servent dans leur principe, à égale distance du choix objectal et du choix narcissique, à assurer à l’adolescent des conteneurs et des appuis extérieurs, plus ou moins nécessaires, dans la mesure où ses capacités d’identification sont en plein bouillonnement et menacées de faillite par l’effet du choc pubertaire. »
Dans ce même essai, l’auteur reprend les expériences sublimatoires de Marguerite Duras et de Georges Perec, dans le souci de souligner comment, chez ces écrivains, la quête identitaire a toujours été le fil conducteur de leur vie : quête identitaire ou échec de celle-ci ?
Le cas d’Arthur Rimbaud a aussi intéressé l’auteur. Un cas d’un adolescent en mal de vivre qui utilise son pouvoir de séduction pour faire face à ses impossibilités à vivre l’expérience de la séparation. « (...) séduction ensuite reniée, pour se déprendre du milieu, familial d’abord et plus largement social, et s’enfuir en laissant aux mains des protagonistes du passé inachevable un double, une défroque pour eux irritante, fascinante et par là déroutante, afin de devenir soi », écrit l’auteur.
Le chapitre 8 qui est aussi le dernier nous amène à réfléchir sur la question de la post-adolescence.
Existe-t-il une phase de post-adolescence ? Certes, il y a une très grande différence entre des adolescents et des jeunes adultes (entre 17 et 30 ans). Mais comment peut-on arriver à définir une limite assez précise de la période d’adolescence, sans se renfermer dans une optique uniquement liée aux différentes phases du développement ? Guillaumin fait référence au débat sur « Adolescence terminée, adolescence interminable », suscité par l’ouvrage de A. M. Alléon, O. Morvan et S. Lebovici, débuté il y a quinze ans en France et encore très actuel aujourd’hui.
Cet essai est tout à fait passionnant pour tout analyste, qu’il s’occupe ou non de patients adolescents. L’auteur nous propose une clé de lecture sociologique du concept de « post-adolescence » tout en nous offrant une série de références psychanalytiques importantes, dont le concept de « deuxième latence », formulé par A. Green en 1990.
Cette période de la vie doit être bien différenciée de la période adolescente. La similitude physique entre le « post-adolescent » et ses parents réduit ces derniers à une « non-existence psychique ». Le jeune adulte ne doit pas élaborer la perte de ses objets infantiles (ce qui est une des tâches propres à l’adolescent), mais doit arriver à introjecter les « objets parentaux désormais morts-vivants ». L’auteur décrit une économie et une dynamique psychique de la post-adolescence et il cite certains facteurs traumatiques qui peuvent jouer un rôle important dans l’achèvement de cette période de la vie : l’expérience de la perte ou de la disparition réelle d’un parent (ou d’un substitut parental), la maternité ou la paternité et les « fixations amoureuses ».
Jean Guillaumin nous offre un livre d’une très grande épaisseur psychanalytique qui va au-delà des problématiques de l’adolescence et de la postadolescence pour nous conduire vers une réflexion sur les difficultés du monde actuel qui a « si peu de considération pour le vivant travail de la mort au profit de la vie et la transmission des modèles ». C’est ainsi, écrit-il, que « la nécessaire phase post-adolescente de l’existence (...) (a) grossi au point que nous savons, nous obligeant à nous interroger avec une certaine urgence sur l’incidence de cette situation sur l’équilibre de chacun d’entre nous ».
 
NOTES
 
[1] L’Esprit du temps, 2001.
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